I. DE L'AGRICULTURE AU BRÉSIL
L'agriculture, dans cette province comme dans tout le Brésil, est dans son enfance. Depuis la découverte de ce vaste empire elle n'a pas fait le moindre progrès, et n'a été l'objet d'aucun encouragement sérieux. Cependant c'est à elle que, tôt ou tard, le Brésil devra toute sa splendeur et toute sa force. Quelle plus puissante mine de richesses peut-on désirer que la prodigieuse fertilité de ce sol si favorisé, où tous les éléments nécessaires semblent concourir à l'envi à la reproduction ! Au Brésil, comme dans tous nos pays d'Europe si civilisés , l'agriculture n'est en honneur que dans les livres ou dans les discours ; et, sauf quelques grandes exploitations, appelées FazendaS; où l'on cultive le sucre , le café , le coton et quelques autres productions , ou bien où l'on s'occupe de l'élève des bestiaux, cette branche de la richesse publique , Ta plus importante de toutes , est abandonnée à des gens pauvres , qui , faute de communications avec les marchés où ils pourraient écouler leurs produits , sont quelquefois obligés de les consommer eux-mêmes.
Une des principales causes de l'état stationnaire dans lequel se trouve l'agriculture au Brésil, est incontestablement cette éblouissante loterie qu'on appelle une mine d'or. Cette fièvre des Portugais dont la plupart se transportaient au Brésil, non pas pour y fonder des établissements durables, mais avec un esprit de retour, et à la
recherche de quelque heureux lot dans le lavage de ces mines, qu'on leur disait tellement riches que, lorsqu'on arrachait une touffe d'herbes et qu'on en secouait les racines, il en tombait autant de poudre d'or que de sable : ceux-ci donc, au lieu d'employer leurs ressources et leur activité' à la culture des terres, dont les fruits et les moissons se renouvellent sans cesse, tandis que l'or, une fois enlevé, ne reparaît plus, bouleversèrent d immenses étendues de terrain, les dépouillèrent par le lavage de leur humus, et les enlevèrent pour bien des siècles à l'agriculture. Ainsi établi au milieu d'un pays fertile, où des forêts séculaires fécondent par leur détritus, depuis tant d'années, une terre qui ne demandait qu'à produire; le mineur, en détruisant la fertilité du sol, se trouva bientôt forcé d'aller chercher au loin une nourriture que son domaine ne pouvait plus lui fournir ; et comme jusqu'alors le transport de ses richesses fort peu pondérables, comparativement à leur valeur, n'avait nécessité que de misérables sentiers, il se trouvait obligé d'ouvrir des routes nouvelles, lorsqu'à force de luxe et de prodigalité, il avait à peu près dépensé tout le produit de son exploitation. Le mineur, de sa nature, a foi dans sa fortune, et il croit, lorsqu'il tombe sur une bonne veine, qu'il n'en verra jamais la fin. Ainsi, non-seulement Fémigrant portugais dépouillait le sol qui devait le nourrir, mais encore il arrachait à l'agriculture les bras qui étaient nécessaire, à son exploitation ; et aussitôt que l'or qu'il tirait de sa terre ne pouvait plus suffire aux nouveaux besoins qu'il s'était créés, il se transportait ailleurs, et exerçait les mêmes ravages. Le défaut de voies de communication ne se faisant pas vivement sentir pour le transport de l'or, on ne s'occupa nullement d'en construire, et, à part la nourriture des nègres nécessaires à l'exploitation de la mine, à laquelle il fallait bien songer, qu'avait-on besoin de cultiver
la terre, et d'arracher à l'exploitation principale (le lavage de l'or) , des bras dont on avait toujours un si grand besoin?
A cette fièvre qu'ont toujours eue les Portugais et les Brésiliens pour les exploitations hasardeuses des mines d'or, fièvre qui date de la fin du dix-septième siècle, est venue s'adjoindre, bien malheureusement pour l'agriculture, en 1729, celle de l'exploitation diamantine qui, non-seulement réclamait un grand nombre de bras (plus de trois mille noirs quelquefois), mais qui encore bouleversait une grande étendue de terres que, par le lavage, elle arrachait pour jamais à la culture. Ici, comme pour les mines d'or, la construction des routes était trop secondaire pour qu'on pût s'en occuper. — C'est en partie à ces deux exploitations qui, dans l'esprit des Brésiliens, représentaient le necplus ultrà de la richesse d'un pays , que cette terre , à laquelle la nature a prodigué toutes ses faveurs , doit d'être restée dans l'état stationnaire où elle se trouve. Privée de toute voie de communication, l'agriculture ne pouvait y prospérer. Aussi, le Brésil, qui non-seulement pourrait se passer de tous les pays du monde, mais encore fournir aux autres l'excédant de ses productions, se trouve-t-il tributaire de l'étranger pour beaucoup d'objets de première nécessité, parmi lesquels on ne sera pas peu surpris de voir tout le pain que mangent ses habitants.
