CHAPITRE II
Les colonies de plantations. — Suite. — Colonies Iran^ses.
Causes spéciales des souffrances des colonies françaises à la fin du xvin* siècle et au commencement du xn*.
Protection dont l'ancienne monarchie entoure la traite des noirs. — Mesures des assemblées révolutionnaires au sujet des hommes de couleur, do l'esclavage et de la traite. — La Martinique et les lies de Tocéan Indien furent en fait soustraites à la domination révolutionnaire. — Le Consulat rétablit l'esclavage et la traite. — Les colonies sont régies par des règlements.
La perte pour la France de sa marine et de ses colonies a toujours été la conséquence de sa politique d'intervention sur le continent. — La Restauration rétablit dans les colonies qui lui reviennent l'ancien système colonial. — Mesures réparatrices prises par la Restauration. — Ignorance de l'art de coloniser. — Les deux tentatives malheureuses de colonisation officielle à la Guyane et au Sénégal.
La Charte de 1830 décide que les colonies seront régies par des lois. — Mesures humanitaires prises par le gouvernement de Juillet relativement aux noirs ; résistance des tribunaux coloniaux. — Les projets d'émancipation. — L'émancipation immédiate et simultanée en 1848. — Négligences qui contribuent à accroître la perturbation que cet acte produit aux colonies. — La modicité et le retard de l'indemnité. — Efl'ets immédiats de l'émancipation. — Diminution, puis relèvement dans les exportations. — La modification de l'agriculture et de l'industrie : les usines centrales, les banques.
L'immigration par engagement des Indiens et des Chinois. — Inconvénients de cette immigration. — Réapparition d'un trafic analogue à la traite. — L'immignktiou des Indiens perpétue les procédés agricoles routiniers.
Abolition partielle des restrictions qui formaient le pacte colonial. •— Cette abolition est d'abord uniquement favorable aux colonies. — Traité de réciprocité avec l'Angleterre et les États-Unis. — La législation sur les sucres. — Inconvénients de la complication et de l'instabilité de cette législation. — Lutte du sucre indigène et du sucre colonial. — Les colons réclament le droit de s'approvisionner à l'étranger, la suppression des surtaxes de pavillon et la pleine liberté de leur industrie sucrière. — Satisfactions graduelles qui leur sont données. — Les colonies reçoivent le droit de régler elles-mêmes leurs tarifs de douanes.
État présent des colonies françaises de plantations. — Prédominance politique do l'élément nègre aux Antilles.' — Danger de l'élimination de la race blanche dos Antilles françaises et du retour de ces lies à la barbarie comme Saint-Domingue.
Si les colonies anglaises des tropiques tombèrent vers la fln du dernier siècle dans un état de marasme, dont plusieurs d^entre elles ne sont pas encore complètement sorties, les souffrances des colonies françaises furent encore plus vives, plus pénétrantes, plus persistantes. Le mal des établissements anglais venait d*une législation
commerciale tyrannique et, pour quelques-uns, de la diminution de fertilité du sol. Le mal, beaucoup plus intense, des établissements français, provint du déchirement social que la révolution produisit dans la métropole et aux colonies, et de la longue et terrible guerre qui priva les planteurs pendant un quart de siècle du débouché naturel de leurs produits.
Ciomme toutes les nations, la France, bientôt après la fondation de ses colonies, y introduisit l'esclavage ; comme toutes les nations encore, non seulement elle toléra la traite des noirs, mais elle l'encouragea, la favorisa, la consacra par des traités. Depuis Tannée 1701, où le roi très chrétien reçut du roi très catholique le monopole de la traite pour dix ans et où les deux rois prirent dans Taffaire un intérêt personnel d*un quart, le trafic des nègres devint un commerce privilégié que Ton cherchait à étendre par des primes et les autres faveurs usitées dans le système mercantile. La grande prospérité de nos possessions à sucre et surtout de Saint-Domingue justifiait, aux yeux des hommes d*État, la protection dont jouissait la traite des noirs. Quand la révolution de 1789 vint changer les principes politiques et sociaux qui gouvernaient la métropole, on put se demander si les noirs des colonies auraient le bénéfice des droits de rhomme, dont la proclamation fastueuse avait été une révélation pour le vieux monde. On put croire, à Forigine, qu'il en serait de cet acte fameux comme de la déclaratioh des droits par laquelle les colons des États-Unis avaient préludé à leur indépendance, et que les personnes de race blanche seraient seules admises à ce bienfait. La question de Tesclavage ne fut pas posée dans les deux premières assemblées de la Révolution; Tune et Tautre semblèrent craindre Tapplication logique aux colonies des principes que Ton acclamait en France avec un enthousiasme qui n*était honnête qu'à la condition <i*ôtre désintéressé; elles détournèrent les yeux de nos possessions d*Amérique de peur d'y découvrir une plaie, qu'elles n'avaient pas, au fond de Tâme, le courage de panser et de guérir. La seule question que la Constituante osa aborder, et il était impossible qu'elle révitât, c'était celle de savoir si les hommes de couleur libres auraient aux colonies les mêmes droits politiques que les blancs. Tranchée avec timidité, appliquée avec irrésolution et résistance dans nos établissements, cette question fut l'origine des luttes sanglantes qui nous firent perdre Saint-Domingue. Ce ne sont pas les nègres, ce sont les mulâtres libres et repoussés des droits politiques, qui mirent en feu cette colonie si productive et l'arrachèrent de nos mains. Tout ce que fit l'Assemblée législative, ce fut de supprimer en 1792 la prime accordée en 1784 à la traite des noirs ; mais l'es*
