‹ De la colonisation chez les peuples modernes (volume 5)Chapitre 44 sur 131 · LE ROLE DE L'ADMINISTRATION EN ALGÉRIE · texte numérisé non relu

LE ROLE DE L'ADMINISTRATION EN ALGÉRIE

Le degré de libertés administratives dont jouissent les habitants d'une colonie est la mesure presque infaillible de la rapidité et de rétendue de son développement probable; quand on parle de libertés administratives, il ne s'agit pas de la suppression de Tadministration, qui est nécessaire, qui a même une tâche immense à remplir. L'État, dans les sociétés nouvelles, a un rôle considérable et difficile à bien soutenir. Mais trop souvent il prend le change et, négligeant ses fonctions essentielles, il empiète outre mesure sur le domaine de l'initiative et de la responsabilité privées. C'est précisément ce qui est arrivé en Algérie; les grands services publics, dont l'utilité est si incontestable dans les sociétés jeunes, n'ont jamais été complètement à la hauteur de leur mission, et, d'un autre côté, les colons se sont trouvés sans cesse entravés dans l'exercice légitime de leur liberté par Tingérence vexatoire de l'administration. La base la plus solide de toute colonisation, ce sont les libertés municipales et provinciales qui la constituent. Les unes et les autres ont été jusqu'à ces derniers temps singulièrement étiolées dans notre province d'Afrique; il n'y a rien là qui ressemble aux townships de la Nouvelle- Angleterre ; de pauvres communes, dispersées, avec un territoire excessivement restreint, placées sous la surveillance quotidienne des sous-préfets et des commissaires civils, limitées dans leurs attributions financières, aussi dénuées de moyens que de droits; des conseils généraux non électifs, avec des sessions de huit jours, privés de l'initiative nécessaire, réduits à formuler des vœux au lieu de prendre des résolutions ; au-dessus de ces images languissantes de la représentation populaire, un vaste attirail de hauts et de moyens fonctionnaires : telle a été pendant quarante années l'organisation de notre colonie.

La lettre impériale de 1865 reconnaissait elle-même que ce système administratif était hautement défectueux. Mais les correctifs qu'elle annonçait n'étaient-il pas, quelques-:^ns du moins, plus propres à augmenter qu'à atténuer le mal? Le personnel doit être réduit, disait la lettre, et l'on doit reporter au préfet une foule d mesures qui rentraient auparavant dans les attributions des souspréfets et des commissaires civils. Mais si l'on n'élaguait pas

nombre de règlements inutiles, cette simplification ne devait être

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pour les colons qu'un accroissement de charges. Si le nombre et la difficulté des affaires, qui proviennent dune réglementation trop minutieuse, ne sont pas réduits, le petit nombre et Téloignement des fonctionnaires chargés de les résoudre n'amènent pour les colons qu'une augmentation de frais et de délais. Ce qui importe, c'est de dégager l'administration de toutes les fonctions délicates qui seraient mieux remplies par les colons eux-mêmes, ou, du moins, par les municipalités et les conseils généraux. C'est seulement ainsi que Ton peut arriver à une simplification véritable, à une plus grande rapidité dans les transactions, à un essor fécond de l'initiative et de la responsabilité privées. De même que les lois commerciales présentent une simplicité plus grande et sont d'une application plus rapide que les lois civiles, de même il importe que l'administration coloniale soit moins compliquée, plus alerte et plus prompte que l'administration métropolitaine; car une colonie, c'est une société où la vie doit être active, ardente, sous peine de langueur et de mort; tout ce qui tend à arrêter ou même à régler avec trop de précision ce mouvement spontané et incessant des sociétés nouvelles est pour elles une cause de stagnation et d'affaissement. Qu'on laisse fermenter sans crainte cette sève vigoureuse et nourricière, qui est le signe de la jeunesse et le gage de l'avènement è. la maturité. Qu'on ne s'étudie pas à enchaîner cette vivacité juvénile, à limiter cette expansion naturelle, qui sont les preuves et en même temps les conditions de la croissance et de la santé du corps social. Malheureusement l'on a voulu traiter pendant quarante années cette colonie naissante comme une société décrépite; au lieu de l'abandonner à la rapidité de sa marche, on lui a imposé les béquilles administratives, et ce système mauvais n'a commencé d'être sérieusement modifié qu'après 1870.J Aujourd'hui que les pouvoirs des municipalités sont plus considérables, que les conseils généraux sont élus par les citoyens et que l'Algérie est représentée dans l'Assemblée nationale de la métropole, on peut espérer que la colonisation deviendra plus active. Mais encore faudrait-il que les colons se préoccupassent plus de leurs affaires algériennes que des questions générales de politique ; encore conviendrait-il qu'ils se gardassent d'une hostilité démesurée contre l'élément arabe : il n'y a de colonie prospère qu'à la condition que les colons soient des gens pratiques, laborieux, prudents et uniquement absorbés par le commerce, l'agriculture et l'industrie.

