LE THE
Parmi. les arbres et les arbrisseaux aromatiques de la Chine, celui qui nous donne le thé tient l6 prefnier rang. Ce nom n'est pas celui qu'il porte dans le pays même , ou on l'appelle tchaf et , par corruption , dans quelques provinces maritimes , tha ; c'est de cette dénomination vicieuse^que noua avons formé le mot thé.
Du thé.
384 ï^^ ^^ CHINE. LIV. VII.
j3^ ^Y^^ Le P. le Comte , dans ses Mémoires, donne Terr*.n*""propres uttc dcscriplion dc Cet athrisscau , qui peut
à cet arbrissatt. ^. •. • t f ^ r i m.
sadescriptioa. en faire prendre une idée générale , et servir d^inlroduction aux détails plus précis dans lesquels nous entrerons. « Le thé , dit-il , croît » dans les vallées et au pied des montagnes. Le » meilleur vient dans les teqroirs pierreux. » Celui qu^«a plante dans les terres légères , » tient le second rang. 'Le moindre de tous » se trouve dans les terres jaunes. Mais en » quelque endroit qu^on le cultive, il faut avoir » soin de Texposer au midi : il en a plus de » force , et il porte trois ans après avoir été }> planté. La racine de Tarbrisseau ressembla » à celle du pécher , et ses fleurs aux roses » blanches et sauvages. En entrant dans la » province jde Fo-kien , on me fit remarquer , » pour la première fois, du thé sur lepen- » chant d'une petite colline ; il n'étoit que de » cinq ou six pîeds de haut. Plusieurs tiges , » jointes ensemble et divisées vers la cime en » plusieurs petits rameaux , formofent une es- » pèce de petit bouquet , à peu près comme » notre myrte d'Europe. Le tronc, quoique » sec en apparence, portoit néanmoins des » branches et des feuilles bien vertes. Ces » feuilles étoient alongées par la pointe, assez
HISTOIRE navi;rell£/ 3gS
t^ étroites , à<f)eu près d'un pouce et demi de '
» long , et dentelëes dans tout leur contour.
» Les plus vieilles paroissoient blanchâtres en
» dehors; elles ëtoient dures, cassantes et
» ainères. Les nouvelles , au contraire y étpient
D molles, pliantes, ropgeâtres, lissées, trans--
» parentes, et %ssez douces au goût', sur-tout
)' après les avoir mâchées pendant quelque
» temps. Comme nous étions au mois de sep-^
» tembre , 'fy trouvai de trois sortes de fruits*
» Sur les branches nouvelles , on voyoit de
» petits pois mous , de couleur verte , et rem-*
» plis de petites graines jaunes. Sur d'autres
» branches , les fruits étoient gros comme des
» fèves ; mais différents entre eux pour la
» forme : les uns ronds , renfermoient un
» pois , d'autres àlongés en renfermoient deux^
y> et quelques-uns de figure triangulaire en
» contenoient trois. La première peau dont
» ces fruits ou plutôt ce3 graines sont enve*
» loppées , est verte , fort épaisse et peu unie.
» La seconde est blanche et plus mince , sous
» laquelle une troisième pellicule très -fine
» couvre une espèce de gland ou. noisette par-
» faitement ronde ^ qui tient à Pécorce par
>v une petite fibre d'où elle tire sa nodrri-
» ture. Quand ce fruit est pouveau^ il a peu
Du thé.
386 BE hk CHiNE. LIV. VII.
, , » d^amértume ; mais un ou dei^c jours aprè5 n avoir été cueilli , il se dessèche , s'alonge , » jaunit , et se ride même comme une vieille » noisette ; enfin , il devient huileux et fort » am.€r. Je trouvai encore sur ces arbres une » troisième espèce de fruits vieux et durcis, i> dont la première peau noirei^et entr'ouverte » laissoit 'voir au -dedans une écorce dure, y> cassante , et entièrement semblable à celle » d^une châtaigne. Après Pavoir rompue , à » peine y troui^i-^e quelque vestige de fruit, » . tant il étoit desséché et aplati. Dans quelle ques-uQs, ce mên;ie fruit s^étoit pulvérisé, » et dans d^autres , on y trouvoit une très- » petite noisette parfaitement sèche , et à » demi- couverte de sa première pellicule. » Parmi ces fruits , on en voit un grand nom- » bre q|iâ n^ont point de germe , et. qu^on ap- » ^eWt/rUfits femelles. Ceux qui oot tm germe » peuvent se semer , et il en naît des arbres ; » mais les Chinois se servent ordinairement » de greffes , et en- font desplants. Pour mieux » cbnnoître la; nature de cet arbre, j^eus la » curiosité de goûter récorce du tronc et des » branches i je mâchai au^si du bois et des » fibres; Pun et l'autre me parurent sans au- » cuneamev!tume,etmémesur la finj^trou-
n vaî an goût de réglisse assez agréable ; mais ^^^ ^^^ » très-peu sensible. »
Les Chinois distinguent plusieurs sortes de fefaé'îJ^t* ^' thé qu'on peut réduire à quatre : savoir , le son-lo tcha^ le vou^ icha , le lou-gane tcha , et le pou-eul tcha.
Le premier tire son nom de la montagne i*j»«-*».otttM Son-lo 9 située dans la province de-Kian-nane ; à la latitude de 3o degrés. Cette montagne n^est pas fort étendue ; mais elle est entière* ment couverte de cesarbrisseaux, qu'on cultive pareillement au pied des montagnes voisines. Le thé son-^lo est le même que nous appelons thé vert. On cultive les arbres qui le donnent à peu près comme les vignes , et on les coupe à une certaine hauteur pour les empêcher de croître. Il faut les renouveler tous les quatre ou cinq ftns , parce que , passé ce terme , leur feuille se durcit et devient acre, I^ son ^ la tcha, conservé pendant plusieurs année», s^emploîe utilement comme remède dans quelques maladies.
Les Chinois de la province de Kian-nam^ sont les seuls qui coupent les arbrisseaux de thé ; car partout ailleurs on les laisse s'élever à leur hauteur naturelle, qui va quelquefois }usqu^à dix ou douze pieds. Aussi, lorsque l'arbre
388 DE LA CHIKË. LIV. Vlï.
jj^jj^^, — est encore jeune , a-t-on soin d'incliner et de
faire pencher ses branches , pour pouvoir dans
la suite en cueillir plus aisément les feuilles.
Cet arbrisseau croît souvent sur le revers des
montagnes , et dans des lieux escarpés , dont
Pabord est communément dangereux , et quel-
Coi^re d«A siogM quefois impraticable. Les Chinois , pour parmise^ pro&t pour * * • * ». r
}îain«'Miq«dl venir à en recueillir les feuilles , se servent, uiiXr^*'" "" dit-on, d'un stratagème assez singulier. Ces endroits escarpés sont ordinairement habités par une grande quantité de singes ; ils agacent, ils irritent ces animaux , qui , pour se venger , brisent les branches , et les font pleuvoir sur ceux qui les insultent. Les Chinois rassemblent aussitôt ces branches , et les dépouillent dé leurs feuilles.
