L'ALGÉRIE : LE PEUPLEMENT, L' ACCLIMATATION
anciennes et imprime violemment, systématiquement à celles-ci sa foi, son caractère, sa langue. L'islamisme transforme tous les pays où il se fixe. Si, en Europe, la Turquie a pu conserver des restes vivants des populations grecque ou slave, cela tient en grande partie à l'époque récente de la domination mahométane dans TEmpire turc. C'est au milieu du xv* siècle, sept cents ans après son établissement en Afrique que le mahométisme s'est fixé sur les bords du Bosphore. Il n'y a jamais eu l'intolérance qu'il montrait en Barbarie. Il se trouvait avoir à lutter contre des populations slaves et grecques autochtones, non contre des Romains importés. L'empire turc, en outre, n'a jamais été séparé de tous rapports avec l'Europe comme la rive méridionale de la Méditerranée. Le christianisme, qui a été la forme de conservation de la culture romaine dans le monde barbare, n'a pas eu le temps de s'implanter solidement en Afrique.
L'argument historique de M. Bertillon manque donc de base; il est victorieusement combattu par d'autres arguments historiques beaucoup plus récents et mieux établis. L^ soleil des deux Carolines^de^la Floride et du Texas n'est pas moins brûlantqueceluide Tunis eLâlAlger^^néanmoins Tune des races européennes les plus l septentrionales, les Anglais, s'y est parfaitement acclimatée. Le type des Anglo-Américains diffère, sans doute, de celui des Anglais purs. M. Herbert Spencer, dans un récent voyage en Amérique, le faisait remarquer aux Yankees et attirait leur attention sur ce qu'il appelait leur dégénérescence. Mais il attribuait surtout cette transformation à de fâcheuses habitudes mentales et physiques, un excès d'ambition tourné vers la conquête de la fortune, une agitation fiévreuse. Il reste incontestable que l'élément anglosaxon, grossi des apports hollandais, suédois, norwégiens et allemands, constitue une forte race qui, par le Texas et la Floride, touche presque aux tropiques, tandis que Alger et Tunis sont de 10 à 12 degrés plus élevés. Très voisines du tropique de l'hémisphère sud sont les colonies anglaises de la Nouvelle-Galles et de Queensland et elles aussi sont florissantes. La capitale duBrésil est assise juste sur le tropique du Capricorne, et les Portugais, dont beaucoup sont originairesdes montagneshispaniques, constituentdans ces contrées une population résistante. L'Afrique ne sera pas moins hospitalière aux Européens et aux Français ; notre civilisation y poussera de fortes racines, surtout si, pendant plusieurs siècles, le lien politique n'est pas rompu entre la colonie et la métropole. Si prématurément ce malheur arrivait que l'Afrique française se séparât de la France, il seraitalors à craindre qu'avec les éléments ^ d'origine barbare qu'elle contient dans son sein, et ceux qui l'a- voisinent et la menacent, le caractère européen s'affaiblît singu- \
lièrement dans cette contrée. Une union politique de plusieurs siècles de l'Afrique du Nord avec la France, c'est la seule condition nécessaire pour que la race européenne conquière définitivement cette partie du monde.
Il ne faudrait pas croire, en effet, que si l'élément européen peut prospérer en Algérie, il doive le faire aux dépens de l'élément arabe en le refoulant, en l'éliminant, ou bien en le réduisant. Quelques observateurs superficiels ont accueilli ce préjugé, que, par le contact avec une race supérieure, la race inférieure s'étiole et finit par disparaître. Outre que la population arabe ne se trouve pas, à l'égard de la race européenne, dans des^cûûditions permanentes et irrémédiables d'infériorité, aucun ensemble de faits ne prouve la prétendue règle scientifique ajia-. beaucoup de personnes ont si légèrement formulée. Aux États-Unis, par exemple, les Indiens paraissent plutôt s'être fondus en grande partie dans la population européenne qu'avoir matériellement disparu. L'exemple des nègres australiens, traqués et assassinés systématiquement par les colons anglais, ne peut être probant. Lors du recensement de 1872, la très grande diminution que l'on croyait constater dans la population arabe algérienne redonna créance à la prétendue règle d'extinction des races inférieures en présence des races supérieures. De 1866 à 1872, en effet, la population musulmane était censée avoir diminué de 527,020 âmes. Le choléra de 1867, la grande famine de 1868, le typhus et la petite vérole de 1869 à 1872, enfin l'insurrection de 1871, eussent pu expliquer une légère décroissance de la population arabe. Mais les recensements suivants prouvèrent que le dénombrement de 1872 avait été très défectueux, La population musulmane indigène, qui ne figurait que pour 2, 125,000 âmes en 1872, fut évaluée à 2,476,000 en 1876, à 2,850,000 en 1881 et à 3,264,8*79 en 1886. Ces derniers recensements sont plus exacts que les précédents. L'observateur attentif ne peut contester la tendance à l'augmentation de la population indigène en Afrique. Les capitaux que nous portons dans ce pays, les progrès de la culture, la recherche de la main-d'œuvre, les prix élevés auxquels elle atteint, l'accroissement du bien-être qui en résulte pour les Arabes, l'augmentation de la sécurité, l'amélioration de l'hygiène, toutes ces conditions tendent à multiplier la population indigène. En 1891, il se rencontre vraisemblable-
(1) Nous renvoyons le lecteur aux pages 342&348pour constater l'alliage qui se mêle de plus en plus à Télément français, dont la pureté va natureUement en s'altérant Le document ofûciel, intitulé Etat de V Algérie nu 31 décembre 188?, fait remarquer que dans certaines communes les enfants des Israélites naturalisés sont inscrits comme Français sans aucune distinction. De ce chef, T élément dit français peut s'être accru de 1 ,500 &mes dans la période de 1876 k 1881. (Note de la 8bm édition.)
ment près de 5,000,000 d*Arabes dans nos possessions derAfriquo du Nord (Algérie et Tunisie) ; il n'est pas téméraire de prévoir que vers le milieu du xx« siècle, ce chiffre approchera de 8 à 10 millions. Voilà ce que nous ne devons jamais perdre de vue ; quand tout le monde, en France et dans les colonies, se sera pénétré de la justesse de cette observation, on en tirera deux conclusions : d*abord qull faut nous concilier les Arabes par un traitement équitable, ensuite que le lien entre la métropole et ses colonies africaines ne saurait être relâché, à plus forte raison brisé, avant qu'un grand nombre de générations ne se soit écoulé et n'ait produit une population homogène, tout imprégnée de la civilisation française.
Nous venons de prouver que l'Afrique du Nord n'est pas inhospitalière aux Européens, ni en particulier aux Français. Ce qui importe maintenant, c'est que notre nation ait des idées claires sur ce qu'elle se propose de faire dans cette contrée qu'elle a conquise.
Jusqu'ici c'est cette clarté d'idées qui lui a manqué. Tout homme qui a étudié avec quelque attention les colonies des peuples européens soit dans le passé soit dans le présent sait que, en dehors des simples comptoirs, il y a deux catégories principales de colonies, lesquelles se distinguent par des caractères très tranchés: les colonies d'exploitation, telles que les Indes orientales anglaises et Java; les colonies de peuplement comme le Canada et l'Australie. Dans les premières le peuple colonisateur apporte seulement ses capitaux, sa direction politique et économique ; il ne cherche pas à remplacer la race indigène par une immigration de ses propres nationaux; il respecte et conserve, autant que possible, l'organisation sociale des natifs. Dans la seconde catégorie de colonies, au contraire, le peuple colonisateur cherche surtout à implanter sa race, à créer une société analogue ou même identique à celle de la mère patrie: il absorbe toute la vie économique du pays, il s'approprie les terres, et peu à peu il évince complètement les natifs qui d'aiUeurs, dans ce genre d'établissements, sont peu nombreux, clairsemés et n'ont qu'un embryon de civilisation. Le noir australien ou le huron sont rejetés de plus en plus dans le désert; ils finissent par disparaître, soit qu'ils dépérissent ou qu'on les tue, soit plutôt que par des croisements ils se transforment.
L'Algérie devait-elle être considérée comme une colonie d'exploitation, telle que les Indes orientales anglaises et la grande île de Java, comme une colonie de peuplement, telle que l'Australie
et le Canada? La nation française pendant longtemps n'est pas parvenue à se faire sur ce point une conscience claire. Elle a oscillé entre ces deux sortes de modèles si opposés. De là toutes les incertitudes, toutes les variations, le peu d'esprit de suite de notre colonisation africaine.
A vrai dire, l'Algérie ne peut se ramener à aucun de ces deux types si tranchés de la colonisation. Elle est une exception, elle doit être une colonie hybride et former une classe à part. On ne peut lui appliquer exclusivement ni laméthode indo-anglaise ou la méthode hollando-javanaise, ni la méthode australienne et canadienne. Si Ton respectait scrupuleusement, minutieusement, tous les usages, toutes les coutumes des indigènes, si l'on évitait d'apporter aucun trouble dans leur mode de jouissance des tebres et dans leur existence, on ne pourrait tirer du pays toutes les ressources qu'il contient, on n'assurerait pas à l'Afrique française l'avenir auquel elle peut atteindre. D'autre part, si l'on voulait substituer complètement les Européens aux indigènes, on se priverait du secours précieux que peut offrir une population de 3 millions d'habitants déjà à demi civilisés ; on exaspérerait les Arabes ; on provoquerait des crises qui dureraient plusieurs siècles. Ainsi l'Algérie ne doit être ni seulement une colonie d'exploitation, ni exclusivement une colonie dépeuplement. Lesmaximes qui règlent ces deux catégories de colonies y trouvent simultanément leur application, en se tempérant et môme souvent en se contrariant mutuellement. De là, les difûcultés tout à fait spéciales de la colonisation algérienne; de là aussi l'indulgence qui s'impose aux esprits sérieux à l'égard de la prétendue lenteur de notre œuvre colonisatrice en Afrique.
