‹ De la charité légaleChapitre 75 sur 106 · PARTIE VIII. —— SECTION Li · texte numérisé non relu

PARTIE VIII. —— SECTION Li

qui nous ait paru apprécier convenablement sous ce rapport l’état du pays, c’est l’auteur de la Gazette de France. Nous devons reconnaître que les réflexions qu'il fait à ce sujet sont d’une grande vérité; car, après tout ce que nous avons dit, nous craindrions d’être inconséquent , si nous lui reproehions d’avoir rembruni les couleurs et exagéré le péril. « La taxe des pauvres, « dit-il, est imminente. Il faut que le pays con- « naisse cette lèpre importée en Angleterre par « la révolution de 1688, et qui en est devenue « la plaie la plus honteuse et la plus cruelle. Les « lois sur les ateliers de charité, les travaux pu- « blics extraordinaires, les emprunts faits par « les départemens et les grandes communes, les « avances faites au commerce et à l’industrie, « la prime de 18 millions promise aux villes et « aux départemens, à l'effet de provoquer des « dépenses utiles aux pauvres, le tarif proposé « pour les fabriques de Lyon, et en un mot, « toutes les impositions fiscales additionnelles « qui surchargent le pays, que sont-elles autrè « chose qu'un commencement de taxe des pau- « vres Ou plutôt une taxe des pauvres sous un

«autre nom? » * Mais par suite d’une erreur qui est trop commune, pour que nous soyons tenté de la supposer volontaire, et d’une inconséquence bien surprenante de la part d’un esprit aussi pénétrant, l’auteur de cet article rend le gouvernement responsable de la misère générale , et parait croire qu'il ne dépend que de lmi de la faire cesser, en occupant la classe indigente. « Si l’on ne fonde pas un état de choses ‘stable « qui fasse vivre le peuple en travaillant, mal- « heur au gouvernement! Malbeur aux Chanw- « bres! malbeur à ceux qui fabriquent! mal- «.heur à ceux qui possèdent! malheur. aux « riches! malheur à tout le monde!.....ce n'est « plus d'intérêts de partis qu'il s’agit : ,c'est « notre existence sociale et individuelle qu est « en problème. Il faut que le peuple vive er trau vaillant ou qu'il meure er combattant. »*

Des faits que nous venons d'exposer , il résulte que dans chacun des États de l’Europe, ou l'on persiste à demeurer sous le régime de la charité légale, ou l’on tend à s’y placer. Que la

* De Viceneuve, Économie politique chrét., t. IF, p. 31. * Ds Vicceneuve, Économie politique chrét., t. IE, p. 3r.

PAUTIE VSil. — SECTION li. 169 où ce système est déjà profondément enraciné, où il se lie intimement aux mœurs et aux habitudes, on l’envisage comme le seul moyen d’assurer la subsistance des indigens, comme la sauvegarde de la sécurité publique, qu'on n'ose pas aborder l’idée de l’abolir, que l'on ne conçoive pas méme qu’une société puisse exister sous un autre régime ‘ , et que l’on n'ait d'autre but que de le perfectionner, cela peut aisément se comprendre ; mais que dans les pays où l'on n'en est encore qu'aux élémens et à l'apprentissage de la charité légale, et dans oeux qui en ont été préservés jusqu'à ce jour, on ne cesse de la demander ou de provoquer des mesures qui peuvent y conduire , en dépit de tant de faits qui doivent éclairer à cet égard les esprits les plus aveuglés; c'est à un phénomène assez étrange pour que nous croyions devoir nous arrêter quelques instans à en rechercher les raisons.

: Angleterre, Ed. Rev, 1818, p.283. — Session du parlement, 1834, passim. — Berne. De WaTrenwrL, passim. — Signau, Armen-und Tellwesen, s. 23.

TROISIÈME SECTION

Des Causes de la tendance de divers États de l'Europe vers la charité légale, et de celles de la faveur dont les maisons de travail sont l'objet.

