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On voit par ces statistiques combien cette colonie est peu florissante. Les cultures, le commerce et la population sont représentés par des chiffres dérisoires, si l'on tient compte de l'énormité des espaces et de l'antiquité de la possession. Sauf la production de l'or, tout est dans le marasme à la Guyane. Cependant, il s'agit ici d'une terre dont l'aptitude à la production du bétail et du bois est infinie. Un usage régulier et intelligent de la déportation peut seul avec le temps vivifier cette contrée.
Le Sénégal. — Notre colonie du Sénégal jouit d'une prospérité beaucoup plus grande. C'est, jusqu'ici, une colonie de commerce et d'influence, qui pourrait devenir, avec nos capitaux, une colonie agricole etde plantations. Quelques Européens, en très petit nombre, sont établis dans l'île Saint-Louis, à Gorée, à
Dakar et dans quelques comptoirs de l'intérieur, et ils étendent leurs relations dans un rayon de près de 300 lieues. Le territoire soumis à notre domination directe, singulièrement agrandi par une politique habile et vigoureuse, comptait vers 1860 plus de 115,000 habitants, parmi lesquels à peine 300 Européens. Depuis lors la population s'est accrue ainsi que la superficie territoriale. Le recensement de 1876 portait le nombre des habitants à 195,190, et môme à 197,331 avec la population flottante, dont 132,079 dans Tarrondissement de Saint-Louis et deBakel, et 65,252 dans celui de Corée et de Dakar.
Le tableau officiel de la population pour 1887 assigne à notre colonie du Sénégal proprement dite, non compris les Rivières du Sud que Ton classe à part, 135,223 habitants, dont 91,000 dans Tarrondissement de Saint-Louis et Bakel et 44,000 dans celui de Gorée et Dakar. Il n'en faudrait pas conclure que la population eût diminué dépuis 1875 ; cette réduction est due & un changement administratif qui considère comme tributaires ou protégés des groupes d'habitants qu'auparavant on classait comme sujets. Ces chiffres, en effet, ne représentent que la population qui nous est directement soumise; si l'on y rattache, comme on doit le faire, l'ensemble des peuplades dont les chefs réconnaissent plus ou moins notre suprématie, on ne peut évaluer à moins de 5 à 600,000 individus, peut-être même un million, le nombre des habitants de la région entre Saint-Louis ou Dakar et le Niger qui sont, dans une large mesure, soumis à notre influence. Il est difficile d'évaluer le nombre des blancs fixés librement dans cette contrée. Les statistiques portent à 1,902 le chiffre des Européens I qui sont nés en France, dont 290 femmes; mais, sur les 1,612 [ hommes, il est probable que les cinq sixièmes sont ou soldats ou fonctionnaires. Le Sénégal ne peut pas être pour nous une colonie de peuplement. Il n'est pas, cependant, sur toute son étendue, aussi irrémédiablement insalubre qu'on le suppose d'ordinaire. A Oorée, il se trouve une vingtaine d'Européens qui ont de quinze à vingt-cinq ans de séjour. De 1862 à 1870, 280 créoles, nés dans la colonie de parents européens, auraient eu 73 enfants. D'après le général Faidherbe, « une race croisée assez nombreuse a été le résultat du séjour des Français dans cette colonie » (1). II n'y a pas de raison pour que les Français ne puissent pas entretenir au Sénégal un corps de commerçants, d'industriels, de directeurs de cultures, comme celui que les Hollandais ont à Java. y Le Sénégal doit être une colonie d'exploitation. Si nous savons avoir dans cette partie de i* Afrique une politique habile et persé-
(1) Voir la brochure du D'GuiUTé Lagneau sur VEmîgraiian de Framùe^ paget
vérante, nous pourrons en quelques dizaines d'années soumettre & notre domination ou du moins à notre influence et à notre protectorat plusieurs millions d'habitants. Le Sénégal doit nous servir de base d'opérations pour pénétrer au centre de TAfrique.
Cette contrée est une des terres où se sont d'abord portés Tactivité et Tesprit d'entreprise de nos marins ; nous avons, dans la première partie de cet ouvrage, résumé les expéditions des matelots normands ou bretons sur cette côte.
