‹ De la charité légaleChapitre 80 sur 106 · DIXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DIXIÈME PARTIE

Introduction. — Six principes doivent servir de base à tout plan d'organisation de la charité privée. 1°. Il faut éviter l’écueil d’une pitié trop facile et celui d’une circonspection excessive, circonspection qui a donné naissance au système faux et révoltant de la charité restrictive ; conséquences qui dérivent de ce premier principe relativement à la meilleure forme d’administration de secours, à la classification des indigens , à la distribution des aumônes. 2°. Il faut traiter le pauvre comme un être moral. L'application de çe second principe sera facilitée par celle du premier. Règles à suivre dans la distribution des secours qui ont pour objet le bien nforal du pauvre. 3°. La charité deit respecter les liens qui unissent le pauvre à sa famille et à la société. Application dé ce principe à l’examen du plus ou du moins de convenance de diverses sortes d’hospices. £°. Il faut joindre à la charité subventive la charité préventive. Indication de quelques mesures propres à prévenir la misère. 5°. Tout système de charité privée doit être organisé de manière à entretenir et à vivifier dans les classes aisées

| la disposition à faire des sacrifices pécuniaires pour les pauvres. Application Ge ce pridcipe à l'examen des diverses manières de collecter les aumônes. 6°. Il faut que cette organisation soit de nature à encourager les actes particuliers d’une bienfaisance active, et à leur imprimer la direction la mieux entendue dans l'intérêt du soulagement de la misère. C'est là ce qui devra naturellement résulter de l'observation des règles précédentes. Deux conditions indispensables au succès de tout plan de charité privée. Conclusion.

Vous condamnez la charité légale, petit-ôn nous dire, mais que proposez-vous de lui substituer? Faudra-t-il laisser la bienfaisance particulière , s'exerçant sans règle et sans direction, prodiguer aux personnes les plus indignes d'intérêt des secours qu'airache Fimportunité, qu'obtiennent le mensonge et la fraude, tandis que beaucoup de pauvrés honnètes languissent et meurent dans l'abandon? Faudrat-il accorder sans retour aux riches avares le privilége d’accumuler paisiblement leurs trésors, tandis que des personnes moins favorisées de la fortune s’épuisent à soulager l’indigerice , et ne peuvent, malgré tous leurs efforts, y réussir qu'imparfai-

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 215 tement? La société est-elle irrévocablement condamnée à subir les odieuses importunités dont les mendians l’obsèdent, les hideux spectacles qu'ils étalent au milieu d'elle, et les périls auxquels ils l'exposent? Par quel moyen imaginez-vous donc que l'on puisse remédier à tant d'abus? c’est ce qu’il faut nous apprendre.

À cela nous pourrions répondre : Lors même que nous nous bornerions à faire connaître les vices de la charité légale, les diverses formes qu'elle revêt, et les moyens par lesquels on s'y achemine, nous ne croirions pas avoir fait un ouvrage inutile. C’est quelque chose que -de signaler une fausse route, de crier à des gens qui s’égarent : « N’allez pas là, ce chemin conduit à un abîme. » D'ailleurs, dans toutes les théories de bienfaisance , dans tous les projéts et toutes les entreprises qui ont pour but le soulagement de la misére, on: tourne autour des idées dont nous avons montré le danger. Il fallait que ce cercle magique fût brisé, pour qu'il fût possible d'avancer vers le but ; il fallait que l'erreur que l’on ne cesse de poursuivre fût dissipée, pour que l’on pût avec plus d'espérance de succès chercher la vérité. :

Nous ne croyons pas néanmoins devoir laisser les esprits sur les impressions décourageantes qu’aura pu produire l’affligeant tableau que nous avons été dans le cas de présenter. Après avoir développé les tristes résultats de toutes les entreprises que l’on forme pour la destruction de la mendicité et pour le soulagement de la misère, lorsqu'elles exigent immédiatement ou qu’elles doivent provoquer dans la suite l'intervention de la loi, il importe d'indiquer les ressources que peut offrir sous ces deux rapports la bienfaisance particulière convenablement dirigée. Ainsi nous ranimerons l'espoir des eœurs généreux, en leur faisant entrevoir la ronte qui peut conduire à l'établissement d’un meilleur ordre de choses; et nous-même, nous éprouverons quelque douceur à rétréer notre âme, fatiguée des détails odieux et rebutans de la charité légale, par la perspective consolante des heureux effets que l’on. peut espérer d’une charité mieux entendue.

Ce n'est pas que nous ayons la prétention d'exposer ici l’organisation d’un plan de bienfaisarrce privée. C’est à l'écrivain qui déjà est descendu des hauteurs de la philosophie pour con-

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. a1 duire dans la demeure du pauvre les âmes compatissantes, et les y diriger dans l'exercice de leur charité, qu’il appartient de s'acquitter de cette noble tâche ; nous avons lieu d'espérer que son ouvrage sur ce sujet, qui dès long-temps est annoncé et impatiemment. attendu, ne tardera pas à paraître. Quant à nous, nous ne voulons que signaler les principes qui doivent, à ce.qu'’il nous.semble, étre pris pour guides dans tous les plans que l’on peut former pour l'exercice de la charité privée, et indiquer sommairement quelques unes de leurs conséquences. .

Mais que l'on ne pense pas que nous ayons concu l’idée qu’il puisse exister quelque procédé pour secourir- l'indigence sans exercer aucuue vertu ni faire aucun sacrifice. Un vague espoir d'obtenir ce résultat entre sans doute pour beaucoup dans le désir que l'ex exprime d’être éclairé sur la meilleure manière d'assister Les pauvres; et à travers l'expression des sentimens de l’humanité, il est souvent facile de distinguer les vœux mal déguisés .de l'égoisme. C’est pourtant se méprendre étrangement sur les voies de la Providence , que de s’imaginer que le noble

avantage de procurer à la misère un soulagement efficace, puisse être conquis sans efort et sans vertu; la bienfaisance est uu vaste champ où elle a voulu que l’homme exerçât sans cesse son activité. Il y a dix-huit siècles que la sagesse éternelle a prononcé par son interprète qu'il y aurait toujours des pauvres dans & monde :, comme pour servir à perpétuité à éprouver la bonté morale des peuples. H ns s’agit donc pas ici de remplacer par quelque mécanisme les eflorts et les sacrifices qu’elle impose aux hommes, mais d'organiser la charité de manière à leur donner la direction la plus propre à en assurer le succès.

Nous distinguons six principes qui nous paraissent devoir servir de base à tout plan dont l'objet.est l’organisation de la eharité privée.

