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CHAPITRE PREMIER

Les colonies d'exploitations on de plantations*

Le XIX* siècle doit complètement transformer lo commerce, le travail et la propriété

dans les établissements coloniaux.

Caractère artificiel de la société et de la propriété dans les colonies de plantations.

— Phases successives de médiocrité, d'opulence et de décadence par lesquelles passent toutes ces colonies. — Prépondérance de la colonie qui met en culturc des sols \ierges. — A la fin du xviii* sièlc, les Antilles anglaises sont an'ivées à la période de crise. — Infériorité de la Jamaïque relativement à Saint- Domingue. — Mortalité des noirs. — Révoltes des esclaves, abandon des propriétés.

— Décroissance des exportations.

Le vieux système colonial perd du crédit. — Wilberfurce et les abqjitionnistes anglais. — Abolition de la traite en 1812. — Impossibilité de maintenir par ellemême la population esclave. — Les colonies européennes autres que les anglaises continuent pendant plusieurs dizaines d'années à pratiquer la traite clandestine.

— Grande perturbation dans les lies anglaises. — Propositions incessantes pour Tabolition de l'esclavage. — Les mesures protectrices de 1821. — Abolition définitive en 1833. — Clauses de Tacte d'émancipation. — Apprentissage pendant six ans. — Dans la plupart des colonies cet apprentissage est supprimé ou diminué.

Effets de l'émancipation au point de vue de la criminalité. — Effets économiques.

— Substitution partielle des cultures vivrièrcs aux cultures d'exportation. — Abandon des plantations. — Nombre considérable de noirs devenus propriétaires.

— Souffrances des planteurs. — Progrès de l'outillage agricole ; les usines centrales.

L'immigration par engagement d'Indiens, de Chinois et d'Africains remplace en partie la traite et offre quelques-uns des vices de ce trafic. — Importance do de l'importation des coolies dans les différentes sortes de colonies. — Relèvement de la plupart des colonies anglaises.

De la destruction graduelle du pacte colonial. — Les premières atteintes à ce système économique remontent à la fin du xvm* siècle. — Sous Napoléon I** dispense du circuit par l'Angleterre pour les bâtiments anglais trafiquant des colonies avec les ports de la Méditerranée. — Acte de 1822 qui règle les rapports des colonies d'Amérique avec les autres contrées américaines. — Autre acte do 1822 réglant le commerce colonial avec les contrées d'Europe. — Mesures importantes adoptées sur la proposition d'Huskison en 1825 et 1826t —Dégrève-

ments sur les produits coloniaux à rentrée de la Grande-Bretagne. — Jusque-là tes modifications au pacte colonial n'avaient profité qu'aux colonies.

Manifeste de la Chambre du commerce de Manchester en 1841 contre les droits différentiels. — Diminution de ces droits malgré l'opposition des antiesclavagistes. — Propositions fréquentes pour la suppression absolue des droits différentiels. — Mesures votées en 1846 et en 1848. —Suppression absolue de toute protection accordée aux produits des colonies à partir de 1854. — Abolition de toute protection aux colonies pour les produits anglais. — Suppression de lacté de navigation en 1849.

Données statistiques sur Tétat actuel des colonies anglaises de plantations.

Le nouveau régime qui devait changer dans les colonies de TEurope les conditions du travail, de la propriété et du commerce, fut inauguré par TAngleterre. C*est le peuple anglais qui, le premier, porta la main sur la traite d'abord, sur Tesclavage ensuite : c*est lui qui, peu à peu, en '30 ans, par les réformes successives d'Huskison, de Robert Peel et de lord Russell, enseigna à l'Europe à détruire de fond en comble le vieil édifice du pacte colonial ; c*est encore lui qui, suivant le système américain en le perfectionnant, introduisit dans la fondation des colonies un élément inconnu de prospérité, la vente des terres incultes à des prix relativement élevés. Ces trois réformes considérables qui transformaient le travail, le commerce et la propriété dans les établissements coloniaux, nous les devons étudier scrupuleusement dans leur histoire, dans leurs diverses phases d'application et dans leurs résultats. Nous verrons combien la société coloniale se trouve radicalement modifiée par cet ensemble de mesures heureuses, et, comparant l'état actuel des colonies à leur état passé, nous constaterons ce qu'elles ont gagné au point de vue de la justice, de l'équilibre intérieur des divers éléments qui constituent la société, de la production et du trafic.

Nous ne suivrons pas dans cette étude l'ordre exact que nous nous étions prescrit dans le livre précédent. Nous grouperons dans un môme chapitre les colonies à plantations et à esclaves des différentes nations d'Europe ; nous ouvrirons Tétude de la colonisation au xix'^ siècle par l'examen de l'abolition de l'esclavage, de l'immigration par engagement, et de la suppression plus ou moins complète du pacte colonial dans les établissements des tropiques adonnés presque exclusivement jusqu'à ce jour à la production de denrées d'exportation. La situation économique de ces colonies, à quelque nation qu'elles appartiennent et malgré les différences des régimes administratifs et politiques, est tellement identique qu'il convient d& l'examiner d'un seul tenant.

COLONIES A PLANTATIONS DE l'aNGLBTERRE.

On a vu dans le premier livre de cet ouvrage que, sous la double influence de Tesclavage et du pacte colonial, les colonies des tropiques adonnées à la culture des denrées d'exportation et que Von «st convenu d'appeler colonies de plantations, étaient arrivées à une situation tout à fait anormale et artificielle, sans exemple jusquelà dans Thistoire des peuples modernes. Ces établissements étaient devenus de vraies usines, n'ayant d'autre but que de fournir du sucre, du café et quelques autres denrées de haut prix; les cultures Tivrières n'y existaient pas; la terre y était exploitée à outrance en vue d'un seul produit; il n'y avait pas, à proprement parler, de société dans ces colonies: l'absentéisme des propriétaires, la nonexistence de classes moyennes, l'oppression d'une multitude d'hommes sans droits que l'on considérait comme des instruments et que l'on recrutait sans cesse par la traite, tous ces faits antisociaux donnaient aux établissements européens des tropiques le caractère le plus triste et le plus contraire aux principes généraux de notre civilisation .

Rien n'était plus fragile que la prospérité extérieure et d'apparat dont jouissaient ces colonies. Il n'avait fallu que peu d'années pour faire disparaître la plus belle et la plus riche de toutes, la reine des Antilles, Saint-Domingue. Cette prospérité était calculée. uniquement sur la valeur des exportations. On ne tenait aucun compte du degré de bien-être ou de malaise de ces milliers de travailleurs coloniaux que Ton s'était habitué à regarder comme des machines. Que res machines fussent mal alimentées et de peu de durée, qu'il fallût les renouveler au bout de dix ou quinze ans, on ne s'en inquié« lait guère. Toute épargne sur leur entretien était comptée parmi les bénéfices comme diminution dans les prix de revient et économie dans les frais de production. Une île comme Saint-Domingue, qui ne comptait qu'un blanc sur vingt nègres, et qui, à force de réduire les besoins du plus grand nombre, donnait une grande valeur de produits d'exportation, passait pour infiniment plus florissante qu'une île comme Porto-Rico, où la population blanche était très nombreuse, où la petite propriété étfiit fréquente, qui se livrait aux cultures vivrières et exportait relativement peu, parce qu'elle consacrait toutes ses forces à subvenir directement aux besoins de ses habitants. On avait, en un mot, pour juger de la prospérité des établissements des tropiques, une tout autre mesure que celle qui servait à apprécier la prospérité des sociétés européennes.

L*exploitation hâtive et à outrance, qui était de tradition dans ces colonies, les condamnait toutes à un déclin plus ou moins rapide, mais inévitable. Tandis que la civilisation se manifeste dans les contrées d'Europe par une prospérité continue et incessante que chaque jour vient augmenter et qui n*a aucune raison, même après une longue série de siècles, pour disparaître ou diminuer, la force des choses réservait aux colonies tropicales, adonnées à laproduc* tion sans merci d*un seul produit, une décadence prompte et la ruine à courte échéance. Merivale a tracé avec une grande précision les différentes phases par lesquelles devaient passer nécessai* rement toutes ces sociétés artificielles : « Les événements qui se sont succédés dans Thistoire des Indes occidentales, présentent ditr il, une remarquable uniformité ; à chaque époque de l'histoire, les mêmes causes produisent des effets identiques. L'ouverture d'un sol vierge avec la liberté du commerce est un stimulant subit pour la colonisation et l'industrie; le sol se couvre de propriétaires libres; c'est une prospérité générale, mais médiocre. Vient une époque de culture plus soigneuse : les domaines s'agrandissent, des bandes d'esclaves remplacent les associations d'hommes libres ; ce sont partout des factoreries productives ; mais la fertilité diminue, les frais de production augmentent, le travail esclave enchérit par la difficulté de l'entretenir. Des colonies plus récentes se développent, les vieilles colonies incapables de lutter avec les nouvelles, malgré les droits protecteurs, tombent dans un état inférieur, où le capital, l'économie et rhabilelé ne parviennent pas à compenser la perte de la fertilité. Ainsi grandissent d'abord les petites Antilles anglaises avec de nombreuses populations de blancs : bientôt elles ont recours aux importations d'esclaves et elles obtiennent la fourniture de toute l'Europe. La Jamaïque les détrône: celle-ci à son tour est dépassée par Saint-Domingue, brusquement détruite avant d'atteindre l'époque de la décadence. Enfin Cuba et Porto-Rico prennent le premier rang. La vie de pareils établissements artificiels et antisociaux peut être brillante pour un temps, mais ce temps est court. »

