‹ De la Chine: ou Description générale de cet empire, rédigée d ..., Volume 2Chapitre 3 sur 40 · IL · texte numérisé non relu

IL

^~j^| » vaut , pour sa santé , d^avoir en dormant Cochinchinc. „ quelque chose de dur sous la teste , qu^in 3» oreiller de plume, mal-sain et maladif; pour » ^ordinaire ils se servent d^une pièce de bois , » que chascun selon ses moyens veut estre du 3» plus prétieux , quUls peuvent recouvrer. Et » si c^est du calamba , c^est un traversin digne )> seulement dUm roy, ou de quelque bien » grand seigneur. L^aquila , bien que moins » estimé et de moindre prix que le calamba , )» est bien tel cependant , qu^il ne &ut qu^un » navire chargé d^aquila, pour rendre un » marchant riche et opulent pour toute sa » vie. Et le plus grand gain que le roy puisse » procurer au capitaine qui vient de Malacca , n c^est de lui permettre une traicte d'aquila ; » parce que les brachmanes et banians de » rinde ayant coustume de brusler les corps » de leurs morts avec ce bois très, « odorant , » sont cause qu^il s^en dépesche aussitost une » infinie quantité. »

ui^h/ontiM. Les Annamites trouvent encore dans leurs forêts le thé ou tin , autre espèce d^arbre , non aussi précieuse que celle dont nous venons de parler, mais plus utile comme bois de construction. Cet arbre , connu des naturalistes sous le nom de teck ou theca ( tcctona gran^

dis. Linn.), est un des plus beaux et des plus ^^ élevés qui croissent à la Cochinchine ; on le Cochinchine. trouve aussi au Bengale , dans les plaines et sur les coteaux qui avoisinent le Gange. Le teck , acclimaté en France , pourroit y devenir ane acquisition précieuse pour notre marine. Son bois a des propriétés naturelles, qui le font spécialement rechercher pour la construction des grands bâtiments de mer. Ces propriétés sont d'être tout à-la-fois léger et solide , et de n'être jamais attaqué par les vers ni les autres insectes , qui détruisent en peu d'années les plus forts vaisseaux européens : ceux-ci se conserveroient et dureroîent trois fois plus , s'ils avoîent l'avantage d'être construits avec ce bois. Malheureusement , outre les obstacles que la différence de climats opposeroit à la naturalisation du teck , ses semences semblent perdre promptement leur faculté germinative : le temps nécessaire pour leur trajet en Europe suffit pour les empêcher de lever. Des graines de cet arbre, recueillies en pleine maturité , ont été semées plusieurs fois et en assez grande quantité au Jardin royal des Plantes de Paris , et malgré tous les soins qui leur furent prodigués par l'habile directeur des savantes cultures de cet établissement, elles n'y ont jamais levé. Cependant

~, on y a reçu depuis , en i8a3 , un jeune plant Cochinchine. de cct arbre , transmis parla voie d'Angleterre, et d'après Tannonce qu'en fit alors M. Thouin, il paroissoit ne pas désespérer de pouvoir rélever et le conserver»

Animaux aon»s- Les animaux domestiques qu'élèvent les Co* chinchinois sont : le cheval pour les voyages, le buffle pour les labours, et le boeuf, le cochon , la chèvre , des poules , des oies , des canards et des pigeons^ qui servent à leur nourriture. Toutes ces espèces d'animaux exigent peu de soin et multiplient beaucoup. Ce peuple n'use jamais d'aucun laitage; il croiroit commettre un crime de traire une vache ou tout autre animal ; apportait pour raison que' la nature a destiné le lait des animaux pour la nourriture de leurs petits. Les montagnes delà Cochinchine abondent en gibier , tels que cer& , d'une espèce plus gi:ande qu'en Europe ^ gazelles , chèvres sauvages , paons , faisans , tourterelles , geli-« nottes, etc. La chasse est permise à tous les particuliers ; mais elle devient quelquefois dan*, gereuse , à cause de la grande quantité de tigres, de sangliers, d'éléphants, de rhino-< céros et autres animaux féroces , dont les fo* rets sont remplies.

