‹ De la charité légaleChapitre 76 sur 106 · IL · texte numérisé non relu

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des réalités, sont avidement recueillies par les philanthropes de tous les pays, qui les consigment dans leurs écrits; et comme les résultats postérieurs qui les modifieraient n’obtiennent point, par mille raisons, la même publicité, seules elles continuent à diriger l'opinion publique, et, transmises d'époque en époque, elles sont une source perpétuelle d'illusions pour les lecteurs, qui ne regardent pas les dates, ou qui se figurent que l'absence de renseignemens ultérieurs prouve que les choses vont toujours de même.

L'exemple le plus frappant que nous puissions donner de cette déception, c’est la réputation colossale dont jouit encore l'institut du comte de Rumford, à Munich. Cet institut, qui, après neuf ans et neuf mois d'existence ,.a succombé en septembre 1799, sous le poids des dépenses qu'il nécessitait, et qui est presque oublié dans le pays même où il exista, vit et prospère dans des écrits qui se publient journellement et dans l'opinion générale : constamment encore, onle cite avec des éloges que ne viennent point contredire les comptes de l'institution actuelle, car elle n’en rend point; Madame Éliza de Recke

PARTIE VIII. — SECTION LI. 179 en parle, dans la relation d’un voyage en Bavière fait de 1804 à 1806, comme.s’il existait à cette époque '; en 1822, le Philanthrope, journal des Pays-Bas, recommande aux voyageurs d’aller à Munich même étudier ses admirables résaltats * ; en 1828, la société de la Morale chrétienne le place au nombre des institutions de charité qui honorent la Bavière * ; la Revue encyclopédique copie, sans y joindre aucune réflexion, le Journal de la Morale chrétienne ; en 1832, M. Huerne de Pommeuse le propose comme modèle. Il avertit , il est vrai, qu'il puise les détails qu’il donne dans un document publié en 1795; mais comme il tire une preuve en faveur de cet établissement de l'ancienneté méme des faits qu'il cite, et qu'il ne dit rien d’où l’on puisse conclure qu'il a péri, et que ses succès, s'ils n'étaient pas illusoires, n’ont été que d’une bien courte durée, il est impossible de ne pas croire en le lisant que cet institut

* Bibliothéque universelle, 1816, t. I, p 279. * Le Philanthrope, 1822, p. 173.

s Morale chrétienne, t. IX, p. 272.

. 4 Revue encycl., oct. 1828, p. 234.

existe et prospère encore ‘. Enfin le Propagateur des connaissances utiles , journal qui s’imprime à Genève, le propose encore, en 1835, à la philanthropique émulation de ses lecteurs”. Nous avons dû long-temps hésiter entre la confiance que nous inspiraient des témoignages si nombreux et si positifs, et celle qué méritaient d'autre part les documens tant imprimés que manuscrits qui nous attestaient que l'institut du comte de Rumford était tombé, en ne laissant que des dettes. Ces contradictions nous ont plongé pendant long-temps dans une pénible perplexité : plusieurs fois, pour y mettre un terme, nous avons été sur le point d'aller à Munich même chercher la vérité; plusieurs fois, revenant à la charge auprès des personnes qui avaient eu la bonté de nous procurer des renseignemens, nous les avons conjurées de nous en fournir de nouveaux. Au milieu de toutes les démarches qu’il nous a fallu faire dans cette partie de notre travail et dans d'autres pour nous assurer des faits, nous nous sommes quel-

: Husanx px Pouuausz, des Colonies agric., p. 657 et suiv. * Propagateur des connaissances utiles, fév. 1835, p. 55, 56.

PARTIE VIII. — SECTION Il. 181 quefois demandé, il faut l'avouer, si la presse ne fait pas payer bien cher ses avantages par la facilité qu’elle donne de propager et d’accumuler les erreurs qui obstruent le chemin de la vérité.

2°. Les rapports dont les maisons de travail sont l'objet, lorsqu'après les jours rapides de leur gloire elles continuent à rendre compte de leurs résultats, sont composés de manière que les personnes qui les lisent ne savent pas y découvrir la vérité. Les faits et les chiffres qui y sont consignés le sont sans doute avec exactitude ; mais ils s’y trouvent escortés d’espérances, et d’un soin à faire valoir les moindres succés, qui donnent le change aux réflexions qu'ils devraient faire naître. Comme on ne lit généralement que d’une manière superficielle, on s'arrête à cette enveloppe, et l'on ne porte pas son attention sur les renseignemens positifs qui devraient la captiver.