A la fin du xvin' siècle les Antilles anglaises étaient arrivées à cette époque de crise, qui constitue la troisième phase décrite par Merivale. L'épuisement du sol était la cause principale de leur décadence, mais non pas la seule. Les règlements restrictifs et le pacte colonial avaient une part notable dans leurs souffrances. Enfin, les rigueurs de l'esclavage, qui, au témoignage même d'Adam Smith, était plus dur dans les lies anglaises que partout ailleurs, agissaient « également comme cause perturbatrice. Les plantations de la Jamaïque ne produisaient que 8 quintaux de sucre par acre, tandis que

celles de Saint-Domingue produisaient 24 quintaux. Aussi, en 1784, le prix du sucre moscouade français était-il à Tanglais comme 5 est i 7. La seule supériorité des Anglais en travail et en capital, spécialement dans la traite des noirs, maintenait les îles anglaises. L^indépendance des États-Unis avait encore porté un coup fatal à la prospérité des plantations britanniques : d*abord, parce que les habitants de ces provinces allaient naturellement s^approvisionner aux marchés les moins chers, c'est-à-dire à Saint-Domingue, et ensuite parce que les habitants des Antilles anglaises, en vertu du pacte colonial, ne pouvaient plus se fournir de bois et de vivres dans les anciennes provinces continentales de l'Angleterre. Les colons de la Jamaïque et de la Barbade devaient faire venir leurs provisions do Canada ; il en résultait qu'ils eurent souvent à souffrir de la famine. On prétend que, de 1780 à 1787, à la Jamaïque seule, 15,000 noirs moururent par mauvaise nourriture. Les plaintes incessantes des colons ne trouvèrent aucun écho dans la métropole ; ils n'eurent pas eux-mêmes la pensée ou le courage de modifier leur organisation économique et de consacrer une partie de leurs vastes terres aux cultures vivrières : ils aimèrent mieux produire exclusivement du sucre. Même après les allégements apportés par Robinson en 1822 et en 1825 par Huskison aux règlements qui obligeaient les Antilles à s'approvisionner dans les possessions anglaises, on estimait encore en 1831 à 187,000 livres sterling par an le renchérissement des frais de production auquel ces règlements, même mitigés, contraignaient les planteurs des lies. Le régime de l'esclavage amenait la plus grande insécurité dans l'état des colonies. Les révoltes des nègres étaient fréquentes : on en compte jusqa*à 90 à la Jamaïque avant 1795. Sous l'action de toutes ces causes la détresse et les plaintes des planteurs grandissaient d'année en année. A la Jamaïque seule^ de 1772 à 1793, 177 propriétés avaient été vendues pour dettes, 55 abandonnées, 92 exploitées par les créanciers, et le greffe avait vu passer 80,121 saisies. La catastrophe de Saint-Domingue et la paralysie des autres colonies françaises pendant les guerres de la révolution et de l'empire ne suffirent pas k relever les lies anglaises : « Même alors il se manifestait de temps en temps, dit Merivale, des faits qui prouvaient combien était trompeuse la prospérité que l'on supposait aux colons. Le rapport du comité des Indes occidentales en 1801 établit qu'un revenu de 10 p. 100 sor le capital est nécessaire pour rémunérer les planteurs et que cependant les profils nets ne montaient pas au tiers de ce taux par année. » En 1807 on comptait à la Jamaïque 67 habitations abandonnées depuis six ans ; en 1812 l'assemblée de cette lie déclara au

roi « que la détresse était telle qu*elle ne pouvait plus s*accrottre » ; en 1832 « la ruine était imminente », écrîTaient les planteurs au Parlement. Les faits confirmaient les plaintes des colons.

Gomme le marché anglais était assuré aux colonies, le prix du sucre haussa. Mais la concurrence des Indes orientales et de Maurice arrêta la hausse. Depuis lors la décadence des Antilles fut censtante, comme le prouvent les quantités de sucre exportées de la Jamaïque : en 1805 elles s'élevaient à 137,906 centners; en 1811, à 127,751 ; en 1833, à 78,375 ; les frais de production continuèrent à s'élever par Tépuisement de la terre et la cherté du travail esclave. Pendant que la population deTempire britannique augmentait rapidement, le produit total des colonies à sucre du golfe du Mexique restait stationnaire : en 1814, les importations des Antilles en Angleterre, d'après Mac-Gullocb, étaient de 3,581,516 quintaux, et en 1833 de 3,648,000 ; aussi la quantité de sucre consommée par chaque habitant de TAngleterre diminuait par suite de l'accroissement de la population, Tapprovisionnement restant stationnaire. D'après une estimation de M. Montgommery Martin, dans sa déposition devant le comité du libre-échange avec Tlnde, chaque habitant de la Grande-Bretagne et de l'Irlande consommait, en 1801,440 onces de sucre annuellement ; en 1811, 429 ; en 1821, 333; en 1831, 358; et en 1840, seulement 256 (Merivaie, On colonies, t. h p. 85). Un autre déposant, M. Mac Gregor, affirmait devant le comité d'enquête que si la consommation totale du sucre était beaucoup plus grande en Angleterre que partout ailleurs, à ne considérer que les basses classes elle était moindre à cause du haut prix.

G'est à ce degré de décadence qu'étaient tombées ces belles colonies du golfe du Mexique. Tout dans ces établissements avait été tourné à la production du sucre, et cependant cette production exclu* sive n'avait pu prendre les développements qu'on en attendait et ne pouvait plus suffire à l'approvisionnement de la métropole. En dépit des quantités considérables et toujours croissantes que les Indes orientales et Maurice versaient sur les marchés d'Angleterre, le citoyen anglais voyait diminuer chaque année sa portion de cette denrée si utile, parfois même nécessaire à l'existence. Les hauts droits protecteurs, la traite et l'esclavage n'avaient pu maintenir les colonies à sucre dans cet état de prospérité que l'on croyait être la suite naturelle de ces mesures autrefois si respectées. Le crédit du vieux système colonial fut singulièrement affaibli par le sentiment, d'année en année plus vif, des misères sans compensation qui en résultaient pour la mère patrie. On ouvrit les yeux sur cette organisation tout artificielle, sur celte constitution antisociale des éta-

btissements coloniaux et sur ces restrictions anormales, qui entravaient à la fois la prospérité de la métropole et de ses dépendances. Aussi, quand les chrétiens et les philanthropes se levèrent pour réclamer des modifications au régime du travail dans les colonies» quand les partisans de la liberté du commerce mirent en avant ridée de la suppression du pacte colonial, les planteurs trouvèrent à peine dans le Parlement, la presse ou la nation, des défenseurs pour ces droits injustes ou ces privilèges surannés, qui, les uns et les autres, avaient été notoirement impuissants pour assurer la prospérité des colonies.

C'est en 1773 pour la première fois qu'une âme généreuse et profondément chrétienne, William Wilberforce, alors simple étudiant sur les bancs de Técole de Poklington, écrivit un pamphlet contre la traite des noirs. En 1780, un autre esprit élevé, Thomas Glarkson, propose au Parlement Tabolition de cet infâme trafic. Wilberforce reprend cette motion en 1787 et la réitère chaque année : il finit par la faire triompher; Tannée 1812 voit l'Angleterre abolir ce commerce odieux qui, pendant trois siècles, avait déshonoré la civilisation européenne. Trois ans après, au congrès de Vienne, les poissances cosignataires s'engagent à faire tous leurs efforts pour obteienir l'abolition entière et définitive de ce trafic « hautement réprouvé par les lois de la religion et de la nature ».

Nous n'avons pas à nous arrêter sur la valeur morale de cette solennelle et tardive réparation. Mais nous devons juger cet acte dans ses conséquences économiques et nous le devons faire en toute impartialité, sans nous préoccuper de circonstances étrangères. Assurément toutes les mesures qui devaient conduire à une modification radicale de l'organisation artificielle et vicieuse des colonies à sacre étaient bonnes en principe et devaient l'être aussi dans leur résultat définitif. C'eût été folie de perpétuer le vieux système fondé sur la traite, l'esclavage et le pacte colonial ; l'expérience n'avait que trop prouvé que malgré toutes ces faveurs, les unes injustes, les autres odieuses, les colonies de l'Angleterre étaient tombées dans un état de décadence et de marasme. Mais, si heureuse que fut Tabolition de la traite dans son principe et si bienfaisante qu'elle dut être dans son résultat définitif, il n'en est pas moins vrai qu^elle augmenta singulièrement pendant de longues années la crise déjà si intense que traversaient les Antilles anglaises. Le système de Tesclavage continuant à subsister, la prospérité des colonies à sucre dépendait en partie de la facilité qu'elles avaient à recruter des esclaves. C'était par leur supériorité dans la traite que les Anglais avaient compensé dans une certaine mesure la diminution de