Au point de vue économique, la première condition de la prospérité d'une colonie de peuplement, nous avons eu l'occasion de le répéter bien des fois, c'est la grande abondance des bonnes terres et un régime qui en rende l'appropriation facile et définitive. Diverses circonstances, les unes inhérentes à la situation antérieure de l'Algérie, les autres provenant de nos traditions administratives, firent que les conditions de colonisation dans notre dépendance d'Afrique furent, sous le rapport de la distribution des terres, exceptionnellement défavorables. Le premier point à constater, c'est que les terres n'étaient pas vacantes : elles se trouvaient non seulement occupées, mais cultivées par les populations indigènes; les domaines seuls du bey pouvaient être regardés comme confisqués, ce qui les rendait accessibles aux Européens ; mais c'était là une quantité de terres limitée et qui ne suffisait pas à occuper une nombreuse population agricole. Quant aux terres qui ne faisaient pas partie du domaine, on n'au-
raît pu les acquérir et les livrer aux colons que par deux moyens : par la méthode que Ton a appelée le cantonnement indigène, c'està-dire le refoulement des Arabes loin des côtes, d'où serait résultée la perte pour eux d'une partie du territoire qu'ils avaient l'habitude d'occuper, de labourer ou de parcourir avec leurs bestiaux. ' Au point de vue de l'équité, c'était là un procédé injuste et qui rappelait les allures des conquérants de l'antiquité. Au point de vue politique, c'était de plus une mesure empreinte de témérité, dont le résultat inévitable eût été d'entretenir chez les Arabes l'esprit de haine et de vengeance contre la France. Restait la seconde méthode, l'échange, c'est-à-dire l'achat aux indigènes des terres qu'ils consentiraient à vendre ; ce procédé, le seul juste, le seul qui ne présentât pas de dangers politiques, fut malheureusement, pendant la période d'installation, presque irréalisable dans la pratique ; la propriété privée, en effet, n'existait pas dans les tribus arabes, ou, si l'on en rencontrait une image dans quelques-unes, ce n'était qu'à l'état rudimentaire ; or, l'absence de la propriété privée rendait l'acquisition des terres indigènes par voie d'achat presque impossible (1). On voit quelles difficultés entourèrent le berceau de notre colonisation africaine, difficultés provenant de l'organisation sociale tout à fait exceptionnelle de la contrée où nous nous étions fixés. Il est vrai que dans le principe on ne se fit aucun scrupule d'appliquer la méthode du cantonnement. Tant que dura le système des razzias, il était logique que Ton prît leurs terres à ceux auxquels on prenait leurs bestiaux et leurs biens mobiliers. Mais après la pacification complète, il fallut en venir à un système plus régulier et laisser les tribus en possession des terres qu'elles occupaient, sous peine de raviver une Guerre qu'on se jugeait fort heureux d'avoir terminée.
Il se trouvait que la quantité de terres dont pouvait disposer le gouvernement français était limitée ; mais à ces difficultés, qu'il n'avait pas faites, et qu'il ne dépendait pas de lui d'écarter, le gouvernement en joignit d'autres, plus grandes peut-être encore,
(1) Il y a cependant, même dans les pays musulmans, une certaine propriété privée ; ainsi en Tunisie le fameux domaine de TEnfida, comprenant 130,000 hectares, qui avait été acheté à Khérédine Pacha par la Société marseillaise, et qui fut une des causes de notre expédition tunisienne en 1881. Il se rencontre dans la Régence de Tunis beaucoup d'autres vastes domaines privés ayant de 3 ou 4,000 à 10 ou 12,000 hectares. Us appartiennent, en général, à des princes ou à des ministres qui les ont acquis par des procédés dont la scrupuleuse Europe n'approuverait peut-être pas la correction. L'Algérie n*a jamais été dans le même cas. Ces princes et ces ex-ministres tunisiens se montrent fort empressés & vendre leurs terres, ce qui rendra facile et prompte la colonisation européenne en Tunisie. Au mois de juin 1885, Mustapha, l'ancien favori du bey Mohammet el Sadock, a apporté à une Société française au capital de 4 millions, une dizaine de domaines qu'il possédait dans l'ancienne Régence, et dont la superficie est de plos de 60,000 hectares de terres. {Note de la 3« édition.)
et qui provenaient de nos fâcheuses traditions et mœurs administratives. Le système auquel les autorités françaises eurent recours pour livrer aux colons les terres dentelles pouvaient disposer fut celui des concessions gratuites. Ce que ce régime enfraine avec soi d'inconvénients graves, il n'est aucun économiste, aucun agriculteur qui ne s'en soit rendu compte. Ces concessions étaient naturellement tout arbitraires ; c'était l'œuvre de la faveur ; il fallait, pour les obtenir, des démarches, des protections ; il fallait jouer le rôle d'un solliciteur; en outre, les formalités étaient nombreuses ; une foule de conditions résolutoires étaient attachées à l'octroi des terres ; quelquefois l'on prescrivait le mode de culture ; enfin, ces concessions n'étaient pas définitives, elles ne le devenaient qu'au bout d'un certain nombre d'années; jusque-là les convenances administratives pouvaient les révoquer ou les permuter; c'était donc vraiment à titre précaire que le colon possédait; sa propriété n'était ni complète ni sûre; il n'avait ni la libre disposition de ses actes et de son bien, ni la certitude de son avenir. On peut dire que c'était tuer dans son germe le principal mobile d'amélioration et de progrès. Il n'est que trop prouvé par les faits et par le raisonnement que les hommes qui émigrent et passent les mers pour coloniser sont des natures un peu rebelles aux conventions artificielles de la civilisation, des esprits hardis, personnels, peu enclins à porter le joug des règlements, des hommes enfin qui veulent jouir de la pleine liberté de leurs actes, de la libre disposition de leurs biens, et qui ont surtout en horreur les vices propres aux sociétés avancées, c'est-à-dire la dépendance administrative, le favoritisme et l'obligation de tout solliciter. C'est encore un fait indiscutable, que l'attrait de la propriété foncière est Tapp&t le plus vif de la colonisation. Eh bien, malheureusement, l'Algérie n'eut jamais que peu de terres à offrïr aux colons et ne les leur livra qu'en leur imposant des démarches, des sollicitations, des délais, en les soumettant à des conditions qui rebutaient un grand nombre d'esprits.
Jusqu'en 1851, les lois des 21 juillet 1845, 5 juin et l**" septembre 1847 prescrivaient, pour obtenir des concessions de terre en Algérie, des formalités qui entraînaient à la fois pour les demandeurs des lenteurs et des dégoûts. Sous l'empire de cette législation, les préfets dans les territoires civils et les généraux commandant les divisions pour les territoires militaires, ne pouvaient accorder que des concessions de 25 hectares ; le gouverneur général même n'en pouvait délivrer ayant plus de 100 hectares, si bien qu'il fallait recourir au ministre de la guerre pour les demandes qui ne se renfermaient pas dans ces limites. Les colons ne recevaient qu'un titre provisoire, qui n'était qu'une simple promesse
L'ALGÉRIE : LE RÉGIME DES TERRES ET LA COLONISATION Soi
e concession soumise à une condition suspensive. Il en résultait [ue le colon ne pouvait ni hypothéquer, ni aliéner en tout ou en >artie le terrain concédé et qu*il ne pouvait obtenir du crédit qu'à Les intérêts ruineux. D'autres abus se présentaient : on péchait antôt par excès, tantôt par défaut de réglementation. Aucun déaî obligatoire n'était assigné au colon pour la prise de possession les terrains accordés, si bien que des concessionnaires inactifs, LifTérant indéfiniment de se présenter, laissaient la concession noccupée sans profit pour eux et au préjudice de tout le monde. ?ouT être gratuites, ces concessions n'exigeaient pas moins, dans certains cas, des dépenses notables par l'obligation d'un cautionlement. Ainsi, pour une concession de 100 hectares et au-dessus, le colon devait déposer, avant son entrée en possession, une somme de 10 francs par hectare. Enfin, un inspecteur de colonisation était seul chargé de la vérification des travaux imposés au (joncessionnaire, ce qui livrait ce dernier à la discrétion de ce fonctionnaire.
Les inconvénients du système étaient si grands, qu'on ne put se dispenser de le modifier à différentes reprises. Le 26 avril 1851, le ministre de la guerre, dans un rapport au président de la République, dévoilait les nombreux défauts de la législation existante et provoquait un décret qui devait transformer les conditions et les modes de concession. Les préfets étaient autorisés, sur l'avis du conseil de préfecture, à délivrer des concessions de &) hectares et au-dessous ; le concessionnaire devait requérir sa mise en possession dans le délai de trois mois, à peine de déchéance; aucun cautionnement ne devait être exigé; le concessionnaire pouvait hypothéquer ou aliéner à titre onéreux ou gratuit, en tout ou en partie, le terrain concédé. Dans le mois qui suivait le délai fixé pour l'accomplissement des conditions imposées au concessionnaire, ou môme plus tôt, s'il le désirait, il devait être procédé à la vérification des travaux exécutés par lui, et cette vérification devait être confiée à un agent du service topographique et à un colon dont la désignation était au choix du concessionnaire. Si les conditions contenues dans le cahier des charges se trouvaient exécutées, l'immeuble était immédiatement déclaré affranchi des causes résolutoires, ce que constatait un procès verbal remis au concessionnaire, lequel devenait ainsi propriétaire définitif. Dans le cas où le concessionnaire n'aurait pas rempli toutes les conditions, il pouvait demander une prolongation de délai. La déchéance ne pouvait être prononcée que par le ministre de la guerre après avoir entendu préalablement le concessionnaire et sauf recours au conseil d'État. En cas de déchéance, si le concessionnaire avait fait des travaux sur Timmeu-
ble, on procédait à une adjudication, dont le prix, déduction faite! des frais, était remis au concessionnaire ou à ses ayants-droit. Le même décret s'appliquait aux territoires militaires où les généraux commandant les divisions et les commissions consultative> des subdivisions étaient chargés des attributions que remplissaient, dans le territoire civil, les préfets et les conseils de préfecture.
Le régime du décret de 1851 était assurément préférable au régime antérieur; c'était un adoucissement. Mais combien n'était-il pas encore compliqué et arbitraire ? Aussi les agriculteurs sérieux évitaient-ils de recourir aux concessions gratuites. « Les terres en «' pleine campagne, écrivait, en 1855, un homme fort au courant « des affaires algériennes, coûtent de 10 à 15 francs Thectare, si « elles ne sont ni défrichées, ni irrigables; défrichées, îl fau: « payer le prix du défrichement, environ une centaine de francs. « Irrigables, elles atteignent une valeur plus élevée. Cependant on « peut compter acheter un corps de ferme avec une partie notable « de terres irrigables au prix de 100 francs l'hectare. A. ce prix « on a des terres qui donnent un revenu net annuel de 500 francs, « en tabac et en coton. Aussi vaut-il mieux, quand on a quelque « capitaux, acheter des terres libérées que prendre des conces- « sions gratuites de l'État, lesquelles, par Texécution des condi- « tions imposées, reviennent beaucoup plus cher que le prîxcou- « rant des terres (l). » Ces lignes, de M. Jules Duval, contiennent certainement des exagérations, notamment sur les produits de la culture du coton qui a été complètement abandonnée en Algérie : mais le fond de l'observation est juste. L'achat de terres était en général une meilleure opération que la prise d'une concession. On comprend que le régime des concessions ne donnât pas de bien bons résultats. Il y a une trentaine d'années, il n'avait été concédé que 280,000 hectares, c'est-à-dire la moitié de l'étendue d'un département français, et la population européenne rurale ne montait pas à plus de 83,000 âmes.