clavage continua d'exister et la traite aussi. On chercherait même en vain chez les agents supérieurs du gouvernement de cette époque aux colonies des principes ou des actes philanthropiques empreints de bienveillance pour la classe esclave. Tout au contraire, il existe» en date du 19 brumaire an II une instruction du capitaine général de la Martinique et de Sainte-Lucie dans lequel il est ordonné « de faire fermer toutes les écoles publiques où sont admis les nègres et les gens de couleur », et <( ce fut le 16 pluviôse de la même année que, dans la Convention, l'abolition de l'esclavage fut décrétée, dit M. Augustin Gochin, par acclamation, mais par surprise. » Cette émancipation sans aucune des mesures préparatoires qu'exigeait la prudence la plus élémentaire fut bien, selon la juste expression de l'auteur que nous venons de citer, « un arrêt de la justice exécuté par la violence. »
La plupart de nos colonies furent par des circonstances diverses soustraites à Faction funeste d'un acte aussi précipité. La Martinique était entre les mains des Anglais qui l'occupèrent jusqu'à la paix d'Amiens ; l'île Bourbon et Tile de France nous restaient encore, mais notre éloignement et la faiblesse de notre marine les rendaient, en fait, indépendantes. Dès le 8 août n94, l'assemblée coloniale de Bourbon, pour diminuer les chances de troubles, avait défendu Tintroduction des noirs de traite. C'est à la même époque que le décret de la Convention fut connu, mais les autorités coloniales se refusèrent aie publier; et quand, en 17%, le gouvernement de la métropole envoya à cette île deux agents pour faire appliquer la loi d'émancipation, la population entière s'opposa à leur débarquement. Les deux îles continuèrent jusqu'en 1803 à se gouverner elles-mêmes et, bien que les nègres fussent en plus grand nombre que les blanc» (il y avait alors à Bourbon 16,000 blancs contre 44,800 noirs), l'administration coloniale agit avec tant de prudence et de tact qu'il n'y eut aucun trouble à regretter.
La Guyane et la Guadeloupe portèrent seules le poids accablant des mesures brusques et précipitées de la Convention. Aux désordres sociaux, à l'abandon des cultures, résultat inévitable d'une émancipation subite et sans précaution dans un pays immense et où les blancs étaient en petit nombre, se joignirent pour la Guyane les tristes conséquences de la déportation politique. Le Directoire expédia dans cette colonie les nombreuses victimes de ses coups d*État. Plus de 500 déportés, parmi lesquels Billaut-Varennes, Collot d'Herbois, Barbé-Marbois, Pichegru, furent envoyés sur divers points de cette vaste province sans qu'on prit en leur faveur, pour leur garantir la vie, aucune des mesures que l'humanité réclame et que le bon
sens impose. Les noms funestes de Konanama et Sinnamary vinrent se joindre à celui de Kourou que la déplorable expédition de Ghoiseul avait si tristement illustré, et notre pauvre colonie, bouleversée àTintérieur, fut encore discréditée au dehors par les souvenirs lugubres que la déportation y attacha.
A la Guadeloupe, étroitement bloquée par les Anglais, la proclamation sans ménagement de Tindépendance des nègres produisit des excès qui ruinèrent Tagriculture et Tindustrie. Il fallut revenir en fait et par lacontrainte administrative sur Témancipation décrétée. En 1791 il est défendu sous peine de mort de voler et d'arracher des vivres : bientôt on ordonne le travail sous la même peine; on arrive à embrigader les noirs, à mettre en réquisition ces prétendus hommes libres; et, malgré ces mesures tardives, en 1796 cultivateurs et cultures, bâtiments et bestiaux étaient presque anéantis. Un gouverneur habile, Desfourneaux, parvint à rétablir Tordre et le travail par Tapplication du système heureux du colonat partiaire et l'institution bienfaisante d'inspecteurs de culture. Quand les plantations commençaient à renaître, le Consulat arriva et rétablit non seulement l'esclavage, mais encore la traite. Le même décret de floréal qui rapportait l'acte d'émancipation, dont Tapplication, d'ailleurs, n*avait eu lieu que dans deux de nos colonies, confiait au gouvernement le droit de régir nos possessions coloniales par de simples règlements. C'était une innovation malheureuse. La Constituante avait bien donné le môme droit au roi pour tout le régime intérieur, mais elle conservait au pouvoir législatif le régime commercial. La Constitution de l'an III avait assimilé complètement les colonies au territoire français ; la Constitution de l'an YIII, plus sage et plus pratique, avait déclaré que les colonies seraient régies par des lois spéciales, mais du moins c'étaient des lois et non des règlements.
