CHAPITRE VI
La eoloniiiaflott UalieDiie* — lin mode apéelal ée eol«iii«atlM
anonyme t FEtat indépendant du Congo.
Gondltlono générales
de la eolonlsatlon dans l'Afrique tropleale et éqnatorlale.
La vocation coloniale des Italiens. — Lear établissement sur la mer Rouge. — Les obstacles et les aides que lltalie rencontrera en Abyssinie. — L« pays pourra devenir non seulement une colonie d'exploitation, mais peutêtre une colonie mixte.
Lltalie et la Tripolitaine. — Une sphère idéale d'action de Tltalie en Afrique.
Une création exceptionnelle dans Thistoire de la colonisation ; TEtat Indépendant du Congo. — L'Etat nouveau manquait de tous les éléments essentiels d'un Etat.
Conditions indispensables du développement de TAfrique.— Il faut la prise de possession effective de tout le continent par les puissances européenoes.
Les arrangements ^éciaux pris par la Conférence de Berlin. — Nécessité de faire cesser le communisme colonial. — Une jeune colonie peut di facilement se passer de droits de douane. — De la suppression de l'esclavage. — L'Afrique, du moins tropicale et équatoriaie, devra rester indéûaiment soumise à l'Europe.
Grandes difficultés de l'œuvre européenne en Afrique.— Elle sera aidée par la baisse du taux deTintérôt. — Avenir du continent africain.
La vocation coloniale de l'Italie est incontestable; ce pays regorge de population, l'émigration y est forte. L'esprit d'aventure et de découverte a toujours signalé les Italiens, ils ont aussi Tesprit de commerce, tout cela les qualifie pour les œuvres colonisatrices
Quoique les perspectives de la colonisation italienne se soient fort étendues depuis 1887, nous croyons devoir reproduire textuellement, tout en les faisant suivre de réflexions nouvelles, les passages que nous lui consacrions dans la troisième édition de cet ouvrage (parue en 1885).
« Ce que nous venon s de dire de l'Allemagne s'applique à merveille àritalie, celte vieille nation qui a recouvré une nouvelle jeunesse el qui a le cœur gonflé de tant de vastes aspirations.EUe aussi, pauvrei en capitaux et riche en hommes, pourrait travailler à lafondation| de colonies de peuplement. Elle le fait bien un peu dans rAfriquel du Nord et dans l'Amérique du Sud pour le compte d'autrui. Elle avait pensé un instant à occuper la Nouvelle-Guinée; peut-être eût-elle dû persévérer dans cette voie.La colonie de la baie d'Assabl et les explorations italiennes en Abyssinie sont des entreprises louables, mais dont le développement paraissait devoir èlre limilé.
« Un événement s'est produit qui pourrait, toutefois, faire des établissements italiens dans la mer Rouge, les points de départ d'une pénétration dans l'intérieur. Séduite par l'Angleterre, Tltalie, avec l'autorisation de cette dernière puissance, a occupé, en
COLONIES d'exploitation. — LES COLONIES ITALIENNES 317
1885, Massouah, le port le plus près de rÀbyssmie septentrionale à laquelle il sert de principal débouché, Beiloul et diverses autres places. Elle a envoyé dans ces ports une garnison de 4,000 hommes. On prêtait aux Italiens l'intention de marcher dans le Soudan pour aider les Anglais à triompher du Madhi. On semblait même leur assigner la t&che de débloquer et, par conséquent, d'occuper Kassala, assez grande ville qui se trouve à 70 ou 80 lieues de la côte. La chute de Gordon et de Khartoum a entravé et suspendu Texécution de ces projets. Mais il n'est pas certain qu'ils soient définitivement abandonnés. Aujourd'hui, l'Angleterre semble proposer h la môme puissance d'occuper le port important de Souakim, qu'elle veut elle-même abandonner. Si Tltalie montre de Thabilelô et de la persévérance, — deux qualités qui lui sont habituelles, - dans sa politique sur les côtes de la mer Rouge et du Soudan, elle pourra faire avec le temps, en quelques dizaines d'années, de ces petites possessions nouvelles la base d'une colonisation intéressante. Pour l'exploration, pour l'influence graduelle en Abyssinie et au Soudan, pour l'éducation des races du pays, pour 1 extension du commerce, même pour la possession effective d'une vaste zone de terrains, les ports qu'elle possède sont d'excellents instruments.
