II
DuThibet.
MM. Turner et Saunders ont peu pénétré dans rintérîeur du Thibet ; leur course s'est terminée à Teschou - loumbou , où îk ont eu connoissance du lac que nous venons de dé-* crire. Mais ce lac est-il le seul de cette vaste contrée qui produise le borax? Quelques voyageurs semblent en indiquer plusieurs qui re* cèlent le même fossile ; d^autres relations assurent aussi que, dans plusieurs parties du Thibet , on extrait le borax en cristaux de la terre même, où il se trouve à sept ou huit pieds de profondeur. Ces faits ne sont pas encore suffisamment éclaircis.
Le borax que le Thibet nous envoie est en cristaux de dififéren tes grosseurs, opaques, d^un gris sale et verdâtre , et gras au toucher. On le raffine en Europe avant de l'employer. Venise étoit autrefois la seule ville qui en possédât une raffinerie. Les Hollandais sont aujourd'hui en possession de le purifier , et le procédé dont ils font usage est encore un secret.
Le borax est d'un emploi fréquent dans les arts. 11 facilite la fusion des métaux , celle de Por et même du platine. Il sert pour la soudure des ouvrages d'orfèvrerie ; on le fait entrer dans la composition des verres fins et dans celle des pierres précieuses artificielles ;
PuThibet
ICTATS TRIBUTAIRES. 99
il tient liçu de fondant à Por et aux couleurs qu^on applique sur la porcelaine. Le sel gemme que produit le Thibet suffit amplement à la consommation de ses habitant^ et à celle de plusieurs peuples voisins.
Le Thibet échange ses productions contre 5211"^*^"^ celles de tous les peuples qui Tentourent. Son commerce avec la Chine se fait à Si-nin , place forte et Tune des villes frontières les plu3 occidentales de la province de Chene^si. Les Thibétains j portent les draps étroits qu^ils fabriqijipnt , de la poudre d^or , une petite quantité de musc , et plusieurs articles qui leujc sont fournis par le Bengale , tels que d^ diamants y des perles , du corail , des peaux de loutre. Us prennent en échange des soieries » dés brocarts d'or et d^argent , de la porcelaine , du tabac , des fourrures , du mercure , du cinabre , des lingots d^argent , des instruments de musique , des fruits secs et quatre ou cinq sortes de thé bou. Ce dernier article est sur-tout très-considérable, M.Turner rapporte que le prix du thé qui "se consomme annuellement dans le seul territoire de Teschou-loumbou, s^élève à la somme de cinq à six lacs de roupies ( soixante à soixante -dix mille livres sterling ) , etil observe que Tusage
lOO BË LA CHINE. LIV. iy«
DuThibet ^^ ccltc boisson n'cst pas moins universellement répandu dans les autres provinces du Thibet.
La partie . méridionale du Thibet , qui se rapproche du Bengale , envoie dans les con-^ trées de Fintérieur des draps anglais , des cuirs , du tabac ^ de grosses toiles de coton , du pa-^ pier , du riz , du bois de sandal , de Pindigo ; et elle reçoit en échange de la poudre d^or , du iinkal ou borax ^ du sel y du thé , des draps des manufactures du pays.
Le Thibet fournit au Népaul de la^ioudre d'or, du iinkal, du sel gemme; il prend en retour de grosses toiles de coton , du riz y du cuivre , et une monnoie d'argent qui a cours dans la province de Teschou - loumbou > où l'on n'en fabrique aucune. Cette petite monnoie n'a que la valeur d'un tiers de roupie ^ qui vaut deux francs cinquante centimes ; on ne s'en sert que pour l'achat des menus objets de première nécessité. Dans les grandes opérations du commerce , les marchandises se soldent en lingots d'or et d'argent , qui ont la forme du creuset dans lequel ils ont été fondus. Leur valeur se règle d'après le poids et le titre de ces métaux.
Le beau poil des chèvres du Thibet se trans^
ETATS TRIBUTAIRES. lOI
porte dans le Cachemire, où l'on en fabrique DuThibet les riches et brillants tissus , connus sous le nom de schals. Les retours sont en safran ^ en fruits secs et en schals.