1°. Il faut, dans l'exercice de la bienfaisance, satisfaire au sentiment de la pitié sans détruire chez les pauvres l'activité qui peut les mettre à même de se procurer par leurs propres eflorts la totalité ou une partie de leur subsistance.

* Évangile selon saint Mathieu, ch. xxvi, Ÿ. 11.

2°. Îl ne faut pas voir dans le pauvre uniquement son indigence matérielle, il faut avoir égard aux exigences de sa nature morale.

3°. Le pauvre est uni à la société et -ordinairement à une famille , par des liens que la bienfaisance doit respecter.

4°. Il faut non seulement soulager la misère, mais encore chercher à la prévenir.

5°. Comme il est une condition indispensable à la réussite de tout système de charité particulière, savoir, que le public soit disposé à faire des sacrifices pécuniaires pour les pauvres, il faut organiser la bienfaisance de manière à activer et à entretenir cette disposition.

6°. Eufin, il convient que cette organisation soit de nature à encourager les actes spontanés de charité des personnes qui se mettent en rapport immédiat avec les pauvres pour les assister ellesmêmes , et à imprimer à ces actes la direction la mieux entendue dans l’intérét du soulagement de la misère.

Indiquons maintenant quelques unes des conséquences qui résultent de ces principes.

Le premier signale deux extrémesentre lesquels la véritable charité doit se frayer une route; l'un

est une pitié imprudente et facile, qui, par la prodigalité de ses dons , tend à encourager dans les classes pauvres un esprit de paresse, d'imprévoyance et de dissipation; l’autre est une excessive circonspection qui fait que dans ka crainte de produire ces résultats , on’ distribue ses aumônes-avec une parcimonie et des réserves que l'humanité réprouve.

L'instinct de là pitié est un des dons les plus précieux que le Créateur ait faits à l'espèce humaine, mais quand il porte.à assister-inconsidérément toute personne dont l’apparence semble annoncer la misère, il encourage la mendicité et les vices qui forment son escorte oidinaire , il accumule les aumônes sur les personnes qui en sont les moins dignes, il expose les pauvres les plus intéressans à être abandonnés. Ces inconvéniens d’une pitié purement instinctive sont géncralement et profondément sentis; et comme l'esprit humain est naturellement porté à passer d’un extrême à l’autre, après avoir vainement recouru pour la réforme de ces abus à la charité légale qui n’a fait que les augmenter, on a conçu le projet de restreindre à un très petit nombre de cas le soulagement de la misère. Ainsi a pris

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 219 naissance le système de la charité restrictive, système qui a dernièrement paru sur l'horizon du monde moral, et qui, vu ses rapports intimes avec les doctrines et les mœurs actuelles qui lui ont donné naissance , et l’influence qu’en conséquence il exerce déjà, mérite que nous nous arrétions quelques instans à l’examiner.

Selon les partisans de la charité restrictive, les aumônes que l’on distribue aux pauvres ne font qu'en augmenter lenombre; presque tous les établissemens de bienfaisance doivent étre proscrits comme propres à inspirer aux personnes qui vivent de leur travail une confiance qui peut les porter à la paresse ; il faut se garder en particulier de distribuer des secours qui puissent devenir pour ceux qui les recoivent ou pour d'autres un encouragement à l’imprévoyance et à la dissipation. Ainsi l’'aumône ne doit jamais entrer dans la demeure de l’ivrogne, jamais elle ne doit être appliquée au soulagement de personnes qui ne sont dans l’indigence que parce qu'elles ont une famille nombreuse. Enfin, pour résumer toute la doctrine de la charité restrictive en un principe clair et général, il ne faut administrer des secours gratuits

que pour les maux et les accidens que la prudence humaine ne peut pas préveir.

Ce principe ne peut séduire qu'au premier coup d'œil , ear il est impossible d'en envisager les conséquences sans reconnaître combien il est contraire à la raison et révoltant pour la conscience. En effet, pour en faire l'application, divisera-t-on les pauvres en catégories dont les unes recevront des secours et les autres n'yauront aucune part, de telle sorte,.par exemple, qué l'on n'ässistera pas les personnes que leur âge avancé empêche de se suffire à elles-mêmes, parce que la vieillesse est un accident commus et qu’elles ont dû prévoir, mais que l’on assistera celles qui étant devenues aveugles sont tombées dans l’indigence , parce que la cécité est un accident plus rare et quia pu échapper à leur prévoyance? Il semble que ce soît là la pensée des partisans de. la charité restrictive. Mats pour qu'il y eùt de l'équité daus une telle conduits, il faudrait que tous les hommes eussent le même degré d'intelligence. Il n’est point d'accident que les personnes qui ont l'esprit pénétrant et

" Westminster Review, july 1824, Charitables institutions. — Revue britannique, avril 1826; des Institutions de Charité.

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 221 exercé ne puissent prévoir, comte il en est beaucoup contre lesquéls l'économiste qui raisonne à son aise dans son cabinet estime que l'on peut se tenir en garde, et qui néanmoins sohé au-dessus de la prévision d'esprits superficiels et grossiers. Ces catégories sont donc d'urie partialité manifeste pour les uns, d’une injustice horrible à l'égard des autres; c'est moins Je degré de la misère et du mérite moral, que celui de la pénétration d'esprit et dé la prudenee qu'elles établissent pour base de la distiibution .des secours. D'ailleurs, on oublie qu'il est une foule de cas où il n’est pas au pouvoir de l’homme de se préparer des féssources pour l'avehir. Si un laboureur, un artisan ne gagne exactement que sa subsistance , ou si ce qu'il gagne au-delà est consacré à l'accomplissement de quelque pieux dévoir ; s'il vient à perdre, par l'effet d’une inaladie, d’une banqueroute, où de-quelque aûtre malheur, le fruit de ses économies , faudra-t-il donc qu'il se voie sur ses vieux. jours repoussé , abandonné corhme un lâvhe fainéant et ua indigne dissipateur ?

Mais peut-être on aura égard à la position

particulière de chaque pauvre. Ge serait en effet le seul moyen d’ôter à la charité restrictive ce caractere de révoltante injustice que nous venons de signaler ; malheureusement il n’est pas exécutable. Qui pourra, qui osera apprécier l'influence qu'ont pu exercgr sur l’indigent qui réclame des secours son tempérarment, l’état habituel de sa santé, la nature et le degré de ses facultés intellectuelles, l'éducation qu'il a reçue, les intempéries des saisons, les phases du commerce, les événemens publics, et déterminer en conséquence. jusqu'à quel point sa misère doit être attribuée à son imprévoyance et à ses fautes! Mais quand cela serait possible, combien ne serait-il pas inhumain de refuser toute assistance à un malheureux, parce qu'on pourrait lui reprocher quelque négligence, ou que, dans un moment de faiblesse, il aurait, au milieu d’une-vie de privations et de fitiques » cédé à l'entrainement de quelque séduction ? Ce sont en effet là des .causes suffisantes pour ravir toutes leurs ressources aux personnes qui sont habituellement dans un état voisin de l'indi-

gence.