Le gouvernement impérial ne se servit guère du pouvoir discrétionnaire qui lui était donné pour réformer et développer nos possessions coloniales; ç*a toujours été pour la France une conséquence funeste de sa politique d'ingestion dans les États voisins et de conquôtes continentales, que la perte de sa marine et de ses colonies : elle n'eût pu- fonder des établissements durables qu'à la condiUon de renoncer à la politique d'envahissement qu'elle a pratiquée en Europe pendant des siècles. Toute victoire sur le continent avait comme contrepoids la ruine de notre puissance navale et de nopossessions lointaines, c'est-à-dire l'amoindrissement de notre influence dans le monde.
La Restauration trouva nos colonies dans un état déplorable : la cliarte les soumit au régime des lois et règlements particuliers : au
moins Tarbitraire du gouvernement métropolitain était-il tempéré dans les circonstances graves par l'intervention du pouvoir législatif. Dès qu*elle eut repris possession de la Martinique, de la Guadeloupe, de la- Guyane et de Bourbon, la royauté y rétablit les institutions antérieures à 1789. La vieille politique coloniale, les impôts d*entrée et de sortie, Tinterdiction aux étrangers de tous les ports sauf un petit nombre, toutes ces institutions se mirent à revivre. « Pénétrons-nous, a dit Rossi, des circonstances où se trouvait placé le gouvernement de cette époque et reconnaissons avec loyauté qu'il ne pouvait ni songera Tabandon des colonies que les traités venaient de donner à la France, ni leur appliquer, de prime abord, un autre système que l'ancien système colonial. » {Rapport à la Chambre des pairs sur le projet de loi des sua*es^ 20 juin 1843.) La période de la Restauration ne laissa pas que d'être réparatrice : on élargit les relations permises des colonies avec l'étranger, en signant les traités de réprocité avec les États-Unis et l'Angleterre ; on fixa le régime monétaire, ce qui est d'une grande importance dans ces pays où toute la production est dirigée en vue de l'exportation et où les moindres fluctuations dans le commerce extérieur amènent des crises monétaires très intenses ; et, ce qui valait mieux encore, on créa des banques, on introduisit le système métrique, l'enregistrement et la conservation des hypothèques. Sans oser rétablir les assemblées coloniales créées par Louis XVI, on institua du moins en 1820 des comités consultatifs. Une ordonnance de 1825 sépara les dépenses d'administration des dépenses de protection et, laissant les unes à la charge des colonies, inscrivit les autres au budget de rÉtat. Une autre ordonnance de la même année abandonnait aux colonies les revenus locaux des biens du domaine pour subvenir à leurs dépenses intérieures. Telles furent les intelligentes mesures prises par des ministres qui s'intéressaient réellement au rétablissement de notre prospérité coloniale, MM. de Portai, de Chabrol, Hyde de Neuville. Cette période d'ordre et de repos vit quadrupler la production des sucres coloniaux, qui était, en 1816, d'après M.Augustin Cochin, de 17,677,475 kilogr., qui monta en 1826 à 75,260,291 kilogr., et atteignit, en 1829, 80,996,914. Bien que le vieux système colonial, si défectueux, eût été maintenu dans l'ensemble, cependant il avait été atténué sur certains points : les colons étaient consultés, ils prenaient une part notable à leur administration propre ; c'étaient là, sans contredit, des conditions relativement bonnes après la période calamiteuse que nos établissements avaient traversée.
Il s'en fallait toutefois que le gouvernement de la Restauration comprit les vraies maximes de l'art de coloniser. Il fit deux tentatives
malheureuses, qui donnent la mesure de son inexpérience, à la Guyane et au Sénégal. On a peine à comprendre comment, après réchec terrible de Texpédition du Kourou, tentée par Choîseul, la Restauration put risquer, presque sur le même théâtre, un nouvel essai de colonisation arbitraire et artificielle. Les bords de la Mana furent la scène où se passa cette nouvelle expérience. On retrouve dans la direction de cette entreprise les mêmes erreurs que nous avons déjà signalées dans celle du Kourou : c*est d*abord le mauvais choix de la localité, qui est insalubre, isolée et non préparée; c'est renvoi d'artisans faibles et sans connaissance de la culture, au lieu de campagnards robustes et expérimentés ; c*est la très grande prédominance des hommes et le petit nombre des familles, qui seules peuvent fonder une colonie viable. Cet établissement de la Mana que Ton soutint à grands frais pendant cinq ans, continua à végéter de longues années encore en changeant de caractère. Une femme, madame Jahouvey, supérieure d*un ordre religieux, le dirigea avec une rare vigueur de caractère, y attirant des familles européennes et des ooirs pris sur des navires négriers. Ce n'était toutefois qu*à force de subventions que cette singulière colonie pouvait vivre ; sa directrice tentait une œuvre impossible en s'appliquant à fonder une société sur les deux seules bases de la famille et de la religion, sans y ajouter un troisième élément non moins essentiel, la propriété privée I Telle était l'ignorance où Ton se trouvait alors des conditions les plus indispensables à la fondation et à la prospérité d'une colonie.