Il fallut ouvrir les yeux et transformer radicalement ce régime dont les inconvénients étaient flagrants. L'exemple de l'Australie s'offrait à nos administrateurs ; on finit, après bien des résistances, par l'imiter. Déjà, depuis près d'un siècle, plusieurs États de l'Amérique anglaise avaient constitué le meilleur régime d'appropriation des terres. Il y avait plus de vingt ans que la célèbre doctrine Wakefield pour la vente des terres vacantes à haut prix avait pris faveur en Angleterre et avait été appliquée avec succès dans les colonies australiennes. Enfin, pour revenir à la France
(1) Jules Duval, VAlgétne, p. 439.
dle-même et à ses administrateurs, il y avait soixante-dix ans qu'un des meilleurs esprits du dernier siècle, Malouet, avait dénoncé hautement la .supériorité du régime de vente sur le régime des concessions. C'est en 1856 que la vente des terres de l'État à titre définitif fut introduite en Algérie. Un décret du 25 juillet 1860 ordonna que les terres domaniales fussent vendues à prix fixe et à bureau ouvert. On recourut concurremment à Tautre mode usité aussi en Australie, la vente aux enchères. En 1863, il y avait eu 193 ventes à prix fixe comprenant une superficie de 5,079 hectares 22 ares, et 280 ventes aux enchères publiques comprenant 2,410 hectares. C'était en tout 7,500 hectares environ pour toute Tannée : c'était bien peu. La moyenne de chaque lot à prix fixe s'élevait à 26 hectares 30 ares ; la moyenne de chaque lot aux enchères était de 8 hectares 60 ares. On saisit dès l'abord la raison pour laquelle les ventes aux enchères ont une moindre contenance que les ventes à prix fixe : il est tout naturel que les terres de choix soient seules aliénées par voie d'adjudication. Le chiffre atteint par les ventes aux enchères montait, en 1863, à 1,007,241 francs. Cette modification heureuse dans le mode d'appropriation des terres eut de bons effets. A la fin de 1864, la population agricole européenne dans le ressort administratif des divers centres colonisés dépassait de plusieurs milliers le chîflfre de 100,000 individus, et les terres possédées par les colons avaient une contenance de 567,277 hectares. Telle est l'influence immédiate d'un bon régime succédant à un mauvais. On comprend difficilement comment on n'est pas arrivé plus tôt en Algérie à vendre ainsi les terres au lieu de les concéder et comment on n'a pas persévéré dans cette mesure; il était d'autant plus naturel d'avoir de prime abord recours à la vente que ces terres, pour la plupart, à la différence de celles de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, du Canada ou du Far-West de l'Amérique, n'étaient pas des terres complètement incultes ; elles avaient reçu presque toutes une certaine culture, qui avait commencé à les mettre en rapport et à leur donner de la valeur ; elles étaient en outre situées au milieu d'une population relativement dense, ce qui en rehaussait encore le prix. Toutes ces raisons devaient conseiller le système de la vente de préférence à celui des concessions. Enfin, l'administration qui exigeait avec tant de ténacité de chaque colon la justification d'un capital assez important, avait un moyen bien moins vexatoire et bien plus sûr de distinguer le colon sérieux de celui qui ne l'était pas, c'était de lui faire acheter les terres qu'il prétendait cultiver.
Après avoir ainsi essayé, non sans quelque' succès, de la vente des terres, on a, pendant une quinzaine d'années, presque aban-
donné cet excellent régime et on est revenu aux concessions, tout en essayant de dégager les concessionnaires de beaucoup des entraves auxquelles ils étaient primitivement assujettis (1). Tel est Tobjet d'une loi votée par la Chambre des députés dans le courant du mois de juin 1881. On s'y préoccupe de permettre au colon concessionnaire de se procurer des ressources par voie d'emprunt. Auparavant, son titre de propriété étant révocable jusqu'à l'accomplissement des conditions imposées par l'État, lesquelles exigeaient en général plusieurs années, le colon ne pouvait offrir à son pré • teur que sa responsabilité personnelle et non un gage immobilier; c'était, en fait, lui enlever tout crédit. La nouvelle loi a décidé que le concessionnaire pouvait consentir des hypothèques et que. en cas de résolution du contrat de concession, les droits du préteur subsisteraient et primeraient ceux de l'État. On est allé même plus loin et fort justement en matière de crédit, et l'on n'a pas craint, par des innovations heureuses, de déroger au Ck)de civil. Les petits privilèges et les hypothèques occultes sont un très grand obstacle au crédit agricole. Ils sont particulièrement nuisibles dans une contrée neuve où les opérations doivent pouvoir être faciles, claires et promptes. On a décidé qu'eu Algérie le préteur sur hypothèques n'aurait point à s'occuper des privilèges au profit des gens de service ou pour les frais funéraires, etc. Il n'aurait point non plus à s'inquiéter des hypothèques légales et judiciaires qui pouvaient s'attacher au colon avant que celui-ci fût déclaré concessionnaire. Cette mesure est fort utile dans une contrée où la plupart des colons venant de fort loin et étant partis de très bas ont des origines fort obscures. L'immeuble du concessionnaire est donc absolument net vis-à-vis du prêteur. Dans le cas où des hypothèques occultes, soit judiciaires, soit légales, atteindraient le colon depuis qu'il est devenu concessionnaire, le prêteur pourra le connaître en faisant la purge légale suivant le mode qui appartient par privilège en France au Crédit Foncier. La colonisation terrienne en Algérie procède par deux méthode.^ simultanées : il y a la colonisation indépendante, spontanée, celle qui achète des terres aux Arabes, ou qui morcelle les grandes propriétés des premiers concessionnaires; il y a, en second lieu, ou plutôt aurions-nous dû dire, en premier lieu, la colonisation ofBcielle, celle qui tient au système des concessions. On vient de voii
(1) Dans la séance du 12 février 1884, du GonseU supérieur de gouTememenl de l'Algérie, le rapporteur sur les questions de colonisation et la plupart deâ membres du Conseil se sont prononcés pour la yente aux enchères des terres publiques, sans exclure complètement la concession à titre gratuit Au mois d« janvier 1885, on a mis çn vente plusieurs milliers d'hectares qui, comme on le verra plus loin, ont trouvé des adjudicataires dans des conditions excellentes, parfois à trois ou quatre fois la mise A prix. {Note delad^ édition.)
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combien on s'est efforcé dans ces derniers temps de perfectionner ce régime, il n'en reste pas moins encore très défectueux (1).
Si l'abondance des bonnes terres et la facilité de leur appropriation sont un des principaux attraits des colonies nouvelles, l'indé* pendance et la liberté laissées aux colons, spécialement dans les actes quotidiens de la vie pratique et dans les relations civiles ou commerciales, sont aussi une des conditions indispensables au peuplement et à la prospérité des établissements coloniaux. Or, il faut avouer qu'à ce dernier point de vue, comme au précédent, TAlgérie a laissé et laisse encore beaucoup à désirer. La première de toutes les libertés, c'est celle d'aller et de venir et de se fixer dans les lieux de son choix ; on peut dire que cette liberté naturelle et primordiale doit être absolue et sans autre réserve que le respect des droits d'autrui. En Australie, en Amérique, au Canada, il est permis à chaque habitant de bâtir où il lui plaît son hghouse et de défricher tel champ qui lui conviendra, pourvu que ce champ ne soit pas déjà occupé par un autre^ et sous la condition de payer une certaine somme minime quand il voudra consolider et régulariser son titre de propriété. C'est par ces trappers et pionniers que s'étend chaque année, dans les pays que. nous venons de citer, la zone de la colonisation. En Algérie, il en est autrement. Sans doute nous faisons la part des conditions exceptionnelles de notre province d'Afrique, nous reconnaissons qu'on ne peut permettre à chaque particulier de s'établir sur le territoire des tribus et de se mettre à labourer des champs qu'elles ont rhabitude de parcourir; étant donné l'état actuel de la société arabe, il faut quelques ménagements et certaines précautions; mais, du moins, celui qui a acquis de l'État, moyennant argent, une certaine étendue de terres, aurait-il dû toujours pouvoir élever son toit sur ces terres à l'endroit qui lui convient; nous voudrions
(1) Dans une circulaire du 2 février 1882, adressée aux préfets, M. Tirman, gouverneur général de l'Algérie, indique fort bien les inconvénients des concessions gratuites : il commence par dire que les concessions ne doiveat pas être regardées comme une monnaie pour payer les services rendus à l'Etat. Il ajoute : « Vous vous trouverez aussi en présence de pétitionnaires — il faut l)ien conve- « nir que jusqu'ici ils ont été trop nombreux — qui, n'ayant aucune aptitude « spéciale, s'imaginent volontiers qu'ils feront d'excellents colons. Us commencent « bien par se rendre sur le territoire où se trouve leur concession ; mais après des « essais infructueux qui tiennent & leur inexpérience, le découragement les gagne « et ils entrent alors en arrangement avec les indigènes pour leur louer leurs « terres jusqu'au moment où, ayant obtenu leur titre définitif de propriété, ils « peuvent aller jouir n'importe où de la rente que TÉtat leur a constituée. D'autres, « à peine installés, quittent la localité, sauf à y faire des apparitions à des inter- « valles plus ou moins éloignés, mais suffisamment rapprochés pour éviter la « déchéance. De semblables colons ne peuvent que discréditer l'Algérie. » M. Tirman recommande d'accordée surtout des concessions aux familles nombreuses pjMédant quelque avoir. (Noie de la 3« édition.)
encore que sur toute la côte et dans le Tell Tadministration vendît les terres domaniales dès qu'il se présente un amateur, à quelque endroit qu'elles soient situées et si loin qu'elles puissent se trouver des prétendus centres de colonisation. Mais Ton a adopté une marche toute différente. L'administration crée aux lieux qu'il lui plaît de déterminer des centres de colonisation : c'est dans ces emplacements limités que les colons doivent habiter et s'agglomérer ; il ne leur est pas permis de se disperser, il faut qu'ils résident dans les villages officiellement désignés. Aussi les fermes proprement dites, c'est-à-dire les habitations solitaires situées au milieu des champs en culture sont presque proscrites, et cependant c'est là le meilleur régime pour l'agriculture, c'est de plus le seul mode de vie qui ait de l'attrait pour une population agricole, pour la classe des propriétaires (1). Nous savons que l'administration se retranche derrière des nécessités de défense ou de guerre. Mais le pays est assez paciûé pour que de pa^eille^ craintes deviennent chimériques : et, en outre, dût une insurrection apparaître, il n'est pas raisonnable de sacrifier en vue d'uv danger hypothétique et lointain tout le confortable de la vie quotidienne et ce qu'il y a de plus respectable dans les droits de l'homme, celui de fixer sa résidence au milieu de ses propriétés. Cette idée que la colonisation procède par centres est, au point de vue économique et historique, une idée inexacte (z) ; la colonisation rayonne et s'étend indéfiniment par projection sur tout le pays cultivable ; les centres viennent plus tard ; les villages — qu'on n'ait aucune crainte sur ce point — sauront bien se créer tout seuls et se placer aux situations les meilleures. On les trouvera sur les cours d'eau, à l'entre-croisement des routes, ils naîtront d'eux-mêmes par l'expansion de la culture et par la nécessité d'un marché pour la vente des produits agricoles dont les colons voudront se défaire, et pour l'achat des articles manufacturés, des ustensiles et des diverses marchandises dont ils auront besoin. Il y a là une réforme nécessaire et sans laquelle on ne peut compter sur le développement rapide du peuplement et de la prospérité.