« Il ne faut pas, cependant, que l'Italie se dissimule que les difllcullés seront grandes et qu'il lui faudra, pour les surmonter, de grands sacrifices d'hommes et d'argent. Les positions qu'elle occupe et celles qu'on lui offre sont peu saluhres; les nôtres du Sénégal ne le sont pas davantage, ni celles de l'Angleterre au Lagos et dans la Sénégambie. Les Abyssins, qu'on a privés de leur port naturel, garderont longtemps une rancune qu'il faudra habilement effacer. Mais le principal danger, c'est la recrudescence de la domination musulmane dans toute cette partie de l'Afrique. Les déplorables événements qui ont détruit la puissance du khédive sur le haut Nil, le lamentable écroulement du double contrôle anglo-français en Egypte, la pusillanimité anglaise au Soudan, ont rendu à la barbarie musulmane près de 400 lieues de pays, de Gondokoro à Dongola. L'Islamisme, exalté et victorieux, a repris possession en dominateur de toutes ces contrées, que le khédive d'Egypte avaient couvertes d'un fragile vernis de demi-civilisation. C'est là, pour l'humanité et le progrès, un des plus pitoyables échecs qu'ils aient subis dans le courant du xix* siècle, et il faut toute la frivolité occidentale pour n'en être pas ému. Le centre de l'Afrique récèle donc aujourd'hui des forces nouvelles, hostiles à Tfiurope, plus confiantes et plus unies qu'autrefois. Ces forces musulmanes sont ou seront attaquées, soit par Tinfiuence de nos commerçants et de nos administrateurs, soit par
celle de nos armes, de quatre ou cinq côtés à la fois : par la France en Algérie, en Tunisie et au Sénégal ; par TAssociation africaine dans Timmense bassin du Congo ; par les Allemands dans les districts qu'ils ont acquis, voisins de Zanzibar, et peut-être, si elle veut se prêter à cette mission glorieuse, très coûteuse au début, fructueuse à la longue, par Tltalie dans la région du haut Nil. Certes, il faudra bien plusieurs dizaines d'années et quelques centaines de raillions pour que cette tâche difficile de lutter contre la barbarie soit menée à bien. Quand s'ouvrira le prochain siècle c'est à peine si elle sera ébauchée. Le deuxième quartier du xx« siècle pourra, au plus tôt, inaugurer la période vraiment fructueuse et prospère. Mais les colonies sont des enfants dont la croissance est très lente ; s'il faut dix-huit ou vingt années pour amener, à par tir du berceau, un être humain à se sufflre, un temps double ou triple ne saurait sembler exagéré pour cet être collectif, dont la durée est infiniment plus prolongée que celle d'un homme, à savoir une société coloniale. Que l'Italie, si elle veut vraiment remplir une mission colonisatrice, médite ces paroles et se ceigne les reins, qu'elle se prépare à une tâche ardue et de longue haleine Surtout, qu'elle n'entreprenne pas trop à la fois. Ce n'est pas un mystère que la nation italienne convoite Tripoli, terre médiocrement riche, mais situation séduisante. Si, toutefois, le jeune peuple italien voulait à la fois pénétrer l'Afrique par la Tripoli tai ne et par le Soudan égyptien, pour faire rejoindre sur les bords du lac Tchad ses deux colonnes d'explorateurs et de colons, ce ne serait pas une œuvre indigne de la vieille nation romaine, mais les ef-i forts devraient être proportionnés à la grandeur de l'entreprise. En attendant, l'Italie retire un profit véritable pour sa race, pour sa langue, pour son commerce, pour son influence, de l'action colonisatrice, en Afrique, des autres peuples civilisés. A Tunis, les Français, en Egypte, les Anglais, ouvrent des débouchés nouveaux et indéfinis aux prolétaires italiens. Le jeune royaume a mauvaise grâce à se plaindre des essais colonisateurs d'autres puissances qui profitent surtout à ses propres enfants. »
Ces prévisions publiées en 1885, lors des tâtonnements des débuts de la colonisation italienne, se sont vérifiées depuis lors. Cinq années se sont écoulées ; de grands efforts ont été faits, d'énormes sommes dépensées, et la colonisation italienne en est encore à la période d'enfance qui se prolongera, sans doute, bien un quart de siècle.
