‹ De la colonisation chez les peuples modernes (volume 5)Chapitre 76 sur 131 · LA FRANGE ET MADAGASCAR · texte numérisé non relu

LA FRANGE ET MADAGASCAR

région qu'aucune puissance européenne alors ne nous disputait, nous en aurions failàl*lieure actuelle un pays peuplé et prospère. Les côtes, il est vrai, sont insalubres ; mais Texpérience prouve qu un peuple civilisé vient à bout, par des travaux et avec le temps, de cette insalubrité qui est le lot de presque toutes les contrées viei^es ou abandonnées. Le plateau central est dès au-^ jourd'hui parfaitement sain. L'tle offre en abondance des pâtura-' ges de premier ordre. On y pourrait entreprendre avec succès des exploitations agricoles pour l'élevage des bestiaux, en attendant une culture intensive qui ne pourrait venir que beaucoup plus tard. La population nationalement française de la Réunion et aussi la population socialement française de File Maurice fourniraient facilement, pour tirer parti de Madagascar, des directeurs, des contre-maîtres, des colons. Jamais le nom de Madagascar n'est resté indifférent aux Français. Le gouvernement de Louis-Philippe fut, en 1846, sur le point d'envoyer une expédition dans cette lie : malheureusement, des considérations parlementaires firent ajourner ce projet. A la suite de la violation de nos droits par la race conquérante des Hovas, la France, en 1883, a dû prendre les armes pour la défense et la revendication de ses droits séculaires. Nos troupes se sont emparées de différents postes de la côte, Tamatave, Majunka, Diego-Suarez; nous eussions dû les y maintenir et aussi mettre garnison à Port-Dauphin et à la baie de Saint- Augustin. Nos efforts militaires ont été trop restreints pour complètement triompher d'une race aussi obstinée que celle des Hovas. Il eût fallu marcher sur Tananarive et y fonder un établissement durable. La singulière façon dont nous conduisons nos expéditions lointaines depuis 1880 nous a jusqu'ici empêchés de prendre cette mesure décisive. Ne voulant jamais envoyer en une fois les forces nécessaires, nous laissons traîner indéfiniment ces guerres qu'il importerait de finir d'un coup. Il en résulte que nous nous trouvons engagés à la fois sur divers points du globe et que, avec beaucoup de dépenses et de pertes successives d'hommes, nous n obtenons que des succès limités et incertains.

Un traité de paix beaucoup trop h&tif et imprévu, conclu avec 4es Hovas en 1885, a mis fin à la guerre que nous conduisions mollement contre eux.Ils nous ont reconnu la possession absolue de la belle baie de Diego-Suarez, située tout au nord, mais territoire beaucoup trop limité.Ils se sont engagés à nous payer une indemnité de guerred*une quinzaine de millions, pour garantie de laquelle ils nous ont abandonné la perception des douanes de Tamatave. Bnfin, ils ont admis que nous ayons un résident générale Tananarive,lequel servirait d'intermédiaire entre le gouvernement de Madagascar et les puissances étrangères.C'est là un embryon de pro-

tectorat, plutôt qu'un protectorat bien défini. Si, toutefois, on se reporte au traité du Bardo, conclu avec le Bey de Tunis et dont nous avons donné Tanalyse, on voit qu'il est possible de tirer de ces clauses indécises un protectorat véritable, c'est-à-dire la main mise effective et définitive de la France sur la grande île Malgache, dont les Hovas, d'ailleurs, n'occupent qu'une partie. Il importe que les Français arrivent en peu de temps à en être les maîtres véritables. Nos résidents à Tananarive, par la faute, sans doute, des instructions pusillanimes qu'ils recevaient du Ministère des affaires étrangères, ont montré beaucoup trop de faiblesse. Il faudrait arriver à faire de la reine de Madagascar, une véritable vassale, à prendre, tout en employant les Hovas, la direction de l'instruction publique, des travaux publics, des mines, des douanes, tenir garnison, non seulement à Diego-Suarez, comme nous le faisons aujourd'hui, mais aussi à Tamatave, à Maiunka, à Fort- Dauphin et transformer en un petit corps respectable les deux ou trois douzaines de soldats que nous entretenons comme escorte du résident général à Tananarive. La répartition de r Afrique entre les différentes puissances européennes autorise ce développement de notre autorité dans la grande île Malgache. Déjà les cartes allemandes indiquent Madagascar comme étant sous le protectorat de la France. Nous relevons sur l'une d'elles cette inscription : Die Intel steht unrer der Schuizherrschap, Frankreichs. L'Angleterre, puis l'Allemagne viennent de reconnaître notre protectorat sur l'Ile, il faut que notre autorité y devienne effective.