Le P. Borri , qui a exercé pendant cinq ans

JCTATS TRIBUTAIRES. 87

les fonctioiis de missionnaire à la Cochinchîne , ^^^^"j^^ s^est particuli^ment attaché à décrire Pelé- Cochinchinc. phant et le rhinocéros ou abàde^ qu41 appelle ainsi du nom que lui donnent les Poi'tugais. Les détails dans lesquels il est entré sur le premier de ces animaux , sur ses habitudes , son iijitelligence ^ sa force et les utiles services quHl rend dans Tétat de domesticité , nous ont para aussi neu& qu^intéressants, et nous déterminent à insérer ici cette partie de la relation du missionnaire. Nous ferons usage de Pancienne version française qu'on en a faite , et que nous avons revue et vérifiée sur le texte original de l'édition italienne.

« Il y a , dit -il (i) , force éléphants dans Sîfôdlutttdî les bois de la Cochinchine , dont ils ne se ^^^^"^ servent pas , pour n'avoir l'adresse de les prendre et de les apprivoiser ; ainsi les ameinet-on desia tout dressez et disciplinez de Gambogia ^ qui est un autre royaume voisin ; ceuxci sont une fois plus grands que ceux de l'Inde. Le pas ou vestige qu'ils laissent après eux n'a pas moins d'un pié et demi de diamètre. Les dents qui leur sortent de la bouche , desquelles se fait l'yvoire , ont bien souvent treize

(1) Relation de la Cochinchine j trad^ à^ l'Italien. Reni&es , 16S1 , page 3a et suivantes.

^^"j^l k quatorze piez de longueur aux masle^ ; les fe-r Cochinchine. melleç Ics out de beaucoup plus courtes. D^où il est aisé de juger , de combien plus grands sont les éléphants de la Cocjiinchine ^ que les autres , qu^on va menant et monstrant par VEurope , les dents desquels ne passent pas plus de deux piez et demi de long.

» Ils vivent longues années ; et comme une ibis j^eusse demandé quel âge avoit un que je voyois y son conducteur me respondit , qu^il avoit soixante ans deGambogia,et quarante de la Cochinchine. Et parce que j'ay voyagé plusieurs fois sur des éléphants par ce royaume , j^en pourray rapporter plusieurs choses , qui auront de la nouyeautéi mais qui sont neantmoins très-vrayes. uunhT^t^m *^ L'éléphant porte d'ordinaire treize ou quatorze personnes , qui s'y accommodent en ceste façon. Tout ainsi comme nous mettons une selle sur nos chevaux , ainsi ils agencent sur leurs éléphants une certaine machine , en la forme d'une grande litière , en laquelle sont quatre sièges , et elle se lie avec des chaisnes sous le ventre de l'éléphant , comme la selle d'un cheval avec ses sangles. La litière a deux entrées sur les costez , où sont six personnes , rangées trois à trois , et une autre

entrëe sur le derrière , où se placent dôuif "j^iTb

autres personnel , et finalement le nayre , Cochinti.îne.

qiii est comme le cocher y qui se met sur la

teste de Péléphant y pour le régir et gourer-

lier. Il né m^est pas seulement arrivé de

voyager par terre en la façon susdite , mais

encore plusieurs fois par eau ^ passant eu cette

sorte quelque bras de mer esloigné de la terre

de plus d^une demy^Ueùe. Et à dire le vray,

c^est une chose merveilleuse , à qui ne Ta ja^

mdis esprouvé , de voir xtùe si grande et vaste

masse de chair , chargée d^un si grand faix ,

aller nageant à travers les eaun , ressemblant i

une barque poussée de ses rames. Bien est-^il

vray qu^îl faisoit assez paroistre quMl sonffroit

beaucoup , tant à raison de la peine quUl avoit

k porter sa grande masse de corps ^ que pour

la diffî^^ulté de la respiration , tellement que

pour se soulager et raffraischir en cest ahan ,

il preitôit Teau avec sa trompe ^ et la rejettoit

si très haut en Pair, qu^on eust dit que c'es-

toit une baleine qui joooît dans Pocéan*

» A raison mesme de ceste si grande cor-^ pulence ^ il a une «tifficulté extrême à se courbor. £t quoy qu41 soit nécessaire quMl le face pour la commodité des voyageurs , qui ont à sortir ou entrer dans la litière ^ il ne le

4o DE LA CHINE. LIV. IV.

j^^ j^ fait pas neantmoins sans le commandeniént Cochinchine. ^q nayre *, et si pendant qu'il se tient courbé > quelqu'un s'amuse un peu trop , soit pont* faire des compliments à ses amis , soit autre* ment , il se dresse sur ses piez , dHmpâtîence qu'il a de plus attendre , tant il lu j est violent de se tenir en ceste posture.

