‹ De la colonisation chez les peuples modernes (volume 5)Chapitre 73 sur 131 · COLONIES DIVERSES DE LA FRANGE : LA GUYANE; LA DÉPORTATION · texte numérisé non relu

COLONIES DIVERSES DE LA FRANGE : LA GUYANE; LA DÉPORTATION

tement salubres, Gayenne, par exemple. « De 1810 & 1849, dit un « écrivain spécialiste, M. Dutroulau, parlant de la mortalité, tandis « que la population européenne était concentrée dans la ville même « deCayenne,onarrivepourcestrenteet uneannéesà unemoyenne « de 2,72 p. 0/0, c'est-à-dire à peu près au chiffre des points répu- « tés les plus salubres des climats tempérés. De 1850 à 1855 elle « est de 9,800/0 en moyenne dans les hôpitaux. Elle s*est élevée à « 12,50 p. 0/0 en 1851 et à 23,74 p. 0/0 en 1855 par l'effet de la fièvre « jaune (1).» Ces derniers chiffres s'appliquent, comme bien on pense, aux hôpitaux, non k la population totale. Certes, il ne faut pas oublier que les européens de Cayenne se composent en grande partie de militaires, d'employés, de transportés, dont beaucoup sont jeunes, que les enfants sont en petit nombre et que la mortalité doit en ôtre réduite ; mais, d'autre part, ces sujets ne sont pas acclimatés, et une mortalité qui, pour eux, ne dépasserait pas 3 ou 4 p. 0/0 peut être regardée comme très favorable.

Sur les autres points de la Guyane, la mort fait de plus grands ravages : néanmoins sa puissance ne paraît pas tellement irrésistible qu'elle doive faire écarter les projets de déportation. Les statistiques officielles indiquent que de 1852 à 1879 on a envoyé à la Guyane 22,707 transportés, dont 402 femmes seulement ; sur ce nombre, les Français figurent pour 20,021, les Africains, Asiatiques et les natifs des colonies pour 2,686. Dans toute cette période de 27 ans, 11,295 moururent. La mortalité annuelle moyenne de 1871 à 1879 était de 64,4 p. 1,000 par maladies et de 3,40 p. 1.000 par accidents, ce qui représentait 67,84 par 1,000 hommes effectifs. La mortalité maxima fut de 101,2 p. 1,000 en 1876 et la minima de 45,3 p. 1,000 en 1872(2).

Nous n'hésitons pas à dire que ces chiffres ne nous paraissent pas effrayants. Quand, dans une population de condamnés transportés, soumis en général à une mauvaise hygiène et adonnés à tous les vices, la mortalité maxima ne dépasse pas 100 ou 110 pour liOOO, quand surtout elle descend, dans certaines années, au-dessous de 50 pour 1,000, il n'y a pas lieu de désespérer. Il est vrai que l'on cite certains pénitentiers de la Guyane, tels que ceux des fles du Salut, qui servaient surtout de résidence aux vieillards, aux infirmes, aux cachectiques et où, de 1853 à 1856, la mortalité a varié de 156 à 350 pour 1,000; maison a vu plus haut, par l'exemple de Cayenne, que ces années furent affligées d'une épidémie terrible de fièvre jaune. On allègue encore les établisssements du itoroni où la mortalité a atteint 252 pour 1,000 en 1859, 168 en 1851

(1) Dutroulau, Traité des maladies des Européens^ page 25, cité par le D' Guan ^^^^^^ dans 8a brochure LEmigration de France^ page 82. 9) Voir la brochure citée du D' Lagneau^ pages 83 et 84.

et 116 en 1876. Nous trouvons plutôt cet exemple rassurant; car il y a une décroissance continue, qui est conforme, d'ailleurs, à ce que Ton remarque un peu partout, à ce qu'on a vu en Algérie, en Cochinchine, comme nous le prouverons plus loin; ce dernier chiffre de 116 sur 1,000 n*est, d'ailleurs, pas désastreux. Dans les années 1853 à 1856, époque des ravages particulièrement terribles de la fièvre jaune, la mortalité atteignit des chiffres foudroyants dans certains pénitentiers, nouvellement installés pour la plupart, 225 à 254 sur 1,000 à Sainte-Marie, 441 sur 1,000 à Saint- Augustin en 1856, 306 et 216 sur 1,000 à Saint-Georges sur rOyapock, 203 à 633 pour 1,000 à la Montagne-d' Argent, à Tembouchure du même fleuve.