3°. Les résultats défavorables que présenteut les maisons de travail sont attribués, par les personnes à qui leur direction est confiée , et, à leur exemple, par le public, à quelque vice d'organisation. Comme l’on n'a pas approfondi

les causes du mal , on espère toujours y remédier par une administration plus sévère, par de simples changemens dans les formes et dans les moyens d'exécution. Ces illusions expliquent comment les institutions qui n'ont pas même de succès dans leurs commencemens peuvent néanmoins se soutenir pendant un petit nombre d'années. On dit alors que ce n’est pas dès l’origine qu'on peut se flatter de réussir, que les commencemens d'une entreprise sont toujours pénibles, quil faut d'abord semer, que l’on moissonnera plus tard, que l'expérience corrigera ce qu'un premier essai peut présenter de défectueux , qu'il faut se garder de perdre courage *, Ces discours doivent naturellement abuser les personnes qui sont mal informées de l'issue d'essais du même genre faits hors de leur pays; mais il faut avouer que la persistance a un caractère plus étrange de la part de personnes qui ont déjà fait elles-mêmes plusieurs tentatives malheureuses, et lorsque chaque modifcation nouvelle qu'elles font subir à l’établis-

* Gustrow, Armen-versorgungs-anstalten. — Rüderswyl, Schw. Gem. Ges., 1825, s. 12%. -- Canton de Berne, Schw. Gem., Ges., 1835, s. 94.

PARTIE VIII. —— SECTION III. 185 sement qu’elles dirigent tend à Jui ravir de plus en plus, comme il arrive presque toujours, le caractère de douceur , d'humanité, de respect pour l'espèce humaine, qui le distinguait à son origine ; il faut avouer qu'il est surtout singulier de voir s'élever des établissemens nouveaux sur les ruines d’établissemens semblables récemment tombés, comme sur la lave encore chaude, qui vient d’ensevelir leurs maisons, les habitans du pied du Vésuve élèvent une maison nouvelle.

4°. Un autre raisonnement du même genre, est celui qui traite comme un vice accidentel auquel on peut remédier l'espèce des habitans dont se peuplent les établissemens de travail. M. de Morogues ne veut admettre dans les colonies agricôles qu'il propose d'établir en France que de bons travailleurs". L’excès de la dépense sur les recettes dans la colonie agricole d'Ommerschans en Hollande, est attribué en partie par M. de Villeneuve, qui s'appuie de l'opinion de M. Van de Velde, à ce que les mendians valides étaient tous plus ou moins livrés à l'immoralité et a la paresse, et à ce qu'il a fallu beaucoup

* De Monocuss , Paunérisme, p. 592.

de temps et de soins pour les accoutumer a l'ordre et au travail", circonstances que ces respectables philanthropes regardent évidemment comme accidentelles. Mais raisonner de la sorte, n'est-ce pas demander que l'on exclue des établissemens de travail, précisément les classes de la société pour lesquelles on les institue ? Certes, ils n’auraient guère d'habitans si, comme le veut le Philanthrope universel, qui raisonne d’après les mêmes principes, il fallait, pour y étreadmis, satisfaire à certaines conditions de mérite ou de moralité. * |

5°. Quelquefois l’insuccès des institutions de travail est attribué à des circonstances étrangères à ces institutions elles-mêmes. C’est ainsi qu'une crise politique est arrivée fort à propos pour donner le change sur les causes de la chute de l'institut de Hambourg. M. le baron de Morogues connaît la décadence des colonies agricoles de la Belgique, et l’état de souffrance de celles de la Hollande; mais il en accuse les divisions intestines auxquelles le pays a été livré, et lin-

‘ Dex Visceneuve, Économie politique chrétienne, t. II,

* Philanthrope universel, 1° janv. 1835.