Dans l’énumération des causes qui peuvent expliquer le singulier penchant des esprits à l'adoption du système de la taxe, il faut tenir compte de ces barrières que la différence des langues met entre les peuples, barrières qui les empêchent de profiter de l'expérience les uns des autres, de reconnaître la généralité des lois dont dépendent les effets de la charité légale , de sortir de ce cercle de perpétuels sophismes qui font que l'on attribue à des formes et à de purs accidens de ce mode de bienfaisance ce qui tient à son essence même; il faut tenir compte de cette malheureuse insouciance qui condamne à un éternel oubli, dans les coins les plus reculés des bibliothèques, plusieurs ouvrages riches en instructions utiles, de la déplorable facilité avec laquelle la presse transmet de livre en livre et de siècle en siècle des faits erronés que jamais per-

PARTIE VIII. — SECTION Ji. 171 sonne ne prend la peine de vérifier. Mais , quelle que soit l'importance que l’on puisse mettre à ces considérations , elles ne fournissent pas des raisons suffisantes de la tendance actuelle à la charité légale. Ces raisons, elles existent dans un principe plus radical et plus énergique; c’est dans l'esprit même du siècle qu'il faut les chercher.

11 résulte en effet de ce que nous avons dit, qu'entre les dispositions morales dont les peuples peuvent être animés, il en est qui sont de nature à favoriser dans leur sein le développement de ce système, et à contrarier l'influence salutaire que l'expérience devrait exercer à cet égard. Si, par exemple , l’affaiblissement des sentimens de charité dans la masse de la population expose des malheureux à périr de misère; si le plus grand nombre des riches refusant de faire des aumônes proportionnées à leur fortune, le poids qu’impose le soulagement de l’indigence retomhe d'une manière accablante sur un petit nombre de personnes bienfaisantes; si le défaut d'éducation, d'honneur, d'énergie dans les classes inférieures multiplie les mendians ; si des

principes exagérés d'égalité, un esprit d'envie

contre les heureux du siècle, excitent dans ces mêmes classes des soulèvemens qui troublent le repos public et menacent la propriété; si une aveugle admiration pour ce qui se fait dans des pays étrangers porte à imiter des institutions dont on ne connaît pas bien la nature et les cflets; si l’égoïsme communal concentre invariablement les aumônes dans le district qu’habitent ceux qui les font ; si la jalousie de l’autorité civile ou h direction de l'opinion publique tend à diminuer mdéfiniment la part que peuvent prendre les ecclésiastiques à leur distribution, ce sout évidemment là des circonstances qui, d’après ce que nous savons des causes de la charité légale, doivent favoriser le développement de ce système.

Or, les dispositions qui caractérisent les hommes du temps actuel doivent, sous plusieurs de ces rapports, exercer une influence funeste. Mais entre ces dispositions, il en est une que nous croyons devoir plus particulièrement sigualer, parce qu’indépendamment de sa tendance à provoquer la charité légale ou à en accélérer la marche, elle a sur d’autres institutions sociales des effets qui ne paraissent pas en-

PARTIE VIII. — SECTION li. 173 core avoir été examinés avec l'attention qu'ils méritent. Nous voulons parler ici du peu de confiance que l’on a dans le jugement et la moralité des hommes qui sont chargés d'administrer des intérêts publics. Cette disposition particulire à notre époque se manifeste surtout dans la sphère de la justice civile. On a restreint au- : tant que possible l'arbitraire des juges; on a entravé, par mille exigences de formes et par les chaînes inflexibles de dispositions légales, les jugemens indépendans que porterait leur conscience éclairée par un examen impartial; on les réduit quelquefois à pronoucer contre leur sentiment intime , à sanctionner l’injustice, qui, prévoyante et rusée, a su se faire un rempart de la lettre de la loi, à immoler le bon droit, qui, confiant dans l'intégrité de sa cause, a négligé des formalités qu'il ignore ou dédaigne, ce qui a donné lieu au scandaleux et trop véritable adage que la forme l'emporte sur le fond. De là cette tendance immorale des esprits à se détourner de l'examen de ce qui est bien on mal en soi, pour chercher ce qui est conforme ou contraire au code; de la cette tourbe de gens de loi, qui, se pressant autour des dignes avocats dont le bar-

