‹ De la colonisation chez les peuples modernes (volume 5)Chapitre 39 sur 131 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

I«'Al^rle et la eolonisatloa frasçalse an XIX* slèele.

CoxsiDÉRATiONS GÉNÉRALES. Origine tout eiceptionnelle de notre établissement colonial en Algérie. — L'Algérie doit tenir une place & part dans l'histoire de la colonisation.

L'immigration, LB pitjplxmbnt, i/acci.imatation. Obstacles que dans les premiers temps le gouvernement oppose & l'immigration. - Infiltration lente de l'élément européen. — Appel aui agriculteurs européens vers 1840. — Alternatives de faveur et de rigueur vis-à-vis de l'immigration. — Marche ascendante de la population européenne.— Comparaison du peuplement de l'Algérie avec le peuplement de l'Australie. — Excédent des décès sur les naissances pendant les vingt premières années. — Depuis lors, excédent notable et continu des naissances sur les décès dans l'élément européen. — Acclimatation inégale des diverses nationalités européennes. — Proportion de ces diverses nationalités dans le nombre total des colons. — Craintes inspirées par l'afflux des Espagnols. -* Les naturalisations. — Moyens de favoriser & la longue la naturalisation des Européens étrangers. — Caractère hybride de l'élément français en Algérie.

Le RÉGIME DES TBRRSS KT LA COLONISAI ION. Nécessité d'avoir des idées claires sur ce que la Fï'ance veut faire en Afrique. — L'Algérie ne peut être ni une simple colonie de peuplement comme le Canada ou l'Australie, ni une simple colonie d'exploitation comme les Indes ou Java. — Caractère mixte que doit avoir la colonisation algérienne. — Situation défavorable de l'Algérie pour le régime des terres. — La propriété indivise des Arabes. — Le domaine du bey. — Les concessions de terre et les obligations qu'elles entraînaient primitivement. — Améliorations apportées & ce régime. — Essai en 1856 et en 1860 de la méthode de vente des terres suivant les procédés australiens. — La population agricole européenne en 1864. — Perfectionnements apportés en 1881 au régime des concessions gratuites. — Les deux méthodes simultanées par lesquelles procède la colonisation territoriale : les concessions et les achats de terres aux Arabes. — Le système de colonisation par centres ou villages. — Ëtroitesse de la zone de colonisation. — Rappel en 1855 des colons établis dans des localités excentriques.

Pénurie du domaine. — L'insurrection de 1871 accroît l'étendue du domaine au moment où il était presque épuisé. — Les colons alsaciens -lorrains. — Caractère artificiel de cette colonisation. — Étendue des concessions de terres depuii« 1870. ~ Projet de loi relatif & l'expropriation de 3 ou 400,000 hectares de terres appartenant aux indigènes. — Critiques adressées à ce projet de loi. — Le gouvernement ne doit pas exproprier les petits propriétaires indigènes.— Comment la colonisation agricole peut se développer. — La colonisation agricole spontanée et indépendante égale déjà la colonisation agricole officielle. — Nombre des colons ruraux en Algérie. — La production agricole chez les Européens et chez les indigènes. — La viticulture. — La race arabe ne doit pas être dépossédée. — Dans peu d'années, la colonisation officielle n'aura plus de raison d'être.— La loi de 1872 sur la constitution de la propriété privée.-* Lenteur des .premiers résultats. — État actuel des travaux. — Achats considérables de terres faits à l'amiable par les Européens aux Arabes. — Importance du domaine public actueL — Succès de la vente aux enchères d'une petite partie de ce domaine à partir de 1885.

Il ROLi DE L'ADMINISTRATION EN ALGÉRIE. Le rôle de l'administratiou est immense dans les colonies nouvelles, il est néanmoins compatible avec les libertés des colons. — L'administration doit se restreindre aux grands services d'intérêt

collectif. — Les dépenses préparatoires et les dépenses conservatoîreB. — L*ad ministration des forêts. — Les puits artésiens. — Le service topoirraphique. Li RÉQiMB COMMERCIAL ET LR rAgxmb financxbr. Régime relativement libéral de 4851. — Le développement du commerce eltérieur algérien de 1859 à 1864 et de 1(^64 à 1888. — Le mouvement de la navigation. » Le produit de la douane.- L'octroi de mer ; caractère de cet impôt. — De rétablissement de Timpôt foncier. -- Des inconTénients particuliers de haut» droits d'enregistrement dans une colonie. — Le budget colonial de l'Algérie, — Les budgets départemectanx et communaux. — Les impôts arabes. — La part de dépenses qui incombr à la métropole. — Le crédit en Algérie. — Le fléau de l'usure. — La Banque d'Algérie et ses succursales. — Taux excessif auquel on a maintenu penduii longtemps l'intérêt légal en Algérie : abaissement de ce taux eo 1881. — L<r« institutions de crédit particulières créées avec ou sans le concours de l'Étal

— Rôle de ce sociétés.

De la politique a «uivrb vis-a-vis des indigènes. Situation sans précédent de notre colonie algérienne. ^ Les trois politiques que l'on peut suivre à l'égard des indigènes ; le refoulement, le fusionnement, l'abstention. — Dangers de li première et de la dernière ; nécessité de l'intermédiûre. — Oscillations de notre politique à ce sujet.

Des obstacles & la fusion de l'élément indigène et de l'élément européen. >- Ce» obstacles ne sont pas insurmontables avec le temps et la persévérance. — Le» différents éléments de la population indigène. — La féodalité arabe est liée à la propriété collective. *- De la désagrégation de la tribu. — Répartition du territoire des tribus entre les douars. • Du passage de la propriété du douar à la propriété individuelle. — De l'institution de la polygamie. — Raisons d'ôtry; de la polygamie chez les Arabes. — La division du travail et le développement des échanges devront singulièrement restreindre la polygamie.

De l'instruction ches les indigènes. ^Efforts modiques faits avant 1870 : les écoles arabes françaises d'alors. — Lea collèges arabea finançais d'Alger et de Constantine. — Après 1870, réaction contre renseignement des indigènes. — Préjugés des colons. — Suppression des collèges arabes- Avançais. — Petit nombre de» écoles arabes-françaises. — Chiffre infime des indigènes qui reçoivent de l'in?fruction. — Dotation mesquine de ce service dans le budget colonial et dans les budgets locaux.

La justice chez les indigènes. — Les procès portés librement par les indigèneii devant nos tribunaux. ^ Nombre et situation des cadis; ils ignorent presque! tous la langue française. — Décret de 1886 sur la Justice musulmane. — Recours fréquents des musulmans aux notaires français. — Organisation vicieuse, de la justice criminelle à l'égard dr»A indigi^neft.

Ls BÉoiMS POLITIQUE DE l'Alorris. Phases diverses par lesquelles ont passé les institutions algériennes. — Alternatives de régime libéral et de régime restrictif. — Division de l'Algérie en territoire civil et en territoire militaire. — Étendue et population de chacune de ces deux régions. — Raisons d'être de cette dlTision.

Organisation municipale : les communes de plein exercice, les communes mixtes et les communes indigènes. — Difficultés spéciales de la vie municipale algérienne.—Les électeurs indigènes et les anciens électeurs européens non français.

Des droits des indigènes. — Les assesseurs musulmans dans les conseils généraux. — De la représentation des indigènes dans le parlement métropoUtain.

L'Algérie doit être régie par des lois, non par des décrets ou des arrêtés. — La politique de l'assimilation et la politique de l'autonomie. — De la création ea Algérie d'un personnel administratif spécial à l'abri des fluctuations politiques.

Les tbavaux publics, lbuk ihporta.ngb, la dirbction a. leur donner. Ëtendu« des routes en Algérie. — Les chemins. — Les dépenses pour travaux divers. H Les chemins de fer. ^ De la productivité des chemins de fer algériens. — Le^ travaux projetés. — De la nécessité de faire des lignes perpendiculaires à la mer et de les pousser jusqu'à l'Extrême Sud. — De l'exploitation du désert.