» Il n'y a pas'moins de quoy s^estonner de voir qu'au commandement du mesme nayre , il fait de son corps ^ pour ainsi dire , comme une esdbelle , pour la plus grande commodité de ceux qui doivent entrer dans la litière. Pour premier eschelon il donne le pie , qui est assez élevé de terre. Pour le second y il présente lé haut dit pasturon ^ qui en est assez esloigné , et pour le troisième , il pKe le genouil. Le quatrième est l'os du flanc y qui se jette un peu en dehors, et delà, celui qui monte peut saisir de la main une chaisne , qui pend de la litière , et dont il s'aide pour y entrer. *

» D'icy se voit hien évidemment combien ceux-là se sont mespris qui ont dit et laissé mesme par escrit , que l'éléphant ne se pouvoît ny courtier ny coucher , et que pour le prendre l'unique moyen estoit de scier l^rbre , contre lequel il se devoit appuyer pour dor-

ÉTATS TRIBUTAIRES. ^l

inir , parce qile tombant à la cheute de ce dUT'^ soustien trompeur , il luy estoit force de de- Cochinchinc. Tneurer là , sans se pouvoir relever « et que par ce moyen la proye demeuroit asseurée au chasseur qui la poursuivoit. Tout cela n^est qu^une fable , encore qu^il soit hors de doute que pour dormir j il ne se couche jamais , ceste situation luy estant si incommode et dolente , comme il a este dit. Et pourtant il dort tousiours debout , avec une continuelle agitation de teste.

» Aux occasions de guerre et de bataille , on oste le ciel de la litière , d^où comme d^une tourelle les soldats combattent avec fiesches et mousquets , et parfois encore avec pièces de campagne : les forces ne manquant pas à réléphant pour les porter. £t j^en ay veu moy mesme un , lequel avec sa trompe portoit des fardeaux excessifs : un autre qui avec sa mesme trompe* enleva une grosse pièce d'artillerie : et un autre aussy qui tout ^ seul tira du rivage dix galiotes Tune après Tautre , les prenant entre les dents avec une merveilleuse dextérité , et les. jettant dedans la mer. J-en ay veu d'autres arracher de gros arbres , avec aussi peu de peine que nous pourrions faire un chou ou une laitue. Avec

^^^ la ihesme facilité , ils jettent pair terre et Cochiûcbiue. renrerscnt les maisons , abattant les ru& entières , quand cela leur est commandé en guerre pour endommager Tennemy , et en paix pour couper chemin aux flammes , en cas de feu et d^incendie.

» La trompe est longue par proportion à la hauteur du reste du corps , de sorte que sans se pencher ou courber, il peut aisément prendre à terre ce que bon luy semble. Elle est composée de plusieurs petits nerfs liez et encbaisnez Tun avec Tautre , lesquels d'un costé la rendent tellement flexible et maniable, qu'il Testend comme il veut ponr prendre les choses les plus petites , et d'autre part dure et forte comme nous avons dit.

» Tout le corps est couvert d'une peau rude et aspre , de couleur de cendre. Le chemin qu'il fait ordinairement est de douze lieues par jour. Son mouvement , à qui n'y est accous-tome ^ cause la mesme incommodité qu'expé^ rimentent quelques uns ^ peu fâitddux vdydges^ de mer par le bransle du navire.

» Pour la docilité de l'éléphant , j'en diray choses plus merveilleuses que ce qui s'en raconte d'ordinaire ^ qui feront bien voir qu'avec raison on certain a dit que elephanio

belluarum nuUa prudentior , veu que il fait ^^^ des choses qui feroient croire )usteinent qu'il ^oc*>«ncWne. opère avec intelligence et avec prudence. Premièrement., encore que le nayre se serve d^un instrument de fer long de quatre palmes , qui par un bout a un crochet , avec lequel il le bat ^^ ^^ pique , à ce qu'il s'esveille et se rende attentif à ce qui luy est commandé , avec tout cela cependant d'ordinaire il le gou« verne et régit de parqle , de façon qu'il semble qu'il entende bien son langage , et s'en trouve quelques uns qui en sçavent trob ou quatre très difficiles , selon les divers pays et royaumes dans lesquels ils ont vescu. Ainsi sembloit-il que celuy sur lequel j'ay voyagé entendist la langue de Cambogia , d'où il estoit venu , et celle de la Cochinchine où il servoit Mais qui ne s'emerveilleroit de voir le nayre deviser avec son éléphant , l'informer de son voyage et des chemins qu'il doit prendre , par où il doit passer , en quelle hostellerie il s'est résolu de loger , ce qu'il y trouvera 2i manger , et enfin luy raconter par le menu tout ce qu'il devra faire certe )Ournée-*Ià ; et que l'éléphant e:i(écute ce qui le regarde avec autant de ponctualité , que le poorroit faire un homme de bon et sain jugement. Tellement

