‹ De la colonisation chez les peuples modernes (volume 5)Chapitre 36 sur 131 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L» eolonlBatloH alleaouttde.

L*Àlleznagne entre dans la carrière coloniale quand la zone tempérée n*est plus vacante. — Elle peut difflcilement avoir une importante colonie de peuplement.

Idées du Conseil économique de TEmpire en 1881. — Les embryons divers des colonies allemandes en Afrique. ^ Prétention de M. de Bismarck de ne faire que de la colopisation libre et commerciale. — Impossibilité de s'en tenir à cette méthode en Afrique. — Le rôle des compagnies de capitaux.

Nécessité de gouverner TAfrique pour la civiliser.

Le traité de délimitation de 1890 entre la Grande-Bretagne et TAUemagne.

Les surfaces dévolues et reconnues à l'Empire germanique en Afrique. — Les prétentions des c coloniaux » — Les conceptions de Texplorateur allemand Gerhard Rohlfà.

Le Damaraland et le Namaqualand pourraient seuls à la rigueur devenir une colonie de peuplement.

C'est à la colonisation que s*applique surtout la fable du Lièvre et de la Tortue. Il sert peu de courir, il faut partir à temps. Les Allemands et les Italiens en font aujourd'hui l'expérience. Il est vrai qu'il ne dépendit pas d'eux d'entrer plus tôt dans la carrière : ils n'étaient pas constitués.

Aujourd'hui ils brûlent de réparer le temps perdu ; mais le monde habitable et directement cultivable par les Européens n'est plus vacant. Il ne reste quasi plus rien à llieure présente ; il y a quelques années il restait quelques terres tropicales en Océanie et la majeure partie de l'Afrique, contrée dont Tavenir seul dira ce qu'elle vaut réellement; en tout cas elle vaut beaucoup moins que TEurope, l'Amérique, le sud et l'est de l'Asie. Un jour le démantèlement de l'Empire Ottoman pourra procurer en Asie et dans le nord de l'Afrique quelques nouveaux territoires aux Européens.

En ce qui concerne la colonisation allemande, nous ne saurions mieux faire, d'abord, que de reproduire les passages qui ont paru dans la deuxième (1882) puis dans la troisième (1885) édition de cet ouvrage. On y trouvera notés au moment même les tâtonnements et les aspirations de la pensée germanique en cette matière, ainsi que nos propres conjectures qui se sont en partie réalisées depuis. Nous y joindrons ensuite des réflexions sur les faits récents et la situation présente de la colonisation allemande.

Nous nous exprimions ainsi, en rappelant qu'il est regrettable que les Scandinaves n'aient pas de colonies à eux.

« Il en est de même pour l'Allemagne ; c'est un malheur pour l'avenir du monde que les 150 ou 200,000 Allemands qui quitteni

COLONIES d'exploitation. — GOLOiNIES ALLEMANDES. 305

chaque année leur pays aillent se perdre dans les 50 millions de population anglo-saxonne des Etats-Unis. Ce sera ainsi une cause de diminution de Tinfluence légitime de TAllemagne. Nous autres, Français, dira-t-on, n'avons pas à la regretter. Cela est vrai, mais si Ton se place au point de vue cosmopolite, on doit désirer que chacune des principales nations du vieux monde ait en quelque sorte une ûlle émancipée dans le nouveau.

« Depuis leurs grands succès en 1866 et 1870, les Allemands ont acquis le sentiment plus vif de leur nationalité, et ils ont eu quelque repentir de ne s'être pas procuré des colonies en temps opportun. 11 est vrai qulls colonisent l'Europe, par voie d'infiltration ; ils s'insinuent en Hongrie, en Pologne, dans le Banat, en Roumanie, en Turquie et ils formeront dans un siècle une agglomération de 150 millions d'habitants au cœur de notre continent. On leur prête même ridée d'absorber par le même procédé lent, mais sûr, la Syrie où ils ont pour avant garde des essaims juifs parlant leur langue. Mais ce mouvement de conquête insidieuse et latente, préparant de loin une conquête réelle et officielle,n*eût été en rien gêné par la possession d'une colonie dans un pays neuf où TAllemagne aurait déversé la plus grande partie de l'énorme émigration qui la quitte par voie de mer pour se rendre en Amérique ou en Australie.

