CHAPITRE IX
Le« MlmUM de la Fnuiee. (Svlte.)
La Guyane.— Caractère artificiel de la colonisation à la Guyane.— Mauyaîse direction donnée aux cultures. — Absence pendant longtemps de libertés municipales. — Composition et rôle de la Chambre d'agriculture, du commerce et de l'industrie. — Les réformes récentes — Le régime pénitentiaire et ses yiees. — La rélégation des réddlTistes. — La production et le commerce.
Le Sénégal. — Grande importance de cette colonie. ^ Tentative de colonisation officielle faite par la Restauration. — Ressources du Sénégal. — Extension de notre influence dans Fintérieur. — Notre conduite avec les iqdigènes. - Le régime commercial. — Le mouvement du commerce et de la navigation. •— Les chemins de fer au Sénégal. — La route du Niger et du Soudan.
Le Gabon. — Possibilité de grand avenir pour ce comptoir. — Le Congo.
Les ttes françaises sur les côtes de Madagascar.— Nos entreprises sur la grande tle.
Les établissements français de l'Inde. — Développement des libertés locales dans ces dépendances.
La Cochinchine. — Importance de cette colonie. — Rapide essor du commerce de I Saigon. — L'administration générale et les libertés locales en Cochinchine. — ( Notre avenir dans ce pays. — Le Tonquin, TAnnam et le Cambodge.
Nos possessions océaniennes. — Les îles Marquises. — La Nouvelle-Calédonie.
La transportation et la déportation. — De l'annexion des Iles Hébrides.
Les Ilots de Saint-Pierre et Miquelon.
Obock et Tadjourah.
Résumé des colonies firançaises. — Le commerce de la France avec ses établissements d'outre-mer. — Les perspectives de la colonisation française. — Lies défauts à corriger.
Nous nous sommes longuement arrêté sur nos colonies du Nord de rAMque, parce que c'est le champ le plus vaste et le plus proche qui soit ouvert à notre activité colonisatrice et celui qu'il nous est le plus facile de féconder. Nous possédons encore dans les différentes parties du monde, et en dehors des colonies à sucre que nous avons étudiées plus haut, d'autres restes de notre vieil empire colonial. Nous devons fixer les yeux sur ces débris dont quelques-uns ne sont pas dépourvus de vitalité et peuvent se ranimer sous rinflueoce d'un bon régime. Enfin, nous sommes en train de constituer en Asie et en Afrique de véritables empires coloniaux.
n nous est arrivé déjà de parler de la situation de la uuyaue dans le chapitre où nous avons étudié les colonies des tropiques adonnées à la production de denrées d'exportation. Il nous faut revenir sur cette contrée parce qu'elle se distingue par plus d'un caractère des autres établissements des tropiques. L'abolition de l'esclavage y produisit des perturbations analogues à celles que subirent les Antilles et la Réunion; la secousse y fut même plus rude à cause de la vaste étendue du sol cultivable, ^ des mauvaises mesures adoptées par les colons. Cette France
équînoxîale, sur laquelle on avait fondé, au xvnr siècle, de grandes espérances et où, à deux reprises, sous le ministère Choiseul et sous la Restauration, on a fait, sur une grande échelle, dO'i tentatives de colonisation et d'immigration officielles, n'a jamais pu, jusqu'ici, sortir de l'état de médiocrité. Les causes en sont multiples, et nous verrons qu'elles présentent beaucoup d'analogie avec celles qui entravent les progrès de notre établissement algérien. C'est d'abord le mauvais régime d'appropriation des terres, c'est ensuite l'abus des règlements administratifs et de Tingérence gouvernementale dans l'agriculture, l'industrie, le commerce et la vie entière des habitants, enfin l'insuffisance, au moins jusqu'à un temps assez rapproché, des libertés adoiinistratives.