Le rôle de Tadministration est immense^ plus encore dans les colonies que dans la métropole. Mais il faut qu'elle se restreigne aux grands services d'intérêt collectif. Elle y trouvera une tâche considérable et pour laquelle elle aura besoin d'activité, d'intelli-

gence et de dévouement. Les services des forêts, des ponts-etchaussées, du cadastre, sont complètement indispensables à l'Algérie et doivent être grandement perfectionnés ; le personnel doit être augmenté dans une large mesure; de Tefflcacité de ces services dépend en grande partie Tavenir de la colonisation. On sait quelle importance les Anglo-Saxons, nos maîtres en matière de fondation et d'entretien de colonies, attachent aux preparatory expensesy routes, canaux, dessèchements ; non moins indispensables sont les dépenses conservatrices d'un intérêt général, conservatory expenses. Les unes et les autres de ces dépenses incombent à rÉtat et ne peuvent être bien faites que par lui. La grande mesure conservatrice, en Algérie, c'est Fentretien des forêts; deux millions d'hectares de forêts à préserver ou plutôt à restaurer, c'est une lourde tâche, et cependant si on ne le fait avec soin, la colonisation est en péril. Le maintien des forêts est indispensable pour sauvegarder le pays du sirocco et de la sécheresse. Jusqu'ici, ce service n'a été fait qu'imparfaitement; on a abandonné à la dépaissance des troupeaux les croupes des montagnes ; et qui sait si l'intensité des fléaux récents qui ont frappé notre colonie n'est pas due en partie à la négligence apportée jusqu'ici dans le service forestier I

D'après la dernière statistique triennale, la superficie des forêts de toute nature au 31 décembre 1887 était évaluée à 3,247,692 hectares, dont 795,678 dans la province d'Alger, 1,243,503 dans celle d'Oran, 1,208,511 dans celle de Constantine. Sur ce nombre, 454,912 hectares étaient des forêts de chêne-liège, 738,076 de chênes verts, 54,161 de chênes zéens, 811,055 de pins d'Alep, 37,900 de cèdres, 157,766 de thuyas et 993,812 d'essences diverses. Plus de la moitié de ces forêts est domaniale, à savoir : 1,754,250 hectares : 285,685 appartiennent aux communes; 468,395 aux particuliers, et le reste est soumis à la surveillance de l'autorité militaire. Malheureusement plusieurs de ces forêts sont dépourvues d'arbres; elles n'offrent que des broussailles. On jugera de ce que ces forêts valent, quand on saura que le montant des produits forestiers recouvrés pendant les trois années de 1885 à 1887 inclusivement a varié d'un minimum de 415,'/ 92 francs en 1885, à un maximum de 941,947 francs en 1887. Ce n'est pas 55 centimes de revenu brut par hectare. Cependant, parmi ces forêts domaniales il y a 269,000 hectares de chênes-lièges (1). En France, le

(1) Les 941,947 fr. de produits recouvrés dans Tannée 1887 se décomposent ainsi« en ce qui concerne les principaux chapitres : 601,309 fr. pour le prix de vente des forêts de chènes-liège, 180,910 fr. pour la vente des coupes de bois, 113,1^8 de menus produits, 26,900 provenant d'exploitations accidentelles, 10,841 fr. de vendus aux enchères ou de gré à gré, 5,839 fr. de fermages du droit de chasse^

(Xote de la 4* édition,)

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