fertilité de la plupart de leurs lies. La population esclave en général était incapable de se maintenir, encore plus de s'accroître par soi*même. Ce fait lamentable est surabondamment prouvé par Thistoire. Les décès sont nombreux et les naissances rares parmi les esclaves : dans le milieu du dernier siècle, sur les 80,000 nègres de la Barbade, il en mourait tous les ans 5,000. Un observateur plein d*autorité, Bryan Edwards, calculait la décroissance de la population noire à 2 1/2 p. lOOpar an. Là Jamaïque, en (817, d*après Merivale, comptait 346,000 esclaves ; en 1829 elle n'en avait plus que 322,000; la Trinité, qui en avait 26,000 en 1816, n'en avait plus que 21,000 en 1831; la Dominique, qui en 1817 en comptait 18,000, n*en avait plus que 15,000 en 1826. Les affranchissements qui étaient très rares ne donnaient pas la raison de cette diminution constante, et cependant il n'y avait pas de disproportion de nombre entre les sexes : mais le climat, le traitement, Tabsencede la famille, et peutêtre aussi une loi naturelle d'après laquelle l'esclavage serait à l'homme ce qu'est la domesticité aux animaux faits pour vivre en liberté et le rendrait moins apte à se reproduire : telles sont les causes vraisemblables de ce fait incontestable. Une population es^ clave doit se recruter au dehors et ne peut se maintenir en général par elle-même. Étant donné cet état de choses, il en résultait, pour les tles anglaises où la traite est abolie, une infériorité notable relativement aux autres colonies sucrières, où, en fait, la traite était encore en vigueur. On sait que ce trafic ne cessa complètement pour les îles françaises qu'après 1830, qu'il continua au Brésil jusqu'en 1850 et qu'en 181911 importait encore 50,000 noirs dans cet empire, qu'il dura plus encore à Cuba et que, d'après un discours prononcé en 1860 par M. Cave à la Chambre des communes, la traite portait annuellement 30,000 noirs à la Havane. Ainsi les autres colonies recrutaient abondamment leur main-d'œuvre en dépit des traités et des croisières ; les colonies anglaises seules ne pouvaient alimenter leur travail à cette source inépuisable. Voici quelles étaient dans la pratique les conséquences de cet état de choses. Dans les colonies de l'Angleterre, qui étaient d'exploitation relativement récente et qui possédaient une grande étendue de sol fertile, l'abolition de la traite rendit impossible l'extension de la culture; dans toutes les colonies, en général, la diminution constante des esclaves, qui provenait de l'excédent continu des décès sur les naissances, empirait chaque année davantage la situation des plan* teurs. Enfin la grande dépréciation dans le prix des nègres, qui fut la conséquence des craintes de voir un jour l'esclavage aboli, porta un rude coup au crédit des colons. Sans doute ils eussent pu sortir

de cette situation mauvaise en recourant à des remèdes radicaux, en changeant leur mode de culture et d'exploitation, qui était complètement primitif et routinier, en remplaçant les bras par les machines, en revenant à une agriculture progressive et avancée ; mais tant que Tesclavage et le pacte colonial subsistaient, ils s* attachaient avec ténacité à ces deux vieux débris, ils n'avaient aucune initiative pour modifler un système qui durait depuis deux siècles et ils comptaient sur un revirement dans les idées et dans la législation de la métropole, sans tenter un effort viril et raisonnable, qui eût pu améliorer leur situation. Ainsi Tabolition de la traite, précédant de it ans Tabolition de Tesclavage, fut pour les colonies anglaises une blessure d'autant plus funeste que les planteurs ne firent rien pour lui porter remède. Mieux aurait valu, selon nous, supprimer d'un même coup la traite et l'esclavage ; les colonies elles-mêmes s'en seraient mieux trouvées : Ton ne gagne rien à de pareils atermoiements; rhistoire des îles anglaises fournit la preuve de la différence entre les demi-mesures et les mesures définitives. Quand la traite fut abolie, les colons se plaignirent et souffrirent ; quand la liberté des noirs fut prononcée, les colons, après de courtes plaintes, se mirent courageusement à l'œuvre et firent de mâles et intelligents efforts pour remédier à leur position. L'esprit humain est ainsi fait qu*il ne recourt aux grandes résolutions que quand une situation est nette et définitive, il ne se dégage de la routine et ne prend possession de toutes ses ressources que quand il voit s'échapper tout autre espoir de salut.

Les auteurs de l'abolition de la traite ne renonçaient pas à la pensée de provoquer l'abolition de l'esclavage ; mais ils espéraient que, faute de se recruter, l'esclavage s'arrêterait comme un cours d>au dont on coupe la source : ils croyaient d'autre part qu'il était sage d'arriver à la liberté pas à pas par des améliorations progressives, et ils avaient coutume de dire que « cette plante céleste ne peut fleurir que sur un sol préparé à la recevoir ». Le 45 mal i823 une motion de M. Buxton, amendée par M. Canning et portant que Il des mesures décisives et efficaces seraient prises pour améliorer le sort de la population esclave », fut adoptée par la Chambre des communes. La même année, lord Balhurst, secrétaire d'État des colonies, adressait aux gouverneurs, pour être soumises aux législatures, un programme d'améliorations' précises qui auraient été des mesures préparatoires à l'émancipation. Voici les principales de ces améliorations proposées.

I* Fortifier, répandre la religion ; le gouvernement contribuerait au paiement d*un clergé plus nombreux, dès que la législature aurait

rendu possible raction de ce clergé par Tabolition des marchés du dimanche et par la concession aux esclaves d'un jour autre que le dimanche pour la culture de leur champ ;

2^ Accorder le témoignage en justice aux esclaves qui seraient pourvus d*un certificat de moralité, délivré par Tecclésiastique de rhabitation ou de la paroisse ;

d"" Favoriser les mariages, surtout entre nègres de la même habitation ;

4'' Encourager les affranchissements par Tabolition des taxes et l'enregistrement des naissances ;

5^ Prohiber la vente des esclaves sans la terre, spécialement de Tun des époux sans l'autre et de la mère sans les enfants au-dessous de quatorze ans et réciproquement ;

6^ Rendre les punitions moins rigoureuses, affranchir les femmes de la peine du fouet ;

7^ Assurer aux esclaves la jouissance des biens qu'ils sont aptes à posséder, établir des banques d'épargne et permettre au déposant de déclarera qui son dépôt doit revenir après lui.

Les colonies à charte déclarèrent inconstitutionnelle l'intervention du gouvernement, et les colonies de la couronne, elles aussi, résistèrent énergiquement, en fait, à l'application de ces mesures.

Au lieu de conseils le gouvernement dut donner des ordres: en 1831 fut décrétée la création de magistrats protecteurs des esclaves et de cours de r^^ue^e pour juger la classe servile ; des mesures minutieuses réglèrent la nourriture, l'entretien, le logement, les soins médicaux. C'étaient encore là des atermoiements qui rendaient plus difficile la position des planteurs sans les décider à des remèdes énergiques. Le travail et laprQpriété aux colonies souffraient gravement de ces prescriptions, qui détruisaient en partie le vieux système et le rendaient moins productif sans amener aucune tentative sérieuse de réforme. Il fallait cependant sortir de cet état d'indécision et de marasme où, depuis 20 ans, se trouvaient plongées les colonies, il fallait prendre une résolution définitive qui simplifiât la situation des Antilles et, en ôtant aux colons tout espoir de revirement dans les idées delà métropole, les contraignît à d'intelligentes réformes dans leur mode de culture et de production. Cette résolution fut prise en 1833 : l'esclavage fut définitivement aboli. A partir du 1"" août 1834, les esclaves habitant les colonies étaient transformés en apprentis travailleurs {apprenticed labourers) devant travailler au profit de leurs anciens maîtres. Cet état intermédiaire de l'apprentissage, stage préparatoire à la liberté, devait durer pour les apprentis ruraux, c'est-à-dire habituellement employés sur les

plantations, jusqu'au 1^' août 1840, pour les apprentis non ruraux jusqu'au 1*' août 1838. Les apprentis étaient sousia tutelle de juges de paix spéciaux. Toutes les mesures propres à assurer Texécution de la loi et des contrais étaient confiées aux législatures locales ou aux pouvoirs locaux. La loi assurait aux anciens maîtres une indemnité de 20 millions sterling à répartir par des commissions d'arbitres nommés par la couronne.

On pouvait craindre que cet état transitoire et intermédiaire, l'apprentissage, prolongé pendant six ans, ne devînt dangereux : il irritait les passions sans les satisfaire, il promettait la liberté sans la donner ; ce n'était pas une situation suffisamment nette et déterminée. Mieux aurait valu l'affrancbissement immédiat, sauf les mesures si sagement prises dans une de nos îles, la Réunion, contre le vagabondage et l'obligation pour l'esclave de justifier d'un engagement de deux ou trois ans auprès d'un planteur et de se pourvoir d*un livret. Toutefois la sagesse des gouverneurs, l'influence de la. religion sur les nègres et, dans beaucoup de colonies, l'intelligence et la modération des maîtres prévinrent tout désordre. D'ailleurs les législatures coloniales et le gouvernement métropolitain évitèrent de prolonger cette situation transitoire et périlleuse pendant toute l'étendue du délai légal. L'émancipation définitive eut lieu pour quelques colonies dès 1833, pour la plupart en 1838, pour les dernières en 1839 ; aucune n'attendit le mois d'août 1840.

Le secrétaire d'État des colonies, lord Glenelg, affirme dans ses dépèches que le passage des noirs de l'esclavage à la liberté s'effectua sans commotion; que, de 1834 à 1838, les crimes et les délits, presque nuls à l'égard des personnes, diminuèrent à l'égard des biens, enfin que la production moindre sur certains points, égale ou supérieure sur certains autres se maintint en général pendant les quatre années de l'apprentissage.