On a vu dans le premier livre de cet ouvrage qu'à la fin du xviii* siècle un administrateur d'une rare intelligence, Malouet, réclamait que l'on mît à la Guyane les terres en vente au lieu de les concéder gratuitement. Cette réforme si utile, essentielle même, n'a jamais été appliquée. On continua à faire des concessions gratuites, temporaires, soumises à des conditions résolutoires nombreuses, ce qui enleva à la propriété toute garantie et toute stabilité. Plus qu'ailleurs l'administration prétendît diriger les coIohîj dans leurs cultures : « les administrateurs professent que la principale destinée de cette colonie consiste à approvisionner la mère patrie des denrées exotiques et lui demandent des sacrifices dans ses plans d'exploitation agricole pour alléger la crise cotonnîère de France. Ils en font la condition de toute concession provisoire de propriété et grèvent le budget local à cette fin. Ainsi tenu en dédain les vivres ne sont produits qu'en minime quantité, et la disette se fait sentir pour peu qu'un accident accroisse les besoins ou diminue les récoltes (1). » Cette direction artificielle paralysa l'essor de la colonisation et malheureusement elle s'étendait à toutes les branches de culture et de commerce (2). L'administration interdit l'exportation des bestiaux qui pourrait admirablement se développer dans les vastes savanes du littoral. Placée à proximité des Antilles, ayant d'énormes espaces et une profondeur d'humus
(1) Jules Du val, les Colonies de la France^ p. 209.
(2) Pour fermer aux nègres l'acquisition légale des petites propriétés, Tadmlnistration de la Guyane imagina un impôt sur les mutations immobilières, progressif en raison inverse de Tétendue des terres, impôt qu'il fallut abolir après quatre ans de plaintes. En 1859, le gouvernement local supprima toutes les écoles gratuites dans les campagnes et imposa double taxe aux enfants des cultivateurs qui se présentaient pour être admis dans les écoles de Cayenne. On institua pour les affranchis une sorte d'organisation du travail qui se rapprochait singulièrement de l'esclavage. Toutes ces mesures et beaucoup d'autres, aussi iniques qu'imprudentes, au lieu de contenir les nègres et de les retenir sur les plantations, les aigrirent, les portèrent à fuir et augmentèrent la cris»
peu commune, la Guyane est merveilleusement propre à Télève et au commerce du bétail. Par une singulière contradiction, elle n'en produit même pas assez pour sa consommation et elle fait venir ses bœufs, ses animaux de trait et les viandes conservées soit d*Europe, soit des autres contrées d'Amérique.
La Guyane dans ses parties hautes n'est qu'une vaste forêt : ce serait une précieuse ressource si l'exploitation en était permise par d'intelligents règlements; les cours d'eau sont nombreux et l'on pourrait établir avec facilité des scieries mécaniques : mais Tadministration se montre peu favorable à cette industrie; on ne délivre des permis que pour des périodes de 3 ou 5 ans : aussi les capitaux ne se portent-ils guère vers cette exploitation, qui serait lucrative si des concessions plus longues permettaient l'établissement de vastes chantiers et les grandes avances qu'il faut beaucoup de temps pour amortir et rémunérer. Des percées faites dans les forêts, en y faisant pénétrer l'oxygène, assainiraient, en outre, le pays. Au lieu d'autoriser ces industries conformes à la nature du sol et du climat, l'élève du bétail, la production des vivres, le travail des bois de construction, industries vivaces, qui ne demandent que la liberté pour prospérer, l'administration a dépensé des sommes considérables en primes pour la production de denrées coloniales que la Guyane ne peut fournir dans des conditions favorables. Et cependant, si ces primes eussent été employées à faire des routes, quelle impulsion en aurait reçu la colonie! Mais les administrateurs français à la Guyane, comme en Algérie, comme au Sénégal, ont le goût de l'acclimatation : ils entretiennent à grands frais dans des jardins botaniques quelques spécimens de plantes rares et précieuses; ils voudraient que tous les colons se lissent, comme eux, horticulteurs; et ils emploient une partie des ressources du budget à les attirer par des subventions dans cette \oie artificielle au bout de laquelle il n'y a pas de véritable et solide prospérité.