Le commerce principal du Sénégal fut, sous Tancien régime, la gomme, dont il s'exportait annuellement, pendant toute la seconde partie du xviii» siècle, environ 300,000 livres, et les pièces d'Inde, pour employer Texpression des a^iôwto», ces malheureux noirs que la traite transportait aux colonies. Ce dernier trafic prit une grande extension : aussi le commerce général du Sénégal était-il supérieur, à la fin du dernier siècle, à ce qu'il est de nos jours. Dès l'année 1789, la métropole trouvait à placer dans cette colonie 20 millions de livres tournois en marchandises : l'abolition de la traite a fait tomber de moitié nos exportations pour le Sénégal. La Restauration, avec ce zèle digne d'éloge et cette singulière inex- I)érience dont on a vu déjà des preuves à la Guyane, voulut donner à notre colonisation d'Afrique une grande et définitive impulsion ; mais, sans tenir compte des circonstances locales et économiques, elle tenta sur les bords du Sénégal comme sur les bords de la Mana des entreprises agricoles. II serait difficile de trouver, en dehors de l'histoire de la colonisation française, des tentatives aussi empreintes de légèreté et de fantaisie. La prétention de nos administrateurs était d'installer, par le concours des commerçants de Saint-Louis, de grandes cultures industrielles & 30 ou 40 lieues de cette ville. La moindre réflexion eût dû signaler à l'administration que le commerce de Saint-Louis ne pouvait, sans abandonner ses affaires, pratiquer l'agriculture à une aussi grande distance : on aurait dû songer en outre que les vastes plantations decotonniers et d'indigofères, que l'administration excitait par des primes très élevées, supposaient des capitaux et des bras en abondance, tandis que les uns et les autres faisaient défaut. La générosité officielle du gouvernement provoqua l'établisse* ment de maisons superbes, construites avec luxe, qu'on dut abandonner au premier jour. Cette manie d'acclimatation, que nous avons déjà signalée comme un des vices de notre administration coloniale, gaspilla en dépenses stériles des fonds considérables qui, appliqués à l'amélioration du cours du fleuve, eussent produit une utilité notable et permanente. Toute cette grande installation de cultures et de fermes que la baguette administrative
avait créée, disparut pour ne laisser d'autre trace que le jardia botanique de Richard Toll.
La première condition pour faire prospérer une colonie est de se rendre compte de l'étendue et des limites de ses ressources : c'est aussi souvent d'une erreur de conception que d'un vice d'exécution que proviennent les fautes. Le Sénégal est une colonie importante, et qui doit le devenir beaucoup plus encore, si Fou comprend bien le rôle auquel elle est appelée et les perspectives qu'elle présente. 11 ne peut s'agir d'asseoir sur les rives de ce fleuve une population européenne nombreuse ; le tenter serait une folie. Notre t&che dans ce pays est une tftche d'initiation ; nos principaux moyens sont l'influence morale, l'ascendant intellectuel, soutenu par une force matérielle uniquement réservée à la légitime défense de nos droits et, en second lieu, l'exécution de travaux publics, la commandite et la direction des cultures. Nous détenons un territoire immense, qui s'avance dans l'intérieur de l'Afrique. Nos postes de Matam, Bakel, Médine, Bafoulabé, etc., ^commandent le fleuve sur une étendue de 300 lieues ; notre colonie forme un coin qui entre dans les entrailles du continent africain et qui en occupe un des plus vastes débouchés. Bakel, le point le plus important sur le haut fleuve, faisait déjà, il y a vingt ans, près de 5 millions d'affaires. Toutes les contrées voisines de ce poste, admirablement placé, sont peuplées de nations nombreuses, relativement laborieuses et riches. Notre politique doit tendre à nous les rattacher par l'équité et l'utilité de nos relations. Etendre notre influence et notre commerce dans le Fouta, qui a plus de 400,000 habitants, dans le Bondou, dans le Bambouk, dans le Khasso, y susciter et y commanditer des cultures, consolider nos postes de Siguiri, Bamakou, Ségou, Sikoro sur le Niger et sillonner ce fleuve d'une flottille de navires, tel doit être l'objet de nos efforts. Ce but étant nettement conçu, il ne peut plus y avoir d'incertitude dans notre administration : toutes les mesures doivent tendre à faciliter par terre et surtout par eau la circulation et les échanges. A ce point de vue, il y a beaucoup à faire, et il eût été désirable que les millions gaspillés par la Restauration dans ses essais stériles eussent été employés en travaux sur le fleuve. Il semble, que la nature qui, en Europe, a parfait elle-même son œuvre, ne nous ait livré en Afrique que des éléments bruts qui réclament impérieusement des améliorations humaines. 11 faut dégager le Sénégal et le Falémé des bancs de roche qui entravent la navigation à l'époque des basses eaux, construire des barrages, creuser des canaux de circulation pour tourner les passages trop difficiles ; le Sénégal est la route qui conduit à l'intérieur : on ia doit perfectionner, de façon que sur tout son parcours et en toute
saison, elle soit praticable (1). Ainsi, nous attirerons à Saint- Louis tout le commerce de cette partie de l'Afrique.