AéXwf*^*''" Le i^ou-y tcha, que nous connoissons sous le nom de thébohé, ou thébou , croît dans le I Fou-kiene, et prend aussi son nom de la
montagne Vou-y , située dans le district de Kiene-nin-fou. Cette montagne est une des plus célèbres dé la province ; on y voit des maisons de plaisance , des temples et des hermitages de bonzes , dont la résidence y attire un grand concours de peuple. Ces prêtres adroits , pour faire croire à la multitude que ^ cette montagne est le séjour des immortels ^
HISTOIRE NATURELLE. 38g
ont eu Part de placer dans des fentes de ro- """oTthr chers , et sur des hauteurs inaccessibles , des Larques , des chariots , et autres pièces semblables : ces ornements ^ aussi bizarres qu^extraordinaires , frappent Pesprit du peuple crédule , qui s^imagine qu^une pareille décoration ne peut être Touvrage que d^une puissance surnaturelle.
Le ^ouy-y tcha est Iç thé le plus universetlement estimé de tout l'empire. Il est plus lé^ ger , plus ami de Pestomac , plus suave et plus délicat au goût que le son-lo. On lui attribue même les propriétés de purifier le sang , et de rétablir les forces épuisées. Il diffère du sonlo par la forme et la coÂleur de ses feuilles , qui sont pluj^ courtes , plus arrondies , noirâtres y et qui communiquent à Peau une couleur jaune sans aucune âpreté. Les feuilles de Pautre sont plus longues et plus pointues ; leur infusion rend Peau verte, et Pon s'aperçoit aisément, par Pusage , que leur nature est corrosive.
De cette secondé espèce de thé on en compose trois autres sortes , qui résultent du choix des feuilles , et du temps où elles sont cueillies. Celui qui ne contient que les feuilles tendres et nouvelles de jeunes arbrisseaux,^
Du thé.
L« nuio tcha , on \\ki impérial.
SgO DE LA CHINE. LIV. VII.
s^ap pelle mao icha , ou thé impérial. C^est le plus délicat, et celui qu^on transporte à la cour pour Tusage de Pempereur. Quoiqu^on ne le distribue ordinairement qu^en présents , on en trouve cependant sur les lieux itiémes qui ne coûte que quarante à cinquante sous la livre. La seconde sorte est composée de feuilles plus avancées ; c'est le thé qu'on vend sous le nom de bon çou-yicha. Les autres feuilles, qu'on laisse ensuite grossir sur les arbrisseaux, forment la troisième espèce, que le peuple achète à très-bon marché.
rki àt flenri. Lçg flcurs de l'arbrisseau fournissent encore une autre espèce de thé ; mais il faut le commander et le payer un prix excessif. L^isage n'en est point répandu , parce <jae ces fleurs ne donnent qu'un thé foible , sans couleur, sans goût et sans vertu.
^iiou^gam. Le lou-gane tcha, qui est la troisième des espèces de thé que nous avons d'abord distin* t guées , croît dans le voisinage de la ville Lougane^tcheou. Il ne dilïere en rien du son-lo , pour la configuration des feuilles ; mais il n'en a point les qualités malfaisantes. Il est moins échauffant , moins âpre , moins corrosif: effets qui résultent sans doute de la différence de terroir où il croît*
HISTOIRE NATURELLE. Sgi
La quatrième espèce se tire d'un village ""D^ITthl" qu'on nomme Pou-eul, situé dans les monta- T^ip^ui. gnes de la province d' Yune-nane , sur la frontière des royaumes de Pégu , d' Ava , de Laos ^ et de Ton-kin. Ce village est devenu considérable paf son commerce ; on s'y rend de toutes parts ; mais l'entrée en est défendue aux marchands étrangers , à qui on ne permet que d'approcher du pied des montagnes , pour y recevoir la quantité de thé qu'ils demandent. Les arbres qui portent ce thé sont hauts , touffus , plantés sans ordre , et croissent sans culture. Les feuilles en sont plus longues et plus épaisses que celles du son-lo et du oou-y; on les roule de la même manière que nous roulons nos feuilles de tabac y et l'on eil forme des boules qui pèsent jusqu'à cinq livrei^et se vendent à bon marché. Cet espèoe de thé est d'un usage fort commun dans les provinces d'Yunenane et de Kouei-tcheou. Il n'a rien d'âpre au goût ; mais il i)'a point aussi ci parfum et cette saveur agréable qiïi distinguent les autres thés. Sa décoction rend l'eau rougeâtre.
Uae lettre, écrite de Pé-kin en 1790, et adressée à M. Delatour ^ nous fait connoître les qualités salutaires de cette dernière espèce de thé , quoique moins délicate et moins agréa- .
Sgîî DE LA CHINE. LÏV. VII.
■JJiTthZ ^*® ^" goût. L^nfusion du pou-eul produit \ peu près les mêmes effets que celle de la sauge: peut-être même a-t-elle plus d'efficacité. Il "dissipe les flegmes , et facilite la digestion. Si Ton a été saisi de quelque reffoidisseraent , il ramène la transpiration. Lorsqu'on est en santé , il excite et accroît l'appétit. Plusieurs grands de l'empire ne font point servir d'autre thé, lorsqu'ils reçoivent des visites. Les Européens fixés à Canton en font tisage après les repas /comme nous du café , pour aider à la cbctioh des aliments. Ce thé se prend à la même dose que celui des autres espèces ; mais comme il est plus amer , on l'adoucit par le sucre.
On tire des feuilles de ce même thé un extrait ou quintessence , qu'on fait épaissir au feu , et dont on forme des tablettes et des pastilles. Cet extrait, qu'on nomme pou-eut^ tcha-'kao , produit lès mêmes effets que l'infusion des feuilles ; mais il faut en faire usage à petites doses : une de ces tablettes , qui n^a que la largeur et un peu plus que l'épaisseur d'une pièce de douze sols de France , doit se partager en cinq ou six portions. On en met une dans une tasse, et l'on verse dessus de l'eau bouillaiite; qui la dissout sur-k-champ.
HISTOIRE NATURELLE* 3y3
Les Chinois préparent aussi quelques thés ^^ ^y^^ médicinaux par le mélange et Taddition de différentes drogues. M. Cossigny en a vu des houles qu^on avoit imbibées d^une décoction de rhubarbe.
!Nous ne parlerons pas du kaiel tcha , dont Tw^esTanare». usent les Tartares Moungous , et qui n'est que le rebut des feuilles de différents thés qu'on a laissé durcir et qu'on mêle sans choix^ Ces peuples, qui ne se nourrissent que de chair crue , sont sujets à de continuelles indigestions dès qu'ils cessent de faire usage du thé ; ils en tirent considérablement de la Chine , et fournissent en échange à l'empereur presque tous les chevaux qui servent à remonter sa cavalerie.
