SITUATION FINANCIÈRE DU BRÉSIL SOUS JEAN VI, RÉGENT ET ROI
Jean VI était arrivé au Brésil avec une cour splendide dont le faste extravagant devait dévorer les abondantes ressources du pays, et le précipiter dans une série de désastres dont aujourd'hui encore il subit les tristes conséquences.
Nous avons vu qu'à peine débarqué, il ouvrit les ports du Brésil à toutes les nations alliées de la couronne de Portugal. Or, avec lui s'introduisirent de nouveaux et nombreux besoins, et comme le produit des mines avait diminué considérablement, on fut obligé, pour satisfaire aux exigences et au luxe de la cour, d'échanger contre les nouvelles importations de produits étrangers qu'ils nécessitaient, tout l'or qui existait au Brésil. Il en résulta que ce métal devenant de plus en plus rare, le change qui avait atteint le pair de francs 7,07 pour mille reis, s'éleva un instant, en 1813, à francs 10,30. Mais ce fonds de réserve s'épuisa d'autant plus vite, que beaucoup de Brésiliens, naturellement enclins à la magnificence, abandonnèrent leurs exploitations agricoles et minérales pour se rapprocher de la cour.
Après avoir épuisé cette ressource, il fallut songer à d'autres moyens, et parmi tous ceux à prendre, on choisit le plus mauvais ; on eut recours à l'altération des monnaies.
Sur des piastres d'Espagne dont la valeur intrinsèque n'était que de 773 reis, on frappa un coin de 960 reis. Le produit net de cette spoliations'élevaitdonc à M pour cent, et tant que l'émission de cette fausse monnaie ne dépassa pas les besoins de la circulation et des échanges, on put se livrer impunément à cette honteuse spéculation; il n'y avait pas de dette, partant pas d'intérêt à payer au dehors.
Le peuple n était encore affranchi qua moitié' du joug qui jusqu'alors avait pesé' sur lui, et il e'tait facile de prévoir qu'il supporterait d'abord avec indifférence cette altération dont il ne pouvait comprendre toute la gravité. On paya donc en piastres de 960 reis qui n'en valaient réellement que 775, ce qu'auparavant on avait payé au pair avec des joanis (demi-doublons en or de 6,400 reis). Mais une fois lancé dans cette voie, il est difficile de s'arrêter. L'expédient avait réussi; on l'avait trouvé facile. A une première émission en succéda une deuxième , une troisième , puis une quatrième , jusqu'à ce que la quantité émise excéda enfin de beaucoup les besoins du commerce de détail. Alors le marchand, pour se débarrasser de ce qu'il avait reçu en trop, voulut s'en servir pour payer le négociant qui, ne pouvant avec cette monnaie ainsi altérée se procurer les traites nécessaires pour opérer ses remises, ne l'acceptait qu'à un taux inférieur à celui que portait le coin; lequel taux était réglé d'après le prix de l'or en barre ou monnayé qui, considéré comme marchandise, allait toujours en haussant en proportion avec l'émission du numéraire falsifié.
L'argent monnayé ou, ce qui était la même chose, les piastres frappées à 960 reis, subirent une dépréciation et se substituèrent ainsi à l'or pour régulariser le change, qui ne tarda pas à tomber au-dessous du pair.
Le montant de cette fausse monnaie mise en circulation, y compris une assez forte quantité fabriquée à l'étranger et qui paraît avoir été introduite en fraude, s'éleva, dit-on, à la somme énorme de fr. 417,600,000, avant que le peuple commençât à murmurer.
Alors on vit que cette ressource était usée, et on se tourna d'un autre côté. On retira les monnaies de la circulation, et on les rem-
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plaça par le papier-monnaie, léguant à la postérité' le soin de le solder. Ce moyen ne valait guère mieux, car il consistait à substituer à l'altération la plus scandaleuse et au trafic le plus honteux, une soustraction complète. On donna tête baissée dans le gouffre! Mais après tout, qu'importait aux courtisans portugais l'avenir du Brésil? Ne se considérant que comme des oiseaux de passage, ils prévoyaient déjà que le pays devait leur échapper, et prenaient fort peu de soucis des embarras où ils allaient le précipiter, et de la désaffection du peuple qui devait devenir le juste châtiment de leurs dilapidations.