Ajoutons à ces diverses considérations que le sort du pauvre imprévoyant et dissipateur est fréquemment lié à celui d’une famille innocente. On ne peut sévir contre lui sans la sacrifier, car si l’on aocordait quelque secours à sa femme et à ses enfans , comment les empécherait-on de les partager avec lui? au bien séparera-t-on par la force des personnes étroitement unies par le sang ? Ge serait une entreprise immorale et souvent impraticable. Mais non; d'après les principes de la charité restrictive, père, mère, énfans, tous doivent être abandonnés, car couvrir la nudité et apaiser la faim de la mère et des enfans , ce serait soulager le père de la responsabilité que la nature lui impose, et un tel exemple deviendrait pour d’autres chefs de famille un encouragement à la dissipation. Et que l’on n'’imagine pas, que la cruauté manifeste d'une telle conduite soit aux-yeux du véritable partisan de la charité restrictive un motif pour la condamner. Il ne recule pas devant les conséquences de son système. En veut-on la preuve? Il blâme les établissemens dans lesquels on élève des enfans indigens ; et pourquoi ? parce que ces enfans, y étant mieux nourris, mieux vêtus, mieux s0x

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* Westminster Review, july 1824, p. 110. — Revue britannique, avril 1826, p. 219.

LA GHARITÉ PRIVÉE. 2925

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gués qu'ils ne le seraiertt chez lgurs parens, is périssent ea moindre nombre! 1 !

Mais enfin, recueiliera-t-on du moins le frait de tant d’injustice et d'inhtmanité? Parviendrat-on par tette route à la diminution de La misère? On n'en à jamais fait, on n'en fera jammis l'expérience directe, car jamais les principes de la charité restrictive ne særont mis en pratique par un peuple en masse. Ce sont des doctrines * bohues pour les philosophes et pour les riches, mais qui n'ont auoun accès daus. les cœurs du vulgaise, mieux dobés sous lé rapport de la pitié. Néaamoins, le vœu des pañtisaps de la charité réstrictive est jusqu’à un cærtain point réalisé dans quelques pays, où, par d'influence de causes d'une autre nature, les pauvres. se trouvent réellement presque sms seœurs. Eh bierr ! oeëte circonstance développe-t-elle leur énergie, leur prévoyance ;, leur capacité? Existet4l dams ces contrées phrs:de bien:être? Qu'on les visite; que l'on parcoure, par exemple, les habitations dispersées, qui, vers l'extrémité occälentale du lac Léman, occupent le revers mérillionai du mont

: Westminster Review, july 1824, p. 110. :— Revue britannique, avril 1896, p. 219.

DE LA GHARITÉ PRIVÉE. 225 Salève. Qu’y verra-t-on ? Des familles vêtues de haillons, entassées dans de misérables réduits, où pénètrent la neige et tous les vents, quand on n’y étouffe pas dans la fumée et dans un air empesté; où la nuit gisent pêle-mêle sur un peu de paille, le père, la mère, les enfans ; des malheureux qui, dans les circonstances les plus favorables, n’ont pour se nourrir que le strict nécessaire, qui, en cas de maladié ou d'accident, sont réduits à des extrémités affreuses , qui, en temps de disette, souffrent , languissent et meurent. Il est vrai que leurs gémissemens ne vont pas troubler les plaisirs des heureux du siècle, ni le calme du raisonneur, qui, bien nourri, bien chauffé, bien vêtu, trouve en lui le courage de soutenir que le vrai moyen d'assister les indigens est de ne leur rien donner. Dans la mauvaise année de 1817, les Genevois tendirent des secours à ces infortunés, et néanmoins, dans les communes mêmes où ces secours furent distribués, plusieurs d’entre. eux. moururent de faim ! Tel est le sort que préparerait le système de la charité restrictive aux pauvres d’un pays où les classes aisées seraient assez dénatu-

rées pour le mettre généralement en pratique. |

Il faut que la bienfaisance sæ fraie une route entre les deux écueils que nous venons de signaler, une compassion aveugle et une prudence barbare. Le but principal de l’organisation de la charité doit être de tracer cette route de manière à satisfaire autant que possible aux vœux d’une juste pitié, sans nuire au développement des eflorts dont le pauvre est capable pour subvenir à ses besoins.

Nous pouvons immédiatement déduire de la la convenance et même la nécessité d'appliquer à l'administration des secours le principe de l'association.

ll est évident, en effet , que si l'on ne se concerte pas pour distribuer Îles aumônes, mais qu'on le fasse isolément et individuellement, elles s’accorderont dans une foule de cas d’une manière abusive; que, d'ailleurs, ce n’est qu'en réunissant leurs efforts que les amis de l’hamanité peuvent s'aider efficacement du concours

» Voyez la note XXX à la fin du volume.

de leurs lumières dans l’administration de la charité, y introduire des améliorations progressives , et les avantages de la division du travail, fonder divers établissemens qui peuvent contribuer beaucoup au soulagement de la misère. C'est donc en principe une très bonne institution que celle des sociétés de bienfaisance; mais si elles ne s’organisent pas d’après un plan général, de manière à éviter les cumuls, à embrasser dans leur sphère d'action tous les genres de misère, à se répartir convenablement la distribution des secours , elles ne sont point aussi utiles qu'elles pourraient l'être, et elles retombent plus ou moins dans les inconvéniens d’une charité purement individuelle. C’est pour cela que les associations de bienfaisance que l’on a fondées jusqu’à ce jour n'ont pas amélioré la charité privée autant qu’on l'avait espéré. '

Il faut d’abord que chaque classe particulière d'indigeus relève d’une administration spéciale. La convenance de cette règle se fonde sur ce qu'il importe, dans l'intérêt de la prudence et dans celui de la pitié, d'assister chaque pauvre

‘: Foyes la note XX XI à la fe du volume.

de la manière la mieux appropriée a la nature de ses besoins et aux exigences de son sexe, de son âge, de sa position , de donner une direction bien déterminée sous ce rapport, soit à la conduite des administrateurs, soit à l'attente des personnes qui sont dans le cas de recevoir des secours, enfin, d'introduire dans l’administration de la charité les avantages de la division du travail.