— Le Transsaharien. — Les chemins de fer doivent être construits en AIgé-

rie a beaucoup moins de lirais et beaucoup plus rapidement qu*en France.

Rtsuiii DB LA SITUATION SN Aloéris. Kspérances légitimes qu'elle suscite. — L'Algérie doit être pour nous une base d'opération sur le continent africain. — Des expéditions dans les oasis. — Tort de les avoir suspendues depuis 1873. — Utilité de soumettre le Soudan à notre influence.

Le récent partage de TAfrique orientale entre l'Angleterre et l'Allemagne, avec l'abandon de quelques amorces & Tltalie, doit nous inciter à pousser rapidement dans le désert et à étendre notre influence sur tout le Soudan central entre le Niger et le lac Tchad.

Les Touaregs. — Le Transsaharien. — Le temps déjà perdu. — Nécessité de décisions promptes. — La France ne doit pas avoir en Afrique que des colonies côtières. — Elle a droit à VHinterland ou « arrière-pays ». — Le traité défectueux de délimitation en 1890 entre la France et l'Angleterre.

En dehors des colonies à esclaves, qui produisent du sucre, du café, de Tindigo et quelques autres denrées d exportation, le XVIII" siècle n'avait laissé à la France que quelques positions commerciales méritant plutôt le nom de comptoirs que celui de colonies. Des circonstances spéciales, appartenant à Tordre des faits politiques, diplomatiques et militaires, nous ont dotés depuis lors d'une vaste contrée où nous nous sommes fixés d'une manière permanente en vue de la colonisation. Il importe de signaler, dès l'abord, Torigine toute singulière et exceptionnelle de cet établissement colonial. Il dut sa naissance, nous Tavons dit, non à des faits de Tordre économique, mais à des circonstances de Tordre politique. Cejutune conquête, et une conquête sans préméditation, ^enéep4L.4^s. événements foxtuits. L'histoire moderne, croyonsnous, n'offre aucun fait analogue à celui de l'occupation de l'Algérie par la France depuis plus de 60 ans. Une insulte de la part d un souverain barbare, le refus des réparations exigées, le besoin de détourner en France l'attention publique des affaires intérieures, telles furent les circonstances minimes et contingentes qui nous amenèrent en Afrique. C'est la seule fois qu'une grande entreprise de colonisation ait eu son origine dans une question de point d'honneur national. Quand les Portugais et les Hollandais fondèrent leur empire oriental, ils y étaient portés par l'appât d'un trafic hautement rémunérateur et par l'espoir d'obtenir le monopole des relations fructueuses de l'Europe avec l'Asie. Quand TEspagne étendit sa domination sur toute l'Amérique du Sud, elle se sentait attirée vers ce vaste continent et elle y était retenue par les énormes richesses métalliques dont la révélation Téblouissait, en même temps par l'abondance des produits naturels et par la facilité de la conquête et de l'occupation. Quand l'Angleterre envoya ses enfants vers les vastes plaines de TAmérique du Nord, elle se trouvait plongée dans une crise économique, sociale et religieuse, où Témigration était un bienfait incontestable et le seul remède peut-être contre des maux d'une rare intensité. Toutes ces

nations avaient cédé à Tattrait du trafic, à Tappât des richesses ou bien encore à un besoin économique et social. Pour tous ces peuples, la colonisation fut l'œuvre moins des gouvernements que de? particuliers, œuvre lente, mais persistante, commencée et poursuivie par des légions d'aventuriers hardis et heureux, régularisée après coup par l'intervention gouvernementale. Rien ne ressemble moins à la création de notre colonie algérienne. Celle-ci naquît d'un seul jet, par l'initiative du pouvoir, à la suite d'un fait fortuit qui occasionna l'envoi d'une armée française à Alger; il n'est peutêtre pas téméraire de dire que, si nous nous sommes fixés en Afrique, la cause en a été moins au besoin de nous y établir qu'à la difficulté de nous en éloigner (1).

Cette situation, qui fait à notre entreprise algérienne une place à part dans l'histoire de la colonisation, est accompagnée d'autrej; circonstances non moins exceptionnelles. Toutes les nations qui avaient fondé des colonies autres que celles d'exploitation, les avaient placées dans des contrées vacantes ou très peu peuplées : elles s'étaient emparées de régions d'une facile conquête, offrant en abondance des terres libres et d'une appropriation aisée, ne présentant qu une population disséminée, primitive et incapable de résistance. La France, au contraire, prenait possession, en 1830. d'une terre occupée, cultivée, défendue par une population nombreuse, guerrière, opiniâtre. Cette race établie sur le sol d'Afrique depuis des siècles était douée d'une civilisation avancée, elle formait une société régulière, pourvue de tous les éléments de vie et de consistance ; elle avait un sentiment élevé de sa nationalité, elle répugnait par ses mœurs, ses idées, sa religion, à toute assimilation avec une autre race, et ce qui contribuait à augmenter encore les difQcultés, c'est que la religion de cette race indigène est une religion hautement spiritualiste, dépourvue presque de toute empreinte de superstition, une religion qui, par la simplicité et la netteté toute philosophique de sa doctrine, par la pureté de ses enseignements, est douée d'une force défensive que, au point de vue humain, on peut appeler insurmontable. Telles sont

(1) Un écrivain très compétent dans les choses militaires, M. GamiUe Roussel, a pubUé dans la Revue des deux Mondes (l«r janvier, l*** février, !•' mars et I'' avrU 18$5), sous ce titre : Les commencements d'une conquête, de fort intéressanU^ articles sur nos débuts en Algérie. Le récit du savant académicien doit être lu par tous ceux qui s'étonnent des lenteurs du progrès de la colonisation algérienne, et particulièrement par les esprits impatients et ignorants, que les premières épreuves d*une entreprise colonisatrice découragent, n était boa de rappeler à notre génération, qui les a oubliés, les t&tonnements de notre instaUation en Afrique. Les Chambres françaises, pendant toute la première partie du règne de Louis- PhUippe, étaient plutôt hostiles à notre occupation définitive de l'ancienne Régence, et les économistes, cédant à, un préjugé dont beaucoup ne se sont pas encore dégagés, la déconseillaient. {Note de ia 3* édition,)

L ALGÉRIfi : L*IMMI6IlAT10If, LE PEUPLEMBiNT. 333

les circonstances caractéristiques dans lesquelles a pris naissance notre tentative de colonisation algérienne ; il importe de ne les pas oublier un instant, si Ton veut être juste et impartial, si Ton veut émettre des idées pratiques et réalisables. Rien là ne ressemble à rétablissement des Espagnols au Pérou ou au Mexique, à celui des Anglais dans l'Amérique du Nord ou en Australie. C'est un fait sans précédent, sans analogie dans Thistoire moderne. Fonder une colonisation agricole dans un pays où tout le sol était possédé et cultivé ; introduire une population européenne nombreuse au milieu de cette nombreuse population musulmane, qu on n'avait ni le droit ni la force d'extirper ou de refouler ; faire de ces deux éléments juxtaposés et hétérogènes un ensemble, si ce nest homogène, du moins régulier ; c'était là le plus difficile ' problème que se fût encore posé la politique coloniale des peuples modernes.

Nous n'avons pas à retracer les circonstances spéciales qui nous attirèrent en Afrique vers 1830 ; nous n'avons pas à faire Thistoirc de ces guerres sans cesse renaissantes, qui jusqu'en 1847 (soumission d' Abd-el-Kader) ou même jusqu'en 1857 (fin de la guerre de Kabylie) accompagnèrent notre laborieux établissement dans ce pays. On peut dire que la difficulté de la conquête fut l'origine delà colonisation (1).

l'immigration. — LE PEUPLEMENT. — L* ACCLIMATATION.