44 DE LA CHIIIE. HV. IV.

"^^^ qu^après que Péiéphant semble avoir bien en- Cochinchlne. tefidu le licu où il doit aller , il s'y porte tout droit par le plus court , sans s'amuser à chercher le chemin le plus battu , et sans s'estonner au rencontre ny des fleuves , ny des bois/ny des montaignes , mais sMmagînant fbrt bien qu'il passe aisément partout , il prend son chemin et le poursuit ; passant par dessus toutes sortes de difficultés. Et s'il a une rivière à traverser , ou il la guée , ou il s'en tire à la nage ; s'il luy faut aller an travers de quelque bois , il met en pièce les branches qui l'erapeschént , arrache les arbres entiers avec sa trompe , et tranche les autres avec un fer bien affilé , fait en guise de; faulx , qu'on attache à cet effet sur le devant de la litière , et quand l'occasion s'en présente , il tire premièrement les branches à soy j puis avec 'sa trompe il vous empoigne ce fer et les coupe et abbat , s'ouvrant partout un chemin large et aisé , faisant le dégast aux forests pour fortes et espaisses qu'elles puissent estre , si qu'on s'appérçoit bien que l'éléphant y a passé , et s'y est ouvert son chemin. Et tout cela pour exécuter le commandement du nayre , avec autant de facilité que de promptitude.

KTATS TRIBUTAIRES. 45

»Une seule chose incommode fort cet animal

Delà

et luy donne bien de la peine , c'est quand Cochinchine.

quelque espine ou chose semblable luy blesse

la plante du pie , qu'il a merveilleusement

tendre et sensible , et pourtant il va arec

grande circonspection et à pas mesurez , quand

il passe par des lieux dangereux pour telles

rencontres. Je me suis trouvé une fois dans

un voyage , où il y avoit sept ou huit éléphants

qui marchoient tous de compagnie , lors que

j'cuys les nayres qgiiadvisoientchascun le sien

qu'ils se prissent bien garde où ils mettoient

le pié , d'autant qu'une demy-lieue durant ils

dévoient passer par certaines sablonieres ,

dans lesquelles ont coustume de naistre des

espînes« A cet advis les éléphants baissèrent

la teste , et ouvrant bien et beau les yeux ,

comme quand on est en peine de trouver

quelque petite chose qui se seroit esgarée ,

ib alloient pié à pié avec attention , autant

que dura ce chemin , jusques a tant qu'estant

advertis qu'ils n'avoient plus à craindre , ils

haussèrent aussi tost la teste , et continuèrent

leur chemin comme devant (i).

(i) Ce passage de la relation du missionnaire contredit bien positivement Tassertion par laquelle M. de Bufibn attribue une dure et forte armure k la plante du pied de Téléphant.

' 57u * Arrivez qu'ils farent le soir à Phostellerîe ,

CochiDcbioe. j^g nayres commandèrent aux éléphants d'aller pasturer dans un bois , sans leur oster la litière de dessus le dos , et comme je leur demandois pourquoy ils ne les deschargeoient point , ils me respondirent que les éléphants sepaissoient aux troncs d'arbres , et qu'afin qu'ils les peussent tailler à leur guyse avec la faulx que nous avons dit , il estoit nécessaire de leur laisser leur litière. Le jour suivant ayant â gister en un lieu où il n'y avoit point de bois , chasque nayre y porta un fagot de branches vertes et assez grosses pour son éléphant* Je

« La plante du pied , dit-il , est revêtue d'une semelle de » cuir dur comme la corne, et qui déborde tout autour ; c*est » de cette même substance dont sont formés les ongles ^. n L* illustre naturaliste , qui y en traçant l'histoire des animaux étrangers , a toujours soin de s^environner du suffrage des Toyageurs y n*en cite aucun dans cette circonstance. U est cependant vraisemblable qu'il s'est appuyé tacitement de l'autorité de M. Perrault , auteur de la Description anatomique de télépham de la ménagerie de f^enaiUes , envoyé à Louis Xiy en 1668, et mort en 168I , âgé de dix-sept ans. M. Perrault avance de même que a la corne , qui garnissoit » la plante des pieds ainsi qu'une semelle , dëbordoit comme » si elle étoit écacbée par la pesanteur de tout le corps , et » formoit quelques ongles mal formés ^4t. » M. Daubanton

