‹ De la colonisation chez les peuples modernes (volume 5)Chapitre 72 sur 131 · COLONIES DIVERSES DE LA FRA?¥CE : LA GUYANE ; LA DÉPORTATION · texte numérisé non relu

COLONIES DIVERSES DE LA FRA?¥CE : LA GUYANE ; LA DÉPORTATION

quinze millions de francs par année ; cette consommation, qui n'est qu*une goutte d'eau dans la mère-patrie, exerce une énorme influence sur une terre encore presque dépourvue dTiabitants. De même que l'armée aux premiers temps de la conquête de l'Algérie attirait à sa suite un grand nombre de petits trafiquants qui formèrent le premier noyau de colons, de même la déportation et les dépenses qu'elle nécessite amènent aussi dans une colonie de petits négociants de divers métiers, gens peut-être au caractère médiocrement estimable et à la large conscience, mais qui néanmoins forment un groupe de population. Ce ne sont pas seulement des capitaux que la déportation apporte, ce sont des bras, c'est de la main-d'œuvre : cette main-d'œuvre est de qualité secondaire; qui le nie? Elle ne vaut que la moitié, mettons même le tiers ou le quart de la main-d'œuvre habituelle : elle reste néanmoins précieuse. Si on sait l'employer, qu'on ne la renferme pas dans les tlots, comme on Ta fait aux îles du Salut, qu'on ne l'assuieltlsse pas à des travaux d'intérieur, mais qu'on l'emploie à faire des routes, des défrichements, est-il possible de contester qu'elle soit utile? Que, dans les forêts de la Guyane, les troupes enrégimentées de criminels fassent des clairières, qu'elles construisent des chemins pour permettre k la culture de se porter k une certaine distance des côtes, et il n'est pas possible qu'il ne reste pas une trace féconde de leurs efforts. Ce que les explorateurs et certains ouvriers libres font par choix ou par dévouement, il n'est ni déraisonnable ni inhumain que les condamnés pour des fautes graves le fassent par contrainte et par expiation. Il ne peut d'ailleurs s'agir, comme le croient naïvement certaines gens, de Jeter des condamnés sur les côtes de la Guyane, de leur mettre en main une pioche ou une bêche, un mois de vivres et de leur dire de se tirer euxmêmes d'affaires. Non, ee n'est pas pour être personnellement agriculteurs, pendant du moins qu'ils subissent leur peine ou une patie de leur peine ; c'est pour faire les travaux préparatoires, pre» paraiory expemet que l'on doit déporter les condamnés. Chemins et défrichements, voilà les principaux de ces travaux. Ceux qui se distinguent par leur bonneconduiteetleur labeur peuvent, comme récompense, obtenir des champs ou des concessions de p&turages, de même que ceux d'un caractère doux et soumis peuvent, au bout de très peu de temps d'apprentissage, être confiés aux colons ou aux concessionnaires comme serviteurs et comme aides, suivant le régime anglais du Uchei of leave. Voilà la méthode que l'expérience recommande. On peut la considérer comme infaillible, non pas qu'ellene soit accompagnée, surtout aux débuts, de difficultés dont la première est une mortalité considérable. Mais pratiquée avec persévérance pendant un demi^siècle, surtout pendant un

siècle, elle constituera une société européenneet française sur une terre réputée aujourd'hui inhospitalière. Que dix mille coupables chaque année, soit cinq cent mille en un demi-siècle, soient régulièrement expédiés à la Guyane, que les frais d'entretien des prisonniers soient dépensés dans ce pays, et au bout d'un demi-siècle ou d'un siècle au plus, la Guyane comptera plusieurs centaines de mille habitants, elle sera partout percée de routes, les forêts auront été rendues praticables, l'élève du bétail se sera développée et cette contrée aura réalisé la parole de Malouet qu'elle « devrait à elle seule nourrir la mère-patrie. » Mais qu'on ne l'oublie pas, la déportation n'est pas une expérience que l'on puisse faire en quelques années. 11 y faut de l'esprit de suite, un plan exécuté avec persévérance, malgré tous les obstacles et tous les mécomptes initiaux. Cinquante années ne sont pas de trop pour rendre efficace un système de déportation.

On se récrie sur l'insalubrité de la Guyane. Certes, cette terre, dans l'état actuel, est insalubre. Gela ne veut dire ni qu'elle le sera partout, ni qu'elle le sera toujours. Toutes les terres neuves sont nuisibles, si ce n'est mortelles, à l'homme. La fécondité même du sol, la profondeur de l'humus, l'épaisseur des couches végétales en décomposition y rendent le séjour funeste à la santé humaine. Mais bien des terres semblables sont habitées. L'isthme de Panama a une réputation d'insalubrité qui vaut celle de la Guyane; et cependant Ion y perce un canal gigantesque : des légions, si ce n'est de travailleurs manuels, du moins de surveillants, de commis, de contremaîtres, d'ingénieurs européens y vivent, y luttent contre la maladie, y succombent parfois, souvent en triomphent; et l'on y remue des terres en bien plus grande quantité qu'on ne sera jamais obligé de le faire k la Guyane. Dickens, dans un de ses romans, a fait une description navrante de ce sol inoccupé qu'on met en vente sur la limite de la colonisation aux Etats-Unis et des terribles épreuves qui y attendent le naïf colon que de savants prospectus ont séduits. Et cependant, peu à peu. ces terres se peuplent d'Européens ; l'insalubrité fait des victimes nombreuses, puis elle cède elle-même k la longue devant la ténacité de l'homme. Le paludisme n'est qu'un des maux passagers inhérents à la nature brute ; la culture, l'habitation prolongée, la plantation de certaines essences d'arbres parviennent à la vaincre. Considérée aujourd'hui comme un tombeau, la Guyane peut devenir le berceau d'une population florissante. Si l'Européen s'était laissé arrêter en Afrique par les fièvres paludéennes, au Mexique par la fièvre jaune qui ravage Jes côtes, combien stationnaire serait notre civilisation l

11 est en Guyane des lieux qui, actuellement même, sont parfai-

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