Le gouvernement, dans les premiers temps de la conquête, répugnait à une immigration considérable, soit française, soit étrangère; bien loin de l'attirer, il s'efforça de la prévenir. 11 crai-

(1. Rappelons seulement quelques dates qui montrent les lenteurs de la conquête: le débarquement des Français à Sidi-Ferruch s'effectue le 14 juin 1S30; Alger se rend le 5 juillet ; Oran est occupé au commencement de 1831 ; la Rasba de Bône est prise en 1832; nous occupons Anew etMostaganem en juillet 1833; nous entrons dans Tlemcen en janvier l^Z6 ; nous prenons possession de la Galle dans la même année. C'est aussi en 1836 qu*a eu lieu la première et infructueuse expédition contre Constantine. Le traité de 1837 avec Abd-el-Kader ne nous laisse fOière que le littoral de l'Algérie et cède à l'émir l'intérieur presque jusqu'aux côtes, dans les provinces d'Alger et d'Oran. Dans la môme année 1837 s'effectue la seconde expédition de Constantine, et nous prenons cette ville le 13 octobre. Noos n'occupons définitivement Médea et Biiliana qu'en 1840. En 1843, toute la province d'Oran est en feu ; en 1844, nous prenons Biskra et Dellys. Dans la même année, le maréchal Bugeaud remporte la bataille d'Isly sur les Marocains* U 23 décembre 1847, Abd-el-Rader se rend au général de Lamoricière. En décembre 1^, nous prenons Laghouat. L'expédition de Kabylie s'effectue pendant l'automne et l'hiver des années 1856 et 1857. En juin 1857 seulement, la Kabylie est définitivement soumise. On ne peut donc considérer l'Algérie comme complètement conquise que depuis trente ans tout au plus. Nous ne parlons pas ici des insurrections, comme celle de 1871 dans la province d'Alger et de Con- *^tine, et celle de 1881 dans la province d'Oran.

gnait pour les colons Finfluence du climat, il craignait d'inquiéter les Arabes et de se les aliéner davantage en distribuant des terres aux Européens, il craignait de s'enlever à lui-même la liberté d'action. Ces différents motifs 1er portaient plutôt à combattre qu'à susciter l'arrivée d'artisans ou d'agriculteurs de France ou d'Allemagne. A la fin de 1832 une décision ministérielle fut prise <c afin d'arrêter une immigration trop nombreuse et trop hâtive, d'obvier au désagrément de voir tomber des individus dans la dé^ tresse pour s'être inconsidérément transportés dans cette contrée sans avoir les moyens d'y vivre fixés et assurés. Le gouvernement français, outre les mesures déjà prises pour empêcher Y immigration spontanée de pénétrer en Algérie, a cru devoir en interdire l'accès dorénavant, jusqu'à nouvel ordre, à tout étranger qui ne pourra établir amplement qu'il a de quoi s'y entretenir, et les légations françaises ont reçu l'ordre de se conformer à ces dispositions dans la délivrance des passeports ». C'est ainsi que dès les premières années le gouvernement cherchait à éloigner d'Afrique v/ l'immigration spontanée. Avait-il tort? La plupart des publicistes, qui se sont occupés de l'Algérie, ont incriminé l'administration pour ces lenteurs et ces timidités. A nos yeux, au contraire, ces timidités et ces lenteurs eurent leur justification dans la difficulté des circonstances. Si la contrée que nous occupions eût -été une terre vacante ou pacifiée, sans doute il eût été expédient de laisser l'immigration libre s'y porter elle-même, sans réglementation ni entrave, comme les Anglais l'ont pu faire pour l'Australie. Mais la situation était tout autre ; et la circonspection, la prudence initiales du gouvernement français, de 1830 à 1835 du moins, au lieu d'être taxées de fautes, pouvaient à ce moment être regardées comme l'accomplissement d'un devoir.

L'infiltration de l'élément européen sur cette terre africaine fut donc lente ; en 1835, on n'y comptait encore que 11,221 Européens de toute nature. Mais, dans les dix années qui suivirent, le développement des opérations militaires, l'augmentation de l'armée, attirèrent un nombre considérable de petits trafiquants, qui suivaient les colonnes de soldats et trouvaient dans la guerre môme l'aliment de leur commerce et la source de leurs gains. Aussi, en 1845, la population européenne atteignait-elle 95,531 individus sans compter l'armée. Dans cet intervalle le gouvernement avait franchement recours à l'immigration ; en 1838, après le traité de la Tafna, en 1842 et 1843, lors de la construction des villages du Sahel d'Alger, il avait fait appel aux agriculteurs et aux ouvriers français. Mais le grand défaut de l'immigration européenne en Algérie, c'est qu'elle ne formait pas un courant régulier et continu. Le gouvernement lui ouvrait ou lui fermait l'entrée de

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l'Afrique selon les circonstances. Tantôt on Tencourageait ou même on la provoquait, plus souvent on la restreignait. La bonne volonté administrative qui s'était manifestée de 1838 à 1843 cessa bientôt. Après la révolution de 1848 on multiplia les entraves. Le passage dans la colonie ne fut accordé que sur la preuve établie d un travail assuré d'avance en un lieu et chez un patron connus. Des Espagnols, qui se trouvaient alors en chômage momentané dans la province d'Oran, furent renvoyés dans leur pays. Quand, en 1853, une compagnie genevoise voulut organiser des colonies suisses à Sétif, on exigea de chacun de ces colons la possession en espèces d'une somme de 3,000 fr. Si Ton n'eût voulu par ces mesures que sauvegarder les intérêts des colons, on pourrait dire qu'elles étaient empreintes d'une prudence exagérée ; mais le vrai motif de ces règlements, c'était que l'administration redoutait une immigration trop considérable. On en trouve la preuve dans un rapport fait, en 1854, au ministre de l'agriculture par un haut fonctionnaire, M. Heurtier, au nom du comité d'émigration : « Le temps viendra bientôt, y est-il dit, où la France, économe de ses enfants, utilisera les bénéfices de sa prudente réserve, au profit de l'Algérie, vaste champ ouvert à l'activité humaine et magnifique débouché pour l'exubérance de notre population. 11 nous serait difficile de prévoir exactement les conséquences de cette transmigration, mais on peut la pressentir. Quel serait le régime économique le plus favorable au développement de la colonisation? Quel parti pourrait-on tirer dès à présent de cet immense mouvement d'hommes, qui, dédaignant la côte d'Afrique pour les zones les plus éloignées du globe, semblent nous dire que la Méditerranée serait une barrière insuffisante entre eux et la mère patrie ? Ces questions graves. Monsieur le ministre, le fonctionnaire chargé plus spécialement de représenter le département de laguerre n'a pas jugé qu'il fût opportun de les traiter, ni de provoquer en ce moment une immigration étrangère trop nombreuse dans nos possessions algériennes. Une dépèche du maréchal ministre de la guerre vous a témoigné en termes explicites le même sentiment. Des raisons de l'ordre politique, tirées notamment des nécessités que nous imposent les guerres d'Orient, ont fait prévaloir cet avis au sein de la commission. » Telle était l'opinion de la baute administration sept années après la reddition d'Abdel-Kader et la complète sujétion du pays. Malgré l'allusion faite aux nécessités de la guerre d'Orient dans le rapport dont nous venons de citer un extrait, cette politique de réserve et d'abstention, hostile à l'immigration, n'était pas transitoire ; ce fut une politique constante qui ne cessa pendant longtemps de diriger le gouvernement dans la conduite des affaires algériennes. Ons'étu-