Après avoir guerroyé contre les Abyssins, avoir été battus par eux, puis les avoir battus à leur tour, suivant les inévitables vicissitudes du contact d'un peuple civilisé et présomptueux avec un peuple barbare et tenace, les Italiens, en gens avisés, se sont
COLONIES d'exploitation. — LRS COLONIES ITALIENNES 819
lit que des conventions où Ton emploierait pacifiquement le nerf le la guerre, c'est-à-dire l'argent, les serviraient mieux que d'inlombrables combats. Profitant de la mort de leur adversaire le roi Jean, ils ont traité avec un de ceux qui aspiraient à sa succession, Ménélik, roi de Choa, devenu à peu près le souverain de ;oute TAbyssinie. Ils lui ont versé quelques millions, fourni des irmes,et ils s'efforcent d'établir, sur ce vaste et barbare pays, une >orte de protectorat. Jusqu'ici les résultats sont peu décisifs. Mais ivec beaucoup de patience la souplesse italienne, non sans d'é- Qorroes frais, pourra arriver à constituer un jour en colonie Tan- Bienne Ethiopie, ou plutôt toute la région sud-ouest de TErythrée, [îomme disent les Italiens qui aiment les vocables antiques et solennels. Il y faudra bien au moins un quart de siècle et quelque» centaines de millions. A ce prix, l'œuvre n*est pas impraticable et, dans un avenir encore assez lointain, elle pourra rémunérer les efforts et les sacrifices.
La pauvreté de Tltalie est à la fois un obstacle et une aide : un obstacle, au point de vue de l'action colonisatrice de l'Etat qui n'a guère de superflu ou qui même, à l'heure présente, se trouve en proie à des embarras financiers cuisants; une aide, en ce que l'Italien, sobre, endurant et travailleur par misère, pourra se porter dans le pays et, mieux que toute autre race européenne, le mettre en valeur.Sans doute, on ne peut attendre que l'Ethiopie devienne, à brève échéance surtout, une colonie de peuplement proprement dite ; elle sera surtout une colonie d'exploitation ; mais cependant, elle pourrait prendre un caractère mixte, comme le Mexique ou le Pérou, comme aussi notre Algérie. Peut-être les Italiens pourront-ils s'acclimater aux hauts plateaux situés entre le 8* et le lo« degré de latitude. Le christianisme des habitants est un précieux avantage; il aidera aux unions mixtes d'où pourrait sortir une race énergique et intelligente. Ces perspectives sont, certes, très lointaines ; mais il incombe à un peuple jeune de ne pas les dédaigner ; dussent ces conceptions ne commencer à se réaliser que dans un quart de siècle ou un demi-siècle et n'atteindre tout leur effet que dans un siècle ou deux, un véritable sage ne pourrait reprocher aux Italiens de s'y être laissé séduire. Ce n'est pas seulement aux particuliers qu'il convient de se conformer à la leçon du fabuliste : « Mes arrière -neveux me devront cet ombrage ».
L'Italie prolifique est riche en hommes et peut en risquer pour une vaste entreprise,* malheureusementr elle est bien pauvre en capitaux; il faudra qu'elle y supplée en partie à force d'adresse; la période d'enfance de la colonisation érythréenne en sera prolongée.
U est encore question de l'occupation par les Italiens de Kassala,
située dans la région des derviches; les Anglais la verraient en ce moment d*un œil moins favorable. Lltalie aurait tort aujourd'hui de se lancer dans des luttes en plein désert contre les Arabes ; ce serait prématuré et ruineux. Qu'elle se fortifie en Ethiopie; qu elle s'y établisse et s'y enracine par le commerce et par l'influence morale; cette tâche est proportionnée à l'étendue des ressources intellectuelles des Italiens et à la pénurie présente de leurs ressources pécuniaires.
Sur la carte d'Afrique, une bande aujourd'hui très étendue de territoire est teintée à la couleur de l'Italie; elle va du RasKasar, un peu au sud de Souakim, jusqu'aux environs d*Obock, c'est-àdire jusqu'à l'extrémité de la mer Rouge; puis, elle reprend sur rOcéan Indien, au-dessous du cap Gardafui, au Ras Hafun jusquà JumbOy à l'embouchure du fleuve Juba. C'est toute la côte des Somalis, tribus barbares, traîtresses et féroces. Toutes ces possessions sont nominales. Certaines vont être échangées avec l'Angleterre.