« Dans ces dernières années, les Allemands ont montré bien des velléités de coloniser. Malheureusement pour eux, ils entrent un peu tard dans la voie ; presque tout le globe est pris. La plupart des contrées encore sans habitants ne sont pas des contrées sans maîtres. Sur presque toutes les îles et sur tous les continents flotte le drapeau d'une puissance européenne. Avec des desseins nets et précis, la décision qu'ils montrent quand ils ont une idée claire, les Allemands auraient peut-être pu encore se tailler leur part dans les contrées nouvelles. Seulement, ils ont, en matière de colonisation, des idées confuses.

« Ils attachaient,il y a quelques années,une grande importance à la possession des îles Samoa, qui ne sont que des récifs, une diminution de la Nouvelle-Calédonie. Ces postes pourraient leur être utiles comme points de relâche, mais ce ne sont pas là des colonies véritables. On sait qu'après la chute dune grande maison de banque, de commission et d'armement de Hambourg, la maison Godefroy, le gouvernement crut devoir relever cette entreprise des îles Samoa en venant à son aide par des prêts ou des subventions.

« Le tardif amour des Allemands pour la colonisation s'est fait Jour dans les discussions du Conseil économique de l'Empire au cours de l'année 1881 . Ce Conseil, que créa M. de Bismarck pour s*en faire un soutien dans sa politique économique autoritaire,

protectionniste et centraliste, émettait le vœu que 125 millions fussent consacrés en dix ans à acquérir des terres vacantes pour y fonder des colonies. Mais c est ici qu'apparaît la confusion des idées. On a vu, dans le courant de cet ouvrage, qu'il y a, en dehors des simples comptoirs de commerce, deux classes très distinctes de colonies : les colonies d'exploitation ou de plantations et les colonies de peuplement. Les premières conviennent principalement aux peuples qui ont de grands capitaux, comme l'Angleterre et la France; les autres sont plutôt faites pour les peuples qui ont une très grosse émigration, comme l'Irlande, l'Allemagne, ritalie.

« Ce que devrait rechercher la grande nation germanique, c'est donc une colonie dépeuplement. L'Australie lui eût convenu à merveille; mieux encore la Nouvelle-Zélande; la Nouvelle-Guinée pourrait aussi peut-être faire son affaire, quoique le climat en soit un peu tropical, dans une grande partie, du moins. Peut-être dans le sud de l'Afrique, aux abords des possessions anglaises et portugaises, l'Allemagne eût-elle pu aussi se faire une part. Au lieu de proposer l'acquisition d'une colonie de peuplement, le Conseil économique de l'Empire n'avait en vue, dans sa session de 1881 , que lescolonies de plantations ou d'exploitation. Ce sont des fermes et des jardins d'outre-mer qu'il voudrait que la nation allemande posséd&t. L'Allemagne, dit-il, est obligée de payer 1,250 millions par an pour acheter « du blé, du tabac, des fruits du sud, du thé, du café, du riz, des épices, des matières tinctoriales, du coton, de la laine, de la soie, du bétail, des bois », et il lui plairait de supprimer ce tribut en devenant elle-même productrice au loin de toutes ces denrées dont elle abesoinet qu'elle achète. Ce n'est pas là le vrai point de vue. Si l'on ne parlait encore que du blé, du bétail, de la laine, des bois, on pourrait croire que le Conseil économique de l'Empire attache surtout de l'importance à la direction de l'émigration allemande sur des contrées où elle garderait sa nationalité, à la fondation, en un mot, de solides sociétés allemandes dans les contrées nouvelles. Mais non, en parlant du thé, du café, des épices, des matières tinctoriales, du coton, de la soie et du tribut que l'Allemagne paye pour ces denrées, le Conseil économique de l'Empire semble être encore sous les illusions du vieux système mercantile et colonial. Une colonie de plantations ou d'exploitation absorbe nécessairement des capitaux, et l'Allemagne, quoiqu'elle ne soit pas aussi pauvre qu'on veut bien le croire, n'a pas actuellement des capitaux en surabondance. Ce qu'elle a en excès, ce sont des bras, et, pour occuper ces bras, pour les attirer, pour les retenir, ce ne sont pas des colonies de plantations ou d'exploitation qui conviennent» ce sont les colonies

COLONIES d'exploitation. — COLONIES ALLEMANDES. 307

de peuplement. Faute d'avoir fait cette distinction, il est probable que les efforts des Allemands, en fait de colonisation, échoueront.