* Bistvire naturelle. ParU , imprinerie royale, 1754 ; ia-4*> Tome XI , page 69. ** Voyei Mémoirt* ptur strnr à PBistairt naturelle des animaux , ynli^ lU , page io3.

m^entretins avec un singulier contentement '^^^

à en considérer un qui prenoit les branches Cochinchine.

avec sa trompe plus habilement que les autres ,

les peloit avec les dents , et puis les mangeoit

aussi viste et avec autant d^appetit que nous

mangerions une figue ou quelque autre fruict.

Me trouvant le jour d'aprez à deviser avec

les autres voyageurs , qui estoient bien une

vingtaine , je leur dis le singulier plaisir que

favois pris à voir la gentillesse de cet éléphant

à manger ces branches d'arbre. Sur l'heure ,

le nayre , par commandement du seigneur de

cet éléphant ^ Tappesla à haute voix par son

a combattu cette assertion de M. Perrault , et il a prouvé que tes ongles de Tëiëphant sont de véritables ongles , qu'ils ne sont point formés par Textension de la semelle de la plante des pieds , que cette semelle n'est point d'une substance semblable à la corne, qu elle est , au contraire, purement cartilagineuse *. Telle est , sans doute , la source oii M. de Buffon avoit puisé ces notions fautives. Me permettra-t-on d'observer qu'aux deux erreurs, comprises dans les trois lignes que je Viens da citer de cet écrivain célèbre , il faut ajouter encore une faute de français ! On la trouve dans cette fin de phrase , dont la consti'uction n'est certainement pas française : «C'est de cette même siibstance dont sont formés les ongles. » Ces taches légères ne prouvent autre chose , sinon que l'homme qui écrit le mieux est sujet à des distractions.

* Vojet la Description d*t*Mphant, par M. DivhtnXt^n. Histoire naturelle i i«*4*' T«n« XX , pa{e xoi.

" p^ j^ nom de Gmn ; et comme il estoit un peu à Cochinchine. pescart , il haiissa soudain la teste pour prester Torjeille à ce quUl luy vouloit dire. Ressou - Tiens toy , dit le nayre , de ce père passager ^ qui te regardoit hier manger avec plaisir ; prens tout à ceste heure un tronçon comme celuy que tu ayois, et Tiens-t-en en sa présence faire comme tu faisois. Le nayre n^eust pas plustost parlé , que voilà Péléphant venu devant moy , tenant de sa trompe un trcmçon d^arbre , et me remarquant entre tous les autres, me le présenta, le pela et le mangea , puis m'ayant &it une profonde révérence , il se retira , quasi comme en se riant , avec des signes d^aise et de resjouyssance : et moy je restay fort estonné de voir en un animal tant d^aptitude à cognoiâtre et à faire ce qui luy estoit commandé. i

» Il n^obéit pourtant qu^au nayre ou à son maistre , et ne peut voir que personne autre le monte ; et si quelqu^un Tentreprenoit et que Péléphant s^en apperceust , il séroit bien à craindre qu^il ne jettast sa litière contre * terre , et ne le tuast avec sa trompe. C'est pourquoy quand quelqu'un le doit monter , le nayre luy couvre les yeux de ses oreilles , qui sont fort grandes et difformes. Quand il

iEtats tributaires, 49

se monstre rëtif à ce qui luy est commandé , j^J]^[ et qu'il ne le fait si prbmptement qu'il devroit , Cochinchine. le nayre , ayant les deux piez sur sa teste y le bat et chastie fort et ferme , et luy descharge de grands coups de baston sur le milieu du front. Et comme une fois nous estions plusieurs de compagnie sur un éléphant qui nous portoit , le nayre le bastonnant en la façon que ncMis venons de dire , à chasquç coup qu'il recevoit on eust dit qu'il nous alloit tous jetter par terre. On lui donne d'ordinaire six à sept coups dans le milieu du front , mdis avec tant de Téhéménce , que l'éléphant en trémousse tout ; ce que toutesfois il endure avec beaucoup de patience*

» Il n'y a qu'un seul rencontre , auquel il refuse d'obéir au nayre et à qui que pe soit , qui est quand ^ à l'improviste, il entre en rut : car pour lors , comme estant tout hors de soy , il ne souffre personne , et prend la li* tiere avec sa trompe , et tous ceux qui sont dedans , massacrant , fracassant et mettant tout en pièces. Toutesfois le nayre s'en apperçoit ordinairement un peu auparavant , par certains signes , et mettant soudain pié à terre avec toute sa compagnie , il le deschargè aussi de sa litière ^ et le laisse tout seul à l'es-

5o DE LA CHINE. LIV. IT.