Cet aprentissage, il le faut avouer, était encore une variété de servitude, et, quand on l'abolit, il était nécessaire de prendre des mesures de précaution contre les désordres qui pourraient se produire. Par ane singulière anomalie, la métropole et les administrations coloniales, jusque-là si prévoyantes, n'en prirent aucune. Le passage de cette demi-servitude à la complète liberté s'effectua sans mesures ou garanties spéciales contre le vagabondage, auquel il était cependant naturel de s'attendre sur une grande échelle ; il en résulta une crise terrible pour les plantations, qui se virent tout à coup abandonnées par la grande majorité* de leurs habitants. « Il est généralement admis, écrivait lord Grey en 1853, que la mesure de l'abolition de Vesclavage, votée en 1833, a été très malheureusement défectueuse

en ce qu'elle ne contenait aucune prescription sufQsante poar obliger les noirs au travail, au moment où les moyens de contrainte directe auxquels ils étaient soumis comme esclaves, viendraient à être retirés aux maîtres. »

Pour juger les effets économiques de Tabolition de Tesclavage, il convient de se placer à différents points de vue, si Ton veut éviter un jugement exclusif, c'est-à-dire en partie erroné. Nous avons insisté plus haut sur Inorganisation artificielle que le pacte colonial et resclavage avaient faite aux colonies des tropiques : elles étaient devenues des fabriques n*ayant en vue que Texportation du sucre, du café et de quelques autres denrées ; elles importaient du dehors la plus grande partie de leurs vivres. L'abolition de Tesclavage eut pour effet de changer toute cette économie. Devenus libres, beaucoup de noirs se rendirent propriétaires, se firent agriculteurs à leur compte et, au lieu de se consacrer en entier à la production du sucre, se livrèrent aux cultures vivrièrcs jusque-là délaissées. Il devait en résulter une diminution dans les importations, ainsi que dans les exportations. Mais était-ce la preuve d*une diminution de travail et d*une diminution de richesse ? Pas d'une manière absolue. On conçoit qu'une partie des affranchis produisant des vivres au lieu de sucre, la quantité de sucre exportée en môme temps que la quantité de vivres importée devaient baisser. Au lieu de se procurer les provisions dont ils avaient besoin par voie indirecte, au moyen de réchange avec l'Angleterre ou le Canada, les habitants des lies émancipées se les procuraient par voie directe en les produisant eux* mêmes. De ce chef il n'y avait aucune perte réelle pour Tensemble des habitants des colonies, bien qu'il y eût une perte apparente à ne consulter que les tableaux d'importation et d'exportation.

Mais si l'ensemble des habitants des colonies ne perdait pas à ce changement dans la production, il n'en est pas moins vrai que les planteurs, les anciens propriétaires d'esclaves, ceux qu'on était habitué à regarder comme les seuls colons, y perdirent considérablement. Les abolitionnistes, dans leur courageuse campagne contre l'esclavage, avaient souvent émis cette idée que l'homme libre travaille mieux que l'esclave ; le sentiment de sa responsabilité, les gains qu'il reçoit, l'espoir d'élever sa condition lui donnant plus d'activité et de cœur à l'ouvrage. De cette maxime générale, éminemment vraie, on tirait la conséquence particulière que les nègres travailleraient mieux en liberté qu'en servitude, et que les planteurs, malgré leurs plaintes, n'auraient, en définitive, qu'à se féliciter de l'abolition qui leur donnerait des ouvriers plus dispos, plus actifs, plus courageux. On peut dire, sans exagérer, que la croyance en l'amélioration da

travail des nègres par la liberté eut une part notable à Tacte de 1833. C'était là, il le faut avouer, une croyance mal justifiée et que la connaissance exacte de la situation des colonies aurait dû facilement dissiper. Dans la plupart des établissements européens des tropiques, une partie minime du sol est seule mise en culture, le reste est délaissé ; or, la fécondité y est cependant si grande, que ces terres incultes, faciles à mettre en rapport, peuvent nourrir, avec peu de travail, toute une famille. Il était donc naturel que les noirs affranchis quittassent les plantations aux souvenirs odieux pour défricher ces terres dédaignées, d'une si facile appropriation et qui donnaient en cultures vivrières un rendement si abondant. Et cependant nul ne semblait avoir prévu que les noirs quitteraient les habitations pour cultivera leur compte des produits servant directement à leurs besoins. Voilà pourquoi Ton n'avait pris aucune mesure, lors de la fln de Tapprentissage, pour retenir les anciens esclaves autant que possible sur les plantations à sucre. On comprend que par cet éloignement des nègres, par leur dissémination dans les terres de Tintérieur, les planteurs se virent réduits à une grande détresse. Aussi» si Ton examine avec attention, on voit que les colonies où la perturbation a été le plus grande, sont celles où le territoire est le plus vaste relativement à la population, comme la Guyane ou la Jamaïque; celles, au contraire, qui se sont moins ressenties de la crise, sont les petites îles où la population était très abondante relativement au territoire, et où la presque entière étendue étant en culture, les noirs ne pouvaient acquérir facilement de la terre, comme la Barbade ou Sainte-Lucie.

Il convient^ncore de se placer à un troisième point de vue, celui de la métropole. À supposer qu'elle dût rester enchaînée par le pacte colonial, il n'y avait pas de doute qu'elle ne souffrit considérablement et d'une manière permanente de l'abolition de l'esclavage, car, par suite des circonstances que nous venons d'énoncer, la production da sucre ayant baissé dans les colonies, il en résultait que les habitants de la métropole étaient réduits à une ration plus petite de cette denrée si utile, et qu'ils la devaient payer à un prix plus élevé qu'auparavant. Aussi l'abolition de l'esclavage devait-elle conduire nécessairement à la réforme du pacte colonial par les souffrances mêmes qui résultaient pour les populations ouvrières de l'Angleterre de l'amoindrissement delà production sucrière aux colonies. Tandis que plusieurs écrivains se sont étonnés de la coïncidence de ces deux réformes, nous trouvonS| nous,cette coïncidence parfaitement logique, naturelle et légitime.

Si ces considérations sont justes, c'est se placer à un point de vue

208 DE Lk COLONISATION AU XIX* SIÈCLE.

étroit et porter un jugement erroné que de dire que TabolitioD de Tesclavage a détruit ]e travail et la prospérité des colonies ; elle a seulement modifié d'une manière radicale les conditions de ce travail et de cette prospérité; mais cette modification était nécessaire» el, quelles que soient les souffrances passagères qu*elle ait entraînées, il ne faut pas moins se féliciter de celte transformation, non seulement au point de vue moral, mais môme au point de vue économique. Les faits sont parfaitement conformes aux considérations que nous venons d'exposer. En 1842, lord Stanley, secrétaire d'État des colonies, s'expliquait en ces termes sur les résultats de l'acte de 1833. (( Le nombre des noirs devenus propriétaires par leur industrie et leur économie s'élevait, pour toute l'île de la Jamaïque, à 2,114 en 1838; deux ans après, en 1840, on en comptait 7,340. A la Guyane, on a vu 150 ou 200 noirs s'associer pour acheter des domaines de 150,000, 250,000 ou môme 400,000 francs. Des villages importants s'étaient formés, composés de jolies chaumières avec une bonne église et occupés par des habitants nombreux, appliqués au travail et convenablement vêtus. » Dans un rapport sur la Guyane anglaise en 1840, on lit que le nombre des noirs propriétaires, y compris les membres de leurs familles, était déjà de 15,906 individus, qui avaient construit à leurs frais 3,322 maisons. Le rapport se terminait ainsi : (( Lorsque le paysan de la Guyane s'élève d'un degré dans Téchelle sociale et devient propriétaire d'une petite étendue de terres fertiles, il est peu de conditions aussi dignes d'envie que la sienne, peu de contrées aussi heureusement partagées. A l'aspect de cette prospérité des labours de la Guyane anglaise, on est tenté de dire de la partie cultivée de la colonie, ce que Goldsmith disait de la vieille Angleterre et de ses produits : chaque morceau de terre nourrit son homme. » Un officier de la marine française qui a fourni aux colonies la plus grande partie de sa carrière, M. le capitaine de vaisseau Layrle, envoyé en mission à la Jamaïque, s'exprimait ainsi : « Les noirs n'ont pas abandonné les cultures, c'est un fait. Maintenant, si par travail on entend celui qui rapporte au planteur, celui qui, sous le régime précédent, profitait à une poignée de blancs qui le monopolisaient, il se fait moins de travail, cela est vrai ; mais si Ton fait entrer en ligne de compte le travail des noirs sur leurs propres terrains (car il est notoire qu'il a été fait depuis trois ans pour 2,500,000 francs d'achats de terre par les affranchis), on trouve que la diminution du travail n'a pas été aussi considérable qu'elle le parait d'abord; seulement le travail a pris une autre direction. » C'est i ce point de vue que se justifient les expressions enthousiastes de lord Stanley en 1842, et de lord Russell en 1848. <c En somme, disait le

premier, le résultat de la grande expérience d'émancipation, tentée sur Tcnsemble de la population des Indes occidentales, a surpassé les espérances les plus vives des amis, même les plus ardents, delà prospérité coloniale : non seulement la prospérité matérielle de chacune des îles s*est grandement accrue, mais ce qui est mieux encore, il y a eu progrès dans les habitudes industrieuses, perfec- Uonnement dans le système social et religieux... Tels sont les résultats de l'émancipation ; son succès a été .complet quant au but pricipal de la mesure. » Et lord Russell disait de son côté : « L'objet de Tacte de 1833 était de donner la liberté à 800,000 personnes, d'assurer l'indépendance, la prospérité, le bonheur de ceux qui étaient esclaves. Personne ne nie, je pense, qu'il n'ait été rempli. Je crois qu'il n'y a pas une classe de travailleurs plus heureuse que la population affranchie des Indes occidentales. »