La première circonstance à laquelle il faut avoir égard dans cette classification des indigens, c'est la différence qui existe entre eux relativement au degré d'activité dont ils sont capables. Nous devons donc distinguer d’abord ceux qui sont valides de ceux qui sont invalides. Le soin de chacune de ces classes sera confié à une section particulière de la société de bienfaisance. Les principes de la conduite à tenir à leur égard devront en eflet différer essentiellement. Les secours que l’on donne aux pauvres qui sont invalides doivent être constitués dans l’intérét de la pitié. Ceux qui sont destinés aux pauvres valides doivent l’être dans celui du travail; il faut dans ce dernier cas épuiser tous les moyens de mettre utilement en jeu les facultés de lin-

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 229 digent avant de lui accorder une assistance gratuite.

Les subdivisions de ces deux sections de la société doivent se faire conformément à leurs principes dirigeans. Ainsi, la section pour le soulagement des pauvres valides pourrait se diviser en trois comités : le comité du travail, auquel l’indigent serait d’abord adressé, et qui n'aurait d'autre tâche que de l'aider à trouver quelque occupation ; le comité des préts, qui lui ferait une avance, si pour subsister il ne pouvaitattendre le fruit de ses peines, ou si pour travailler il lai manquait des outils, des matériaux, un certain degré d'instruction ; enfin, le comité des dons, qui lui accorderait un secours gratuit, si, en le chargeant d’une dette, on risquait de lui imposer un fardeau trop pesant pour ses forces. Ce secours serait momentané, d’une étendue déterminée , et l’indigent ne pourrait en obtenir un autre qu'en s'adressant de nouveau au comité du travail, et en repassant par la même série de formalités. Il importe que l'administration des dous et celle des prêts soient distinctes. Lorsqu'on ne sépare pas bien ces deux choses, que l’on accorde , comme on le

fait souvent, des secours qui n’ont pas un caractère bien décidé de don ou de prêt, mais qui semblent tenir de l’un et de l’antre, on porte de funestes atteintes à l'esprit d'activité et à la moralité du pauvre.

Le désir de mettre en jeu les facultés des indigens eux-mêmes, et d’en tirer parti pour assurer leur subsistance , a présidé à l'organisation du comité pour le soulagement des pauvres valides ; le sentiment de la pitié présidera à l’organisation de celui que l’on instituera pour le soulagement des pauvres qui sont invalides. Nous le diviserons en autant de sous-comités qu’il y a de genres de misères. Les enfans, les vieillards, les aveugles, les sourds et muets, les malades que l’on peut guérir, ceux qui sont incurables, forment autant de classes dont chacune réclame des soins différeus, et sera confiée à une administration particulière. Moyennant une distinction bien nette entre ces diverses spécialités, on n'aura point à redouter que les aumônes se cumulent sur les mêmes personnes, et particulièrement sur celles qui en sont le moins dignes, abus énorme qui est si fréquent; et comme à chaque espèce de misère correspondra une divi-

DE LA CHARITÉ PRIVÉE, 231 sion de la société qui aura pour mission de la soulager, la pitié publique sera rassurée, et les justes motifs qui ne cessent de donner lieu à l'exercice d’une charité instinctive et banale cesseront d'exister.

Il nous suffit d'avoir indiqué par ces réflexions générales le parti que l’on peut tirer de notre premier principe. Si on l'approfondit davantage, on verra qu'il donne les moyens d'apprécier plusieurs procédés usités dans l'exercice de la bienfaisance, et de résoudre plusieurs questions auxquelles donnent lieu les diverses manières de la pratiquer. Les résultats auxquels on arrivera en le prenant pour guide, seront quelquefois en opposition avec des maximes qui ont été trop généralisées , et auxquelles on se conforme aveuglément sur la foi du crédit qu’elles ont acquis à force d'être répétées. Mais ce sont là des détails qui sont hors du cercle dans lequel nous devons nous reufermer, et pour lesquels nous pouvons nous en remettre à l’intelligence des lecteurs.

D’associations constituées comme nous l'avons indiqué, résulteront de grandes facilités pour soigner le pauvre sous le rapport moral, con-

formément à notre second principe. Les personnes vouées par état, par inclination ou par motif de conscience à la pratique de la charité, se distribueront , dans les comités divers dont la société se composera , les nobles et touchans devoirs de la bienfaisance de la manière la plus conforme à la nature de leurs moyens, de leurs goûts et de leurs habitudes. Elles seront ainsi dans la position la plus favorable pour donner de précieuses consolations et de salutaires avis aux infortunés confiés à leurs soins. On comprendra les avantages immenses de cet état de choses, si l'on pense à tout le bien qu'ont fait diverses associations religieuses qui avaient ainsi limité leur activité au soulagement de misères spéciales. Les membres de la section instituée en faveur des pauvres valides, seront, si leurs dispositions les y portent, naturellement acheminés à devenir les protecteurs , les guides, les amis des indigens à qui ils auront procuré de l'occupation, et dont ils surveilleront la conduite dans les ateliers et les maisons où ils les auront placés; ils seront d'autant mieux à même de s'acquitter de cette tâche intéressante, qu’ils auront dû être choisis parmi des hommes appar-

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 233 tenant à divers états et à des classes diverses de la société. Ainsi s’établira cette précieuse tutelle du pauvre, dont deux illustres philanthropes ont fait sentir les avantages et exposé les touchans détails dans des ouvrages que l’on ne saurait trop lire et méditer. *

À côté du secours matériel , nous plaçons donc toujours la sympathie qui en double le prix, les égards qui en ôtent l’humiliation, de salutaires directions qui en font pour le pauvre un moyen de perfectionnement; mais l’état de l'indigent réclame encore sous le rapport moral d'autres soins qui forment comme une aumône spéciale.

Il faut mettre à sa portée des livres propres à l'instruire, à le consoler, à nourrir en lui les sentimens de la piété, à lui procurer un noble délassement. Il faut, lorsque le cas le requiert, pourvoir aux frais de l'instruction de ses enfans. Des comités particuliers de la société de bienfaisance doivent être chargés de distribuer ces nouveaux secours.

Cette distribution se fera d’après d’autres

* Tucxsaman, Reports. — Dxcénanno, le Visiteur du

pauvre.

principes que celle des secours matériels. Dans ce dernier cas, l’aigaillon du besoin se fait sentir à l’indigent à proportion de ce qu'il souffre, et son activité se développe dans le même rapport. De la la nécessité de le hisser souffrir jusquà un certain degré, quoique la pitié puisse en étre péniblement affectée. Mais le besoin moral est d'autant moins senti qu'il est plus grand, et, dans cette nouvelle sphère, la tâche de la cherité consiste surtout à en faire naître, à en dévelapper la conscience. Il faut donc user ici de prévenance, de beaucoup plus de libéralité , et, par une marche inverse à celle que nous avons suivie dans l’œuvre du soulagement matériel, être généreux avant d'être exigeant.