Une autre expérience non moins malheureuse fut faite au Sénégal. L'administration voulait installer de grandes cultures industrielles à 30 ou 40 lieues de Saint-Louis. Le gouvernement provoqua des dépenses exagérées grâce aux primes qu'il distribuait et aux faveurs plus amples qu'il faisait espérer; on bâtit de splendides maisons, on viola toutes les règles de l'agriculture coloniale en débutant par une culture intensive et sur une grande échelle. Après dix ans de subventions, il fallut abandonner cette colonisation officielle ; les belles demeures mêmes qui avaient été édifiées à grands frais furent délaissées par leurs propriétaires ; nous reviendrons plus tard, en parlant du Sénégal, sur cette expérience hâtive et arbitraire ; nous ne la citons en cet endroit que pour signaler Timpérilie du gouvernement d'alors en matière de colonisation.
La charte de 1830 comme celle de 1814 plaça les colonies sous un régime particulier ; mais elle se borna à décider qu'elles devaient 6tre régies « par des lois » sans ajouter « et par des règlements ». Le gouvernement de Juillet porta principalement ses vues sur le régime intérieur des colonies de plantations et sur les relations
réciproques des divers éléments qui en composaient la population. On prit une foule de mesures destinées à adoucir le sort de la classe esclave et que Ton pouvait considérer comme préparatoires à son émancipation. En 1832 Ton simplifie la forme des affranchissements et Ton supprime la taxe dont ils étaient grevés, Tannée suivante on abolit les peines de la mutilation et de la marque ; en 1839 Ton établit des cas d'affranchissement de droit ; à deux reprises, en 1833 et en 1835, on impose le recensement régulier et la constatation des naissances, mariages et décès des esclaves. En 1840 on détermine les conditions de Tinstruction primaire et religieuse de la population servile et Ton charge les magistrats du ministère public de constater par des tournées régulières le régime des ateliers et des travailleurs. En 1840 et 1841 Ton alloue un crédit considérable pour augmenter le clergé, les chapelles, les écoles elle nombre des magistrats qui devaient être les patrons des esclaves.
Toutes ces mesures trouvèrent aux colonies un accueil résolument hostile. L'ordonnance qui commandait le recensement général des esclaves, considéré par les planteurs comme un moyen d'établir un état civil pour les noirs, rencontra une résistance opiniâtre. A la Martinique la cour d'appel refusa, par 38 arrêts successifs, de prononcer contre les délinquants les peines portées dans l'ordonnance, et la cour de la Guadeloupe, devant laquelle la Cour de cassation renvoya les prévenus, les acquitta à son tour sans exception. Quand, en 1835, on consulta les conseils généraux sur les moyens de faciliter le^pécule et le rachat, ils répondirent à l'unanimité que la métropole n'avait pas le droit de s'occuper de ces questions.
Cependant l'émancipation avait déjà eu lieu dans les colonies anglaises ; et en France tous les esprits élevés, toutes les âmes généreuses s*eflorçaient d'amener l'abolition de l'esclavage par des mesures graduelles et en l'entourant de toutes les garanties et de toutes les indemnités légitimes. M.Passy,ie premier, avait proposé un projet d'émancipation, qui excita aux colonies une grande effervescence. Mais, malgré l'opposition des planteurs, la question approchait chaque année de sa solution. Il était prouvé que les atermoiements, sans éclairer les colons, les ruinaient par la pro« longation des incertitudes. Le rapport de M. le duc de Broglie, qui parut en mars 1843, ne laissait aucun doute sur la solution nécessaire et sur l'avènement prochain de l'émancipation ; les moyens seuls et le moment étaient encore en question. Ce rapport mérite qu'on s'y arrête.