Telle est l'une des faces de la question ; voici l'autre : « Le bas prix des terres, conséquence d'une fertilité qui fournit au delà des besoins de la population, la mauvaise volonté des propriétaires, la sévérité des lois qui règlent les rapports des ouvriers et de ceux qui lesemploient, voilà les principales causes des difficultés éprouvées. » €*est ainsi que s'exprime le comité d'enquête de 1842 et il continue : a Le haut prix des salaires a ruiné plusieurs grandes propriétés, surtout à la Jamaïque, à la Guyane, à la Trinité, et diminué les produits d'exportation. Il y a lieu de faire avec les ouvriers des arrangements plus équitables, de réviser les lois, de provoquer, sous la surveillance d'officiers publics responsables, l'immigration d'une population nouvelle. » Les souffrances des plantations n'étaient donc pas sans remède et l'événement le prouva. Dès 1844, une grande partie des affranchis, après s'être livrés quelque temps au vagabondage, étaient revenus aux habitations ; et les documents de cette année nous apprennent qu'à la Jamaïque la proportion des terres en culture était la même qu'au temps de l'esclavage, et que le salaire de la journée de travail de 9 heures était descendu à 1 shelling 6 deniers au maximum. C'était aussi l'opinion de lord Elgin dans sou rapport de 1846 : a Je ne puis admettre, dit-il, que le taux des salaires ait éié exorbitant ; si ce n'est dans quelques circons- Unces où un tarif a été établi par les planteurs eux-mêmes, le travail n'a jamais été payé plus de 1 shelling 6 pence. »

L*abolition de l'esclavage avait cependant fait aux planteurs des conditions nouvelles : ils ne pouvaient plus compter sur la même quantité de bras ; ils devaient recourir à des procédés nouveaux, aux machines, aux engrais, à l'alternance des cultures, à tout ce qui constitue une exploitation progressive et prévoyante ; ils pouvaient

en môme temps chercher à attirer des pays étrangers où l'émigration est nombreuse, comme Tlnde et la Chine, des travailleurs à engagement temporaire. Ils recoururent à Tun et Tautre de ces moyens et tous deux furent également productifs au point de vue économique, quoique le second laisse beaucoup à désirer au point de vue moral et social.

On ne peut méconnaître Tardeur et le succès avec lesquels les planteurs anglais, dès qu'ils furent fixés sur leur sort, s'adonnèrent à des réformes radicales dans leur agriculture. Jusque-là ils ne s'étaient servis pour instruments que d'esclaves, machines humaines dont les bras sont des leviers de médiocre puissance. Ils recoururent à tous les ustensiles de l'agriculture européenne. La charrue remplaça la houe, la herse devint d'un usage général ; des machines compliquées dont personne n'eût eu l'idée auparavant s'introduisirent dans les champs de sucre. On créa des usines centrales» on améliora le mode de plantation de la canne, les voies de communication furent perfectionnées : on construisit des chemins de fer à la Jamaïque, à la Barbade, à la Guyane, à la Trinité. «Les avantages résultant de l'emploi de meilleurs instruments d'agriculture, écrivait-on d'Antigoa en 1845, sont incalculables Déjà

la colonie a fait cette année avec moins de 10,000 bras une récolte à peu près égale à celle pour laquelle la Barbade a employé 30,000 travailleurs. » Ainsi on parvenait à économiser les ouvriers dans la proportion de 3 à 1. La Barbade suivait à quelques années de distance l'exemple d'Antigoa. Une commission française chargée, en 1853 par le gouverneur de la Martinique, de visiter les deux îles de la Barbade et de la Trinité, s'exprimait en ces termes : u L'aspect de la Barbade est éblouissant au point de vue agricole et manufacturier : l'île entière est un vaste champ de cannes qui se tiennent et se suivent, plantées à une distance moyenne de six pieds carrés. Pas une herbe ne salit ces belles et régulières cultures. Les sucreries sont vastes, propres et tout le matériel de la fabrication installé avecluxe. »

Nous aurions voulu voir les colonies anglaises recourir uniquement à ces intelligentes améliorations dans l'emploi de la maind'œuvre et dans le matériel de leur culture ou de leur fabrication. Elles auraient de ce côté trouvé des ressources considérables. Mais elles voulurent aussi avoir plus de bras et elles encouragèrent sur une grande échelle l'immigration. Le problème de l'immigration est des plus graves et des plus difficiles à résoudre. Ce qu'il y aurait de mieux dans Tintérët des mœurs et de l'avenir des colonies, ce serait d'abandonner ce moyen parfois injuste et souvent périlleux de se procurer des ouvriers. Nous réservons cette question pour la traiter

GOLOiNIES A PLANtATIONS DE L'ANGLETERRE. 21 i

plas loin en détail. Le gouvernement anglais $*aperçiit dès Tabord des dangers de rimmigration : il craignait avec-raison de voir renaître sous ce nom une traite déguisée et un esclavage temporaire. La dépèche ministérielle du 6févrierl843 permit Tenrôlement des Africains libres, mais seulement sur trois points, Sierra-Leone, Bonavista, Loanda. L'enrôlement par mode d*acbat d'esclaves de la côte d'Or, même dans l'intention de les émanciper immédiatement et de les transporter de leur plein gré aux colonies, fut sévèrement interdit: cette mesure juste et prudente eut pour effet de rendre insignifiante l'immigration africaine.

Les colons eurent alors recours à l'immigration indienne, ce fut un plus grand malheur à notre sens : car le nègre qui se fait chrétien, qui prend notre langue et nos mœurs, se fond dans la société où il entre ; l'Indien reste en dehors d'elle ; une grande accumulation dlndiens fait revivre à la longue cette organisation tout artificielle et antisociale que Tabolition de l'esclavage avait détruite. Dès 1815 les criminels de Calcutta avaient été transportés à l'île Maurice et l'immigration avait précédé l'abolition de l'esclavage dans cette colonie. En 1837, Maurice avait reçu 20,000 Indiens. Le gouvernement s'alarma de ce courant grossfssant et défendit l'immigration en 1838. Un acte du Parlement la rétablissait en 1842, tout en la soumettant à de minutieuses formalités. De 1834 à 1847 on introduisit 94,000 coolis à Maurice, qui n'employait autrefois que 23,000 esclaves aux travaux des champs, a La colonie, dit M. Augustin Cochin, avait alors dépassé les chiffres de production antérieurs à l'émancipation, portés de 73 millions de livres de sucre en 1832 à 80 millions en 1846, mais en dépensant 17,493,340 francs, en se grevant d'une dette énorme, en s'exposant à une immoralité effrayante, en devenant une colonie asiatique au lieu d'une terre africaine. » (T. I, p. 409.)

L'exemple donné par cette colonie de l'Orient fut bientôt suivi parles Indes occidentales : de 1810 à 1847 elles n'avaient reçu que sept ouhuit mille immigrants africains; en 1846 et 1817 elles avaient accueilli 15,000 Madériens. Le transport des coolis de l'Inde dans les établissements du golfe du Mexique date de 1844. La Jamaïque re4;ut cette année-là 250 coolis, la Guyai^e 556, la Trinité 220 : ce chiffre s'éleva rapidement les années suivantes. En 1845 la Jamaïque reçut 1,735 Indiens, la Guyane 3,497, la Trinité 2,083 ; en 1846 la Jamaïque obtint 2,515 coolis; la Guyane 4,120; la Trinité 2,076. Le nombre total des immigrants engagés introduits dans les colonies anglaises, depuis l'émancipation jusqu'à la fin de 1849, monté, d'après M. Augustin Cochin, à 179,223 et) dans ce chiffre, Maurice

figure pour 106, 638 : il ne reste donc pour les autres colonies que 7â,585 immigrants qui se répartissent comme il suit :

Guyane

Antîgoa

Jamaïque

Dominique

Trinité

Sainte-Lude

Grenade

Ne vis

Saint-Vincent

Saint*Cri8tophe

De 1849 à 1855 ces colonies reçurent 31,861 nouveaux immigrants, dont 19,519 pour la Guyane, tandis que Tile Maurice à elle seule en recevait encore 76,342.

En résumé les colonies anglaises, d*aprës les données de M. Augustin Cochin, jusqu'à la fin de 1855, avaient reçu 235,999 immigrants, dont :

27,906 Africains. 2,107 Chinois.

26,533 Madériens. 151,191 Indiens.

Si fâcheuse que soit au point de vue social celte vaste introduction aux colonies d'ouvriers de civilisation inférieure, il est indiscutable qu'au point d^ vue de la production elle rendit de grands services et contribua à relever les exportations de sucre des éta- 'blissements anglais. On peut se demander, cependant, si de plus grands efforts n'eussent pas été faits par les colons sans cet approvisionnement incessant de bras, et si des réformes plus importantes •dans l'économie des plantations n'eussent pas amené les mômes effets bienfaisants sans entraîner les mêmes inconvénients graves. Toutefois, c'est une opinion qui s'est accréditée que, depuis l'émancipation, l'immigration seule a sauvé le travail. C'est un préjugé à nos yeux et c'en était un aussi pour la commission anglaise •de l'immigration, qui, dans son rapport de 1858, a nettement affirmé que le salut des colonies ne venait ni des coolis de l'Inde ni des Madériens.