Une fois qu'il sera connu que Madagascar est une terre fran- 9aise,un bon nombre de nos compatriotes y accourront. La France devrait, dès maintenant, garantir l'emprunt de 15 millions que les Malgaches ont contracté pour nous payer l'indemnité de guerre. Le taux en pourrait être réduit ainsi de 6 à 3 1/2 0/0,ce qui laisserait une disponibilité de 350.000 fr.avec laquelle on pourrait gager quelques travaux publics utiles. Cette île splendide offre des ressources agricoles, minérales et industrielle^^. La France pourrait, . avec le temps, en faire une superbe colonie d'exploitation. En ' ayant pour les Hovas beaucoup d'égards, en leur ménageant un grand nombre de places, elle éviterait de les froisser. Cette colonie d'exploitation pourrait même sur quelques points, dans le centre ou dans le sud, devenir une colonie de peuplement ou du moins une colonie mixte. MM. Cattat et Maistre qui, en 1890, ont exploré le centre et le sud de Madagascar, ont constaté que dans le sud surtout le pays offre des ressources et que la population y a con serve quelques souvenirs de notre ancienne domination et y connaît un peu notre langue.

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A Theure actuelle le seul point que nous occupions, à savoir •iego-Suarez,a une population de 4,607 &mes, dont 1,051 hommes e troupe, 76 marins, 31 fonctionnaires civils et leurs familles, 27 Français ou créoles de la Réunion ,93 Européens et créoles de laurice, 2,689 Malgaches ou Gomoriens et 150 &mes de population ottante. Le nombre de nos compatriotes n*yest donc pas insirniflant. Nous n'avons point de données sur le commerce de cette tation.

Les îles Gomores, qui se trouvent à mi-côte entre la pointe sepcntrionale de Madagascar et la côte de Mozambique, sont sous e protectorat français. Nous avons ainsi dans le sud de l'Afrique out un groupe notable de dépendances ; il ne pourra, toutefois, ^rendre quelque essor industriel et commercial que si nous preions nettement possession de la grande île. En colonisation, romme en physique, Tattraction est proportionnelle à la masse : ies quantités d*tlots dispersés sur la surface du globe laissent indifférents et les capitalistes et les esprits aventureux ; une grande colonie, comme Madagascar, exercerait, au contraire, sur eux, de la séduction (1).

L*iNOK FRANÇAISE.

Des vestiges assez mesquins de notre vieille ambition coloniale, sont nos rares établissements dans Tlnde : Pondichéry, Yanaon, Karikal, Mahé, Ghandernagor : leur superficie est de 48.962 hectares ; c'est assez dire que nous n'avons, outre ces cinq villes, que leur banlieue et quelques terres autour : leur population montait, en 1887, à 279,000 &mes dont un millier d^Ëuropéens et 1,500 métis environ. Par des causes qui ne sont pas expliquées, la population avait diminué de 11,000 âmes depuis 1876. Ges possessions ont semblé à certains esprits offrir si peu d utMité qu*on en a demandé bien des fois l'abandon, la vente ou

(1) Nouf ne dissimulonf pas que, dam les deux premières éditions de cet ouvrage, nous nous étions montré moins favorable à l'occupation de Madagascar. Nous étions plus impressionné alors par Finsalubrité des côtes ; une réflexion plus prolongée et de nouvelles études nous ont appris que cette insalubrité est passagère et s'atténue ou cède partout devant les efforts des Européens. Les Anglais ne se sont pas laissé arrêter par l'insalubrité du Bengale. Nous avons été aussi frappé par la considération des facilités que nous donnait pour la colonisation de la grande lie le voisinage de la Réunion et de la terre moitié francise de Maurice. Bnfin, les efforts que font toutes les nations pour se mettre sans retard en possession de toutes les terres vacantes nous ont paru un argument «lécisif. L'Allemagne l'emparant de vastes côtes en Afrique, TAngleterre, avec ntalie de toutes les côtes do la mer Houge et d'une partie de la grande lie de la Nouvelle-Guinée, nous ne saurions bésitor plus longtemps à prendre posses- 1 sion de Madagascar. {NoU de la 3* édition ) '