Notre troisième principe établit que ka charité doit respecter les liens qui unissent le panvre à sa famille , et nous pouvons ajouter qu'elle doit avoir égard au rôle important que ha vie domestique est appelée à remplir dans les destinées humaines. En effet, ce n’est qu'au sein d'une famille que l’homme a l’occasion d'exercer les différens devoirs pour l’accomplissement desquels le Créateur l’a placé dans ce monde, d’éprouver les émotions diverses dont son cœur

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 235 est susceptible, de recevoir des services appropriés à la variété des circonstances qui s'enchainent dans la vie, de compléter en quelque sorte son existence sur la terre. Il faut se garder de s'éloigner des routes tracées par la Providence. On ne séparera donc pas les personnes unies par le saug; loin de leur ravir les moyens de remplir les devoirs mutuels de la parenté, on fera servir k bienfaisance dont ils seront l’objet à leur en faciliter l’exercice; on adoucira l’isolement des pauvres sans famille, en les plaçant dans des maisons où ils puissent former des liens d'affection. Il est cependant des cas qui font exception, où les intérêts de la morale et de l’humanité exigent que l’on suive d’autres principes ; il faut savoir les distinguer. Faisons quelques applications de cette règle générale.

Les enfans doivent d'ordinaire être laissés à leurs parens ou placés dans des maisons particulières, non seulement à cause de l'importance que l’on doit mettre à ce qu’ils entretiennent ou forment des liens de famille, mais encore parce que l'expérience prouve que les établissemens créés pour en élever un grand nombre en commun ne remplissent jamais leur but autant que

pourraient le faire présumer les soins qu'on leur y donne. Comme leurs besoins y sont prévus et satisfaits avec la ponctualité journalière prescrite par un réglement, ils n'apprennent point à connaître les diflicultés de la vie contre lesquelles ils auront à lutter. Il leur manque à cet égard l’éducation des choses; ce n'est pas par des mots qu'on peut suppléer aux leçons pratiques qu’ils recevraient dans une famille où chaque jour ils seraient appelés à partager les inquiétudes et les travaux d’une situation difficile. Aussi les enfans élevés dans un établissement spécial, quelle que soit l'intelligence avec laquelle ils sont dirigés, sont-ils. généralement plus imprévoyans que les autres enfans de leur âge. À cet inconvénient se joint celui de l’ignorance complète des dangers auxquels leur vertu ne tardera pas à être exposée. Afin de les mettre à l'abri de la contagion du vice, et vu la nécessité de soumettre un grand nombre d’enfans qui vivent en commun à une règle stricte et uniforme, on ne leur permet pas de soutenir, avec la société, assez de rapports pour qu'ils puissent se faire quelque idée des écueils qu'ils y rencontreront; et à peine sont-ils sortis de

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 237 l'asile protecteur que la bienfaisance leur avait ouvert, que leur inexpérience est surprise par le péril. En général, l'éducation qui se donne dans les établissemens de ce genre, se faisant au milieu de circonstances factices, ne peut être, comme doit l'être toute bonne éducation, un apprentissage de la vie réelle. Ces considérations commencent à être vivement senties en divers pays. Ainsi, en Écosse et dans le duché de Saxe- Weimar, on cherche maintenant à placer les orphelins pauvres chez des agriculteurs ou des artisans d'une moralité sûre.

Nous sommes loin cependant de penser que l’on doive proscrire les maisons destinées à recueillir des enfans pauvres. Il est des pays où l’on trouverait difficilement à les placer convenablement chez des particuliers. Dans ceux même qui présentent des ressources à cet égard, il est des enfans qu'il faut à tout prix séquestrer loin de l'influence de parens immoraux, et il en est d’autres à qui, par diverses circonstances, il peut être à désirer que l'on donne momentanément un asile dans une maison commune. Nous croyons seulement que lorsque l'en a le choix entre un placement convenable dans une famille

honnête et le placement dans un établissement spécial , c'est le premier de ces deux partis qu'il faut préférer. Les enfans pour lesquels on sera appelé à prendre l'autre seront d'autant mieux placés dans la maison où on les réunira, qu'ils n'y seront pas en très grand nombre.

Quant aux vieillards, indépendamment des raisons d'une haute moralité qui s'opposent aussi à ce qu'on les sépare de leur famille, s'ils en ont une, il est douteux que la société exclusive de personnes de leur âge et le soulagement qu'ils peuventéprouver à échanger leurs plaintes, a regretter ensemble le temps passé, puissent valoir le renouvellement de vie, le rajeunissement moral, qui peut résulter pour eux des égards de personnes d'un âge moins avancé, des soins délicats de jeunes femmes, et du spectacle des innocens ébats de petits enfans. Le nombre des asiles pour les vieillards devra donc étre borné, comme celui des asiles pour les enfans; on ne devra y placer que ceux à qui, vu la spécialité de leur position , le placement à domicile ne peut convenir.

Nous ne croyons pas que l’on doive porter un jugement semblable relativement aux hôpitaux.

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 239 Les maisons des indigens n’offr-ent aucune des conditions que requiert le soin des malades ; ils y sont exposés à toutes les intempéries de l’air, ou étouflés dans la fumée et dans un air infect; ils s’y trouvent couchés fréquemment dans le même lit avec des individus en santé à qui ils peuvent communiquer leur maladie. Il est souvent impossible de leur y procurer à temps du limge propre, Îles alimens et les remèdes qui leur conviennent; les précautions de régime et de diète ne peuvent y être observées; ils y manquent de beaucoup d'objets qui ne sont que commodes en temps ordinaire, mais qui deviennent nécessaires en cas de maladie: ils ne peuvent point y recevoir aussi régulièrement que dans les hôpitaux la visite du médecin; enfin, ils y imposent à la charité de plus grands sacrifices que lorsqu'ils sont placés dans une maison où la vie de communauté facilite les économies. D'ailleurs, les raisons que nous avons alléguées en faveur de la vie de famille sont ici balancées par d'impérieuses nécessités. Dans une maison pauvre, Chaque individu est tenu de contribuer pour sa part de travaux à la subsistance commune ; s'il s’y trouve un malade qui réclame

des soins assidus , il faudra pour les lui donner interrompre ces travaux dans le moment même où le besoin s’en fait le plus vivement sentir. Quelquefois aussi leur interruption peut être nécessitée par le bruit qu'ils occasionnent.