Pour atteindre le nouveau but qu'on s'était proposé, on établit à Rio de Janeiro une banque dont le faible capital fut formé par souscription. D'abord on eut de la peine à réunir des souscripteurs en nombre suffisant. La confiance était perdue: mais on usa de tant et de si puissantes séductions, parmi lesquelles une nombreuse promotion dans les ordres de chevalerie, qu'on parvint enfin à rassembler le capital nécessaire pour commencer les opérations. Malheureusement pour le nouvel établissement, par un article de ses statuts, la faculté était réservée au gouvernement de tirer sur lui pour telle somme qu'il jugerait convenable, et celui-ci ne se fît pas faute d'en user, à tel point qu'en 1821 il se trouva débiteur de la banque de près de 83,350,000 fr., calculés au change moyen de cette année, de fr. 5,49 pour 1$000, qu'en dernière analyse il devait au public, puisque le montant des billets mis en circulation par la banque dépassait de plus de dix fois celui de son capital originairement déposé en matières métalliques. Et, chose inouïe peut-être dans l'histoire des banques, tel avait été le rapide accroissement des transactions commerciales, aussi bien que des productions agricoles depuis peu d'années: tel avait été le besoin de nouveaux
moyens d'échange en l'absence de tout numéraire (car les mines avaient presque cessé de produire, l'or monnayé avait disparu, et les piastres étaient dépréciées et en partie retirées de la circulation), que pas un détenteur de ces billets ne songea à en demander le remboursement.
Les combinaisons les plus heureuses, dès qu'elles sont poussées outre mesure, tournent en abus et finissent par entraîner avec elles les conséquences les plus funestes. Ainsi, le premier papier-monnaie du Brésil, après avoir été en aide au commerce de ce pays qui était en voie de prospérité, en devint un fléau. Dès que l'émission de cette valeur eut dépassé les besoins , l'équilibre fut rompu , et comme le dépôt de la banque n'équivalait pas au dixième du capital en circulation, on se vit bientôt obligé de donner un cours forcé à son papier, qui, dès lors, devint le régulateur du change, et l'est resté depuis 1819 jusqu'à ce jour.
Il paraît que les bénéfices énormes réalisés de cette manière ne suffisaient pas encore pour satisfaire l'avidité de l'hydre aux cent têtes de la cour de Portugal; car, vers la même époque, le trésor de Rio se mit à fournir, par anticipation, des traites sur les provinces du Nord , avec des ordres secrets aux gouverneurs d'y faire face à quelque prix que ce fût. Or, il advint que les présidents de la province et du trésor de Pernambuco, ne sachant comment s'y prendre pour faire honneur à ces traites, et remplir les instructions confidentielles qu'ils avaient reçues , avisèrent de provoquer une réunion des principaux négociants, dans laquelle on résolut de faire rentrer tout le cuivre en circulation dans la province, pour l'émettre de nouveau après lui avoir donné un autre coin au double de sa valeur déjà altérée. Cette ignoble spoliation procura la somme demandée, et on se sauva de la difficulté- du moment: mais à quel
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prix? En moins de six mois tout le cuivre du Bre'sil apparut à Pernambuco, dûment frappe' au nouveau coin qui en doublait la* valeur. Le désordre financier fut au comble, et le commerce et la province furent ruinés. L'afïïuence de la monnaie de cuivre de toutes les provinces du royaume vers celle de Pernambuco, qui donnait un béneTice net de 90 pour cent, et dont les Américains du Nord paraissent setre rendus les coupables intermédiaires, amena une grande rareté' de billon dans les autres localite's, que les financiers de cette époque exploitèrent avec une rare sagacité'. Ils achetèrent tout le cuivre en feuille qu'ils purent trouver, en firent venir d'Europe, et la livre de cuivre qui coûtait 400 reis, transforme'e en nouvelle monnaie de billon, leur rapportait 1 ,280 reis. Ils envoyèrent ensuite la plus grande partie de ce nouveau coin aux provinces qui, déjà depuis quelque temps , en ressentaient le plus grand besoin comme moyen d'échange, et en reçurent la contre-valeur en or ou argent monnayé, ce qui, sur les billets de banque, donnait une nouvelle prime de 15 à 20 pour cent.
On tremble à l'idée de ce qui aurait pu arriver à la suite d'un système financier aussi désastreux qu'immoral. Mais heureusement les événements survenus en Portugal nécessitèrent le départ de Jean VI, et avec lui disparurent, en 1821, ses courtisans qui, pour dernière preuve de leur sollicitude pour un pays qu'ils avaient si indignement sacrifie, enlevèrent le trésor, le capital de la banque, les fonds de plusieurs établissements de bienfaisance et, du musée, dit-on, tout ce qui valait la peine d'être emporté.