On ne doit pas confondre avec le véritable ti>^»<^«*'"»' thé tout ce que les Chinois appellent du nom de icha. Ce qu'on vend , par exemple , dans la province de Çhane-ton comme un thé or^ dinaire , n'est proprement qu'une mousse qui croît sur des rochers , au7( environs de la petite ville de Man-in-hiene. On distribue dans quelques autres provinces boréales un thé semblable , qui n'est point composé de véritables feuilles , quoique les marchands le débitent sous le nom â^eUha-yé, feuilles de ihé^
Du thé.
394 ' DE l'A CHINE. LIV. VII.
Si celte agréable denrëe se falsifie à la Chine même , devons-nous présumer que nous ayons toujours en Europe un thé pur et sans mélange? Peut-être nous est-il arrivé quelquefois de ne savourer, comme bien des Chinois , que la mousse des rochers de Màn-inhiene.
Que les amateurs et les buveurs de^ thé ne s'effraient cependant pas de notre observation. Ces supercheries du côrtimerce doivent vraisemblablement se restreindre au môrcahtillage des petits marchands qui courent les provinces , et ne peuvent s'étendre aux immenses achats de thé qui se font annuellement pour l'Europe : les facteurs de toutes les nations , qui résident à Canton , doivent aujourd'hui connoître cette feuille tout aussi bien que les Chinois. Le préjugé qui fait croiire encore à bien des personnes , qu'on ne nous envoie pas de thé en Europe qui n'ait déjà subi une infusion dans les théyères chinoises , nous paroît également destitué de tout fondement. Ce qui a pu donner lieu à ceitt fable est y sans doute , une des préparations qu'on donne au thé , et qui consiste à l'exposer à la vapeur de l'eau bouillante / lorsqu'il a été cueilli.
Les marchands de la Chine et ceux de TEu-
HISTOIRE lî^ATURELLE. BgS
x-opc ont aussi leur nomenclature de thés, ""oiTthr fient ils ont établi différentes espèces ou varié- -tés , quUls distinguent par des noms particu^ liers; On connoît dans le commerce huit sortes principales de thé , dont trois sont de Pèspèce du thé vert, et cinq de celle du thé bou. Les trois variétés du thé vert sont , i<^ le thé impérial on fleurs de thé : ses feuilles f qui ne sont pas roulées , sont d'un vert clair , et exha** lent une odeur foiblé, mais délicate ; 2^ le thé haisoen ou hysson , nom qu'il a emprunté d'un marchand indien , qui l'apporta , dit-on, le premier en Europe ; ses feuilles sont petites , fortement roulées , et d'un vert qui tire sur le bleu ; 3^ le thé singlooxx sougio , qui reçoit son nom , ainsi que plusieurs autres thés , du lieu où il est recueilli. Les variétés suivantes appartiennent au thé bou : i^ le thé souehong , dont les feuilles sont larges , non roulées ^ et d'un vert tirant sur le jaune. Il est partagé en paquets d'une demi-livre , et il nous arrive par la voie des caravanes de Russie ; n^ le thé sumlo ; son parfum ressemble à celui de la violette , et il donne une infusion pâle ; 3^ le thé congou ; sa feuille est large et produit une infusion colorée ; '4** le 4hé pe-ko , qu'on reconnoît aux petites feuilles blanches flui s'y
Du thé.
396 DE LA CRINE. LIY. Vil.
trouvent mêlées; S^leihébou, dont les feuilles sont d^une couleur uniforme / qui est celle d'un vert brun»
Le commerce distingue plus de sortes de thés , que la botanique n'en admet d'espèces réelles : Tâge ou le choix des feuilles , les préparations plus ou moins recherchées qu'on, leur donne ^ suffisent pour les faire distribuer en différentes classes sous des noms différents; mais tous ces thés de qualités et de dénominations diverses peuvent provenir du même arbre.
Les botanistes ne s'accordent pas sur le nombre des espèces du thé. Le célèbre Linné n'en admet que deux , celles connues sous les noms de thé çeH et de thé bou. Voici les caractères qu'il assigne aux fleurs et aux fruits de ces arbrisseaux.
^<[Û« a*i Vh" « Le thé vert a un calice à cinq ou six dé- » coupures ^ et une fleur à six pétales égaux 2> et graifids^
» Le thé bou diffère peu da thé vert : son n calice est divisé en cinq ou six parties ; sa » fleur est composée de neuf pétales , dont » trois extérieurs sont plus grands ; ces pé- » taies sont disposés en rose ; et la fleur est » blanche.. On voit dans le disque de la fleur y> un grand nombre d'étamines » environ deux
seloD ]U. Liaiié.
» cents OU deux cent trente , dont le filet est ^ôITîhT" » délié , un peu plus court <5[ue la fleur. LM- » tamîne est terminée par une anthère simple. » Le pistil est composé d^un style surmonté » de trois stigmates obtus ; il porte sur un » embryon qui devient un fruit ou gousse , » divisée en trois loges ; elles s'ouvrent cha- » cune en-dessus de la capsule , et renferment » une noix ronde , angulaire sur une seule » de ses parties. Cette coque ou noix ligneuse » contient une amande huileuse. »
Plusieurs botanistes , qui ont écrit sur le thé depuis Linné., ne croient pas que les différences observées entre le thé vert et le thé bou soient assez importantes pouf autoriser à en former deux espèces distinctes : ils prétendent que ces différences accidentelles , soit dans le nombre des pétales , soit dans la forme des feuilles , peuvent être dues à Tinfluence du sol ou de la culture , et ne doivent , tout au plus , constituer que deux variétés d'une seule et même espèce .
M. Fougeroux , de l'ancienne Académie des sciences , ne partage point l'opinion de ces naturalistes. Nous devons à cet habile académicien un Mémoire sur le thé , publié en 1773 , et rédigé d'après l'herbier de M. Au-»
-j. , . tolne de Jussieu , qui avoit reçu de la Chine et du Japon pliisieurs espèces de thé. Bien loin de ne reconnoître que deux simples :variétés dans le genre du thé , il pense que la différente forme des feuilles , qu'il a eu occasion d'examiner , que les grosseurs très-inégales des fruits et des graines , et sur-tout le peu de ressemblance qu'ont entre elles les fleurs de plusieurs individus, nécessitent d'admettre plusieurs espèces distinctes. En obseryant les fleurs de plus près , M. Fougeroux a même fait des découvertes , et remarqué deux attributs caractéristiques , qui étoient échappés jusqu'alors à l'attention de tous les autres botanistes : il a vu , le premier, que les nombreuses étamines de ces fleurs se réunissent vers leur base et ne se séparent qu'aux deux tiers de leur longueur ; et , en second lieu , qu'elles sont implantées dans l'ovaire m^me , ou suppoi't du pistil y et non dans le réceptacle qui est au-dessous de l'ovaire , comme a paru le croire M. Adanson , lorsqu'il a rangé les thés dans, la famille des cistes ,* qui pre'sentent ce caractère.
caracrtreibou- Nous dounerous ici le précis des remarques
niqaes du thé , " * *
Touj. ^' ^**"^' ^^ ^® judicieux observateur sur les fleurs , les fruits et les feuilles du thé. Les fleurs naissent
HISTÛIAË NATURELLE. 399
une , deux ou trois ensemble de Taisselle des feuilles ; le péduncule des fleurs est court , mais il s^allonge à mesure que le fruit paryient à sa maturité. Toutes les fleurs ont un calice composé de cinq pièces ou écailles creuses et obtuses. Ce calice , qui est fort petit ^ subsiste jusqu^à la maturité du fruit.
