‹ De la colonisation chez les peuples modernes (volume 5)Chapitre 38 sur 131 · CONDITIONS DE LA COLONISATION EN AFRIQUE · texte numérisé non relu

CONDITIONS DE LA COLONISATION EN AFRIQUE

qui ont une population dense, déjà civilisée et jouissant de la paix. Sur les côtes d'Afrique, cette méthode n*amènera que des déceptions.

c La colonisation du continent africain sera donc une œuvre beaucoup plus ardue, plus coûteuse et plus lente que ne semblent riroaginer les diverses puissances qui récemment se sont jetées sur les rives africaines. Le xix* siècle aura pu ébaucher à peine celle grande œuvre. C'est au xx* siècle seulement que reviendront les profils du développement de cette vaste entreprise, et peut-être même ne sera-t-il donné de Tachever qu'au xxi* siècle. »

Les cinq années écoulées oui, d'une façon littérale, vérifié nos prévisions. L'État du Congo, que Stanley vient, dans son expédition récente, de parcourir dans ses régions inconnues du nord, est en train de se faire une situation plus régulière et plus stable. Le roi Léopold, inquiet du sort de son œuvre, s'est décidé à la léguer à la Belgique : celle ci consent à garantir un emprunt congolais, à subvenir, dans une mesure déterminée, aux charges du Congo pendant une vingtaine d'années. Il n'v a plus de doute qu elle finira par s'en charger à tout jamais. L'Etat anonyme va devenir, dans toute la force du mot, un État Belge; l'enfant trouvé, sans nom, sans protecteur durable, sans patrimoine, va être légitimé par le mariage subséquent; il devient un fils de famille.

Quoique, à cette union du roi Léopold et de la Belgique pour légitimer TÉlat du Congo, la France perde ses droits éventuels de préemption, nous applaudissons à une solution si heureuse. Déjà un chemin de fer est en construction, qui va mettre le Congo navigable en relations avec la côte. La Belgique transformera ces immenses territoires en une belle colonie d'exploitation. Ce sera encore un nouvel élément de variété, précieux ferment de vie, dans la colonisation africaine.

Des arrangements spéciaux, d'un caractère humanitaire, ont été pris à la conférence de Berlin, plus récemment à celle de Bruxelles, relative à la suppression de l'esclavage, pour introduire dans certaines parties du Continent africain un droit des gens nouveau. C'est ainsi que la liberté absolue du commerce pour toutes les puissances civilisées, sous la réserve de restrictions au trafic des armes et à celui de l'alcool, a été proclamée sur le bas Niger, sur le Congo et dans rimmensezonequi,dansrintérieurdu moins, s'étend du 5*" degré de latitude nord au 12* ou 13* de latitude sud. Cette zone de la liberté du commerce (Freihandelsgebiet) a moins de largeur sur la côte occidentale. La colonie anonyme du Congo à cette époque n'appartenait directement à aucun État, on la traitait donc comme la colonie de tout le monde. Aujourd'hui

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que la Belgique la reconuatt et se l'approprie, elle va se trouver grevée de servitudes économiques envers toutes les puissances, ^expérience prouvera si ces arrangements, en apparence si libéraux, sont compatibles avec le développement de la colonisation. Hous avons beaucoup de doutes à ce sujet. Traiter en une sorte de communal une énorme région qui attend encore les premiers germes de culture, cela pourrait bien la vouer aune stérilité relative. On verra plus loin que les douanes sont, après ou avec la vente des terres, la source de revenu la plus naturelle de tout pays neuf; il est difficile qu*on s*en passe. Or, cette célèbre clause de la liberté commerciale, établie dès Forigine et sans limites, ne permet pas les droits de douane, c*est-Ji-dire qu'elle voue la colonie à Tabsence presque complète de revenu public. La prohibition absolue des liqueurs fortes, de quelques considérations morales qu'elle serecommande,auraitdes effets du même genre. Voilà donc des colonies qui sont condamnées à la pauvreté, c'est-à-dire à rimpuissance de se développer. On a été obligé, à la conférence de Bruxelles, de faire une infraction à la rigueur de ces règles et de permettre à TÉtat du Congo quelques droits de douane, pour organiser une force publique qui veill&tà la suppression de la traite. Le gouvernement hollandais a protesté contre cette dérogation à la liberté absolue du commerce (1). Si Ton veut que ces pays se développent, qu'une administration régulière y installe des chemins de fer nombreux, des routes, des canaux, tous les éléments collectifs en un mot d*une civilisation, il faut faire cesser le commu* nisme colonial. Il convient que chaque nation qui a la respon- ^bilité d'une colonie africaine jouisse sur son territoire d'une absolue souveraineté.

C'est seulement ainsi, par l'établissement de la domination effective des puissances européennes sur l'Afrique tout entière,

(1) Cette question & donné lieu à une polémique ardente entre les publicistes hoUandais et français, d'une part, combattant la concession faite par la conférence de Bruxelles, et les publicistes belges la défendant. Dans une brochure hollandaise (VEtai indépendant du Congo et le commerce, par un négociant hollandais, Rotterdam, 1890), nous extrayons les griefs suivants : On n'a jamais vu dans l'histoire du commerce que les impôts aient été décuplés en une seule année ; c'est ce que fait l'État du Congo en portant d'un seul coup les taxes annuelles (droits de douanes) de 125,000 fr. en 1889 à 1,200,000 fr. fin second lieu YÉtat indépendant du Congo fait tui-méme le commerce, ce qui, par des inégalités de traitement administratif, rend très difficile la concurrence du commerce privé. Le second grief est parfaitement fondé, mais tient & la constitution tout à fait anormale et évidemment provisoire de ce prétendu État, qui n'est un État que de nom.

