‹ De la colonisation chez les peuples modernes (volume 5)Chapitre 51 sur 131 · DE LA POLITIQUK A SUIVRE A L'ÉGARD DES INDIGÈNES · texte numérisé non relu

DE LA POLITIQUK A SUIVRE A L'ÉGARD DES INDIGÈNES

Nous avons étudié jusqu'ici l'Algérie des colons, nous avons examiné tour k tour les conditions administratives, commerciales, financières, qu'on leur afaites ou qu'ils se sont faites à eux-mêmes. Mais il est impossible d'avoir une idée exacte de la situation de la colonie européenne, si l'on n'étudie avec quelques détails la situation de la population indigène. Nous avons, pour plus de clarté, scindé cette double recherche, qui ne doit faire pourtant qu'une même étude.

Ce qu'il y a d'exceptionnel, avons-nous dit, dans notre colonisalion africaine, c'est la présence d'une population indigène considérable, ayant une civilisation relativement avancée et pleine de vitalité. C'est une situation sans précédent, et il en résulte des complications nombreuses qui rendent notre œuvre singulièrement délicate et difficile.

La population indigène n'est pas évaluée à moins de 3,275,000 habitants, et pour tout observateur attentif, il est certain que c& j nombre, au lieu de diminuer, s'accroîtra rapidement. Que fallaitil faire de ces 3,275,000 individus ? Trois partis se présentaient : ou' repousser les indigènes au delà de l'Atlas, les rejeter même au fond du Sahara; ou les fondre avec la population européenne en leur imposant, soit par la contrainte, soit par la propagande, nos mœurs, nos lois et peut-être même notre religion; ou respecter toutes leurs coutumes, rendre inviolables toutes leurs propriétés, et éloigner les Européens d'un contact fréquent avec eux; ces trois systèmes peuvent se définir en trois mots : le refoulement, le fusionnement, l'abstention. On n'a adopté résolument aucun de ces trois régimes : on a flotté de l'un à l'autre ; on les a mêlés ensemble et par ce défaut de principes nets et conséquents, l'on est arrivé à une politique pleine d'irrésolution, de retours et d'incertitude. Nous ne pouvons blâmer complètement les fluctuations du premier jour : pour tout esprit pratique, qui se rend compte des difficultés réelles, il est évident que l'on devait nécessairement passerpar une période de tâtonnements. Mais le temps est venu d'en sortir: des expériences, qui ont duré plus de cinquante ans, ont fourni des éléments suffisants de décision ; cette décision, il importe de la prendre pour ne la plus changer. Le régime hybride et provisoire dans lequel on a vécu jusqu'à ce

jour a offert les inconvénients réunis de chacun des trois systèmes sans présenter les avantages d'aucun d'eux. L'Algérie a continue d'être une conquête, sans devenir, à proprement parler, une colonie, ni un état vassal. Les colons ont été cantonnés et cependant dans une certaine mesure les Arabes ont été refoulés. Le système militaire a dominé l'Algérie tout entière, sans pouvoir procurer une sécurité absolue et éviter toutes les rébellions : des concessions ont été faites à l'élément civil, sans pouvoir constituer rapidement une population civile aussi considérable qu'elle eût pu rètre , les colons ont été souvent entravés par une administration minutieuse, vexatoire, qui a empêché le développement de la colonisation, les Arabes ont été inquiétés par une ingérence timide dans leurs affaires, par des demi-mesures qui les ont irrités sans les affaiblir, par des violations détournées de leurs droits de propriété ou de jouissance : ainsi Ton n'est arrivé à satisfaire aucun des deux éléments, on n'est pas parvenu surtout à les rapprocher, et ce qui est plus grave, c'est qu'au bout de cette route tortueuse et sans direction qu'a suivie la politique française, on ne peut apercevoir, même pour un avenir lointain, une solution définitive. Des trois partis entre lesquels Ton a à choisir, le premier est injuste : il violerait le droit acquis aux populations indigènes soit par leur origine, soit par une prescription de plusieurs siècles, soit enfin par la capitulation d'Alger. Tous les esprits sérieux doivent d'ailleurs le considérer comme impraticable : il serait le point de départ d'une guerre séculaire dont on ne peut entrevoir Tissue. mais dont il est facile de prévoir les pertes et les calamités. Il nous paraît très utile pour la France continentale et pour les colons français qu'il j ait des Arabes en Algérie. Si l'Algérie était une terre absolument vacante, elle finirait par être entièrement peu- , plée d'Italiens et d'Espagnols. Le grand nombre des indigènes fait un utile contrepoids à ces deux éléments. En outre les Arabes, quand ils seront définitivement conquis à notre civilisation, serviront d'intermédiaires fort utiles pour les relations avec les peuples de l'Afrique du Centre et pour la propagation de notre influence dans ces régions. Le troisième parti, qui est le respect complet des coutumes, des traditions, des mœurs, de ce que l'on a appelé la nationalité arabe, s'il était appliqué avec logique, exigerait que notre armée et nos colons quittassent l'Afrique, et s'il n'est appliqué qu'à demi, nous replonge dans les incertitudes et les indécisions dont nous voulons précisément sortir. Il ne reste k/ donc que le second^rtî, la fusion de l'élément indigène avec l'élément européen : si grandes que soient les difficultés qu'il entraîne, si complexe que puisse être le problème, nous disons avec les colons les plus intelligents d'Algérie qu'il est le seul à

offrir une solution pratique et définitive, et que, si Ton agît avec prudence, patience, mesure, mais avec persévérance et esprit de suite, on peut être sûr du succès.

Quand nous parlons de fusion de l'élément indigène avec l'élément européen, nous n'entendons pas dire une absorption complète du premier dans le second, de façon qu'il ne rest&t aucune différence dans les mœurs et dans les habitudes soit extérieures soit intimes. Nous faisons seulement allusion à un état de choses où les deux populations d'origine différente seraient placées sous le même régime économique et social, obéiraient aux mêmes lois générales et suivraient dans Tordre de la production une même impulsion: il resterait, bien entendu, longtemps encore et peut* être toujours, des distinctions de croyances et d'habitudes ; mais, au point de vue économique, politique et social, il y aurait identité dlntérèts et de situation ; à bien considérer, c est la seule harmonie qui soit indispensable à la paix, à la prospérité et à la civilisation.

Nous ne nous dissimulons pas queles obstacles àla fusion, même entendue dans le sens restreint oîi nous la concevons, sont nombreux et énormes ; mais nous croyons avoir dès ce moment un point d'appui. En considérant les différentes parties de la population indigène comme des groupes divers, mais analogues, d'une nation unique, on commet une erreur que non-seulement l'histoire, mais encore l'étude attentive des faits actuels démentent de la manière la plus irréfragable. Il est une observation acquise et qui a un grand prix, c*est que la population que nous avons trouvée en Algérie manque d'homogénéité et qu'elle ne présente aucun des caractères communs qui constituent la nationalité. Il n'y a qu'un trait qui rapproche tous les groupes, c'est la religion ; mais cette religion est entendue et pratiquée d'une manière toute différente par les deux principales branches de la population algérienne : bien que les dogmes soient les mêmes, llnfluence pratique qu'ils exercent, Tesprit dont ils animent les fidèles, sont différents chez les Kabyles et chez les Arabes. Il se trouve, on le sait, en Algérie, plus de 1,200,000 Kabyles ou Berbères purs, habitants primitifs de la contrée, selon l'opinion reçue : il y a, d un autre côté, 500,000 ou 600,000 Arabes purs, descendants des conquérants, et 1,400,000 Berbères arabisants, c'est-à-dire ayant une autre origine que les Arabes, mais ayant pris leurs mœurs et leurs coutumes. Telle est la classification établie par un homme fort compétent, M. le docteur Warnier. On peut dire que les Kabyles ne diffèrent des Européens que par un point, la religion : et comme la religion n'influe pas sur leur organisation économique et sociale, qu'elle est tout entière renfermée dans le for intérieur des fidèles, il en

résulte que les conditions de production et de développement sont presque les mêmes pour les Kabyles que pour les colons. Comrae TEuropéen, le Kabyle est monogame, sa femme a le visage découvert, elle est un peu en possession de la dignité de réponse légitime et unique ; comme TEuropéen, le Kabyle ne connatt d*autre organisation économique que la propriété privée, entourée de toutes les garanties de sécurité dans le présent et dans Tavenir ; comme l'Européen encore, le Kabyle est démocrate, il n'admet pas d'aristocratie héréditaire, il a des conseils municipaux ou djemmaasqm sont électifs. Comme l'Européen, le Kabyle se gouverne par des lois civiles ou coutumes indépendantes des lois religieuses et qui admettent tous les perfectionnements que le temps peut apporter; comme l'Européen, en dernier lieu, le Kabyle honore le travail, pratique l'épargne, croit au progrès, fait des réformes dans toutes les branches où se répand son activité. Par la constitution de la famille, de la propriété, de la commune, par l'origine des lois, par le goût et l'habitude du progrès, les Kabyles se rapprochent des colons d'Europe, au point de n'en diftérer par aucun caractère essentiel sous le rapport de l'organisation économique, domestique et sociale(l). Aussi ces deux éléments peuvent-ils vivre en parfaite conformité de tendances et d'intérêts : ils se prêtent mutuellement secours, ils sont animés d'un esprit analogue ; on a vu ces rapports s'accentuer de plus en plus. Les Kabyles ont introduit dans leurs coutumes séculaires plusieurs de nos dispositions légales; ils ont porté dans leurs montagnes quelques-uns de nos procédés de fabrication, des moulins perfectionnés et beaucoup d'ustensiles d'invention récente. Aux derniers fléaux qui ont affligé l'Algérie, ils ont offert une résistance sérieuse et n'en ont que médiocrement souffert. Si tous les habitants non européens de l'Algérie étaient des Kabyles, on peut dire que la question algérienne serait facilement tranchée.

Est-il possible d'arriver à ce que un jour tous les indigènesalgériens adoptent une organisation domestique, économique et sociale analogue à celle des Kabyles et se rapprochant, par conséquent, sensiblement de celle des Européens? Il faudrait radicament modifier le système de la tribu, de la propriété collective, de la famille polygame : ces trois points obtenus, il ne resterait plus que des détails dont on viendrait facilement à bout.

Les Arabes ont une constitution sociale que l'on a l'habièude de comparer à la féodalité du moyen âge ; il ne manque pas, en effet, d'analogies entre les deux systèmes, bien que Ton ne

(1) La seule différence vraiment notable, mais qui peut aller en s^atténuant, c*est la faculté de répudiation dont jouit Tépoux Kabyle k Tégard de sa femme, et dont il use souvent. [Note de la 3« édiHon,)

puisse y trouver une similitude complète. L'organisation arabe est infiniment plus simple et plus rudimentaire que le savant régime de la féodalité. Toujours est-il qu'il existe chez les Arabes une aristocratie vivace, ennemie du travail qu'elle regarde volontiers comme une flétrissure, amie du luxe, des combats, àes^antasicLs équestres, opprimant la foule qu'elle est censée protéger, habituée par de longs siècles d'anarchie aux abus de pouvoir et aux exactions; au-dessous de cette aristocratie assez nombreuse, une énorme multitude ignorante, soumise à l'arbitraire, subissant la corvée et toutes sortes de prestations personnelles. Ce système aristocratique est lié au régime de la propriété collective; la tribu n'admet en général que des jouissances individuelles à courte durée, pour le labour, les semailles et la récolte des céiréales et de quelques légumes ou fruits; la récolte levée, tout rentre dans la propriété commune. Même dans les lieux où la propriété melk (privée) est constituée, l'indivision se perpétue en raison de la jurisprudence musulmane émanée du Coran, qui rend les biens indivis dans la même famille ; il en résulte, au point de vue économique, les conséquences les plus graves : personne ne veut défricher, fumer, labourer profondément, planter des arbres fruitiers, en un mot faire de grandes avances de travail ou d'argent. Les labours superfilciels se succèdent les uns aux autres ; les dangers de la sécheresse, si fréquente et si terrible en Afrique, en sont accrus ; la récolte si mal préparée est excessivement aléatoire : elle est perdue dès que la pluie manque. Dans les années moyen-^ nés elle ne rend guère plus de 6 hectolitres par hectare (1). Cette absence de propriété individuelle solidement organisée, cette vie patriarcale et nomade, cette domination absolue des chefs de la tribu, font l'économie rurale extraordinairement routinière. Les populations arabes, comme le remarquait déjà M. Jules Duval, ne savent pas tirer parti de leur laine ; elles ont à peine appris à se servir de cisailles pour tondre leurs brebis qu'elles écorchent souvent avec des faucilles ; elles ne savent ce que c'est que délever des bestiaux, elles n'ont jamais eu le sens de faire des provisions de fourrages secs pour l'hiver; elles ne savent pas encore se servir de la faux pour couper le foin; elles ignorent la sélection pour la reproduction ; elles n'ont jamais pris garde d'abriter le bétail contre les intempéries; aussi chaque hiver rigoureux décime-t-il les trou- Ci) Dans raimée 1884, qui est considérée comme ayant été très bonne, 1,0^,000 hectares cultirés en blé par les indigènes ont produit 6,070,000 quintaux métriques de grain, soit 571 kilos & l'hectare, ce qui n*e8t qae l'équiralent 4le 7 hectolitres 1/2. Dans la même année, les 311,962 hectares eosemenoés par les Européens ont produit 2,412,267 quintaux de blé, soit 773 kilogrammes a l'hectare, ce qui représente environ 10 hectolitres, rendement encore «nodique. ^Staiûtique de l'Algérie pour 1885-87, page 262.)