^^"j^ çart , jusques à tant que sa chaleur soit passée. Ççchinchine. ^p^^^ laquelle ♦ s^avisant.cle ses desordres et coqiaie ayant bonie d^ soy-mesnic ^ il va la teste baissée recevoic lies hs^tonnades qu^on luy doit doDjie», Luy semblank i|o^il Les a bien méritées.

» On s'en serroit autrefois fort utilement est guerre , et les ajrmeea q^. sortoifeot en caropaigne avec de bombes bandes de ces aaimaux, estoôent à craindre. Mais depuis que les Portugais troaxerent i^invention <)e> leur jetter au nez des torches et des brandons de feu , ils de^ifidtvent phitost dommageables qa'autremenL Fouice que ne pouvant souffrir ces flammes allumées , qui leur donnoient dans les yeux , ils se mettoicfi*. furieusement en fuite , et jettpienl: leurs propres armées ea desroute , tuant et boulerersant tout ce qui se présentoir en. leur chenûii. ».

Le F. Boi?*! BQusapprend que les éléphajats , à la Coçhinchîne , sont les Tengeurs officiels de >!- honnêteté des mariages, et les exécuteurs de la- sentence portée contre les époux cou-pables. « Les adultères, dit-^il , tant hommes quefemmesindifféremment, pour chastimenfc dp leur crime , sont tçxposez aux éléphants ^ qui les tuent en la manière qui s* ensuite Oa

ETATS THIBUTAIHES. 5l

conduit le criminel hors de la ville dans une d^j^ plaine , en pré^nce d^one infinité de personnes Cochinchine. qui y sont accourue»; on le met au milieu de la place , poings et fwez Kcz proche d'un éléphant , auquel on lit ïa sentence de celuy qui doit estre supplicié , à ce qn^l l'exécute de point en point , et dont ^oic^ l'ordre. Premièrement qu'il le saisisse , Pempoygne et restreigne avec sa trompe , et le Irenne ainsi Mispendu en l'air le monstrant à toutle monde; puis qu'il le jette en haut avec violence , atten* dant à. lé recevoir sur la pointe de ses dents , à ce que tombavrt de rbideur , émpofrté de son poid», il s'y enferre; et que^tdut d'un mesme coup , il ïe rejette contre tei're , et qu'enfin , il lefbulé et pestrisse aux piez.'Ce que fait Pcléphatit sans y manquer <f un seul petit point , au gï^and esionnement et terreur de tous ceux qui y sont présents , lesquels , du supplice qu'ils voyent endurer à autrûy , apprennent la fidélité qui se doit garder entre' personnes mariées, **

<* L'éléphant privé , continue le mbsîonnaire, ne combat que deux animaux , qui sont Téléptiant sauvage et l'abade* ou rhinocéros : le premier , il le surmonte ; ta^is de l'autre , Ordinairement il est vaincu.

Le rhinocéros.

"^^^^ » L'abade est un animal qui a quelque chose

Cochinchîne. ^^ bœuf et du cheval , gros pourtant comme un éléphant des plus petits. Il est tout couvert d'escailles , dont il est armé comme de plastrons. Il n^a quVne seule corne au beau milieu du front , toute droite en forme de piramide , et a les piez et les ongles comme le bœuf. Comme j^estois à Nuocmon ., ville de la province de Pulucambis , le gouverneur sortit une fois pour aller à la chasse d^utie abade , qui estoit dans un bois proche de nostre demeure. Il s^estoit fait accompaigner de plus de cent hommes y qui alloient avec luy partie a pie j partie à cheval , et avoit avec cela huict ou dix éléphants. L^abade sort du bois , et à la vue de tant d^ennemis f non seulement elle ne donna aucun signe d^appréhension , mais s^en vint furieusement contre eux tous. Là dessus la comjpagnie s^ouvre et se divise en deux aisles ^ au travers desquelles passa Tabade à la course et arriva à Farriere-garde , où estoit le gouverneur qui Tattendoit pour la tuer, monté sur un éléphant , lequel tascha de Tempoigner avec sa trompe ; mais il n^eh put jamais venir à bout , tant elle £siisoit de sauts et de bond3 : ains elle s^eSbrçoit d^enferrer Téléphant avec sa corne.^ Le gouver-

