LA TUNISIE : LA SITUATION DES COLONS^ L'AVENIR
française tanisieiine. La Tunisie, et Je tiens que c*esl pour elle un bonheur, n'élit pas de députés au Parlement. Le résident général doil absolument fermer les yeux sur les opinions particulières des colons tunisiens* et avoir autant â*égards, autant d'empressement pour le plus monarchiste ou le plus réactionnaire que pour le plus républicain et le plus radical. S'il ne le fait pas, il prouve qu'il n'est qu'un fanatique ou un sot, et il trahit la patrie française.
II faut faire bon accueil aux étrangers, mais ne leur conférer aucun droit administratif; ils ne doivent être admis ni dans les municipalités, ni dans les services publics, ni dans les em» plois des compagnies concessionnaires de TÉtat ou des administrations publiques, comme les compagnies de chemins de fer ou de navigation ou de port. Tous les emplois de cette nature doivent être réservés aux Français, dût-on les payer un peu plus cher : un léger excédent de dépenses, de ce côté, serait une subvention indirecte et parfaitement excusable, à l'immigration française. On doit favoriser, d*autre part, la naturalisation française des étrangers, tout en veillant à ce qu'elle ne soit accordée qu'après un cer* tain temps de séjour et dans certaines garanties de sincérité, de façon qu'elle ne soit pas une simple hypocrisie.
Nos colons peuvent jouir de tous les droits administratifs; il est désirable qu'ils fassent partie, comme c'est déjà le cas dans la plupart des localités importantes, de municipalités mixtes avec les indigènes. Jusqu'ici les colons qui entrent dans la composition de ces corps sont désignés parle résident général. Un jour, qui ne sera pas trop éloigné, il sera possible de les faire élire, sinon par le suffrage universel immédiatement de tous les habitants français, du moins par tous ceux qui sont depuis plusieurs années en Tunisie et qui y paient des contributions. Le droit de dissolution, toutefois, devrait toujours être réservé au gouvernement français, c'est-4-dire & notre ministre des affaires étrangères, sur la proposition du résident, et la faculté de nommer en remplacement une commission municipale; car, à l'heure actuelle, le développement tunisien est encore trop indécis pour qu'on puisse risquer de compromettre la bonne harmonie entre les Européens et les indigènes par des institutions dont l'expérience pourrait prouver qu'elles sont prématurées.
Les chambres de commerce françaises, les sociétés d'agricul^ tures, les syndicats agricoles sont en ce moment les intermédiaires naturels et les porte- voix des colons. Il faut les encourager, les traiter avec bienveillance, alors même que parfois, ce qui est inévitable dans une colonie jeune, il se glisserait dans leur sein ttn esprit d'impatience, de précipitation, de récrimination et d'opposition. Comme ces corps n'ont que des attributions restreintes,
un peu de mauvaise humeur de leur part ne tire pas à conséquence et leur surveillance, leur contrôle, môme animé de sentiments involontairement peu équitables, tient toujours en haleine les fonctionnaires publics et le premier d'entre eux, le résident général.
La Tunisie doit rester pendant bien des années ce que les Anglais nomment une croton colony^ une colonie de la Couronne, c'est-à-dire une colonie sans parlement, sans, du moins, qu'une représentation élective y soit investie des droits souverains qui constituent la plénitude du régime parlementaire. Pendant de longues périodes d'années les colonies anglaises les plus florissantes ont vécu, sans en pâtir, de cette vie. Dans la situation actuelle de la Tunisie, un parlement tunisien ou l'élection de députés au parlement français est également impossible et serait également nuisible. On tomberait dans tous les défauts de la colonisation algérienne, c'est-à-dire les énormes dépenses, l'oppression des indigènes, la nécessité d'une immense armée, etc. L'avenir peut-être trouvera, dans un certain nombre d'années, une formule qui, tout en respectant les droits de chacun des éléments de la population tunisienne, puisse créer sur cette terre le self govemmenê. A l'heure actuelle, une tutelle est indispensable, la France seule a assez dimpartiaiité pour l'exercer.
On fait bien, toutefois, au moment où nous écrivons (fin décembre 1890), afin de donner quelque satisfaction aux aspirations des colons, conformément à un vœu dont nous avons souvent été interprète, d'instituer auprès du résident un comité consultatif, une sorte de conseil de la résidence, composé de colons français élu«^ par les Chambres de commerce, les Sociétés d'agriculture et quelques autres corps. 11 serait bon d'y joindre quelques représentants des indigènes. Cette combinaison suffira à l'heure présente, car nos colons ne sont pas venus en Tunisie pour y faire de la politique, pour s'y disputer des places électives ou honorifiques; ils savaient d'avance que les conditions de peuplement du pays et le mélange des races ne s'y prêtent pas. Plus tard, quand l'œuvre économique sera plus avancée et que le peuplement se sera développé, l'expérience pourra suggérer une organisation moins embryonnaire.