Ce qui est certain, c'est que les colonies, môme considérées au point de vue de l'exportation du sucre, se relevèrent après quelques années de souffrance. La quantité moyenne de sucre, importée annuellement des Indes occidentales pendant les six années qui précédèrent l'émancipation, avait été de 3,965,034 quintaux. Elle fut pendant les quatre années d'apprentissage de 3,058,000; pendant la première année de liberté de 2,824,000 ; pendant la deuxième année de 2,151,117 quintaux. Si l'on examine les chiffres de chaque colonie, on voit (fue Maurice, grâce à l'immigration, dès 4a première année de lib^té, avait exporté plus de sucre qu'avant

rémancipation. Antigoa, la Barbade, Sainte-Lucie, la Dominique^ c'est-à-dire les îles les plus petites et dont tout le sol était occupé^ ainsi que la Trinité, qui avait eu recours dès l'abord à une immigration considérable, étaient chaque année en progrès. Presque toute la •perte retombait sur la Jamaïque, la Guyane, la Grenade et Tabago» En 1845 Texportation du sucre des Indes occidentales remontait à 2,854,000 quintaux ; elle atteignait 3,i99;821 en 1847, et en 184» elle s'élevait à 3,795,311, regagnant ainsi le niveau antérieur à rémancipation. La Jamaïque seule restait toujours en soufirancer mais nous avons vu que depuis un demi-siècle cette île était en décadence, et la triste conduite des planteurs et des autorités coloniales, dont Ton a eu il y a une dizaine d'années encore, sous l'administration de M. Eyre, de déplorables preuves, n'était pas faite pour lui rendre sa prospérité.

La même époque, qui vit les colonies des tropiques se transformer radicalement par rémancipation des esclaves, apporta uneréforme non moins importante, Tabolition graduelle des restrictions et des faveurs réciproques qui constituaient le pacte colonial. Les premières atteintes portées à ce système économique datent de 1» fin du xvm* siècle. On commença alors à multiplier peu à peu lesexceptions à la règle qui obligeait les colonies à ne recevoir les articles européens que de la métropole : c'est ainsi que durant la guerre avec Napoléon on permit l'importation des fruits, des vinset des huiles sur bâtiments anglais provenant des ports de la Méditerranée : c'était la dispense du circuit par l'Angleterre. En 1797 lescolonies émancipées de l'Amérique du Nord obtinrent de renouer avec les Antilles les relations qu'elles entretenaient avant leur indépendance. Cette réforme, capitale en principe, était cependant dans l'application soumise à tant de formalités, qu'elle fut de peu d'utilité en fait. Il n'en résulta dans la pratique que de nombreux différends, auxquels on voulut mettre fin par l'acte de 1822, qui régla les rapports des colonies d'Amérique avec les autres contrées américaines. Les objets de consommation et les matières brutes provenant de ces contrées purent être importés sur bâtiments anglais ou sur bâtiments du pays producteur dans des ports désignés : et des mêmes ports tous les articles coloniaux, sauf les munitions navales et militaires, purent être exportés dans les pays américains sous pavillon britannique ou sous pavillon du pays de destination. Un autre acte du Parlement, à la même date, permettait aux colonies de communiquer directement avec les ports étrangers de c& côté-ci de l'Atlantique de môme qu'avec Gibraltar, Malte, Guernesey, etc., qui jusque-là avaient été pour les colonies comme des

214 DE LA COLONISATlOiN AU XIX"" SIÈCLE.

pays étrangers. Les colonies étaient autorisées à y exporter leurs produits et à en recevoir, sous un droit en moyenne de 7 i/2 p. 100 de la valeur, les denrées et matières brutes que Tacte énumérait. Mais, à la différence du commerce avec les contrées américaines, le commerce avec les pays d'Europe ne pouvait se faire que sous pavillon anglais.

C'était là une large brèche au pacte colonial et les planteurs retiraient de grands avantages de ces modifications. En 1825 Huskison proposa à la Chambre des communes un remaniement plus profond du vieux système. A la nécessité d'abolir des restrictions qui arrêtaient la prospérité des colonies se joignait, disait-il, celle de faire équilibre à la redoutable puissance maritime des États-Unis. Il fallait mettre les puissances d'Europe sur le même pied que celles d'Amérique et autoriser ainsi les colonies à communiquer avec le monde entier. A partir de 1826, tonte marchandise non formellement exclue put être importée dans les colonies d'Amérique de toute place étrangère, sur bâtiment du pays de production aussi bien que sur vaisseaux anglais, moyennant des droits variant de 7 1/2 à 30 p. 100, droits qui devaient être versés dans les caisses des colonies. L'exportation des denrées coloniales sous pavillon étranger fut également autorisée. Enfin les colonies étaient dotées d'entrepôts recevant en franchise de droits pour la réexportation les produits de tout l'univers.

Il résultait de ces graves modifications que le privilège des bâtiments anglais dans la navigation avec les colonies se trouvait réduit en principe à Tintercourse de la métropol e avec ces établissements et de ces établissements entre eux. Mais, en fait, ce libre accès concédé à la navigation étrangère était subordonné à la réciprocité de la part des puissances qui possédaient elles-mêmes des colonies et à un traitement libéral du pavillon britannique de la part des autres (1).

A la même époque d'autres mesures favorables à la prospérité des colonies furent votées par le Parlement. Le droit sur le rhum colonial, diminué successivement en 1824 et 1825, fut ramené au même taux que les taxes d*excise sur les esprits distillés dans le pays. Le café fut dégrevé de moitié en 4825. Ainsi la réforme commerciale avait commencé par des modifications à l'acte de navigation et par des dégrèvements sur les produits coloniaux. Les colonies ne pouvaient que s'en féliciter et elles trouvaient dans l'atténuation des restrictions à leur commerce avec l'étranger une source

(1; Richelot, Histoire de la Réforme commerciale en AngleteiTe^ tome I, p. 60-65.

de profits considérables : mais il était naturel que la réforme ne s'arrêtât pas là. Si le pacte colonial avait subi des atteintes au profit des colonies, il était logique qu'il en reçût aussi au profit de la métropole. Les colons avaient été autorisés à s'approvisionner à Vétranger, il paraissait tout aussi juste que les ouvriers anglais fussent autorisés à se fournir de sucre et de café en dehors des possessions britanniques. Il n*y avait rien que de légitime et de concordant dans la coexistence de ces deux réformes : il semblait que les colons qui avaient été les premiers à réclamer le nouveau système et à profiter de son application n'eussent aucun droit à se plaindre si ce système nouveau était également inauguré au profit des consommateurs métropolitains.

Au mois de mars 1841, la Chambre de commerce de Manchester lança un manifeste pour réclamer des mesures urgentes à Tégard des blés, des sucres, des cafés et des bois de construction. Dans- Tenquête de 1840, il avait été prouvé, par d'abondantes et compétentes dépositions, que le sucre était devenu plus cher que jamais depuis 1816, que son usage s'était sensiblement restreint et qu'il avait fini par être complètement interdit aux classes pauvres. Les sucres du Brésil valaient en entrepôt deux fois moins que ceux des Indes occidentales. La protection du sucre colonial occasionnait au trésor une perte annuelle de 3 millions de livres sterling et faisait supporter aux consommateurs une perte indirecte au moins égale. Le droit sur les cafés étrangers était prohibitif. Le consommateur anglais payait le café 80 ou 100 p. 100 plus cher que le consommateur du continent. Indépendamment du revenu public et des consommateurs, le régime des sucres et des cafés préjudiciait aux exportations et à la navigation britanniques. Le traité de commerce avec le Brésil allait expirer ; les négociants s'inquiétaient de la concurrence probable des produits français ou allemands dans cet empire ; on était surtout préoccupé du désavantage où le défaut de retours plaçait la marine anglaise relativementà la marine étrangère.

Dans cet état de choses et après la sommation de la Chambre de commerce de Manchester, le ministère whig se décida à proposer une réforme. Les sucres coloniaux restaient taxés à 24 sh. par quintal, mais le droit de 65 sh. sur le sucre étranger était réduit à 36. Outre les avantages de cette réduction pour les consommateurs de la métropole, le gouvernement espérait de ce chef une augmentation de revenu de 700,000 livres sterling. Les promoteurs et les partisans de l'abolition de l'esclavage, ou du moins une partie d'entre eux et à leur tète le comité central de Londres, firent une vive opposition à cette mesure. On ne devait, disaient-iU, sous

2i6 DB LA COLONISATION AU XIX' SIÈCLE.

aucun prétexte, autoriser l'accès du marché anglais au sucre pro* duit par le travail esclave. En vain lord John Russell soutint-il avec autant d'intelligence que d'énergie le dégrèvement proposé par le ministère ; l'accès du marché anglais aux sucres étrangers ne ferait que stimuler, selon lui, dans les Indes occidentales les efforts des planteurs pour améliorer les grossiers procédés de culture. « Nous avons fait pour les noirs tout ce que nous pouvions faire, disait lord Russell, ils nous doivent la liberté, une bonne administration de la justice et d'autres avantages. Je ne pense pas que leurs intérôts doivent nous préoccuper exclusivement, lorsque dans ce pays le peuple souffre et manque des nécessités les plus impérieuses de la vie. Je vous ai fait assister au spectacle du bien-être de la population de la Jamaïque et de nos autres possessions des Indes occidentales ; je vais maintenant, sur des documents dignes de foi, vous faire connaître la situation des ouvriers de Bolton et de Manchester... Un danger sérieux existe et une partie considérable de la classe laborieuse de ce pays sera obligée avant la fin de l'année de demander sa part de l'assistance accordée aux indigents. » Lesabolitionnistes répliquaient par des invectives philanthropiques contre le sucre produit par le travail esclave ; c'est en vain que Macaulay s'écria : « Quel est donc ce principe de morale, cette grande loi d'humanité et de justice, qui permet de se vêtir de coton et d'aspirer le tabac emprunté au travail esclave, et qui défend de mélanger du sucre et du café provenant de la même source, qui autorise l'introduction d'une denrée à Terre-Neuve et à la Barbade, et qui l'interdit dans les comtés d'York et de Lancastre? » Par les efforts de M. Gladstone, de lord Stanley et de Robert Peel le dégrèvement des sucres étrangers fut repoussé.