«Les passages qui précèdent sont la reproduction textuelle delà deuxième édition de cet ouvrage. Depuis lors, dans les années 1883 et 1884, les ambitions coloniales germaniques ont pris plus de précision et de cohésion; en même temps, M. de Bismarck, suivant sa méthode inflexible, a joint les faits aux pensées. Trois points très différents de l'Afrique ont été placés sous le protectorat allemand ; au sud, près du Cap, et malgré la mauvaise humeur britannique, le poste d'Angra-Pequena et une bande de côtes d'environ 1,300 kilomètres; sur la côte orientale d'Afrique, une certaine étendue de côtes, que Ton dit fiévreuses, au sud de Zanzibar; puis, au milieu de la côte occidentale d'Afrique, une série de stations diverses qui se répartissent en deux groupes :

« La côte des Esclaves, qui comprend le premier groupe, s'étend sur une longueur d'une centaine de lieues à l'ouest du saillant constitué par l'embouchure du Niger. La direction générale est celle de l'Ouest à l'Est. C'est sur cette côte des Esclaves que se trouvent les colonies anglaises de Bénin et de Lagos, ainsi que Porto-Nuovo, récemment occupé par les Français. Les établissements de l'Allemagne sont ici des points isolés entremêlés avec d'autres colonies européennes.

« Le golfe de Biafra, où se forme le second groupe des colonies allemandes de cette région, est situé de l'autre coté de l'embouchure du Niger. La baie des Cameroons forme, en quelque sorte, la pointe de ce golfe ; sa possession et celle du territoire environnant et des petites lies voisines pourront assurer aux Allemands la prééminence dans cette contrée.

« Ce que deviendront ces établissements, il est difficile de le dire. On affirme qu'Angra-Pequena est une solitude aride et sans ressources, que la côte au-dessous de Zanzibar est inhabitable ; on disait de même, il y a un siècle, de Botany-Bay, Pour qui connaît la ténacité germanique, il parait certain qu'avant vingt ans l'Ailemagne aura autre chose sur la côte d'Afrique que de simples stations. L'esprit public, chez nos voisins, devient chaque jour plus favorable à la colonisation : des Sociétés se forment, une agitation se répand, et c'est un fait curieux de voir ce grand empire revendiquer une partie de cette Afrique que les voyageurs allemands ont tant contribué à révéler à l'Europe.' Avec une singulière habileté, en môme temps, par la conférence de Berlin, qui a proclamé la liberté du commerce sur le Niger et le Congo et par son traité avec cet État nouveau, d'une forme jusque-là inconnue et sans précédent, l'Association internationale du Congo, M. de Bismarck

semble vouloir réserver dans ces régions à ses compatriotes la faculté d'exploiter à leur proût les colonies d'autrui.

« En même temps, ce q«i a peut-élre plus d'importance, le grand chancelier de l'Empire a suivi le conseil que nous donnions à ritalie, dans une précédente édition de cet ouvrage, de s'emparer, siùon de la Nouvelle-Guinée en entier, du moins d'une notable partie de tette grande lie.

« Quant aux colonies de l'Allemagne sur la côte d'Afrique, elles affectent, jusqu'ici, la forme de simples comptoirs commerciaux. Si elles s*en tenaient là, le développement ne pourrait pas en être bien rapide. A Gameroon (1), par exemple, le commerce était estimé ù 3 millions de francs à l'exportation et 2 millions à l'importation. Dût-il doubler ou tripler, ce serait un mince résultat. Pour que le trafic s'accroisse considérablement avec les peuplades d'Afrique, il faudrait établir une autorité ferme à Tintérieur, qui fit régner la paix et y supprimât l'esclavage, les massacres. M. de Bismarck s'est toujours défendu de cette pensée d'intrusion. Il ne veut pas, dit-il, faire de ia colonisation à la française, il entend seulement protéger les commerçants allemands là où ils sont établis. Si l'Allemagne reste fidèle à ce programme, ses comptoirs pourront avoir un certain intérêt politique et môme scientifique, mais de longtemps ils n'atteindront pas à une importance très considérable. Seulement, une fois le pavillon allemand engagé sur ces côtes, on le portera peut-être beaucoup plus loin qu'on ne le pense aujourd'hui.

