LE GABON, LE CONGO FRANÇAIS
Nous écrivions dans la première édition de cet ouvrage, à savoir en 1874 :
» Jusqu'à ces dernières années, on n'a attaché que peu d'importance à nos autres établissements d'Afrique, nos comptoirs d'Assinie, de Grand-Bassam et du Gabon : ces postes ont été occupés sous la monarchie de Juillet et sont disséminés sur cette vaste côte où se déploya, il y a plus de quatre siècles, Ténergie de nos marins dieppois. Dans la situation actuelle, il est difflcile de donner le nom de colonies à des blockaus près desquels sont groupées quelques huttes européennes pour un trafic assez borné d'ivoire, de bois d'ébène, de sandal et de caoutchouc. Eu 1866, les importations de tous ces établissements ne s'étaient élevées qu'à 943,831 francs et les exportations, plus faibles encore, ne montaient qu'à 601,078 : et sur ces sommes la part du commerce français n'était que de 323,148 francs à Tîmportation, et 168,203 à l'exportation. Le mouvement de la navigation, entrées et sorties réunies, était de 138 navires, jaugeant 24,440 tonneaux : le pavillon français n'y figurait que pour 82 navires et 14,840 tonneaux. On voit que c'est là un trafic encore chétif et il n'y a pas d'apparence qu'il se développe d'une manière notable, sauf au Gabon peut-être, où les relations commerciales sont facilitées par l'abondance des cours d'eau navigables et par la profondeur de l'estuaire qui s'enfonce assez loin dans les terres. »
Voilà ce que nous écrivions il y a seize ans, dans la première édition de cet ouvrage, pressentant que le Gabon pourrait nous être d'une grande utilité un jour. Ce comptoir a déjà pris un peu
plus d'importance : on y comptait, en 1883, d'après les statistiques officielles, 106 Européens industriels, commerçants ou employés de commerce, et, en outre, 36 fonctionnaires, 7 militaires européens et 41 missionnaires ou religieuses; le commerce, pour tous nos établissements français du golfe de Guinée, s'élevait à 11,621,576 francs en 1883; dans la même année, les entrées et sorties, au Gabon seul, comprenaient 159 navires et 49,000 tonneaux ; les neuf dixièmes, il est vrai, des navires étaient étrangers. Le trafic n'a pas progressé depuis lors, car, en 1888, l'ensemble des échanges du Gabon (les statistiques ne donnent pas ceux du Grand- Bassam et d'Assinie) ne s'élève qu'à 6,582,778 fr. dont 1,490,951 fr. seulement avec la France.
Nos domaines, cependant, dans cette partie de l'Afrique, se sont considérablement accrus. Un explorateur habile, persévérant et humain, M. de Brazza, a reconnu d'abord TOgoué, puis ses affluents, et enfin le Congo. Un traité conclu avec un prince indigène, le roi Makoko, a été le point de départ de notre établissement dans des contrées qui fixent aujourd'hui l'attention de l'Europe. La conférence de Berlin nous a confirmé la possession d'une certaine étendue des rives du Congo dans la région moyenne de ce fleuve, puis a sanctionné notre occupation de la côte Jusqu'à la petite rivière du Tschiloango, qui se trouve au-delà du 5« degré. Nous nous trouvons ainsi posséder un territoire plus grand que la France. On sait que le Congo, qui arrose par lui-même ou ses affluents la plus grande partie de l'Afrique, entre le 2* degré nord et le 10* degré sud, n'est pas navigable à son embouchure. Il faudra, jusqu'à ce que des travaux gigantesques puissent être pratiqués pour le canaliser, se servir d'un chemin de fer qui relie la partie navigable de ce fleuve soit à la côte soit à un des cours d'eau navigables qui se jettent dans l'Océan. Or, il semble que c'est le territoire français qui offre les conditions les plus favorables pour l'établissement de cette voie ferrée. Nous avons pour voisine dans cette région une puissance au caractère indéterminé et flottant qui est l'Association internationale africaine, à la tète de laquelle se trouve le roi des Belges. Nous avons déjà parlé de cette colonie dont l'état civil est en train de se transformer et qui va, sans doute, devenir une colonie entièrement belge. Nous pourrons avoir avec elle des relations de bon voisinage. « Il est très vraisemblable que pendant un quart de siècle nous ne tirerons guère de profit du Congo français et que nous n'y ferons autre chose que des explorations et des installations modestes. Cela ne doit pas nous décourager.
