DB8 . COLONIES AGRICOLES
Limitation du sujet aux colonies à l'intérieur dans les Pays- Bas. — Difficulté et délicatesse de la tâche qui nous est ici imposée. — Notions générales sur les colonies agri-’ coles des Pays-Bas. — Leur division eu colonies de La Belgique et colonies de la Hollande.
Lorsque les institutions agricoles s’établissènt sur des terres incultes, qu’elles sont destinées à défricher, elles prennent le nom de colonies. Ces colonies se fondent ou dans des pays étrangers, au moyen d'émigrations, , ou dans des parties désertés du pays même. Dans ce dernier cas, on les nomme colonies à l'intérieur. On peut sans doute retirer de grands avantages d’émigra-
* Foyez la note X à la fin du volume.
PARTIE IV. — SECTION II. 289 uons bien dirigées ; mais cette ressource n’a jamais été employée comme moyen de fournir d'une manière soutenue de l'occupation à tous les indigens valides d'un district de quelque étendue. Il n’y a eu à cet égard que des projets. Leur exécution nécessiterait en effet des sommes énormes. On pourrait peut-être se décider à faire les sacrifices qu’elle exigerait , s’il ne fallait les faire qu'une seule fois ; mais, comme l'on se trouverait dans la nécessité de les renouveler au bont d’un certain. temps , on ne peut y songer sérieusement. D'ailleurs, indépendamment des obstacles matériels qu'il faut surmonter pour fonder des colonies à l'étranger, les entreprises de ce genre , dans l’état actuel de la civilisation du monde, sont entravées par mille difficultés , qui naissent de la jalousie et des préjugés des peuples, et qui rendent leur succès très incertain. Nous ne croyons donc pas devoir entrer dans une sphère d'idées qui ne sont pas assez étroitement liées à notre sujet , pour justifier les développemens qu’elles nécessiteraient , et nous nous bornerons à traiter des colonies à l’intérieur.
Il nous suffira de parler de celles des Pays-Bas. L 19
Ce sont les seules, à notre connaissance, qui aient été fondées avec l'intention prononcée de fournir de l’ouvrage à tous les indigens valides d'un pays, et d'y détruire ainsi la misère et la meudicité. Elles ont d’ailleurs servi de modèles à celles que l’on a établies en d’autres contrées, dans des vues moins vastes, et avec des moyens plus bornés; et c’est sur elles presque uniquement que s'appuient les philanthropes et les hommes d'état qui croient trouver dans des établissemens de ce genre la garantie du bien-être général. .
Ge n'est pas sans quelque inquiétude que nous entrons dans l'examen de ce sujet. C’est ici sur tout que le juste respect que nous avons pour de graves autorités rend notre tâche pénible. Nous allons émettre des idées en opposition avec-celles qu'ont soutenues des philanthropes renommés, qu'a sanctionnées en quelque sorte le gouvernement de l’un des peuples les plus avancés en civilisation*. Une telle conduite peut paraître d’une impardonnable témérité. Mais nous croyons néanmoins que les circonstances dans lesquelles
: Foyes la note XI à la fin da volume.
PARTIE IV. SECTION 11. 201 nous nous sommes trouvé peuvent nous servir d'excuse. Si la question des colonies agricoles s'était présentée à nous de prime-abord , elle aurait été résolue pour nous par des autorités aussi imposantes. Mais c’est un mode de travail dont nous n'avons eu à nous occuper qu'après avoir examiné tous les autres. Or, d'après des analogies manifestes , nous devions supposer qu'il ne pouvait pas échapper à l’action des causes délétères sous l'influence desquelles les autres succombent. Il nous semblait même que ces.colonies étaient placées dans une position particulièrement désavantageuse, vu que leur fondation doit exiger beaucoup de frais, et que l’on doit s'attendre en général. à ce que des terrains qui, au milieu d’un pays habité, n'ont pas été défrichés , soient peu productifs. Si néanmoins l'expérience dément ces inductions du raisonnement, si les colonies agricoles des Pays-Bas sont florissantes, comme nous ne pouvions en douter, d'après l'accord imposant de tant d’augustes témoignages, il nous importait d'établir solidement cette singulière exception , et d'en exposer les causes. Ainsi nous aurions pu élever ce dernier système de travail sur la ruine de tous les autres , et terminer nos
réflexions sur ce sujet, en proclamant la précieuse découverte de la pierre philosophale de la charité.