dia à limiter le nombre des immigrants et il ne fut pas difflcile d'y parvenir. On continua à exiger des nouveaux arrivants la justification d'un capital relativement assez considérable ; aux simples ouvriers Ton demandait la possession de 400 fr. en argent, aux prétendants à la propriété du sol on imposait Tobligation de justifier d'une fortune de 1,500 à 3,000 fr. selon les temps. Aussi, malgré le grand nombre des permis de passage gratuits, la population coloniale n'augmentait qu'avec une grande lenteur : en l'année 1857, suivant M. le colonel de Ribourt, sur 80,000 passages gratuits accordés, il y avait eu 70,000 retours. En 1855, le nombre des colons en Algérie n'atteignait que le chiffre de 150,607. Au lieu de s'étendre avec les progrès de la pacification, rimmigralion avait diminué de plus de moitié. De 1840 à 1845, la population européenne s'était accrue chaque année de 13,493 individus ; de 1850 à 1855, l'accroissement annuel n'avait été que de 5,929. Lors de la création du ministère spécial de l'Algérie et des colonies il y eut un nouvel essor qui ne dura que deux ans ; l'immigration s'accrut dans une proportion sensible; en 1861, la population européenne de l'Algérie monta à 192,745 individus. A la fin de 1863, elle atteignait 213,061, et enfin, au 31 décembre 1864, d'après les documents officiels, elle était parvenue à 235,570 âmes. C'était la preuve d'une reprise notable dans le courant de l'immigration ; c'était de plus, comme nous Talions voir, l'indice de la diminution de la mortalité parmi les résidants Européens.

Ainsi le premier fait caractéristique de la colonisation algérienne, ça été pendant une trentaine d'années l'opposition presque constante et systématique du pouvoir à une immigration considérable. Ce fait remarquable a son explication dans les circonstances exceptionnelles dont fut entouré le berceau de notre colonie africaine. Il était naturel, il était légitime à nos yeux, que pendant les premières années, du moins, le gouvernement eût envers l'immigration une conduite circonspecte et réservée. C'était à la fois un devoir moral et une mesure de prudence politique que de ne pas favoriser la trop grande et trop subite affluence des Européens dans cette terre agitée par la guerre et dont on ignorait encore les ressources. Mais, après 1847, après la pacification générale et les premiers essais de culture par des mains européennes, l'administration aurait pu, à notre gré, sans témérité, ouvrir largement les écluses à ce courant d'émigrants, qui tendait spontanément à se porter vers notre terre d'Afrique. Il eût été expédient et pratique de ne pas imposer alors des entraves pénibles et de ne pas outrer les mesures de prudence. C'eût été d'une politique prévoyante et judicieuse que de maintenir l'appel qui avait été fait de 1838 à 1842 aux agriculteurs et

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aux artisans d'Europe ; si l'immigration s'était maintenue au chiffre qu'elle avait atteint pendant ces quatre années, la population européenne de notre colonie serait au moins le double de ce qu'elle est aujourd'hui. Ce n'est pas que nous trouvions avec beaucoup de publicistes que la présence en Algérie de plus de 400,000 Européens, 60 ans après le débarquement de nos troupes, soit un fait insignifiant (1). C'est, à nos yeux, au contraire, un résultat d'une haute portée et qui prouve que l'élément européen a de sérieuses chances d'avenir et de prospérité dans notre colonie d'Afrique. Que l'on se reporte au berceau de tous les autres établissements européens qui ont acquis par la suite des temps le plus haut degré de splendeur, et l'on verra qu'il s'en fallut de beaucoup que l'immigration, à l'origine, y fût aussi nombreuse. L'Australie elle-même, pendant les 50 premières années de son peuplement, n'a pas fait en population de plus rapides progrès que l'Algérie. Depuis l'année 1815 où les premiers émigrants libres s'y rendirent, jusqu'à l'année 1850, qui précéda la découverte des gîtes aurifères, l'Australie avait reçu moins de colons que l'Algérie n'en comptait à la fin de l'année 1864 (2). Il ne faut donc pas rabaisser outre mesure, ainsi que le font la plupart des publicistes, l'importance de l'immigration européenne dans notre colonie d'Afrique ; mais il est incontestable que cette immigration eût été beaucoup plus considérable, à partir surtout de 1847, si le gouvernement n'y avait pas mis d'inutiles entraves, et ces entraves multipliées, ces précautions exagérées et prolongées trop

(1) Le recensement de 1876 portait k 353,000 âmes la population dite « européenne » de TAlgérie ; mais U faut en retrancher 33,300 Israélites indigènes qui figurent à tort dans cette classe ; il restait donc 320,CK)0 Européens environ. En lâ^l, malgré Tëmigration provoquée par les désastres de Saîda et par l'insécurité passagère, le dénombrement fait le 31 décembre de cette année a constaté la présence en Algérie de 423,881 Européens, dont 233,937 Français, non compris les Israélites naturalisés, qui sont au nombre de 35,000. Malheureusement, on a compris Fermée dans ces chiffres, ce qui a grossi notablement le nombre des Français : la population française civile ne parait pas avoir dépassé en 1881 le chiffre de 196,000 âmes, ce qui réduirait le chiffre de la population civile d*origine européenne, le 31 décembre 1881, à 386,000 âmes environ, soit un accroissement de 66,000 Ames en cinq ans ; les Israélites indigènes naturalisés ne sont pas compris dans ces chiffres. Le recensnment de 18V6 a constaté dans la population coloniale proprement dite, sans compter Tarmée, 225,666 Français (uod compris les Israélites indigènes naturalisés) et 210,203 étrangers de race européenne. À U fin du siècle, il y aura vraisemblablement 700,000 habitants d'origine européenne dans l'Afrique française (Algérie et Tunisie), dont 600,000 environ en Algérie, et 80.000 à 100.000 en Tunisie.

{ï) Le chiffire des immigrants libres en Australie s*est élevé, en effet, d'après Mérivale, à 2,976 personnes de 1815 à 1825, 5,175 personnes de 1825 à 1829, 53,274 individus de 1830 à 1839, enfin 126,937 immigrants de 1830 à 1850, soit en tout 188,000 immigrants en trente-cinq ans. Or, en 1864, la population européenne de TAlgérie, r^tcrutée presque uniquement par l'immigration libre, atteignait 235,000 âmes.

longtemps, ces règlements vexatoires ont fini par détourner de TÂlgérie le courant de Témigration européenne qui ne demandait pas mieux que de s V porter, et ont jeté à la longue sur notre colonie d'Afrique un discrédit dont il sera difficile de la dégager.

Heureusement sa situation est devenue telle qu'elle ne s'augmente pas seulement par les recrues qui lui viennent du dehors, elle grandit par elle-même et par l'excédent continu, depuis quelques années, du nombre des naissances sur le nombre des décès. JIl n'en fut pas ainsi à l'origine, et la mortalité dans la population européenne fut si grande pendant les 20 premières années, qu'on put douter de l'avenir de la colonisation. Les prophètes de malheur ne manquèrent pas et les faits semblèrent leur donner amplement raison. Depuis la conquête jusqu'au 31 décembre 1864, il y eut dans la population civile européenne 62,768 décès, contre 44,900 naissances. Gela tient, en partie, pour les premières années du moins, à ce que le nombre des colons célibataires était très considérable, ce qui tendait à réduire les chances de naissance, relativement aux chances de décès. Mais les difficultés de l'acclimatement furent, on ne peut le nier, une des principales causes de cette énorme mortalité ; elle diminua peu à peu : de grands et patients travaux, des dessèchements demarais, des défrichements heureux, enlevèrent à la côte une partie de son insalubrité ; les règles hygiéniques ont été aussi mieux connues et mieux observées; en outre, il s'est formé toute une génération créole, jeune encore, il est vrai, mais née sur le sol algérien et plus apte que les nouveaux arrivants à supporter le climat de la colonie. En 1853, l'excédent des décès a cessé de se manifester pour ne plus reparaître. Depuis lors, les naissances alimentent chaque année, en l'augmentant, la population d'origine européenne. En 1863, il y a eu 8,531 naissances contre 6,347 décès : la différence au profit des naissances a donc été de 2,184. Dans les trois années 1879, 1880, 1881, le nombre total des naissances dans la population européenne, Israélites indigènes non compris, a été de 39,307; celui des décès, après défalcation des décès militaires, s'est élevé à 32,431, ce qui représente un excédent de 6,876 naissances, ou bien encore une proportion de 83 décès pour 100 naissances. Les trois années 1885,. 1886 et 1887 ont fourni des résultats analogues ; à savoir, toutes les trois réunies, 47,334 naissances dans la population de race européenne contre 39,177 décès, non compris les décès militaires, ce qui représente un excédent de 8,157 naissances. La proportion des décès aux naissances est encore de 83 0/0 (1). On a calculé que par le seul fait de Texcédent des naissances sur les décès, tel qu'il se manifeste depuis 1853, la population européenne de l'Algérie

(1) statistique générale de l'Algérie, années 1879- 18él et 1885-87, pages 31 etia3.