peaux, de même que chaque été un peu sec détruit les récoltes. Qu'il y a loin de làaux progrès quotidiens des populations kabyles ! Cette organisation de la tribu, cette propriété collective, sources de tant de maux et d'apathie, obstacles au rapprochement des deux races et au progrès de la colonisation, comment les faire disparaître ? Le sénatus-consulte du 22 avril 1863, qui assurait aux Arabes la propriété du territoire occupé par eux, semblait un premier pas vers cette désagrégation de la tribu et vers la constitution de la propriété individuelle. Pour appliquer ce sénatus-consulte, on commençait par bien fixer l'étendue du territoire qui revenait à chaque tribu, c'était ce que l'on appelait la délimitation de la tribu, opération délicate et longue; la deuxième opération, capitale par le but auquel elle tendait et l'influence qu'elle devait avoir, consistait à distribuer entre un certain nombre de douars le territoire que la première opération avait délimité. Rien dans la tribu primitive ne répondait au douar qu'on voulait constituer; c'était là une création tout à fait nouvelle de localités qui, pour la superficie, la population et les ressources, devaient ressembler à nos communes de France. Cette répartition du territoire de la tribu entre les douars a la plus haute portée sociale. Chacun de ces douars devait être parfaitement déterminé dans ses contours, et toutes les terres qu'il contiendrait nettement classées dans une des catégories suivantes :

lo Terres domaniales ; S* Terres coUectiyes de culture ;

2* Terres melk ou de propriété privée 4* Terres de parcours communal

Le douar a reçu une organisation municipale ; il a sa djemmaa ou conseil; malheureusement, elle n'est pas élective, comme chez les Kabyles. On ne peut nier que cette constitution du douarcommune ne fut le commencement de la désagrégation de la tribu. Un décret impérial, précédé d'un rapport du ministre de la guerre, en date du 9 mai 1868, a confirmé, en la développant, cette institution du douar et ce morcellement de la tribu. U reste à constituer la propriété privée, et c'est là un pas encore plus difficile qui ne peut s'opérer qu'avec beaucoup de précautions. Ce n'est pas impossible, cependant. « Chez les Arabes, écrivait il y a environ un quart de siècle, M. Jules Duval, domine le caractère de la propriété collective avec la faculté et de nombreux exemples d'appropriation privée. Entre eux et les Européens, la différence consiste dans la proportion des deux modes de jouissance ; chez nous, la propriété privée est la règle, la propriété collective est l'exception ; chez eux, c'est l'inverse. » Il n'y a donc pas de nouveau principe à introduire, ce qui rend le changement plus aisé; la t&che consiste dans le développement progressif d'un mode de

culture et de jouissance déjà connu, mais qui ne prédomine pas. L'œuvre a été singulièrement facilitée par la répartition du territoire de la tribu entre les douars; on a acquis une foule de renseignements indispensables ; on sait parfaitement de quelle façon la terre est détenue chez les indigènes, si chaque habitant est dans l'habitude de labourer toujours les mêmes parcelles, ou si chaque année amène un remaniement territorial et une distribution nouvelle. On a des aperçus beaucoup plus complets sur l'état de la population, sur les principales familles, sur les droits de chaque individu; on voit que beaucoup d'éléments du travail sont déjà acquis et que la tâche est bien facilitée. Il ne faut qu'un peu de méthode et d'esprit de suite pour achever, dans un laps de temps de 15 ou 20 années, l'établissement de la propriété privée chez les indigènes, au moins dans la partie de l'Algérie qui constitue le Tell. Les résultats des années 1881 à 1888, toutefois, font penser que, à la fin du siècle, cette entreprise sera seulement à moitié terminée dans le Tell algérien (1].

Une réforme qui demandera plus de temps et de tact, et à laquelle cependant l'on doit tendre, c'est la suppression de la polygamie et, d'une façon plus générale, l'amélioration de la condition des femmes. Nul doute qu'ici les procédés de contrainte ne soient pas de mise; ce n'est pas aux règlements et à la législation qu'il faut avoir recours ; la marche doit être plus lente et plus habile ; mais que le système de la monogamie soit parfaitement conciliable avec les croyances et les traditions musulmanes, c'est ce dont les Kabyles donnent la preuve. La polygamie, outre qu'elle constitue entre les Européens et les Indigènes une différence radicale et un obstacle au rapprochement, a sur la production les conséquences les plus funestes. On ne saurait exagérer l'influence de la position de la femme sur les conditions économiques des sociétés. La femme monogame et à l'abri de la répudiation ou d'un trop facile divorce est la clef de voûte de toute l'économie domestique chez les peuples civilisés. C'est d'elle que dépendent et Tordre et la propreté de la demeure et la bonne administration des revenus et l'épargne. Le ménage est essentiellement le domaine de la femme, de la femme unique, l'égale du mari. Sans elle, l'âme de la famille manque et le ressort de la prospérité de la maison est absent. C'est là une des grandes causes de la stagnation où se trouve la Société arabe, de la misère per-

(1) Sur le degré d*ayancement de ce trayail nous avons donné plus haut les chiffres officiels (voir pages 383-385). Il est malheureux que la commission du budget de 1885, ayant à faire des économies pour compenser Ténorme gaspillage qui, depuis 1877, est la plaie des finances françaises, se soit avisée de réduire de )?80,000 francs les frais de constitution de l'état civil en Algérie. L*état civil et la propriété individuelle vont naturellement ensemble. (Note de la 3« édition.)

manente qui l'afflige, du peu de résistance qu'elle offre aux fléaux naturels qui la frappent. Mais peut-on triompher de la polygamie? Pour qui réfléchit sur les causes de cette pluralité des femmes, il est évident que si la suppression de la polygamie est difficile, impossible même par la voie de contrainte, elle devient parfaitement exécutable à la longue par une conduite prudente et judicieuse. Un fait qui doit rassurer et porter à Tespoir, c'est que la polygamie est actuellement restreinte aux familles riches etque d'année en année elle perd du terrain (1): les classes pauvres ne la connaissent pas. Il ne faudrait pas croire que la polyganiie ait généralement son origine dans la sensualité des Arabes, c'est là Texception ; elle provient de leur situation économique passée et actuelle et de leur vanité. Un ancien chef de bureau arabe, qui s'est acquis beaucoup de faveur auprès des colons par ses intelligentes publications, s'exprime ainsi dans une remarquable étude sur la famille arabe : « L'Arabe prend plusieurs femmes parce qu'il y trouve un avantage matériel, un confort qu'elles seules peuvent donner au sein de la société mal faite où il vit... La femme arabe remplace, dans la tente de son mari, les arts manuels qui manquent autour de lui et dont l'usage est indispensable à son existence, quelle qu'en soit la simplicité. Elle tient lieu : 1** du meunier; c'est elle qui, toute la journée, lui moud son grain entre les deux meules d'un moulin à bras, dont le bruit monotone frappe le voyageur; 2'» du boulanger. Après avoir fait lafarine, elle pétrit la pâte, prépare le pain et le fait cuire dans un grand plat de poterie grossière ; 3*» du restaurateur et cuisinier. Elle tire de la farine, à l'aide d une opération assez délicate de la main aidée de quelques gouttes d'eau, le célèbre couscoussou;4'* du pâtissier confiseur; c'est là une branche importante des services qu'elle rend et qui rehausse beaucoup sa valeur auprès des hommes riches ; 6"* du tisserand; c'est encore elle qui prépare les tissus qui doivent vêtir l'homme, haïks et burnous, principaux éléments de son habillement et chez certaines tribus à peu près les seuls; 6<> du tailleur; 7" du maçon: elle tisse cette étoffe épaisse et solide, formée de laine et de barbe de palmier nain, qui constitue la tente, c'est-à dire la maison mobile de la famille.... En résumé, et sans compter les détails accessoires qu'on peut appeler d'agrément, la femme assure à ITiomme les trois choses essentielles de la vie matérielle : aliment, vêtement, abri; comprenez-vous maintenant qu'il y tienjtie?... L'Arabe se

(l)Uii Arabe déclarait en im\\etl9Sik\si Sociéié pour laprotectionde* indigènes f que. dans le territoire ciriUla polygamie n* est pratiquée quepaf un petit nombre de Musulmans. Le recensement de 1881 accusait l'existence de 43,008 hommes poly games.sur un nombre total de 512,145 Algériens mariés, musulmans ou chrétiens: celui de 1886 recense 136,121 hommes polygames sur 721.757 hommes mariés de toute catégorie ; mais, comme il ne constate que 746,749 femmes mariées, le nombre des polygames doit avoir été exagéré. {Note de fa 4« édit.)

marie, d*abord pour s'assurer la nourriture; ce premier besoin satisfait, et si la fortune le permet, il songe aux autres et prend alors successivement autant de femmes qu'il lui en faut pour se permettre un grand train de maison et le confort intérieur auquel il peut prétendre. S*il n'a qu'une femme, c'est un pauvre homme; il lui est interdit de représenter et de faire honorablement l'hospitalité, à laquelle les enfants d'Ismaêl tiennent autant par tradition que par gloriole (1) ».

Ainsi expliquée, il est évident que la polygamie arabe ne constitue plus un obstacle insurmontable et qu'au contact de notre civilisation matérielle elle doit tendre à disparaître. C'est simple- j ment l'organisation économique défectueuse de la société arabe, le défaut d'échanges qui la soutient parfois encore. « Il suffit de mettre à la portée del' Arabe, dit le commandant Richard, ces divers arts manuels dont la femme lui procure les bienfaits. Donnez-lui le meunier, le boulanger, le tisserand, le tailleur, le maçon, etc., et tous ces ouvriers vous tueront la polygamie roîde morte. Quand vous aurez transformé le milieu où vit l'Arabe, au point d'annuler la femme comme unique artisan de sa vie matérielle, vous aurez transfiguré celle-ci et lui aurez assuré la place qu'elle doit occuper à côté de l'homme. En la rendant moins indispensable aux soins grossiers, vous la rendrez plus noble et plus chère. On la prenait pour moudre du blé et faire cuire du pain, on la recherchera pour Taimer, pour satisfaire au plus impérieux besoin du cœur quand, avec la plus modique somme, on pourra remplacer chez le boulanger voisin son travail de deux jours. Machine avant, femme après. » Ces réflexions sont d'une grande justessede raisonnement et d'une parfaite conformité avec l'histoire. C'est la division du travail, c'est le développement des échanges au dehors, qui ont tué l'esclavage domestique de l'antiquité: ce sont les mêmes puissances qui doivent triompher de la polygamie arabe, servitudedomestique déguisée. Pour tous ces changements sociaux, qui ont une si grande influence sur les mœurs, les faits économiques ont une force bien plus irrésistible que toute propagande morale. Le moulin mécanique, plus que toutes les prédications, bat en brèche la polygamie. Mais pour la terrasser complètement, il faut d'autres progrès simultanés. Il convient que l'entrée du territoire des tribus soit rendue aisée aux Européens, qui seuls peuvent porter aux Arabes ces arts perfectionnés auxquels, par l'industrie de la tente, ils suppléent si imparfaitement et avec tant de labeur ; il faut que la propriété privée ait été constituée, ce qui facilitera les échanges et l'établissement des colons au milieu des tribus. Quand la

(1) De rBmancipaiion de la femme arabe^ par le commandant Charles Richard, ancien chef des affaires arabes a OrlèansvUlc.

polygamie ne sera plus indispensable aux Arabes pour le confort de leur intérieur, on pourra prendre des mesuresde pression morale qui en hâteront la disparition :

« Faites savoir aux Arabes, dit M. Jules Duval,que lafemmeunique et le mariage fixe seront des titres à vos préférences pour les fonctions et les honneurs. Interdisez aux employés civils et militaires, recommandez aux citoyens de ne jamais encourager de leur présence les seconds et ultérieurs mariages. Que les Européens s'abstiennent sur votre invitation de jamais mettre le pied chez le mari de plusieurs femmes. Que les Françaises dédaignent de jamais pénétrer dans un harem. Usez de Tascendant légitime, des vœux et des conseils pour faire stipuler la monogamie dans le contrat de mariage, stipulation qu'autorise la loi musulmane. Entourez de votre considération et attirez dans vos réunions réponse kabyle à qui son mari ne défend pas de se montrer en présence des hommes; refoulée parces procédés d'une influence toute morale, la polygamiese réduira et finira par disparaître (1).» L'influence de cette pression morale ne sera sensible que si elle est précédée par les progrès économiques : or, nous avons pleine confiance en ces progrès, voilà pourquoi nous croyons qu'il est pos-

. sible de réduire et de faire enfin disparaître la polygamie.