Mais la question n'était qu'ajournée, elle revenait périodiquement toutes les fois que se présentait au Parlement la législation des su* cres qui était l'objet d'un vote annuel. Il faut convenir que cet état d'indécision nuisait infiniment plus aux colonies que n'eût pu le faire un dégrèvement considérable. En pareille matière, plus tôt un parti est pris, mieux cela vaut pour les intéressés mêmes qui en doivent souffrir. Ils savent du moins quelle est la situation définitive qui leur est faite et ils prennent des mesures en conséquence. En 4844, le ministère tory, qui avait renversé le ministère whig, proposa d*admettre à un droit intermédiaire le sucre étranger produit par le travail libre, c'est-à-dire le sucré de Chine, de Java, de Manille, sans toucher aux droits sur le sucre colonial, ni à ceux sur le sucre .étranger produit par le travail esclave. Ce bill mal conçu, d'une application presque impossible, passa néanmoins. L'année

soiyante, le môme ministère proposa un autre remaniement, qui faisait une distinction nouvelle entre le sucre terré blanc et le sucre bran moscouade et, d*un autre côté, réduisait les droits sur les sucres coloniaux et les sucres étrangers produits par le travail libre. Les premiers n'étaient plus taxés qu*à 16 shellings 4 pence et 14 shellings selon qu'ils étaient terrés blancs ou bruns moscouades, les autres étaient taxés à 28 shellings et respectivement à 23 shellings. La question n'était pas résolue cette fois encore ; cette méthode impraticable de distinction entre le sucre libre et le sucre esclave devait disparaître etl'intérôt de tous exigeait qu'une solution prompte fût enfin donnée à ce problème qui chaque année s'agitait à nouveau, au désespoir des planteurs dont l'initiative était paralysée par rincertitude. L&cabinet wbig était revenu au pouvoir en 1846 : dans rintervalle un fait grave s'était passé ; la protection avait été retirée à l'agriculture de la métropole; pouvait-on la maintenir au profit de l'agriculture des colonies ? Lord Russell posa la question de la manière la plus habile : « A notre avis, dit-il, le régime actuel porte au pays le plus grand préjudice. Nous pensons que la masse des consommateurs est lésée grandement par l'élévation du prix d'une denrée pour laquelle il se dépense annuellement, dans la Grande- Bretagne, de 11 à 12 millions de livres sterling (275 à 300 millions deflrancs); nous pensons que le mode de perception des droits et la prohibition qui exclut certains sucres portent au revenu une certaine atteinte; nous sommes d'avis, enfin, qu'il est dans l'intérêt du commerce de soustraire cette question aux discussions et aux incertitudes auxquelles elle est soumise chaque année et d'adopter une règle définitive. » Voici en quoi consistait le plan ministériel : adoption pour tous les sucres moscouades étrangers indistinctement du droit de 21 shellings par quintal ; réduction graduelle de ce droit dans une période de cinq années jusqu'au taux des sucres coloniaux, soit 14 shellings, par conséquent-égalisation de toutes les provenances à partir du 5 juillet 1851. Pour atténuer les soufi*rances que cette mesure ne manquerait pas de produire aux planteurs, le ministère proposait, en môme temps que le dégrèvement des sucres, toute une série de mesures favorables aux colonies; des facilités plus grandes accordées à l'immigration : les engagements de travailleurs passés à Sierra-Leone ou dans tout antre établissement anglais de la c6te d'Afrique seraient à l'avenir reconnus valables. On diminuait les droits sur les rhums coloniaux à l'importation dans la métropole. Par une mesure bien autrement radicale, les produits anglais cessaient d'être protégés aux colonies, ou du moins les colonies étaient autorisées à régler elles-mêmes leurs tarifs sans l'ap-

probation de la couronne et à en effacer les droits différentiels de ou de 7 p. 100 en faveur des produits anglais. Le temps était Tenu, disait lord Russell, de briser le cercle vicieux de l'ancien système colonial. La nouvelle législation sur les sucres, destinée d'après le ministère à produire annuellement 18 millions de francs de plus que le plan du dernier cabinet, était présentée à titre de solution déQ* nitive. Les sucres devaient cesser d'être l'objet d'un débat annuel, source d'une inquiétude toujours nouvelle pour les colons. Le bill ministériel passa, malgré les réclamations des promoteurs de l'émancipation des esclaves. La question qu'on avait cru tranchée pour toujours ût une nouvelle apparition dans le Parlement en 1848, sur la plainte des planteurs qui réclamaient une enquête et des modift* cations tant à la loi des sucres de 1846 qu'aux restrictions qui pesaient encore sur eux en vertu du pacte colonial. Une enquête eut lieu et elle amena de la part du ministère et du Parlement de nouvelles décisions. L'immigration aux colonies fut favorisée, même aux dépens des mesures protectrices de la liberté des immigrants. En effet, les nègres, libérés par les croiseurs, 'qui auparavant étaient réintégrés en Afrique, furent mis par le ministre des colonies à la disposition des planteurs. On faisait en outre aux colonies, pour favoriser l'immigration, un prêt de 500,000 livres sterling en sus de 160,000 livres sterling déjà votés pour le même objet. Le ministre des colonies devait prendre des mesures pour régler convenable* ment les engagements entre les maîtres et les ouvriers et pour prévenir le vagabondage. Le droit sur le sucre des colonies devait être abaissé à 13 shellings par quintal, puis, par des réductions graduelles de 1 «hclling à 10 shellings, à partir de 1851 ; le droit protecteur serait maintenu jusqu'en 1854, époque où tous les sucres seraient admis à l'égalité. Ainsi on offrait aux colons des bras, de l'argent et la prolongation de la protection pendant une durée de trois ans. Ce fut cette fois la solution du problème ; la question était tranchée pour toujours et le pacte colonial était détruit, quant aux obligations, du moins, qu'il imposait à la métropole. Il subsistait encore en partie quant aux restrictions qu'il faisait peser sur les colonies. Les bâtiments étrangers étaient toujours exclus du cabotage et de Tintercourse entre la métropole et ses colonies ou d'une colonie à l'autre. Quand, en 4849, l'acte de navigation, cette grande charte de la marine anglaise, comme l'avaient appelé les écrivains du xvii' siècle, fut violemment attaqué et dépouillé de son prestige séculaire, plusieurs orateurs, M. Labouchère entre autres, attirèrent l'attention sur les conséquences de ces restrictions relativement aux colonies. Sous le régime protecteur, disait-il, l'histoire l'attestait, les colonies

avaient impatiemmenl supporté les entraves à la navigation, mais jamais elles n'avaient été plus fondées à les repousser. Parla liberté de la navigation, les Indes occidentales espéraient alléger leur détresse; la Jamaïque, en particulier, deviendrait le grand entrepôt des pays situés sur le golfe du Mexique. L^acte du 26 juin 1849 détruisit pour toujours les actes de Gromwell et des Stuarts. Il n'en resta qu'un débris. Le cabotage des colpnies était réservé en principe, mais il pouvait être ouvert par la couronne sur la demande de leurs législatures. D'ailleurs, la navigation extérieure de Tempire britannique, directe ou indirecte, devenait libre pour tous les pavillons.

Il n'est pas sans intérêt de jeter un rapide coup d'œil sur Tétat présent des colonies à plantations de l'Angleterre. Sans jouir d'une prospérité éblouissante, elles sotit cependant presque toutes dans une bonne situation. Elles ont gagné en population, en commerce et en richesse. Elles ne tiennent plus, il est vrai, qu'une place secondaire dans l'immense empire britannique. De nouveaux venus comme le Canada et TAustralie attirent beaucoup plus l'attention du monde. La laine ou le blé, le fer et le charbon produisent de bien plus grandes richesses que le sucre ou même le café. Les « arpents de neige » du Canada et les pâtures d'Australie ont dans le commerce de l'univers une bien plus grande importance que les plantations de la Jamaïque ou de la Barbade. Néanmoins, quoique descendues à un rang plus modeste, elles vivent d'une vie plus naturelle, plus normale, moins agitée, et leur obscurité, leur médiocrité présentes valent mieux que la splendeur dont elles étaient autrefois entourées. Les chiffres suivants en donneront la preuve.

L'ensemble des îles connues sous le nom des Indes occidentales, à savoir les lies Bahames, l'île du Turc {Turk*s Jsland), la Jamaïque, Sainte-Lucie, Saint-Vincent, la Barbade, Grenade, Tobago, les îles de la Vierge {Virgin hland)^ Saint-Christophe, Nevis, Antigoa, Montserrat, la Dominique» la Trinité, tout ce groupe de possessions britanniques contenait 934,006 habitants d'après le recensement de 1861 et il en avait 1,061,338 d'après celui de 1871 ; c'était, en dix ansyone augmentation de plus de 127,000 âmes ou de 13 à 14 p. 100, ce qui indique un progrès assez notable. De 1871 à l'heure présente l'accroissement de la population ne semble pas, d'ailleurs, avoir cessé. Nous n'avons de chiffres précis pour cet intervalle que sur quatre îles. Sainte-Lucie, qui comptait 26,705 habitants en 1861 et 31.610 en 1871, en avait 35,474 en 1878; la Grenade est passée de 31/JÛO habitants en 1861 à 37,684 en 1871 et à 42,235 en 1878 ; à la dernière de ces dates Tobago comptait 18,650 âmes, au lieu de

17,054 en 1871 et de 15,400 en 186t. Enfin Hle de NeTis qui ne possédait que 9,822 habitants en 1861 en avait 11,735 en 1871 el 11,680 en 1878. Sauf pour cette dernière île où il y a eu une légère perte de 1871 à 1878, Taugmentation de population est très marquée; il est probable qu*il en a été ainsi pour toutes les autres lies sur lesquelles nous n*avons pas de renseignements précis postérieurs à 1871. La Jamaïque était passée de 441,264 habitants en 1861 à 506,154 en 1871, et la Barbade de 152,727 à 162,042 dans le même intervalle.