Aux environs mômes de cette ville et sur toute la partie basse du fleuve, dans ce vaste territoire qu'on appelle le Oualo, dans le Cayor aussi entre Saint-Louis et Dakar, nous devons constituer une véritable colonie d'exploitation. Nous avons protégé jusqu'ici cette nombreuse population nègre, nous l'avons délivrée des incursions des Maures, qui occupaient la rive Nord du fleuve : il importe maintenant de l'initier aux arts de la civilisation. Ce vaste pays est bien doué par la nature pour la production de denrées précieuses à nos industries d'Europe. Tl ne s'agit pas de réitérer les expériences malheureuses de 1821, de créer subitement sur un territoire réduit une agriculture intensive; mais instruits, non découragés, par l'échec de la Restaura'tion, nous pouvons développer progressivement, sans primes ni faveurs les germes de prospérité que contient cette région. Le cotonnier, l'indigofère, sur lesquels avaient porté les tentatives de 1821, pourront peutêtre donner quelques bons résultats; ce sont surtout les plantes oléagineuses, et spécialement l'arachide, qui offrent les plus belles perspectives d'avenir. Pour faire éclore cette prospérité que la nature a préparée, il faut d'abord un bon régime d'administration. Ce qui empêchait le développement de la culture, c'étaient les incursions et les pillages périodiques des Maures habitant la rive septentrionale du fleuve, c'était l'esclavage, c'était la tyrannie des petits princes Indigènes : ces trois obstacles, sans avoir complètement disparu, se sont atténués ; les Maures sont contenus dans leurs limites, l'esclavage et les razzias d'habitants auxquels ils donnaient lieu sont abolis; les chefs indigènes, en acceptant la suprématie française et en devenant les subordonnés et les fonctionnaires parfois un peu instables de notre gouvernement, prennent des habitudes plus régulières. Ce nouvel état de choses a donné à la culture, dans la province la plus proche de Saint-Louis, le Oualo, une certaine impulsion depuis trente ans : les terres y ont acquis plus de valeur; l'administration, depuis 1857, a inauguré le système des ventes aux enchères, lequel a réussi. Pour que ce mouvement ascendant se développe, il faut quelques travaux publics intelligents et quelques avances de capitaux aux indigènes : ces avances, ce sont les colons et des sociétés françaises, non le gouvernement, qui s'en doivent charger. Quant aux travaux publics, on a exécuté l'utile chemin de fer de Dakar à Saint-Louis. Le
(1) Les trayanx à faire au fleure n'excluent pas la construction des chemins de fer sénégalais, qui a été commencée dans de mauvaises conditions d*admiDistration et de contrôle, mais qui peut, avec plus de méthode et d'économie, être conduite jusqu'au Niger.
Oualo est baigné par de larges cours d*eau, dont le principal aboutit au lac dePaniefoul sur les bords duquel s'élève le fort de Merinaghen ; sur toutes ces rivières, des navires d'un fort tonnage peuvent circuler pour charger et décharger kîs cargaisons. Il ne faut que quelques travaux d'art pour que le Oualo devienne un centre d'activité industrielle et commerciale, ce qui le rendrait en même temps un centre d'attraction pour les populations de Tintérieur. Mais ce qui s'est fait ou se fait au Oualo doit se faire aussi au Cayor et graduellement au Bondou, au Bambouck, sur toute cette grande contrée qui a près, de 300 lieues de profondeur, sur 60 ou 70 de largeur.