Une autre cause du peu de progrès qu'a fait l'agriculture de ce beau pays, gît dans le système de culture qu'ont adopté les Brésiliens ; système qui est fondé sur l'incendie des forêts. Les Brésiliens ne peuvent concevoir qu'il puisse y avoir de culture là où il n'y a point de forêts.
Nous ne pensons pas qu'il y ait actuellement une seule charrue d'employée à l'exploitation des 250,000 lieues carrées qui forment la superficie de cet immense empire ; et c'est tout au plus si quelque
AGRICULTURE, ETC
riche propriétaire ou quelque étranger fait usage des engrais. Encore cela se borne-t-il alors à un champ de peu détendue, tel qu'un jardin ou autre enclos aux abords ou dans l'intérieur des villes.
En général, au Brésil on ne défriche pas les terres ; on ne les met qu'en culture. Pour cela on choisit une portion de la forêt dont on préjuge la fertilité, d'après les essences qui y croissent en plus grande abondance; alors, après la saison des pluies, on y envoie quelques esclaves qui coupent , à hauteur d'appui , les bambous , les lianes, les broussailles, la basse et la moyenne futaie, sans toucher aux plus gros arbres ni à ceux dont la dureté offre le plus de résistance ; on laisse sécher ce pêle-mêle pendant quelque temps, et on y met le feu, un mois avant que les pluies recommencent. Cette opération terminée, le champ à ensemencer se présente sous l'aspect le plus triste. Sur la terre, à moitié recouverte de cendres et dë charbons, se trouvent gisants les grosses branches et les troncs à demi consumés par les flammes : çà et là s'élèvent dans les airs les arbres , qu'on a laissés sur pied ; les feuilles , les lianes et les menus branchages dévorés par les flammes, les font apparaître comme autant de potences noircies par le temps , pendant que le pied de ceux qui ont été coupés , et dans lesquels la vie n'a pu s'éteindre, sont à peine carbonisés. A côté de ce champ de destruction on aperçoit de toutes parts la vigoureuse végétation des forêts brésiliennes , et le contraste est si pénible que , malgré soi , on éprouve un serrement de cœur dont on ne peut se rendre compte, car la forêt vierge est excessivement monotone , malgré la prodigieuse variété de sa végétation et malgré la magnificence de ses beautés. C'est dans ce champ de dévastation que l'agriculteur brésilien fait sa plantation, et c'est au milieu de ces troncs renversés ou
debout, sur cette terre couverte de cendres, que, de mètre en mètre, il fait un trou dans lequel il jette quelques graines de maïs , puis il les referme avec le pied, et tout est termine'. Si la terre est fertile et si l'incendie s'est bien propage', il n'aura même aucun sarclage à faire. Dans le cas contraire , il aura à couper les rejets qui repoussent , et à de'truire toute ve'ge'tation e'trangère à sa plantation, en creusant la terre à la houe, à cinq ou six centimètres de profondeur. Au bout de quatre mois, le maïs est féconde'; alors le cultivateur brésilien est dans l'habitude de planter des haricots entre les tiges de cette gramine'e \ il sarcle de nouveau son champ, et deux mois après il fait sa récolte. Le temps qui s écoule entre les semailles et la récolte dépend de la saison , de la fertilité de la terre , de la latitude, de la hauteur au-dessus du niveau de la mer, et de l'exposition du sol. Nous nous sommes arrête' à la moyenne entre toutes les époques qui ont été observées.