Cette jouissance nous est ravie. Les recherches mêmes auxquelles nous a conduit l’examen des raisons de la prospérité des colonies agricoles des Pays-Bas ont fait naître en nous la conviction que cette prospérité n'existe point, que l’état de ces. colonies, loin de former à nos principes une exception dont il nous faille rendre compte, en offre au contraire l’éclatante confirmation. Nous allons exposer les faits sur lesquels cette opinion repose. Si nous sommes arrivé à la vérité, rien ne doit nous empêcher de la publier. Si nous nous trompons, on appréciera les causes de notre erreur, et l’on reconnaitra que si pous avons manqué de sagacité dans nos recherches, de justesse dans nos raisonnemens , du moins nous ne nous sommes pas rendu coupable du ridicule orgueil dont, au premier abord, on pourrait nous accuser.
Nous devons faire remarquer d'ailleurs que ce n'est que sous un seul point de vue que nous sommes en contradiction avec les autorités respectables que nous avons mentionnées. ° Onr
PARTIE IV. —— SECTION II. 203 vante les colonies agricoles tout à la fois comme pouvant servir à la répression des délits, et comme moyen de soulager la misère et d’extirper la mendicité. Ce n’est que sous ce dernier rapport que nous avons à les envisager. Sous le premier, nous sommes très disposé à croire qu'elles peuvent rendre d’éminens services; mais c'est Ja un sujet hors du cercle de nos réflexions. Si ces deux points de vue peuvent, aux yeux de diverses personnes, se confondre, dans leur application à la répression de la mendicité envisagée comme un délit, c’est là un ordre d’idées que la justice et l'humanité repoussent , et dans lequel il doit nous être permis de ne pas entrer.
Les colonies agricoles des Pays-Bas se divisent en äbres et forcées. Ces dernières ne sont que des maisons de force destinées aux individus pris en flagrant délit de mendicité ou de .vagabondage. Les colonies libres, qui sont celles dont nous. avons surtout à nous occuper ici , admettent les indigens qui y sont placés par les administrations de bienfaisance ou par la charité particulière. D’après les règles fondamentales de cette institution , chaque famille de colons re-
çoit, avec une maison, et une certaine étendue deterre, les meubles et les ustensiles aratoires qui lui sont nécessaires, ainsi que deux vaches pour lesquelles elle a à payer un petit intérêt. Elle doit travailler pour le compte de l'établissement , et moyennant un salaire, le terrain qui lui est remis, jusqu'a ce qu'il soit complétement défriché. Dès cette époque, c’est en qualité de fermiers, et pour un loyer modique, que les colons continuent à le cultiver. La possession de cette ferme leur est assurée indéfiniment, tant qu'ils ne donnent pas de sujets de plainte, et qu'ils désirent y rester:
Tels sont les principes sur lesquels ont été fondées les colonies agricoles des Pays-Bas, entreprise qui a illustré le nom du général Van Der Bosch ‘. Nous traiterons séparément des colonies des provinces septentrionales ou de la Hollande ; et de celles des provinces méridionales ou de la Belgique, vu qu'elles ont été établies à des époques différentes, et que nous ne sommes pas à même d'apprécier également la marche des unes et des autres. Quoique celles
* Voyez la note XII à la fin du volume.
PARTIE IV. — SECTION II. 295 de h Belgique aient été fondées postérieurement à celles de la Hollande , c'est par elles que nous commencerons.
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Des Colonies agricoles de la Belgique.
Quelques traits de l’histoire de ces colonies puisés dans des documens officiels. — Conclusion que nous en avions tirée. — Témoignage et raisonnement de M. Huerne de Pommeuse. — Témoignage de M. Ducpétiaux, et son opinion sur le projet d'établir en France des colonies agricoles.