Sans prétendre nous assimiler les indigènes, ce qui serait une folie avec le peu de population européenne dont nous disposons, il faut les rapprocher de nous par l'éducation, les idées, le travail et la législation. Sous l'administration intelligente du colonel Faidherbe on est entré dans cette voie. Les éléments qui composent la population de notre colonie sont beaucoup plus concordants que ne le ferait croire la diversité de leur origine. Il y a à Saint-Louis une population croisée, provenant des unions des Européens avec les femmes du pays; et cet élément mixte, au contraire des mulâtres dans nos îles, se montre plein d'aSTection et de respect pour les blancs, de bienveillance et de fraternité pour les noirs : il sert vraiment de trait d'union. L'éducation et le service de la justice sont, comme en Algérie, nos deux principaux moyens d'influence : nous usons de l'un et de l'autre. En 1857, un arrêté du gouverneur soumit toute ouverture d'école à une autorisation préalable, qui ne s'accorde qu'aux marabouts natifs de Saint-Louis ou y résidant depuis sept ans et après examen de capacité et certificat de bonne conduite. Comme complément de ces mesures, tout enfant au-dessous de 12 ans doit être conduit une fois par jour à une école française (1). L'école laïque de Saint-Louis avait déjà, il y a vingt ans, plus de 200 élèves musulmans, sans compter un certain nombre d'enfants qui, parle conseil des marabouts eux-mêmes, fréquentaient les classes des frères. Ces chiffres peuvent sembler bien faibles. Mais il faut penser que nous ne pouvons avoir au Sénégal la prétention que nous avons en Algérie d'arriver k un rapprochement complet et prochain des populations diverses.Tout ce que l'on peut demander, c'est de former à nos mœurs et à nos idées un certain noyau d'hommes intelligents qui répandront ensuite autour d'eux notre civilisation dans la mesure que comporte le pays. On avait fondé à Saint-Louis, il y a plus de trente ans, un collège et une école industrielle pour l'éducation
(1} Jules DuTal, Cohnies de la fronce^ p. 91.
les créoles et des indigènes : faute d*élëves ces établissements ne eurent rester ouverts. On leur substitua l'école dite des otages, réorganisée, en 1863, sous le nom û! école des fils de chefs et d'in» lerprèies. Aujourd'hui, il se trouve au Sénégal deux écoles secondaires congréganistes, dont Tune est subventionnée ; elles comptent ensemble 42 élèves; il y a, en outre, 30 écoles primaires de garçons et 14 de filles, ayant les premières 2.913 élèves et les secondes 846. Enfin, Thabitude s'est prise depuis quelques années de faire élever au lycée de Marseille quelques fils de chefs indigènes. L'expérience prononcera sur l'utilité de cette mesure.
Sous le rapport de la législation, la justice répressive, à tous ses degrés, a été revendiquée par Tautorité française, qui, à Tégard des indigènes, admet dans les cours d'assises des assesseurs musulmans à côté d'assesseurs chrétiens. La législation civile est appliquée par des juges indigènes de première instance ; les appels sont portés devant un conseil, qui se compose du gouverneur, d un conseiller à la cour nationale, du directeur des affaires indigènes et du pontife musulman. L'enregistrement des actes de l'état civil, qui s'opère à Saint-Louis pour les indigènes sous la direction d'un magistrat musulman, est encore un moyen d'éducation en ce qu'il constitue la famille sur des bases plus stables.
Il est une autre source d'influence auquel on pourrait penser à recourir au Sénégal. Dans le Centre et l'Ouest, un des grands obstacles que rencontre la civilisation européenne, ce sont les progrès de l'Islamisme. Il faudrait, en évitant tout trouble religieux, prévenir le développement de Tlslam dans cette région ; cela eût été facile, il y a un quart de siècle. Il eût suffi de convertir au christianisme toutes les tribus encore payennes. Quant à essayer d'une propagande quelconque auprès des populations devenues, même d'hier, musulmanes, ce serait inutile et dangereux. Mais notre gouvernement devrait encourager les missionnaires à convertir au christianisme tous les païens; on éviterait qu'ils devinssent la proie du mahométisme. Cette œuvre, qui est pressante, exige de l'habileté et de l'esprit de suite.