Le Thibet fournit au Bengale une grande quantité de poudre d'or , de lingots d'argent ^ de musc et de tinkaL II en reçoit des draps anglais d'une qualité commune, des tabatières» des flacons , des lunettes d'approche , de la coutellerie , des épiceries , du bois de sandal ^ des perles , des pierres précieuses , de l'am-* , bre , des tmles de coton , des cuirs , du ta^ bac , de l'indigo , des peaux de loutre.
Le Thibet tire aussi , de quelques Tartares voisins , des chenaux , des dromadaires et des n^arroquins à gros grain, quHl solde ayec ses propres denrées.
Les riches productibns du Thibet , quoique bornées à un petit nombre d- espèces, le met-- *cnt, comme nous venons de le voir , en relation d'échanges avec tous les peuples qui l'a-^ voisinent Les Anglais, maîtres daBengale^sen^^ tirent bientôt de quelle in^ortance étoit pour ^ux le commerce d'une contrée abondante en létaux , sur-toat en poudre d'or , en musc , ea horax ,. et qui se trouvoit si peu distante ^leufô propres, possessions^ Ils s'attachèrent
DuThibet. * capter la faveur de plusieurs princes lamas, dont les Etats s^étendent le long de la frontière méridionale , ou s^en ^éloignent peu : démarches prévenantes, ambassades, présents; offres officieuses , tout fut employé par eux pour s'introduire au Thîbet, et y foire admettre leurs marchandises, ^ambassade de M. Georges Bogie a voit déjà précédé, en 17749 celle dont M. Tumer fut chargé en 1783, Quoique vus avec défiance par le peuple thibétain » facile à s^alarmer de la présence d'étrangers inconnus , ils furent accueillis dans les cours dc^s princes lamas. Ils s'en proroettoient une suite de succès ultérieurs , et M. Turrier ne dissimule pas les projets qu'avoit conçus le gouvernement du Bengale , dont il étoit l'agent. Le plan des Anglais , après s'être ainsi concilié la bienveillance de quelques-uns des principaux chefs lamas, étolt de pénétrer jus* qu'à Lassa , capitale du Thibet , de faire valoir auprès du dalaiMama les recommandations dont ils étoient pourvus, d*obtenir de ce prince la liberté du commerce , et celle d*établir des factoreries dans tous les lieux où elles seroient jugées nécessaires. Leurs espérances s'étendoient même plus loin : ils se flattoient qu'après qu'ils auroient formé leurs liaisons
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ETATS TRIBUTAIRES. Io3
et mérité la confiance dudalaï-lama, la faveur Du Tbibct
seule de ce pontife , chef suprême de la religion
que professe l'empereur de la Chine , sufRroit
pour leur ouvrir les portes de cet empire, et
les faire admettre jusque dans Pé-kin. <c S'il
» s'établit, dit M. Turner, une correspon-
» dance régulière entre le gouvernement du
» Bengale et les chefs du Thibet , je crois
» qu'elle deviendra la base certaine d'une cor-
» respondance avec la Chine. Oui , ce sera
i> probablement par l'entremise des Thibé-
» tains -que nous pourrons enfin arriver à
» Pé-kin (i). »
Les événements ont contrarié ces brillantes spéculations. Depuis le retour de M, Turner , l'invasion du Thibet , par les troupes du Népi^ul , jeta le trouble et l'épouvante dans cette contrée , et suspendit toutes ses relations de commerce avec le Bengale. Après que le général chinois eut battu deux fois ces brigands , et leur eut enfin accordé la paix, il établit des garnisons sur toute la frontière du Thibet , et prescrivit la plus active surveillance pour en défendre l'accès à tout étranger. Cette mesure étoit spécialement dirigée contre les Anglais. M. Turner lui-même ne dissimule pas
(i) ambassade au Thibet , tome II, page 178.
UuThibci. q^'*^* éloient devenus suspects au chef de l'armée chinoise j et qu'il \:oyoit de fort mau^ vais œil leurs liaisons politiques avec le Né-^ paul et leurs tentatives pour pénétrer dan&le 'ï'hibet. « Le commandant chinois , dit ce voya^ » geur, mécontent de voir les Anglais se » rapprocher du Népaul « les peignit , dans ses » dépêches à Pempereur, sous de& traits de^ » favorables , et ces rapports furent cause que y> la cour de la Chine vit dans les Anglais des » ennemis secrets et dangereux ; la ressema » blance qui se trou voit entre Thabillement *» et la manière de combattre des soldais Nér » pauUens, et des bataillons indiens qui sont >> au service des Anglais, contribua beaucoup » à fortifier cette opinipn (i\ ».