Si terribles qulls soient, il ne nous paraît pas que ces chiffres condamnent absolument la déportation; ils s appliquentàdes années d'épidémie, à des pénitentiers sans doute mal placés et en voie d'installation. L'ensemble des chiffres donnés pour la période de 1852 à 1879 et pour l'ensemble des déportés permet d'espérer que la mortalité moyenne, même en y comprenant les chantiers de travaux publics, déroutes et de défrichements, pourra être ramenée aux environs de 100 pour 1,000 et ultérieurement de 40 à 50 pour 1,000. Or, si l'on considère que, dans les premières années de notre occupation de la Cochinchine, la mortalité des Européens, presque tousdes soldats, s'est élevée(en 1861) à 115,6 pour 1,000, non compris une proportion encore plus considérable de malades rapatriés et que, en 1879, cette même mortalité s'est trouvée réduite à 12,2 pour 1,000; que de 1873 à 1880 au Sénégal, l'infanterie de marine aurait perdu en moyenne annuellement 140,6 décédés par 1,000 hommes d'effectif (1), on doit tirer de ces rapprochements deux conclusions : l'une, que la mortalité initiale, si considérable qu'elle soit, peut aller en décroissant ; l'autre, qu'il n'y a aucune barbarie à infliger à des condamnés invétérés les risques auxquels on expose d'une manière permanente l'innocente jeunesse qui compose certaines garnisons coloniales (2).

(1) Ces chiffres sonttirés de la brochure sus-mentionnée du D' Lagneau, p. BO et 8K

(2) Les renseignements fournis par le document officiel intitulé Notice sur la transportation à la Guyane et à la Souvelle-Calédonie pour les années 1880 et 1881 (publié en 1884), sont plus favorables. En 1880, sur 3,619 transportés, la mortalité par maladies et accidents s'est élevée à 191, soit 5,29 pour 100 ; en 1881, sur 3^476 transportés la mortalité n'a plus été que de 182, soit 5,10 pour 100. 8i l'on laisse de côté les Africains et qu'on ne considère que les transportés et les libérés européens, astreints & la résidence, on voit (page 31 du document) que leur nombre, au 31 décembre 1880, s'élevait & 1,317 individus, dont bS femmes pour les 1,235 hommes; le nombre des décès par maladie a été de 184« soit 149 sur 1,000 ; mais cette mortalité est plus faible parmi les libérés astreints à la résidence que parmi les forçats ; sur 620 Européens libérés, le nombre: des morts par maladie s'est élevé & 53, soit environ 85 pour 1,000.

{Note de la 3* édition,)

Lne autre objection élevée contre la colonisation, surtout par voie de déportation, dans les contrées tropicales, c'estTabsence de femmes et la stérilité fréquente des mariages entre européens dans ces contrées. On a vu que, sur les 22,708 transportés à la Guyane, de 1852 à 1879, on n'a compté que 402 femmes. Jamais on ne pourra établir Tégalité de nombre entre les transportés des deux sexes, ne serait-ce que pour cette raison qu'il y a beaucoup moins de femmes que d'hommes k commettre des crimes. Néanmoins, cette énorme disproportion pourrait être notablement atténuée, et pour 10,000 déportés du sexe masculin, on pourrait en avoir 2 ou 3,000 du sexe féminin qui formeraient des unions avec les condamnés les plus recommandables et ayant obtenu après un stage une demi-liberté. On dit, il est vrai, que sur 418 mariages entre Européens à la Guyane il s'en est rencontré 215 stériles contre 203 féconds. Celte constatation ne nous parait pas complètement décourageante. On ajoute que les unions entre les Européens et les femmes galibis ou les négresses paraissent offrir aussi une fécondité limitée; mais l'observation s'applique ici à un beaucoup trop petit nombre de cas pour pouvoir être concluante.

Tous les faits que l'on vient de rassembler ne sont pas démonstralils pour un observateur qui ne se laisse pas égarer par la sensiblerie. 11 estacquis quedansbeaucoupdecas, et d'une manière normale, la mortalité môme parmi les déportés à la Guyane peut être réduite à 100 pour 1.000, parfois à 40 pour 1,000; que les unions entre Européens sont, pour la moitié, fécondes ; qu'un tiers des enfants nés dépassent l'âge de dix ans. Si Ton considère qu'il s'agit des débuts toujours très périlleux d'une colonisation, de la période môme de fondation des établissements pénitentiaires, alors que les règles de l'hygiène étaient beaucoup moins connues et appliquées qu'elles ne pourraient l'ôtre aujourd'hui, ces résultats nous paraissent encourageants. La déportation n'a, d'ailleurs, pas pour principal objet, quoique ce soit désirable, de faire souche d'une population descendant des condamnés ; elle a surtout pour avantage d'accomplir dans les colonies tous les travaux préparatoires de routes, de chemins, de défrichements, d'y améliorer les conditions générales, môme hygiéniques, de frayer la voie à l'immigration libre, de fournir de la main-d'œuvre et d'attirer les capitaux dans les colonies. La France commettrait une grande faute en ne faisant pas dans la Guyane une application systématique et persévérante de la déportation ; qu'on ne se départe pas de ce régime pendant , un siècle entier; mais qu'on ne se contente pas d'envoyer dans cette région les simples récidivistes correctionnels, comme les vagabonds et les souteneurs; qu'on y expédie aussi et surtout les criminels condamnés pour des fautes graves et dont beaucoup ap-