a Les colonies sont des plantes qui, suivant les circonstances et les lieux, exigent pour leur croissance des périodes de temps très
variables. La mise en valeur du Congo est presque certainement réservée à nos enfants, si ce n'est à nos arrière-neveux. Noire fonction sera de compléter l'exploration de cette vaste contrée et d'apprendre à la bien connaître. Nous avons, depuis quinze ans. tant d'entreprises dans toutes les parties du monde que nous ne pourrons pourvoir à toutes à la fois. On ne doit pas considérer, néanmoins, comme une faute de nous être constitués, dans une partie si importante du monde, le droit de premier occupant, i*
Ces paroles de la troisième édition de notre ouvrage ont trouvé, depuis lors, leur confirmation. Nous avons fait des exploration? heureuses dans le nord du Congo français et en avons reculé les limites. Nous avons établi un poste au coude septentrional de la rivière Oubanghi, affluent de droite du Congo, et là nous ne sommes qu'à une faible distance du Chari, afOuent du lac Tchad. Certains de nos explorateurs se proposent de descendre celte rivière Chari, d'essayer de conclure des traités avec le Baghirmi et le Kanem, pays situés sur ce grand lac intérieur et qui n*onl encore aucun lien de vassalité envers une puissance européenne déterminée. Ainsi, réparant les torts de la délimitation francoanglaise signée en 1800, nous aurions relié le Congo français à l'Algérie et à la Tunisie. Nos possessions s'étendraient sans interruption du 5* degré, à savoir le Tschi-Loango jusqu'au 38*, c'est-à-dire à la Méditerranée.
Beaucoup de personnes doutent que nous puissions ou veuillions iQCttre ces immenses territoires en valeur : ce doute même est la principale cause de notre faiblesse. Avec un peu de persévérance, nous en triompherons. La colonisation dans ces contrées doit comporter trois étapes diverses : 1* la période d'exploration et d'établissement, soit pacifique, soit par les armes ; 2* la période d'échanges commerciaux ; 3« la période de direction et de commandite agricole et commerciale. Nous ne sommes encore qu*à la première de ces périodes pour la plus grande partie de nos récents domaines de la côte occidentale d'Afrique ; nous sommes dans la seconde pour le Sénégal ; nous ne sommes arrivés à la troisième que pour l'Algérie et la Tunisie.
Nous devons parcourir, dans chacun de nos territoires, successivement ces trois étapes ; môme dans les colonies qui ne sont ni des colonies de peuplement, ni des colonies mixtes, où les Européens ne peuvent faire que des séjours abrégés, interrompus par des retours fréquents en Europe, il faut en arriver avec le temps à la période d'initiation et de direction industrielle et commerciale. Il convient, cependant, d'y mettre le temps, afin de ne pas se lancer dans des excès prématurés qui, par le découragement,, seraient funestes à la colonisation.
Jusqu'ici nos commerçants n*ont pas valu nos explorateurs ; nos agriculteurs ou industriels se sont cantonnés sur très peu de points. Mais. l*éâucation coloniale se répandant, les débouchés dans les carrières métropolitaines devenant de plus en plus insuffisants aux concurrents, la baisse du taux de l'intérêt s'accentuant, nos colonies africaines se rattachant mieux les unes aux autres et formant davantage un tout, il se fera plus d'efTorts, de plus méthodiques et de plus constants, pour les mettre en valeur. Quelques positions récentes sur les côtes occidentales d'Â^frique et une grande entreprise commencée serviront encore à donner . une cohésion indispensable à nos dépendances africaines. Nous voulons parler de nos petites acquisitions du royaume de Porto- Novo et de Kolonou, sur le golfe de Bénin. Ce ne sont que des stations dans un pays malsain, sur des rivages dont des barres rendent l'accès dangereux. Cependant, avec nos anciens comptoirs de Grand-Popo et d'Agoué, il s'y fait un commerce assez important. 3.991.000 fr. à llmportation en 1887 et 4.904.000 fr. à l'exportation. Jusqu'ici ce commerce se fait surtout par Tintermédiaire des Anglais et des Allemands, ce qu'explique le voisinage de l'importante colonie anglaise de Lagos et de la notable colonie allemande de Togo. A l'entrée, en effet, on n'a compté que 5 navires français contre 75 navires étrangers, caboteurs non compris, et à la sortie 5 navires français contre 86.