Lorsque le maïs est semé dans un sol très-fertile, il peut donner jusqu'à quatre cents pour un ; dans un champ d'une fertilité ordinaire, on compte sur deux cents pour un, et sur un terrain ingrat, on récolte encore quatre-vingts pour un. Alors, dans les mêmes circonstances et en même temps, les haricots rendent, dans le premier cas, soixante pour un ; dans le second cas, quarante pour un, et dans le dernier cas, trente pour un. Ainsi, après l'incendie d'une forêt vierge, le cultivateur brésilien, dont tous les instruments aratoires se bornent à une serpe, une hache et une houe (nous ne comptons pas le bâton avec lequel il fait les trous pour sa plantation), récolte, la première année, de cent dix à quatre cent soixante pour un, et avec un résultat aussi énorme, il n'est pas surprenant qu'il ne cherche pas à en obtenir davantage et qu'il n'adopte pas des méthodes perfectionnées qui, dans sa manière de voir, lui donne-
AGRICULTURE, ETC
raient plus de travail; car l'abatage de la foret, quoique trèspénible, n'est compte' pour rien par lui. D'un autre côté, telle est la beauté et la douceur du climat du Brésil, que l'homme dans les champs n'y sent presque pas de besoins et que tout le pousse à la paresse.
Mais si la première récolte après l'incendie donne un résultat aussi merveilleux, il n'en est pas de même de la seconde; celle-ci dépasse rarement cent cinquante pour un, et dans l'esprit des Brésiliens, une terre qui ne donne qu'un résultat pareil, doit être mise en jachère. Aussi, après la seconde récolte la laissent-ils reposer, et on y voit bientôt pousser des arbres grêles et d'essences complètement différentes de ceux qui y existaient primitivement. Au bout de six à sept ans, on les coupe de nouveau, on les brûle, on plante, et la nouvelle récolte ne dépasse plus cent cinquante pour un. Après cette seule récoite, on laisse de nouveau ia terre en jachère ; de nouvelles essences y croissent encore, on brûle après six à sept ans, on sème de nouveau, les récoltes diminuent toujours, les taillis qui se succèdent deviennent de plus en plus rabougris, et après un petit nombre de récoltes, le taillis (capoeira) est envahi par une très-grande fougère du genre pteris, et à cette cryptogame succède bientôt une graminée visqueuse, grisâtre et fétide, le capim gordura, ou herbe à la graisse, impropre même à la nourriture des bestiaux dont, tout en les engraissant, elle affaiblit les forces. Dès lors, l'agriculteur brésilien déclare la terre perdue pour toujours ; mais pendant que son premier champ se trouve en jachère, l'agriculteur brésilien ne reste pas oisif. Cinq années s écoulent après les deux premières années qui suivent l'incendie, sans qu'il puisse ensemencer. Alors il a recours à une autre portion de la forêt, sur laquelle il opère comme sur la précédente \ de sorte qu'au bout
de huit ans. il se trouve qu'il a détruit quatre fois autant de foret qu'il en avait réellement besoin ; au bout de dix-sept ans . sept fois autant, et au bout d'un demi-siècle, cette superficie, au lieu d'être à jamais acquise à l'agriculteur, se trouve, dans son opinion, perdue pour jamais.
Il n'est pas nécessaire de faire ressortir les conséquences désastreuses d'un semblable système d'agriculture. Elles sont, sans doute, effrayantes pour l'avenir du Brésil; mais elles ne sont pas sans remède, et, avant de nous livrer à des considérations générales, examinons un autre fait grave qui résulte de ce mode d'exploitation.
Nous venons de voir que le Brésilien, au bout d'un certain temps, détruit sept fois autant de forêts quil est réellement nécessaire. La conséquence naturelle de cette imprévoyance est la destruction inutile des plus belles forêts du monde ; de prime abord le mal paraît être de peu d'importance dans un pays qui peut-être possède encore cent mille lieues de forêts vierges, et on est fondé à croire qu'elles ne seront pas de sitôt épuisées ; mais par ces incendies continuels, les forêts sont reléguées à une telle distance dans 1 intérieur, qu elles y deviennent inexploitables. Déjà dans la province de Minas Geraes la rareté du bois se fait si vivement sentir dans plusieurs localités qui naguère encore se trouvaient au milieu de forêts vierges, que le prix en est bien plus élevé qu'eu Europe ; et des mines de fer de la plus grande richesse, qui n'ont que quinze sur cent de matières hétérogènes, sont abandonnées faute de combustible. A peine trouve-t-on dans quelques endroits le bois nécessaire au boisage des galeries des quelques mines d'or qui ne s'exploitent pas à ciel ouvert.