^ L'écart entre les mœurs arabes et les mœurs européennes tend, par la force des choses, à s'atténuer. Interrogé devant la Société' Française protectrice des indigènes sur les causes qui empêchent nos sujets musulmans de faire comme les juifs qui ont pris à la fois la nationalité française et notre statut personnel, un arabe de grande distinction, parlant admirablement notre langue, a déclaré qu'il n'y a que deux obstacles : le mariage indissoluble et l'égalité de droits des filles et des garçons pour la succession paternelle. La loi française qui, en 1884, a établi le divorce, abaisse singulièrement le premier de ces obstacles. Certes, le divorce n'est pas la répudiation, droit unilatéral et plus ou moins absolu. Il place sur un terrain d'égalité complète la femme et l'homme ; mais il enlève au mariage ce caractère de rigueur implacable qui était de nature à effrayer les musulmans. Quant à l'égalité successorale des garçons et des filles, une plus grande liberté introduite dans nos lois de succession et une augmentation de la quotité disponible, rendraient aussi le droit français plus acceptable aux indigènes.

Une des mesures à prendre pour faire sortir les indigènes de la demi-civilisation où ils se trouvent, c'estlaconstitution de leur état civil. Il convient que l'autonomie de leur personne civique et mo-

(1) J. Duval, Politique de tEmpereur en Algérie*

raie soit consacrée par la personnalité même de leurs noms. Ils sont aujourd'hui comme étaient autrefois les membres des clans dans les diverses contrées de l'Europe, comme se trouvaient les juifs au commencement même de ce siècle. Leur constituer des noms patronymiques et des prénoms qui fassent à chaque homme une individualité distincte et nette, c'est une des premières tâches qui s'imposent désormais à Tadministration française. Les résultats de cette réforme seront considérables. Le Parlementa récemment voté une loi àce sujet; mais, par une singulière contradiction trop habituelle chez nous, dès la première année, nos Chambres, se voyant, par leurs propres fautes, dans de grands embarras financiers, ne trouvent rien de mieux que de réduire dans une proportion considérable le crédit alloué pour une œuvre aussi importante {voir plus haut la note 1 de la page 421).

Dès aujourd'hui le gouvernement a sur les Arabes plusieurs moyens d'action, qui peuvent les mettre dans la voie oîi nous désirons les voir marcher. Les deux principaux sont l'éducation et le service de la justice. Pour relever le niveau de la société indigène, ce sont là les deux leviers qui ont le plus de force. Malheureusement, en ce qui concerne l'instruction publique indigène, comme dans toutes les autres questions, l'administration française a singulièrement varié. Après quelques louables efforts sous l'Empire, elle s'est presque complètement désintéressée de ce domaine de 1870 jusqu'en 1880. Les établissements d'instruction publique destinés aux Arabes sont de deux sortes : ce sont d'abord les écoles des douars et les zaouias ou medersasy qui n'offrent qu'un enseignement purement arabe ; ce sont, d'un autre côté, les écoles arabesfrançaises et les collèges arabes-français. Il n'est pas inutile, ne serait-ce que pour blâmer dans le passé notre négligence et pour encourager nos efforts dans l'avenir, de jeter un coup d'œil sur le faible développement du service de l'instruction publique parmi les indigènes algériens. Les écoles des douars correspondent à nos écoles primaires : on en comptait, vers 1870, près de 2,000 qui recevaient environ 28,000 enfants, auxquels des maîtres appelés tolbas, presque tous fort ignorants, munis d'une autorisation délivrée par le commandant du territoire apprennent à lire et à écrire; les zaouias , qui ressemblent à nos établissements d'instruction secondaire, reçoivent un certain nombre de jeunes gens sachant déjà lire et écrire : on étudie dans ces écoles le Coran et ses commentateurs, Sidi Khélil principalement Tous les cadis et magistrats indigènes sortaient autrefois de ces zaouias, mais il n'en est plus ainsi : on a créé à Alger, à Tlemcen et à Constantîne trois écoles supérieures ou medersas, qui préparent les jeunes Arabes aux emplois de la magistrature indigène. Tout cet ensei-

gnement arabe à ses trois degrés est maigre et pauvre : peut-ètrfi ne serait-il pas prudent de lui donner un plus grand développement; il vaut mieux élever à côté et en face de lui des écoles arabes-françaises, bien dotées, bien dirigées; le moyen de dominer un peuple et de seTassimiler, c'est de s'emparer de l'éducation de l'enfance et de la jeunesse : on ne peut le faire par contrainte, mai> les moyens moraux sont nombreux et efficaces. La lettre impériale de 1865 émettait l'idée de développer dans de grandes proportions le haut enseignement musulman et spécialement l'étude du Coran et de la législation indigène. On a fait remarquer avec rai-i son que ce serait là un acte d'imprudence. La connaissance du Coran se perd en Algérie; il ne faut pas la raviver: c'est un livre< plein d'exhortations guerrières contre les infidèles et qui prête, mille textes que l'on peut tourner contre nous. L'objet de nos ef-, forts, ce doit être l'extension de l'enseignement arabe-français : c'est par lui que nous prenons presque au berceau possession des générations nouvelles. Ces écoles avaient fait, avant 1870, quelques progrès. En 1864, on en comptait 18 ainsi réparties :

Province dC Alger, Province de Constantine,

École de TiziOuzou 11 » École de Tébessa 46 10

— Fort Napoléon.. 43 3 — CoUo 15 9

— Béni Mansour . . 24 » — Ain Beida 54 12

— Laghouat 30 3 — Takitount 17 5

— Djeifa 15 » — Bordj-bouAreridJ. 21 13

— Astafs 25 » — Bou-Saada 60 7

^ Djendels 42 » — Batna 36 14

— BeniZoug-Zoug. 33 » — Biskra 44 9

— Toukria 42 »

— Uemnis 22 5

C'était un total de 658 élèves indigènes contre 00 Européens. En 1865, on créa plusieurs écoles arabes-françaises dans la province d'Oran, qui jusque-là n'en avait pas, à Ammi-Moussa, Nedromah, Feudah, Zennorah et Saïda. On peut calculer que vers 1870 le nombre des élèves indigènes dans tous ces établissements était de 1,000 au moins. Mais c'était encore bien peu pour une population de 2,800,000 &mes : il faudrait que chaque centre important de colonisation eût une bonne école arabe-française, c'est-à-dire que le nombre de ces écoles doit être plus que décuplé. En usant de tous les moyens moraux légitimes pour leur donner une nombreuse clientèle indigène, on arriverait à avoir bientôt 20,000, puis 40,000 enfants arabes dans ces établissements d'instruction. Quand on serait parvenu à ce chiffre, on exercerait une influence sérieuse

L*ALGÉRn : LE TRAITEMENT DES INDIGÈNES. 427

ur la formation des générations nouvelles et Ton contribuerait [ans une large mesure à les initier à nos coutumes et à notre mode le penser. Le Tabieau officiel pour 1864 des établissements français w Algérie reconnaissait avec raison que ces écoles arabes-firançai- «s sont le plus puissant moyen d'actiôn'dont dispose le gouvernenent pouf pousser les indigènes dansTa voiejdu progrès et de la 'ivihsation. 11 est diliicile ae comprendre comment avec cette condction Ton a si peu fait pour répandre cette utile institution. On 1 nommé, en 1863, un inspecteur spécial des écoles arabes-fran- ;aises, des écoles de douars, des zaouias et medersas. On a créé à Uger une école normale primaire destinée à fournir des institu- :eurs à l'Algérie et qui aura pour élèves des Européens et des indigènes : c'est une heureuse fondation ; il importe, en effet, que le personnel enseignant dans les écoles des douars soit élevé dans notre esprit et nous serve d'auxiliaire dans notre œuvre. On ne saurait trop mettre à l'étude les mesures qui peuvent étendre et propager les écoles imbues de l'enseignement et des idées européennes ; il les faut doter sans parcimonie, multiplier le nombre de nos instituteurs, leur livrer avec générosité toutle matériel dont ils peuvent avoir besoin. Ce sera là une somme largement productive : ce qui jusqu'ici a pu entraver le progrès de ces établissements, c'est la difficulté de trouver des Européens possédant la langue arabe : il faut pousser les Français à cette étude par une rémunération élevée, de façon à avoir à notre service une légion âinstituteurs intelligents : dans les sociétés primitives, plus encore que dans les sociétés adultes, l'école est le berceau de la civilisation, et l'instruction est le ressort initial de tout progrès. Au-dessus des écoles arabes-françaises se trouvait le collège arabe-français fondé à Alger en 1857 : le nombre de ses élèves internes s'était élevé progressivement à plus de 100; son enseignement comprenait : la langue française, l'bistoire, la géographie, l'arithmétique, la géométrie, le dessin linéaire et d'imitation, l'arabe, la gymnastique et le chant. Cette tentative avait parfaitement réussi, ce qui nous eût autorisés à faire des essais analogues dans les deux autres provinces ; on en fonda un, en effet, à Constantine; mais on eût pu en établir sept ou huit autres. Après 1870 on s'est malencontreusement avisé de supprimer ces établissements. Il y a d'autres écoles plus utiles encore peut-être, ce sont les écoles d'arts et métiers, comme celle du Fort National. Les établissements de charité et de répression peuvent aussi aider, comme les écoles, à l'assimilation ou plutôt au rapprochement des deux races: par une pensée généreuse, mais que nous croyons mal entendue, la lettre impériale de 1865 proposait que dans les orphelinats, hôpitaux, maisons de correction, les indigènes fussent séparés des

Européens ; nous voudrions tout le contraire. Puisque la bienf^ sance publique ou la répression ne les distingue pas, il les faiH laisser côte à côte : la charité bien comprise est une institutri^ dont les enseignements ont quelquefois plus dlnflueDce et <k portée que tous les autres moyens d*action.

G*est une chose triste à dire, depuis 1870 jusqu'en 1883, on ses: presque complètement arrêté dans Tœuvre de Téducation et de l'instruction des indigènes. On a fait beaucoup moins qu'auparavant, quand il eût fallu faire dix fois plus. Les préjugés anti-arabês qui ont prévalu d'une manière exclusive entre les deux însurrec tions de 1871 et de 1881 faisaient oublier qu'il y a en Algérie ua autre élément que l'élément européen. On ne voulait voir que le? colons. 11 semblait que Ton considérât que la langue arabe pût être proscrite, tandis qu'il est très utile, au contraire, de l'entretenir, parce qu'elle nous aidera singulièrement dans la pénétration et dans la domination de l'Afrique. H serait très désirable que beau coup des habitants de TAlgérie, tant les Français que les indi )^ gènes, fussent bilingues et qu'ils se servissent des deux idiomes, le français et l'arabe : c'était la condition des Alsaciens, c'est encore celle des Flamands, des Basques et de beaucoup d'autres populations.

Ce fut un acte absurde de fanatisme 'ou de chauvinisme queia suppression en 1871 des collèges arabes-français d'Alger etdeConstantine; on annexa le premier de ces établissements au lycée d^Alger et l'on crut faire merveille. Un administrateur bien întentipnné, "mais sur ce point imprévoyant, M. l'amiral de Gueydon, gouverneur général civil, dans son rapport de 1873, se félicitait de ces mesures destructives : « Le succès, disait-il, a été jusqu'à présent complet. Les familles musulmanes ne semblent montrer aucune répugnance à placer leurs enfants dans un établissement (le lycée) où elles savent que leur religion sera respectée ; les jeux de la camaraderie ont, dès le premier jour, rapproché les élèves des deux races. ^^ les résultats du concours pour les prix de l'année scolaire 1871- 1872 témoignent de la plus féconde émulation dans les études. > Cette satisfaction était fort exagérée. Que les Arabes riches ou aisés envoient leurs enfants dans les lycées européens, c'est fort bien; il n'en résultait pas qu'il fallût supprimer les collèges arabesfrançais. Ces établissements, qui correspondaient à des écoles d'enseignement primaire supérieur, étaient destinés à une clientèle beaucoup plus vaste que celle des lycées. En créant un de ces collèges arabes-français dans chacune des vingt ou trente villes de l'Algérie, on y eût bientôt attiré plusieurs milliers de jeunes gens indigènes sur lesquels on eût pu exercer une considérable influence intellectuelle et morale. La langue arabe doit être en hon-

neur en Algérie; nous voudrions que même dans les lycées de notre colonie on Ty enseignât. Il convient que le colon d'Alger puisse, sans se trouver trop dépaysé, voyager au Maroc, dans les oasis du Sahara et jusque dans le Soudan. Tous les hommes cultivés en Algérie devraient savoir Tarabe.