En dehors de cette action toute morale et politique, l'administration doit encore tourner ses vues vers l'amélioration des villes. Nos arts et métiers, le confortable européen, dans les limites où le climat le réduit, sont encore des moyens d'influence et d'éducation : la population européenne devra devenir plus nombreuse à mesure que se développera notre commerce sur le fleuve et que s'étendront nos relations avec Tintérieur. La liberté du trafic est essentielle à cet accroissement des échanges; des obstacles d'origines diverses entravaient récemment encore la circulation des marchandises; sur le fleuve, c'étaient les droits appelés coutumes^
perçus arbitrairement par les Maures : on a régularisé et déterminé, en les abaissant, le taux de ces redevances qu*on n*a pas encore osé abolir : à Timportation de nos produits, c*étaient de vieux règlements, restes du système mercantile, qui apportaient des retards et élevaient les frais et les prix. On sait que nos principales importations au Sénégal, sont ces toiles bleues fabriquées dans nos colonies des Indes, et que Ton appelle guinées : « Par une bizarre restriction, écrivait il y a vingt-cinq ans M.Jules Duval. les guinées à destination du Sénégal ne peuvent y être introduites que sur le vu du certificat d'origine et après avoir fait escale dans un port de France » (1). On s'est rapproché au Sénégal de la complète liberté du commerce. La législation commerciale y est régie par le décret du 24 décembre 1864, qui paraît avoir fait disparaître Tanomalie dont se plaignait JulesDuval. Les marchandises de toute nature et de toute provenance peuvent être importées sous tout pavillon à Saint-Louis et à l'île de Gorée. A Saint-Louis elles sont soumises à une taxe qui, d'abord fixée à 4 p. 100 de la valeur, a été élevée par un décret du 20 juin 1872 à des taux variant de 5 à 15 p. 100. A Gorée, au contraire, les marchandises de toute nature sont admises en franchise de tout droit de douane et de navigation. Les marchandises importées à Saint-Louis jouissent pendant un an du bénéfice de l'entrepôt fictif. L'exportation est libre sous tout pavillon et pour toute destination. Toutefois, par des décrets du 19 février 1868 et du 20 juin 1872, les produits coloniaux exportés des dépendances de Gorée, comprenant la côte située entre le Gap Vert et le Cap Sangomar et les rivières de Saloum, de la Gazamance, du Rio Nunez, du Rio Pongo et de la Mellacorée sont soumis à une taxe, dont le maximum a été élevé à 4 p. 100. Des arrêtés ministériels pris pendant les années 1873 à 1876 ont établi des octrois de mer au profit des communes de Saint-Louis et de Gorée-Dakar. Toutes ces mesures nous paraissent fort acceptables, car il faut en définitive procurer des ressources aux colonies, et ce n'est pas l'impôt direct qui peut leur en donner de suffisantes. Nous sommes aussi partisan de l'article du décret de 1864 qui interdit aux b&timents étrangers l'accès du fleuve du Sénégal audessus de Saint-Louis. Ily a là une question d'influence nationale. Au contraire, nous trouvons peu judicieux le décret du 19 juillet 1877 qui admet, sous certaines conditions de faveurs, l'importation à Saint-Louis des toiles dites guinées fabriquées en France et dans les établissements français de l'Inde. Il s'agissait surtout, dans la pensée des inspirateurs de ce décret, dereleverdansllnde fi*ançaise les filatures tombées en décadence depuis 1864. C'était là
(1) Jules Duval, la Colonies de la France ^ p. 3r«6.
COLONIES DIVERSES DE LA FRANGE : LE SÉNÉGAL. 54 i
m bien mince intérêt, et nous- ne voyons pas pourquoi notre 3elle colonie du Sénégal serait transformée en dépendance de nos Hablissements indiens (1).
Le commerce du Sénégal, après être resté longtemps stationnaire, ou plutôt avoir décru dans une certaine proportion, surtout k, l'importation, a repris un peu depuis 1878. Il égale à peine encore ce qu'il fut au dernier siècle; ce qui le soutenait surtout alors, il est vrai, c'était la traite. La construction de chemins de fer à Tinté* rieur a déjà apporté de nouveaux éléments de trafic. Voici, en 1863, en 1878, en 1881 et en 1887, le mouvement du commerce extérieur :
Importations.
Saiot-Lottis
Gorée et Dakar
Totaux
Eœportations.
Saint-Louis
Gorée et Dakar...
Totaux...,
Ces chiffres ne sont pas brillants. L'importation s'est développée notablement; mais il n'en est pas de même de l'exportation. L'année 1887, il est vrai, avait été marquée par une mauvaise récolte, mais Tannée 1886 n'avait fourni elle-même que 17 millions h. l'exportation. Au point de vue strictement commercial, nos
(1) Quelques modifications ont été effectuées ou sont à Tétude depuis quelques années sous une inspiration protectionniste. En 1890 Tadministration proposait de maintenir les droits de douane au taux de 7 p. 0/0 sur tous les produits étrangers entrant au Sénégal mais de supprimer tous les droits sur les marchandises françaises, de créer un droit de douane à Texportation de 2 p. 0/0 pour tous les produits sortant du Sénégal, d'abolir tous les octrois municipaux pour les remplacer par un octroi de mer uniforme à répartir entre toutes les communes, comme en Algérie. Le Conseil général de la colonie s'est prononcé contre cette dernière mesure et a Toté un droit de douane de 5 p. 0/0 sur toutes les marchandises de toute provenance introduites dans le Nord de la colonie jusqu'au Saloum avec surtaxe de 5 p. 0/0 sur les marchandises étrangères dans toute la colonie, y compris la Casamance. U s'est prononcé, en outre, pour le maintien de la fk^ancÛse du port de Gorée.