Nous croyons, quant à nous, comme nous le disons dans le texte, que, si Ton veut sérieusement coloniser l'Afrique, autrement que d'une façon superficielle et précaire, il faut cesser de traiter l'État du Contro comme une sorte de « communal » dépendant de Tensemble des nations civilisées. (Note de la 4« édition.)

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qu'on arrivera à la suppression de l'esclavage. Un prélat africain, le cardinal Lavigerie, croyait que, par la constitution d'un corps de 2,000 volontaires Européens, on pourrait obtenir la guérison de cette plaie, si ancienne et si profonde, qui épuise le Continent noir. C'était une généreuse illusion. On ne supprimera ces razzias, ces massacres, que par rétablissement de Fautorité des Européens sur tous les points de l'Afrique. On y pourrait travailler aussi par les missions et la conversion des indigènes au christianisme; malheureusement, on s'y est pris beaucoup trop tard; une grande partie du continent est occupée par llslamisme, reli* gioQ tenace qui ne l&che plus sa proie.

L'Afrique tout entière est destinée à passer sous le régime des colonies proprement dites ou des protectorats. Certains esprits étroits ou flottants caressent des solutions intermédiaires qui couduiraient à de promptes déceptions. Un écrivain qui, à force d'étudier les Arabes, est presque arrivé à les trouver supérieurs aux Européens, M. le D*" Lebon, nous morigénait avec beaucoup de hauteur de vouloir introduire en Afrique la civilisation européenne. Suivant lui, les Européens devraient se contenter de faire le commerce, sans rien changer à l'état de choses établi. Mais quel commerce peut-il y avoir et quel progrès dans un pays où la propriété est collective, où toutes les tribus et tous les villages sont ennemis les uns des autres, où Ton asservit la personne humaine, où Ton se rit de la vie et l'on se fait un plaisir de la supprimer, où sévit le despotisme le plus instable et le plus sanglant? Si Ton ne fait pas régner sur le continent noir la paix européenne, l'équivalent de l'ancienne Pax Romana, autant vaut renoncer à tout espoir que les ressources de cette immense contrée se développent jamais. Bien plus, nous croyons que l'autorité européenne, la souveraineté ou, dans des cas plus rares, la suzeraineté européenne, ne devra pas être temporaire dans la majeure partie de l'Afrique; ce n'est pas une simple affaire d'éducation, devant durer un ou deux siècles,c'est une organisation définitive. Le climat des régions équatoriales et tropicales de l'Afrique, ainsi que la race qui s'y trouve établie, ne nous paraissent pas de nature à pouvoir rendre jamais compatibles, autant qu'on en peut juger, la prospérité de ces contrées et leur absolue autonomie. Il serait à craindre que, une fois détachés, même dans deux ou trois siècles,des métropoles, ces pays ne vissent bientôt s'étouffer tous les germes de civilisation qui leur avaient été confiés et qu'ils ne revinssent, après deux ou trois générations, à la barbarie primitive. Toutes les colonies ne sont pas destinées à s'émanciper. Nous traitons cet important sujet dans la partie théorique de cet ouvrage à laquelle nous renvoyons le lecteur (voir le chapitre final).

Même sous la direction des puissances européennes, que deviendra r Afrique ? Il est prématuré de le dire, les documents manquent. Ce continent paraît très inférieur, au point de vue naturel, à tous les autres, du moins à TEurope, h l'Asie méridionale et aux deux Amériques. L'hydrographie y semble bien plus défectueuse ; le continent est beaucoup plus massif, et le climat parait moins tempéré, à égalité de latitude, que dans l'Amérique méridionale.

On peut se demander si l'Europe ne se prépare pas beaucoup de mécomptes dans ce continent, et si Tavenir n applaudira pas à la hautaine ironie avec laquelle Lord Salisbury décrivait les traités de partage par lesquels les puissances Européennes se divisent des contrées que personne n'a visitées et tracent des frontières avec des rivières dont on ignore le cours. D'autre part, il ne faut pas oublier que cette curée de l'Afrique occupe les imaginations européennes et que, pendant ce temps, la paix règne en Europe.

La civilisation européenne aura ainsi bien des obstacles à surmonter pour faire son œuvre dans ces immenses régions. Elle devra s'inspirer d'un sentiment de justice, de bienveillance à l'endroit des populations indigènes, les traiter avec une suprême équité, contrairement à tant de fâcheux exemples qu'enregistre, en rougissant, l'histoire coloniale, même dans le courant de ce siècle. La tâche sera délicate et longue. Elle sera facilitée par une cause puissante, la baisse considérable du taux de l'intérêt. La colonisation de l'Afrique s'offre à un moment où Tintérêt du capital tombe à 2 1/2 ou 3 0/0 pour les placements sûrs et à 4 1/2 ou 5 0/0 pour les placements aléatoires (1). Dût la colonisation africaine, comme il est probable, être moitié moins productive que celle des deux Amériques,cette différence du taux de l'intérêt compenserait dans une certaine mesure cette inégalité. Ce n'est pas en quelques années qu'on pourra juger cette colonisation ; ce sera à peine après un quart de siècle ou un demi-siècle. Etudions, en attendant, les efforts européens pour établir une colonisation intensive dans le nord et dans le sud de l'Afrique; nous y puiserons une expérience qui nous sera utile même pour la colonisation extensive dans le reste du continent.

(1) Voir la description minuUeuse dea causes et des conséquences de cet important phénomène dans notre Essai sur la répartition des richesses sur la tendance à une moindre inégalité des oondilions (troisième édition, Gulllaumin, éditeur).

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