Dans une des espèces de thé , reçues de la Chine, la fleur , à peu près de la grandeur de celle du pécher , est composée de trois ou six pétales ; de trois pétales , si Ton regarde trois feuilles ^ui recouvrent les vrais pétales comme formant un second calice. Ces trois feuilles sont velues » placées extérieurement , et très-différentes des trois autres ; elles sont arrondies et concaves. Une de ces trois feuilles est presque toujours beaucoup plus petite que les deux autres , ce qui a fait croire à plusieurs botanistes que la fleur n^avoit que cinq pétales.
La fleur est donc formée de trois pétales ; ils sont milices et blancs. Du milieu de ces pétales , attachés à un disque charnu qui est audessous de Povaire y s^élève un grand nombre d^étamines , dont les filets sont plus courts que la fleur ; Panthère de Tétamine a la figure d'un cœur, et se partage en deux lobes:: )es iilets des étamines , réunis vers leur base ^ se sé^
Du thë.
4oO DE LA CHINE. LIV. VII.
jj^ ^jjg, parent environ aux deux tiers de leur longueur.
Le pistil est composé d^un style de la longueur des étamines , lequel se divise vers les trois quarts de sa longueur en trois parties » terminées par des stigmates obtus. Il porte sur un ovaire qui devient une capsule ou coque , à peu prèssemblableà celle du ricin. Cette capsule est à une, à deux, à trois, ou même à quatre loges. Chaque loge s'ouvre en-dessus du fruit , et elle renferme une graine quelquefois presque ronde , souvent aplatie sur une de ses parties , du côté où elle s'appuie sur la cloison de la loge voisine. Cette graine , qui contient une amande , est revêtue d'une enveloppe ligneuse comme celle de la noisette , mais moins épaisse et moins dure : elle varie en grosseur depuis l'aveline jusqu'à la plus petite noisette des bois.
Dans une seconde espèce de thé , venue également de la Chine , la fleur , à peu près aussi grande que celle de la preraièye espèce, étoit composée de neuf pétales , et avoit en outre deux écailles velues plus épaisses ; on remarquoit cinq découpures au calice. Le pistil étoit terminé , aux trois quarts de sa longueur , par trois filets et trois stigmates ; il étoit du double plus long que les étamines.
Une troisième espèce de thé , envoyée de la Chinée par M. Poivre , sous le nom de icha hoa , présente une fleur beaucoup plusgrande^ et composée de six pétales minces. Cette fleui* offre de plus cinq feuilles extérieures, épaisses et velues , et un calice composé de plusieurs petites écailles. Dans cette espèce et dans la précédente , les filets des étaminés sont réunis à leur base » mais ils se séparent un peu audessus de leur origine.
Il arrive souvent que les fruits des thés , au lieu d^étreà quatre loges , h^en ont qu^une ou deux , parce que les autres avortent. La cap^ suie qui contient ces loges est verte et devient noirâtre à mesure qu^elle mûrit; son bois est un peu aromatique , mais d'un goût dé-^ sagréable. L'enveloppe ligneuse de Tamande est de couleur de bois ; on extrait de ces amandes une sorte d'huile que les Chinois emploient en aliment et pour la préparation de leurs couleurs.
M. Linné , en 1763 , reçut des graines de thé qui germoient. La graine , qui tenoit encore à la tige de l'une de ces plantes naissantes , a prouvé que le thé doit être rangé dans la classe des dicotylédons , c'est - à - dire des plantes dont les semences sont à deux lobes ,
Du th«.
Du thé.
4o2 DE LA CHINE. LIV. VII.
ainsi que Pamande elle-même sembloit assez rindiquer.
Le thé, selon le plus grand nombre ^es relaleurs , est un arbrisseau qui n'excède pas quatre, cinq ou six pieds de hauteur, et dont le tronc n'a qu'une grosseur médiocre : quelquesuns cependant lui assignent des proportions beaucoup plus fortes. Sa racine est noirâtre , branchue. Son bois est dur , d'un vert pâle , et mêlé de fibres grosses et fortes. Son écorce est mince , sèche , d'un griâ brun , d'un goût amer ; elle se détache quelquefois du liber lorsqu'elle est desséchée. Cet arbrisseau se couvre abondamment de feuilles, quelquefois placées sans ordre , mais qu'on reconnoit cependant pour être alternées sur les branches ; elles n'ont point de stipules. Lés différentes formes de ces feuilles , qu'on trouve plus ou moins plongées , plus larges ou plus ovales , sembleroient annoncer plusieurs variétés : la grandeur de la feuille peut néanmoins dépendre de la nature du sol où croît l'arbrisseau. Dans toutes les espèces, la feuille est épaisse , dentelée ; les dentelures profondes se terminent en pointes mousses. Le pétiole est court et charnu. La nervure principale des feuilles est très-apparente , convexe et relevée
HISTOIEE NATURELLE. 4<^3
en dehors ; et un peu creusée en dedans : les " nervures, qui s'embranchent sur la principale, s^étendent en saillie sur la feuille.
Les feuilles du thé sont d^un vert foncé, qui Test un peu moins à leur surface inférieure ; elles ressemblent à celles de Palaterne. Uarbrisseau reste toujours vert , et garde son .feuillage pendant Thiver. Il pousse ses feuilles ' nouvelles , qui succèdent aux anciennes , vers le mois de maris ; c'est l'époque de la plus riche récolte. L'arbrisseau fleurit au commencement de l'automne, et conserve ses fruits pendant une année, avant qu'ils parviennent à leur maturité.
On laisse les arbrisseaux croître et s'élever à une certaine hauteur, avant qu'on exige le tribut de leurs feuilles : ce n'est guère qu'à la troisième année qu'ils commencent à être en rapport. La quantité de feuilles diminue lorsque l'arbre vieillit, et à la septième ou dixième année on est obligé de rajeunir les pieds. On coupe le tronc , et lorsque les rejetons ont crû et ^e sont garnis de branches ; ils donnent de nouvelles récoltes de feuilles.
Le dernier ouvrage important , où l'on ait décrit le thé, est la Flora Japomca , publié en 1 784 , à Leipsick , par Ch. Pierre Thunberg ,
Du thë.
Du thé.
4o4 BE LA CHINE. LIY. VII.
docteur en médecine et professeur royal. Non» extrairons encore de cet ouvrage, et nous donnerons ici , littéralement traduits en français , les caractères botaniques que ce voyageur assigne au thé : comparés à ceux que nous avons déjà exposés y ils achèveroiit de fixer les idées de nos lecteurs sur la nature de ce précieux arbrisseau.
ar»et^r«sbot«. « Thé bou , à fleurs à six pétales. Idnn.
niques du ihé, ••" ^ • , ^ *
ThuîLr^* '""* ^ op^cie^ plant p. 734.