Les autres possessions anglaises du golfe du Mexique, qui n'entrent pas officiellement dans le groupe des Indes occidentales, sont dans des conditions analogues. Ainsi Bermude, qui n'avait que 11,881 habitants en 1861 en comptait 13,812 en 1878. Le Honduras britannique est resté plus stationnaire : il comptait 25,635 habitants en 1861, et le dernier recensement, celui de 1871, portait le chifi're de 24,710. Dans l'intervalle de 1861 à 1871 la Guyane anglaise a singulièrement accru sa population. De 148,026 elle s'est élevée à 193,491 ; l'importation des immigrants asiatiques par engagement doit être pour beaucoup dans ce mouvement ascendant. C'est aussi, sans doute, la même cause qui explique que la population de rile Maurice, dans Tocéan Indien, se soit notablement augmentée depuis une quarantaine d'années. En 1861 elle montait à 320,167 âmes et en 1878 à 354,623 ; mais sur ce chiffre près des deux tiers se composaient d'hommes, la population masculine étant, en 1878, de 210,560 âmes et la population féminine ne montant qu'à 144,063. L*écart entre les chiffres d'habitants des deux sexes était, cependant, plus grand encore en 1861, époque où il y avait à Maurice 208,890 hommes et seulement 111,267 femmes. Dans presque toutes les îles des Indes occidentales, au contraire, les deux sexes, du moins jusqu'en 1871, s'équilibraient : àcette dernière date on recensait à la Jamaïque 246,573 habitants du sexe masculin contre 259,581 du sexe féminin (1). Les Antilles sont ainsi dans une situation beaucoup plus naturelle que Maurice et même que la Guyane anglaise.

Si de la population nous passons au revenu de ces différentes colonies de plantations, nous trouvons aussi des chiffres satisfaisants et qui marquent un progrès continu. Les revenus des différentes lies formant le groupe des Indes occidentales anglaises était de 912,552 livres sterling, environ 23 millions de francs, en 1864, il s'est élevé graduellement à 1,409,118 livres, plus de 35 millions en

(1) Tous ces chiffres et ceux qui suivent sont extraits du Statisiical Abstract /V»r the several colonial and other possessions of ihe Trinited Kingsdom^ 1880.

COLONIES A PUNTATIONS DE L*ANGLETBRRE. 221

1878, ayant dans ces quinze ans augmenté de plus de moitié. Les dépenses qui montaient à 939,751 livres, soit 23 millions et demi de francs en 1864, s*élevaient à 1,292,785 livres (32 millions et demi) en 1878, laissant ainsi un léger excédent de recettes. La dette publique coloniale ne s*était pas accrue pour tout ce groupe de colonies pendant ces quinze années. De 1,176,564 livres (29 millions et demi de francs) en 1864 elle était même descendue à 1,134,635 livres, soit 28 millions et demi de francs en 1878. Ainsi le capital de la dette publique s*était réduit et il n'atteignait pas le montant du revenu annuel. Maurice est, sous le rapport des finances, dans une situation analogue à celle des Indes occidentales. Le revenu de Maurice éUit de 638,000 livres sterling (16 millions de francs) en 1864, il s'élevait à 789,000 livres (environ 20 millions) en 1878; les dépenses étaient montées, dans cette période, de 602,000 livres ( 15 millions) à 734,000 livres (18 millions et demi) «laissant un certain excédent de recettes. La dette de Maurice qui était, en capital, de 600,000 livres (15 millions) en 1864 atteignait 700,000 livres (17 millions et demi) en 1878, chiffre encore modiquç. On retrouve les mêmes traits dans les finances de la Guyane britannique : de 314,000 livres (7 millions 800,000 francs) en 1864, le revenu de cette colonie est passé à 409,000 livres (10 millions 225,000 francs) en 1878 ; les dépenses à ladernièredate étaient de 417,000 livres (10 millions 425 ,000 francs), dépasant légèrement les recettes ; mais ce déficit était exceptionnel, car de 1864 â 1878, le capital de la dette de la Guyane avait baissé de 593,000 livres (15 millions de francs) à 303,000 livres (7 millions 100,000 francs).

Ce que nous venons dédire des colonies de plantations de l'Angleterre annonce une situation satisfaisante, qui s'améliore, qui progresse, sans sortir toutefois du cercle d'une certaine médiocrité. Les chiffres du commerce extérieur sont, du moins au premier abord, moins satisfaisants. Le mouvement maritime, il est vrai, s'est considérablement accru dans les ports de ces colonies depuis quinze ans. Le tonnage des vaisseaux de toutes nationalités à l'entrée et à la sortie des lies formant le groupe des Indes occidentales était de 1,S59,025 tonnes en 1864 et s'élevait à 2,611,194 en 1878. Dans la Gayane britannique ce même mouvement maritime est passé dans la mêmepériode de 316,000 tonnes à 554,C00. Maurice a été plus stationnaire : de 558,000 tonnes en 1864 le mouvement maritime ne s'est élevé qu'à563,000 en 1878. En ce qui concerne les importations et les exportations, si Ton se contentait de comparer les chiffres de 1864 à ceux de 1878, oaserait surpris de trouver une assez forte diminution ; mais la cause en est à la contrebande qui se faisait avec les États

confédérés pendant la guerre de sécession qui désolait TUnion américaine du Nord. De simplesîlots, comme les fiermudes et surtout les Bahames etrîleduTurc(Turk'sIs]and) avaient alors un mouvement d'importation et d'exportation de plusieurs centaines de millions. En 1866 avec le rétablissement de la paix cette activité exceptionnelle cessa brusquement. Dans cette dernière année les importations des différentes îles formant le groupe des Indes occidentales anglaises montaient à 4,268,000 livres sterling (107 millions de francs environ); les exportations atteignaient 4,8179,000 livres sterling (122 millions de francs). Douze ans plus tard, en 1878, les importations des Indes occidentales anglaises s'élevaient à 5,625,000 livres (141 millions de francs) et les exportations à 5,382,000 livrés (135 millions de francs). Le progrès avait été de 30 p. 100 environ pour les importations et de 12 1/2 p. 100 seulement pour les exportations. De 1864 à 1878 les importations de la Guyane anglaise étaient montées de 1,508,000 livres sterling (37 millions et demi de francs) à 2,150,000 livres (54 millions de francs), et les exportations s'étaient élevées dans la même période de 1,845,000 livres (46 millions et demi de francs) à 2,507,000 (63 millions environ). Ici le progrès est de 30 à 35 p. 100. Quant à Maurice^ les importations y étaient de 2,582,000 livres (65 millions de francs) en 1864, elles avaient fléchi à 2,229,000 livres (56 millions de francs) en 1878. Les exportations de cette île s'étaient, au contraire, développées^ et de 2,249,000 livres (56 millions de francs) en 1864 elles étaient parvenues à 3,777,000 livres (93 millions de francs) en 1878.

Telle est la situation des colonies anglaises de plantations qui ont tant fait parler d'elles et qui à diverses époques ont fixé l'attention du monde. Les Indes occidentales britanniques que l'on a considérées longtemps comme des joyaux si précieux ont à peine un million d'habitants de toutes races; leurs exportations et leurs importations réunies ne montent guère qu'à 250 millions, et l'Angleterre n'entre que pour les trois cinquièmes dans ce mouvement d'échanges déjà si modeste. En 1878 les importations britanniques aux Indes occidentales ne montaient qu'à 54 millions de francs (2,161,795 livres), et les exportations des Indes occidentales pour l'Angleterre atteignaient seulement le chiffre de 90 millions de francs en chiffres ronds (3,552,173 livres sterling). Ce groupe d'îles ne figure donc que pour 1 pour 100 dans le tableau des importations britanniques et pour moins de 1 p. 100 dans celui des exportations. En effet les exportations de l'Angleterre atteignent dans ces dernières années le chiffre de 6 milliards de francs en moyenne, et les importations en Angleterre s'élèvent à 9 ou 10 milliards de francs environ chaque année.

COLOiNIBS A PLANTATIONS DE L'ANGLETERRE. 223

Si les Indes occidentales venaient par quelque commotion physique à être englouties au fond de TOcéan, TAngleterre y perdrait un peu moins de i p. 100 de son commerce. G*est assez pour montrer la vanité de certains tableaux queTon a faits de ces possessions, et l'exagéra tion ou le ridicule des mesures arbitraires, despotiques et inhumaines par lesquelles on voulait leur donner une prospérité factice. Il serait toutefois inexact et injuste de mesurer au simple développement du commerce extérieur Tutilité d'une colonie. Telles qu*elles sont, avec leur situation modeste, leur importance secondaire, leur aisance ou leur richesse lentement croissantes, les Indes occidentales anglaises tiennent une place honorable et jouent un rôle utile dans Timmense empire de la Grande-Bretagne. Elles forment au milieu du golfe du Mexique de petites communautés de langue et de nationalité anglaises, où les races, il faut Tespérer, iront en se fusionnant et en s*apaisant,où un champ d'emploi s'ouvre aux capitaux britanniques, où des points de relâche s'offrent au pavillon de laGrande-Bretagne,et, par voie de rapprochement, elles exercent sur les contrées environnantes une influence favorable à l'Angleterre. L'avenir réserve à ce groupe de dépendances des destinées moins retentissantes que celles qu'il a eues dans le passé, mais aussi, il faut l'espérer, une prospérité plus solide quoique moins bruyante.

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