Le dédain où Ton a tenu depuis 1870 Finstruction indigène se manifeste dans presque tous les documents officiels postérieurs à cette époque. C'est à peine si Ton y trouve quelques lignes consacrées à ce service qui est si important. Le volume intitulé : £!iat de V Algérie at«31 novembre 1879 et au 1»' octobre 1880, publié par ordre de M. le gouverneur général Albert Grévy, ne contient que quelques pages à ce sujet. Le document officiel publié en 1883 par M. le gouverneur général Tirman, sous la désignation 6!Etat de ï Algérie au 31 décembre 1882, s'étend davantage sur l'instruction des indigènes, mais il contient surtout des projets et des circulaires.Les progrès accomplis sont à peu près nuls. Les documents postérieurs indiquent bien quelques efforts, mais qui sont encore ]oin de suffire.

Les établissements d'enseignement secondaire en Algérie comprennent trois lycées, à Alger, Oran et Constantine, huit collèges communaux et quelques établissements libres. Le nombre, on le voit, n'en est pas grand. Il devra être augmenté; toutefois, dans une colonie aussi jeune, on comprend que les familles pensent à autre chose quà faire de leurs enfants des lettrés ou des savants. Les écoles secondaires d'enseignement supérieur, ce que les Allemands appellent les Reahchulen, les institutions comme les écoles Turgot, Lavoisier, Jean-Baptiste Say et autres qui existent à Paris, feraient à merveille l'affaire des Algériens. Dans ces onze établissements publics d'enseignement secondaire, en 1889, on comptait 2,901 élèves, ce qui est assez considérable, en moyenne263 élèves par collège ou lycée ; le tiers de ces élèves à peu près suit l'enseignement spécial. Sait-on combien parmi ces 2,901 élèves il y avait de musulmans? 81 seulement. Or, en Tannée 1883, les statistiques officielles pour les mômes lycées et collèges communaux, recensaient 3,510 élèves, parmi lesquels il se rencontrait 192 Musulmans (1). C'est une décroissance énorme. C'est assez dire que ce n'est pas notre enseignement secondaire qui attire les indigènes. Peutêtre le prix en est- il trop élevé pour eux; plus probablement leur esprit est médiocrement touché des beautés des littératures clas-

fl) Le recul date même de plus loin, car en 1879 le nombre des élëyes musolmans dans les établissements secondaires, alors au nombre de 15, était de 263. La principale raison de cette réduction contioue du nombre d*indi gènes qui fréquentent nos établissements secondaires, c^est que nous ne savons pas ménager un certain nombre de situations aux indigènes intelligents. Ce serait de notre dsToir de le faire, ce serait aussi un acte de prévoyance. (ATote de la 4« édition.)

siques OU même des avantages de Tétude approfondie des sdences.

L'enseignement primaire serait plus à leur portée et pourrait leur rendre plus de services. On recensait en Algérie pour Tannée 1887 920 écoles primaires et 208 écoles maternelles; ily avait, enoulre,75 écoles publiques indigènes, c'est-à-dire spécialement destinées aux enfants arabes ou kabyles dont 8 particulières aux ûiles. On comptait aussi quelques écoles congnéganistes libres pour les indigènes. Le nombre des élèves dans tous ces établissements publics ou libres était, dans Tannée 1887, de 70,544. C'est un fort beau chiffre pour la population européenne; mais parmi *ces 70,544 enfants, il se rencontre seulement 8,386 arabes dont 7,710 garçons et 676 filles. Au bout de soixante années d'occupation de TAlgérie, nous avons réussi à amener dans nos écoles publiques 1 élève à peu près sur 400 indigènes ; c'est infiniment peu. Si, aux écoles publiques, on joint les écoles maternelles, qui ne sont souvent que des garderies, on arrive à 8,962 enfants indigènes musulmans, dont 8,053 garçons et 909 filles. L'administration, cherchant à rehausser ces chiffres, y joint, pour 1887, 102 élèves (le nombre en a diminué depuis), des classes primaires des collèges et lycées, 36 élèves des cours normaux, 1,075 auditeurs des cours d'adultes et en conclut -que 10,175 indigènes musulmans reçoivent l'instruction primaire française. Plus de la moitié, soit 5,841, se trouvent dans les écoles spéciales indigènes, la plupart situées en territoire militaire. L'une des grandes fautes récentes, ç*a été de supprimer les écoles arabes françaises qui, il y a une demi-douzaine d'années, étaient encore au nombre d'une vingtaine et qu'on aurait dû répandre, comme les plus appropriées à Téducation des jeunes Arabes et Kabyles. En •définitive, il n'y a presque aucun contact scolaire entre les indigènes musulmans et les Européens.

Les sacrifices pécuniaires pour l'instruction des indigènes sont indignes de la France. Lessommes allouées en 1879 et demandées pour 1880 etl881àTart. 3 pour l'instruction publique musulmane s'élevaient à 33,000 fir. En voici la décomposition : 3 directeurs, 1 à ■3,000 fr., 2 à 2,400; 8 professeurs à l,500fr., 3 à 1,200, 1 de francs à 400; 3 chaouchs dont 2 à 1,000 fr. et là 800, soit ensemble 26,900 fr. pour le personnel, et 6,100 pour le matériel, dont 2,600 pour location d'immeubles, 1,500 fr. pour achats de livres et 2,000 fr. •de dépenses diverses. A Tart. 4, sous la rubrique. Développement de C instruction chez les indigènes^ on proposait pour 1881 une somme de 11,500 fr. Au projetde budget de 1880 on avait inscrit pour le même objet une somme de 30,000 fr. que la Chambre rejeta. Ce crédit avait pour objet de « récompenser les instituteurs qui, par leur dévouement et leur zèle, auraient su attirer et retenir auprès d'eux les jeunes musulmans et d'amener dans nos écoles publiques.

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par des encouragements de nature diverse, un plus grand nombre d*élèves indigènes » . En&ii à Tarticle 5 figurait une somme de 16,000 fr. destinée à doter les élèves du territoire civil débourses m lycée d'Alger et dans les divers collèges. Le Conseil Supérieur du gouvernement de TAlgérie a porté ce crédit à 30,000 francs.

Voilà tout ce que faisait le budget colonial pour l'instruction chez les indigènes : il y affectait 74,000 francs sur un ensemble de dépenses ordinaires d'une trentaine de millions. Les localités ne semblaient guère disposées à faire beaucoup plus, carie département et la ville d'Alger ont refuséFun et l'autre, dans ces dernières années, le crédit de 8,200 francs nécessaire pour l'entretien de Fécole arabe-française d'Alger, et il a fallu que l'autorité supérieure inscrivit d'ofOce ce crédit au budget du département (1).

Depuis 1881, l'administration française ne s'est guère montrée plus libérale. Les crédits du ministère de l'Instruction publique, portant pour rubrique : InstnicHan publique musulmane^ figurent au projet de budget de 1891 pour le chiffre infime de 49,000 francs; à savoir : 26,200 francs pour le personnel, 6,800 pour le matériel et 16,000 pour les bourses aux élèves indigènes à l'école de médecine et aux lycées ou collèges. Ce sont presque les mêmes chiffres qu'en 1879, et cependant depuis lors le ministère de l'Instruction publique en général a plus que doublé. On trouve en outre dans les récents budgets une somme de 45,000 francs sous la rubrique suivante : Subventions aux communes de l'Algérie et encouragements pour le développement de l'instruction primaire chez les indigènes. Ainsi on s'en tient toujours à moins de cent mille francs pour l'enseignement des Arabes et, cependant, les sommes figurant aux récents budgets de la colonie, indépendamment des subventions générales ou départementales, pour le service de l'instruction primaire en Algérie,montent en chiffres ronds àplus de deux millions de francs. On n'en consacre pas le vingtième aux indigènes, qui constituent les six septièmes de la population. II serait singulièrement important de les rattacher à la France par la langue et par les idées. Tandis que, depuis 1881, le gouvernement franco-tunisien a multiplié dans l'ancienne régence de rSst les écoles arabes-françaises (2), dans les trois départements de l'Algérie, deux fois plus peuplés et que nous possédons depuis plus d'un demi-siècle, on les a supprimées et l'on ne donne l'instniction européenne qu'à une dizaine de mille musulmans.

n faut le dire sans ambages : la France n'a pas rempli son devoir envers la population arabe. Depuis soixante ans qu'elle la

(1) Ces renraigaemenU sont extraits des P»*océ«-t>er&atix det déUbéraiians du C^HêeU mpérieur du gouvernement (Alger, 1880, pages 72 et suivantes), m Voir plus loin le chapitre consacré & la Tunisitu

domine et qu'elle lui a enlevé le droit de se gouverner, elle n'a rien fait de sérieux pour son éducation. C'est un million au moins que le budget colohial devrait affecter au service de Tinstruction parmi les musulmans ; les départements et les villes devraient en faire autant. Il faudrait avoir des écoles normales dlnstituteur> indigènes, une vingtaine de collèges arabes-français, entourés d'écoles arabes-françaises, un certain nombre d'écoles d'arts et métiers, et des milliers d'écoles indigènes pures et simples, en attendant que ces dernières puissent être transformées en école> arabes-françaises, ce qui, du moins pour le territoire militaire, ne pourra guère se faire que dans quinze ou vingt ans au plus tôt.

On a promulgué, en 1883, une loi pour la réorganisation de Tinstruction primaire en Algérie. On y rend obligatoire, pour toutes les communes de plein exercice ou mixtes, l'entretien d'écoles pri maires publiques, ouvertes gratuitement aux enfants européens et indigènes. L'instruction primaire est, d'après la loi, obligatoire pour les Européens et les Israélites ; elle ne le sera pour les musulmans que par des arrêtés spéciaux que le Gouverneur général sera libre de prendre pour les communes ou les fractions decom munes qui lui paraîtront comporter cette obligation. Il est édicté qu'on devra établir, dans les divers départements algériens, des cours normaux destinés à préparer. les indigènes aux fonctions de renseignement. On accorde une prime de 300 francs aux indigènes pour la connaissance de la langue française. On décide qu'il pourra être fondé des cours normaux spécialement destinés à l'étude de l'arabe ou du berbère par les instituteurs ou institutrices français. En territoire militaire, on donne au Gouverneur général, sur la proposition du général commandant la division ou à la requête de Tinspecteur d'Académie et après avis du Conseil départemental, le droit de créer des écoles où l'enseignement serait donné en français et en arabe.

Bien incomplète encore, cette loi est théoriquement prévoyante; mais il est à craindre qu'on n'en obtienne, en pratique, que des résultats fort modiques. Ce sont les ressources, en effet, qu'il faudrait répandre largement, par centaines de mille francs. Si l'on peut espérer que dans les districts les plus avancés du territoire civil, les enfants des indigènes pourront fréquenter les écoles purement françaises, la généralité d'entre eux ne pourra aller, pendant longtemps encore, que dans les écoles où l'arabe sera enseigné en môme temps que notre propre langue ; ce sont donc les écoles arabes françaises qu'il faudrait multiplier dans la plus grande partie du pays. Des sommes notables devraient être affectées à cette œuvre civilisatrice. Il importerait aussi de rendre l'instruction de nos écoles, surtout de celles fréquentées par les

musulmans, moins ambitieuse et plus efficace. On écrivait, en 1884, de Kabylie, que Ton enseignait aux rares enfants arabes qui fréquentaient nos écoles les détails de Thistoire romaine et de l'ancienne histoire de France, ainsi que les plus délicates minuties de la grammaires française. Ce sont là des niaiseries pour cette catégorie d'élèves.

Quant à Imstructînn parmi Ips m1nn<s, pK^aut^ g^jf, qu'oii^^. est très florissante. L'Algérie européenne est au premier rang de tous les pays pour la fréquentation des écoles primaires. On multiplie les établissements d'instruction secondaire. Enfin, on a créé un centre complet d'instruction supérieure. Une loi du 21 décembre 1879 a fondé à Alger, à côté de l'école préparatoire de médecine et de pharmacie qui existait déjà, trois autres écoles préparatoires à l'enseignement supérieur, c est-à-dire une école préparatoire à l'enseignement du droit, une école préparatoire à renseignement des sciences, une école préparatoire à l'enseignement supérieur des lettres. Il conviendrait de transformer ces écoles en véritables facultés. On aurait ainsiune université à Alger (1). Ce que nous voudrions également, c'est que dans cette université, dans tous les lycées, dans toutes les écoles européennes d'Algérie, on fit une place à l'enseignement de la langue arabe. Si TAlgérie doit exercer une influence considérable sur l'Afrique intérieure, il convient qu'elle cultive cette langue qui lui rendra tant de services pour les relations avec tous les Arabes de cette partie du monde. Les . habitants de l'Algérie, tant ceux d'origine européenne que les indigènes, doivent être des hommes bilingues. La langue arabe est un instrument précieux qu'il faut se garder de détruire. On a inslitué des cours supérieurs d'arabe à Alger, à Oran et à Gonstan- Une. Ils sont restés peu en favetir : en 1878, les trois réunis ne comptaient que 78 auditeurs et 125 en 1879, dont 56 à Alger, 42 à Oran et 27 seulement à Gonstantine. En 1887, le chiffre des auditeurs libres est tombé à 61, auquel se joint une quarantaine d'étudiants inscrits pour le diplôme ou le brevet d'arabe ou de Kabyle. Toutes les écoles publiques, même élémentaires, devraient, en Algérie^ avoir un cours d'arabe, au moins facultatif.