Deux projets s'étaient partagé la faveur des hommes compétents. Celui qui réunissait le plus de suffrages fixait un délai de dix ans
après lequel la liberté serait universelle et pendant lequel toutes les mesures seraient prises pour préparer la population servile à Tindépendance par la religion et l'instruction. Dans Tintérêtdes planteurs le rapport reconnaissait la nécessité de lois nouvelles pour favoriser la liquidation de la propriété coloniale, chargée d'hypothèques qui lui étaient tout crédit ; on ressentait surtout la nécessité d'introduire à la Martinique et à la Guadeloupe Texpropriation forcée, qui n'était appliquée qu'à Bourbon : l'indemnité accordée aux colons était calculée à 1,200 fr. par tête d'esclave. On admettait comme expédient transitoire l'élévation pendant quelques années des droits protecteurs afin de maintenir durant la crise le prix des produits coloniaux ; enfin pour empêcher le vagabondage et l'abandon subit des habitations par les nègres déclarés libres, on proposait d'imposer aux affranchis, pendant les cinq années qui suivraient l'émancipation, l'obligation de prendre par écrit un engagement en leur laissant le libre choix du mailre, de la profession et des conditions : l'affranchi qui ne trouverait pas d'engagement devait être employé dans les ateliers du domaine, et celui qui ne voudrait pas en prendre était menacé du travail forcé dans les ateliers de discipline. Ces dispositions prudentes étaient empruntées au code rural d'Haïti. On espérait ainsi pouvoir éviter l'expédient, si désastreux au point de vue moral, de l'immigration.
Ce projet, on le voit, se rapprochait beaucoup du plan que les Anglais avaient adopté quelques années auparavant, il ne s'en distinguait que par des précautions plus nombreuses pour réprimer le vagabondage et pour assurer du travail aux planteurs. C'était une application un peu perfectionnée du système d'émancipation différée, mais simultanée. Un autre projet, qui trouva moins d'adhérents, était inspiré par l'idée de l'émancipation progressive ; il libérait les esclaves invalides à mesure que leur incapacité de travail serait constatée, en accordant aux colons obligés de les entretenir une pension alimentaire : il libérait immédiatement les enfants nés et âgés de moins de sept ans et les enfants à naître; ces enfants devaient être élevés aux frais de l'État et engagés à l'âge du travail aux maîtres de leurs mères ou placés dans des établissements publics; quant aux esclaves adultes, on se contentait dans ce projet de leur allouer des primes, lorsqu'ils contracteraient mariage pour les aider à se racheter ; des mesures devaient être également prises pour accorder aux esclaves un jour libre par semaine, afin qu'ils pussent se créer un pécule. Ce dernierprojet avait le mérite d'éviter toute transition brusque, d'être beaucoup moins onéreux â l'État à la fois et aux planteurs. Il avait l'inconvénient de retarder pendant
232 DE LA COLONISATION AU X\Ji^ SIÈCLE.
plus d'un quart de siècle rémancipation définitive et de désorganiser la famille. Personne n'avait songé à rémancipation simultané» et immédiate : ce fut cependantce dernier mode que lea événement» inattendus de 1848 firent prévaloir.
Heureusement le gouvernement de Juillet eut le temps d'appliquer quelques mesures heureuses qui amortirent en partie le coup» terrible que Tabolition soudaine de l'esclavage devait porter aux colonies. D'après la loi du 18 juillet 1845 l'esclave pouvait posséder; il pouvait, moyennant rançon, obtenir de force ou de gré sa liberté : marié, il pouvait se réunir à sa femme; il avait donc des droits ; l'esclavage, selon l'expression de M. Passy, devenait un servage ; lesdroits sur la personne se transformaient en droits sur le travail.
Par une autre loi du 19 juillet 1845 des crédits étaient ouverte pour l'introduction d'ouvriers et de cultivateurs européens aux colonies, pour la formation au moyen du travail libre et salarié d'établissements agricoles, qui serviraient d'ateliers de travail et de discipline et, en dernier lieu, pour concourir au rachat 4cs esclaves quand Tadministration le jugerait nécessaire. L'introduction d'artisans européens dans les colonies à sucre était une pensée pleine de prévoyance et de sagesse pratique. Qu'allait-il arriver en effet quand l'émancipation serait proclamée ? C'est que les planteurs auraient à leur disposition moins de bras, c'est qu'il leur faudrait, pour soutenir ou relever leur production, recourir aux machines, h des améliorations dans leur outillage et dans leur fabrication ; pour imprimer à la culture et à l'industrie sucrières cet intelligent essor» il fallait des ouvriers européens, instruits, capables, aptes à perfectionner les outils et les procédés. Tout ce que la production allait perdre en forces matérielles, il fallait que la direction le gagnât en capacité intellectuelle.
Ces lois bienfaisantes de 1845 furent suivies de plusieurs autres, spécialement sur la composition des tribunaux aux colonies. L'administration elle-même déployait sur les lieux une activité intelligente pour développer le patronage, pour encourager les affranchissements, pour préluder par d'heureux essais de colonat partiaire à l'émancipation définitive. En môme temps on recourait à la religion et à Tinstruction ; on multipliait les écoles et les chapelles ; on appelait les frères de Ploermel et les trappistes pour établir des colonies agricoles.