(Note de la 4« édition,)
542 DE LA COLOKISATION AU XIX* SIÉCLB.
efforts depuis Tingt ou trente ans au Sénégal n*ont donc pas encore abouti. On n*a pas franchi jusqu'ici la période en quelque sorte militaire de la colonisation. Ce n*est pas un motif de décou-
(ragement. On sait combien a été longue la mise en valeur des Indes par TÀngleterre. Le Sénégal est encore beaucoup trop troublé : môme dans le Gayor, c*est-à-dire à peu de distance des côtes, il y a des insurrections ou des émeutes. Les populations, jusque dans ces contrées côtières, ne sont pas absolument sédentaires, elles ont conservé quelque chose de nomade. Il faut établir une paix absolue, la paœ romana dans le pays, pour que des capitaux français s*y portent, non seulement comme capitaux commerciaux, mais comme capitaux de commandite agricole; alors ce n* est plus à 30 où 40 millions que s'élèvera le commerce du Sénégal, c*est à plus de 100 millions, en attendant mieux. Sur les chiffres que nous avons donnés, le commerce avec la France entrait pour plus de 16 millions et demi en 1878 et pour 24 millions en 1887, c'est-à-dire pour près des deux tiers. Dans ces 24 millions, l'importation française au Sénégal compte pour 1*2 millions un quart, et Texportation en France pour 11 millions trois quarts.
L'importance du Sénégal devrait s'accroître bien au-delà de ces proportions. Mais c'est encore une colonie militaire, puisque l'on y bataille toujours; les armes et le commerce vont malaisément ensemble. Nous ne sommes, d'ailleurs, pas opposés à nos entreprises militaires dans ces régions; seulement, il faudrait s'efforcer, fût-ce en augmentant les effectifs, d'y mettre un terme par le prompt et définitif écrasement de l'ennemi. L'ennemi, c'est le Toucouleur fanatiqueet pillard ; il se rallie aujourd'hui autour d'Âlimadou, successeur du conquérant El Hadj Omar, et mattre, hier encore, de Ségou sur le Niger que nous avons pris en 1890 et de Nioro au nord où nous venons d'entrer en janvier 1891. Tant que nous n'aurons pas absolument abattu la puissance des Toucouleurs, détruit les souvenirs du conquérant El Hadj Omar,* la paix ne régnera pas au Sénégal, et la colonisation véritable ne pourra pas y commencer parla commandite et la direction d'une partie des cultures indigènes au moyen des capitaux européens.
Certains points du Sénégal ont, en outre, de l'avenir comme escales maritimes. Dakar, notamment, jouit de quelque trafic depuis l'établissement de nombreuses lignes de paquebots allant d'Angleterre ou de France au Brésil ou à La Plata. Beaucoup de ces vapeurs font relâche à Dakar. L'île de Gorée n'est, à vraiment parler, qu'un rocher de forme oblongue, ayant environ 800 mètres dans son plus grand axe et 320 mètres de large au point le plus spacieux; la superficie n*est guère que d'une vingtaine d'hectares. Le sol est absolument improductif. On propose, pour y faire
une promenade de 7,000 mètres, d'y importer de la terre végétale de Dakar. En dépit de cette stérilité et de cette étroitesse, cette lie a de grands avantages. Elle est fort bien située comme point de relâche entre l'Europe et l'Amérique du Sud ; puis elle est d'une très grande salubrité. « Tout le monde admet avec moi, dit M. Bérenger-Féraud, chef du service de santé de Gorée, que cette île est le pays le plus sain de la côte occidentale d'Afrique dans le moment présent, et la preuve que j'en puis donner, c'est qu'il y a actuellement dans l'île plus de vingt Européens qui s'y portent bien et qui y comptent de 15 à 25 ans de séjour. » Gorée n*est séparée du cap Dakar, qui est à l'ouest, que par la distance d'un mille et quart, soit moins de 2,500 mètres. « N'oublions pas, écrit encore M. Bérenger-Féraud, que Gorée jouit non seulement du climat le plus sain de toute l'Afrique occidentale, mais que la nature y a fait une rade aussi belle, aussi sûre, aussi commode que les plus belles rades du monde. Si l'État ou l'industrie privée faisaient à Dakar des formes de radoub, tous les navires qui, dans un rayon de 2,000 lieues, ont besoin de passer au bassin, y convergeraient bientôt, et le point géographique qui nous occupe prendrait en Afrique l'extension que New- York, San-Prancisco^ Valparaiso ont prise en Amérique, que Calcutta, Shanghaï, Saïgon prennent en Asie (1). » Il y a sans doute de Texagération dans ces lignes ; nous croyons, néanmoins, notre colonie du Sénégal, de même que notre colonie d'Algérie, réservées au plus brillant avenir.
