‹ De la charité légaleChapitre 81 sur 106 · IT · texte numérisé non relu

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sonnes qui ont en main ses intérêts savent y puiser avec discernement.

Mais toute personne qui est dans l’aisance et qui jouit de quelque loisir, doit, indépendamment des sommes pour lesquelles elle contribue dans les collectes, se mettre en communication directe avec quelques indigens pour les assister elle-même. Aussi avons-nous établi comme sixième principe qu'il convient d'organiser les secours de manièré à encourager ces actes spontanés de la charité, et à leur imprimer la direction la mieux entendue dans l'intérêt du soulsgement de la misère. Or c’est là ce qui résultera naturellement de l'application de quelques uns des principes précédens, et particulièrement du mode d'organisation de la société de bienfar sance. Elle appellera dans son sein toutes les personnes pour qui l'exercice de la charité peut être une occupation, et chacune d’elles prendra dans quelqu’une des divisions dont elle devra se composer une place en rapport avec ses talens, ses goûts, sa position dans le monde. L’industriel assistera le Comité de travail de'ses lumières, de son crédit , de tous les moyens d'in-

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 259 fluence que ses connaissances spéciales et sa vocation lui donnent. Le capitaliste, le négociant, avanceront des fonds au Comité des prêts, - ils administreront les caisses d'épargne, les caisses de prévoyance mutuelle ; ils feront profiter ces divers établissemens de l'expérience qu'ils ont acquise dans l’administration de leurs propres intérêts. Le ministre de la charité exercera sa noble mission dans le Comité des secours morauz. Les sociétés particulières formées pour vêtir le pauvre, pour placer les orphehns , pour fournir des secours aux malades, trouveront dans leur agrégation à la société générale, une nouvelle garantie de la bonne application de leurs soins, un moyen de rendre plus profitable encore aux malheureux leur touchante sollicitude. Le jeune homme qu'anime le généreux désir de se rendre utile, mettra au service de quelqu'une des sections de la bienfaisante s0ociété l’activité de son âge et l’ardeur de son zèle. Ainsi toutes les facultés, toutes les vertueuses imclinations, viendront servir la cause de l’humanité dans la sphère qui leur est propre et de la manière la plus efficace; les avantages immenses que les arts ont retirés de la division du

travail seront assurés à l’art le plus sublime de tous, à celui de la bienfaisance. Les personnes mêmes qui n'entreront point dans cette sainte congrégation , puiseront auprès d’elle des directions pour les actes isolés de charité qu’elles pourront être appelées à faire. La société leur ouvrira ses livres lorsque cela sera nécessaire pour empêcher que leurs aumônes ne deviennent abusives; elle subviendra à l'insuffisance de leurs moyens individuels quand l'intérêt bien entendu du soulagement de la misère paraîtra l’exiger. En se rattachant ainsi à un centre commun, des aumônes jusqu'alors distéminées et aventurées, acquerront un degré de spécialité et d’àa-propos qu'elles ne pouvaient avoir isolément ; toutes les misères, hors celles dans le secret desquelles les yeux d’un parent, d’un ami, d'un pasteur des âmes, peuvent seuls pénétrer, rentreront plus ou moins sous la surveillance et dans le cercle d'activité de la société, non point par l'effet d’un mode dangereux de centralisation, comme ceux quiont été proposés jusqu'à ce jour, mais par une sorte de convergence libre et toute volontaire. Les abus seront, non pas détruits , cela est impossible , mais sensiblement

DE LA CHARITÉ PRIVÉS. 261 diminués. La connaissance des moyens par lesquels les pauvres sont secourus , la conviction qu'ils le sont véritablement, la facilité que l'on aura de s’éclairer sur le meilleur emploi des sommes que l'on destine à leur soulagement, contribueront à réduire la mendicité beaucoup plus efficacement que les impraticables et révoltantes lois qui la condamnent comme un crime et qui défendent de donner aux mendians.

L'exercice d’une charité banale et purement instinctive sera ainsi restreint dans une sphère étroite. On donnera d’une manière plus profitable à lindigent, et plus satisfaisante pour soimême, parce que l’on pourra borner ses soins à certains individus ou s'occuper exclusivement de l’administration de certains secours, sans être distrait par une multitude de demandes, et obligé de diviser ses dons indéfiniment. On donnera davantage et plus volontiers parce que l'on aura moins la crainte que ce que l’on donne soit mal donné. On appréciera de plus en plus l’importance de l’aumône et les incomparables plaisirs de la bienfaisance. L'exemple des uns deviendra pour les autres l’objet d’une émulation généreuse. Organisées d’après de tels prin-

cipes , les sociétés de bienfaisance deviendront, pour les populations au sein desquelles elles seront placées, de grandes écoles de charité, et comme la pratique de la charité tend à épurer et a ennoblir les sentimens, à faire prévaloir sur les goûts égoïstes et sensuels les plaisirs désintéressés et généreux , elles exerceront une heureuse influence pour améliorer les mœurs et avancer le règne de la vertu.