la

neur , sçachant très bien qu^elle ne pouvoit j[J^ estre offensée qu^au défaut de ses escailles , et Cochinciiii»e. s^il ne luy donnoit dans le flanc , attendit qu^en sautant elle luy découvris t le ventre , et alors prenant son à point , avec une merveilleuse dextérité , il luy lança un dard , et la transperça de part en part , aux acclamations et cris d'allégresse de tous ceux de sa bande , qui , sans attendre autre chose y firent sur-le-champ un grand amas de bois , auquel on mit le feu ; et tandis que les escailles de cet -animal se brusloient et qu'il se rostissoit , ils balloient et sautoient tout k Pentour , en tranchant chascun Pun après l'autre sa carbonnade , à mesure que le rosti se cuisoit y et la mangeoient joyeusement. Cela fait , ils ouvrirent Pabade , pour en tirer le cœur , le foye et le cerveau , dont ils firent un plat plus honneste , qu'ils présentèrent au gouverneur , qui s'estoit tiré un peu à l'escart , en un lieu assez élevé , prenant son plaisir et passetemps à regarder ce jeu. Et moy qui me trouvay présent à ceste def&ite , j'en pour ma part les ongles , que j'obtins du gouverneur ; tesquelles ont , à ce qu'on tient , les mesmes vertus et propriétés que celles de l'élant. La corne aussy en est souveraine contre les poisons , ne plus ne moins que celle de.la'licorne« »

C chinebîne § ^^* — Navigation et commerce des Cochinchinois.

Les^ Annamites ne sont pas de hardis navigateurs. Us ne^s^ëloignent guère de leurs côtes qu^à la distance de vingt ou trente lieues, pour se rendre, comme no|is Pavons dit, aux petites islcs et aux rochers qui se trouvent répandus le long du Paracel. Leur navigation, au nord, ne s^ëtend pas au-delà de la rivière qui les sépare du Ton*lin ; ap midi , ils parcourent la côte de Camboje , et se hasardent quelquefois jusqu^à Pis}e Condor. Leqrs plus forts bâtiments sont du poft d^environ soixante tonneauiç ; ils sont construits 3olideQient du bois particulier qu^ils nomment théovkMn, et dont nous avons parlé. La coupe de ces bâtiments est très - avantageuse pour la marche , et la forme de leur voile, qui ressemble à un éven* tail qu'on ouvre ou qu'on ferme à volonté , la rend t^ien supérieure à toute autre espèce de voile pour serrer le vfint au plus près. SVt^dlTî^ Les principales marchandises qu'qp peut cbiThiC "** transporter à la ÇpchincbiQç sont le salpêtre , le soufre , le plomb , les toiles fines , les chittes carréçs i les chittes longues à fleurs , des armes h, £^u , des mmiitions , de la coutellerie, des draps légers , de Popium et quelques droguas, Les perles , Tambre et le

corail y étoient autrefois d'un grand débit ; g^J^

présentement il n'y a que les deux derniers Cochînchine.

articles qai soient de vente , encore faut -^ il

que les grains du corail soient fonds , bien

polis et d'un beâii ronge. Pour l'ambre , il

doit être «ctrémcntent clair y en grains égaux ,

et qui n'excèdent pas la grosseur d'une noisette

ordinaire. Quant aux marchandises qu'on peut

tirer de la Cocbinohine , les principales sont

le rsE t le poivre , les soies , les sucreries , les

bois d'aigle et de calambâ , la gomme laque ,

la gomme gutte , les dents d^éléphant , les nids

d^oiseaux , lV>r en poudre ou fonda , et enfin

le cuivre et les porc^aines , qu'on y trâns-^

porte de la Chine et du Japon.

On ne sait pourquoi les marchands euro*^ péens se plaignent des droits d'entrée , de sortie et d'ancrage. Ces droits sont peu de chose à la Cochinchine ; ceux de la douane ne montent qu'à trois ou quatre pout^ent. Il est rrai qu'j^ l'arrivée d'un vaisseau , on ne peut rien en transporter que la visite ti*^ ait été faite; les officiers de la douane le font décharger , pèsent et comptent jusqu'aux moindres effets delà cargaison , et s'emparent ordinairement de ce qu'elle contient de plus précieqx pour l'envoyer au roi , qui en retient