Vendre h bas prix les terres et les forêts domaniales, respecter complètement la liberté d'installation et de culture, supprimer toutes les primes et employer les fonds qui y étaient destinés au développement de la viabilité par terre et par eau, ce doit être là le point de départ de toute réforme. Mais si l'on veut en attendre de notables résultats, la réforme doit être plus générale encore; il faut refaire à cette contrée une bonne réputation, au point de vue des conditions hygiéniques et du régime administratif. L'administration est restée àlaGuyane, plus qu'ailleurs, singulièrement défectueuse. Avant des décrets qui datent de 1878 et de 1879, la ville seule de Gayenne y était constituée en commune et encore le conseil municipal se trouvait-il nommé par le pouvoir. Les quatorze
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distriets de la Guyane étaient sous l'administration sans contrôle de commissaires commandants qui concentraient dans leurs mains les attributions multiples du commandenient, de Tétat dvil, de la police, de la justice de paix. On a dit avec raison qu'il n'y avait pas alors au monde de population aussi dénuée d'institutions nuxnicipales que celle de la Guyane; les Kabyles et les Arabes eux-mêmes ont leurs dJemnuMSj tandis que, Cayenne excepté, il n'existait à la Guyane aucune comniune. La représentation coloniale faisait défaut comme la représentatkm communale; sous ce rapport la colonie n'avait fait que perdre les garanties qu'elle possédait autrefois. Sous l'ancien régime, à côté du gouverneur, on voyait un conseil supérieur dont les attributions étaient importantes : Louis XVI avait créé une assemblée provinciale. Sous la Révolution, la Guyane eut des députés aux assemblées législatives de la métropole. Sous la Restauration et le gouvernement de 183Q elle jouit d'un conseil colonial électif et de délégués. La République de 1848 rendit à la colonie le droit de représentation dans les assemblées métropolitaines et lui accorda les conseils généraux. On le voit, à toutes ces époques la colonie jouissait de garanties plus ou moins étendues, mais toujours sérieuses. Sous le régime suivant, il n'exista plus auprès du gouverneur qu'un conseil privé composé, en majorité, de fonctionnaires auxquels se joignaient quelques habitants désignés par le gouverneur lui-même, lamals on ne vit de pouvoir plus absolu. « Par un privilège qui n'a pas de précédent, croyons^ous, dans la législation contemporaine ou passée d'aucun pays, le gouverneur de la Guyane est investi depuis 1854 du droit de fixer à son gré la nature et l'assiette des impôts, d'en régler seul la quotité, la perception, l'emploi. Du jour au lendemain il peut les improviser à son gré. Le 1*' janvier 1860 vit paraître un budget exécutoire du jour même, arrêté la veille, qui doublait et triplait certaines taxes, àla grande stupéfact'on du commerce dont l'imprudente naïveté avait réglé ses opérations en vue de tarifs qu'il supposait fixes jusqu'à nouvel avis donné en temps utile » (1). Ce qu'un pareil système a de délétère> l'influence morbide qu'il exerce sur l'état du corps social» il est facile de s'en rendre compte. Gette concentrali(»i des pouvoirs était encore aggravée, comme dans toutes les colonies françaises, par le renouv^ement incessant des gouvemenrs. Nous avons eu longtemps la funeste balntude de placer nos dépendances sous la direction d'officiers de l'armée ou de la marine, que leur éducation n'a pas formés à la fonction si délicate d'administrer des sociétés et qui, faisant pour la plupart un stage de 2 ou 3 ans seulement
9) Jutes Dnval, ie» Coktnei de iaPnmce, p. 28S.
COLONIES MV£RSfiS M LA FRANCE : LA GUYANE. 523
ans nos étabttss^nieiiis, sont incapables d*en Gonnaitre les besoins i les ressources, et, par conséquent, de développer cellesnâ et de itisfaire ceux-là. De 1817 à 1863, en 46 ans, la Guyane a compté 7 gouverneurs titulaires et 6 intérimaires, ce qui ne laisse pas D moyenne 2 ans de charge pour cbacun d'eux. Et, cependant, ts gouverneurs éphémères ne pouvaient même être soutenus et claires par la voix publique. Non seulement la représentation mnicipale ou provinciale n'existait pas, non seulement il n'y vait pas de presse, mais le droit de pétition était interdit aux abilants. Ce système entraînait une mauvaise gestion et du aspillage. La viabilité est rudimentaire. Sur un budget de plus e 1 million, c'est à peine si on lui consacrait 100,000 ^ancs ^r an : la plus grande partie des crédits était absorbée par les rais d'administration. Pour une population de 20,000 âmes es documents of&dels comptaient un millier de fonctionnaires L divers titres, sans parler, bien entendu, de la garnison de «rre et de mer (1). Il suffit d'exposer cette situation, elle porte tvec elle ses enseignements, et toute réflexion est superflue.