Ce serait néanmoins bien vainement que l'on se flatterait de voir surgir ces heureux résultats de la seule organisation de sociétés de bienfnisauce d’après les principes que nous avons établis. Les plans ne sont rien, sans les garanties de succès que peuvent offrir l'habileté et les qualités morales des personnes ; et toutes les fois en particulier que des hommes veulent faire du bien à d’autres hommes , il faut qu'ils soient à la bauteur de la tâche qu'ils s'imposent, et que ceux à l'égard desquels leur bienveillance s’exerce aient les dispositions nécessaires pour en profiter.

Or il est, sous chacun de ces deux rapports, une condition indispensable à‘la réussite de tout plan qui fait reposer l’œuvre du soulagement de

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 263 la misère sur l'exercice de la charité privée : d’un côté , il faut qu'il y ait dans les classes aisées un esprit de bienfaisance, afin que les ressources ne viennent pas à manquer et que l’on puisse trouver pour l'administration des aumônes des per sonnes animées du zèle et du dévouement que cette fonction requiert. De l'autre 1l faut que les classes qui vivent de leur travail journalier ne soïent pas livrées à certains vices qui à. mesure que l'on diminuerait la misère d'une part la reproduiraient.de l’autre, et qu'elles aient le degré d'intelligence et de mpralité nécessaire pour profiter des secours que la charité préventive met à leur portée. La première de ces deux conditions ne peut étre remplie que par l'influence du christianisme ; la seconde, par des institutions destinées à donner aux classes inférieures de Ja société une bonne éducation intellectuelle et morale. |

On ne peut considérer les vérités que la religon chrétienne nous a révélées, les faits dont se compose son histoire et les actes du culte

qu’elle nous prescrit sans étre persuadé que rien

ne peut étre plus.eflicace que cette religion pour produire et vivifier la charité.

Si tous les hommes ont la même origine ; si les mêmes joies leur sont promises ; les mêmes peines dénoncées au-delà du tombeau; si les biens qu'ils possèdent ne sont qu'un dépôt que Dieu leur a rerais, et dont ils rendront compte; si la vie du chef de la religion chrétienne a été une vie toute de bienfaits , et sa mort un acte de dévouement , et si, pour avoir part& sa gloire, il faut marcher sur ses traces ; si le caractère auquel il reconnaîtra ses disciples est l'amour qu'ils auront eu les uns pour les autres; s’il a voulu que, pour célébrer sa mémoire, ils partageassent le même pain et bussent à la même coupe , ne sont-ce pas là autant de faits, de vérités, de déclarations , ou de symboles propres à inspirer la charité ,:à en recommander l'exercice, et à justifier. l'opinion générale qui consacre comme synonymes les mots de charité et de christianisme?

L'expérience atteste hautement cette bienfarsante influence de la religion. C'est à la religion que sont dues tant d'admirables institutions créées pour le soulagement de l'humanité souffrante. Dans les hôpitaux elle a placé ces soeurs qui chaque jour, auprès de lits où sont couchés

ne” 4. ve ve

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 265 de pauvres malades, renouvellent le sacrifice qu'elles font à la charité de toutes les douceurs de la vie, de tous les plaisirs et de toutes les espérances que le monde peut leur offrir. Auprès des fous, des épileptiques , des personnes que d'horribles maladies rendentun objet d'épouvante, même pour leurs amis et leurs proches, et qui sont exposées à mourir dans un complet abandon, elle a placé les frères de Saint-Jean de Dieu, en qui la charité triomphe chaque jour des instincts les plus puissans de la nature, et dont la vie se compose de prodiges de dévouement. :

li n’est pas un pays où elle n’ait signalé son pouvoir par des actes de miséricorde , où elle n'ait marqué de son sceau quelques hommes que leurs œuvres recommandent à la véuération et à l'amour des peuples *. Et pour ne pas nous arrêter uniquement à ces éclatans exemples, combien de personnes au milieu du monde, absorbées en apparence. par ses petits intérêts et ses plaisirs frivoles, qui néanmoins, inspirées par la religion de Jésus-Christ, visitent en secret la demeure du pauvre, y portent l’espérance , la

* Voyez la note XXX VIII à la fin du volume.