Dans le système adopté jusqu'à ces derniers temps, l'adminis-
. (1) 11 est vrai de dire que dans les pays méridionaux les cultivateurs aiment à habiter dans des villages et non dans des fermes isolées.
(2) On peut citer, peut-être, à Tappui de ce mode de colonisation par villages, l'exemple des premiers colons américains, des puritains notamment. Mais cette méthode ne fut chez eux employée que pendant une courte phase : d*UQ c6té, le souvenir des anciennes communautés de village qui n'avaient pas encore complètement disparu de l'Angleterre, d'un autre côté, la nécessité de se défendre •* outre les Indiens, ennemis beaucoup plus implacables que les Arabes. Ce procédé ne convient pas a la colonisation contemporaine.
tration,qui crée d'une manière artiflcielle des centres de colonisa- Lion, s'est longtemps arrogé aussi le pouvoir, et c'était parfaitement logique, de les supprimer. Lbl Lettre sur la politique de la France en Algérie, adressée par l'Empereur au maréchal de Mac-Mahon, contenait sur ce point des dispositions curieuses. Après avoir tracé « un périmètre à la colonisation autour des chefs-lieux des trois provinces », périmètre « dans lequel les Européens pourront développer leurs intérêts », l'auteur couronné s'exprimait ainsi : « Dans la province d'Oran, les territoires de Nemours, de Mascara et de Tiaret ne pourront prendre de nouveaux développements que lorsque les populations deviendront plus denses. Il en sera de môme dans la province d'Alger pour le territoire d'Aumale, dans la province de Constantine pour les postes de Bougie, Djidjelli, Gollo et Batna. Quant aux postes de Maghnia, Sebdou, Daya, Saîda, Ammi Moussa, dans la province d'Oran, les postes d(3 Teniet el Haad, Boghar, Tizi Ouzou, Fort Napoléon dans la province d'Alger; enfin les postes deBordj-bou-Areridj, Biskra, Aïn Beida et Tébessa dans la province de Constantine, ils devront rester dans l'état actuel sans que leur territoire puisse être augmenté. Toutefois on viendra en aide par des subventions aux colons qui demanderaient à rentrer dans les zones de la colonisation. » On lit un peu plus bas, dans le troisième chapitre de la même lettre : « Diminuer insensiblement l'importance politique et militaire des postes de Geryville, de Laghouat, de Djelfa; rattacher les tribus de ces cercles à celles de la lisière du Tell, chez lesquelles ces tribus viennent s'approvisionner; rappeler de ces Lieux tous les colons. » Ce que de telles mesures peuvent occasionner de perturbations, il est facile de le deviner. Des centres étaient créés par l'administration elle-même pour être ensuite sacrifiés et abandonnés; des colons étaient établis avec autorisation du gouvernement, ils cultivaient tranquillement leurs champs et se trouvaient bien du résultat de leurs efforts, quand on les rappelait bon gré mal gré en arrière. Ainsi était détruite non seulement la liberté d'aller et de venir, mais encore toute sécurité, puisque, au premier revirement dans les idées administratives, on devait quitter son toit et abandonner sa terre. Qu'il y eût ou non des indemnités, c'est là une question secondaire. Celui qui quitte le pays où il est né pour aller dans une colonie ne le fait que pour jouir d'une plus grande indépendance et pour acquérir plus rapidement laisance. S'il doit vivre dans cet état précaire, où les mœurs administratives plaçaient naguère le colon d'Algérie, il n'y a pas de doute qu'il n'ait fait un mauvais calcul. Il se trouve avoir à la fois moins de liberté et moins de sécurité que dans la mère-patrie ; les liens qui le chargent sont plus-
étroits et plus pesants. Que radministration fixe provisoirement un périmètre de colonisation pour ne pas inquiéter les Arabes, tant que leur état social ne se sera pas modifié, il nous est à la rigueur possible de le comprendre. Mais qu'au moins ce périmètre s'étende sans cesse; que surtout dans Tintérieur de ce périmètre, le colon ait le droit de se fixer où il lui plaît sur les terres qui lui appartiennent, de bâtir sa maison à l'emplacement de son choix, d'aller et de venir à ses risques et périls. Ce qu'il faut au colon plus qu'à tout autre, c'est la certitude de l'avenir, car c'est seulement en vue d'un avenir assez lointain qu'il défriche des terres incultes avec de grands elforts dont la rémunération est à longue échéance ; or, cette certitude de l'avenir, les règlements administratifs tendaient à l'enlever au colon d'Algérie.
Un des grands obstacles à la colonisation terrienne officielle, c'est la pénurie et l'épuisement du domaine. En 1870 il n'existait plus guère de terres domaniales propres à la colonisation immédiate. L'insurrection de 1871 est survenue fort à propos pour permettre au gouvernement de se refaire une réserve de terres disponibles pour la colonisation. Le gouverneur général de cette époque, M. l'amiral de Gueydon, dans un rapport au Président de là République en date du 4 octobre 1872, donne des renseignements sur la portée et les conséquences de ce mouvement insurrectionnel : en l'espace de quelques jours toute la Kabylie et une partie notable des provinces de Gonstantine et d'Alger avaient été dévastées ; plusieurs villages furent complètement détruits, de nombreuses exploitations françaises ravagées et plus de 150 colons massacrés : les populations de Test de la plaine de la Métidj'*^ affluaient sous les remparts d'Alger, poussant devant elles < e qu'elles espéraient sauver de bétail et de mobilier. Malgré le dé sarroi de notre organisation militaire au printemps de 1871, cetti terrible révolte fut bientôt réprimée. Les tribus insurgées ne fu rent admises à soumission que sous la promesse de rendre leu armes et moyennant le paiement de contributions de guerre. Plui de 80,000 armes furent versées dans les arsenaux ; le produit tôt de l'impôt de guerre était estimé à 30 millions de francs au moins sur lesquels, en octobre 1872, il était rentré 25,335,172 francs. Lei biens de toute nature des tribus ou des indigènes qui avaienl commis des actes d'hostilité avaient été séquestrés.
L'administration s'appliqua avec zèle à réparer les ruines qu'avait faites l'insurrection. Elle donna largement des indemnités poui prix du sang des colons tués, des indemnités mobilières pour le^ pertes de matériel, de récoltes et de bestiaux, et enfin des indem] nités immobilières pour les dommages causés aux habitations e^ aux b&timents de tous genres. Pour ne pas favoriser le découra^
gement et le départ des colons, le gouvernement eut soin que les indemnités immobilières fussent employées sous la surveillance de Tadministration à la reconstruction ou à la réparation des immeubles détruits. Cette mesure appliquée sans exception a fait renaître toutes les fermes et tous les bâtiments. Les villages détruits ont été rebâtis et presque tous ont augmenté d'importance depuis l'insurrection. Tel de ces villages, Palestro par exemple, a vu tripler sa population en quelques années. La somme des indemnités de toutes catégories s'est élevée à 19 millions de francs répartis entre 10,000 colons.
L'application du sénatus-consulte de 1863 au profit de la population indigène, ne laissant plus de terres domaniales accessibles au peuplement européen, le séquestre des biens des tribus révoltées fournit à partir de 1870 presque toute la dotation de la colonisation terrienne officielle. Ces terres confisquées n'étaient pas, cependant, immédiatement disponibles. Aux termes de l'ordonnance de 1845, les propriétaires séquestrés ont deux ans pour se justifier. Ces biens ne pouvaient donc être réunis avant ce délai au domaine de l'État, sauf par voie de transaction. On organisa des commissions pour hâter les opérations de cette liquidation, et notamment pour déterminer celles des terres séquestrées qu'il y avait lieu d'affecter sur chaque point au peuplement français, en. olTrant la mainlevée immédiate du séquestre sur le territoire environnant, à charge par ceux des indigènes qui gardaient leurs biens, de fournir aux propriétaires atteints par ces prélèvements d'équitables compensations soit en terres soit en argent. A la fin d'octobre 1872 trente-trois tribus ou fractions de tribus avaient consenti aux conventions dont il s'agit ; 27,000 hectares notamment avaient été rendus disponibles dans la fertile vallée de l'Oued- Sahel. La liquidation du séquestre se poursuivit activement. Cette opération s'appliquait à 316 tribus ou fractions de tribus et, en outre, à 3,453 familles ou individus. Le domaine devint ainsi propriétaire, par l'application du droit de la guerre, de 300,000 hectares de terres environ (l).
Au moment où il lui échéait des terres, il se produisait une recrudescence de l'immigration. Depuis 1871, par diverses circonstances, le nombre des immigrants en Algérie a été beaucoup plus
(1) Diaprés un document officiel récent : Etat de l'Algérie au SI décembre 1882, le séquestre n'aurait fourni directement que 186,953 hectares aux concessions de terres faites depuis 1871 ; mais, d'autre part, le môme document indique, parmi les terres distribuées en concessions depuis l'insurrection, 61,000 hectares provenant d'échanges, n est possible qu'une grande partie de ces terres aient été échangées contre des terres séquestrées. Enfin, l'État pouvait être encore détenteur, au 31 décembre 1882, d'une partie des terres qu'il avait mises sous le sequeetre. {Note de la 3« édition.)
considérable qu'auparavant. L'attention publique s'est portée davantage sur notre province africaine : comme une mère à qui un de ses enfants vient d'être enlevé entoure les autres d'une affection plus vive et d'une sollicitude plus constante, ainsi la France, dépouillée de l'Alsace-Lorraine, s'attacha plus que jamais à la grande et adolescente colonie dont jusque-là elle s'était médiocrement préoccupée. Elle conçut la pensée de transporter en Afrique une grande partie de l'émigration de l'Alsace-Lorraine. Une loi rendue au lendemain de nos désastres alloua cent mille hectares de terres aux Alsaciens-Lorrains. Des sociétés philanihropiques se créèrent pour recueillir des souscriptions qui aidassent par un concours pécuniaire à cette colonisation. Un grand industriel alsacien, M. Jean DoUfus, un écrivain distingué, d'origine lorraine, M. le comte d'Haussonville, apportèrent un zèle spécial à cette œuvre patriotique du transfert d'une considérable population alsacienne et lorraine en Afrique.