« La distinction que veut établir M. de Bismarck entre la colonisation française, qui serait essentiellement et traditionnellement militaire et conquérante, et la colonisation allemande, qui resterait perpétuellement pacifique et commerciale, n'a pas toute la portée que lui attribue sincèrement ou non le grand chancelier de l'Empire. Ce n'est pas volontairement et en raison d'un plan prémédité que la colonisation française recourt aux armes. Les premieis établissements de la France en Afrique, au Sénégal, étaient de simples comptoirs; les colons français, à l'origine de notre installation au Canada, ne furent, pour la plupart, que de hardis I chasseurs et des trafiquants en pelleteries. De même aujourd'hui, ; au Tonkin, les premiers Français qui visitèrent ce pays, à savoir le trafiquant Dupuy et ses compagnons, ne se proposaient que de faire le commerce. A Madagascar aussi, nos nationaux s'étaient installés pacifiquement, faisant le commerce et achetant des terres aux naturels. Mais quand les nationaux d'un grand État civilisé se

(1) Voir flur Cameroon un article de M. A. Raffalovich dans VÊconomUte fran^ çaU du 15 mars 1885.

trouvent dispersés au milieu de populations sauvages ou barbares, qui n*ont pas de gouvernements fixes et qui ne se font pas une idée exacte de la puissance des peuples européens, il est inévitable qu'au bout d'un temps plus ou moins long des incidents surgissent qui obligent la nation colonisatrice à Intervenir dans les affaires intérieures de la population indigène, à lui imposer par la force une loi et une administration. Quelques dénis de justice à l'endroit des commerçants ou résidents européens, quelques pillages, quelques massacres de trafiquants ou de colons, quelques insultes au pavillon civilisé, ce sont là des incidents inévitables, qui deviennent d'autant plus fréquents qu'on hésite davantage à les châtier. Aussi faut-il, en fin de compte, malgré toutes les résolutions pacifiques de la première heure, établir solidement la prépondérance politique et administrative de la nation colonisatrice sur toute la population du territoire où quelques colons européens ont commencé à mettre le pied. Il est des abus, d'ailleurs, qui, tout en ne s' appliquant qu'à la population indigène, ne peuvent laisser insensibles et froids des résidents européens. L'esclavage, par exemple, les luttes dévastatrices des tribus ou des peuplades rivales, les épouvantables « coutumes », comme celles du royaume de Dahomey, qui consistent en des sacrifices humains tie plusieurs centaines de personnes, pour célébrer des événements heureux ou malheureux, ces désordres, en quelque sorte permanents, de la barbarie attirent nécessairement l'intervention de plus en plus active et de plus en plus complète du gouvernement européen qui en est le témoin et qui, s'il ne s'efforçait pas de les réprimer, en deviendrait le complice. On ne peut s'en remettre, pour extirper ces crimes et ces horreurs, à l'action lente de la propagande religieuse, encore moins à celle très problématique et beaucoup moins rapide encore de l'instruction et de l'éducation. On a vu, dans la première partie de cet ouvrage (page 45) qu'un Anglais, fort avancé sur son époque, conseillait à la Compagnie anglaise des Indes, au commencement du xvn* siècle, de se contenter d'entretenir dans THindoustan des comptoirs commerciaux, d'éviter toutes les conquêtes et toutes les constructions de forteresses. Le conseil eût été excellent s'il eût été toujours praticable. Mais la nature des choses, les incidents, les entraînements inséparables de la nature humaine, les guerres même entre les différents princes del'Inde, l'anarchie qui sévissait dans différentes parties de ce vaste pays, tous ces événements, qui ne sont pas fortuits, mais qui se présentent naturellement chez des peuples barbares, contraignirent la Compagnie des Indes à devenir de plus en plus une puissance continentale. Il ne faudrait pas attribuer le cours imprévu des conquêtes britanniques dans l'Hindoustan à la simple

ambition d'un Clive et d'un WarrenHastings. La force des choses y a beaucoup plus contribué que la volonté des hommes. L'Allemagne n'échappera pas davantage à cette nécessité. A moins qu'elle ne veuille se désister de ses prétentions colonisatrices, elle sera amenée à faire de véritables établissements territoriaux, non seulement sur les côtes, mais dans Tintérieur de l'Afrique. Déjà elle s'aperçoit, du côté de Zanzibar, qu'il ne suffit pas de déclarer prendre sous son protectorat quelques rivages ou quelques tribus, mais qu'on est obligé ensuite à les défendre, puis plus tard à les organiser, à les administrer, enfin aies étendre. On doit donc s'attendre, non pas sans doute pour les prochaines années, mais pour un temps ultérieur, à voir les Allemands faire plus ou moins comme les Français et, suivant dans toutes ses conséquences la politique colonisatrice, finir par administrer plus ou moins directement et complètement les peuples barbares au milieu desquels ils auront établi leur pavillon.