réchange ; cependant, au point de vue commercial et fiscal, ce sont des établissements productifs, les seuls, avec la Gochinchine, qui donnent à la métropole des revenus supérieurs à leurs dépenses. 11 n'est pas bon en outre d'abandonner un souvenir d'anciennes et glorieuses entreprises nationales. Enfin, dans ce temps de guerres maritimes, plusieurs de ces postes, notamment Pondîchéry, peuvent nous être utiles comme dépôts de charbon et lieux de ravitaillement. Ce serait donc une grande faute que de nous en dessaisir. Voici quels étaient les mouvements des échanges, en 1863, en 1878, en 1881 et en 1887, dans ces établissements :

ImportaUons 8.4a2.0';i 8.346.523 6.555.560 5.945.459

ExrorUtions 18.944 575 15.220.483 17.739.157 21.413.114

Totaux 27.376.646 23.567.006 24.294.717 27.363.573

Le commerce avec la France, qui était, en 1863, de 8,949,413 fr. e?t descendu, en 1878, à 3,622,189 fr., chiffre dérisoire. En 1887, l'importation de France n'a monté qu'à 577,681 fr., et l'exportation pour la France à 10,427,760. L'abolition de la traite des noirs, qui fut remplacée par les engagements des coolis, a rendu, pendant quelques années, de l'animation à nos possessions indiennes. On n'évalue pas à moins de 100,000 le nombre des coolis qui ont élé embarqués dans nos comptoirs de l'Inde pour la Réunion, les Antilles et la Guyane.

On a rencontré jusqu'à 1870 dans nos établissements de THindoustan les défauts et les vices ordinaires de l'administration française : là comme partout, il semblait que nous eussions pris à t&che d'étouffer toute vie locale et toute représentation colléetive; les indigènes s'en plaignaient hautement; ils voulaient voir modifier les institutions communales, ils demandaient qu'on augmentât leur participation à la gestion des intérêts locaux ; ils faisaient des vœux pour obtenir une représentation spéciale de Tagriculture dans le conseil général de la colonie ; ils y voulaient voir admettre les délégués des cultivateurs avec voix délibérative: enfin ils accusaient l'impôt foncier d'être trop lourd et mal assis, et ils priaient qu'on le ramenât aux bases établies par la vieille législation indoue. Ils voulaient en outre un système de travaux publics mieux entendu, l'amélioration des canaux et des routes, et un régime des eaux et irrigations plus propice à leur agriculture. L'administration française était donc coupable des mêmes erreurs et des mêmes fautes en Asie qu'en Afrique et en Amérique : l'hostilité contrôla vie communale et la représentation

LES ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS DANS L'iNDE. 555

collective, l'arbitraire des mesures administratives, la négligence des grands travaux publics indispensables : voilà ce que nous rencontrions naguère presque sur tous les points du globe où flotte le pavillon français. Peut-être les Hindous de nos possessions s*en apercevaient-ils mieux que d'autres, par la comparaison qu'ils étaient à même de faire du régime auquel sont soumises les vastes multitudes indigènes placées sous la suzeraineté de l'Angleterre et de celui que nous imposions à nos sujets.

Les habitants de nos établissements de THindoustan ont reçu, depuis 1870, satisfaction, sur un grand nombre de points du moins. Le décret du 13 juin 1872 a doté l'Inde d'institutions locales particulières. Cet acte a créé : l^» un conseil colonial siégeant à Pondichéry et faisant fonctions de conseil général ; 2* des conseils locaux siégeant dans chacun de nos cinq comptoirs. Ces derniers sont à la fois des conseils municipaux et des conseils d'arrondissement. Ces conseils, qui sont présidés par Tordonnateur ou par les chefs de service, comptent 12 membres à Pondichéry, 6 à Ghandernagor, 8 à Karikal, 4 à Yanaon, autant à Mahé. C'est beaucoup trop peu. Les membres sont élus moitié parles Européens ou descendants d'Européens ou nationalisés, moitié par les indigènes. Ces conseils ont une session ordinaire seulement par année. Ils peuvent émettre des vœux sur les matières agricoles, industrielles, commerciales et administrative (1). Ces attributions sont trop limitées. L'ordonnateur et les chefs de service peuvent suspendre ces assemblées ou même les dissoudre ; on procède alors dans un délai de six mois à des élections nouvelles. Ce n'est encore là que l'ombre du régime municipal.