On reproche aux hôpitaux leur luxe, le grand nombre de leurs employés, les vices de leur administration , l'accumulation des malades dans un même local, la négligence et l’inhumanité avec lesquelles on les traite quelquefois; mais ces inconvéniens ne sont pas inhérens aux établissemens de ce genre; on peut y remédier. Les hôpitaux de Paris, par exemple, ont subi et continuent à subir des améliorations progressives, qui, dirigées d'après un plan bien concerté, doivent les faire arriver à un état remarquable de perfection. C’est là un bel exemple, que , sans doute, on se fera un devoir d’imiter.

Enfin, les établissemens spéciaux sont précieux, surtout pour les infortunés que de fâcheux antécédens excluent de la société , qui n’y peuvent plus gagner honorablement leur vie, et y sont exposés à d'affreuses tentations. C'était une idée touchante et sublime que celle qui avait ouvert à des personnes si dignes de compassion de

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 241 religieux asiles contre les peines, les humiliations et les dangers dont leur carrière au miliéu des hommes était semée. Quand la piété n'aurait pas rendu ces demeures vénérables, les sentimens de la plus simple humanité auraient dû leur servir de sauvegarde ; mais dans le fanatisme d'un zèle aveugle et quelquefois. impie, on a confondu avec les abus les plus crians les usages les plus respectables, on a frappé d'un même anathême l’usurpation de la force sur la conscience, et les actes les plus honorables de cette conscience inspirée par le repentir ou réveillée par la souffrance; on a enveloppé dans le même arrêt de proscription dés institutions vieillies que la superstition avait fondées ou fait dégénérer, et de pieux établissemens où le génie de l’humanité confiait à la religion des maux. qu'elle seule pouvait adoucir, de vertueuses résolutions qu'elle seule pouvait protéger. Grâces à Dieu! le temps du fanatisme est passé; la raison, la vérité, la sainte humanité, ont repris leurs droits. Les iufortuvés que la société repousse, à qui sont fermées toutes les carrières honorables, peuvent maintenant espé-

li. 16

rer que la bienfaisance leur rendra des asiles protecteurs, et que, sous les réserves de la prodence, la loi leur en assurera la paisible possession. Et pourquoi persisterait-on à leur ravir la liberté de chercher dans des retraites de leur choix les consolations et l'appui que leur position réclame ? Les associations dont le inalheur et le repentir forment les liens, sôutelles donc moins utiles et moins respectables que celles qui ont pour but la discussion d'intérêts politiques ou la jouissance de frivoles plaisirs ?

Lés rhesures qüe nous avons indiquées jusqu'ici, celles eh particuliér qui se dédüisent des deux premiers principes que nous avons posés, sont propres non seulëment à soulager la misère , mais aussi à la dirhinüet pour la suite. Il eti est d’autres qui ont pouf but spécial et direct de la prévenir ; signalons sominiatrenienit les plus

imiportantes.

1°. El faut donner aux chfans qui appartienent aux classes inférieures dé H:sotiété un

ensemble de connaissances et de talens qui puis-

3 Voyez la note XX XII à la fin du volume.

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 243 sent les mettre à même de potrvoir x léur subsistancé dans des circonstances variées. M. le docteur Villermé, à qui la soience de la tharité doit de précieux travaux, fait observer que l'instruction primaire ne crée pas, comme les anstructions spéciales , des produits, des richesses matérielles. I en conclut qu’elle ne peut pas être une sauvegarde contre Pindigence, et que, dans l’état actuel des choses, cé n’est qu'en déplaçant la misère qu’elle contribue au bien-être de ceux dont elle est le privilége . Il nous semble néanmoins que, si l'instraction primaire ne crée pas immédiatement des produits, elle tend indirectement à augmenter la masse du travail, et qu’ainsi elle doit exercer quelque influence pour diminuer la misère. Il arrive fréquemment, par exeinple > que l'on désirerait commander certains travatix, et que l’on y renonce parce que l'on n’a pas à sa disposition des personnes qui puissent les exécutér'; les bras surabondent, mais les chpäcités man-

* Rapport verbal fait à l'Académie des Seiences morales et politiques sur l'ouvrage que M. le baron de Morogues a intittlé : « Recherches des causes de la Richesse et de la Misère « des peuples citilisés. »

quent. Une industrie tombe et laisse oisives une foule de persorines qui, si elles avaient des conpaissances plus étendues et des facultés plus exercées, seraient employées à quelque autre industrie pour laquelle on demande en vain des travailleurs. On essaie des émigrations qui ne réussissent pas, parce que les émigrans n'ont pas. les moyens intellectuels et les talens -indispensables au succès, et il en résulte des mécomptes qui décourigent les entreprises de ce genre. Les capitaux qui auraient pris ces diverses directions en prennent d’autres beaucoup moins favorables aux intérêts des classes inférieures. Nous croyons donc, quelle que soit l'autorité, d’une opinion énoncée par un homme tel que M. le docteur Villermé, que l’on doit persister dans l’idée généralement reçue que l'instruction est un des moyens-lés plus efficaces pour prévenir la misère; nous indiquerons bientôt pourquoi elle ne produit pas à cet égard tout l'effet que l'on croit devoir eu attendre.

À cette instruction générale à laquelle toutes les classes de la société pourraient prendre part, mais qui serait plus particulièrement destiné

à celles qui doivent subsister d’un travail mécauique, il faudrait ajouter, pour les personnes plus élevées dans l'échelle sociale, un enseignement spécial sur la charité , sur les diverses manières de l'exercer, sur les divers élémens dont se compose le bien-être des populations. La convenanee de cet enseignement est assez justifiée par l'influence funeste de certains modes de bienfaisance et de divers préjugés populaires, que dissiperaient qhelques notions d'économie politique ; il importe que les personnes qui doivent exercer et qui peuvent même être appelées à administrer la charité acquièrent sur ces sujets des idées justes et approfondies. Il conviendrait même que les classes inférieures participassent jusqu'à un certain point au bienfait de cet enseignement, afin que les mesures prises dans l'intérêt des personnes qui souffrent ou qui sont le plus exposées à souffrir de l'indigence ne fussent pas entravées par l'ignorance et la mauvaise volonté du public. Le cours dont nous avons fait mention dans un autre ouvrage, sous le nom de Cours d'économie sociale ', servirait entre autres à remplir ce but.

* De l'Éducation publique considérée dans ses rapports

. Après les mesures relatives à l'instruction , nous placerons comme moyens préventifs la distribution de lets parcellatres de terrain à des personnes qui, vu leur peu de ressources, sont menacées de tomber dans un état d'indigence, et même, dans certains cas, des institutions qui auraient pour but de favoriser, de concert avec le gouvernement, le défrichement de terres incultes et les émigrations. L'expérience établit que ces mesures, qui sont si vicieuses lorsqu'on veut les appliquer à la masse des indigens d’un pays et les lier à la proscription de la mendicité, ont des résultats heureux lorsqu'on ne les prend qu'avec de certaines précautions , dans de certaines bornes, et qu’on les destine à prévenir la misère plutôt qu'à la soulager.