Après le premier moment d'enthousiasme, il sembla que cet essai eût médiocrement réussi. La déception suivit Tillusion. Le gouvernement avait mis à l'obtention des terres domaniales des conditions difficiles à remplir. Les immigrants n'étaient pas tous d'excellents sujets ; c'étaient des hommes du Nord pour lesquels l'acclimatation devait être longue. Les centres nouveaux se trouvaient parfois dépourvus de routes et d'eau. Le gouverneur général d'alors, M. l'amiral de Gueydon, dans son rapport au président de la République, s'exprimait ainsi au sujet de cette immigration d'Alsace-Lorraine : « Parmi les familles alsaciennes et lorraines qui ont transporté leur domicile en Algérie à la suite de la guerre de Prusse, un très petit nombre possédait le capital minimum de 5,000 francs exigé par la loi du 15 septembre 1871 pour obtenir des concessions territoriales ; toutes les autres étaient complètement dénuées de ressources. Cependant l'administration française n'en avait pas moins le devoir d'accueillir ces familles venues en vertu de leur option pour la nationalité française. Il a fallu les loger, les nourrir à l'arrivée et, en leur donnant des terres, les pourvoir encore d'installations, d'instruments de travail, de quelques moyens de subsistances pour les aider à attendre les premiers résultats. Ces subventions ne laissent pas que d'atteindre un chiffre important. Le bilan de la colonisation peut se résumer ainsi qu'il suit pour la période de quelques mois qui s'est écoulée depuis la fin de la rébellion et le premier effet des mesures prises pour la mise en circulation des terres séquestrées :
Famillet. IndiTÎdnt.
Alsaciens et Lorrains possédant le capital de 5,000 francs,
exigé par la loi du 15 septembre 18 îl 28 195
Alsaciens et Lorrains ne possédant pas ce capital 854 1 . 93ô
Colons d'autre provenance 621 2.986
C'était donc en tout un millier de familles ou 5,000 individus qui étaient \enus immédiatement profiter des nouvelles concessions de terres. Depuis le rapport de Tamiral de Gueydon et dans Tannée qui suivit, ces chiffres ont pu élre doublés ou triplés. Ce? familles s'établirent d'abord dans 24 villages agrandis, créés ou en cours de création, dont 8 dans la province d'Alger, ô dans celle d'Oran et 10 dans celle de Constantine. En outre l'administration poursuivait les travaux d'installation dans 46 autres villages qui tous ensemble devaient avoir un périmètre de 68,000 hectares.
Telles ont été les premières mesures prises au lendemain de la guerre de 1870-71. En évaluant à sept ou huit mille le nombre des Alsaciens-Lorrains qui se rendirent et qui restèrent en Algérie, on est plutôt au-dessus de la vérité qu'au-dessous.
Cette colonisation était tout à fait artificielle, puisqu'il fallait non seulement donner gratuitement des terres, mais encore livrer des maisons toutes construites, fournir des vivres, etc. Il n'est pas étonnant que, dans ces conditions, le succès n'ait été ni prompt, ni éclatant. La plupart de ces villages alsaciens-lorrains subirent une crise de transplantation et de croissance. Comme les arbres que l'on déplace, ces centres improvisés firent une maladie. En un de compte, cependant, cette colonisation a réussi. La plupart de ces villages sont aujourd'hui prospères. Dans un récent rapport, celui sur l'exercice 1880-1881, la Société de protection des Alsaciens-Lorrains demeurés Français, présidée par M. le comte d'Haussonville , affirme que les deux villages de Boukhalfa et d'Haussonviller sont très florissants, qu'ils étaient au complet par suite de l'installation de quatre nouvelles familles faite en octobre 1880. Le remboursement du dixième des avances faites qui, aux termes du contrat passé avec eux, était exigible au mois d'octobre, avait été effectué sans exception par tous les colons. Ce remboursement s'élevait à 18,561 fr. Plusieurs colons s'étaient entièrement libérés et étaient déjà définitivement propriétaires. L'état sanitaire ne laissait rien à désirer. On avait installé, dans l'automne de 1880, au nouveau village du Camp. du Maréchal, 17 familles ; cinq lots de ferme dépendant du même territoire avaient été également concédés et étaient habités. Les nouveaux colons avaient planté depuis leur arrivée, qui ne datait que de quelques mois, plus de 40,000 pieds de vignes ; 11 familles devaient être instal*
lées au mois d'octobre 1881 pour achever le développement de ce village. On y terminait des travaux de plantation pour assurer la salubrité. Bref, la Société de protection avait ainsi réussi à compléter en huit années le peuplement des trois territoires mis à sa disposition par le gouvernement de TAlgérie, alors que la convention qui avait été conclue à cet effet lui accordait un délai de 15 années.
Ces procédés anormaux de colonisation ont obtenu ainsi une sorte de succès relatif (1). Cependant, ce n'est pas de cette façon que Ton eût pu rapidement développer la population agricole européenne en Algérie. En dehors de l'action de ces sociétés philanthropiques et patriotiques, le gouvernement a continué depuis 1870 à créer des centres nouveaux, à agrandir les centres anciens et à distribuer chaque année en concessions 30 ou 40,000 hectares de terres. Dans la période triennale de 1875 à 1878, le Domaine a ainsi réparti 95,000 hectares de terres formant 2,624 lots, soit 35 à 36 hectares en moyenne par famille. En 1879, on créa 16 centres nouveaux, ayant une superficie de 24,843 hectares et on agrandit 8 centres anciens. On avait en outre alloti dans la môme année un lot de ferme d'une contenance de 97 hectares, ce qui composait en tout, pour les concessions de 1879, 736 lots d'une superficie totale de 31,919 hectares. On a continué d'appliquer cette méthode depuis lors, mais dans une mesure un peu plus restreinte. Ici l'étendue moyenne de chaque concession dépassait 42 hectares.
Pour résumer toutes les opérations accomplies pendant la période qui s'est écoulée de 1871 au 31 décembre 1884, c'est-à-dire en quatorze ans, la superficie des terres concédées aux immigrants et aux colons algériens durant cet intervalle est de 501,793 hectares dont 358,445 ont été affectés aux concessions individuelles \ le reste appartient, avec une affectation propre, aux communes, aux départements et au domaine public. La valeur de ces terres était estimée par l'administration à 44,776,078 francs, soit environ 90 francs l'hectare en moyenne (2). Il avait été dépensé pour travaux d'installation des colons une somme de 21,146,029 francs. L'ensemble des concessions accordées aux particuliers pendant ces quatorze années comprenait 13,0301otsde toute nature (lots de
(1) Nous devons dire que, au printemps de 1885, un correspondant du journal Le Temps a contesté la prospérité du village d'Haussonviller ; M. le comte Othenin d'Haussonville a répondu par une lettre au même journal, où ilafilrme que la situation financière des colons vis-à-vis de la Société qui les a installés se trouve excellente et qu'ils ont remboursé les avances qui leur avaient été faites. {Note delà 3« édition.)
(2) Ces chiffres et les suivants sont extraits du document officiel intitulé : StaHsliqws générales de l'Algérie, années 1882, 1883, U8]i, pubUé en 1885.
{Note de la Jk» édition.)
village, lots de ferme et lots industriels) (1). Le nombre des familles installées lors de la création des centres, était de 11,048; sur ce nombre 3,851 ont été évincées ou déchues pour une cause quelconque, pendant la période de concession provisoire, et remplacées par 4,017 familles nouvelles (2). Sur les 11,048 familles primitivement installées, 5,867 résidaient encore sur leurs concessions dans le courant de 1884. Un certain nombre, ayant satisfait aux conditions déterminées par les règlements, avaient cédé ou vendu leur concession ; 872 avaient cédé leur droit au bail ou leur concession pendant la période môme de la concession provisoire; 2,128, après avoir obtenu leurs titres définitifs, avaient vendu leurs terres. Enfin il résultait du recensement opéré par Tadministralion que sur Tensemble des concessionnaires de ces quatorze années, soit qu'il s'agît des concessionnaires primitifs, soit de leurs cessionnaires ou de leurs remplaçants, 8,567 familles résidaient, représentantun effectif de 32,976 personnes. Au 31 décembre 1884, le nombre de lots disponibles s'élevait à 1,207, embrassant 3,634 hectares seulement.
Le territoire de 501,793 hectares distribués de 1871 au 31 décembre 1884, en concessions soit individuelles pour les colons, soit collectives pour les^communes et les départements, avait les origines suivantes : 148,457 hectares provenaient du domaine de l'Etat ; 192,697 du séquestre sur les indigènes révoltés ; 64,583 avaient été acquis par des échanges, 2,093 achetés de gré à gré et 93,963 par voie d'expropriation, généralement sur des Arabes. Les terres qui provenaient du domaine étaient estimées à une Taleurmoyenne de 84 francs, celles provenant du séquestre étaient portées pour une valeur moyenne de 115 francs, les terres acquises par échange, pour une de 87 francs; les terres achetées de gré à gré avaient été payées en moyenne unecinquantaine de francs,et enfin les terres expropriées représentaient 57 francs environ par hectare .
Les 501,793 hectares concédés se répartissaient en 358,445 attribués individuellement à des immigrants ou à des colons algériens, 85,460 destinés à servir aux communes de terres de parcours indivises, 7,219 de dotation communale proprement diet
(1) n n*e8t pas besoin d'expliquer ce qu*est un lot de ferme; quant aux lots de village et aux lots industrieU, ce sont des lots qui, les premiers, comprennent ime assez grande étendue de terre» mais avec la maison dans le Tillage même, aa contraire des lots de ferme, et qui, les seconds, les lots industriels, n*ont qa'une étendue de terre beaucoup plus restreinte, quelques hectares destinés aux artisans, comme le forgeron, le menuisier, le charpentier^ que Tadministration établit dans chaque centre.
(2) La différence entre le nombre des familles évincées et celui des familles qui les oot remplacées, provient de ce qu*un certain nombre de lots de ferme ont été convertis en lots de villages qui ont une étendue beaucoup moindre.
pour les services publics, 18,328 de réserves domaniales, 267 de réserves départementales et 32,076 hectares de terres restant au domaine public. Le nombre des « lots de village », qui forment le régime général, s'élevait à 8,406,celui des lots de ferme à 1,377; les lots dits industriels montaient à 1,545, enfla les lots urbains ne faisant pas partie des concessions ordinaires ou industrielles atteignait le nombre de 1,702; toutes ces catégories ensemble représentaient 13,030 concessions.
Sur les 11,048 familles primitivement installées, c'est-à-dire dotées de concession lors de la création môme des centres, 5,792 se composaient d'immigrants et 5,256 d'Algériens. Sur les premières 2,761, guère plus de 47 0/0, résidaient encore sur leur^ concessions en 1884, et sur les secondes, 3,106 ou près de 60 p. 100.
Si, du nombre de lots concédés (13,030) on rapproche le chiffre des dépenses affectées à la colonisation, soit 65,928, 107 francs, représentant la valeur des terres, les frais d'installation, les travaux de viabilité et d'adduction d'eau, la construction des mairies, des écoles et des édifices religieux, on constate que chaque lot coûte en moyenne à l'Etat la somme de 5,059 francs ; si l'on rapproche ce même chiffre de dépense du nombre des personnes définitivement installées, lequel est de 32,976, on trouve que pour chacune d'elles en moyenne la dépense supportée par l'Etat est de 1,999 francs.