C'est sur l'Abyssinie que doit porter le principal effort de l'Italie; là, le temps aidant, il y a de l'avenir. On ne peut mesurer jusqu'où s'étendra la pénétration italienne dans cette région, et qui sailj môme si, un jour, l'Egypte venant échapper à l'Angleterre, ritalie ne pourra pas l'envahir à la fois au nord et au sud ?
Nous ne contestons pas que, en outre, si l'empire Turc vient à se démembrer, les Italiens ne puissent recueillir dans son héri-i tage la Tripolîtaine. Cette contrée, envahie par les sables, offre! dans sa capitale une position de premier ordre, et dans ses prolongements, le Fezzan notamment, y compris Mourzouk, et le Tibesti, mais non Ghadamès ni Ghat, qui devraient revenir à la France, des contrées montagneuses ou des oasis auxquelles l'action de l'Italie serait profilable.Cette puissance aboutirait aussi peut-êlr^ à un point quelconque du lac Tchad, ce marécage dont l'imagina^ tioB fait la mer intérieure de l'Afrique Puis plus éventuellement si l'Angleterre ne s'y opposait pas et si les ressources de l'Italiti égalaient son appétit, lui serait-il loisible, dans quelques décade^ d'années ou quelques quarts de siècle, de regagner par le Ouadalj le Darfour et le Kordofan, ses possessions éthiopiennes. C'est peutêtre un rêve, mais les descendants des vieux Romains le peuvent caresser, et comme ces contrées devront tomber sous la suzeraineté de quelque puissance européenne, il n'est pas interdit aux Italiens de se proposer cette t&che, si ardue et coûteuse qu'elle puisse être. Une politique habile, usant opportunément des cadeaux et de l'argent, sachant ménager les amours-propres et s insinuer, permettrait de réduire les frais et le temps d'une aussi colossale entreprise.
COLONIES d'exploitation. — LES COLONIES ANONYMES. 321
Abordons maintenant une création absolument unique, celle de rÉtat indépendant du Congo, et commençons par reproduire textuellement les passages qui ont paru il y a cinq ans (1885) dans la troisième édition de cet ouvrage.
c Un nouveau procédé de colonisation a surgi dans ces dernières années» c*est celui de la colonisation libre, sans nationalité, entreprise par une Société cosmopolite. La Compagnie du Congo, dirigée par Texplorateur Stanley, et subventionnée à titre de particulier par le roi des Belges, en est le type. On a vu beaucoup de grandes Compagnies de colonisation, mais elles dépendaient d'une puissance déterminée, étaient responsables à Tendroit de celle-ci et jouissaient de sa protection. La Compagnie de Stanley a un caractère beaucoup plus indéterminé^ et cependant cen*est pas une simple Société de commerçants, puisqu'elle exerce des droits de souveraineté. Les États-Unis d'Amérique ont été les premiers à la reconnaître comme un État.
« La conférence de Berlin lui a donné une existence internationale régulière et que l'on voudrait considérer comme complètement correcte et définitive. Elle lui a attribué d'abord des territoires immenses, presque tout ce colossal bassin du Congo, qui est Tun des plus vastes du monde. Depuis les grands lacs équatoriaux jusqu'à Tocéan Atlantique, c'est-à-dire depuis le 32* degré ouest de longitude jusqu'au !()• et, pour la partie centrale du moins, depuis le 4* degré nord de latitude jusqu'au !!• ou 12« degré sud, une ère, en un mot, qui a 4 ou 500 lieues dans chaque sens, sauf aux environs de Tocéan Atlantique où elle n'est plus qu'une étroite bande de terrain, laissant au Portugal la rive gauche du Congo et à la France une partie de la rive droite dans le territoire des Batekès et sur la côte tous les espaces situés au nord de l'embouchure du petit fleuve Tschiloango ; voilà quel est le territoire presque incommensurable, pour les neuf dixièmes inconnu, que la Conférence de Berlin accorde à une simple Société ne dépendant formellement d'aucun Etat européen et ayant à sa tête Léopold II, roi des Belges, mais non la Belgique, qui déclare se désintéresser, comme Etat, de ces entreprises.