Toutes ces mesures, empreintes la plupart d'une sage prévoyance, ne furent pas perdues quand le Gouvernement Provisoire proclama l'émancipation simultanée et immédiate des nègres. Si la secousse fut terrible, elle le fut bien moins qu'elle ne l'aurait été dans le cas
COLONIES DE PLANTATIONS. — COLONIES FRANÇAISES. 23a
OÙ les lois prudentes des dernières années du gouvernement de Juillet n'auraient pas été appliquées. C'est à peine si le décret d'émancipation accordait aux planteurs un délai de deux mois à partir de la promulgation aux colonies pour que la récolte de Tannée pût être à peu près'effectuée. Par un excès de défiance le gouvernement supprimait tout ce qui, de loin ou de près, pouvait rappeler Tesclavage ett en particulier, le système des engagements à temps, qui était pourtant indispensable comme élément transitoire. On fut obligé de revenir sur les prescriptions trop absolues auxquelles s*était abandonné l'enthousiasme des premiers jours. Il fallut adopter quelquesunes des mesures proposées parle rapport de M. de Broglie, notamment les ateliers de discipline pour la répression du vagabondage et de la mendicité, ainsi que la formation d'un corps de surveillants ruraux. On créa des banques par actions à Saint-Pierre, à la Pointeà-Pitre, à Saint-Denis, à Cayenne, enfin à Saint*Louis au Sénégal. On introduisit l'expropriation forcée à la Martinique et à la Guadeloupe, où la dette hypothécaire était évaluée à 140 millions de Tr. et où rintérèt était ordinairement de 12 à 16 p. 100, quelquefois de 24 à 90; c*était une mesure indispensable pour la liquidation delà propriété coloniale, seul moyen d'assurer du crédit aux plteteurs, des salaires aux anciens esclaves et la prospérité aux colonies. De toutes les questions inhérentes à l'abolition de l'esclavage, celle de rindemnité, au point de vue de la justice et de l'utilité sociale, était la plus importante. Malheureusement l'indemnité fut faible, tardive et mal répartie. Les colons avaient besoin de l'indemnité pour payer les salaires des nouveaux aOVanchis, pour acheter des machines et renouveler leur outillage et leurs engins de fabrication. Les planteurs faisaient remarquer que si le travail n'avait pas été interrompu dans les colonies anglaises, c'était que l'indemnité avait précédé Tabolition de l'esclavage. Dans les colonies françaises ce fut plus d'un an après le décret d'émancipation que l'indemnité fut votée : elle fut chétive. Aux termes de la loi du 30 avril 1849 elle était fixée : I* à une rente de 6 millions en fonds 5 p. 100; 2* à une somme de 6 millions payables en numéraire.
C*était en tout environ 500 francs par nègre. On n'avait pas pris soin de déterminer, comme on l'avait fait pour les émigrés et pour les colons de Saint-Domingue, si l'indemnité serait considérée comme mobilière ou comme immobilière, c'est-à-dire réservée aux créanciers hypothécaires ou distribuée à ceux-ci et aux chirographatres au marc le franc : ce fut l'occasion d'innombrables procès.
L'émancipation produisit dans les établissements français à peu près les mêmes effets qu'elle avait produits dans les établissements
anglais. Les diverses colonies souffrirent inégalement selon leur position, leur fécondité naturelle, leurs antécédents et la manière dont les esclaves y avaient été traités. Comme Maurice, Tîle Bourbon subit à peine un léger temps d*arrèt. Les coolis lui arrivèrent de Tlnde : elle fit venir les machines de France et la prospérité reprit bientôt dans des proportions inattendues. Gomme la Guyane anglaise, la Guyane française, avec son immense territoire et sa faible population, vit les affranchis se disperser de tous côtés et les anciennes plantations dépérir. La Martinique, après de longs et patients efforts, surmonta les difficultés comme la Barbade ou Antigoa, en perfec* tionnant les cultures, en recourant aux machines, en faisant avec les nègres des accords à Tamiable. Seule, la Guadeloupe, comme la Jamaïque, fut atteinte au cœur : elle souffrait depuis longtemps déjà, les noirs y avaient été moins bien traités que partout ailleurs : les colons, soit inertie, soit misère, y montrèrent moins que dans les autres établissements Tesprit d'initiative et de progrès.