* FVoyez la note XXXIX à la fin du volume.

joie , et considèrent comme les plus beaux momens de leur vie ceux qu’elles peuvent consacrer à cette touchante occupation! Quelle autre puissance pourrait produire de semblables effets ! Sans doute la sympathie pour le malheur est un attribut inhérent à la nature humaine, un instinct indépendant des idées religieuses; mais lorsque la marche de la civilisation tend à augmenter d'une part la misère, et de l’autre l’égoisme, il faut plus que des sentimens ordinaires d’humanité pour soulager efficacement l’indigence et pour en arrêter les progrès. Ce h’est que par l'influence de l'esprit du christianisme que cette œuvre peut être aecomplie. L'illustre Owen avait cru pouvoit s’en passer, et il a apporté un génie , un dévouement, une persévérance admirable à l'exécution de ses généreux projets. Les saints-simoniens ont fait un essai du même genre, et ils ne manquaient ni d’esprit, ni d'éloquence ; mais après avoir jeté passigèrement quelque lueur trompeuse de succès, toutes ces tentatives ont fini par échouer. | I ne faut donc pas se flatter qu'un plan de bienfaisance privée, quel qu'il soit, puisse jamais réussir ,. si les classes aisées. qui doivent

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 267 fournir les ressources qu’il requiert et dans le sem desquelles doivent se trouver les hommes appelés à l'exécuter, ne sont pas animées du principe vivifiant du christianisme.

Nous ne voulons pas parler ici, comme il est facile de le comprendre , de ce prétendu christianisme . dont on fait consister l'essence en croyances ou en pratiques. Il ne peut résulter aucun bien pour l'humanité de ces doctrines stériles à qui tant de personnes prostituent Île nom sacré de religion. Le christianisme que nous avons en vue , c'est la religion de celui qui a réduit la loi aux préceptes de l’amour de Dieu et du prochain, et qui, dans la parabole du Samaritain, a expliqué ce qu'il faut entendre par ce prochain que nous devons aimer comme nousmêmes; c’est cette religion qui nourrit les pauvres, console les affligés, soutient les faibles, défend les veuves et les orphelins, qui est l’espérance et Île recours de toutes les infortunes, qui par l'abondance des bonnes œuvres qu'elle a produites , a fait dans presque tous Îes pays du monde exalter le nom du Dieu des bontés et bénir ce Jésus qui fait régner l’amour sur la terre. Peu importe à quelle secte appartiennent

ceux qui la professent : ce n'est pas par les croyances qui les divisent, c'est uniquement par l'amour qui les réunit sous les bannières de la charité, qu’ils méritent le titre de chrétiens.

Il est vrai que ce principe, qui a fait tant de bien , a d'autre part produit des maux qu'il est impossible de méconnaître ; que la pitié aveugle qu’il a favorisée a multiplié les pauvres et les mendians, et souvent même encouragé le vice; mais ces inconvéniens , résultat d'un sentiment religieux irréfléchi, et que des mécomptes n'avaient pas encore appris à diriger, sont peu à redouter dans notre siècle. Avec l'expérience que l'on a acquise sur les funestes effets d’aumônes imprudentes, il n’est pas à craindre que la charité rentre dans des routes dont les dangers sont maintenant si bien connus. Ce qui est plutôt à craindre, c'est qu'à la suite de l'influence toujours croissante de cet utilitarisme qui fait, des mobiles divers que la Providence avait destinés à porter l’homme au bien, autant d'auxiliaires de l'égoïsme, les sources de la bienfaisance ne tarissent, les pauvres ne soient abandonnés, la misère ne s’accroisse indéfiniment et la société ne se désorganise.

Une bonne éducation des classes inférieures est la seconde condition indispensable à la réussite des plans de charité privée. Entre les moyens préventifs de la misère, nous avons placé l'instruction. Néanmoins, les faits ne répondent pas complétement à cet égard aux espérances que l’on est porté à concevoir. Il suffit de nommer l'Angleterre, les Pays-Bas, l’Autriche, quelques parties de l'Italie et de l'Espagne, pour établir qu'un pays peut posséder des écoles populaires très fréquentées, et que quelquefois même la jeunesse est légalement obligée de suivre, et abonder néanmoins en pauvres et en mendians.

En effet, il faut d'abord reconnaître qu’une instruction mal entendue, non seulement ne peut servir que très imparfaitement les intérêts du bien-être matériel des peuples, mais qu'elle doit même, à quelques égards, augmenter la misère. C'est ce qui arrive si elle crée des besoins au-delà des moyens qu’elle donne pour les satisfaire, si, en stimulant la vanité ou en développant avec excès l'imagination, elle inspire à la population des prétentions ou des goûts qui l’éloignent des professions mécaniques; si elle

est dirigée de manière à rompre l'équilibre qui doit exister entre nos facultés et à favoriser ainsi des dispositions qui peuvent devenir une source de funestes écarts.