» En japonais tsia , ta , teh et sa. Kœmpjer.
» Il croît partout naturellement ; on le cul- » tive sur les lisières des champs.
» Il fleurit en septembre , octobre , même » en janvier et février.
» Sa tige ligneuse , lisse , toujours verte , s'é- » lève à six pieds de haut , rarement au-dessus.
<c Sesfeuillessontalternes, pétiolées, ovales, » oblongues , obtuses , échancrées , entières » k leurs bases, dentelées supérieurement, » un peu canaliculées , à nervures parallèles , » droites, avec une pointe réfléchie , épaisses , » d'un vert foncé en-dessus , plus pâle en des- » SQus , longues de deux pouces , séparées » par des interstices moins longs.
» Pétioles demi- cylindriques 9 rendes , longs i> d'une ligne.
filSTOIHlB NATURELLE, J^oS
» Fleurs disposées aux aisselles des feuilles DTthT » à rextrêmité des rameaux , pédunculées , V solitaires , plus souvent deux ensemble.
» Péduncules renflés , articulés , penchés , » uniflores , plus longs de moitié que les pé- » tioles des feuilles.
» Calice vert , subsistant , beaucoup plus 1» court que la corolle, composé de cinq pièces » ovales , obtuses , concaves.
» Six pétales blancs , ovales , très-obtus , » concaves ; trois inférieurs sont plus petits , » trois supérieurs et internes sont plus grands. » Ceux-ci sont de la grandeur de l'ongle.
» Un grand nombre d'étamînes attachées » au réceptacle (ï) , capillaires , blanches , » droites, plus courtes que les pétales, iné-
(0 Quoique la Flqra Jçiponica soitposlërieiire de on^e^an^ au Mémoire de M. Fougeroux sur le thé , il paroît cependant que Fauteur suédois nVn a pas eu connoissance , puisqu'il place l'insertion des étamines dans le réceptacle , qui est au-^ dessous de l'ovaire, et non dans VovM^e m^ipe. On voit aussi qu'il ne fait aucune mention de la réunion des étamines à leur base, caractère cependant très-remarquable , qu'on ne néglige ordinairement pas d'énoncer dans la description des plantes. La plupart des botanistes récents gardent également le sifence sur ces dçuK observations de M. Fougerouz. Ont-eUes été vérifiées? Si elles sont fautives , comment le zèle de la science n'a-t-il porté aucun de ceux qui la professent à relever Terreur ? Si ; au contraire ; elles sont exactes , il conviendroit de
4o6 BS LA ËHINE. LIT. YII.
P^^jj^ » gales entre elles , les extérieures pluscourtes.
» Anthères arrondies , didymes*
» Germe supérieur , conique ^ un peu écail- >> leux.
» Un style filiforme , droit et très-court.
» Trois stigmates , filiformes , droits , verts ^ » de la longueur des étamines.
3» Capsule composée de trois coques y dont jf quelques-unes sont souvent stériles.
». Cette espèce offre deux variétés : i^^Tune » a ses feuilles plus petites , planes , d*un vert » plus foncé^, à dentelures droites ; 2° les y* feuilles de Tautre sont plus grandes , ondu- » lées, d'un vert plus gai, k dentelures si- » nuées. On a peine à en former deux espèces r> distinctes.
» Le thé diffère du cameJUa par ses pétales » moindres , non carinés sous leur sommet , » par^ses feuilles épaisses et recourbées , et D ses fleurs axillaires'au nombre de deux. » n^s du Japon. Les isles du Japon produisent , comme la Chine , une grande abondance de thé. Kœmp-
s'assurer encore si les deux nouveaux caractères sont constaBts dans tous les individus, ou s'ils ne sont propres qu'a quelques-uns d'entre eux \ et , dans ce dernier cas , ils pounoicot servir à résoudre la question si le genre dti thé doit admettra dts espèces distinctes ou seulemeiit des variét^^
HISTOIRE NATUBELLE. 4^7
fer indique , dans ses relations » les difTérents ""DTthT"** temps de Tannée où s'en fait la récolte. La Pr«miër7rëcoiu. première commence à la fin de la nouvelle lune qui précède Téquinoxe du printemps ; c'est le premier mois de Tannée japonaise , qui tombe vers la fin de notre mois de fé* vrier ouïe commencement de mars. Les feuilles ramassées dans ce temps sont appelées ^c^/tsiaa , ou thé en poudre , parce qu'on les pulvérise. Ces feuilles , jeunes et tendres , n'ont que quelques jours de pousse quand on les cueille , et comme elles coûtent extrêmement cher , elles sont ordinairement réservées pour Tusage des grands et des princes. Cette espèce est le thé impérial' des Js^ponais. Les ouvriers qui en font la récolte , n'en arrachent pas les feuilles par poignée, mais ils les cueillent une à une,, et observent de grandes précautions ^pour ne point les froisser. Quelque long et minutieux que ce travail doive paroître , ils en ramassent encore depuis quatre jusqu'à dix ou quinze livres par jour.
La seconde cueillette se fait dans le second ^•«*'*^* '^«*^'«' mois des Japonais , vers la fin de mars ou le commencement d'avril. A cette époque , quelques-unes des feuilles sont encore dans leur croissance ,. d'autres ont atteint leur entière^
4o8 DE LA CHINE. LIV. VII.
jj jjj^ perfection. Cette diversité n^empéche cependant pas qu^on ne les cueille toutes indistinctement. On les trie ensuite , et ^n les assortit en différentes classes , selon leur âge et leur grandeur. On sépare avec soin les plus jeunes , et on les vend souvent pour des feuilles* de la première cueillette , ou pour le thé impérial. Le thé cueilli dans cette saison s^appelle tooisiaa, ou thé chinois , parce que les Japonais le foot infuser et le prennent à la manière chinoise. Trouikme r^ La troisièmc et dernière récolte du thé se
coite.
fait au troisième mois des Japonais, c'est-àdire aux environs de notre mois de juin. Les feuilles sont alors en grand nombre , épaisses , et ont atteint leur entière croissance. Cette sorte de the , appelée ban-Uiaa , est la plus grossière ; elle est réservée pour le peuple. Quelques-uns ne font que deux cueillettes par ans : la première et la seconde correspondent à la seconde et à la troisième , dont nous avons parlé. D'autres se bornent à une cueillette générale , quHls font vers le mois de juin. Cependant ils forment toujours ensuite différents assortiments de ces feuilles.