Les colonies agricoles des provinces méridionales ont commencé en 1822. Elles furent fondées à limitation de celles des provinces septentrionales, et soumises , à de légères différences près, aux mêmes réglemens. La première fut la colome kbre de Wortel. On lni donna pour directeur M. le capitaine Van Der Bosch, frère du général. En juin 1827, l'administration de ces colonies retira aux colons les plus paresseux les vaches qui leur avaient été confiées et qu'ils laissaient dépérir, En juillet 1827, on forma le
projet de reprendre les terres qu'on leur avait livrées et qui restaient dans un état déplorable. En novembre de la même année, on fut obligé de ralentir les travaux de fabrication dans les colonies forcées. Les magasins étaient fournis pour trois ans. Le rapport du 15 juillet 1828 apprend que l'on a achevé de retirer le bétail aux colons, que de l’état de fermiers, on les a réduits à la condition de simples ouvriers, et que l’on s'est vu obligé, pour les empêcher de dépenser leur salaire dans les cabarets voisins, de frapper pour eux une monnaie partieulière, qui ne devait avoir cours que dans l’établissentent. Toutes ces mesures étaient si urgentes qu'on les avait prises, sans attendre l’approbation de la commission centrale. Vu le défaut de ressources pécuniaires, on n'avait admis, depuis trois ans, que douze familles dans les eolonies libres. *
Ces divers faits sont tirés du Rhlanthrope, journal officiel des colonies des provinces méridionales des Pays-Bas. Après les avoir cités dans le’ mémoire sur la charité-que nous avons pré-
* Voyez dans le Philanthrope les rapports sur la situation . des colonies àux époques mentionnées dans le texte.
PARTIE IV. — SECTION II. 297 senté à l’Académie en 1831 , nous crûmes pouvoir en déduire que ces colonies allaient mal, qu'elles portaient en elles-mêmes le principe destructeur sous l'action duquel elles devaient succomber , et que ce n'était pas un exemple que l'on dût imiter. Mais, lorsque ensuite nous apprimes.que M. Huerne de Pommeuse, qu'avaient déjà signalé à La reconnaissance nationale d'honorables travaux, venait de faire un ouvrage où il proposait pour modèle à la France les colonies des Pays-Bas ; qu’en conséquence le gouvernement français avait nommé une commission, chargée de s'occuper des moyens d'utiliser ses vues, nous ne pûmes pas mettre en doute que nous ne nous fussions trompé. Quelle ne fut pas notre surprise lorsque plus tard, lisant cet ouvrage , nous découvrimes que, loin d’être en contradiction avec nous; ce philanthrope lui-même confirmait notre opinion comme témoin oculaire! « Je-dus remarquer, « dit-il, l'aspect regrettable que présentaient en « grande partie les terres de cette colonie (la « colonie libre de Wortel) par leur défaut de « culture, et l’envahissement def mauvaises her- « bes qui en résultait. J’exposai franchement
« mon observation à M. le directeur de la colo-
Œusonosoo Ces explications sur la çause du « mal ne me détournaient point des réflexions «que me suggérait un état de choses dont la «gravité pouvait s’accroître et devenir désas- « treuse *.» Telles sont les propres paroles de M. Huerne de Pommeuse , et l'examen des registres le confirma dans l’idée qu'il s'était formée de l'étendue du mal “. Il est vrai que M. le capitaine Van Der Bosch parvint à le rassurer, en l'entretenant des mesures que l’on allait prendre pour améliorer l’état des choses. Ces mesures, qui sont précisément celles que nous venons de mentionner, et d'après lesquelles nous avions. cru pouvoir augurer la chute de l'établissement , avaient pour but de rapprocher le régime des colonies libres de celui des colonies forcées , qui offraient des résultats plus satisfaisans *, de la même manière que l'on a souvent introduit dans les établissemens industriels le régime des maisons de correction. Mais ce moyen a-t-il réussi? Les espérances de M. Van
* Huxanx De Pomuxvusx, Colénies agricoles, p. 102. — * {dem, P- 103. — * Zdem, p. 104. — * Idèm, p. 103, 109, L10, 111.
PARTIE IV. — SECTION II. 299 Der Bosch ont-elles été justifiées? Un homme d'une autorité irrécusable, l'inspecteur général des prisons et des établissemens de bienfaisance en Belgique, M. Ducpétiaux, va nous l’apprendre, et l’on verra que le mal. était bien plus grand et la ruine des colonies plus imminente, que nous ne l'avions soupçonné.
« Ces établissemens, écrivait ce publiciste en «janvier 1832, sont loin d'être dans un état u prospère. Il est de fait qu'ils ne peuvent et ne « pourront, sinon jamais, du moins de long- «temps, se suflire à eux-mêmes. Ils ne se sont « soutenus jusqu ici qu'à l'aide de forts emprunts « qu'ils n'ont pu rembourseren partie qu'à l'aide « d'emprunts nouveaux. La somme totale de ces “empruntss'estélevéea803,000 f1(fr.1,699,469). a Sur cette somme, il a été remboursé 134,000f1. « (283,597 fr.) de sorte que la société se « trouve chargée d’une dette de 669,000 fi.