Il nous a paru utile de donner tous ces renseignements. On y voit combien est coûteuse la colonisation officielle et combien restreinte aussi est sa portée. C'est à peine si, au bout de dix années, la moitié des concessionnaires est encore établie sur les concessions, puisque, à la fin de 1884, sur 11,048 familles primitivement installées dans les quatorze années qui venaient de s'écouler, il n'en restait que 5,867, or, il s'en fallait qu'une moyenne de dix années se fût écoulée depuis l'origine de ces concessions. Quant au nombre de personnes ainsi établies, il ne s'élevait qu'à 32,976 dont 17,003 immigrants seulement; or, de 1871 à 1834,le'nombre des Français s'est accru de plus de 80,000. Si l'on considère les immigrants concessionnaires seuls, on voit que les concessions officielles n'ont pourvu guère plus Ju cinquième des immigrants français arrivés en Algérie durant cette époque. Si l'on fait entrer aussi en ligne de compte les concessionnaires algériens, dans la pensée que ceux-ci auront été remplacés sur les lieux qu'ils quittaient par des immigrants uniquement Français, quoique ce fait ne soit pas certain, la colonisation officielle ne pourrait, néanmoins, pas s'attribuer le mérite d'avoir contribué pour plus de 40 p. 100 à l'accroissement du nombre des Français en Algérie pendant la période de lb71 à la fin de 1884.
On ne doit pas s'étonner que toutes les terres confisquées sur les Arabes en 1871, comme châtiment de l'insurrection, aient été à peu près réparties, et que le Domaine public ait vu diminuer ses réserves de terres. Aussi se jugeaitril fort empêché de continuer l'exécution de ce programme de concessions gratuites qui, pour la décade d'années commençant en 1883, eût exigé encore 3 ou 400,000 hectares de terres disponibles. En présence de cet épuisement Qes ressources domaniales, on a demandé aux Chambres un crédit de 50 millions de francs pour acheter, par voie d'expropriation, des terres aux Arabes : 25 millions eussent été employés à rachat même de 3 ou 400,000 hectares à un prix moyen de 50 ou 60 francs, les 25 autres millions eussent servi à installer les villages, c'est-à-dire à construire les chemins, les édifices publics, aménager les eaux et les fontaines. De la sorte il eût été pourvu à la colonisation officielle pendant les dix années à partir de 1883, et l'on eût pu doterencoreunedizainedemîllefamillesd'îmmigrantsoudecolons.
Ce projet de loi, qui jouissait d'unegrande faveur auprès des colons et de leurs représentants, suscita cependant de sérieuses critiques. On fit observer que ce n*est pas le moyen de se concilier les Arabes et de les pacifier que de leur enlever leurs terres : qu'il est , tout à fait injuste de transformer les indigènes de propriétaires en 1 prolétaires, qu'on arriverait ainsi à créer en Algérie une question j agraire, telle que celle qui affiige l'Irlande. On ajoutait qu'aucun jury d'expropriation n'existant en [Algérie, les prétendues expropriations se font par la violence ou par la ruse en abusant de l'autorité administrative, en payant aux Arabes 15 ou 20 fr. l'hectare ce qui souvent vaut quatre ou cinq fois plus. On fit remarquer encore que la propriété chez les Arabes étant constituée d'une manière fort confuse et fort obscure, l'indemnité n'est souvent pas payée au propriétaire éliminé, qui se trouve à la fois sans terre et sans argent, cet argent étant versé à la caisse des dépôts et consignations où il reste parfois huit à dix ans. On dit enfin que dans les districts où il s'agissait d'établir les nouveaux centres, c'est-à-dire notamment en Kabylie, la propriété indigène est déjà très divisée, qu'elle ne représente guère qu'un hectare et demi ou deux hectares par famille, et qu'il y aurait une spoliation inhumaine à déposséder ces patients laboureurs.
Toutes ces critiques portent, et l'on doit en tenir compte. Le gouvernement aurait le plus grand tort d'exproprier les propriétaires indigènes : ce serait un crime. Le droit de propriété s'en trouverait pour toujours ébranlé. Le projet d'expropriation de 300,000 hectares de terres pour 50 millions a été heureusement repoussé par la Chambre des députés qui a entendu la voix de la justice et du bon sens. Nous avons personnellement contribué, par
notre activité dans la presse, à obtenir ce résultat; nous nous en félicitons comme d'un honneur et comme d'un sérieux service rendu à la colonisation algérienne qu'il importe de préserver de toute [souillure originelle (1). Si l'on veut encore continuer pendant une dizaine d'années la colonisation officielle, il faut acheter des terres soit de gré à gré aux grands propriétaires indigènes, soit par voie de traités aux tribus, là où ces terres ne sont pas suffisamment cultivées, où elles sont à Tétat de landes el de parcours. Dans ces conditions, le tort fait aux indigènes n*est pas considérable ; il serait amplement compensé par une indemnité qui devrait être large, par rétablissement de routes dans les districts indigènes, par la création pour eux de haras, de dépôts d'étalons, de bergeries modèles, par le foncement de puits artésiens, l'aménagement des eaux, etc. Si l'Etat acquiérait ainsi de gré à gré 2 à 300,000 hectares de terre des grands propriétaires indigènes et des tribus, il ne devrait pas leur prendre ce qu'ils ont de meilleur et de mieux utilisé, mais ce qui, étant susceptible d'une culture plus perfectionnée, n*est que très faiblement mis en valeur par eux. Il devrait aussi veiller à ce que les acquisitions ne représentassent que la moindre partie des terres détenues par les Arabes, et faire en sorte que ceux-ci, pourvus de meilleurs instruments, de meilleurs animaux et usant de meilleurs procédés, trouvassent dans la plus-value des terres qui leur resteraient une compensation très ample à la perte de celles qui leur auraient été achetées à l'amiable. Il ne s'agit pas, en un mot, de spolier les Arabes et de rendre leur position pire; il peut s'agir seulement d'arriver graduellement à la mise en culture par des mains européennes des terres que les indigènes laissent incultes.
Dans ces conditions, avec toutes ces précautions et un certain temps, l'Etat pourrait, croyons-nous, acheter en dehors de la Kabylie2ou 300,000 hectares de terres aux Arabes. lia bien d'autres ressources encore à sa disposition. En s'entendant avec certaines grandes sociétés européennes qui possèdent de véritables latifundia dont elles tirent un médiocre parti, comme la Compagnie Algérienne qui détient environ 90,000 hectares qu'elle fait cultiver par des métayers indigènes, ou avec la Société franco^algerienne qui, dans la province d'Oran, possède 28,000 hectares, il entrerait encore en possession d'une centaine de mille hectares de plus.
Il reste à l'Etat une autre ressource plus abondante et plus immédiate. Son domaine n'est pas aussi épuisé que le prétendent les partisans de l'expropriation des Arabes, Les documents
(1) La Société française pour la protection des indigènes des co/onies, fondée il y a quelques années, et qui a bien voulu nous élire pour président, a été pour une bonne part dans le rejet de ce malencontreux projet de loi.
fQcîels mêmes en donnent la preuve. Au 31 décembre 1888, le oniaine de l'État en Algérie se répartissait ainsi :
Nombre det Contenance : Valeur :
domaines. hectares. francs
mmeubles non affectés A des services publics. 15.166 804.152 39.713.992
lois et forêts 915 1.239.453 78.092.394
mmeubles affectés à des services publics 4.421 33.833 112.996.472
Une étendue de 2 millions d'hectares est, certes, énorme, quand m pense que les forêts de l'Etat en France ne dépassent pas un Billion d'hectares. En mettant de côté ce qui est affecté aux seràces publics et les bois et forêts, il reste 800,000 hectares. On dit, il est vrai, que ce sont souvent des rochers ou des sables, qu'ils sont mal situés, éparpillés, ne se prêtant nullement à la création de centres. Que le premier reproche soit faux, c'est ce qu'indique la valeur même attribuée à ces terres. Une estimation moyenne de près de 50 fr. l'hectare dans un pays primitif et encore médiocrement habité comme l'Algérie montre que la moitié de ces terres au moins doivent être de bonne qualité; si elles sont trop dispersées ou trop éloignées,iln'estpasimpossibledes'enservîrpourdes échanges ou de les vendre afin d'en acheter d'autres qui soient plus propices au peuplement européen. Sur ces 800,000 hectares, certainement la moitié, soit 400,000 au moins, peuvent servir à ces fins (1). Une objection plus forte consiste à faire ressortir que la plus grande partie de ces terres restant au Domaine sont situées dans la province de Constantine et qu'il n'en reste presque plus dans la province d'Oran où il importerait surtout de fortifier l'élément français. Cela est regrettable, mais on peut y parer en achetant dans la province d'Oran les 28,000 hectares de terres de la Compagnie franco-algérienne et en portant surtout sur cette province les sommes destinées à des achats aux indigènes. Sans nuire le moins du monde à l'œuvre de l'entretien et de la restauration des forêts, qui est une des tâches essentielles de l'administration algérienne, on pourrait, sur les 1,239,000 hectares qui sont' classés sous cette catégorie , en prélever 100,000 ou 200,000 qui n'ont de forêts que le nom et dont le défrichement n'aurait aucun inconvénient pour le régime des eaux Avec les achats aux grandes Sociétés immobilières européennes et les traités ou conventions faites à l'amiable avec les Arabes, on disposerait aisément, dans un délai de six ou sept ans, de 6 ou 700,000 hectares de terres.
(1) Dans Y Exposé de la situation générale de V Algérie, publié en 1884, le nombre des hectares disponibles pour la colonisation était alors estimé à 271,449 ; c'est encore un beau chiffre, mais il est nrobable qu'il est inférieur à la réalité.
{Note de la 3« édition.)
Il y aurait un espace suffisant pour 20,000 familles ; car, à cause de Textension de l'industrie viticole, une dotation moyenne de 23 à 30 hectares par famille parait suffisante. Quand TÉtat aurait donné cette extension nouvelle à la colonisation offlcielle.il devrait s'en tenir là et renoncer, à partir du prochain siècle, à ce procède de peuplement. Acètte époque, il est probable que la loi de 1873 sur rétablissement de la propriété chez les indigènes aurait reçu une plus large application, et que la colonisation agricole libre, spon tanée, achetant elle-même, sans aucune intervention de FEtat, de^ terres aux Arabes, contribuerait beaucoup plus encore qu'elle ne l'a fait jusqu'ici au peuplement européen.