L^ALGÉRIE : LE PEUPLEMENT, l'AGGLIMATATION. 339

devrait doubler en 56 ans environ, tandis que la population de la France ne le peut qu'en 141 (l). On voit que c'est là une situation éminemment favorable. Pour peu que Timmigration augmente, même dans une proportion légère, le nombre des habitants d'origine européenne sera à la fin du siècle considérable, et devra dépasser six cent mille. Or, quand on parle d'une colonie, ce n'est pas trop que d'exiger 70 ans pour la voir arriver à un état durable de prospérité et de grandeur.

11 importe, cependant, d'entrer plus avant dans cette question de la population européenne et de son accroissement continu par , ses propres forces. Diverses nations, on le sait, entrent dans la composition de l'élément européen en Algérie. En 1861, sur 192,746 colons, on ne comptait que 112,229 Français, c'est-à-dire environ 58 p. 100. Venaient ensuite les Espagnols au nombre de 50,021, soit 26 p. 100 de la population européenne; on comptait encore 11,256 Italiens, 8,260 Maltais, 8,332 Allemands ou Suisses, le reste appartenait à des nationalités diverses et non classées. Or, ces différents groupes ne présentent pas les mêmes chiffres proportionnels de naissances et de décès : il y a même entre eux sous ce rapport, de très grandes différences. En 1856, l'on comptait pour chaque élément colonial par an et par 1,000 :

Naissances. Décès*

Français 41 43

Espagnols 46 30

Maltais 44 30

Italiens 39 28

Allemands 81 5Ô

C'étaient donc les Italiens, les Maltais et surtout les Espagnols qui se trouvaient dans les conditions les meilleures, c'étaient eux ^ quiaugmentaient Icplus. La population française, d'après ce tableau, abstraction faite de l'immigration, serait à peu près stationnaire et tendrait plutôt à diminuer. Mais depuis lors la situation s'est considérablement améliorée pour les Français. Déjà, en 1856, il y avait progrès sur les années précédentes : car l'année 1853 présentait sur 1,000 colons français 41 naissances et 52 décès. Aujourd'hui, même pour les Français, le chiffre des naissances surpasse celui des décès. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs, avec l'auteur d'une brochure médicale (le D' Beaufumé, Coup d'œil sur les Colonies) ^ que la situation plus défavorable en apparence des colons français vînt d'une incapacité constitutive de surmonter le climat d'Afrique. Il faut se garder de ces généralisations précipitées, et il convient d'étudier auparavant de près les conditions dans les-

(1) Le chiffre pour le doublement de la population de la Krance ne s'applique plus à la situation présente. La période de doublement est aujourd'hui plus étendue.

quelles vivent les différents éléments européens. Si la mortalité est moindre parmi les Espagnols, les Maltais et les Italiens, ce n*est pas seulement qu^ils sont originaires de pays plus chauds et de latitudes à peu près isothermes à TAigérie ; c'est encore qu'ils résident spécialement dans les villes, qu'ils ne s'éloignent guère de la côte, qu'ils se livrent surtout aux métiers ou au jardinage, qu'ils ne sont guère défricheurs et qu'ils s'enfoncent moins dans le désert (1). C'est le Français, au contraire, presque seul, qui forme la population agricole dans les centres éloignés de la mer, c'est lui seul qui passe l'Atlas et se fixe jusqu'à l'entrée du Sahara, à Laghouat, à Geryville et dans d'autres oasis. Il est naturel que cette vie plus aventureuse et plus rude éprouve plus proiondément sa constitution. Peut-être y a-t-il de sa part quelque témérité à se jeter à cent lieues de la mer quand la côte offre encore tant de champs qui ne demandent que des bras, mais la faute en est, en partie, aux règlements administratifs que nous étudierons plus bas et aussi à ce goût aventureux, que nous avons déjà signalé bien des fois sur des théâtres différents comme le trait dominant du caractère français. Quoi qu'il en soit, depuis quelques années, la mortalité diminue dans une proportion notable parmi nos compatriotes d'Afrique : même pour les colons français,les naissances sont arrivées à dépasser les décès et ce progrès ne fera que croître avec l'apparition sur la scène de la génération créole dont le nombre augmente tous les ans d'une manière sensible.

Des statistiques plus récentes faites avec un grand soin par le docteur Ricoux, dans sa Démographie figurée de t Algérie, justifient pleinement cette assertion de la première édition de HOtre ouvrage. Voici d'abord comment se décomposait d'après le uecensement de 1876 la population européenne de notre province d'Afrique :

(1) On pourrait dire que la présence de plusieurs milliers d'Espagnols sur les Hauts plateaux à Saïda, lors de l'insurrection de Bou Amama en 1881, donne un démenti à Vopinion que nous exprimons dans le texte. Peut-être, en effet, cette opinion est-^lle un peu absolue. Cependant, il reste vrai que de beaucoup la plus grande partie des 138,510 Européens qui, au 1«' janvier 1878, formaient la population agricole de VAlgérie, se compose de Français et que, par con aéquent, la population française est plus exposée que la population espagnole ou italienne. {Noie du la 2"« édition.)

En 1887, la population rurale européenne montait à 206,958 individus, soit 17,448 de plus qu'en 1878. La plupart des Européens qui se fixent dans le territoire militaire, c'est-à-dire loin des côtes, sur les hauts plateaux ou dans le désert, sont des Français, du moins dans les provinces d'Alger et de Constantine. Four celle d'Oran, par suite de la pénétration de plus en plus grande des Espagnols, le nombre des Français dans le territoire militaire Oranais est un peu Boindre que celui des autres Européens {Noit de la 4« édition.)

L'ALGÉRIlS : LR PEUPLEMENT, L'ACCLIMATATION. 341

Fronçais 155.700

Espagnols 92. 500

Italiens 25.800

Maltais 14.200

AUemands , 5.100

Autres nationalités / 17. 500

Population dite en bloc 8.900

Totei aso.aoo

Sî roa-déduU la population dite en bloc on voit gue l*élémenl frnnp^igf(>^irnissfli|^ui]uste]amoitiéd^ des ÉurppJéenSr

Examinons la natalité et la mortalité de ces divers éléments de la population européenne. La mortalité annuelle des Français, qui était de 46,5 pour 1000 habitants de tout âge dans la période de 1853- J 856, est tombée, de 1873 à 1876, à 27 pour 1000, tandis qu'en France même elle s'élève à 23 pour 1000. L'écart est donc aujourd'hui faible entre la mortalité des Français en Algérie et la mortalité des Français en France. Quant à la natalité parmi les Français- Algériens, elle est très forte ; elle oscille annuellement entre 35 et 40 pour 1000 habitants, atteignant presque la natalité des Allemands en Allemagne. La race française n'est pas çonstitutionnelïAmfinf pp,j^ pn*n]iflqnA; pTTp npTpgf qu'on France et intentionnellement. Les naissances parmi lesTrançaîs établis en Algérie"*dépas-' senfde 15 à 20 0/0 les décès ; c'est un assez bon résultat.