Le but que se propose depuis long-temps Vamhition mercantile des Anglais, e$t d'obtenir de la cour de Pé-lin un traité de com-^ merce qui leur accorde la faculté d'établir des comptoirs dans l'intérieur de l'empire, et d'elre admis dans tous ses ports. Il n'est pas vraisemblable que la Chine , toujours si cons-r tante dans sa politique , veuille déroger à se$ lois et à ses usages pour favoriser la cupidité d'une compagnie marchande d'Angleterre,
( 1 ) Ambassade au Thibet , tome II ^ page 2 19,
ÏTATS TRIBUTAIRES. lo5
que ses succès aveuglent peut-être au point de ^uXiiiUet se croire humiliée, si elle reste confondue avec le commun des nations qui fréquentent le port de Canton. Ces prétentions doivent paroître d^autant plus déplacées , quUl est certain que de tous les peuples de TEurope, le peuple anglais , a raison de ses envahissements progressif du territoire indien , est celui dont le goui^emement chinois se défie le plus, et quUl Toit avec le plus de défaveur.
Revenons aux habitants du Thibel. Ils sont , J^i^gt^içTrllî en général , doux , humains , hospitaliers » ^***'"* mais ignorants et superstitieux. Toute la nation peut se distribuer en deux parts : Pune active , laborieuse : c^est la classe du peuple. L^autre contemplative » et uniquement occupée de chants et de prières : c^est la classe des lamas. L^aisance et la^ considération sont le partage de ceux-ci ; le travail et les sueurs de Pautre le laissent toujours voisin de la pauvreté.
Chaque peuple a son mode de politesse ; Pécharpe , regardée au Thibet comme Pembléme de la bienveillance et.de Pamitié, tient un rang distingué dans le cérémonial que prescrit Purbanité thibétaine. Ëst-on admis à une audience.? rend-t-onune visite? envpie-t-on présenter ses complimens ? il est d'étiquette
DuThibet
Io6 DE LA CHINE. LIV. IV.
et de devoir , dans ces circonstances , d^ofFrir une écharpe de soie blanche. Lorsqu^un inférieur aboade Thomme en place , sonsupérieur , il lui présente l'écharpe blanche, et celui-ci » lorsqu'il le congédie , lui fait passer au cou par un de ses gens une écharpe semblable* Si deux particuliers , d'un rang égal , se rencontrent , ils changent simplement d'écharpe. Cet usage s'étend même jusqu'aux lettres. Si l'on écrit une lettre de politesse ou même d'affaires , il faut avoir soin d'enfermer une écharpe sous la même enveloppe, li'oubli peu honnête de cet accessoire suffiroit pour faire renvoyer la lettre. Ces écharpes de soie , qui se fabriquent à la Chine , sont extrêmement fines et d'une blancheur éclatante ; elles sont toujours frangées à leurs deux extrémités. Elles varient de qualité , de dimension , et même de couleur ; car on en fabrique de rouges » et dont le tissu n'a pas le même degré de finesse et de légèreté. Celles-ci sont destinées à l'usage des gens d'une classe inférieure.
On trouve consacrée au Tliibet une coutume fort extraordinaire ; elle permet aux femmes d'avoir en même temps plusieurs maris. Une femme , en effet , peut y épouser à-la-fois tous ^3 frères d'une même famille , quels que soient
leur nombre et leur inégalité d^âge. Les enfants Dnïhibei/ se partagent ; on accorde à Taîné le premier enÊmt qai voit le jour , et aux cadets ceux qui naissent ensuite. C'est à Taîné qu^appartient le droit de choisir Pépouse commune. Ces unions polyandriques ne sont pas restreintes à la classe du peuple , où Pusage en est presque général : elles ont également lieu , quoi* que plus rarement , dansdes familles d^unordre supérieur. Lorsqu^on reproche aux lamas de permettre et d'autoriser ces indécentes unions, ils s'excusent sur le petit nombre de femmes qui naissent au Thibet et en Tartarie. 11 peut être vrai que la population de ces contrées compte un plus grand nombre de garçons que de filles ; mais on ne voit pas que les Tartares s'atitorisent de cette disette pour permettre aux femmes d'épouser plusieurs hommes.