Après les écoles, la plus puissante ressource de la civilisation est dans l'organisation judiciaire. On ne pouvait, surtout au début, enlever les indigènes à leurs lois et à leurs juges : les y

(1) En 1887, le nombre des étudiants & ces écoles était de 73 pourla médecine et la pharmacie, 135 pour le droit, 136 pour les lettres, 2Ô pour les sciences. Depuis leur ■création, ces établissements n*avaient, & la fin de 1887, décerné & des indigènes "Que 10 diplômes d*o(ficier de santé etl de pharmacien; l certificat d'étude de droit administratif et de coutumes indiffènes ; 2 diplômes de bachelier es lettres lr« partie et 2 de bachelier es lettres 2« partie ; 1 1 breyets de langue arabe ou Kabvle et aucun diplôme pour les matières scientifiques, malgré l'éclat dont les Arabes ont brillé autrefois dans les sciences. {NoU de la 4* édition,)

434 DE LA C0L0M3AT10N AU Xir SIÈCLE.

soustraire eût été un acte aussi empreint dlnjustice que d'imprudence ; mais tout en respectant les droits et la législation des Arabes, il est bien des moyens moraux dont l'influence peut être pénétrante. En vertu du décret du 21 avril 1866 et conformément au sénatus-consulte du 14 juillet 1865, Tindigène peut déclarer qu*il entend être régi par les lois civiles et politiques de la France. De telles déclarations sont rares. Il faudrait étudier les mesures propres à les rendre plus nombreuses.

Avant une réforme qui date de 1886, les tribunaux français connaissaient des contestations entre indigènes dans les deux cas suivants : quand, dans Tacte attaqué, les contractants auraient déclaré se soumettre à la loi française ou qu'ils se présentaient d*un commun accord devant les tribunaux français ; en second lieu, les indigènes pouvaient toujours appeler des jugements de leurs cadis devant nos tribunaux de première instance, si Tobjet du litige excédait 200 francs et n*en dépassait pas 1,500 ; devant la cour d^appel, s'il excédait 1,500 francs. Ces dispositions étaient justes et sages. Cependant un décret du 1*' octobre 1854. inspiré par ce fâcheux respect de la nationalité arabe, dont a été empreinte la politique du gouvernement impérial, avait livré la justice entre musulmans aux seuls magistrats de leur religion : il en résulta les plus criants abus ; il fallut revenir au bout de cinq ans sur cette marque de confiance et rétablir la juridiction facultative de nos tribunaux pour les contestations entre indigènes. Aux termes d'un rapport du ministre de l'Algérie et des colonies, en 1859, l'iniquité et l'ignorance des magistrats arabes, délivrés de tout contrôle et de tout contrepoids, avaient pris des proportions scandaleuses et les indigènes réclamaient comme un bienfait le droit de recourir à nos magistrats. Si nos tribunaux étaient plus nombreux, si l'usage de la langue arabe était plus répandu parmi les Européens et celui de la langue française parmi les Arabes, on ne peut douter qu'un grand nombre de contestations entre indigènes ne vînt se soumettre librement à notre juridiction. Ce serait un progrès essentiel au point de vue du rapprochement des deux peuples.

L'amélioration, sur ce point, fut sensible et rapide. Sans être obligatoire, notre justice gagnait et se substituait graduellement à la justice indigène. En 1879, la cour d'appel d'Alger a jugé 725 affaires, dont 192 entre Français, 41 entre Français et autres Européens, 23 entre Français et Musulmans, 10 entre Européens non Français de nationalités diverses, 4 entre Européens non Français et indigènes, enfin 455 entre indigènes, soit, pour cette dernière catégorie, les trois cinquièmes du tout. La proportion était moins ' forte pour les affaires portées devant les tribunaux civils et de

l'aloériç : ue traitement des indigènes. 4d^

commerce, mais 'les démêlés entre indigènes y tenaient encore une grande place. Dans cette même année 1879, sur 13,893 affaires dont étaient saisis les tribunaux civils et les tribunaux de commerce, 6,308 concernaient des litiges entre Français, 2,026 entre Français et autres Européens, 1,788 entre Français et Musulmans, 788 entre Européens non Français, 306 entre Européens non Français et indigènes, enfin 2,677 étaient des affaires entre Musulmans (1). La justice française eût été encore bien plus recherchée par les indigènes, si elle n*était à la fois coûteuse et lente. La rendre moins dispendieuse et plus rapide, c*est une tâche à laquelle on ne saurait trop s'appliquer.

Au sein du Conseil supérieur de l'Algérie, en 1879, on s*est occupé des moyens d'amener encore plus promptement et plus com-^ plètemeDt la prépondérance de la justice française sur la justice musulmane. Il est bien entendu que lorsque nos tribunaux jugent des procès entre musulmans, ils appliquent la loi musulmane, non la loi française ; c'est le juge qui est Français, non la législation. On a proposé dans le Conseil supérieur que, dans tout litige entre Musulmans et en matière musulmane, Tune des parties fût autorisée à déférera elle seule la cause à la juridiction française, sans avoir besoin de Tassentiment de son adversaire. Cette mesure n'aurait rien d'excessif. Le même Conseil a également émis le vœu que toutes les questions se rattachant à la propriété du sol, même en matière de succession, fussent portées devant les tribunaux français qui, d'ailleurs, appliqueraient entre Musulmans la loi musulmane, tout en respectant la loi de 1873 sur la constitution etle maintien delà propriété privée. Cette proposition nous paraît aussi mériter d'être appliquée, si l'on ne veut pas qu'à chaque succession l'indivision renaisse et que les intérêts des co-partagéants s'enchevêtrent d'ime manière inextricable.

Les juges entre Musulmans, sauf les cas qui ont été réservés, sont les cadis constituant des tribunaux appelés mahakmas. Le nombre de ces cadis, qui sont à la fois des magistrats et des notaires, a toi^ours été en diminuant par voie de suppression d'emploi. Dans l'espace de quinze ans, d'après le général Cérez, on aurait aboli 200 fonctions de cadis. Dans la seule année 1880 on en a supprimé 13, si bien qu'il n'en restait plus alors que 120. Cette justice musulmane est, d'ailleurs, bien peu coûteuse. Elle figurait au budget de 1880 pour une somme de 147,950 fr. dont 139,900 pour le personnel et 8,050 pour le mobilier. Les 120 cadis con-

(1)Ed 1884, ces proportions avaieat fléchi: sur 1,161 affaires jugées par la cour d*appel, 121 étaient des procès entre musulmans, et sur 24,517 litiges sur lesquels se sont prononcés les tribunaux civils ou de commerce, 93'3 seulement élaient indigènes. {Note de la 4* édition.)

serves avaient des traitements assez minimes : 1,500 francs pour les 22 cadis de la première classe, 1,200 francs pour les 22 de la deuxième classe et 1,000 pour les 76 de la troisième classe. On a trouvé le moyen, à partir de 1885, de réduire encore la dotation de la justice musulmane; elle n'est en 1891 que de 95,000 fr.pour le personnel et 8,050 pour le matériel. Le nombre des cadis n'est plus que de 80. On alloue une prime de200fr. aux cadis qui connaissent la langue française, mais, jusqu'à une date récente, trois cadis seulement avaient pu passer à ce sujet des examens qui leur valussent cette prime. Les émoluments de ces magistrats sont sans doute trop peu élevés pour attirer les hommes intègres et instruits. Il serait à désirer que tous ces fonctionnaires indigènes connussent bien le français. Le Conseil supérieur a émis le vœu que l'étude de la loi française (et sans doute aussi de la langue française) fût rendue obligatoire dans toutes les medersas et autres écoles où se forment les jeunes gens qui se destinent à la profession de cadi.

Beaucoup de gens pensent que la fonction de cadi doit être un jour supprimée et le plus promptement possible. En supposant que l'avenir doive amener cette solution, nous croyons que ce doit être un avenir assez lointain. Si, en effet, le recours au cadi diminue en Kabylie et dans le Tell, il devra s'accroître dans les régions plus méridionales au fur et à mesure que nous aurons introduit dans la tribu des institutions démocratiques. Il n'est d'ailleurs ni bon ni utile de fermer toute fonction libérale aux indigènes. Un correspondant du Journal des Débats^ très compétent et très impartial, M. Urbain, faisait remarquer, il y a quelques années, que Tune des classes les plus mécontentes et les plus portées à soupirer après l'indépendance, c'était la petite classe moyenne qui rempUssait autrefois les fonctions judiciaires ou ecclésiastiques, et que le développement de l'administration française éliminait. Il y aurait tout avantage à conserver un certain nombre d'emplois subalternes, dans toutes les administrations, pour les Arabes instruits, connaissant notre langue et disposés à accepter notre civilisation. On devrait leur faire une situation convenable : ce serait un grand moyen d'influence dont il serait imprudent de se priver. C'est sottise et imprévoyance de vouloir remplacer partout l'Arabe par l'Européen. Qu'on y prenne garde, d'ailleurs : en tout pays c'est la classe moyenne qui forme l'opinion; celle-ci commence à se constituer en Algérie par l'éducation des lycées et des écoles et par l'aisance matérielle. C'est l'hostilité des créoles et des classes moyennes des colonies espagnoles qui a enlevé à l'Espagne ses magnifiques dépendances. Si nous ne savons pas offrir des débouchés et des situations honorables

à la classe moyenne arabe, les difficultés de notre domination en Algérie iront en augnientant.

Des décrets du 10 septembre 1886 et du 17 avril 1889 ont déclaré que les « indigènes musulmans non naturalisés seront régis par la loi française, si ce n'est pour leur statut personnel, leurs successions et ceux de leurs immeubles dont la propriété n'aura pas été établie conformément à la loi du 26 juillet 1873 ou par un titre français administratif, notarié ou judiciaire ». Le cadi ne sera plus juge de droit commun qu'en matière de statut personnel et de successions mobilières (car les autres se rattachent de plus en plus, à la loi de 1873). C'est toute une révolution contre laquelle les Mzabites notamment ont protesté. Tout au moins, aurait-il fallu développer rinstitution des assesseurs musulmans. Mais le décret, au contraire, décide que les assesseurs auront seulement voix consultative et qu'ils ne seront pas remplacés. De même, les attributions des cadis en matière notariale ont été diminuées. Us ne peuvent plus procéder aux opérations de compte, liquidation et partage, que dans les cas où elles seront purement mobilières. On se propose ainsi de donner une assiette plus sûre à la propriété foncière en Algérie. Sans y être forcés, avant ce décret de 1886, les indigènes recouraient de plus en plus au notariat français. Le compte rendu de la justice civile et commerciale pour 1863 constatait (}ue, dans le cours de cette année, les notaires français avaient reçu 782 actes entre Musulmans. Le progrès a été énorme depuis lors. En 1877, les notaires français faisaient 2,135 actes entre indigènes. En 1884, sur 57,083actes, passés parles notaires français, 25,907 étaient conclus entre Français, 5,068 entre Français et Européens étrangers, 15,401 entre Français et Musulmans, 5,436 entre Européens étrangers,2,262 entre Européens et Musulmans, 3,009entre Musulmans, soit20,672actesoùlesMusulmansétaientparties.Ainsiles indigènes en dehors de toute contrainte, s'adressaient à nos magistrats et à nos notaires. Il y a quelque imprévoyance à les y forcer, c'est une mauvaise tendance que celle qui consiste h éliminer du service de la justice et des offices ministériels tout élément musulman. Cette exclusion, pour quelques bons effets momentanés, aurait dans l'avenir des conséquences graves qui échappent aux colons.

l^our la justice criminelle, les accusés musulmans devant les assises sont jugés par un jury exclusivement européen. Dans cerl^ins cas,comme dans les temps qui précèdent ou qui suivent les insurrections, ces jurys sont dominés par la passion et se montrent dune rigueur exagérée. C'est violer le principe de l'institution que de faire juger les indigènes par les colons qui sont, non leurs pairs, mais souvent leurs ennemis. Si l'on veut soumettre les indigènes ^ujury, il faudrait que le jury fût mixte. Mais il est plus raison-

nable et plus humain de faire juger les indigènes par des magistrats et non par des jurés. En tput cas, si l'on ne veut pas fomenter indéfiniment les haines de races, une réforme de la législation pénale, en ce qui concerne les indigènes, est indispensable. De même, il importe de complètement abolir un ensemble de règlements ou de coutumes vexatoires, ridicules parfois, gui est connu sous le nom de Code de Vindigénat, et que Ton a eu le tort de prolonger encore, sans adoucissement sérieux, par une loi de 1890.