Les documents postérieurs confirment avec quelques atténuations les conclusions qui précèdent. Dans les trois années 1879, 1880, 1881, d'après la Statistique générale de l'Algérie, les naissances parmi les Français établis en Algérie se sont élevées à 10,896; les décès dans la même période,, en mettant à part les décès militaires, ont atteint seulement le chiffre de 17,235, ce qui laisse un excédent de 2,661 naissances qui représente le mouvement propre de la population française en Algérie. On peut considérer que le nombre moyen des Français établis dans cette contrée pendant ces trois années était de 185,000 environ ; la moyenne des décès se trouvant être de 5,745, c'est une proportion de 31 pour 1000, encore un peu forte sans doute, légèrement supérieure à celle que constatait le docteur Ricoux, pour la période 1873-76. La cause en est peut-être à l'arrivée d'un plus grand nombre d'émigrants Français non acclimatés ; on sait, en effet, que de 1878 à 1881, un grand nombre de vignerons de la métropole, chassés par le phylloxéra, ont été se fixer en Afrique. Quant aux naissances dont la moyenne pour ces trois années monte à 6,632, elles dépassent annuellement de 887 la moyenne annuelle des décès, et elles représentent une proportion de 35.85 p. 100 de l'ensemble des habitants Français. Les trois années 1885-86-87 ont fourni, dans la

population française, 23,176 naissances et 20,210 décès, militaires non compris, l'excédent des naissances est de 2,966. Le nombre des habitants français était alors d'environ 230,000, donnant une proportion de 29 décès pour 1.000 et de plus de 33.5 naissances.

Malheureusement la statistique algérienne ne distingue pas le lieu d'origine des Français-Algériens. Elle ne se préoccupe pas de savoir s'ils sont nés en Afrique, s'ils ne sont Français que par naturalisation, s'ils sont Français du Midi ou du Nord. Une classification de ce genre serait indispensable. Quant à la catégorie des Français par naturalisation, elleesten apparence peunombreuse. En trois ans,de 1876 à 1878, on n'a naturalisé que 835personnes;dans les trois années suivantes, 1870 à 1881, les naturalisations se sont accrues, s'élevant à 1,577 personnes. Depuis lors le mouvement ascensionnel a été beaucoup plus rapide : 358 naturalisations seulement en 1882, mais843en 1883, 705 en 1884, 890 en 1885, 937 en 1886, 1,756 en 1887 et 1,998 en 1888 ; depuis 1865Jusqu en décembre 1888, il a été admis au bénéfice delà naturalisation 13,093 européens ou indigènes (1).

On voit que le mouvement de naturalisatimi.si.n£u}i$rement lenf à l'originp. s'esta depuis quelques années^ notablement accru, n est heureux qu'il en soit ainsi. La cause peut en être double : d'un côté les étrangers, étant fixés en Algérie sans esprit de retour, apprécient davantage notre domination et recherchent plus la qualité de citoyen Français. De Tautre côté. Tadministration, bien inspirée, se montre beaucoup moins difficile pour conférer cette qualité à ceux qui la sollicitent. Ainsi, dans l'année 1S88, sur 1,965 naturalisations demandées, on en a accordé 1,799, soit 166 refus. Sauf pour les vauriens avérés, les vagabonds et les mendiants, l'administration ne saurait être trop accueillante. Une colonie jeune doit avoir les bras largement ouverts.

Sur les 13,093 naturalisations accordées de 1865 à 1888, 732 seulement s'appliquent à des Musulmans indigènes, 230 à des Tunisiens, 395 à des Marocains, 1^ à des Turcs, 5 à des Tripolitains, 3 à des Syriens, soit ensemble 1,380 à des Mahométans. Viennent ensuite les Allemands, au nombre de 4,026 parmi lesquels sans doute les Alsaciens-Lorrains tiennent une place notable, puis 3,802 Italiens, 2,185 Espagnols seulement, 468 Anglais ou Anglo- Maltais, 414 Suisses, 344 Belges.

Plus la colonisation deviendra ancienne, plus le nombre des naturalisations s'accroîtra ; il finira par être de plusieurs milliers d'âmes par an (2). Il y a, en effet, en Algérie des modes de naturali-

(1) Dans ces chiffres de uaturalisations sont comprises ce que l'on appelle \m optioDs ; elles coosistent en ce que les fils d'étrangers nés eu Algérie peuvent réclamer la nationalité française en vertu du code ou de lois de lb49et ae 188^. Le nombre de ces options est d'environ 200 par an .

(2; Dans V Exposé de la ntuatUm générait de V Algérie en 1884, radministration

l'aLGÉRIE : LE PEUPLEMENT^ L* ACCLIMATATION. 343

salion qui sont en quelque sorte spontanés. Les flls d'étrangers nés en Algérie, peuvent opter de plein droit pour la nationalité française. Or, le dénombrement de 1886, qui constate la présence en Algérie de 217,386 étrangers d'origine européenne (y compris quelques milliers qui servent dans la légion étrangère), établit que 118,295 seulement étaient nés à l'étranger, c'est-àdire en dehors de la colonie et de la métropole. Ainsi près de 100,000 étrangers fixés en Algérie sont nés dans ce pays même. Il y a dans cet effectif un grand nombre de recrues pour les naturalisations futures. Un genre spécial de naturalisation se rencontre en Algérie, c'est celui qui a son origine dans la convention consulaire conclue entre la France et l'Espagne, relative au service militaire. Les jeunes Espagnols établis dans notre province d'Afrique doivent satisfaire au recrutement, soit d'après la loi espagnole, soît d'après la loi française. Ils ont à ce sujette droitd'option et ceux qui se soumettent au recrutement français peuvent réclamer de plein droit la naturalisation. En 1882 les modes de naturalisation que l'administration algérienne dénomme spéciales et que nous appelons spontanéesy en ce sens qu'il suffit de les revendiquer pour avoir la qualité de français, ont ajouté 182 cas aux 358 que nous avons indiqués plus haut, ce qui porte à 540 les naturalisations de cette année. Du côté des Espagnols, ces naturalisations spéciales devront devenir singulièrement plus fréquentes. En 1882 on n'en a récensé que 131 comme ayant obtenu par naturalisation spéciale le titre de Français ; cependant depuis 1881 le nombre des Espagnols qui se soumettent à notre loi de recrutement dépasse annuellement le chiffre de 400; il a été de 472 en 1886 ; ils s'en prévaudront ultérieurement pour se faire naturaliser.

Outre la naturalisation sollicitée et les modes spéciaux de naturalisation, il y a encore ce que Ton peut appeler la naturalisation occulte. Tous ces Espagnols, Italiens ou autres qui persévèrent pendant plusieurs générations à habiter l'Algérie doivent finir par se fondre sans qu'on s'en aperçoive dans le flot de la population française. Si notre loi admet, en effet, que les étrangers nés en France

explique qne le nombre des naturalisations en 1883 a sensiblement augmenté, i cause de la suppression, qui était prévue, quoiqu'eDe n'ait été effectuée que postérieurement, du droit de représentation des étrangers aux conseils municipaux algériens. On pense que le chiffre des naturalisations continuera à grandir et qull s'accentuerait singulièrement si certains projets de loi étaient adoptés. L'un de ces projets accorderait à la première génération d'étrangers nés en Algérie le bénéfice de la naturalisation française de droit, qui n'est accordé dans la métropole qu'à la seconde génération, c'est-à-dire aux étrangers nés en Franco d'étrangers qui eux-mêmes y sont nés. U serait question aussi d'étendre à Tétranger qui aurait créé ou améDoré une exploitation industrielle ou agricole en Algérie le bénéfice de la réduction de résidence à un an seulement pourobtenii te t>ataralisation. {Note dela^ édition.)