Tel a été pendant vingt ans le régime oppressif auquel fut sounise cette belle contrée. Depuis 1870 on y introduisit quelques réformes, d'abord fort timides, et qui ne devinrent un peu plus hardies qu'à partir de 1878. On commença par installer une sorte l'embryon d'assemblée coloniale. C'était une chambre de notables qui portait le nom de chambre d'agriculture, du commerce et de l'industrie. Elle fut instituée par un arrêté du gouverneur en date du 31 août 1870, sur Tapprobation donnée par le ministre de la marine et des colonies dans une dépêche du 5 du même mois. Cette chambre était élue par une assemblée composée des cent propriétaires, fermiers ou concessionnaires les plus fortement imposés et par tous les patentés de l'* et de 2« classe, c'est-à-dire par ceux qui payaient de 400 à 600 francs (1^« classe) ou de 150 à 250 (2« classe). Le nombre des membres de la chambre était de 15. Le conseil devait donner son avis sur tout ce qui intéressait la colonie, mais il n'avait qu'un r&le purement consultatif.
C'étaient là des libertés bien restreintes et bien précaires, si toutefois on peut leur donner ce beau nom de libertés. En 1878, le gouvernement se décida à montrer plus de confiance : un décret du 23 décembre de cette année, rendu sur la proposition de l'amiral Pothuau, ministre de la marine, constitua à la Guyane uu conseil général élu et composé de seize membres, avec les attributions conférées aux conseils généraux de nos autres colonies. Quelques mois plus tard, un second décret du 15 octobre 1879,
(1) Jules Dairal, les Colonies de la France^ p. 2d4-23S.
divisa le territoire de la Guyane en dix communes de plein exercice avec une organisation à peu près analogue à celle de la ine- \ tropole. Un décret du 28 avril 1882 créa une commission coloDia^e que le conseil général élit dans son sein. Si Ton ajoute que depui? 1879 la Guyane a recouvré le droit d'élire un député au Parlemeoi français, on voit qu'elle reçut, au point de vue administratif, mt justice tardive, mais complète. Malheureusement, on revint récemment sur quelques-unes de ces réformes. Le gouvernement, en 1890, s'est mis à restreindre les libertés communales en Guyane, à placer k la tète des communes des administrateurs souvent mil choisis. L<e député au Parlement. M. Franconie, donna sa démî>' sion comme protestation; sa réélection inspirera peut-être aa gouvernement des résolutions plus libérales.
On a, depuis longtemps, fait de la Guyane une colonie pénitentiaire ; on y dirigea nos forçats en nombre considérable. Après avoir suspendu renvoi des condamnés métropolitains, il fut question en 1885 dy expédier nos récidivistes : la question est importante et mérite d'être étudiée de près. C'est un problème fort dé lîcat que le traitement des déportés ; il s'agit de les transformer en ouvriers productifs et, pour une partie du moins, en coloD^ La France a-t-elle réussi dans cette œuvre difficile, a-t-elle p^i^ la bonne route? Elle n'a pas agi d'une manière systématique et avec esprit de suite comme l'Angleterre en Australie ou à Van Dîemen ; sans plan bien arrêté, elle s'est livrée aux expédients- Jusqu'en 1860, aucun essai sérieux n'avait été tenté pour moraliser les condamnés et les transformer en colons. On déposait les forçats, à leur arrivée, aux îles du Salut, d'où on les évacuait dans des succursales de terre et de mer. Sur terre, les ôtablissemenU ont été répartis dans le bassin de l'Oyapock, de la rivière de La Comté et du Maroni. La séquestration fut d'abord si peu rigoureuse qu'un grand nombre de forçats résidaient à Cayenne où le? uns étaient employés comme domestiques ou ouvriers, et les autres tenaient boutique. Le conseil municipal se plaignit et ron eut recours à des mesures plus sévères. Les établissements pénitentiers ne réussirent guère dans cette première période; l'habileté industrielle d'un grand nombre de forçats, dit-on, était détournée de sa destination naturelle au gré des caprices de l'administration. C'est en 1860 seulement que la réforme commença d'une manière sérieuse : un décret impérial assigna aux pénitenciers la moitié du territoire qui s'étend entre la Mana et le Maroni. On essaya de moraliser et de relever les forçats par la famille et par la propriété : des mariages et des concessions de terres furent des récompenses pour la bonne conduite des condamnés. II se forma, d'après les rapports des voyageurs, une petite colonie