ïwd'vdsi. Le thé le plus délicat et le plus célèbre da
Japon , est celui qui croît près d'Udsi , petite
ville située sur le bord de la mer , et qui n'est j^^ ^^^ pas éloignée de Méaco. Dans le district de cette ville , se trouve une montagne agréable qui porte le même nom ; elle passe pour jouir du climat le plus favorable à la culture du thé : aussi est - elle enfermée d'une haie , et environnée de larges fossés qui en défendent Tap-* proche. Les arbrisseaux de thé forment sur cette montagne un plant régulier , espacé par différentes allées. La garde de ce lieu estcon- . fiée à des personnes qui sont chargées de garantir les feuilles de la poussière , et de toutes les intempéries de Tair. Les ouvriers , chargés d'en faire la récolte » quelques semaines avant de la commencer , s'abstiennent de toute es* pèce de nourriture grossière , dans la crainte que leur haleine ou leur transpiration ne portent aux feuilles le plus léger dommage. Ils les cueillent avec l'attention la plus scrupuleuse , et ne les touchent qu'avec des gants fins. Dès qu'on a donné à cette fleur de thé les préparations nécessaires , il est escorté par le surintendant des travaux de cette montagne et par une forte garde jusqu'à la cour de l'empereur du Japon , où on le réserve pour l'usage de la famille impériale.
Dès qu'on a fait à la Chine la récolte des |^;,t^'ffhe'^à^ feuilles du thé , on les expose à la vapeur pou" ** *" '**
4lO DE LA CHINE. LIV. VII.
jj^^jj^ d^une eau bouillante » soit pour les amollir , soit pour les dépouiller d^une âpreté natu-^ relie, qu^ elles conserveroient sans cette préeau tion« On les passe ensuite sui: des plaques de cuivre qu'on tient sur le feu , et qui les < sèchent peu-à-peu, jusqu'à ce qu'elles s'échauffent et se rissolent. On les roule alors rapi^ dément entre les mains, pour leur donner . cette forme arrondie et recoquillée, sous laquelle on nous les apporte en Europe (i).
D'après le témoignage de Kœmpfer , la préparation qu'on donne au thé est à peu près la même dans les isles du Japon. On y trouve , dit ce voyageur , des bâtimens publics , uniquement construits pour apprêter le thé nou* vellement cueilli. Tout particulier qui n'a pas chez lui les commodités convenables , ou qui manque de rintelligence nécessaire à cette opération , peut y porter ses feuilles à mesure
(i) €c Chaque feuille , dit M. Staunton ( totnelY, page 191) ^ )> passe par les doigts d'une femme , qui la roule et lui donne » la même forme qu*elle avoit sur Tarbre ayant de se dé- >> ployer. » Rouler, une k une , des feuilles dont la Chine fait habituellement la plus immense récolte , et dont l'Angleterre seule exporte chaque année vingt raillions de livres pesant, seroit un travail bien long, bien minutieux j l'extrême ptience des Chinois , quoique si connue d'ailleurs , ne le rend pas même vraisemblable.
HISTOIRE NATURELLE. ' 4ll^
qu^elles sèchent. Ces bâlimens contiennent un noîTïhér grand nombre de petits fourneaux , élevés d^en* yiron trois pieds. Une platine de fer , large et plate , est fixée sur la bouche de chaque four*» neau. Lorsque la plaque de fer est échauffée jusqu^à un certain degré par le feu, on y met quelques livres de feuilles nouvellement cueillies : ces feuilles fraîches et pleines de sève , pétillent quand elles touchent la platine , et la fonction de Touvrier est de les remuer avec les mains nues, et avec toute la vivacité possible , jusqu^à ce qu^elles deviennent si chaudes , qu'il ne puisse plus aisément en supporter la chaleur ; alors il enlève les feuilles avec une sorte de pçlle , et les verse sur de longues tables , couvertes de nattes , où les ouvriers , destinés à les mêler, en prennent une petite quantité à-la-fois, les roulent dans leurs mains , toujours dans une même direction , tandis que d'autres les éventent continuellen[ient , afin qu'elles puissent se refroidir le plus tôt possible , et conserver leur fi:isure plus long-tems* Ce procédé se réitère deux ou trois fois , ou même plus , avant qu^on renferme |e thé dans les magasins. Ces précautions sont nécessaires pour exprimer toute Phumidité des feuilles. Les gens de la campagne , à la Chine comme \
4ia DE LA CHINE. LIV. Vil.
j^^ ^^^ au Japon , donnent moins de façons à leur tbe. Ils se contentent d^en faire sécher les feuilles dans des vases de terre quUls passent sur le feu. Cette préparation plus simple leur cause moins d^embarras , moins de dépense , et les met à portée de vendre à meilleur marché*
Le thé commlm est conservé dans des pots de terre dont l'ouverture est étroite ; mais celui dont l'empereur et les grands font usage est renfermé dans des vases de porcelaine, dans des boîtes de plomb ou d*étain, recouvertes de fines nattes de bambou.
ongartîeietw Lcs CMuois ct Ics JaDouais conservent or-
pendant un an ^
pïÔylrf***"' dinairement leur thé pendant un an, avant de l'employer pour leur boisson , parce qu'ils prétendent que', lorsqu'il est encore nouveau, il renferme une vertu narcotique qui trouble les sens et attaque tes nerfs. Le P. Benoist , missionnaire français à Pé-Mn , écrivoit en 1772 à M. Delatour : « Le thé,'en » général , par son transport en Europe , ac- » qùiert un goût plus agréable, et devient » beaucoup plus sain : de sorte qu'une boîte ^) du thé le plus ordinaire , portée en France » et rapportée à Canton , devient , par ce » double transport , un présent estimé dans » le pays d'où il vient originairement... Vous
cette boisMu.
HI3T0IRE NATURELLE. 4i3
» n^ignorezpas que le climat change la nature ^' ^ : — " » des choses : la rhubarbe , par exemple , qui » est vive ici à Pé-kin , corrosive , et dont les » médecins n^osent se servir qu'avec précau- » tion , est en France un purgatif doux. » Les Chinois versent de Peau chaude sur le »!ff«^7nt« ma-
mères de prendr*
thé, mais dans la tasse même, où ils le laissent infuser : ils le boivent tel qu'il est , et sans y mêler ni sucre ni crème, l^es missionnaires, dans leur maison de Pé-kin , ne connoissent pas d'autre boisson. Les Japonais réduisent le leur en une poussière fine , qu'ils détrempent avec de l'eau chaude jusqu'à la consistance d'une bouillie claire. Voici comment ils le servent. On étale devant la compagnie les ustensiles de la table à thé , et la boîte dans laquelle est renfermé ce thé en poudre ; on rem* plit les tasses d'eau chaude ; on tire de la boîte autant de poudre qu'il en pourroit tenir sur la pointe d'un couteau ; on la jette dans chaque tdvsse, et on là mêle avec un instrument à dents , jusqu'à ce que la liqueur donne une écume : alors on la présente à la compagnie , qui la hume à diverses reprises , tandis qu'elle est chaude. Cette méthode n'est pas particulière aux «japonais ; elle est pareillement en usage dans quelques provinces de la Chine.
Dathé.
4l4 DE LA CHINE. LIV. VII.