Les Thibétains ne traitent pas tous leurs morts de la même manière. Les dépouilles mortelles des houtouctou ou princes lamas sont regardées comme sacrées , et deviennent l'objet de la pieuse vénération de leurs secta-^. teurs. On embaume leurs corps avec les aro-? mates les plus précieux, et on les dépose dans de riches cercueils , qu'on place ensuite dans des chapelles funéraires, construites exprès dans
loS. DK JUA. CHINE. LIV. IV.
liuThihet, l'intérieur des monastères (i). Ces chapelles, dont rien n^égale la richesse et la magnificence, sont toujours ouvertes pour le puiblic dévot et les pèlerins , qui viennent y faire leurs prières et leurs prosternations.
Parmi les lamas du second ordre , ceux qui ont mérité d'occuper les premiers emplois , et ceux qui , pendant leur vie , se sont acquis par leur ferveur une réputation de sainteté , obtiennent aussi la distinction d'un mode particulier dé sépulture. On brûle leurs corps , et leurs cendres « soigneusement recueillies , sont renfermées dans Tintérieur de petites statues de cuivre doré , qu^on dépose parmi ceHes de tous les saints du lamisme. Ces statues , dont le nombre monte à plusieurs milliers , soat dis^ posées avec ordre sur des gradins qui s'élèvent le long des murs d'une vaste galerie. Ce sont les cryptes sacrées du Tbibet : Phonneup d'y être admis équivaut à celui de l'apothéose ou de la canonisation.
Le commun des lamas et toute la classe du peuple^ sont traités, après leur mort, avec
(i) Le prince lama de Teschou-loumbou mourut à Pë-kin en 1780; son corps , par ordre de l'empereur , fut mis dans un cercueil d'or massif, et reconduit au monastère de Tes-
moins d'apprêts et de cérémonie. Il n'est pour !>„ Thibet eux ni bûcher , ni sépulture : leurs misérables restes n'ont d'autre tombeau que l'estomac des chi€ns et des vautours , auxquels ils sont livrés. Dans le voisinage des grands monastères , des bourgs et des peuplades un peu considérables « . on fait choix d'une montagne isolée , sur le sommet de laquelle on bâtit en pierre une enceinte carrée ; au pied d^'un des murs est une ouverture suffisante pour permettre aux animaux'carnassiers de s'y introduire. Cette en- / ceinte est le cimetière public ; c^est là que les cadavres sont exposés ^ et même , dit-on, mis en pièces^ pour qu'ils soient plutôt dévorés. M. Samuel Turner décrit ainsi un de ces hideux cimetières. « J'ai vu j dit-il , à côté du mo- » nastère de Teschou-loumbou ^ l'endroit où » les Thibétains mettent ordinairement leurs » morts. C'est un charnier assez spacieux^ situé ]» à l'extrémité d'un roc qui est absolument » perpendiculaire , et entouré des autres côtés » par de hautes murailles , qu'on a \ sans doute , » construites pour épargner aux vivants le dé- » goût et l'horreur que pourroit leur causer » la vue des objets que ce lieu renferme. On » en a laissé le dessus totalement découvert , » pour que les oiseaux de proie puissent y en-
lamM du ThibeL
DuThibet ^ *^^^* Dans le fond il y a un passage ëtroît et »> bas , par où les chiens et les autres animaux 9> Yoraces y pénètrent. D^une éminence que le » roc forme à côté , s^avance une plate-forme i> qu^on a construite afin de pouvoir jeter fa- . » cilenieiit les cadavres dans le charnier. Là, » les seuls devoirs qu^on rende aux morts se » bornent à les placer de manière quHls puis- » sent être bientôt la pâture des oiseaux car- » nassiers dtxles chiens dévorants (i). »
Il n^est pas de notre plan d^entrer ici dans une longue et aride discussion sur les dogmes, mystères et cérémonies du lamisme, mélange monstrueux de Pidolâtrie indienne , du ma« nichéisme , et dé quelques pratiques du christianisme , corrompu par les Nestoriens. Nous renvoyons au savant ouvrage du P, Géorgi (2) ceux de nos lecteurs qui voudront sMnstruire plus à fond de la religion du Thibet; nous nous bornerons à quelques détails sur les lamas , qui en sont les ministres.