« Jamais, dans toute l'histoire coloniale, une colonie ne s'est constituée dans de pareilles conditions. Ce colossal et indéterminé État du Congo va être doté d'un budget qu'on estime à 2 millions 1/2 de francs, dont 1 million 1/2 seraient fournis par des redevances et des droits que supporterait le commerce, et 1 million gracieusement donné par le roi des Belges sur ses ressources particulières. Déjà M. Stanley se propose d'aller chercher en Amérique des fonds pour construire un chemin de fer qui supprime l'obfitacle des rapides que le Congo traverse dans son cours inférieur
et moyen. Réussira-t-il à trouver des fonds pour une entreprise dont les revenus, au moins pendant la période de début, semblent si incertains?
« Ce nouvel État du Congo, sans répondant en Europe, est à coup sûr, une des conceptions les plus curieuses du nouveau droit européen. Il semble que ce siècle, tout prosaïque et réaliste, où rhomme d'Etat prépondérant a émis la formule que rien ne se fonde de grand que par le fer et le sang, ait voulu finir par une idylle, la création d'une société tout idéale, qui différerait complètement du type grossier de nos sociétés européenneb. Cet idéal sera-t-il réalisé? Il est permis de croire que, dans son existence, le nouvel Etat du Congo devra subir, au point de vue de sa constitution intérieure, de profonds remaniements. Il ne parait guère vraisemblable que, dans sa forme actuelle, il puisse réaliser une t&che considérable. Sil ne s*agit que de régler la navigation et les échanges sur le fleuve, TEtat nouveau, qui manque, à vrai dire, de tous les éléments essentiels d'un Etat, pourrait, à la rigueur, se montrer suffisant. Mais s'il survient quelqu'un de ces I incidents dont nous parlions au sujet de la colonisation allemande, si quelques troubles, quelques résistances à main armée, quelques massacres viennent à se produire, si quelque invasion d'Arabes ou de Musulmans vient menacer soit les postes de l'Etat nouveau soit les noirs amis de cet Etat, si la générosité du roi des Belges ou de son successeur se lasse, dans bien d'autres hypothèses encore, il est vraisemblable que l'on aura à choisir entre ces deux solutions : ou laisser l'Etat du Congo végéter avec son organisation incomplète et ne tirer presque aucun parti des immenses territoires qu'il comprend, ou transformer l'Etal du Congo en colonie d'une nation civilisée déterminée qui en réponde et qui l'organise. Nous croyons que la force des choses devra mener à celte dernière solution. Or, ce qui serait souhaitable et naturel, c'est que le peuple belge se décidât à prendre la succession de son roi ; c'est qu'il transformât l'Etat du Congo en une colonie, placée sous la direction et sous la sauvegarde de la Belgique et ouverte au libre commerce de toutes les nations. La Belgique possède toutes les qualités et toutes les conditions pour réussir dans une œuvre de ce genre : elle est riche, entreprenante, très commerçante ; dans sa nombreuse population, elle compte beaucoup d'hommes qui ont le goût des aventures ; les Belges se distinguent, d'ailleurs, par leur esprit pratique et positif; en Europe, ils n'ont rien à craindre et rien à ambitionner. Ils pourraient diriger la colonisation du Congo, non pas sans aucuns frais, mais à peu de frais, et ils en seraient amplement récompensés, au bout d'un certain nombre d'années. Quant à fonder une colonie sans métropole»
c'est à peu près comme espérer qu'un enfant au berceau pourrait se développer sans famille. On dira, il est vrai, que la colonie du Congo aura pour métropole collective Tensemble des nations civilisées; c'est une situation comme celle d'un enfant trouvé qui, à défaut de parents propres, a pour famille la Société tout entière. II n'est pas, sans doute, absolument impossible de croître et de prospérer dans ces conditions, mais les difficultés sont telles qu'il est permis d'avoir dans le succès une confiance médiocre.
« L'expérience, en tout cas, sera intéressante. Certaines personnes sont tellement éprises de ce type idéal qu'elles voudraient en tirer plusieurs exemplaires. Le cardinal Manning, disent, au moment où nous écrivons, les journaux anglais, propose de fonder une association internationale analogue à celle du Congo pour développer le commerce dans la vallée du haut Nil, y faire cesser l'esclavage et y ranimer la civilisation. L'idée est ingénieuse ; mais où celte association philanthropique prendrait-elle les hommes et les millions dont elle aurait besoin pour rétablir l'ordre dans ces vastes régions ? Là où échouèrent les guinées et les habits rouges de l'Angleterre, une Société tout idéale pourrait-elle réussir ?