Il y a un parallélisme remarquable entre les situations des colonies des deux nations à la suite du grand acte réparateur mais douloureux de rémancipation. Ce fut une crise intense qui devait amener un renouvellement complet dans les conditions non seulement économiques mais sociales des établissements coloniaux. Nous avons cité plus haut des dépèches des lords Glenelg, Grey, Russell, Stanley : ce sont presque les mêmes expressions qui se retrouvent dans les lettres et les discours de nos administrateurs et de nos législateurs. En mai i849 une commission chargée par l'amiral Bruat d'étudier l'état du travail à la Martinique s'exprimait en ces termes : « Il est acquis à la commission que la grande culture, déjà profondément atteinte par la législation transitoire de 1845 et 1846, a été complètement abandonnée, à quelques exceptions près, pendant les deux premiers mois qui ont suivi l'émancipation : mais il est également acquis que depuis cette époque le travail a repris progressivement et se maintient sur tous les points de la colonie. »
Comme dans les colonies anglaises il y eut les premières années un affaissement considérable des exportations. La quantité de sucre exporté par nos établissements tomba d'une moyenne de 80 millions de kilogrammes antérieurement à l'émancipation à 63 millions en 1848, 57 millions en 1849, 40 millions en 1850, soit une diminution de 50 p. 100. Mais sous l'influence des améliorations dans la culture et dans la fabrication, la production finit par se relever : l'exportation du sucre atteignit pour toutes nos colonies 82 millions de kilogrammes en 1854, chiffre un peu supérieur à la moyenne des années qui précédèrent l'émancipation ; depuis lors
elle ne cessa de monter et en 1858 elle s'éleva à 116 millions de kilogr. Il est vrai que le progrès fut plus ou moins lent selon les colonies : c'est la Réunion surtout qui tint la tète et qui augmenta le plus la quantité de ses produits; vint ensuite la Martinique qui se releva avec courage; la Guadeloupe resta en souffrance, et quant à la Guyane, elle renonça à peu près complètement à la production du sucre, devenant une colonie pénitentiaire au lieu de colonie de plantations qu'elle avait toujours été.
« Les notices officielles nous apprennent, dit M. Augustin Cochin, que le nombre des habitants est plus grand, le chiffre des tètes de bestiaux est sensiblement le même, le nombre des travailleurs a très peu diminué. L'intérêt de l'argent, on ne le nie pas, a baissé; les banques sont florissantes ; les prêts sur récolte ont apporté à la propriété un notable soulagement. L'outillage a été amélioré et par conséquent le capital engagé fort accru. L'établissement d'usines centrales a augmenté les profits en diminuant les frais. Enfin et surtout la prospérité est consolidée : toujours suspecte et fragile tant que l'abolition do l'esclavage apparaît comme une menace, accablée de dettes, la propriété a été liquidée par l'indemnité, régularisée par l'expropriation, réhabilitée par l'émancipation. Plus sûre et plus honnête, elle doit attirer plus de capitaux. Si l'on consulte la situation des habitations domaniales, on constate qu'elles se louent plus cher qu'avant 1848, le double pour quelques-unes. Si l'on suit les ventes dans les journaux des colonies, on voit que depuis quelques années aux Antilles les prix de vente ont progressé notablement. Il n'est donc pas téméraire d'affirmer que la situation de la propriété et sa valeur vénale ou locative se sont améliorées depuis l'émancipation, non seulement à la Réunion, mais aux Antilles. »
Cette amélioration vient de deux sources, comme aux colonies anglaises, Tim migration et le perfectionnement des procédés et des ustensiles de fabrication. L'immigration fut réclamée à grands cris par les colons; elle s'opéra sur une grande échelle dans une de nos colonies; elle eut lieu pour les autres dans une moindre mesure. Comme à Maurice, l'immigration avait à la Réunion précédé l'abolition de l'esclavage. Dès le 18 janvier 1826, un arrêté du gouverneur réglementait l'ntroduction des Indiens dans cette île, et avant 1830 on y en avait introduit 3,012. Les difficultés du recrutement dans rinde avaient bientôt porté nos colons à se tourner vers la Chine, et, en 1843 un arrêté du gouverneur réglementait l'introduction de 1 ,000 Chinois. On s'aperçut bientôt des maux inhérents à cette introduction d'étrangers sans famille, qui différaient si profondément de langue, de religion, de mœurs, et, comme à Maurice, on finit par