Le dalaï-lama est le pontife suprême de tout le lamisme ,. dont la hiérarchie se compose de différents ordres. Ceux du premier se
(1) Ambassade au Thibet, tome II, page 96.
(2) Alphabetum thibetanum. Romae , typis S. C. de Propagandâ fidei i763^iii*fol.
ETATS TRIBUTAIRES. lit
réduisent à un petit nombre et prennent les DuThîbeu titres de princes et de grands-lamas. Quoique soumis , en apparence y à leur chef pour la juridiction spirituelle , ils rivalisent avec lui de richesse et de puissance. Leurs vastes domaines forment de petits Etats indépendants , où ils commandent en souverains ; ils ont une cour , des officiers y un nombreux domestique. Ils rendent communément dans de grands monastères , mais ils n^y sont pas fixés ; ils peuvent changer de demeure , et s^établir dans les lieux dont le séjour leur est le plus agréable. Le titre le plus ambitionné par eux est celiji de houiouciou ou de Fo i^wants, qui ne meurent que pour renaître bientôt après dans de plusjeunes corps. Mais ce titre ne s^obtient que difficilement , et il faut que Popinion publique concourre à le confirmer. Ces chefs lamas ne sont point particuliers au Thibet ; la , Tartarie a aussi les siens , et mêmes ses houiouciou. Les simples lamas ne s'y réunissent point en des monastères, comme au Thibet ; ils prient en commun , mais ils vivent isolés. On leur assigne des domaines particuliers ^ qui forment des espèces de prébendes , dans lesquelles ils succèdent les uns aux autres. Le dalaï-lama ne réside pas dans la ville
112 ^E LA CttïNE.. LtV. ÎV.
Du ThîbeL ™^"^^ ^c Lassa, mais sur une montagtle voî- Adorati^ WB- sînc , appcléc Poutala , où il habite le plus w *" *'*"'*' somptueux et le plus peuplé des monastères. Il passe une grande partie de sa vie placé sur une espèce d^autel , assis sur un large et magnifique coussin , les jambes croisées. C^est là qu^il reçoit, dans une grave immobilité, les adorations,non>seulement desThibétains,mais encore d'une multitude prodigieuse d'étrangers et de pieux pèlerins , qui entreprennent ks plus longs et les plus pénibles voyages pour venir lui offrir, à deux genoux, leurs hommages, et recevoir sa bénédictionl Le grand-lama ne rend le salut à personne , il ne se découvre ni ne se lève jamais pour qui que ce soit; il voit du même œil, à ses pieds, les princes et Phomme du peuple. 11 tient à la main une baguette , au bout de laquelle est suspendu un flocon de fils de soie ; il se contente d'en toucher légèrement la tête de ses adorateurs , qui croient, dès ce moment , avoir obtenu la rémission de tous leurs péchés. Ce n'est que sur la tête des lamas d'un certain rang que le pontife daigne étendre sa main nue.
remnrd'niitp^. Après les Thibétains, lesTartares sont les
Wilne tarlâre. . *-
plus fervents adorateurs du grand-lama ; ils arrivent en foule à Poutala , et s'y rendent
lETÂTS TRIBUTAIRES. kl3 \
des climats les plus éloignés ; le sexe m^me Do^Thibet.
le plus foible n'est pa9 effrayé par les fatigues
attachées à ces longs voyages. Lorsque Tarinëe
des Ëleuthes ravageoit les terres du Thibet,
il se trouva , dans le nombre des pèlerines qui
s^étoient rendues à Lassa y une prinoesse tar^-
tare qui faisoit son séjour ordinaire au nord
de la nier Caspienne , entre Astracan ; Sarra^
toc , et la rivière Jauk. £lie étoit accompagnée
de son fils. Environnée de gensde guerre , ex->-
posée à toutes leurs. iniquités, elle crut, dans
une position aassi embarrassante , devoir re-^
courir à Tempereur de la «Chine : ce prince
lui assigna , pour sa subsistance , les revenus "
de quelques terres en Tartarie ; et, danslfi
suite , ayant obtenu pour elle la liberté du
passage par la Sibérie , il la fit reconduire par
ses propres officiers jusque dans son pays.