« Dans la Nouvelle-Guinée, l'empire d'Allemagne cherche à se décharger sur une Compagnie particulière des devoirs qu'il avait assumés par la prise de possession théorique d'une partie de celte grande île. Le Reichsanzeiger, en effet, annonçait dernièrement que l'Empereur avait conféré, le 17 mai 1885, à la Compagnie delà Nouvelle-Guinée, représentée par le conseiller secret Hansemann, des lettres de protection qui proclament la souveraineté de TAllemagne sur le territoire de cette Compagnie. Ce territoire comprend la portion de la côte appelée Terre de l'Empereur Guillaume, qui n'appartient ni à la Hollande ni à l'Angleterre, les îles situées devant cette côte, et l'archipel qui s'appelait jusqu'ici îles de la Nouvelle-Bretagne, mais qui a reçu le nom d'îles Bismarck. Les frontières de ce territoire sont désignées exactement par leur latitude et leur longitude. La Compagnie se charge d'organiser et d'entretenir le gouvernement de cette colonie, de faire les frais d'une organisation judiciaire suffisante. En retour, elle reçoit tous les droits régaliens, sous la surveillance des autorités allemandes.

« La concession de pouvoirs politiques et administratifs à une Compagnie de capitaux n'a jamais été jusqu'ici qu*un des procédés d'une colonisation naissante ; peu à peu les attributions et l'autonomie de la Société de capitalistes se sont trouvées réduites jusqu'à ce que celle-ci se soit vue, en définitive, supprimée. Il est assez vraisemblable qu'il en sera de même pour la Compagnie allemande de la Nouvelle-Guinée. Qu'on lui accorde, si Ion veut, un quart de siècle d'existence, même un demi-siècle; au bout d'un temps plus ou moins long, cet intermédiaire de la première heure disparaîtra, laissant voir le véritable colonisateur, à savoir l'Empire allemand. 11 est facile de s'abstenir complètement de toute

COLONIES d'exploitation. — COLONIES ALLEMANDES. 311

colonisation ; mais il est chimérique, entré dans cette carrière en • traînante, de vouloir limiter à un cercle étroit et à un mode déterminé d'avance l'activité colonisatrice d'un grand Etat. »

Nous avons tenu à reproduire ici les passages qui ont paru dans la deuxième et la troisième édition de cet ouvrage, non pour faire vainement preuve de perspicacité, mais parce que, nos prévisions s'étant littéralement justifiées, il résulte de ce rapprochement quelque lumière pour la science.

L'idée que l'on peut, en quelque sorte, civiliser l'Afrique ou, tout au moins, en développer les richesses naturelles, sans prendre toute la direction économique et politique des peuplades africaines, est une idée frivole Les années écoulées, de 1888 à 1890, ont donné un prompt démenti aux théories tout idéales exposées par M. de Bismarck. Les Allemands ne s'y sont pas tenus, du moins, dans la pratique. Ils se sont livrés à une prise de possession effective des territoires sur lesquels ils n'avaient obtenu d'abord du sultan de Zanzibar que des privilèges presque uniquement commerciaux. Ils ont dû entrer en lutte, sinon avec les naturels à proprement parler, du moins avec les Arabes qui, depuis longtemps, en étaient les chefs. Le blocus qu'ils ont établi sur la côte, puis les opérations armées contre Bouchiri, chef arabe, qui, après de sanglants combats, fut exécuté, étaient la conséquence logique des premières stations allemandes dans la région des grands lacs. L'expédition armée faite en 1890 par le docteur Peters dans la région de TOuganda et les traités de nature en grande partie politique qu'il avait passés furent encore, quoiqu'ils n'aient eu aucun résultat pratique, une application de la méthode positive de colonisation.