Le feu emperear Kiene-lon , dans un petit poeoie qu'il a consacré à Téloge du thé , donne la manière de le préparer. « Mettre , dit -il , » sur un feu modéré un Tase à trois pieds , » dont la couleur et la forme indiquent de » longs serrices , le remplir d*une eau limpide x> de neige fondue , faire chauffer cette eau » jusqu'au degré qu'il suffit pour blanchir le » poisson ou rougir le crabe y la Terser anssi- » tôt dans une tasse, fiiite de terre de yruf, sur » de tendres feuilles d'un thé ch<Hsi ; Vj lais* » ser en repos , jusqu'à ce que les vapeurs , » qui s'élèvent d'abord en abondance , for- » ment des nuages épab , puis viennent à s'af- 9$ foiblir peu-à-peu , et ne sont plus enfin que » quelques légers brouillards sur la superficie ; » alor^ humer sans précipitation cette liqueur y> délicieuse : c'est travailler efficacement à y> écarter les cinq sujets d'inquiétude qui » viennent ordinairement nous assaillir. On » peut goûter , on peut sentir ; mais on ne » sauroit exprimer cette douce tranquillité » dont on est redevable à une boisson ainsi » préparée. »
Ceux d^entre les Chinois qui se piquent d'être bons connoisseurs et fins gcmrmets de thé , mettent les attentions les plus délicates
dans les apprêts de cette boisson. Ce n^est pas Hu feu de toute espèce de bois ^ mais à celui de bois de pin que doit chauffer l^eau du thé : c^est daos tel vase d'argile , Tenu de telle province /que cette eau doit bouillir ; c^est dans tel autre, que le thë doit infuser. Les essences de rose, de Jasmin , de mo^li^hoay tous les parfums des fleurs sont encore employés , à doses bien combinées, pour perfectionner cette boisson chérie. La manière de bien faire les honneurs d'une table à thé , de le servir avec grâce , politesse , décence , est à la Chine et an Japon , un art qui a ses principes , ses règles , et des maita*es qui font profession de renseigner : cet art fait partie de Téducation. des jeunes gens des deux stu^s , à qui Ton apprend à verser et à présenter le thé , comme on nous donne en Europe des leçons de danse , d'escrime ou d'équitation.
Le thé s'évapoi^ et s'affoiblit en vieillissant. Lorsque l'âge lui a fait perdre toutes ses vertus, et qu'il n'est plus propre à être pris en infusion , les Chinois s'en servent pour teindre des étoffes de soie en brun ou couleur dé châtaigne. On expédie chaque année de la Chine pour Surate une grande quantité de ces vieux thés , qu'on destine à cet usage.
Du thé.
4"6 ^^ ^^ CHINE. LIV. VIÏ.
U^^jj^ On a fait plusieurs recherches pour trou-
B^onT^iei fti- ver en Europe le véritable arbrisseau du théi thëeaEorope. OU du iDoms une plante qui pût Iç remplacer. Simon Paulî , médecin et botaniste à Copenhague , est le premier qui ait prétendu a^-oir fait cette découverte. En déroulant quelques feuilles de thé , il les a trouvées tellement ressemblantes à celles du myrte hollandais , qu^il a soutenu avec opiniâtreté qu^elles étoient des production^ de même espèce. Mais de savants botanistes ont réfuté son opinion. Le P. Labat crut avoir ensuite découvert la plante du vrai thé à la Martinique ; il prétend aassi avoir eu des semences de thé des* Indes orientales , et avoir fait lever cette plante en Amérique. Mais il paroît , diaprés ce qu^il en dit , que ce n^étoit qu^une espèce de lysimachia. II a été encore question de plusieurs autres découvertes prétendues de Parbrisseau du thé oriental ; mais on en a reconnu Pillusion dès qu^on les a examinées de près.
H^îës^XtuiéM Onsesertquelquefoisdesfeuilles de plusieurs plantes d'Europe en guise de thé , eu égard à lelques rapports, soit dans la figure des feuili, soit dans leur goût et leur parfum. Parmi s plantes, on vante particulièrement deux i trois espèces de véronique , les feuilles de
Mihé.
sauge , de capillaire , de myrte , de béloine y jj^^j^^ d^aigremoine , d^églantier , etc. Les Finançais établis dans nos îles de PAmérique font usage en décoction du cuambu, espèce de cùrio-^ phyllata; et du capraria bijlora, décrit par le P. Plumier :l^ane et Paûtre de ces plantes ou ai*brbseaux sont connus sous le nom de thé des Antilles. Les Espagnols prennent en infusion le chenopodium ambrosioid^s meooicar num, que nous appelons le thé ou V ambroisie du Mexique. On nous apporte du M^sis^ipi Vapalachifiej qui a pris son nom de la natioa des Apalaches ^ qui font un grand usage de Tinfusion de cette feuille. Le capillaire du Ga^ nada fournît une boisson théiforme dans le nord de rAmérique. Le thé de la mer du Sud est la fameuse herbe du Paraguai ; celui de la Nouvelle-Jersey est le ceanothus. Les Suisses se sont aussi donné un thé qui . n^est que le mélange des plantes vulnéraires, qu'ils recueilr • lent sur leurs montagnes. Le célèbre Palla$^ dans la description qu'il donne du lac Baikal (i) , met de même au nombre des thés un polypode odoriférant. « Les Bouriats. , » dit -il , nomment cette plante serlik ; ils » vont la cueillir dans les fentes< des rochers
(i) f^oja^ en Sibérie , ixk^^, tome lY, pâ^e 4 1 S.
4^^ J>* ^^ CHINE. LÎV. VIT.
j^^jjji^ '> les plus élevés où elle croît. Ils la prennent » en infusion dans les maladies arthritiques » et scorbutiques. Ce thé est si agréable , D qu^on pourroit en £aiire usa^e par goût : une » feuille ou deux de cette herbe , infusées » avec du thé vert , le rendent tel qn^on k » prendroit pour du thé de première quali-» » té. ÇoB odeur est si forte , que si on en » réhfei*me un sachet dans un ballot , dans i> des herbages , ou dans une caisse dé pa- » piers, elle la leur communique de manière » à la conserver long-tems. » Tels sont les thés particuliers adoptés par divers peuples : mais quelle que puisse être la vertu de ces différents végétaux , on convient généralement aujourd'hui de donner au vrai thé asiatique la préférence sur toutes les autres plantes qu\>n voudroit lui substituer.
tnnTA'rlweT^ Ou a fait uu graud nombre de tentatives rpp^. • ' "" pour introduire Parbrisseau du thé en Europe ; niais la plupart sont restées long-temps sans succès , soit à raison du mauvais état des semences , quand on les a obtenues , soit faute de précautions pour les conserver assez long-temps dans leur état dé végétation. Il est 'absolument nécessiAre de se procurer des semences frakhes , bien conditionnées ^ mû^
Digitjzed
HISTOIRE NATURELLS. 4^9
res , blanches , bien nourries , et entretenues "jpJTJJJT" par une humidité intérieure. On « e^siayé deux méthodes pour conserver ces semences : la première fut de les envelopper de cire « après qu Viles avoient été bien ^cbées «u soleil ; la seconde, de les laisser dans leurs capsules/ et de les enfermer dans une boîte bien close d'étain ou de toutenague. Mais aucune de ces méthodes n^a généralement réussi , quelque soin scrupuleux qu^on ait pris , soit pour obtenir des semences fraîches , soit pour les con* server. La graine du thé est une petite amande huileuse , qu^il est presque impossible i^ç. transporter dans des dimats éloignés ^ parc^ que rhuile dfant cette amande est pénétrée rancit et se corrompt en très-peu de jouiis. On a reconnu que la meilleure méthod^e étoît d^ semer les grat«es mares dans mie bo^^ne terr<<$ légère , au moment où Ton fait Ttoile de Canton, et de les couvrir de fil d'arscbal poinr les garantir des .rats et au^es animaux qui pen*vent les attaquer. Il ne faut pas que Je^ caisses soient trop exposées à Tair , ni à cette espèce '^e rosée qui s'élève de la mer. I^ terre de •ces caisses ne doit étre^m dure ni .sèche > maijs légèrement arrosée de texnfis en temps aniec éft Veau fraîche ou de Teau de pluie ; et quand
42a DE LA CHINE. LÏV. VII.