Dans la province de Rio-Janeiro. la destruction des forets a eu
AGRICULTURE, ETC
des suites encore plus funestes ; non-seulement le bois à brûler, mais, chose inouïe, le bois de construction y est déjà si rare, que c'est du nord de l'Europe qu'on y expédie une grande partie de celui qu'on y emploie aujourd'hui. Encore si là se bornaient les mauvais résultats de l'imprévoyance du cultivateur brésilien, et si on n'avait à regretter que les arbres les plus précieux qu'il abat tous les jours sans utilité, ou la disparition des espèces utiles aux arts ou à la médecine; mais la dispersion des familles à des distances tellement considérables que ni le gouvernement ni les particuliers ne peuvent songer à établir des communications entre elles, et encore bien moins à les entretenir, est, de toutes les conséquences désastreuses, celle qui oppose le plus d'obstacles à la marche de la civilisation brésilienne. A l'appui de notre opinion personnelle, quil nous soit permis d'extraire ici un passage du consciencieux et intéressant travail de M. Auguste de Sainte-Hilaire , sur le Brésil :
« Dans une ignorance facile à concevoir, écrivait, il y a vingt « ans, ce savant naturaliste, quand on connaît les rapports du gou- « vernement portugais avec ses colonies, le ministère lui-même qui « devait s'opposer de tous ses efforts à la destruction des bois, a « aussi contribué à l'accélérer. Les plus belles forêts existaient « encore intactes sur les frontières de la province, qui sont habitées « par les Indiens sauvages . A l'arrivée du roi à Rio de Janeiro , le comte « de Linhares fit rendre un décret qui exemptait d'impôts, pendant « dix ans, les colons qui iraient s'établir au milieu de ces bois. Une « telle loi pouvait sans doute être utile, si elle avait été rendue en « faveur des colons étrangers qui auraient augmenté la population, « et enseigné un mode de culture plus raisonnable ;; mais elle ne « devait pas être faite pour inviter les Brésiliens eux-mêmes, qui
« ont déjà détruit tant de bois, à aller détruire ceux qui restent « encore.
« Les chances aventureuses de la recherche de l'or et des pierreci ries ont exalté chez les mineiros cet esprit d'inquiétude naturel à a tous les hommes ; comme les joueurs, il saisissent la moindre « lueur d'espérance, et sont toujours prêts à sacrifier ce qu'il y a de « plus réel aux chimères de leur imagination.
« Bien des mineiros, abandonnant les lieux qui les ont vus naître, « ont, plusieurs fois, transporté çà et là leur famille, leur fortune « et leurs esclaves; et au seul récit que je faisais à un propriétaire « des environs de Villa Rica de la fertilité des rives du Jiquitin- « houha, je l'ai vu disposé à quitter l'habitation où il avait reçu « le jour, à traverser un pays immense et à s'enfoncer dans les forêts « peuplées par les Botocoudos.
« On sent avec quel empressement des hommes animés d'un tel « esprit ont dû saisir l'appât qui leur était offert par le gouverne- « ment lui-même. On s'éloigne du centre delà province; des vil- « lages jadis florissants sont abandonnés, et l'on se précipite vers (( les frontières. La destruction des bois n'est pas le seul résultat « fâcheux d'un tel système. Une faible population, en se dissémi- « nant sur une immense étendue, devient plus difficile à conduire : « vivant à de grandes distances les uns des autres, les cultivateurs « perdent peu à peu les idées qu'inspire la civilisation, le criminel « échappe plus aisément à la rigueur des lois, l'État doit avoir plus « de peine à recevoir ses deniers; et, en cas de besoin, le pays « ne pourrait, qu'après un long espace de temps, réunir tous ses « défenseurs.
« Un changement dans le système d'agriculture admis jusqu'à < ce jour remédierait a tant de maux. Que les mineiros adoptent
AGRICULTURE, ETC
« l'usage de la charrue et des engrais, ils n'auront plus besoin de « détruire leurs bois, et ces terres qu'ils disent être perdues sans « retour, leur donneront, tous les ans, d'abondantes récoltes; « le fds mourra près des lieux où reposent les cendres de ses « pères, et la population ne s'étendra plus qu'à mesure qu'elle « s'augmentera. »
Tel est le passage remarquable du V oyage au Brésil, par M. de Saint-Hilaire, et ce qui était vrai en J817, l est encore aujourd hui ; les hommes et quelques institutions y ont changé ; mais les mœurs et les préjugés se sont peu modifiés.
Après ces considérations générales sur l'état de l'agriculture au Brésil, il nous reste à examiner les branches particulières de cette exploitation.