Cette profonde vénération , qui attire tant |;i4""ei!s« réde peuples aux pieds du dalaï4ama , est fon- ""••'*•*• dée sur la haute idée quHls ont de son pouvoir et de sa sainteté. Us sont persuadés que toute la divinité de Fo réside en lui , qm^il sait tout-, qu'il voit tout , qu'il lî| dans le fond de Jtojas les cœurs, sans qu'il ait besoin , pour être instruit , de faire des questicms pu d'ordonner des iufornuitions. Ils croient qu'il est i mmortel^
lu 8
DuThîbei
Ïl4 DE LA CHINE. LIV. IV.
et que quand il pàroit mourir ^ son âme et sa divinité ne font que changer de demeure^ ea s^établissant.dans un nouveau corps. Il ne s^agit plus alors que de découvrir le Ueu où il lui a plu.de renaître ; on a vu des princes tartares entreprendre eux-mêmes cette inaportante rediérche .; mais ils finissent toujours pair s^en rapporter à certains lamas , qui sont seuls instruits des caractères auxquels on peut reconnoître le dieu, renaissant ^ ou ,. pour mieux dire, qui savent seuls quel est Tenfant que le précédent dalaî-lama a désigné pour être son successeur.
du^dîûlhîm?'" Les habitants du Thibct ne sont pas les seuls qui puissent parvenir aux honneurs que promet la profession de lama. Outre une foule de Tartares , on voil même des Chinois qui aspirent à ce sacerdoce , et qui se rendent à JLassa dans Tespérance d^y être promus. S^ils peuvent être admis parmi les disciples du dalaïlama, dont le nombre- est fixé à deux cents, ils regardent cette* admission comme le comnlen^ement «t le gage d^une fortune brillante : c'^st parmi ces disciples qu'on choisit tous les grands -lamas. Les houtouctou même, quels que soient les signes quHb croient découvrir en eux de la présence du dieu Fo , ne sont re-
iItATS TRIBUTAIRËSé il5
connus pour tels qu^après avoir passe ufl "0^^^^^
certain temps dans récolc du dala*Mania. Dès
qu'ils sont parvenus à cette dignité , ils vivent
dans réclat et Topulence , et sont sans cesse
environnés d^une foule d^adorateurs , qui ne se
lassent point de les combler de leurs dons.
Les plus riches et les plus considérables des
Tartares lamas qui habitent le Tbibet , sont
ceux que les Chinois appellent mon-fàne.
Ils possèdent de grands domaines au nord de
la province d'Yune*^nane , entre lés belles ri^
vîères de Kine-cha ^t de You-lean. Ce fut
Ou'Sane-kouei qui , devenu mattre dé TYune-
nane , lorsque les Tartares Mantcheouic s^em-«
parèrent de la Chine , leur céda ces terres pour
les attirer dans son parti ^ et s^attacher par
eux tous les lamas du Thibet.
Les lamas ont eu beaucoup de pouvoir à la .Y/J'uchfw?"" Chine , pendant tout le temps que la famille tartare des Yueme en a occupé le tr6ne. On voit encore à Pé^kin des monuments de ce temps-là , érigés en. faveur de ces lamas. M'ais les Chinois étant redevenus les maîtres sous la dynastie des MiN^ les lamas furent chassés avec le reste des Tartares* Leur crédit s'est rétabli SOQS la famille régnante. Quoique la nation des Tartares Mantcheoax n-ait jamais
Il6 D£ LA CHINE. LIV. IV.
DuThibet. ^^ ^^ lamas, elle n'eut pas plutôt entrepris la Conquête de la Chine, que, par politique, elle les protégea ouvertement ; bientôt après , le gouvernement leur fit construire de magnifiques monastères. Cet exemple fut suivi par un grand nombre de princes , de princesses et d'autres personnes opulentes , qui s'empressèrent de leur bâtir des temples , et Pon ne doit pas s'étonner que les lamas se soient dès- lors si multipliés à la Chine : il faut même qu'ils y soient riches , puisque la plupart de ces lamas paroissent en public , revêtus d'habillé-^ ments de satin jaune et rouge , et portent les fourrures les plus rares. Ils montent tous de bons chevaux , et sont suivis d'un nombre de valets plus ou moins grand , selon le degré de leur mandarinat; car l'empereur leur permet de porter toutes les marques d'honneur attachées à la qualité de mandarin.