jy^ jjjç. les germes commencent à poindre , on dent les entretenir dans une légère humidité , et les abriter du soleil. C'est par un envoi, ainsi combiné , que le célèbre Linné a reçu en Suède, en 1763 , des graines de thé qui commençoient à germer; et la plupart des arbrisseaux à thé qu'on possède en Angleterre n'y sont parvenus que par ce moyen. Les Anglais ont réussi depuis à transporter de jeunes pieds, conservés pendant la traversée dans de la terre humide. '
Les jeunes plantes de thé , qu'on • cultive dans les jardins autour de Londres , se comportent bien dans les orangeries pendant l'hiver , et quelques-unes passent très-bien^ l'été en plein air. Plusieurs portent des feuilles, longues depuis un pouce jusqu^à trois , d'un beau vert foncé , et les jeunes pousses en sont vigoureuses. Le plus beau pied connu >en Angleterre est dans le célèbre jardin de Kew. Il y fut porté par J. EUis , écuyer , qui l'a élevé de semence. Le pied qu'on voyoit à Sion , et qui appartenoit au duc de Northumberland , est le premier qui ait fleuri en Europe. Il a été dessiné dans cet état de floraison et accompagné de sa description botanique. Les Anglais opt introduit la culture du
thé dans quelques-uns de leurs établissements ""^[TthZ^ du Bengale. On assure aussi qu'il existe une petite plantation de ces arbrisseaux dans Tisle de Corse.
En 1766, M. Tabbé Gallois fit transporter à Trianon un arbrisseau sous le nom de thé ; mais un examen plus approfondi Ta rangé dans sa véritable classe , et Pon s'est assuré qu'il n'étoit que le carnellia Japonica.
Le premier arbrisseau de thé qui ait paru ""po^l^ en France est celui que Gordan , fameux pépiniériste de Londres, fit passer à M. le chevalier de Janssen, et qu'on voyoit près de Ghaillot. . Aujourd'hui , le^ Jardin royal des 1 Plantes possède et cultive avec succès plusieurs arbrisseaux à thé. Ils ne quittent point l'orangerie ; ils y fleurissent y mais parviennent rarement à donner des fruits. On trouve également un asseai grand nombre de ces arbrisseaux dans le jardin de M. Gels , situé près des barrières de Paris.
Gomme la Chine et le Japon sont les seuls J5*V.uwdfîw. pays où l'arbrisseau du thé soit généralement cultivé , on peut en conclure qu'il est indigène à l'un de ces pays , s'il ne l'est à tous les deux. On ignore quel fut le premier motif qui engagea les habitants de ces contrées à se ser-
422 DE LA CHINE. LIT. Vil.
jj^ jjj^ vir du thé infusé ; mais il est vraisemblable que leur première intention fut de corriger Tiosalubritë de Feau , qu^on dit être saumâtre et malsaine dans plusieurs endroits de ces climats. Le docteur anglais Kalm atteste les bons effets du thé en pareilles circonstances , dans son voyage au nord de l'Amérique : <c Le thé, » dit-il , a différents degrés d'estime chez les » différentes nations ; mais je pense que nous » nous porterions aussi bien , et que nos bour- » ses en seroient beaucoup mieux , si nous » n'avions ni thé ni café. Cependant je dois » être impartial , et je ne puis me dispenser de » dire , à la louange du thé , que sMl est utile , >» il doit l'être certainement pendant Tété , -:« dans des voyages comme le mien , à travers » un pays désert , où l'on ne peut porter ni » vin ni autres liqueurs , et où 9 en général , » l'eau n'est point potable , en ce qu*elle est » infectée d^insectes. En pareil cas , elle est » fort agréable quand elle a bouilli , et qu'on » la boit avec une infusion de thé. Je ne puis » assez- vanter le goût qu'elle acquiert étant » ainsi préparée ; elle ranime , au - delà de » toute expression, un voyageur épuisé. Je » l'ai éprouvé moi - même , ainsi que nombre ^ de personnes qui ont parcouru les forêts
BI5T0IR£ NÀTTJHELLE4 4^3
* désertes de rAmërique : dans des Toyages j^^^j^^ ^ j» aussi &tiganls , le thé estaussi nécessaire que a les vivres. »
. Lia compagnie hollandaise des Indes opien- f."*«gt'ïr?MM taies introduisit la première le thé en Europe , *"'*'^* au commencement du ISIVII" siècle ; il passa de la Hollande en Angleterre , où Tusage de celte boisson se répandit si rapidement, que dès 1660 on avoit imposé un droit de huit deniers sur chaque ^a//o/i (1) de cette liqueur , faite et vendue dans les cafés. Le thé , introduit et connu à Paris dès i636 , y fut sur-tout accrédité par le chancelier Séguîer ; Tusage d^y mêler le lait et la crème n^eiit lieu quç vers la' fin du même siècle.
Dès 1679, Cqi'acUus Bontekoe, médecin hollandais , publia un Traité dans 9a langue sur le thé , le café et le chocolat II s^y doniie pour un zélé défenseur du thé; il ne pense pas quUl puisse faire aucun tort à Testomac j quand on en prendroit à Texcès , même jusqu'à cent ou deux cents tasses par jour. L'intérêt de sa patrie pouvoit influer sur l'assertion du docteur : comme il étoit premier médecin de rélecteur de Brandebourg , et que vrai-
(i) Gallon , mesure d'Angleterre , qui fait environ quatre pintes , mesurje de Pigris.
jjj^ ^^^ semblablement il jouissoit d^une considcratioir distinguée , les ëioges qu^il prodiguoit aa thé ne pouvoient qu^en accréditer l^usage. Let> Hollandais entretenoient un commerce considérable au Japon , à 1 époque où le thé à été introduit en Europe ; il est donc probable que ce sont eux qui les premiers ont établi celte branche de commerce. Mais aujourd'hui la Chine est le marché général où toutes les nations vont se fournir de cette denrée.
On prétend que les thés qui nous parviennent par la voie de Russie ont plus de saveur et sont d'une qualité supérieure à ceux qu'on embarque à Canton pour TEurope. Il est vraisemblable que ces thés sont originairement les mêmes; mais il est possible que le transport par mer , et un long séjour sur Teau , altèrent et affoiblissent leur parfum primitif. * \