OU en Algérie, d'un étranger qui lui-même y est né, est Français, sous la condition résolutoire que, arrivé à sa majorité, il ne réclame pas sa qualité d'étranger, il n'y a aucune clause de ce genre pour la troisième génération de race étrangère née sur notre sol.

Là, la qualité de Français est absolument imposée sans qu'on puisse la refuser. Il en résulte que les petits fils des Espagnols ou des Italiens qui sont en Algérie et qui continuent à y habiter ainsi que leurs enfants seront nécessairement Français, qu'ils le veuillent ou non. Ainsi dans soixante ou quatre-vingts ans les descendants des 217,000 étrangers aujourd'hui établis en Algérie, seront complètement incorporés dans la population française. Les Israélites indigènes finiront aussi, dans une ou deux générations, par cesser de figurer sous une rubrique à part et formeront avec le reste de la population française un tout dont il sera impossible officiellement de les distinguer (1).

Ces remarques étaient nécessaires pour montrer que l'élément français en Afrique n'est pas complètement pur et Que Ja pro- 2prtîpn.d!aîliaie^gui s'y méïe doit devenir d*ann<^.ftftn anni^ft plus considérable. Ce n'est pas à notre sens un inconvénient. La race française doit agir en Afrique à la façon d'un ferment qui modifie une masse infiniment plus forte qu'elle. Que les Français donnent à l'Afrique du Nord leur langue, leurs mœurs, leurs lois, leur goût; cela sufQt à notre œuvre civilisatrice. Aussi bien, quelle est dans le monde civilisé contemporain la race qui puisse se dire pure?

Il est évident, néanmoins, que, à la longue, cet alliage doit agir sur la natalité et la mortalité de l'élément dit Français. Plus il y entre d'Espagnols et d'Italiens, plus la natalité de Tensemble doit devenir forte et la mortalité faible. Jusqu'ici néanmoins, cette influence a été compensée par la grande quantité d'Allemands (Alsaciens-Lorrains) et de Belges qui ont été naturalisés depuis 1870. Ces hommes du Nord, on le sait, ont plus de difficulté que le Français du Midi à s'acclimater en Afrique.

Parmi les colons espagnols la mortalité a été à peu près constante depuis la conquête. Elle reste aujourd'hui entre 30 et32 pour 1000, ce qui égale sensiblement la mortalité des colons français. Le préjugé vulgaire est donc faux sur ce point. Les Espagnols

(1) Les statistiques algériennes, qui sont assez nombreuses, offrent malheureusement des confusionsgraves. Dans le document intitulé Etat de l'Algérie en 1883, on dit (page 3i) que les naturalisations spéciales dont nous avons parlé ne sont pas comprises dans le tableau général des naturalisations. Au contraire.dans la Statistique généraie de V Algérie pour les années 1879-1881, on semble laisser entendre que ce tableau comprend tous les naturalisés. {Note de la 3* édition.)

Les actes de l'Etat civil continuent à avoir une rubrique spéciale pour les Israélites indigènes : ainsi, l'on enregistre parmi eux 2,404 naissances et 1,108 décès en 1887; mais dans les villes, les Israélites indigènes d*un rang élevé font souvent inscrire leurs naiMaoces et leurs décès comme Français. [Note de la A*édition.)

L'ALGÉRIE : LE PEUPLEMENT, l'aGGLIMATATIOX. 345

ne meurent pas moins en Algérie que nos compatriotes, sans doute parce que les premiers sont plus besogneux. Dans les trois années 1879, 1880, 1881, les décès espagnols se sont élevés à 10,217. Le recensement du 31 décembre 1881 ayant constaté la présence de 114,320 Espagnols dans la colonie, on peut conjecturer que la population espagnole moyenne a été dans ces trois années au-dessous de 110,000. On peut dire, il est vrai, que la mortalité a été un peu accrue par les massacres de Bou-Amama, mais ces massacres n'ont fait qu'un nombre restreint de victimes. Pendant les trois années 1885, 1886 et 1887, la mortalité s'est élevée à 12,524 pour un nombre moyen d'Espagnols que Ton peut évaluer à 140,000 ; létaux de la mortalité annuelle est ainsi de 30 p. 0/0 environ. Quant à la natalité chez les Espagnols de notre colonie, elle est un peu plus élevée que celle des colons de notre nationalité. Elle atteint 40 pour 1000. Dans les premières années, elle était même montée au chiffre énorme de 47,5 pour 1000. Dans les trois années 1879, 1880 et 1881, le chiffre des naissances parmi cette catégorie d'habitants a été de 13,565, ce qui donne une moyenne annuelle de 4,521. Si Ton rapproche ce chiffre de celui de 110,000 représentant la population espagnole moyenne, on a un rapport de 41 pourl,000. Dans les trois années 1885, 1886, 1887, les naissances furent parmi \e$ Espagnols d'Algérie de 17,032, soit, pour une population moyenne de 140,000. un rapport de 40,55 pour 1000. On remarquera que l'élément espagnol s'accroît chaque année enmoyenne de 1,500 âmes environ par l'excédent des naissances sur les décès, tandis quel'élément français, cependant bien plus nombreux, ne s'accroît de ce chef que de 988 âmes en moyenne par an. Les Italiens et les Maltais sont dans des conditions analogues ; parmi eux la natalité n'est que de 34 à 40 pour 1,000, un peu moindre que celle des Espagnols, mais leur mortalité est à peu près la même que pour ces derniers et les Français, soit 29 à 30 pour 1000.

Il est naturel que les Allemands, hommes du Nqrd^soient moins aisés & acclîmater que r6"uTè¥"ces faces du Midi.Lëur mortalité a atteint dans les premiers tempsTê chiffre effrayant de 55 pour 1000 et leur natalité n'était que de 31 pour 1000. Depuis lors ces conditions se sont fort améliorées; la mortalité est descendue à 31 1/2 pour 1000, ce qui est très satisfaisant, mais la natalité est très faible, environ 20 à 21 pour 1000. L'écart est encore à l'avantage des décès. S'ensuit-il que l'on doive dire, comme certains publicistes, que les Allemands et, ce qui nous intéresse plus, les Alsaciens-Lorrains, ne doivent pas immigrer en Afrique ? Quelques personnes seraient tentées de parler de môme des Français du Nord. Il y a là une grande exagération. La nature humaine est beaucoup plus élastique qu'on ne se le figure. De même que les

émigrants Normands et Bretons, sortis de climats très tempérés] exempts de grands froids, se sont admirablement acclimatés auCa nada, de même les colons anglais, irlandais, écossais, sortis de cli mats humides et plutôt froids, se sont fort bien acclimatés dans l partie méridionale des États-Unis, dans les Carolines, en Louisiane au Texas, dans la partie de l'Australie voisine des Tropiques Queenslandet la Nouvelle-Galles. Ces exemples sont beaucoup plu probants que tous les raisonnements. Avec le temps et Thygièni nous n'avons aucun doute que les Français du Nord, les Alsaciens Lorrains, les Allemands ne parviennent à prospérer en Afrique