En janvier et février 1885, l'administration algérienne est entrée de la façon la plus heureuse dans la voie de Taliénation des terre> du domaine public. Elle a offert en adjudication plus de 7,3uO hectares divisés en 101 lots. Vingt de ces lots étaient situés dans la province d'Alger, ayant ensemble environ 1,200 hectares, soit 60 hectares en moyenne ; le plus grand comprend 168 hectares, et le plus petit 8 hectares 75. Les 81 lots de la province de Constantine consistaient en 6,100 hectares environ, soit 75 hectares en moyenne ; le plus grand lot, dans cette province, atteignait 4S& hectares, et le plus petit était de 30 hectares. La mise à prix variait, par lot, pourl'ensemble des deux départements, de 240 francs à 22,000 francs, les chiffres les plus habituels étant de 3 à 6,000 francs. Quant à la mise à prix par hectare, elle oscillait de 6 fr. 50 à 265 francs, le prix le plus habituel étant de 30 à 80 francs par hectare. L'ensemble des mises à prix montait à 410,000 francs en chiffres ronds, soit une moyenne de 4,060 francs par lot, et de 56 francs environ par hectare. Les plus écartés de ces lots étaient situés un peu au sud d'Aumale, dans la province d'Alger, et au sud de Batna, dans la province de Constantine. Les étrangers et les indigènes étaient exclus de l'adjudication, et les lots ne pouvaient passer dans leurs mains avant l'expiration d'une période de cinq ou douze ans, suivant les cas, à partir de l'adjudication. Cette opération réussit à merveille, presque tous les lots trouvèrent preneurs sur la première mise à prix qui, généralement, fut de beaucoup dépassée, parfois plus que doublée. L'expérience fut continuée les années suivantes : on devrait la développer et vendre 20,000 à 30,000 hectares déterres domaniales par an ;i on devrait aussi se servir du prix de vente pour acheter des terres à Tamiable aux tribus indigènes dans la province d'Oran où le domaine est épuisé.
L'œuvre de la colonisation agricole indépendante n'est déjà pas nulle dans le passé, et dans le présent elle a même plus d'importance que la colonisation officielle. Quoique la propriété collective
l'aLGÉRIE : LE RÉGIME DES TERRES ET LA COLONISATION. 37 9
Boît le fait dominant chez les Arabes et que la loi de 1873 sur la constitution de la propriété privée n'ait encore reçu qu'un commencement d'exécution, néanmoins les colons trouvent à acheter des terres aux indigènes. Le domaine des colons dans ces dernières années s'accroît presque autant parla voie des transactions libres que par celles des concessions. Dans les onze années de la période 1877 à 1887, les Européens ont acheté tant aux Musulmans qu'aux Israélites indigènes 370,913 hectares de terrains ruraux; ils n'ont vendu aux Musulmans et aux Israélites que 53,340 hectares ; l'excédent des achats faits par les Européens est de 317,573 hectares, soit d'environ 29,000 hectares par an. Or, la colonisation ofBcîelle, comme on Ta vu plus haut, n'a mis à la disposition des colons en quatorze années (1871-1884) que 358,445 hectares en concessions individuelles, auxquels on peut joindre 85,000 hectares environ de parcours communaux. C'est une moyenne de 31,000 à 32,000 hectares de terres pour la colonisation officielle par année ; mais les terres achetées par les Européens aux Arabes valent en général mieux que celles que l'Etat concède. Le prix moyen d'achat de ces terres est assez modique ; il a été, dans l'ensemble, de 31,500,000 fr. pour les 320,000 hectares vendus dans cette période de 1877 à 1887 par les Musulmans seuls aux Européens, soit environ de 100 francs par hectare.
Les Européens possédaient en Algérie, dans le courant de l'année 1878, 1 million 15,353 hectares de terres ; en 1887 ils en possédaient 1,^5,606, soit 340,000 de plus. Cette superficie ne peut que s'agrandir : elle pourra augmenter de moitié d'ici à la fin du siècle sil'Etat concède aux Européens une partie de son domaine improductif, et si la constitution de la propriété privée chez les indigènes permet aux Européens de continuer leurs achats.
Dès maintenant l'œuvre accomplie n'est nullement méprisable. Un million trois cent mille hectares de terres, c'est l'étendue de deux grands départements de la France continentale. Si ces surfaces appartenant aux Européens étaient uniquement cultivées par des mains européennes et que la culture y fût aussi intensive que dans la mère patrie, la population agricole européenne devrait s'élever en Algérie à 600,000 âmes environ, car en France la population rurale représente en moyenne un individu par 2 hectares ou ^hectares et demi. Il s'en faut, cependant, que la population agricole européenne ait atteint en Algérie ce degré de densité, quoiqu'elle ait singulièrement augmenté depuis quelques années : en 1875 les colons ruraux n'étaient, y compris les membres de leurs iamlUes, qu'au nombre de 118,852; au 1" septembre 1878, ils s'élevaient à 138,510 ; en 1887, ils atteignaient le chiffre de 206,958. En 1891, ils doivent approcher de 240,000. C'est déjà un chiffre
qui dément les assertions de ceux qui prétendent que TEuropéen ne peut pas se faire cultivateur en Afrique.
La population européenne agricole dans cette contrée peut s'accroître rapidement par deux causes : d'abord parFextension des superûcies occupées par la colonisation, ensuite parla substitution de la culture intensive à la culture extensive. Ce territoire de 1 ,300,00i) hectares qui fait vivre aujourd'hui 160,003 Européens environ pourrait rémunérer la main-d'œuvre d'un nombre double ou triple si la culture se perfectionnait, ce qui ne peut manquer avec le temps. On a vu que, dans les concessions, on calcule une superficie moyenne de 40 à 45 hectares par famille, cela correspond à la culture primitive et extensive, à la première période qui suit le défrichement. Mais au bout de quelque temps, une douzaine d'hectares, puis une demî-douzaine et parfois seulement deux ou trois hectares doivent suffire pour occuper d'une manière profitable une famille ; tout entière. Qu'on étende les cultures dérobées, qu'on plante la vigne, l'olivier, l'oranger, les arbres fruitiers, les légumes, alors rétendue des terres occupées par chaque famille pourra diminuer dans des proportions énormes, sans que le sort des colons empire.
La viticulture est particulièrement destinée à accomplir cette transformation. Le phylloxéra, qui a dévasté nos départements du Midi, a précipité vers l'Algérie un très grand nombre de vignerons méridionaux. Or, trois ou quatre hectares de vigne bien tenues, avec un espace d'égale étendue consacré à d'autres cultures, suffisent amplement pour occuper et entretenir une famille européenne. Jusque vers J878, on n'avait planté la vigne que très exceptionnellement en Algérie. Le document officiel publié en 1880 ne recensait, pour l'année 1879, que 6,945 propriétaires européens ayant ensemble 17,737 hectares comptantes en vignes, lesquelles avaient produit 346,000 hectolitres de vin. Ce nombre s'est rapidement accru : en 1882 on comptait 23,104 planteurs dont 10,368 Européens, possédant ensemble 39,768 hectares de vignes, ayant produit 681,335 hectolitres (l). Au 31 décembre 1883, le nombre des propriétaires de vignes, tant européens qu'indigènes, était évalué à 29,920; l'étendue des hectares plantés à 45,629, et la récolte de 1883 à 821,000 hectoîit. On estime à 2,761,000 hectolit. la récolle
(1) Jusqu'à ces derniers temps, l'Aigêrie a impone Aeaucoup plus de vm qu'elle n'en a exporté : ainsi les importations de vins se sont élevées à 286,776 hectolitres en 1881, et «1357,010 hectolitres en 18s2, ayant une valeur de 7,989,000 francs dans la première année et de 8,384,000 dans la seconde. Les exportations de vins ont atteint, au contraire, seulement 18,719 hectolitres en 18^1 et 18,092 en 1882, ayant une valeur de 324,864 francs et de 46 ),020 francs respectivement. En 1890 ou 1892, la situation sera bien changée, et T Algérie exportera plusieurs millions d'hectolitres de vin, Nous croyons pouvoir maintenir ces prévisions, malgré l'apparition du phylloxéra & Tlemcen en 1885. {Note de la 3* édition,)
de 1888 ; au 31 décembrede celle même année, Télendue des lerres planlées en vignes élail de 103,408 heclares, donl 97,266 apparienaienl aux Européens, el 6,142 aux indigènes. Chaque année, ce vignoble s'accroît de 8 à 1 0,000 hectares environ ; l'augmentation même a été plus rapide dans la dernière période quinquennale que dans la précédente. Si rimmunité dont a joui l'Afrique relalivement au phylloxéra eût continué, il n'eût pas été élonnanl que dans une dizaine d'années il y eût eu 2 à 303,000 hectares de vignobles dans notre colonie africaine et que la production s'y fût élevée à 10 ou 12millions d'hectolitres de vin, au lieu de 3 millions d hectolitres environ produits dans ces dernières années. La vigne exigera une main-d'œuvre principalement européenne : il en résultera un grand accroissement du nombre des colons ruraux . Malheureusement, le phylloxéra, en survenant brusquement en 1885, doit relarder le développement de la viticulture algérienne ; mais on a trouvé le moyen, sinon d'exterminer le^ redoutable insecte, du moins de vivre avec lui.
L'établissement d'une nombreuse population européenne rurale dans notre province d'Afrique n'estdonc plus douteux. Dans quinze ou vingt années, les Européens posséderont 2 millions au moins d'hectares sur les 14 ou 15 millions qui sont susceptibles de culture en Algérie. En supposant que la densité soit moitié moindre qu'en France, ces 2 millions d'hectares occuperont et feront vivre 350,000 à 400,000 colons ruraux. Si un chiffre égal, ce qui n'est pas impossible, vit des occupations industrielles ou commerciales ou des travaux publics, on aura obtenu ainsi un splendide résultat 75 ou 80 ans après la conquête. On peut espérer que le progrès continuera et que, môme après la suppression absolue de la colonisation ofacielle à partir du prochain siècle, la colonisation gagnera du terrain, de façon à posséder 5 ou6 millions d'hectares de lerres vers le milieu du xx* siècle ; il y aurait alors place en Algérie pour au moins un million et demi de colons européens ruraux.
11 n'en résulterait pas nécessairement que la race arabe fût expropriée et que, de la situation de propriétaire, elle passât à celle de prolétaire. Elle n'aurait qu'à accomplir quelques progrès dans la culture, et avec un territoire moindre d'un tiers ou de moitié, elle obtiendrait plus de produits qu'aujourd'hui. Ainsi, d'après les documents ofQciels, dans la campagne 1887-1888, les Européens avaient ensemencé en céréales 415,445 hectares qui leur avaient donné un rendement de 3,225,000 quintaux métriques, soit environ 8 quintaux par hectare; dans la môme année les indigènes avaient ensemencé 2,342,628 hectares qui produisirent 9,997,324 quintaux soit environ 4 quintaux et quart par hectare. Il en résulte que si les indigènes cultivaient comme le font aujourd'hui nos colons (et
c^est loin d'être là un degré de culture assez avancé), ils auraient un rendement plus considérable sur des étendues d'un tiers moindre que celles qu'ils ensemencent. Encore ne tient-on pas compte ici des énormes superficies en landes ou en jachères. 11 en est de même pour toutes les cultures. Les propriétaires européens qui cultivaient la vigne en 1888 en retiraient un produit de 28 hectolitres à l'hectare (1) ; les propriétaires indigènes qui se livraient à la même culture n'obtenaient par hectare que 1 hectolitre et quart. Le tabac produisait, en 1888, 790 kilogrammes aux Européens et 480 aux Indigènes. Tandis que les Européens possédaient, en 1884, 39,742 charrues, les indigènes qui occupent un territoire cultivable dix fois plus considérable (nous ne tenons compte que des 14 ou 15 millions d'hectares susceptibles d'être cultivés) n'avaient que 271,338 charrues. Les Européens employaient 25,714 herses, rouleaux, semoirs à cheval, et les Indigènes seulement l,795;les Européens possédaient encore 21,608 chariots, charrettes et tombereaux, les Indigènes seulement 855. Les Indigènes n'avaient que 11 faucheuses, râteaux à cheval ou moissonneuses et 4 machines à battre soit à vapeur soit à manège ; les Européens détenaient 1,388 des premiers ustensiles et 996 des seconds. En un mot, le matériel agricole des Européens était évalué à 16,400,449 francs, ce qui, certes, n'est pas bien élevé, puisque c'est seulement 13 francs par hectare; le matériel agricole des indigènes ne valait que 3,688,954 francs ou 35 centimes environ par hectare (2).