partiennent à la partie robuste de la population. On fera ainsi une œuvre sérieuse et utile ; les conditions hygiéniques de la Guyane s'amélioreront par les routes, le défrichement, la plantation de certaines essences d'arbres, comme se sont améliorées celles do l'Algérie et celles de la Cochinchîne. Quoi qu'en disent certains anthropologistes, l'homme est beaucoup plus cosmopolite qu'ils ne l'admettent. La race anglo-saxonne, essentiellement septentrionale, s'est implantée dans les Carolines, dans la Géorgie, la Louisiane, le Texas, àQueensland, aux Antilles. Les Espagnols, dont beaucoup étaient originaires des régions montagneuses du pays basque ou de la Gastille, ont réussi dans la Colombie, dans la république de l'Equateur. Tout à côté de la Guyane, dans la province brésilienne de Para, les Portugais, qui ne diffèrent guère de nos Français du Midi, parviennent à faire souche. Pratiquons donc sans crainte, avec résolution et intelligence, la déportation à la Guyane ; ce n'est pas par une épreuve de cinq oudedix années qu'on peut juger d'un phénomène de ce genre, c'est par un demi-siècle ou un siècle.

Voici, d'après les renseignements les plus récents, un aperçu des conditions matérielles et des ressources de la Guyane française en 1867, en 1882 et en 1887. Ils ne témoignent que trop du constant déclin et de Tinsigniflance actuelle de notre colonie. On y a découvert récemment des mines d'or assez prospères, qui, peutêtre, relèveront un peu le commerce de cette contrée expirante.

La superficie est de 77,000 kilomètres (l).

Population 25.287 24.656 25.796

Dont : Immigrants ^ 3.516 3.095 1.576

Indiens iadigènes 1.800 2.000 2.495

Fonctionnaires et leurs ftimilles « « 1.437

Troupes 974 1.082 634

Transportés hors du pénitencier ou libères 691 1.300 1.167

Condamnés en cours de peine » » 3.212

Cultures.

Hectares. Produits. Hectares. Produite. Hectares. ProduiU.

Cannes à sucre... 462 1.375.699 fr. 120 58.890 fr. 42 112.500 fr.

Café 521 107.424 402 35.396 205 9.000

Coton 6 883 6 » »

Cacao 253 56.581 262 38.070 376 26.000

(1) £n réalité, la Guyane doit aroir beaucoup plus que cette étendue, si on lui Joint la région qui est située entre rOyapock et les Amazones. Ce territoire est contesté entre la France et le Brésil , mais nos droits historiques et le traité d*Utrecht nous confèrent cette vaste région. (Note de la 3* édition.)

En 1889 il était question de procéder à une dêÙmitation nouvelle avec le Brésil, quand la révolution brésilienne a éclaté. {Note de la 4« édition.)

L.es chiffres ci-dessus ne concernent que les cultures dites coloniales. Voici pour Fensemble des exploitations, y compris les cullures vivriëres, les renseignements officiels :

Hectares cultiTés 6.672 5.722 8.093

Habitations 1.415 1.678 1.166

Travailleur! 6.813 3.406 i.900

Valeur detpropriétéi.... 8.216.312 4.186.000 22.6S2.C00

- deiproduiU 415.328 756.484 1.067.865

Commerce,

Importations 10.699.239 7.640.255 8.633.071

Exportations de marehandlses. 2.154.870 504.132 5.200.083

ToUux 12.854. 1U9 8.144.887 13.933.154

Le commerce avec la France est tombé de 10,017,176 francs, en 1867, à 5,446,340 francs en 1878 et s'est relevé àll,001,502 francs en 1887. L'or forme la presque totalité de l'exportation, à savoir 5,006,186 fi*ancs en 1887; le seul autre article un peu important est le bois d'ébénisterie pour 32,900 francs.

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