BU RÉGIME POLiriiîUE DE l' ALGÉRIE

Nous abordons une question importante et délicate. Quel doit être le régime politique de l'Algérie? Comment concilier les intérêts militaires et les intérêts civils, les droits des musulmans et ceux des colons d'origine française? A cette contrée, qui est bien conquise, mais où Tinsurection fermente toujours, comment donner à la fois la liberté etja sécurité?

L'Algérie a traversé déjà plusieurs phases : celle de la conquête qui a duré jusque vers 1845 ; celle du développement lent, mais continu de la colonisation, de 1845 à 1870 ; enfin, depuis 1870, celle d'un accroissement beaucoup plus rapide du nombre des immigrants, des travaux publics et du défrichement. Les institutions ont singulièrement varié dans ces trois périodes. Ces variations excessives, ces oscillations alternatives dans le sens de la liberté et dans le sens delà réglementation autoritaire étaient excusables, inévitables même pendant les années de la conquête ou pendant celles qui l'ont suivie. Aujourd'hui, après plus d'un demi-siècle d'occupation, on doit enfin adopter un plan de gouvernement que l'on suive avec persévérance. Jetons un rapide coup d'œil surrhistoire de nos changeantes institutions algériennes.

Du mois de juillet 1830 au mois de décembre 1831, le général commandant l'armée d'occupation fut investi de tous les pouvoirs. La population civile était considérée avec raison comme le cortège habituel de commerçants ou de trafiquants qui s'attache à une armée en campagne. Cependant le gouvernement, dès que les opérations militaires eurent un peu avancé, chercha une organisation qui offrît plus de garanties à l'élément civil. Une ordonnance fut rendue à cet effet le 1" décembre 1831 : « S'il a été nécessaire, y disait-on, « dans les premiers mois qui ont suivi l'expédition d'Alger, de <« réunir en une seule main les pouvoirs civils et militaires, il im- « porte maintenant au bien-être de cet établissement que ces pouce voirs soient séparés, afin que la justice et l'administration civile « et financière puissent dans ce pays prendre une marche régu- « lière. » Le gouvernement entrait résolument, prématurément

même, dans le système de radministralion civile. « La dirlection « et la surveillance de tous les services civils en Algérie, disait '< la circulaire, celle de tous les services financiers, ainsi que Fad- « ministratîon de la justice sont confiées à un intendant civil placé «< sous les ordres immédiats du président du Ck)nseil des minis- « très et respectivement sous ceux des ministres delà justice, des « affaires étrangères, de la guerre, de la marine, des cultes, du « commerce et des finances.

Ces idées étaient fort libérales; elles pouvaient difficilement s'appliquer en pleine période de combat, dans des circonstances où il est assez habituel, même dans les vieux pays civilisés, de décréter l'état de guerre. Des conflits surgirent entre Tadministration civile et le chef militaire (1). Auboutdepeudemois on réunit le commandement militaire et Fintendance civile sous une môme autorité, celle du ministre de la guerre. L'ordonnance du 22 mai 1832, qui organisa ce nouveau régime, plaça nettement l'intendant civil sous les ordres du commandement militaire, sans rien changer d ailleurs aux attributions du premier, et sans confondre de nouveau Tadministration civile et l'administration militaire qui désormais devaient rester distinctes. Cette organisation, qui fut bientôt et plusieurs fois modifiée, est restée cependant le type dont s'est toujours rapprochée l'administration algérienne pendant quarante années.

Une ordonnance du 22 juillet 1834 et un arrêté du !•' septembre de la même année altérèrent un peu ce régime, plutôt dans la forme que dans le fond. Le commandement et la haute administration des possessions françaises dans le nord de l'Afrique furent confiés à un gouverneur général. Plus tard, le 31 octobre 1838, l'intendance civile fut supprimée et remplacée par une direction de l'intérieur ; c'était une subordination plus complète de l'élément civil'à l'élément militaire.

Jusqu'en 1845, il ne fut guère fait d'altération à l'organisation que nous venons de décrire. Cette année marque la fin de la conquête proprement dite. A cette époque on divisa l'Algérie en trois provinces et chacune d'elles en trois zones de territoire: civil, arabe et mixte. Dans le territoire civil, les services administratifs étaient complètement organisés; dans le territoire mixte, c'était l'autorité militaire qui remplissait les fonctions civiles ; enfin le territoire arabe était exclusivement soumis au régime militaire. Comme organes d'administration, l'ordonnance de 1845 instituait

(1) Dans les articles de M. Camille Roussel, qu*a publiés en 1885 la Revue dps deux Mandes, sous ce titre : Les Commencements d^une Conquête, on peut voir un exposé rapide de ces dissentiments entre l'autorité militaire et l'intendant civil.

{Note de laS* édition.)

une direction générale des affaires civiles, un conseil supérieur d'administration et un conseil de contentieux. Le gouvernement de Juillet, continuant avec esprit de suite dans cette voie, établissait, par une ordonnance du 1" septembre 1847, dans chaque province, un directeur des affaires civiles, et un conseil de direction. La République de 1848, conformément à son principe et aux idées du temps, devait procéder avec plus d*élan. Elle tenta d'assimiler complètement l'Algérie à la métropole, singulier essai àun moment où la conquête était à peine achevée, où une centaine de mille Européens seulement se trouvaient dispersés au milieu de 2 millions et demi d'Arabes. L'Algérie eut le droit d'envoyer des députés à l'Assemblée Nationale. On rattacha aux ministères compétents les cultes, l'instruction publique et la justice. On publia un rapport du général La Moricière qui affirmait que « le moment lui « paraissait enfin venu de réaliser d'une manière dédsive le vœu, « si souvent manifesté, d'une assimilation largement progres- « sive. » S'inspirant de ces observations, un décret du 9 décembre 1848 supprima la direction générale des affaires civiles et créa dans chaque province un département avec un préfet et un conso'^ de préfecture. On donna au territoire civil un peu plus d'extension. Le gouverneur général fut maintenu; l'autorité militaire fut représentée à Alger par un gouverneur militaire, et à Paris par le ministre de la guerre. Cette organisation fut naturellement modifiée par l'Empire. Le Sénat fut chargé du soin de régler la constitution de l'Algérie; les départements algériens furent maintenus, mais l'essai d'assimilation de l'Algérie à la métropole fut abandonné.

L'Empire fit, cependant, une tentative originale qui, avec quelques modifications, aurait pu et dû être heureuse, mais dans laquelle il ne persévéra pas. En 1858 il créa un ministère de l'Algérie et des colonies. Le gouvernement général était remplacé par un ministre résidant à Paris; on supprimait le Conseil du gouvernement ; on instituait des Conseils généraux non électifs ; les préfets en territoire civil, les généraux en territoire militaire obtenaient une extension de leurs attributions administratives; on agrandissait le territoire civil, on formait de nouvelles sous-préfectures. Le chef de l'armée d'Afrique, dépourvu d'attributions civiles, prenait le titre de commandant des troupes de terre et de mer- Cet état de choses dura deux ans; il eût pu et dû persister davantage. Les habitudes d'instabilité l'emportèrent. En 1860, le ministère spécial de l'Algérie et des colonies disparut. On reconstitua le gouvernement général. Sous l'autorité du gouverneur général, deux hauts fonctionnaires, un sous-gouverneur et un directeur des affaires civiles, indépendants l'un de l'autre,

3 partagèrent l'administration. Le sous-gouverneur n'était pas sulement chef d'état-major de l'armée d'Afrique ; il avait enore l'administration du territoire militaire par l'intermédiaire es trois généraux de division et des bureaux arabes placés sous ;ur autorité. Le directeur des affaires civiles administrait par entremise des préfets le territoire civil. Un conseil supérieur e gouvernement, composé de fonctionnaires et de délégués des lODseils généraux, préparait le projet de budget colonial. L'autoité civile et l'autorité militaire étaient, dans cette organisation, Qdépendantes l'une de l'autre. Un décret du 7 juillet 1864 changea et état de choses et subordonna partout la première autorité à la econde. Les généraux commandant les divisions furent investis lu titre de commandants de provinces; on plaça sous leurs ordres es préfets qui durent leur adresser des rapports et recevoir leurs Dslructions. On retombait ainsi plus que jamais dans le régime nilitaire dont l'ombre seule sufKt pour exaspérer les colons et éloigner les émigrants. Une colonie vit autant de réputation que le réalité; la fiSLcheuse renommée du régime militaire sufQsait pour arrêter le développement de l'Algérie.

Les événements de 1870, l'esprit républicain qui pénétra de nouveau les institutions de la France, la réaction contre les doctrines de l'administration impériale, firent éprouver à l'Algérie une transformation. Le principe électif s'étendit à tout. Les Conseils généraux furent électifs; les Algériens français envoyèrent des députés et des sénateurs au Parlement. Le gouverneur général prit le titre de civil, quoiqu'il continu&t d'abord à être un militaire, comme l'amiral de Gueydon et le général Chanzy. La <iirection des affaires civiles fut rattachée au ministère de l'intérieur. Les préfets furent soustraits à l'autorité des généraux ; le territoire civil fut étendu , les bureaux arabes furent réduits en nombre et en attributions ; des commissaires civils les remplacèrent dans tout le Tell.

En principe, tous ces changements étaient bons; dans l'application ils le furent moins. Le système militaire avait les plus grands inconvénients. Tous les intérêts civils étaient systématiquement sacrifiés à l'intérêt, parfois problématique ou malentendu, de l'armée. C'est ainsi que, jusqu'à ces dej*niers temps, les meilleurs terrains, les territoires les plus aptes à la culture étaient souvent réservés pour les champs d'exercice et de manœuvres ; les fortifications des villes, les prohibitions de bâtir arrêtaient le développement des centres. La lettre impériale de 1865 en témoigne naïvement : « On doit, partout où cela est possible, dit-elle, « et sans nuire aux intérêts de la défense, restreindre les servi-

« tudes, livrer à la colonisation les terrains que l'administration

« s'est réservés et qui ont déjà acquis une grande valeur, e: « échange d'autres terrains où les établissements des administr*- « tiens pourraient être installés à bien meilleur marché. » C'étiit faire une critique très juste des inconvénients matériels du régini militaire, qui n'étaient rien auprès de ses inconvénients morau\ Si le régime civil est celui qui convient à l'Algérie, du moins à l plus grande partie de l'Algérie, il n'en résulte pas que l'on b» puisse avoir de temps à autre, comme gouverneur géném civil, un militaire éclairé, tel que le général Chanzy par exemplt mais ce ne doit pas être la règle. On a cherché à rendre le gouvernement général civil responsable de l'insurrection de 1881 : ^ gouverneur général de ce temps peut avoir commis des fautesmais il y a une singulière exagération à prétendre qu'il soil li cause unique ou principale des troubles récents. En serait-il ainsi qu'orTifen devrait rien conclure; car les erreurs d'un homme m -peuvent à elles seules faire juger des mérites d'une institution

Le territoire de l'Algérie est encore divisé en territoire civil eten territoire militaire. Il n'ya pas d'inconvénient à maintenir, pendant quelques années, cette distinction, surtout le territoire militaire n'étant plus fermé aux colons. Il a, d'ailleurs, singulièrement diminué d'étendue. Au 1*' octobre 1880, le territoire civil proprement dit comprenait, pour les trois départements, 7,383.583 hectares et 1 ,884, 124 habitants. C'était àpeu près comme superficie le septième de rétendue de la France ou encore l'équivalent de douze dcpar tements moyens de la métropole. En 1886, d'après le rapport de M. Etienne sur le budget de l'Algérie en 1887, leterritoire civil comprend 11,920,000 hectares; il a aujourd'hui plus de 3 millions d'habitants. La superficie du territoire militaire reste encore trois fois plus considérable,mais elle se compose, pour la plus grande partie, de steppes ou de déserts et elle ne comprend que 7 à 800,000 âmes.