« Il est curieux que, à la fin du xix' siècle, après avoir tant calomnié les anciennes Compagnies de commerce, qui, du moins, avaient chacune derrière elles, pour les contrôler et les soutenir, un État civilisé, la mode revienne à ces Sociétés : Société anglaise à Bornéo, Société allemande à la Nouvelle-Guinée, Société internationale au Congo. Il est probable que ces associations subiront révolution des anciennes et que, à la longue, elles seront remplacées par un État déterminé : ces Sociétés sont aujourd'hui comme des intermédiaires discrets et momentanés que les gouvernements mettent en avant pour ne pas laisser éclater immédiatement leurs projets ambitieux.
« Toute la périphérie de l'Afrique ou à peu près, en dehors du Maroc et de la Tripolitaine, est actuellement possédée par des nations d'Europe. Mais l'on se fait, croyons-nous, de grandes illusions sur le moyen de coloniser le continent africain. Voici ce que nous écrivions dernièrement et ce que nous croyons devoir reproduire (!) :
« Tant qu'une puissance européenne se bornera à occuper quelques points de la côte, à y construire quelques fortins et quelques factoreries, les résultats qu'elle obtiendra seront médiocres. L'Afrique est un pays dont les habitants ont peu de besoins, où la Kuerre, sous sa forme la plus sauvage, sévit en permanence, ame-
(1) Voir nos articles intitulés La Curée de VAftique^ dans VÉoonomiête françai» des 2d février et 7 mars 1885.
nant avec elle la dépopulation el la misère, où les voies de communication manquent. Le commerce ne naîtra et ne s'étendra dans celte partie du monde que dans les régions où des puissances européennes auront établi leur autorité effective, leur souveraineté ou leur suzeraineté, où elles feront régner la paix avecTappui d'une force disciplinée et docile, où elles empêcheront les guerres locales, les massacres, le pillage et Tesclavage, où elles ouvriront des voies de communicaiion, soit simples routes, soit canaux, soit chemins de fer, où. par l'exemple et l'initiative de leurs propres nationaux, elles habitueront les indigènes à avoir plus de besoins, c'est-à dire à travailler davantage et à faire plus d'échanges. On a dît avec raison que le signe le plus caractéristique de la civilisation, c'est la multiplicité des besoins. Aussi, les seules contrées de l'Afrique où pourra se développer un commerce abondant seront celles qui se trouveront placées sous la direction effective et sous Tautorilé réelle de puissances européennes. Les Noirs d'Afrique sont, au milieu de l'humanité, des mineurs qui, pour parvenir à un certain état de civilisation et, par conséquent, à un degré un peu élevé de production et d'échanges, ont besoin d'être dirigés, guidés, gouvernés pendant un bon nombre de dizaiues d'années par les Européens. Là où ces conditions ne seront pas remplies, le commerce restera toujours embryonnaire, parce qu'on ne peut guère trafiquer avec un peuple qui n'a ni vêtements, ni mobilier, ni instruments de travail, et qui, ne jouissant d'aucune sécurité au milieu d'une anarchie meurtrière (1), ne sent aucun goût pour le travail prolongé, et regarde comme une duperie tout instinct de prévoyance.
a Ainsi, il ne sert de rien de prendre possession de quelques points sur les côtes d'Afrique si l'on n*est pas résolu à en faire le ploint de départ d'une œuvre lente de pénétration dans l'intérieur et d'occupation des districts situés loin de la mer. Cette politique pouvait réussir aux Indes, en Chine, dans tous les grands pays
(1) Si Ton veut Juger des i»vages que causent les massacres systémaUques des roitelets d'Afrique, en Toici un exemple : On annonçait, 11 y a quelque temps, que le roi de Dahomey, pour faire de dignes funérailles au Chaca (grand fonctionnaire., qui venait de mourir, voulait organiser une coutume^ c'est-à-dire le massacre de quelques centaines d'indigènes, qu'il célébrerait la nomination du successeur dudit Chaca par une seconde coutume, puis que le roi se disposait à faire, immédiatement après, une troisième coutume à l'occasion de la mort de son père. Ce dépeuplement et cette insécurité de l'Afrique ne cesseront que le jour où des puissances européennes auront établi leur domination effective dans l'intérieur du pays. Elles feront bien de recourir aussi aux missionnaires, pour convertir au christianisme ces tribus sauvages, ne serait-ce qu'afin de devancer l'islamisme, qui s'emparerait d'elles s'il les trouvait encore païennes.
{Note de la 3* édition )