Les lamas du Thibet portent des vêtements moins soo^ptueux ; la plupart s'habillent d'ilne étoffe de laine à poil frisé , qui se fabiâque dans le pays et dont nous avons déjà parlé ; elle est appelée poihhu à la Chine , où Ton s'en sert pour couvrir les selles , parce qu'elle est ordinairement de durée et d'un teint solide. Le grand-lama fut vu à Lassa , en 17 17 > "vêtu
1ÎTAT& TRIBUTAIRES. II7
d*un modeste habit rouge de cette étoffe, et DuThibet portant le chapeau jaune doré.
Outre le chapeau, les lamas ont plusieurs qu?di?un*guemu^ bonnets ou tiares , qui sont les marques dis- *"**' tinctivesdes différents degrés d'honneurs auxquels ils sont parvenus. Celui de ces bonnets qui frappe le plus les yeux européens ressemble beaucoup à la mitre de nos évéques ; ils le portent en allant à cheval comme à pied y mais la fente de cette espèce de mitre leur descend directement au milieu du front. Les obligations qu'impose Fétat de lama ne sont ni légères ni en petit nombre ; mais il n'en est aucun parmi eux qui s'engage à les remplir toutes. Ils partagent et divisent le fardeau : l'un se charge de l'observation d'un tel précepte ; celui-là s'oblige d'en pratiquer un autre , et ainsi du- reste. Ils ont cependant certaines prières conmiunes , qu'ils chantent d'une manière assez agréable , et tous sont obligés de renoncer aux frivolités du siècle» de vivre dans le célibat , et de s'interdire toute espèce de négoce.
La langue qu'on, parle au Thibet diffère J:;'?^".?"*"''* entièrement de celles des Tartares , soit Moungo.us, soit Mantcbeoux; die est presque la même que ceHe des peuples appelés Si-fan ,
n8 DE LA CHINE. LIV. IV.
DttThibet çt elle OC s'en éloigne que dans Pacceptîon. de certains mots y et par des diffërences de prononciation. Oii trouTe d'assez habiles médecins au Thibet ; on y rencontre aussi quelques astronomes , qui savent calculer les mouvements des astres et prédire les éclipses ; mais les lamas y sont la plupart très-ignorants. Il est rare d'en trouver parmi eux qui entendent leurs anciens livres^ ou qui sachent même les lire. La difficulté vient de ce que les caractères de ces livres sont fort différente de ceux qu'on emploie aujourd'hui au Thibet et ' dans la Tartarie, et que la langue dans laquelle ces anciens monuments sont écrits est une langue absolument morte , dont on ne peut faire aucun usage , soit en écrivant , soit en parlant.
Le dalaï-liima est censé le seul et légitime souverain du Thibet ; mais il n'en est pas moins^ dans la dépendance absolue de la cour de Pékin , qui entretient a Lassa un commandant chinois , chargé de surveiller toutes les opé* rations du gouvernement. L'influence de cette autorité étrangère s'étend également sur tous les autres chefs lamas , qu'elle maintient dans la soumission. Le tribut que le dalaï-lama ^ comme souverain du Thibet , envoie aux em*
perears chinois , consiste ordinairement en "DJ^^rhibët
petites statues d'or et de cuivre ^ qui repré-»
sentent le dieu Fo , en odeurs y en ambre et
et corail, en quelques pierres précieuses , en
étofTes de laine et en lames d'épéeç. Les em- 1^, u^lTe du"!! . . • ' 1 1 1 •• I but payé •ttx em-
pereurs ont aussi exige du dalai-lama un cer-« pereor».
tain nombre de Vases ou petites cruches ,
pleines de Peau du Gange. Depuis les der-.
nières années du règne de Kan-hi, Tempereur
a toujours de cette eau dans son palais , et il
en porte jusque dans sts voyages.