Tous ces efforts furent couronnés par le traité de délimitation entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne, conclu en 1890, pour arrêter d'une manière définitive les zones d'influence, ou plus exactement de souveraineté, des deux puissances. C'est le sultan de Zanzibar qui en fit les frais. Réduit à son lie et quelques Ilots et placé sous le protectorat de l'Angleterre, il est destiné à n'être pU:s qu'un personnage décoratif, dans le genre des Maharajahs de rinde ou du bey de Tunis. Quant à ses territoires continentaux, c'est l'Allemagne qui les recueille, non pas à titre de fief, mais en pleine propriété. Elle s'étend jusqu'aux grands lacs, ayant pour

limite & l'ouest l'État du Congo. C'est là une vaste possession

équatoriale ou tropicale, puisqu'elle va du 2» ou 3' degré de

Thémisphère austral au 11" ou 129.

Les surfaces occupées par l'Allemagne ou qui lui sont dévolues

en Afrique étaient évaluées, dans le mois d'août 1890, par The

Economist (de Londres) à 650,000 milles carrés soit environ

1 690,000 kilomètres carrés, ou trois fois retendue de rAllemagne, ainsi répartis : 300,000 milles carrés approximativement ou 780,000 kilomètres carrés pour les territoires de la Compagnie allemande de TEst de l'Afrique, 200.000 milles carrés ou 520,000 kilomètres carrés, pour le Namaqualand et le Damaraland, sur la côte occidentale, entre le !?• degré sud environ et le 2T ou 28% enfin 150,000 milles carrés ou 390,000 kilomètres carrés pour les Cameroons, sur la côte occidentale, entre le 2* degré nord et le 7 ou 8'. Le journal anglais omettait ou confondait dans les Cameroons l'autre colonie allemande sur la côlô occidentale, qui a nom Togo, qui est voisine des possessions françaises du Grand Popo et de Kotonou et qui a la prétention de s'enfoncer profondément dans Tintérieuroù les cartes allemandes indiquent une station du nom de Bîsmarckburg.

Qu'il faille ajouter une cinquantaine de milles carrés ou 130,000 kilomètres environ pour Togo, cela étendrait encore considérablement ce dernier territoire et porterait à 700,000 milles carrés environ ou 1,^20,000 kilomètres carrés, soit approximativement trois fois et tiers la superficie de TAllemagne, le territoire aujourd'hui soumis officiellement à la domination germanique en Afrique.

11 semble, toutefois, que beaucoup d'Allemands ne soient pas satisfaits de ces immensités où tout est à faire.

Les domaines allemands en Afrique, quoique beaucoup plus nominaux encore que réels, demeurent fort inférieurs, en surface. ,' aux domaines, en grande partie nominaux aussi, de l'Angleterre, ' de la France, de la Belgique, dans la même partie du monde, et ils ne valent pas ceux du Portugal. The Economiste de Londres, .* dans son numéro du 30 août 189), évalue à 1,650,000 milles carrés ou 4,290,000 kilomètres carrés, les possessions britanniques africaines actuelles et à 30 millions leur population, d'autre part, il attribue une étendue de 2,720,000 milles carrés ou 7,072,000 kilomètres carrés à la France, soit treize fois l'étendue de la France métropolitaine; mais le Sahara figure pour près de 1,700,000 milles carrés ou 4,400,000 kilomètres carrés dans ce total, et l'ensemble de la population des territoires français n'est estimée qu'à 17 millions d'âmes au plus. L'imagination germanique, une fois enflammée, s'est donné cours et se réclame, sinon de droits historiques positifs, du moins des explorations des voyageurs allemands. 11 n'est que juste de reconnaître, en effet, que ce sont eux, quoiqu'ils aient été précédés de longtemps par les Portugais, envers lesquels on montre de l'ingratitude, et par notre Caillé, qui ont le plus visité l'Afrique septentrionale et centrale, parfois, il est vrai, aux gages des Anglais.

Ceux que Ton appelle «les coloniaux Allemands » ont beaucoup regretté que le traité de délimitation de 1890 eût reconnu à l'Angleterre la possession de l'Ouganda, juste au moment où le docteur Peters dans une marche audacieuse s'en emparait ou du moins y concluait des traités. D'après certaines cartes allemandes, D semble que certains esprits rêvaient en Allemagne de comprendre dans les territoires germaniques l'ancienne province équatoriale d'Egypte, défendue si longtemps par Emin Pacha, lequel, on le sait, est un Israélite allemand.