L'administration communale en Algérie ne pouvait et ne pourra encore de longtemps être homogène; elle sera plus complètement et plus libéralement constituée là où l'élément européen est assez concentré que là où il est très disséminé. De même que la Grande- Union américaine distingue les Etats et les Territoires, ces derniers qui ne jouissent pas de la plénitude de la vie politique, de même et à plus forte raison encore sommes-nous obligés en Algérie de classer en divers ordres les circonscriptions territoriales. Les localités où il n'y a presque que des Arabes ne peuvent être régies par la même méthode que celles où il n'y a presque que des Européens. On a donc trois ordres de communes : les communes de plein exercice qui sont assimilées aux communes de France et jouissent des mêmes droits municipaux, les communes mixtes qui n'ont qu'une vie municipale embryonnaire, enfin les

ommunes indigènes qui sont administrées par des agents de autorité centrale et qui n'ont, pour ainsi dire, pas de vie muniipale, sauf chez les Kabyles où existent traditionnellement des Ijeramaas, assemblées électives. Le progrès consiste à faire passer les communes de la troisième catégorie dans la seconde, et d'aures de la seconde catégorie dans la première. Au 31 décembre 882, il existait en Algérie dans le territoire civil 198 conimunes le plein exercice et 76 communes mixtes ; dans le territoire miliaire, dît aussi territoire de commandement, il n'y avait pas de ommunes de plein exercice ; on y trouvait 6 communes mixtes it 15 communes indigènes. Au 31 décembre 1887, le nombre des communes de plein exercice était de 239, celui des communes nixles de 84 et des communes indigènes de 11 . On accroît graduellement le nombre des premières.Les libertés municipales agréent singulièrement à tous les hommes,encoreplusaux coIons,qui d'orlinaire ont particulièrement développé le goût de Tindépendanc^.

11 y a cependant des difficultés spéciales dans la vie municipale algérienne. Les communes de plein exercice ne sont pas habitées uniquement par des Français ; quelquefois ceux-ci sont en petite minorité. Quatre ou cinq dizaines de nos nationaux peuvent-ils administrer souverainement quatre ou cinq centaines d'étrangers ou d'Arabes ? La raison proteste contre les injustices et l'oppression qui en pourraient résulter. D'autre part, si Ton donnait aux indigènes les mômes droits électoraux qu'aux Européens, ils écraseraient ceux-ci par leur nombre. Il semble que l'on n'ait donc à choisir qu'entre l'oppression des Européens par les Indigènes ou celle des Indigènes par les Européens. C'est là une situation qui durera tant que la fusion des races et des intérêts ne sera pas complète, c'est-à-dire sans doute pendant un demi-siècle encore.

On a chercbé à associer les indigènes, de même que d'ailleurs les étrangers, à l'administration communale. On a admis à Télectorat municipal les indigènes âgés de vingt-cinq ans, domiciliés depuis deux ans dans la conunune et ayant l'une des qualités suivantes : propriétaire foncier ou fermier d'une propriété rurale, patenté, employé de l'État, du département ou de la commune, membre de la Légion d'honneur ou décoré de la médaille militaire. Le nombre des conseillers municipaux que ces électeurs étaient appelés à nommer ne pouvait être, en y comprenant les conseillers étrangers, inférieur à trois, ni supérieur au tiers du nombre total des conseillers à élire. Un assez grand nombre d'indigènes pouvaient ainsi prendre part aux élections municipales et un petit nombre aux délibérations des conseils municipaux- Sur les listes électorales arrêtées au 31 mars 1879, on comptait 42,459 électeurs municipaux français pour toute l'Algérie, 30,326 élec-

leurs indigènes mulsumans, 6»086 électeurs étrangers. Dans chiffre des électeurs français sont compris les Israélites indigèa qu'un décret du gouvernement de la Défense nationale a natii nalisés en bloc. Il y a des arrondissements où le nombre des élei leurs indigènes est plus considérable que celui des électeurs frai çais. Dans Farrondissement de Constantine il y avait 4,654 éla leurs indigènes contre 4,108 français. Dans celui de Tizi-Ouzou comptait 3,100 électeurs indigènes contre 1,064 français. Née moins, ce sont toujours ces derniers qui dans chaque conseil me-' nicipal ont, d'après la loi, une forte majorité. Il en résulte pari fois quelques abus assez malaisés à éviter. i

Les dispositions administratives très équitables, qui avaieEJ régi pendant près d'un demi-siècle le droit municipal en Algrj rie (1), ont très malencontreusement été modifiées en 1884 par un*^ loi et un décret empreints de Tesprit le plus rétrograde. L.a Ic^ municipale volée en 1884 pour toute la France et qui, avec quelj ques modifications, s'appliquait à l'Algérie, contient un article laissé ainsi conçu : « Sous la réserve des dispositions concemact la représentation des musulmans algériens. » La même loi avai^ aboli, et sur ce point avec raison, le droit électoral des étranger?! européens qui n'est justifié en rien, puisque ceux-^ peuvent se faire naturaliser sans rien changer à leurs coutumes et à leur manière de vivre (2). Un décret du 7 avril 1884 a réduit au quart, au| lieu du tiers, le nombre de conseillers municipaux que pourraient i élire les musulmans pour chaque conseil, et a stipulé en outre que jamais des membres musulmans ne pourraient dépasser le nombn' de six, même pour la ville d'Alger qui a quarante conseillers. Le même décret exige pour les électeurs indigènes deux ans de résidence au lieu d'un, et semble refuser, au moins par prétention, l'électoral aux patentés musulmans, jusqu'ici investis de ce droit. Enfin, ce décret absurde et inique a enlevé aux conseillers musul mans, déjà réduits en nombre, le^roit de participer à réleclion des maires. Ce n*eslpas une compensation que d'avoir maintenu les adjoints indigènes dans les communes mixtes. Ces mesures restrictives froissent les Arabesau moment où ils deviennent plus instruits et plus semblables aux colons. Si l'on veut rendre éternel le dissen-

(1) Dans le Bulletin de la Société française pour la protection des indigènes des colonies, on trouve (livraisons de mars et de juin >8d4), un excellent exposé de la question. Depuis 1830, toujours Télément indigène a été représenté dans les couseils municipaux.

(2) On a vu plus haut (page 342) que, d'après un rapport du gouverneur général de TAlgérie, Tabolition du droit de représentation aux conseils municipaux pour l'élément européen étranger a été une des causes de l'augmentation de» naturalisations dans ces dernières années. Cette mesure est donc bonne,

{Note de la S« édition.)

ment entre les indigènes et les hommes de race européenne, ce mt des décisions de ce genre qu'il convient de prendre. Asservis iix députés des colons, le Parlement et le gouvernement français )nt, depuis 1870, d'une lamentable, d'une coupable impréoyance en ce qui concerne le traitement des Arabes. On a proposé d'appliquer un système analogue d'élections pour is conseils généraux. Chacune de ces assemblées départemendes se compose d'Européens élus et de six indigènes désignés ans chaque département par le gouvernement général. Les colons nt toujours impatiemment supporté cette présence des « asseseurs musulmans » dans les assemblées départementales. Elle est, ependant, légitime et indispensable. Seulement ces conseillers [énéraux musulmans, qui ont les mêmes droits et les mêmes préogalives que leurs collègues français, devraient être élus par eurs coreligionnaires. Le Conseil général d'Alger a émis en 1881 eyoBu que cette réforme fût réalisée.

Étendre la représentation des indigènes est une mesure de poliique prévoyante. Jusqu'ici on a beaucoup trop négligé les Arabes; même au temps oii on leur accordait des faveurs verbales, où l'on inventait la formule du Royaume Arabe, où l'on promulguait le sénatus-consulte de 1863 rendant les tribus indigènes propriétaires de tous leurs territoires de parcours respectifs, même & celte époque on ne faisait rien pour rendre l'état social des indigènes plus semblable au nôtre et pour assurer aux Arabes plus de bien-être, plus d'instruction, plus de droits politiques.

Nous venons de prononcer un mot qui est grave. Les indigènes doivent avoir des droits politiques ; il convient de les leur octroyer, avec mesure sans doute, pour que la colonisation ne soit pas étouffée et puisse, au contraire, largement se développer ; mais on doit les leur concéder pour que leur voix puisse toujours être entendue, pour qu'ils soient en état de prévenir les abus criants comme ceux qui ont pu se produire dans les expropriations des terres appartenant aux indigènes, dans les concessions de terrains à alfa sans indemnité pour les tribus, dans le recours à la responsabilité collective des tribus ou des douars, dans l'application du prétendu « code de l'indigénat. » Si l'on veut mettre fin aux insurrections et préparer un avenir paisible à l'Algérie, il importe que les indigènes aient une représentation élective dans toutes les assemblées qui auront à prononcer sur leurs intérêts.

Ce principe s'applique, non seulement aux conseils généraux, aux conseils municipaux, mais encore au Conseil supérieur de gouvernement et même au Parlement français. Le Conseil supériPA\r de gouvernement, dont la principale attribution est la préparation du budget de l'Algérie et l'examen des projets de loi que

le gouyernement se pi^oposede t)réâenter aux Chambres, est composé de hauts fonctionnaires de la colonie et de dix-huit consei - 1ers généraux élus par leur collègues d'Alger, d'Oran et de Con^ tantine. Pourquoi n'y ferait-on pas entrer siXi indigènes élus àra> son de deux dans chaque département par leurs coreligionnaj^e^' Y aurait-il aussi un grand mal à ce que la Chambre des députés e i le Sénat de France continssent, chacun dans leur sein, trois élu^ des indigènes d'Algérie ? Les noirs de la Martinique et de la Guadeloupe sont bien représentés dans nos deux Chambres, pourquoi les Arabes et les Kabyles d'Algérie ne le seraient-ils pas ?

n est d'autant plus indispensable d'assurer aux Arabes une représentation spéciale dans notre Parlement métropolitain, que rentrée dans ce grand corps, depuis 1871, de députés des colons 3 singulièrement nui à la situation delà population indigène d'Afrique. Depuis que les Algériens français ont des députés, l'administration française est devenue et devient chaque jour pour no>| sujets musulmans moins tutélaire et moins impartiale. Il est in* contestable que les dispositions gouvernementales sont aujourd'hui, par cette seule cause, beaucoup plus contraires aux Arabes | qu'avant 1870. C'est là un véritable danger national.

Tôt ou tard, et dans un avenir beaucoup plus prochain qu'on ne | le croit, dans cette question de la représentation des Arabes au Parlement, la métropole et les colons, s'ils n'agissent pas de bonne | grâce, auront la main forcée. Ce qu'ont obtenu les Irlandais , dans l'Empire britannique, les Hongrois dans la monarchie autrichienne, les Tchèques dans le même pays, il est inévitable que les Arabes d'Algérie l'obtiennent un jour. Chaque année qui nous 1 éloigne de la conquête, chaque progrès que fait la population in- ' digène en éducation et en aisance, nous rapprochent de la date où 1 il faudra donner aux Arabes exactement les mêmes droits qu'aux colons. Déjà les trois quarts, si ce n'est les quatre cinquièmes, des musulmans d'Algérie ont vu le jour sous le régime français. Plusieurs dizaines de milliers d'entre eux parlent la langue française ; si parcimonieusement qu'on ait distribué l'instruction parmi eux, plusieurs milliers d'Arabes sont déjà sortis de nos lycées, de nos collèges ou de nos écoles primaires supérieures ; dans dix ans ce nombre aura quintuplé, et dans vingt ans vingtuplé peut-être. A ce dernier moment, c'est-à-dire au coucjiant du siècle, on comptera sans doute 20,000 ou 30,000 indigènes ayant reçu une instruction européenne assez développée, et 300,000 ou 400,000, autant que de colons français alors, parlant à peu près notre langue. Le nombre des Arabes et Kabyles ayant servi sous notre drapeau se sera, en outre, considérablement accru. Nous faisons de plus en plus appel, notamment pour la constitution de

los troupes coloniales, à leur courage et à leur dévouement.^ Est-îl un esprit assez étroit pour, en réfléchissant à la marche, les événements, slmagîner qu'il soit alors possible à la France de' •efuser au\ Arabes instruits, parlant notrelangue, défendant notre latrie, des droits qu elle accorde au plus ignorant, au plus infime, les colons français ? Est-ce la nation d'où est sortie la théorie los droits de Thomnie qui pourrait vouloir maintenir une aussi, ibsurde contradiction? Quels seraient, d'ailleurs, les moyens de le faire? La conquête n'a qu'un temps, et quatre-vingts ans, cent ans iprès le débarquement de nos troupes à Sidi-Ferruch, il est clair qu'Arabes et Français devront être, sous le rapport des droits» presque complètement assimilés. Vouloir s'y opposer, ce serait s exposer à perdre l'Afrique. Est-il dans la puissance des Etats modernes de refuser un droit électoral à un homme, qui n'est pas un sauvage, sous le simple prétexte de sa religion, de sa race, ou d'une couleur de peau plus cuivrée que la nôtre? L'affaiblissement même des croyances religieuses, ou du moins la constitution de l'état absolument laïque enlève un des obstacles qui aurait pu séparer, au point de vue du droit politique, les Arabes des colons. S'il est donc inévitable que, dans un avenir qui ne saurait être éloigné de plus de vingt ouvingt-cinq années, on doive accorder^ de gré ou de force, des droits politiques aux Arabes, mieux vaut les y préparer de longue main. Sans aller jusqu'au suffrage universel qui serait impraticable, on devrait créer parmi les indigènes des catégories, reposant sur l'éducation, l'exercice des industries, la propriété foncière, le service militaire, et donner à ces catégories le droit électoral. Il est deux moyens d'accorder aux Arabes une représentation à notre Parlement : d'après le premier, les *Hecteurs indigènes, constituant des collèges spéciaux, devraient pouvoir élire au Parlement français un nombre de députés et de ^énateurs strictement égal au nombre des sénateurs et des députés qui seraient élus par les colons. Un autre moyen plus simple et qui rendrait la transition plus aisée, ce serait de joindre en Algérie aux électeurs politiques actuels, qui ne sont que les colons français, tous les indigènes qui sont dans des conditions à jouir ^aujourd'hui de l'électorat municipal (voir plus haut. yage 443). Le corps électoral algérien se composerait ainsi do 100,000 électeurs environ, dont 30,000 ou35,000 Arabes. Peu àpeu. 1 on étendrait le droit électoral dans la population arabe au fur et à mesure que l'instruction et l'aisance se répandraient parmi ies^ iûdigènes. Tel est le moyen d'éviter à la colonie et même à la Daétropole des secousses profondes.