59. Les monts-de-piété peuvent rendre de grands services lorsqu'ils ont été fondés dans un esprit de eharité et organisés avec intelligence. La Savoie, l'Espagne , le Mexique, of-

avec le développement des facultés, la marche progressive de la civilisation et les besoins actuels de la France; 2° édition, p. 42.

* Woyez les notes XXXIITI et XXXIV à la fin du volume.

DE LA CHARITÉ PRIVÉF. 247 frent qu ont jadis offert à cet égard de beaux exemples *. Mais des monts-de-piété où l'on perçoit un intérêt qui s'élève au quart, au tiers, à la moitié dun capital*, ne sont, à vrai dire, que des gouffres de misère, et méritent bien l’anathème lancé contre les institutions de ce genre par un économiste distingué, qui les. déclare les plus usuraires, les plus. impies dont, apres les jéux publics et la loterie, la société soit accablée *. Et que l’on ne dise pas qu'une part des bénéfices qu'ils font est versée dans la caisse des hôpitaux ! C'est un monstrueux calcul que de dépouiller des malbenreux pour leur rejeter ensuite , comme am don de la pitié, une faible part de çe qu'on leur a pris. Il y a là de quoi exciter touts la sollicitude. des amis de l’huma nité; qu'ils dirigent leurs vues vers la réforme de ces établissemens ; nul objet ne peut être plus digne de leur intérêt. Déja, à plusieurs reprises, le Société de la Morale chrétienne s’en est occupée ‘; mais, malgré divers projets et quelques essais partiels et incomplets , l’œuvre

* Voyez la note XXXV à la fin du volume. —* {dem.

* Philanthrope, 1836, p. 100.

# Morale chrétienne , t. IX, XI, etc. :

est encore à faire. Il faut que ceux qui l’entreprendront n’oublieunt pas que, si l’impossibilité de trouver à emprunter à des conditions modérées conduit souvent à un état d’indigence des personnes qui n'étaient que dans la gêne, une trop grande facilité à cet égard peut aussi être dangereuse, comme elle l'a été effecuivement quelquefois '. Le probléme à résoudre est d'organiser les monts-de-piété de manière à échapper à ces deux écueils.

4°. Les caisses d'épargne ont, comme moyen préventif de la misère, une influence quil était facile de préjuger et que l'expérience confirme. On connaît assez leurs avantages et les divers modes d’après lesquels elles peuvent être organisées pour que nous puissions nous dispenser de faire aucune observation sur ce sujet; mais peut-être n’est-il pas inutile de diriger l'attention sur le bien qui peut résulter , sous des rapports spéciaux et dans certaines localités, dé l'union du principe de l'association à celui de l'épargne. Cette union donne le moyen d'ap-

* Dans le canton de Zurich, Schw. Gem. Ges., 1825, 5. 78, 80. — Dans la T'hurgovie, Schw. Gem. Ges., 1825, s. 154, etc.

pliquer aux achats faits par des personnes peu aisées l'économie que l’on trouve à acheter en gros. Ainsi il est des lieux où l’on recueille et rassemble chaque semaine ce que les laboureurs peuvent économiser pendant l'été sur leur salire, pour leur acheter, aux époques de l’année les plus favorables, des masses de denrées de première nécessité, dont chacun d’eux recoit ensuite une part proportionnée à la somme qu'il a fournie ’. Les distributions de cette nature sont préférables à celles qui se font en quelques lieux , dans des magasins ‘que des personnes bienfaisantes ont établis pour vendre à prix coûtant les denrées d'un usage habituel * ; elles ont sur cé dernier mode l'avantage de ne pas participer du caractère de l’aumône, et surtout celui de faire, de la prévoyance qu'elles réclament, la condition des ressources qu'elles of-

* Nouveau Messager suisse, 1850.

* Extrait d’on rapport sur une boutique de village pour fournir aux pauvres du charbon de terre à prix coûtant, par le révérénd docteur Glass ( Établissemens d'humanité). — Extrait d’un rapport sur l’établissement d’une boutique de village à Mongewel, dans le comté d'Oxford, communiqué par l’évêque de Durham (idem). — Idem , dans le village de Greenford en Middlesex (Bibliothéque britannique, fév. 1802).

frent. Les établissemens connus en Suisse sous le nom de frutières offrent une application très heureuse des mêmes principes. ‘

5°. Nous croyons devoir mettre au-dessus môme des caisses d'épargne les sociftés d'assurauca ou de prévoyanos mutuelle, Elles sont très utiles, car elles tendent à distribuer entre un grand nombre d'individus les pertes résultant d'accidens qui, sans ce partage, précipiteraient dans la misère les personnes qui les éprouvent. Elles sont d'une haute moralité, car elles confondent les vœux si souvent contraires de la sympathie et de l'intérêt, et elles supposent ou provoquent une bienveillance mutuelle. C'est un principe immensément fécond. en bénédictions que celui sur lequel elles reposent; l’esprit du christianisme l'a produit *; la philentbropia moderne en a fait plusieurs applications très heureuses; elles semblent destinées par la Providence à soulager les souffrances auxquelles l'inégalité des fertunes expose la société et à diminuer les dangers dont elle la meriace. Il

: Foyez la note XXX VI à la 6e du volume. ; * De Viccenxovs, Économie politique chrétienne, liv. Hi, ch. xxu.

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 251 faut néanmoins avoir soin d'organiser les sociétés d'assurance mutuelle de manière à ce que les garanties qu’elles offrent pour l'avenir re nyisent pas pour Je présent à l'esprit de prévoyapce et d'éconamie. La règle d'en exclure les personnes qui vivent dans le désordre, la sévérité à exiger que, pour avoir part aux bénéfices du contrat, on ait rempli les conditions qu'il impose, le soin , lorsqu'il s’agit d'assurer des propriétés, de les estimer au-dessous de leur valeur réelle, sont, sous ee rapport, des précautions nécessaires. *

6°. Enfin, nous indiquerons comme moyen préventif de la misère la substitution de plaisirs honnêtes et peu coûteux aux excès du jeu et aux débauches du cabaret.