Depuis 1880, le gouvernement français a fait quelques efforts, mais sans esprit de suite, pour tirer parti de la magnifique situation du Sénégal dans l'intérêt de notre future expansion coloniale. On a livré à la circulation dans le courant de l'année 1885 un chemin de fer de Saint-Louis à Dakar traversant le Gayor ; c'est une excellente œuvre, mais les Chambres ont adopté, .pour Tabandonner ensuite au milieu de l'exécution, un projet beaucoup plus considérable qui relierait par une voie ferrée le Sénégal à partir de l'endroit où il cesse d'être régulièrement navigable, les environs de Médine, jusqu'au Niger. Une première section devait être faite jusqu'à un endroit appelé Bafoulabé, qui est environ à moitié chemin entre Médine et Bamakou» notre nouvel établissement sur le grand fleuve de l'Afrique centrale. Cette entreprise paraît avoir été fort mal conduite ; les dépenses ont été exagérées ; on a consacré une vingtaine de millions à construire un tronçon qui aura moins d'une centaine de kilomètres; puis, avec leur manque habituel de persévérance, nos Chambres se sont lassées
(1) Bévue maritime et oolonialet mars 1873.
et n'ont pas achevé rœuvre commencée avec enthousiasme. Cela est singulièrement regrettable. L'établissement d'une voie ferrée de 5 à 600 kilomètres, entre Médine et Bamakou sur le Niger, aurait des conséquences matérielles et morales considérables. Eût il coûté 50 millions, ce travail eût été bien plus profitable que la construction de 5 ou 600 kilomètres de petits chemins de fer du réseau tertiaire de la France continentale. Nous nous laissons toujours effrayer par la difficulté des débuts ; la race française est trop sensible aux déboires et se lasse trop vite : c'est notre grande infirmité. Quoi qu'il en soit, notre peine n'a pas été complètement perdue : nos hardis soldats, le commandant Galiéni, le colonel Borgnis-Desbordes, ont conduit nos troupes jusqu'au Niger et même au delà; nous sommes maintenant assis sur le fleuve à Siguiri, à Bamakou et depuis quelques mois à peine à Ségou-Sikoro. Une chaîne ininterrompue de postes fortifiés relie Médine à notre position sur le Niger. On a repris récemment, avec plus de réflexion et de persévérance et en quelque sorte sans crédits, Tentreprise du chemin de fer; on doit espérer que, avec des frais restreints, on pourra la conduire jusqu'au Niger. Si nous en-
oyions en outre, à Bamakou ou à Ségou, une petite flottille de dix ou douze chaloupes canonnières qui se missent à explorer, avec une attitude pacifique, mais ferme, le Niger dans toute sa partie supé rieure et moyenne, nous pourrions facilement, avec le temps, pla- •cer sous notre influence et amener dans la sphère de notre civilisation les millions d'hommes qui peuplent les rives de ce grand fleuve et de ses affluents jusqu'à Sokoto (I).
De hardis explorateurs ont essayé, avec quelque succès, dans ces derniers temps, d'étendre la zone de notre influence sur la partie de l'Afrique voisine de l'Atlantique et située au sud du Sénégal ; c'est ainsi que des traités d'alliance ou de protectorat ont été conclus avec les rois indigènes du Fouta-Djallon et des pays •d'alentour.