Appliquons le plus possible chez les Arabes le principe électif, t est d'aùleurs désagréger la masse compacte de chaque tribu,

c'est préparer à nos idées et à nos lois un terrain meuble où elles pourront plus facilement germer et prendre racine.

Cette nouvelle politique indigène, dont nous sollicitons l'intronisation, entraîne avec soi comme conséquence l'abolition de certaines mesures qui ont pu se justifier dans la période de transition, mais qui cinquante-cinq ans après la conquête sont dilBcilemeni excusables. L'ensemble de pratiques extra-légales qui composent ce que l'on a bizarrement appelé « le Code de l'Indigénat '» devrait être aboli sans le moindre retard. Des peines y sont édictées contre des actes qui n'ont rien de criminel ni de délictueux. C'est ainsi que des réclamations renouvelées auprès de raulorit» après un premier rejet peuvent, d'après ce prétendu Code, faire condamner un indigène à la prison. Il ne manque pas d'autres cas d'une pénalité aussi arbitraire et absurde. Le principe de la responsabilité collective des tribus, qui est cher aux colons, ne se soutient pas davantage, sauf peut-être dans le cas d'insurrection à main armée. L'observation fait justice des préjugés qui veulent que les Arabes se rendent coupables de beaucoup plus de méfaitque les européens. Parmi les magistrats algériens même, il s'en est trouvé qui ont eu le courage de proclamer que la responsabilité collective des tribus ou des douars oftre beaucoup plus d'inconvénients que d'avantages. On lira avec intérêt à ce sujet le discours prononcé en 1884 au Conseil supérieur de l'Algérie parM.Pompéi, procureur général d'Alger. Le premier président de la même cour, M. Santayra, a conclu dans le même sens (1). Le principe de la responsabilité collective est, d'ailleurs, en contradiction avec l'œuvre

(1) Le passage suivant du discours de M. le procureur général Pompéi mérite, particulièrement d'être cité : « Le nombre des criminels qui échappent à Tactioo « de la justice est bien moins considérable en Algérie qu'en France. Cette affir^l « mation, je ne Témets pas au hasard, je vais l'appuyer sur des chiffres. J'ai| « recherché quel était en France le nombre des attentats restés impunis parce « que les auteurs n'avaient pu être découverts. J'ai pris comme champ d'observa-l «c tion trois zones bien distinctes : le ressort de la Cour de Douai, dans le Nord;j « le ressort de la Cour de Lyon, dans le centre, et le ressort de la Cour d'Aix, danSi « le Midi. Voici le résultat des statistiques fournies par le ministère de la Justic6:l « La population du ressort de la Cour de Douai est de 2,422,000 habitants ; ell^ « est moins considérable que la population algérienne; or, le nombre des atten<| « tats dont les auteurs n'ont pas été châtiés a été, pour l'année 1881, de 2,875. Ul « population de la Cour de Lyon s'élève & 1,700,000 habitants, c'est-À-dire à ]>^ « près & la moitié de la population de l'Algérie ; le nombre des attentats restai «( impunis, pendant l'année 1881, a été de 3,283. La criminalité s'accentue & me* « sure qu'on descend dans le Midi. La population du ressort de la Cour d'Âix eà u de 1,236,000 habitants, et le nombre des délinquants demeurés impunis peU' « dant l'année 18i^l est de 3,516. En Algérie, où la population est supérieure I « 3,000,000 d'habitants, le chiffre des attentats dont les auteurs sont restés incoo- « nus est de 3,975, un peu plus de 400 que dans le ressort de la Cour d'Aix, oi « la population est moitié moindre, m Nous pouvons ajouter que les EspagDoli commettent proporUonnellement plus de crimes, notamment contre les persouneff» que les indigènes. {Note de la 3« édition).

entière du gouvernement français en Algérie. Puisque Ton veut dissoudre la tribu en substituant à la propriété collective la propriété individuelle, en donnant aux indigènes des noms patronymiques et en constituant à chacun d'eux un état civil distinct, par quelle aberration voudrait-on maintenir, en dehors des cas de révolte générale à main armée, le principe de la responsabilité collective en matière pénale?

Ce qui est encore nécessaire, c'est de soustraire Tadministration de TAlgérie au Régime des Décrets : rien ne lui a été plus défavorable. Outre le préjudice matériel qu'il lui porte, ce régime a pour notre colonie quelque chose d'humiliant. «C'est par décrets, quand ce n'était pas par de simples arrêtés, disait récemment un gouverneur général (1), que ce grand pays était non seulement administré, mais gouverné. N'est-ce point un décret qui régit encore tout ce qui touche à la colonisation: — le système des concessions, l'attribution des terres domaniales, voire même la constitution de privilèges en contradiction avec les dispositions du Code civil ? Et dans un autre ordre d'idées, qui touche à l'une des matières les plus graves de notre ordre public, la législation des Conseils généraux, n'est-ce point un simple décret qui est venu se substituer, en Algérie, à la grande loi votée pour la France par l'Assemblée Nationale ?» On a vu que c'est aussi un décret qui a, en 1884, changé les droits électoraux des musulmans. Il est temps qu'une loi organique vienne lixer la constitution algérienne et fasse la part du domaine de la loi, du domaine des décrets et du domaine de l'arrêté ministériel.

Les discussions sont âpres entre les colons sur le caractère que doit avoir la Constitution de l'Algérie. Est-ce l'autonomie que l'on doit chercher, est-ce l'assimilation à la métropole ? Si aucun de ces deux régimes ne peut être atteint dès maintenant, vers lequel doit-on tendre? Ni l'un ni l'autre, à notre gré, ne sont d'ici à fort longtemps applicables. Toutefois, l'autonomie est encore plus éloignée. Comparer l'Algérie au Canada ou à l'Australie, c'est faire une grossière confusion. S'il n'y avait en Algérie que des Européens, si du moins Européens et indigènes vivaient parfaitement d'accord dans la colonie, si la France n'avait jamais à intervenir pour fournir des subventions ou des garanties d'intérêts aux travaux publics algériens, on pourrait peut-être parler d'autonomie ; mais ces conditions ne se rencontreront certainement pas avant un siècle, peut-être avant plusieurs siècles. Même alors, nous crayons que la grande t&che que la nation française doit accom-

(l) Discours de M. Albert Grévy, gouverneur général civil, le 3 décembre 1^1% àVoayerture de la session du ConseU supérieur du gouvernement.

plir, non seulement en Algérie, mais dans tout le Nord de TAfrique, s^accommoderait mal de Tautonomie.

Il vaut mieux tendre vers Fassîmilation; mais celle-ci non plus ne saurait être complète; c est graduellement, par des étapes assez longues et fort espacées, qu'on peut s'y acheminer. Tant que les divers éléments de sa population ne se seront pas fondus les uns avec les autres, tant qu'ils ne se seront pas tous européanisés, l'Algérie ne pourra être entièrement assimilée à la France. Elle aura longtemps besoin d une administration distincte non seulement par le personnel, mais par le caractère, par la nature des études, par la préparation générale. C'est pour cette raison que nous ne saurions approuver ce que Ton a appelé les « rattachements » des principaux services coloniaux aux services analogues de la métropole, constituant le gouverneur général délégué des neuf ministres formant notre cabinet. Cette mesure est opposée aux nécessités présentes. Cette dissémination des services algériens ne peut aboutir qu'à la confusion. Il est vrai que le décret du 5 septembre 1881 qui a créé cet ordre de choses avait été sollicité par le Conseil général deConstantine; mais un conseil général peut être mal inspiré.

Loin d'assimiler complètement l'administration algérienne à l'administration métropolitaine, on devrait se préoccuper de créer pour l'Algérie un personnel administratif spécial qui eût à la fois de la durée et de la compétence. Tout change à chaque instant en Algérie, et les institutions et les hommes. Un écrivain russe, très sympathique à notre colonie, M. de Tchihatchef, dans un livre publié en 1880 (1), constate que de 1830 à 1877 l'Algérie a eu 22 gouverneurs généraux, ce qui ne donne guère que deux ans de durée à chaque gouverneur général. Depuis 1881, il est vrai, jusqu'à Ï89i, on n'a eu qu'un seul gouverneur général, M. Tirman. La durée d'une fonction aussi importante, demandant autant de connaissance du pays, ne devrait jamais être moindre de cinq à six ans. Les préfets aussi doivent être stables. Il est rare qu'ils restent en place plus de dix-huit mois ou deux ans. On les prend à Cherbourg, à la Rochelle, à Dunkerque, à Dieppe, où ils étaient soit préfets, soit sous-préfets et on leur donne la préfecture d'Alger, de Constantine, ou d'Oran. Les fonctions administratives sont, cependant, tout autres dans ce pays neuf qu'en France et beaucoup plus délicates. Jusqu'à ces derniers temps la plupart des souspréfets de l'Algérie remplissaient encore la charge d'administrateurs des communes mixtes chefs-lieux; « cumulant ainsi, au grand détriment de la chose publique et des intérêts municipaux, les

(1} Espagne, Algérie et Tunisie, Lettres à Michel Chevalier, par P. de Tchihat chflX.

attributions contradictoires d'exécuter et de contrôler (1). » D'autre part, les commissaires civils, les administrateurs des communes mixtes, ont dû recevoir,, à Tégard des populations indigènes, des pouvoirs disciplinaires considérables pour que Tadministration civile ne fonctionnât < pas dans des conditions certaines d'infériorité vis-à-vis de l'administration militaire. » Il importerait singulièrement que des fonctionnaires ayant des droits aussi redoutables fussent cboisis avec le plus grand soin. Le moindre clerc d'avoué, cependant, ou un négociant en déconfiture, était installé dans ces positions : c'est h lui que le gouvernement français confiait les propriétés des Arabes et l'honneur de la France. On a cité le cas d'un acteur, sifflé sur le théâtre d'Alger, que par compensation on a nommé commissaire civil avec la tâche délicate de régir 15,000 ou 20,000 Arabes (2). Notre personnel administratif civil en Algérie était, en partie du moins, d'une qualité fort médiocre : légèreté, incompétence, présomption, voilà le bagage que du fond des départements les plus éloignés de la France continentale beaucoup de nouveaux administrateurs apportaient dans notre colonie. Il est indispensable de créer un corps spécial de fonctionnaires algériens, qui soit soustrait à toutes les fluctuations de la politique et qui ait été préparé par une éducation soignée au rôle important qu'il doit remplir. Ce personnel devrait connaître la société et la langue arabes, avoir fait un stage en Algérie, et avoir passé des examens. De même que les Anglais et les Hollandais ont un personnel spécial pour l'administration des Indes ou de Java, de même devons-nous faire pour notre Afrique.

Nous devons dire que, sous Tadministration de M. Tirman, ' depuis 1881 (et c'est là l'un des bons effets de la longue permanence dans les mêmes mains des fonctions de gouverneur général), le personnel des administrateurs des communes mixtes s'est amélioré, on le recrute moins au hasard; on exige de lui certaines garanties et certaines connaissances. On devrait, toutefois, lui demander davantage encore, car, d'après le rapport au conseil supérieur de gouvernement dans la session de novembre 1880, 14 fonctionnaires et agents seulement des divers services ressortissant au gouvernement général sont en possession de la prime de 1** classe pour la connaissance de la langue arabe et 52 de celle de la 2* classe. En 1888, un seul agent de l'administration a reçu la prime del'* classe et trois celle de 2«classe. Cinq agents seulement jouissent de la prime pour la langue kabyle. Ainsi la plupart des admi- I lïislraleurs ne savent pas encore ou savent mal l'arabe ou le kabyle.

W I^iscours du gouvemeur général civil à rouverture de la session du Con • **}' fupérieur de ÛouYemement en décembre 1879. (Zj Ce fait étrange est tout à fait authentique.

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