Pour une autre partie de l'Afrique, le célèbre explorateur Gerhard Rohlfs, à propos des pourparlers qui ont abouti depuis à un traité entre la France et l'Angleterre, déclarait, en 1890, dans une lettre à la Gazette de Cologne, que les plus belles et les plus riches contrées de l'Afrique intérieure sont encore hors concours. Ces contrées privilégiées, à l'en croire, sont celles qui entourent le lac Tchad et qui se trouvent sous le ni(^.ine parallèle que ce lac, à savoir les États du Wadaï, du Baghirmi, de l'Adamaoua, du Bornou et du grand empire de Sokoto. Ces États, dit M. Rohlfs, n'ont été explorés que par des Allemands, Barth,Yogel, Overweg, Beurmann, Rohlfs, Nachtigal. En 1886, un voyageur, Standinger, est allé porter des présents de lempereur d'Allemagne aux souverains du Sokoto et du Gando. Tout en admettant, ce qui s'est vérifié presque aussitôt, que l'Angleterre acquît le Sokoto, rexplorateur allemand s'opposait à ce que les Français s'établissent aux environs du lac Tchad. La convention anglo-française vient d'arrêter ceux-ci au nord du Bornou et à la pointe septentrionale du lac Tchad, à la station d'étape de caravanes appelée Baroua. L'explorateur allemand déclare que TAdamaoua, tout entier, à l'exception de la ville de lola, sur la Bénué, est actuellement sous le protectorat allemand et fait partie de la zone des Caraeroons{l), puis il ajoute : « L'Allemagne devrait donc réclamer tout au moins que le Baghirmi, le Bornou et le Wadaï fussent attribués à la sphère d'intérêts allemands. Ces pays n'ont été explorés que par des Allemands et ne pourraient être colonisés que par l'Allemagne. Depuis 1820, dit M. Rohlfs, à l'appui de sa thèse,

(1) Cette prétention de certains Allemands de posséder TAdamaoua tout entier, comme une dépendance des Cameroons, est contestée légitimement par les Français. Tandis que les Allemands en sont encore aux environs de loIa comme limite extrême, les Français se sont avancés à Test du 15* degré <ld longitude est et au-delà du 4* degré de latitude nord. L'explorateur français Chotet vient de remonter la Sanga, affluent de droite du Congo, qui s'élève au nord parallèlement à TOubanghi, et a atteint, en signant des traités, le ^ degré nord par le 13* degré de longitude est. L'Adamaoua, qui sépare les Cameroona du Baghirmi, peut être considéré encore comme indépendant.

{Note de la 4« édition.)

les Français n'ont émigré dans le monde entier que dans la proportion de 1 0/0 seulement, les Allemands dans la proportion de 10 0/0, et les Anglais de 33 0/0 sur l'ensemble de la population. »

Ces derniers mots de l'explorateur Rohlfs laissent apparaître la confusion qui se fait dans beaucoup d'esprits entre les colonies d'exploitation et les colonies de peuplement.

Outre que récemment l'émigration française a dans une seule année (1880) dépassé 30,000 &mes, il est bien clair que sauf peut-être le Namaqualand et le Damaraland, les colonies allemandes africaines ne pourront jamais être que des colonies d'exploitation. Il serait vain de penser y acclimater les Allemands qui déjà s'accommodent mal du climat beaucoup plus tempéré de l'Algérie.

Il est probable que l'Angleterre, de longtemps, ne laissera pas les Allemands s'établir au Wadaï ; quant à prévoir s'ils posséderont le Baghirmi et le Bornou, cela est malaisé : la France, pour relier à ses possessions septentrionales le Congo français,fait des efforts afin d'aboutir au Baghirmi, et vraisemblablement l'Angleterre cherchera à posséder le Bornou, sur lequel le traité de délimitation anglo- français de 1890 semble lui reconnaître une sorte de droit, à moins que la France ne profite de l'incident de Terre- Neuve, pour obtenir de l'Angleterre la cession de ce pays. 11 est possible, toutefois, que les Allemands aboutissent à un point quelconque du lac Tchad que, peut-être par une illusion universelle, tout le monde considère aujourd'hui comme une sorte de terre promise, quoique les descriptions des voyageurs le représentent seulement comme un immense marécage.