Des décrets de 1872 et de 1874 ont organisé aussi aux Indes uno représentation coloniale : c'est le conseil colonial, chargé des attributions des conseils généraux ; il compte douze membres dontcînq fonctionnaires, membres de droit, et sept membres élus pai les conseils locaux. Les conseillers électifs doivent savoir parler, lire et écrire le français. Ce conseil a une session ordinaire par année. Cette assemblée a des attributions analogues à celles de nos conseils généraux, quoique un peu plus limitées. Il délibère sur le budget, lequel contient des dépenses obligatoires et des dépenses facultatives. Il vote les travaux publics et les contributions autres que les droits de douane. Cette situation est un grand progrès relativement à l'état de choses antérieur. Les libertés locales, surtout municipales, sont cependant susceptibles d'un développement ultérieur aux Indes. On a aussi pensé davantage aux travaux publics.

U) Delarbre, le$ Colonies françai es, p. 32.

Dans ces derniers temps, on s'est occupé d'un chemin de fer à Pondichéry. Llnde française élit un représentant à notre Chambre des députés et un à notre Sénat. Aujourd'hui, on peut dire que, au point de vue des droits des natifs, les petits établissements de Flnde française sont en avance sur l'Inde anglaise. Des contestations ont eu lieu dernièrement au sujet des droits électoraux des Hindous. Pourles élections législatives, il n'y a pas de dilTérence entre les électeurs qui sont au nombre de 65,302. Pour le conseil local, au contraire, pour le conseil général et pour les conseils municipaux de ce^ taines communes, il y a deux listes, la première qui ne comprend qu'un nombre restreint d'électeurs, les Français et ceux qui ont opté pourles lois françaises, et la seconde qui se compose des autres Hindous. Les premiers ont un pouvoir électif personnel plus étendu que les seconds. Il serait superflu d'entrer ici dans le détail des luttes entre ces deux catégories d'électeurs. L'Inde française paie à la métropole une rente annuelle de 020,000 francs Cette rente peut être considérée comme la compensation des frais de défense militaire et maritime qui sont à la charge de la France. Les Anglais prélèvent sur le budget indien Tentreticn de l'armée des Indes, et parfois une partie des frais des expéditions en Egypte et en Afghanistan.

INDOCHINE FRANÇAISE : GOCHiNCHINB, CAMBODGE, ANNAM, TONKIN.

Il semble que nous ayons voulu, dans ces dernières années, compenser laperte de THindoust^n par de grandes acquisitions territoriales dans l'Asie orientale. A la suite de la guerre de 1858, que nous avons faite de concert avec l'Espagne contre l'empereur d'Annam Tu-Duc pour la protection des chrétiens et des missionnaires, nous avons pris pied dans ce pays ; à la conclusion de la paix, nous avons gardé plusieurs provinces. Actuellement le territoire qui compose notre colonie de Cochinchine est considérable: il comprend 5,945,000 hectares; il était peuplé, en 1888, de 1,916,000 habitants, dont 2,537 Français, la plupart, il est vrai, fonctionnaires ou soldats (1). Le nombre des Français a plus que doublé depuis 1867. Le pays est doué d'une grande fertilité et, comme toutes ces régions asiatiques, il est traversé par des fleuves et des canaux navigables aux plus grands navires. La Cochinchine pourrafournir un jour un vastedébouché à nosproduits, en échange desquels elle nous fournira en abondance du riz, des écailles, des dents d'éléphant, des soies, des bois de teinture et d'ébénisterle,

(1) Cette population renferme 55»000 Chinois et 153|000 Cambodgiens. Presque tout le reste est Annamite.

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