En résumé, nos débuts en Tunisie, malgré quelques hésitations et quelques incertitudes, ont été heureux. I{ous avons, dès le premier moment, assez bien compris notre t&che. On doit approuver l'intelligence et le zèle de notre premier résident, M. Cambon, qui a su faire habilement subir à la situation, si peu précise et si peu nette, qu'avait créée le traité du Bardo, une évolution nécessaire^ dans le sens de l'extension de l'autorité française.
Il faut louer les premiers colons qui, de 1881 à 1885, sont accoa-
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rus de France avec une méritoire ardeur et des capitaux considérables, rappelant ainsi les plus beaux jours de la colonisation française au xvu* siècle et au xvui« siècle. Mais il convient d'ajouter qu*après ces heureux essais, dans les cinq ou six années qui ont suivi notre établissement en Tunisie, la France s*est endormie dans une satisfaction béate à Tendroit de notre établissement tunisien, s'imaginant avoir beaucoup fait quand elle avait seulement dessiné les premiers linéaments d*une œuvre qui avait besoin d'efforts bien plus prolongés et d'éléments plus matériels pour prendre vie et se développer. Dans les années de 1886 à 1890 les rapports officiels sur la Tunisie ont été remplis de Toptimisme le plus naïf et le plus nuisible. On était arrivé à persuader à la France que nous avions transformé cette terre quand, en dix ans de domination, nous n^avions su y construire que douze kilomètres de voies ferrées; on y représentait la colonisation comme florissante, alors qu'elle y était, depuis 1887, complètement arrêtée et qu'un régime douanier, équivalant à la prohibition des produits tunisiens en France, écartait de l'ancienne Régence tous les émigrants français et tous les capitaux français.
Nous étions menacés de perdre moralement la Tunisie et de ne pouvoir matériellement jamais en rien tirer. Heureusement le partage de l'Afrique orientale entre l'Angleterre et l'Allemagne et la cession par la seconde de ces puissances à la première de Zanzibar, en violation d'un engagement pris envers nous, sont venus rappeler à la France que nous avions à Tunis un embryon de colonie complètement arrêté dans son développement; la Fraiice s'est décidée à admettre soit en franchise, soit moyennant des droits réduits, les principaux produits tunisiens et à s'occuper un peu de Torganisation de l'immigration en Tunisie.
Aujourd'hui, les perspectives de notre colonie tunisienne s'améliorent: il faudra du temps, toutefois, pour retrouver l'élan de la première heure, si malencontreusement arrêté. C'est une leçon de nous défier de l'optimisme officiel. Nous devrons nous occuper davantage et plus pratiquement des travaux publics. Nous répétons que l'administration française suit la méthode la plus défectueuse en matière de travaux publics dans les pays neufs. Il faut qu'elle apprenne à connaître le prix du temps, l'ordre naturel de priorité des travaux et qu'elle sache faire, en dehors de tout point de vue esthétique, des œuvres sommaires vile et à peu de frais.
Nous devrons aussi pourvoir à l'immigration par l'utilisation des biens « habous». et profiter de ce que la France fournit, à l'heure actuelle, une émigration considérable, de 30,000 à 40,000 âmes par an. Peu à peu, comme il l'a déjà été, le régime du protectorat devra être modifié et élargi. Sans supprimer Tautorité nominale
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dtt Bey à llntérienr, laquelle est d' «te grande aide pour Dons, nous devons nous rapprocher davantage de l'aimexioii. II but même y arriver complètement et vite, en ce qui conoeroe le régime dooanier, par l'établissement de Fanion douanière franeo-tnnisi^ine. n conviendra également d*affranclnr graduellement notre possession de tous les restes de servitudes à l'endroit des puissances étrangères, par exemple des débris des cajritulattons. Qoant à Tavenir plus lointain, ^ un jour ou Tantre nous devions être amenés, ce qui n*est nullement désiraUe de très longtemps, à annexer complètement, au point de vue administratif et poUtique, la Tunisie, en aucun cas il ne saurait être question d'assimiler cette contrée à l'Algérie, ni de la fondre avec elle. Ayant eu des origines tout à fait différentes, un développement très divers, il vaut mieux que les deux anciennes Régences restent administrativement séparées (1).
(1) Noua renvoyons ponr tons les détails snr la Tnnlsle A notre œuvre très étendue l'Algérie et la TwiUie (Paris. GntUannnfn, 18S7).