Quoi qu'il en soit des extensions futures des Gameroons et du Togo, les Allemands occupent actuellement une zone considérable en Afrique. Le Damaraland et le Namaqualand, qui sonl seuls habitables aux Européens, paraissent de pauvres pays en ce qui concerne la nature du sol, mais ils doivent contenir des mines, celles-ci étant abondantes dans tout le sud de l'Afrique.

Outre les mineurs, il est possible que, avec le temps, il s'y rende un courant d'émigration allemande, pour la culture pastorale par exemple.

Quelques écrivains germaniques ont émis l'idée que dans le démantèlement éventuel de l'empire Ottoman, si la Tripolitainedoit revenir àritalie,laCyrénaïque, c'est-à-dire le Benghazi, doit revenir à FAllemagne. Ce serait une simple station sur la Méditerranée, car on se heurte, presque immédiatement sur celte côte, au désert de Lybie qui, à l'exception des oasis lointaines de Kufra, est absolument désolé. L'Angleterre s'accommoderait peutêtre difficilement du voisinage des Allemands à l'ouest de TEgypte.

Quant aux autres colonies germaniques de l'Afrique occidentale ît de l'Afrique orientale, ce seront des colonies d'exploitation et, knsune certaine mesure, des colonies de plantations, lesquelles jont une variété particulière des colonies d'exploitation.

Les Allemands ont fait brillamment leurs preuves comme explorateurs et aussi comme commerçants. Ils ont maintenant il les faire comme colonisateurs; ils possèdent ce qui leur manquait il y a quinze ou vingt ans, beaucoup de capitaux ; ils se signalent par l'esprit d'entreprise; on peut espérer leur succès, on doit, en tout cas, le souhaiter. Il sera, sans doute, plus lent et plus coûteux que M. de Bismarck ne le croyait et né le laissait croire (1). L'intérêt de la civilisation est que tous les peuples européens mettent leur empreinte spéciale sur une partie du monde restant à occuper. Le monde gardera ainsi un peu plus de variété et risquera moins de s'endormir dans l'uniformité des méthodes et des conceptions. On doit souhaiter aussi que les Allemands s'occupent de leurs possessions delà Nouvelle-Guinée où jusqu'ici ils semblent n'avoir rien fait. Il est regrettable, comme pour les Scandinaves et aussi pour les Italiens, qu'ils n'aient pas pu s'établir dans quelques climats tempérés pour y fonder des colonies de peuplement. Mais toute la zone tempérée est appropriée depuis longtemps (2).

(1) Lq Journal des Débals du 19 novembre 1890 contenait, sous la rubrique Âfrique-AlUmande, la dêpôche qui suit :

« Dans le projet de budget du ministère des affaires étrangères pour i^l-li<92, on trouve les chiffres suivants relatifs aux protectorats allemands d Afrique. Les crédits affectés à l'Afrique orientale sont réduits de 4,500.000 marks à 3,500,000 marks ; la différence est mise à la charge de la colonie, c'est-à-dire de la Société de TAfrique orientale. Le gouvernement espère que la Société pourra dans la suite pourvoir seule aux dépenses.

• Poar Cameroun et Togo, 200,000 marks, au lieu de 150,000 marks, sont affectés aux explorations destinées à fixer « lliinterland » des deux pays.

« Le l)udget de TAfrique du Sud reste le môme ; on y constate seulement on Tirement de crédit de 25,000 marks en faveur de la colonisation du territoire. 9

Le mark, on le sait, vaut 1 fr. 25; on volt, ce qui est, d'aiUeurs, inévitable, que la colonisation allemande ne laissera pas d'être dispendieuse, QDe seule des colonies de cette puissance devant absorber en une année près de 4 miUions 1/2 de francs.

(2) Peut-être dira-t-on qu'il reste encore le Maroc, mais ce pays régulièreû^ent doit être dévolu à l'Espagne et à la France, pour être divisé entre elles suivant les proportions que nous avons Indiquées dans notre livre : VAlgéi'ie fj I" Tunisie. D'ailleurs Télément allemand s'acclimate difficilement dans l'Afrique du nord, et, en outre, il est désirable que la succession marocaine se fasse longtemps attendre.

Certains écrivains allemands, comme on l'a vu plus haut, Jettent aussi leur dévolu sur la Syrie, escomptant la dislocation de l'Empire Ottoman. ^ais. en admettant que la Syrie soit un jour à prendre, elle aura bien des «Dateurs. {Note de la 4« édition.)

Page 1