PARTIE VIIN. — SECTION HI. 185 suffisance des ressources particulières, pour soutenir des institutions à la tête desquelles il pense que les gouternemens doivent se placer euxmémeæ". M. de Villeneuve regarde aussi la guerre comme la cause de l’état déplorable des colonies agricoles de la Belgique * ; il attribue l’abandon de plusieurs dépôts de mendicité en France, à ce qu'ils avaient été créés sous le règne de Napoléon*. Il nous apprend que c’est là le seul motif sur lequel plusieurs conseils généraux avaient appuyé anprès du ministère la demande de leur suppression. D'après ce que nous savons de ces dépôts, nous pouvons bien supposer que ce motif n'était qu'un prétexte. Lorsqu'en 1815 on voulut rétablir à Strasbourg les ateliers de travail, on expliqua la suspension des précédens , surtout par les événemens militaires‘. Le mot surtout ici employé, et les craintes qu'exprimérent plusieurs personnes que le rétablissement

de l’institution tombée ne produisit plus de mal

* Dx Monocuss, du Paupérisme, etc., p. 280, 511, 312, 356, 368, 360.

* Dzx Vizcensuvs, Economie politique chrétienne, t. III, p. 451. — * Idem, t. I], p. 486.

4 Strasbourg , Précis historique, p. 2.

que de bien", indiquent pourtant assez que les événemens militaires avaient été l’occasion plutôt que la cause de sa chute. Si les établissemens de 1815 ont aussi péri, M. Fodéré paraît Vattribuer de même à une citcoustance accidentelle ; et néanmoins les détails qu'il donne à ce sujet font assez connaître qu'ils ne pouvaient prospérer. ”

6°. L'influence de ces circonstances diverses est secondée par les habitans des pays et des communes où les maisons. de travail sont établies. Ils sont généralement portés à exagérer le bien , à diminuer le mal. Il existe entre les chefs de ces établissemens et le public un concert de bonne volonté pour abuser, pour se laisser abuser, et surtout pour tromper les personnes qui ne sont pas du pays ou de la commune. Des raisons plas ou moins honorables expliquent cette disposition et k justifieraient si un défaut de droiture pouvait jamais être justifié. On ne renonce pas facilement à des projets sur lesquels on faisait reposer de nobles espérances de

soulagement et d'amélioration pour l'espèce hu-

* Strasbourg, Précis historique, p. 23.

* Fonéné, Pauvreté des nations, p. 308.

PARTIF. VIII —— SECTION 111. 187 maine. Il est pénible de s’avauer à soi-même que l'on s'est trompé, que l’on avait prôué des plans qui reposaient sur de faux calculs, que l’on a fait inutilement de coûteux sacrifices. On ne peut se résoudre à abandonner, ou à vendre à vil prix, un capital considérable en bâtimens, en terres, en mobilier. M. Ducpétiaux avoue que c'est là le principal motif qui soutient encore la vie agonisante des colonies agricoles de la Belgique ‘, et nous avons nous-même entendu dire de diverses maisons de travail : « S'il s’agissait de les établir, on ne le ferait pas, mais elles existent ! » Enfin il faut reconnaître que la vanité entre pour beaucoup dans les éloges faux ou exagérés que l'on fait des institutions de ce genre ; et cette vanité, on s’y livre avec d'autant moins de scrupule, qu'elle n’a rien de personnel, qu'elle est nationale ou communale , et qu'ainsi elle se confond avec l'amour de la patrie, ou avec le zèle pour l'honneur de la commune. L'influence de ce sentiment est manifeste dans les cas où l'an s’obstine à faire l'éloge d'in-

* Ducririaux, des Moyens de soulager lindigence, etc.,

stitutions tombées que l’on se garde bien pourtant de relever.

7°. On conclut mal à propos du bien que peuvent faire les institutions de travail dans un pays qui est sous le régime de la charité légale, a celui qu'elles pourraient faire ailleurs. Nous avons vu en effet qu'elles ont quelquefois diminué momentanément le poids de la taxe. Nous ne nious pas même que, sous l'influence de circonstances particulièrement heureuses , elles ne puissent le faire d’une mauière durable; mais il ne suit pas de là qu'il convienne de les introduire dans un pays où la taxe n'est pas en usage, et où elles l’amèneraient inévitablement. 1l semble que cette considération ait échappé à M. Huerne de Pommeuse , lorsque, pour engager la France à instituer des colonies agricoles, il se prévaut des économies qui avaient résulté, ou qui paraissaient devoir résulter de celles qui avaient été fondées dans les Pays-Bas, et de l'opinion émise par des Anglais sur la convenance d'en établir en Angleterre.

‘ Huxanx ps Pommsusx, des Colonies agricoles, p. 680 «1 passim.

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