Il faut reconnaître encore que, si l’instruction est dépouillée de toute influence religieuse et morale, elle ne peut contribuer que bien faiblement au soulagement de la misère, puisqu'elle ne tend pas à détruire le vice qui en est une des causes principales. Ainsi tant de beaux projets d'instruction publique, faits en France depuis 1789, lors même qu'ils auraient été exécutés, n'auraient pas augmenté le bien-être des classes pauvres. Mais c'est une erreur de croire que , pour assurer à l'instruction cette salutaire influence , il suflise de lui ajouter comme appendice une sorte de religion mécanique qui consiste à faire marmoter à l'enfant quelques prières , à lui faire débiter de mémoire un catéchisme inintelligible, à le soumettre à des pratiques extérieures. L'’exeraple de l'Angleterre semblait jusqu’à ces dernières années pouvoir être allégué en faveur de ce système; mais depuis que les habitans de ce pays sont divisés en sectes, dont plusieurs usurpent le nom de Jésus-

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 271 Christ pour propager dans toutes les parties du moude la discorde et le fanatisme ; depuis que, dans le parlement , des débats récens ant donné lieu à d'importans aveux sur les résultats de l'instruction populaire dans la Grande-Bretagne : ; depuis que des excès de tout genre ont révélé que les classes inférieures y sont livrées à une immoralité profonde ; depuis qu'une enquête solennelle a établi qu'il s’y trouve des mavufactariers qui, pour satisfaire à leur avidité monstrueuse, déforment , mutilent, pervertissent une foule de malheureux enfans ”, conduite si abominable qu’à peine peut-on trouver rien à lui comparer dans l’histoire des peuples les plus féroces; il est impossible de méconnaître la puérilité et le danger de cet enseignement de mots et de signes que l’on avait pris sottement pour de la religion.

La tendance religieuse et morale existe dans les écoles de l'Autriche et de l'Italie plus réellement que dans celles de l'Angleterre; mais comme, dans ces pays, on croit devoir assu-

: Session de 1834. ° | * Bozwan, l'Angleterre et les Anglais, L. IE, ch. v.

jettir au joug de l'autorité les générations qui s'élèvent , les personnes qui sont à la tête de l’enseignement doivent craindre de donner trop de développement et d'énergie à la pensée, et être portées à diriger l'instruction de manière à entraver plutôt qu’à seconder son essor. Or, il arrive naturellement de là que la jeunesse n'’acquiert point les sentimens de dignité personnelle et le degré d'intelligence et de prévoyance qui la mettraient à même de tirer le parti le plus avantageux de ses connaissances et du développement de ses facultés. C’est bien moins, en effet, le manque de taïens spéciaux ou de connaissances positives que le manque de réflexion qui fait que les hommes placés dans les classes inférieures ont de la peine à trouver des occupations lucratives. Cette impuissance de réfléchir se montre souvent d’une manière bien sensible chez les ouvriers : combien de fois n’arrive-t-il pas qu'ils font de mauvais ouvrage s'ils ne sont pas surveillés! combien de fois ne sontils pas dans le cas de recevoir, pour l'exercice même de leur art, de sglutaires avis de personnes qui sont étrangères à la pratique de cet art, mais en qui la puissance de la réflexion a été

DE LA CHARITÉ PRIVÉE. 273 développée par l'éducation qu’ils ont reçue ! C'est encore à ce que présente de défectueux sous ce rapport l'instruction publique de presque tous les pays qu’il faut attribuer en grande partie le défaut d'économie dans les classes inférieures. L'économie est le produit de pensées qui se portent sur l'avenir; mais il ne peut y avoir de prévoyance pour qui ne sait pas réfléchir.

Que résulte-t-il de toutes ces considérations ? que, pour que l'instruction exerce sur le bien-être des classes peu aisées une influence étendue , efficace, permanente, il faut qu’elle développe la conscience de manière à prévenir les vices qui sont la cause la plus fréquente de la misère, qu’elle nourrisse dans les âmes ce sentiment de dignité morale qui peut seul inspirer l'énergie quelquefois nécessaire pour gagner sa subsistance, qu'elle forme le jugement, cette faculté excellente, sans laquelle les autres sont de peu d’usage et même deviennent des écueils, qu’elle donne l’habitude de la réflexion, sans néanmoins faire naître des goûts qui ne peuvent se concilier avec les exigences d’une vie consacrée à des

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