« (fr. 5,415,871)........... La somme que « la société devrait rembourser chaque année, «pour satisfaire aux conditions de ces divers « emprunts , est de 37,000 f1. (fr. 78,306), non « compris l'avance des 80,000 fl. (fr. 169,312) « faite par l’ex-roi, dont l’époque de remhourse-
« ment n'a pas été fixée. Force a été à la société « de suspendre les remboursemens et le paie- « ment des intérêts des sommes avancées, de- « puis le r°" octobre 1830 ‘... On s’est contenté, « dit ailleurs M. Ducpétiaux *, de payer les cou- « pons des .obligations dont les porteurs habi- « taient la Belgique ; de sorte qu'au lieu de « payer annuellement 33,450 fl. (fr. 70,794), « montant actuel des intérêts de la. dette sociale, « la commission permanente s’est bornée à ne « payer annuellement de ce chef que la somme « de 6,475 1. (fr. 13,704) Il résulte de là que « les intérêts des emprunts dont les paiemens « sont arriérés, depuis le 1°" octobre 1830 jus- « qu'au 1° juillet 1832, s'élèvent à 47,303 f1. « 98 c. (fr. 100,304), non compris le renrbour- « sement des capitaux , montant à 37,000 f1 « (fr. 78,306) par an, et qui s'opère en suivant « les conditions des contrats.
«Non seulement la société n'a pu satisfaire « aux engagemens qu'elle avait contractés, mais « encore elle n’a pu subvenir, particulièrement « depuis deux ans, à toutes les dépenses relatives
* Ducrériaux, des Moyens de soulager l'indigence, etc., p. 48. * Rev. encycl., déc. 1832, p. 577.
PARTIE IV. — SECTION I. 3o1 « à l'administration et à l'entretien des colonies : « la direction de ces établissemens était , le « 1° juillet 1832, débitrice envers divers créan- «ciers d'une somme de 49,627 flor. 43 c.
« (fr. 105,031), tant pour fournitures livrées à « crédit qué pour traitemens arriérés dus à des « employés.
« En résumé, la dette totale de la société «s'élevait, au 1° juillet 1832, à 766,021 fi. «41 c. (fr. 1,621,207);, dont 669,000 flor.
« (fr. 1,415,871 ) formant la dette principale, « 47,393 f1. 98 c. (fr. 100,304), valeur des in- “térêts arriérés des emprunts, et 40,627 fl.
« 43 c. (fr. 105,031), dus aux divers créanciers « de la direction des colonies. |
« La valeur approximative des objéts, tant « immeubles que meubles, appartenant à la « société , au 31 décembre 1831, s'élevait à u 515,250 fl. (fr. 1,082,o10); la récolte sur a pied , au 1° juillet 1832, pouvait être estimée « à 25,000 fl. (fr. 52,910); ce qui porterait « l'inventaire, à cette époque, à 536,250 fi. « (fr. 1,134,919). En déduisant cette somme « du montant de la dette à la même époque, on « voit que la société était, au 1°’ juillet 1832,
«en déficit bien constaté de 254,771 fl. 41 c « (fr. 539,197). » Observons que ce déficit avait augmenté en onze mois de 120,362 fl. 4r c.
(fr. 254,734); car, au 1°" août de l’année précédente , il était de 134,400 fl. ‘ (fr. 284,463). « À côté de ce résultat positif, il serait difficile, « sinon impossible , de trouver des élémens sur « lesquels on pourrait asseoir raisonnablement «l'espoir, je ne dirai pas d’un bénéfice futur, «mais seulement de l'entière extinction des « dettes de la société. Cet espoir ne pourrait « résulter que de la réduction progressive de la « dépense, comparée au nombre des colons, de « l'augmentation et de l'amélioration des pro- « duits des colonies, de la création de débou- « chés, etc. L'expérience du passé fait voir ce « que l'on a droit d'attendre à cet grd « de « l'avenir.
« En ajoutant aux 135,405 florins 81 c.
« (fr. 286,573) envoyés aux colonies en 1831: ;les « dépenses faites par la commission permanente «à Bruxelles, pour paiement d'appointemens «aux employés de l'administration centrale,
* Ducrérraux, des Moyens de soulager lindigence,-etc., p. 40.