reau peut s'honorer, épuisent toute leur activité à faire naître, à fomenter des contestàtions, à exciter, à encourager, à soutenir la mauvaise foi, à étouffer sous le poids des formes le droit véritable. Ils naissent dans le réseau des lois écrites, ils s'en nourrissent, ils s’y multiplient pour le malheur des nations civilisées. De là le découragement qui porte l’homme intègre à abandonner sans combat des droits qu'il ne pourrait défendre qu'en s’exposant à mille ennuis, en bravant mille difficultés, en faisant de pénibles sacrifices, et que d’ailleurs il a si peu de chances de faire triompher , tandis que le pervers veille, trame, usurpe sans cesse, plein de confiance dans l'appui qu’il peut se promettre d’une organisation si vicieuse, en sorte que l'on n’a que trop d'occasions d'appliquer aux hommes de nos jours ces paroles du prophète : « On ne « réclame point l'autorité des juges, parce que «l'on n’est point jugé avec justice; on fonde « ses espérances sur le mensonge, on conçoit « d’injustes projets »'. Ainsi, la justice succombe fréquemment sous l'ensemble des moyens

s Esaïe, ch. Lix, Ÿ. 4.

PARTIE VIII. — SECTION IH. 179 mêmes destinés à la protéger, et quelquefois par le seul effet de la crainte qu'ils inspirent aux personues dont ils devraient être l'espoir et la sauvegarde. Ce malheur est d'autant plus grand, qu'il n'a pas sa cause dans des hommes qui changent, mais dans des institutions qui demeurent, institutions qu'une masse énorme d'intérêts et de talens défendront et soutiendront long-temps encore contre le génie de l’humanité. Saus doute, tout pouvoir a ses écueils ; et, si on laissait plus d'arbitraire aux juges, ils pourraient quelquefois en abuser. Mais, entre deux partis, il faut balancer les inconvéniens ; et peut-on douter que, si les personnes honorables qui sont chargées de prononcer les jugemens civils pouvaient le faire avec plus de promptitude et d'indépendance, la justice ne fût beaucoup moins souvent outragée que dans un ordre de choses qui favorise de tant de manières l'astuce et la mauvaise foi ? ‘

Sans avoir des suites aussi fâcheuses dans le domaine de la bienfaisance que dans celui de la justice, cette défiance de l’homme, que l’on dé-

* Voyez la note XXI à la fin du volume.

core du nom d'horreur de l'arbitraire, y exerce aussi une influence funeste. Elle porte à soumettre l'administration des aumônes à des dispositions réglémentaires qui en déterminent et en fixent tous les détails; à y introduire une responsabilité matérielle, à laquelle une véritable charité ne peut assujettir plusieurs de ses actes, une reddition de comptes dans lesquels, à côté des sommes données, sont étalés et flétris les noms des personnes qui les ont reçues; à la soustraire par conséquent au discernement des ecclésiastiques, pour la confier à des administrations civiles. Or, ce sont la, comme nous avons vu, des acheminemens à la charité léoale.

Ces diverses considérations peuvent servir à expliquer l'état des choses et de l'opinion relativement au système de la taxe; mais, outre ces raisons générales, on peut en donner de particulières de la persévérance avec laquelle on s’obstine à fonder des institutions de travail pour le soulagement de la misère et de l’extinction de la mendicité, en dépit de tant d'expériences qui attestent le peu de succès des établissemens de ce genre. Des observations disséminées dans cet ouvrage ont déjà pu jeter quelque lumière

PARTIE VIII. — SECTION til. 197 sur ce sujet, mais il convient de les coordonner, de les développer et de les compléter, pour le mettre dans tout son jour.

1°. Les maisons de travail, lorsqu'elles parviennent à s'établir, ont communément une époque brillante, celle de leurs premiers temps. Tout semble, à leur origine, leur annoncer lesort le plus heureux ; le public seconde avec zèle une entreprise qui paraît éminemment philanthropique; les ressources abondent ; des hommes d'un mérite éminent se mettent à la tête de ‘établissement, et lui procurent pendant quelque temps, au moyen d'une organisation excellente, une sorte de prospérité; le soulagement que fait éprouver la répression au moins momentanée de la mendicité inspire un contentement général. Alors on prône à l'envi les résultats que l’on obtient: et, comme on n'en à pas assez étudié les causes pour apprécier tout ce qu'ils ont d'éphémère ou d’exceptionnel., ou s'empresse de conclure témérairement du présent à l'avenir, de ce qui se passe en un lieu à ce qui pourra se passer dans un autre. Ces premières dounées , les espérances qu'elles font naître, et que l'on présente trop souvent comme

Page 1