De tous les éléments que Ton rapproche de la population eura péenne d'Algérie, celui qui a présenté longtemps à la fois la plui forte natalité et la plus faible mortalité, c'est l'élément des rsraéli tes francisés ; mais il s'agit là de véritables indigènes. Leur nata lité oscillait Jusqu'à ces dernières années entre 43 et 57 pourlOOO proportion énorme, et leur mortalité entre 24 et28. Un statisticien doué d'imagination et tirant de la loi des nombres toutes ses con séquences logiques, en conclurait que, dans quelques siècles, rAIj gérie sera principalement peuplée de Juifs ; il ne nous paraît pa^ que ce résultat soit fort à craindre, mais l'élément Israélite exer cera une influence profonde sur la destinée algérienne. Depuiî quelques années, les conditions si favorables des Israélites indigènes se sont un peu modifiées. La natalitéest restéetoutaussiforte. En 1882 les naissances juives étaient au nombre de 2,043 pour un(j population de 35,665âmes, d'après le recensement du 31 décembre 1881; c'était une proportion de 57 pour 1000; mais la mortalité s'es| élevée à 1,366, soit plus de 38 pour 1000, rapport très défavorable^ Si Ton considère les trois années 1885, 1886 et 1887, le nombre des décès parmi les Israélites francisés monte à 3,698, soit un^ moyenne annuelle de 1,232 ou 28 1/2 p. 1000 environ, le norabr^ des Israélites indigènes étant de 43,182 d'après le recensement d^ 1886. Dans ces mêmes trois années les naissances ont atteint 1^ chiffre de 7,098, dépassant de 3,400 celui des décès. L'excédenj annuel des naissances sur les décès est ainsi, pour les îsraéîilea francisés, de 1,133 âmes par an, chiffre supérieur à celui qui exprime l'excédent des naissances sur les décès parmi la population française : cependant, celle-ci, prise dans son ensemble, est en Algérie près de six fois plus considérable que la population Israélite indigène. Toutefois, comme ce groupe d'habitants ne s'accroît que par l'excédent des naissances sur les décès, non par l'immigration, sa rapide augmentation ne suscite pas d'inquiétudes.

La multiplication du nombre des Espagnols, aucontraire,inspire des craintes à beaucoup de publîcîsles et dé politiques. On est

i/algérie: le peuplement, l'agglimation. S47

mié de nous appliquer le fameux dicton : Sic vos non vohis. Les )nquètes que nous faisons, les capitaux que nous prodiguons, autres en profitent, les Espagnols, les Italiens. L'Espagnol, a îrit un statisticien, est avant tout le colon né de notre Algérie. A appui de ces observations pessimistes on fait remarquer que, de 872 à 1876, le nombre des Espagnols s'est accru de 21,144, tandis ue celui des Français gagnait seulement 26,764. Or le chiffre iniial des Français était presque double de celui des Espagnols. Dans i période de 1876 & 1881, si les massacres de Saïda n'étaient inervenus qui ont fait refluer en Espagne une partie des immigrants e cette contrée, il est possible que l'augmentation du nombre des espagnols eût atteint celle du nombre des Français. Les chiffres du ecensement de 1876 justifiaient pour certains esprits les préviions alarmantes. Dans le territoire civil de la province d'Oran,les Yançais ne comptaient que pour 43,516, tandis qu'il ne s'y trourait pas moins de 60,131 étrangers. En localisant encore davantage, lans rarrondissementd'Oran, il y avait 45, 107 étrangers, en grande najorilé espagnols, contre 22,717 Français. L'écart était encore [>lus fort dans l'arrondissement de Sidi-bel-Abbës, qui comprenait 10,360 étrangers contre 4,343 Français. Nous ne partageons pas cependant, à ce sujet, les anxiétés de beaucoup de nos compatriotes. Il n'y aurait de péril sérieux de ce côté que si l'Espagne possédait le Maroc et, malgré l'envie qu'elle en peut avoir, nous ne pensons pas qu'elle soit de force en ce moment à tenter une pareille entreprise ou du moins à y réussir. Quand elle sera en état de le faire, ce qui arrivera peut-être un jour, il est probable qu'une forte parlie derélément espagnol algérien se sera déjà fondue dans la population française (1).

Le recensement de 1886 a réveillé les craintes que suscitait selui de 1876. Pendant cette période quinquennale, l'élément espagnol en Algérie s'est accru de 30,710 âmes, alors que la population civile française augmentait d'un peu moins de 30,000 ftmes.Dans beaucoup de districts de la province d'Oran,le nombre des Espagnols l'emporte considérablement sur le nombre des Français(2).Pour peu que notre politique soitintelligente,il ne nous pa-

(1) Si, dans un temps plus ou moins éloigné, les Espagnols tentaient la conquête ou Maroc, cet empire devrait être divisé ; la moitié orientale et une partie méri- ?.?v*!? ^®"<**°t 1* °>«r devraient revenir & la France. (Notn de la 3«»« édition . ) K<-) Dans la province d'Oran le nombre des Espagnols est, diaprés le reccnî?>^' ^oi5^/ *** ^'^^ contre 19,667 Français, armée comprise (soit environ K.uuu a 13,000 hommes de troupes à soustraire). Le nombre des autres étrangers i<Si7l*'ioo2",'*®P^®^?® ®**' ***"* '* ™^"^® province, de 11.193 seulement. De 95oA? * S. '® °on»bre des Espagnols dans la province d'Oran a augmenté de vi; kl .*ï"® ^®'"^ **** Français ne s'est accru que de 9,086. La création de ^•snoDies exigeant beaucoup de main-d'œuvre a contribué à attirer les Espagnols que l'on peut se procurer & meilleur compte que les Journaliers français

(ffote de la 4"« édition,)

ratt pas que la patrie française soit condamnée à couver en Âl^éri un œuf espagnol et en Tunisie un œuf italien.Les divers modes ô naluralisalion,Ies mariages mixtes,récoIesurtout,le culte m6me,de \ront faire que nos efforts n'aient pas cette lamentable conclusior Nous avons donné plus haut des renseignements sur les nature lisations (page 342). Le nombre des mariages mixtes augmenU dans une proportion importante: dans les trois années 1882,18^ 1884,il y a eu 1 ,127 unions entre des Français et des femmes étrasj gëres,et 403 unions entre des femmes françaises et des étrangers Dès queTun des époux est Français,il est bien vraisemblable qui les enfants léseront aussi. Dans les trois années 1885, 1886, 18ST le nombre des mariages mixtes s'est élevé à 1 ,250 entre Français ei étrangères et 423 entre étrangers et Françaises. Les deux réunîi atteignent près de la moitié des mariages entre étrangers et étran gères. En 1887 seulement les mariages mixtes des deux catégoriei s'élevaient à 590 contre 1,248 mariages entre étrangers et étrangères. Les mariages mixtes sont donc dans le rapport de 47 p. 10( avec les mariages entre étrangers. D'autre part, les mariageâ entre Français et Françaises ayant été au nombre de 1,482 en 1886, et de 1,500 en 1887, les mariages mixtes représentent avec ces chiffres un rapport de 40 p. 100 environ. Si l'on réfléchit, en outre, que la population dite française est déjà un peu bigarrée, on se rendra compte de la proportion de plus en plus forte d'alliage que subit l'élément français en Afrique.On ne doit d'ailleurs pas le regretter; en s'alliant aux Espagnols, aux Italiens et aux Maltais, la race française, si elle perd sa pureté, accroît sa force de résistance au climat. Les unions mixtes doiyentétre recommandées au simple point de vue physiologique. Quelques publi< cistes, môme dans ces temps récents, le statisticien Bertitlon par exemple, dans sa préface à la seconde édition de la Démographie de V Algérie An D' Ricoux (1), soutiennent Topinion, qui nous parait extravagante, que les Français sont exposés à ne pas pouvoir s acclimater définitivement en Afrique. Ils citent comme exemple l'échec des Romains qui tient à d'autres causes qu'à leur incapacité à supporter le climat.Les unions entre les Français et les races plus méridionales rendront l'acclimatation définitive plus aisée et plus prompte.

i Quant aux mariages entre Européens et Musulmans, ils restent 1 toujours fort exceptionnels; dans les trois années 1885*87, on n'a 'compté que 5 unions entre Européens et Musulmanes, et 20 en-

(1) La Démographie figurée de CAtgérie^ par le D' Ricouz, avec préface du D' Bertillon, Paris, 1880, p. 11. D'après leD'' Bertillon, les femmes françaises 8*acclimateraieDi en Afrique beaucoup mieux que les hommes.

{Note de la 9^ édUion.)

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