Mais il est probable que ces conditions s*amélioreront lorsque nous aurons conquis le Dahomey et que nous aurons établi la paix et la sécurité. Notre expédition dans ce petit pays barbare (1890) ne peut honorablement et définitivement se terminer que par la soumission absolue de ce petit peuple sanguinaire. De demimesures ici (comme le traité incomplet signé à la fin de 1890) seraient aussi funestes qu'elles l'ont été au Tonkin. Il est malheureux, toutefois, que nous n'ayons pas constitué plus tôt une armée coloniale, afin de ne recourir qu'à des engagés volontaires pour ces expéditions où le climat est plus meurtrier que l'ennemi. La conquête du Dahomey nous permettra de pousser encore de ce côté jusqu'au Niger et de rejoindre nos possessions plus septentrionales.
Ayant formé un corps uni de tous ces membres épars, il nous . sera facile de prendre des mesures pour y développer le commerce l français et la navigation française qui se portaient difiScilement \ sur des points isolés. A moins de nouvelles défaillances, comme celles qui, à la fin du dernier siècle, nous firent perdre le Canada et les Indes, nous avons foi dans l'avenir de notre Empire nord- ) occidental africain.
Madagascar bt les îles voisines. — Un nouveau champ plein de promesses nous est échu dans TAfrique australe. Nous voulons parler de Madagascar où nous avons, dans le cours de notre histoire, fait divers essais pour nous établir et sur les côtes de laquelle nous avions conservé quelques lies. Sans être d'une bien grande importance en elles-mêmes, Mayotte, Nossî-Bé et Sainte- Marie, situées dans l'Afrique orientale, pouvaient être considérés comme des amorces intéressantes; c*est à peine si ces trois établissements comptent 30.000 habitants,parmi lesquels plusieurs milliers sont d'origine européenne; retendue du territoire est également faible : Mayotte a 53.000 hectares, Nossi-Bé n'en a que 20.000 et Sainte-Marie 91.000; le traQc est assez modique ; voici les chiffres pour ces trois établissements pendant les années 1865, 1878 et 1887 :
ImportaUons 1.542.745 2.618.628 3.474.078
Exportation» 2.143.801 4.929. 23S 3.834.627
Totaux 3.696.546 7.547.866 7.308.705
Le tiers seulement de ce trafic se fait avec la France ou avec rUe de la Réunion. Le progrès est modique depuis 1866 : c'est surtout Nossi-Bé qui fait le gros de ces affaires : sa part est de 4.077.000 francs ; celle de Mayotte de 2.537.000 en 1887 ; il ne reste donc qu'un chiffre insignifiant pour Tîle beaucoup plus vaste de Sainte-Marie de Madagascar. On slntéresse beaucoup plus, depuis quelques années, à ces débris de nos anciennes possessions, espoir d'agrandissements prochains. On a relié, par exemple, ces lies par des courriers subventionnés à notre possession plus importante de la Réunion.
Ces colonies secondaires ont été pendant longtemps comme une protestation contre notre exclusion de la grande île de Madagascar, une des premières terres où descendirent nos ancêtres. Nous avions acquis, au xvn' et au xviii» siècle, sur cette île si vaste, des titres plus sérieux que ceux qu'aucune puissance européenne a jamais pu faire valoir sur une terre barbare. En 1642, Richelieu accordait à un capitaine entreprenant, du nom de Rîgault, le privilège de fonder une colonie à Madagascar. En 1686, Madagascar était réuni à la couronne de France. La persévérance nous manqua pour asseoir solidement notre domination sur cette vaste contrée, qui a environ 500,000 kilomètres carrés de superficie, soit 'à peu près retendue de la France et qui est peuplée de 5 à 6 millions d'habitants. Si, au lieu de s'épuiser en luttes contre les Anglais, dans l'Hindoustan, nous nous étions confinés dans cetle