^^^ ce quUl juge à propos , en payant. Si le roi Cochinchine. geni en'usoit ainsi , le mal serait peu considérable ; mais on prétend que les grands de la coiii* suivent son exemple , et ne paient pas ; et que les plus belles marchandises de la cargaison étant ainsi à peu près enlevées, il ne reste plus que des denrées communes , qui , étant seules , ne sont pas d^in débit facile ; mais qui, accompagnées de marchandises de prix , se vendent toujours avantageusement. Cet inconvénient, tout inévitable qu^il est, ne paroît cependant pas sans remède. Lorsque les Hollandais envoyoient de Surate et de Coromandel à la Cochinchine des vaisseaux chargés de toiles , de plomb, de salpêtre , etc. , on leui* kdssoit la libre disposition de leurs denrées , parce qu^ils avoient la précaution de payer tous les' ans une certaine somme , pour chaque navire qui abordbit dans lés ports. Les atftres nations auroient pu recourir au même expédient ; ntais eh voulant ^affranchir d'une contribution modique , qu^il étoit sage de payer , elles ont ouvert la porte aux sourdes vexations , :et donné des entraves à leur corn* merce. Au reste , les Goehihchinois , depuis plusieurs années , sont devenus beaucoup plus modérés, et quelles que soient leurs exactions,

ÉTATS TRIBIJTAIBËS. 5;

elles n^approchent pas de celles des Ton- bTÏT"^ kinois , dont cependant le commerce se sou- Cochmchioe. tient toujours par ses rapports constants avec les étrangers.

Presque tout Targent qui circule à la Cochinchine vient du Japon ; on le reçoit au poids. La monnoie du pays est de cuivre , ronde , large comme nos jetons ordinaires , et trouée vers le milieu , pour qu^on puisse renfiler en forme de chapelet. On met trois cents pièces d^un côté du chapelet , et trois cents de Pautre ; ce qui passe chez les Cochinchinois pour un mille , parce que , dans six cents j il se rencontre dix fois soixante , qui fait un cycle ou siècle chez presque tous les peuples orientaux. Les marchands étrangers sont très-exposés à être trompés sur la valeur de cette petite monnoie courante , parce que ces pièces sont égales par la figure , la matière et le poids , et que la différence qui en règle le prix ne consiste que dans les caractères qu'on y imprime. D'un côté , on y lit quatre lettres chinoises , et rien de Tautre. La prudence exige qu'on ait recours à des personnes sûres , pour décider de la bonté et de la valeur des pièces , et qu'on en spécifie toujours la nature , lorsqu'on arrête un marché : autre-

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J^J^I^I ment on s^expose à devenir la dupe dfes mar- Cochinchîne. chands cochinchinois , qui s^applauiiissent toujours d^avoir trompé un Européen.

On a répandu le bruit , en Europe , que quand un vaisseau marchand échoue ou relâche en Cochinchine, le roi s'empare des effets , si le gouvernail du navire est rompa. Ce bruit est sans fondement. Lorsqu'un vaisseau fait naufrage, il est mieux accueilli en Cechinchine que dans beaucoup d'autres Etats qui se prétendent plus policés. On lui envoie des barques pour sauver l'équipage ; on fait plonger et jeter des filets dans la mer , pour recouvrer les marchandises , et l'on n'épargne rien pour remettre le vaisseau en état de continuer sa route. La même lo} , qui accorde protection et assistance à tous les vaisseaux naufragés , existe à la Chine.

11 n'y a que deux choses qui puissent nuire au commerce des étrangers à la Gochinchine , encore en est-il une qu'il seroit fecile d'éviter» La première regardé la sortie des ports. Quand on attend la veille ou le jour du départ pour demander ses patentes ou dépêches , il arrive très-souvent qu'on tie les obtiettt pas , et que les vaisseaux nianquent leur voyage ; ce qui occasionne des pertes immenses et qui peuvent

ÉTATS TRIBUTAIRES. Sg

ruiner pour toujours un négociant. Il faut 5>«hi avoir soin de solliciter ses dépêches un mois CorWnchine. auparayant^ et» en usant de cette précaution, on est sur 4e les obtenir et de partir au temps projeté, ha, seconde i qui est inévitable , est la nécessité où Ton se trouve quelquefois de donner 1^9 naarcbandises à crédit , et il arrive souvent que 1^ paiement est plus tardif qu*on ne Ta stipulé. Ce n^est cependant pas Tintention du prince : tous les négociants qui lui ont fait parvenir leurs plaintes sur ces injustes délais ont été satisfaits sur* le -^ champ , et quelquefois même avec usure.

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