En môme temps, nous développions sur la côte tout un groupe de possessions qui,après ôtre restées bngtemps des dépendances inconnues et négligées du Sénégal, paraissent appelées à im grand avenir ; ce sont les contrées nommées dans notre langue adminis* trative les rivières du Sud, à savoir : la Gazamance, le Rip-Nunez le Rio-Pongo, la Mellacorée. Ce sont des régions fertiles, qui pa-
(1) Nous avons maintenu intactes ces réflexions qui ont paru dans les précédentes éditions de cet ouvrage. On sait que, malhoureusement, le traité de délimitation conclu entre la France et TAngleterre en 1890 arrête la France i fiai situé au-dessous du quatorzième degré sur le Niger moyeu; malgré ce regrettable abandon, il nous reste encore des contrées dont on pourrait tirer parti et il est urgent de faire explorer par nos canonnières le Niger Jusqu'à Sal.
{Note de la 4* éditUm.)
raisseni mieux douées que le Sénégal. Ces cours d'eau aident au commerce. La population, qui nous y est directement soumise, n'est évaluée qu'à 47,541 âmes et il ne s*y trouve que 181 personnes nées eu France dont les trois quarts, sans doute, sont des fonctionnaires ou des soldats. Mais la population placée sous notre influence y est infiniment plus considérable, et ces petits estuaires paraissent avoir un très bel avenir. Le commerce extérieur en 1887 y était de 5,320,000 francs, dont 2,716,000 à l'importation et 2,603,000 à l'exportation. Il est regrettable de dire que. à l'importation, les marchandises françaises ne figuraient que pour 246.000 fr., moins du dixième du total.
Cet embryon d'affaires, bien infime, surtout en ce qui concerne le commerce français, paraît susceptible de beaucoup s'accroître. L'exploration d*abord, l'exploitation ensuite du Fouta-Djallon «t de toutes les contrées adjacentes y aideront.
L'esprit d'aventure français, sinon encore l'esprit de trafic, s'est donné amplement carrière dans toute cette région de la côt-e nord- occidentale d'Afrique. Divers hardis et intelligents voyageurs, appartenant la plupart soit à l'infanterie de marine, soit au corps naval, ont parcouru, au nom de la France, la plus grande partie de la boucle septentrionale du Niger et ont conclu des traités avec les chefs des tribus qui y sont établies.
11 n'est que juste de nommer l'un d'entre eux, le capitaine Binger, qui a placé sous notre protectorat, jusqu'ici nominal, entre autres dépendances, la petite république pacifique et florissante de Kong. Cette ville est un marché prospère au milieu d'une contrée cultivée ; elle est habitée par des Mahométans instruits, tolérants et adonnés au négoce.
Toutes les contrées avoisinantes devraient aussi nous échoir. Sur le Niger septentrional et moyen il s'est constitué trois de ces empires personnels et généralement viagers qui sont fréquente chez les Musulmans : l'Etat de Samori qui a pour noyau Bissandugu ; l'Etat d'Âhmadou qui avait pour centres Ségou-Sikoro et Nîoro; l'Etat de Thiéba qui compte, pour villes principales, Areo, Jeude, Wagadugu. Nous avons traité avec Samori auquel, d'ailleurs, on ne peut se fier; nous avons détruit la puissance d'Ahmadou et pris ses deux capitales, Ségou-Sikoro et Nioro ; quant à Thiéba, il nous est actuellement acquis. De même nous ne devrons pas laisser échapper le Massina, ni toutle territoire jusqu'à Saï tout au moins.
Si nous savons tirer parti des avantages de situation, le Sénégal doit devenir un des grands établissements coloniaux du monde ; situé à 400 lieues de Tombouctou et relativement voisin de notre grande colonie d'Algérie, conduit par des mains habiles, il est
appelé à constituer un centre important de commerce et de civilisation. Par notre position à Alger et à Saint-Louis, par la présence de nos postes militaires et de nos colons à Laghouat, d'un côté, et, de Tautre, à Ségou, par Textension de notre influence sur les tribus du Sahara,d*une part, et,de Tautre, surlesnations du Haut- Sénégal et de la boucle du Niger,nous dominons toutle Nord-Ouesl de l'Afrique; nous pouvons nous faire dans cette vaste contrée les dispensateurs du commerce et de la culture et Ton n'aperçoit guère de limites à nos relations et à notre influence. Ce que nous avons fait est un premier germe qui portera ses fruits, si une bonne politique et une administration intelligente aident à son éclosion. Sur ce point, le Sénégal a été plus favorisé que nos autres établissements : pendant ces vingt dernières années, il a joui d'une direction moins changeante, plus prudente et plus ferme, ayant plus d'esprit de progrès et de sens pratique.