Les magistrats, les pasteurs et les autres notables des populations rurales, devraient organiser dans leurs communes des réunions où ils se feraient eux-mêmes un devoir d'assister pour y maintenir l’ordre, la décence, la modération, pour y communiquer et y entretenir le goût des

* Relativement à l'organisation des Sociétés de prévoyance mutuelle on peut consulter les rapports de la Société philan thropique de Paris.

plaisirs honnêtes; ils pourraient se servir à cette: fin du principe d'association. La moitié des sommes employées dans chaque paroisse en diverlissemens qui compromettent d'une manière grave la fortune, la santé et la moralité des@personnes qui s’y livrent, suffirait à y entretenir un établissement où des plaisirs goûtés sans licence ve seraient suivis d'aucun regret. Un appartement louéen commun, une provision de vin qui se distribuerait en détail à prix coûtant, un journal, quelques livres instructifs et amasans , de temps en temps un violon pour animer la gaîté de la jeunesse, constitueraient tous les frais de ces innocentes récréatious. Des institutions de ce genre seraient un bienfait immense pour les populations rurales. Les plaisirs sont un besoin pour la nature: humaine; vouloir en priver la masse des hommes qfe leur condition assujettit à des travaux pénibles, c’est un rigorisme qui serait odieux sf n'était absurde. Mais les plaisirs, lorsqu'ils sont goûtés sans ‘choix et sans réserve, favorisent le développement de passious dangereuses; ils deviennent un écueil contre lequel échouent tous les projets que l'on forme pour l'amélioration des classes inférieures.

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 253 11 importe donc de les organiser de manière à ce que l’on puisse satisfaire sans danger l'instinct qui les rend nécessaires. *

Nous avons enfin établi comme cinquième principe que tout système de charité privée doit être organisé de manière à animer l'esprit de bienfaisance , esprit sans lequel il ne peut subsister. C’est la charité subventive et non la préventive que nous avons en vue.

On ne doit recourir à des souscriptions par lesquelles les donateurs s'engagent pour un certain nombre d'années que lorsqu'il s’agit d'œuvres dont l'accomplissement exige pendant un certain temps des secours déterminés. Le mode ordinaire sera donc celui de collectes où chacun donne sans engagement antérieur ce qu'il veut donner, et c’est le seul qui: nous paraisse nécessiter ici- quelques observations.

Il faut, dans la manière de collecter, avoir égard à la difrérence des. goûts dans lPexercicp de la bienfaisance, faire des collectes spéciales pour les diverses classes d’ indigens , afin que chacun, ayant la faculté de donner pour le geure

* Voyez la note XXX VII à la fin da volume.

de misère qui touche le plus so cœur, le fasse avec plus de libéralité. La mesure prise dans plusieurs villes de Francé de centraliser les administrations de charité, et de réunir aînsi des bourses qui avaient chacune une application spéciale, y a diminué la quotité des dons ‘. H convient néanmoins qu'il se fasse aussi pour les indigens en général des collectes dorit le produit soit destinéà subvenir aux besoins des administrations qu'une direction trop exclusive de la charité particulière priverait des secours qui leur sont nécessaires. Îl ne faut pas lasser là bienfaisance par des demandes trop fréquemment répétées ; mais néanmoins fl faut là tenir coristamment en haleine. Si on fait les collettes ‘à dés époques qui, sans êtré trop rapprochées, né soient pas très distatités , les pérsotines qui éontribudent sentent mieux la nécessité de faire dés économies pour être en état dé dônher, ét en remettant leurs aüurtrôes par petites sdirines, elles #’aperçoivent moins de 18 quantité de‘ce ‘qu'elles donnent, et eHes en fonit plus aisément lé sacrifice. Il importe que dés collectes pour les besoins ordi-

‘ Voyez la noté XXXT à là fin du volume.

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 255 naires et prévus sé fassent régulièremerit à des époques fixes, afin que chacun puisse à l’avance mettre de côté la part de ses économies qu'il peut y destiner.

1 faut user de mériagement dans les formes sous lestyüelles on sollivite des secours de la pitié publique, les varier en les graduant proportionnellement aux besoins. Les moyens extrêmes, tels que les prédivitions spéciales dans des temples, l'emploi des collecteurs d’un rang distmgué, l'étalage des nôms des donateurs et des soniines livrées, les bals et les concerts philanthropiques , doiverit être réservés pot suppléer dans des cas spéciaüix à l’insuffsance des moyens otdinaires. En tègle générale, il ne faut pas que les sollicitations alllent au-delà de ce qui est riécessairë pouratteindre le but.

Quelques parties du catiton de Zurich donriéht à cet ébatd un etemple digtfe d’être imité- Où s’y borne habituellement aux collectes qui se forit dans lus églises; lorsqu'elles sont insuffaites , on fait passer tous les quimze jours déns les #aifons tré boîte destinée à recucillir de nouveaux dons. Les besoins excèdent-ils encore les ressources que lon peut se procurer

ainsi, le pasteur s'adresse, par une circulaire, aux personnes qui sont dans l'aisance, et enfin si, malgré tous ces appels, il reste. des indigens dans la détresse, ou si quelque calamité extraordinaire nécessite de la bienfaisance de plus grauds sacrifices, les curateurs des pauvres se transportent eux-mêmes de maison en maison, et sollicitent d'une manière pressante la charité de tous ceux qui peuvent donner ‘. Ne pourraiton pas attribuer en partie à cette gradation, à ces admirables ménagemens dans les appels adressés à la bienfaisance publique, le peu de progrès que la charité légale a faits jusqu'a ce jour dans le canton de Zurich?

En procédant de la sorte il n’est pas à présumer que l'en thésaurise , et c'est un avantage. La connaissance de fonds existant pour le soulagement de la misére inspire aux pauvres une sécurité funeste et ralentit l’essor de là bienfaisance. «Dans les villes où il y a de riches fondations pour les indigens, les administrateurs des établissemens de charité sont dans le plus grand embarras lorsqu'eu conséquence de besoims ex-

* Sehw. Gem. Ges., 1824, s. 89.

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 257 traordinaires elles deviennent insuffisantes. Ils ne peuvent songer à adresser au public des appels que rendrait inutiles la réputation de richesse des institutions qu'ils dirigent , et ils se voient . quelquefois réduits à des mesures bien pénibles à prendre. C'est ainsi que par une délibération du 23 novembre 1829, le conseil général d'administration des hospices de Lyon proposa la suppression de deux cent dix-neuf lits de malades, de cinquante-déux places de vieillards et de l'entretien de vingt-deux enfans '. Jamais l'hôpital de Genève , qui ne peut se passer de recourir chaque année par une collecte à la charité particulière, ne se trouve réduit à de telles extrémités. Il est toujours assuré de trouver dans les contributions volontaires des habitans les ressources qui lui sont nécessaires. Les dispositions bienveillantes du rithe sont le capital Je plus assuré pour l’indigence; à moins d'un degré de démoralisation dont les exemples sont heureusement rares, c'est un trésor toujours éuvert pour le pauvre, lorsque les per-

* Précurseur du 29 oct. 1830.

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