Ainsi, les Arabes, avec un peu plus d'instruction et d'esprit de progrès, en suivant même de fort loin les exemples des Européens, pourront incontestablement tirer un aussi grand parti de la moitié de leurs terres que celui qu'ils tirent aujourd'hui de la totalité. Si dans cinquante ans ils ont des surfaces moitié moindres, ils pourront néanmoins être beaucoup plus riches à la condition que le gouvernement, ce qui est de son devoir strict, se soit préoccupé de les instruire par l'établissement de nombreuses écoles techniques et d'établissements agricoles et de leur faciliter le crédit à bon marché. Les descendants des Mores ne peuvent être, quoi que l'on dise, absolument incapables de comprendre l'agriculture intensive; c'est une question de temps, d'exemple et d'éducation. Depuis cinq à six ans ils ont déjà fait de grands progrès,
(1) Il faut dire que le rendementparhectare doit être, enrêalité, beaucoup plus élevé, tant pour les Européens que pour les Indigènes, parce que le vignoble, dont on donne la superficie, étant d'origine toute récente, comprend, au moins pour un tiers, des vignes qui ne sont pas encore arrivées à Tàge de la production. On sait que la vigne ne commence à produire qu*à la troisième année pour certains cépages et & la quatrième pour d'autres, et qu'elle n*est en pleine production qu'A la sixième ou septième année.
(2) Ces chiffres sont extraits de la Statistique génércUe de V Algérie poar 1882-84.
S Kabyles surtout, car les chiffres que nous donnons plus har.t >ur le matériel agricole des indigènes en 1884 dépassent de beau- )iip les chiffres correspondants pour 1879, qui ont paru dans la îuxième édition de cet ouvrage.
Pour que la colonisation oCQcielle par voie de concession ait )inplètement terminé son rôle dans une dizaine d'années ainsi Li'il est désirable, il faut que Ton ait alors achevé ou à peu près la )nstitution de la propriété privée chez les Arabes. Au lendekain de nos désastres, le 26 juillet 1873, un de nos députés algélens, M. le D' Warnier, fit voter une loi « relative à l'établisselent et à la conservation de la propriété en Algérie ». Nous 'entrerons pas dans les détails de la procédure qu'instituait cette n importante. C'est une opération singulièrement délicate que elle de la transformation de la propriété collective en propriété rivée. On sait que la première a encore aujourd'hui des partians en Europe, même parmi les esprits éclairés. Les Hollandais ui, on l'a vu plus haut, avaient essayé de constituer à Java la iropriété privée n'y ont pu réussir. En. Algérie, la question est eaucoup plus capitale et pressante. Tandis, en effet, que Java est me simple colonie d'exploitation où les indigènes cultivent le ol d'une manière intensive et avec assez de succès, l'Algérie est !n grande partie une colonie destinée au peuplement européen et m le sol est loin d'avoir été complètement mis en valeur. La pro- )riété collective qui ne nuit que médiocrement à la prospérité de iava est, au contraire, un obstacle insurmontable aux progrès ra- )ides de l'Algérie.
La loi de 1873 a reçu, aussitôt après le vote, un commence- Qent d'exécution, mais avec une certaine lenteur. D'après le rap- )ort du gouverneur général civiF, les opérations des Commissions l'enquête avaient porté jusqu'au 1" octobre 1880 sur 188 douars •eprésentant une superficie de 1,384,452 hectares, distribués à ?eu près également entre les trois provinces. Si sur toute cette Hendue la propriété civile eût été définitivement établie, on eût pu considérer ce résultat comme un succès. Mais il s'en faut qu'il ait été obtenu. En effet, les douars dans lesquels les titres de propriété avaient été délivrés, c'est-à-dire où l'opération était terminée, n'étaient qu'au nombre de 36 et ne formaient qu'une étendue de 150,444 hectares. En supposant qu'on ne procédât pas avec plus d'activité, il faudrait sept cents ans pour que la propriété privée fût le régime universel des 14 millions d'hectares cultivables de l'Algérie. Heureusement ces conclusions primitives seraient singulièrement inexactes. Si le travail n'était achevé que sur 150.000 hectares il était commencé et à divers degrés d'avancement sur plus de 1,200,000 autres. Les douars
pour lesquels les titres de propriété étaient en préparation ou déposés à la direction des domaines étaient au nombre de 33 représentaient une étendue de 255,042 hectares ; on pouvait pecser que dans un délai d'un ou deux ans ces douars seraient portés dans la catégorie précédente, celle où la propriété privée e?t complètement fondée. Il y avait en outre 8 douars, comprenam 85,058 hectares, dont les dossiers étaient soumis à rapprobalio: du gouvernement; puis 40 douars et 246,867 hectares pourle^ quels les commissaires enquêteurs n'avaient plus qu'à effectue; leur deuxième transport ou à arrêter leurs conclusions définitives. Pour 18 autres douars et 137,008 hectares les dossiers étaient soumis à la formalité du dépôt. Pour 34 autres et 326,890 hectare les dossiers étaient à la vérification dans les bureaux des sou?préfectures.Dans 17 douars ayant une étendue de 170,096 hectare les travaux sur le terrain étaient terminés. Enfin, dans 2 autres douars ayant 13,047 hectares, les travaux sur le terrain étaient eo exécution. En groupant ces différents chiffres, on pouvait considérer que, en 1880, les opérations étaient terminées pour 150,000 hectares, qu'elles se trouvaient presque achevées pour 340,000 autres, qu'elles étaient assez avancées pour 246,000, enfin que pour 650,000 hectares elles étaient en préparation. Depuis 1880, cette opération n'a pas fait tous les progrès qu'on pouvait espérer.
Une loi du 28 avril 1887 a apporté à celle de 1873 des modifications et a créé de nouvelles ressources pour rendre l'exécution de la loi plus rapide.
Au 1" octobre 1888, l'étendue des hectares définitivement constitués en propriétés privées montait à 1,402,335, se répartissanl ainsi : 529,545 dans la province d'Alger, 647,009 dans celle d'Oraa et 225,781 dans celle de Constantine. Ces chiffres représentent la superficie des douars dans lesquels les titres de propriété avaient été délivrés. Les titres étaient, en outre, en préparation pou^ d'autres douars ayant une étendue de 490,305 hectares, et enfinj les travaux de constitution de la propriété privée étaient à diver^ degrés d'avancement sur 546,340 autres hectares, soit en tou^ 2,438,980 hectares pour lesquels le travail était soit terminé, soit assez avancé, soit, dumoins, commencé. Lamoyenne de la livraison des titres dans les dernières années a été de 140,000 à 150,000 hectares par an. 11 faudrait, de ce train, cinquante ans environ pou^ que l'opération fût achevée dans la région du Tell.
Ces perspectives sont, sans doute, bien lointaines ; il importe! que l'opération soit totalement effectuée dans un délai beaucoup plus court, en un quart de siècle par exemple. Gela supposerait que chaque année on constituât la propriété privée sur 400,000 hectares. 11 serait bon, d'ailleurs, dans ce pays, de laisser tou
jours une certaine étendue en communaux. Si Ton arrivait ainsi à établir annuellement la propriété individuelle sur 3 ou 400,000 hectares aujourd'hui soumis à la propriété collective. Tacquisition à Tamiabledu cinquième ou du quart de ces terres par les Européens ferait à la colonisation un domaine suffisant qui compenserait très avantageusement la suppression de la colonisation officielle. Dans ces conditions, à Touverlure du xx* siècle, les Européens pourraient posséder 2 millions et demi ou 3 millions d'hectares de terres en Algérie, soit l'étendue de 4 ou 5 départements français et le quart environ du sol cultivable de celte colonie. Quant aux Arabes qui détiendraient encore les trois autres quarts, ils auraient appris à en tirer un meilleur parti et ils seraient aussi aisés, plus aisés môme qu'aujourd'hui. M. le gouverneur général Tirman, jugeant que le service de la constitution de la propriété chez les indigènes était défectueux, a sollicité, en 1889, une loi nouvelle qui complète et améliore la loi de 1887. II faut, néanmoins, que Taccélération des opérations n'enlève rien aux indigènes des garanties auxquelles ils ont droit : il paraîtrait qu il s'est parfois commis des abus à leur détriment. Ainsi, tout en cherchant à abréger les lenteurs actuelles, il ne faut pas re courir à des procédés sommaires qui seraient souvent iniques. Tout en regrettant le temps considérable que prend cette opération, si essentielle et si délicate, il convient de se rappeler qu'une opération bien plus facile, la confection du cadastre, a duré en France près d'un demi-siècle (1).
Pour établir et surtout pour maintenir la propriété privée chez les indigènes on a compris qu'il faut donner à ceux-ci un état civil régulier. Une loi a été votée, pour cet obj et, par 1 e Parlement métropolitain en date du 23 mars 1882; mais c'était encore là une œuvre difficile et coûteuse pour laquelle on n'a jusqu'ici alloué que des crédits insignifiants. Au lieu des 300,000 fr. que demandait pour ce chapitre le Conseil supérieur de r Algérie, rien n'a été alloué pour l'année 1884, et une somme dérisoire de 20,000 fr. pour Tannée 1885; en 1889 on a alloué 100,000 fr. (2). La constitution de l'état civil
(1) n y a lieu à beaucoup de ménagements, tant moraux que matériels, dans cette œuTre delà constitution de lapropriétô privée. Le gouvernement français doit se considérer comme le tuteur des Arabes et leur montrer beaucoup de bienveillance. La loi du 28 avril 1887 avait organisé un système financier beaucoup trop lourd pour les indigènes et auquel il a fallu renoncer. Il ne faudrait pas non plus avoir la prétention d'introduire prochainement la propriété privée parmi les indigènes du Sahara ou les nomades des confins du désert. II sera bon, pendant un grand nombre d'années encore, sinon toujours, de respecter rorganisation des tribus sahariennes. (Note de la 4* édition,)
i'i) Au 30 septembre 1889 les travaux de constitution de l'état civil des indigènes étaient terminés pour une population de 311,657 individus. C'est là aussi une œuvre très délicate. (Note de ia 4* éditi'jn )
parmi les indigènes du Tell est un des acheminements vers la civilisation des Arabes et des Kabyles.