défendre rimmigration. Ce ne fut là qu'une défense transitoire; rémancîpation la fit lever. L'habile gouverneur de la Réunion, M. Sarda Garriga, parvint à prévenir à Torigine toute suspension de travail en obtenant des esclaves, qui allaient être affranchis, un engagement de deux années, moyennant salaire librement débattu avec tels maîtres qu'ils voudraient. Grâce à ces précautions, le travail fut généralement maintenu dans les plantations malgré la dé* sertion clandestine d'un grand nombre de nègres, impatients de jouir de la liberté ; mais, les deux années écoulées, soit que les planteurs n'aient pas renouvelé avec assez de prudence les efforts qui leur avaient valu deux ans de collaboration régulière de la part de leurs affranchis, soit que le goût de l'indépendance ait prédominé chez les nouveaux libres sur le désir du gain, presque tous s'éloignèrent des ateliers, les uns pour se livrer au petit commerce des villes, les autres pour être à leur tour propriétaires. « Sur 60,000 esclaves environ affranchis en 1848, écrit M. Jules Duval, on n*estime pas à plus d'un quart ceux qui restent attachés à quelque habitation. » {Les Colonies françaises, p. 256.) Pour assurer la continuation du travail, la loi imagina le livret, que les maîtres s'efforcèrent partout de transformer en un engagement d'un an. Mais ces formalités et ces règlements, qui étaient pour le nègre autant d'entraves, eurent pour effet de l'éloigner et de le rejeter dans la solitude. C'est alors que les planteurs jetèrent de nouveau les yeux sur l'Inde et sur l'Afrique pour s'y procurer des travailleurs par engagement. Du côté de l'Afrique, ce fut le rétablissement clandestin de là traite, ainsi que le prouvèrent manifestement les nombreuses révoltes à bord des vaisseaux qui se livraient à cette spéculation et spécialement l'incident du Charles- George^ navire delà Réunion, saisi comme négrier par les autorités portugaises de Mozambique. Cette triste affaire eut pour heureux résultat de faire interdire le recrutement par voie d'engagement sur les côtes d'Afrique. Un traité avec l'Angleterre rendit plus facile l'immigration indienne, et de ce côté les bras affluèrent dans noire colonie de Bourbon. « En 1858, selon M. Jules Duval, on y comptait 58,000 engagés, nombre presque égal à celui des esclaves en 1848-, mais ils représentaient une force double au moins, car il n'y avait parmi eux qu'un dixième de femmes et presque pas d'enfants ni de vieillards. Il est resté d'ailleurs environ 15,000 noirs sur les habitations. Aussi les plantations de cannes ont-elles doublé en douze ans, et les récoltes, excitées par le guano et manipulées par les machines, ont plus que triplé. » (Les Colonies françaises, p. 263.) Les Antilles, plus éloignées, ne pouvaient pas recevoir un contingent aussi considérable. Le gouvernement avait
soin de leur réserver une quote-part dans le nombre des coolis indiens qui étaient dirigés vers nos possessions. Il s'occupa, en outre, de leur assurer une immigration nègre, prise sur la côte occidentale de TAfrique, en assurant, par toutes les précautions possibles, la liberté des engagements. Un premier traité fut passé à cet effet entre le ministre de la marine et deux armateurs de Granville en 1854 et 1855. D'autres moins importants l'ont suivi. En 1857, l'amiral Hamelin et la maison Régis de Marseille conclurent un contrat pour l'introduction, en 6 ans, de 20,000 engagés africains à la Martinique et à la Guadeloupe. « Le contingent pour chaque colonie devra comprendre des femmes de 12 à 25 ans dans une proportion qui ne devra pas être moindre du cinquième ni excéder la moitié. » En outre de l'Inde et de l'Afrique, les Antilles tournèrent aussi les yeux vers la Chine. La Compagnie Gastel Assier et Malavois introduisit dans nos deux îles un certain nombre de ces travailleurs, rudes et patients, mais difficiles à conduire et rebutants par leur saleté et leurs mauvaises mœurs.
Quelles sont, au point de vue économique et social, les conséquences de cette immigration? Au point de vue social, quand elle porte sur des Chinois ou des Indiens, l'immigration a les plus déplorables résultats; ces hommes appartenant, non pas à des sociétés primitives dont les membres sont prêts à se fondre par un instinct naturel dans les sociétés plus avancées, mais à des sociétés vieilles et décrépites, conservent avec ténacité leurs habitudes et leurs mœurs anti-européennes. Leur langue, leur culte sont des obstacles infranchissables à une union avec les autres éléments des îles ; c'est une juxtaposition de populations que rien ne justifie et rien n'atténue ; empruntée généralement aux couches les plus basses et les plus viles des peuples dont ils proviennent, privés de la famille, ne comptant qu'une femme parmi eux sur dix hommes et souvent moins, ils prennent des mœurs du cynisme le plus abject. Le duc de Newcastle écrivait aux gouverneurs des colonies anglaises : « Si la proportion des sexes ne peut être rétablie, il faut qu'un terme soit mis à l'immigration, quelque pénible qu'en soit la nécessité. » Les crimes suivent la môme progression que les vices. A la Réunion, les crimes et les délits étaient commis dans la proportion suivante : un sur 300 esclaves, un sur 60 Indiens, un sur 13 Chinois. Ainsi, au point de vue moral, l'immigration par engagement est jugée; c'est un procédé déplorable qui mine les bases de la société coloniale, qui juxtapose des populations essentiellement différentes et sans intérêt commun, qui inocule les vices asiatiques à des possessions européennnes, qui, presque pire encore
238 DE L\ COLOiNISATION AU XIX* SIÈCLE.
que l'esclavage, transforme les colonies en une seniine abjecte.
Au point de vue économique, les conséquences ne sont pas moins fatales. C'est la facilité de l'immigration qui, en partie, a été cause de l'abandon définitif des habitations par les noirs; les planteurs n'ont plus songé à les retenir par de bons traitements et des égards. A la Réunion, il leur eût été possible de prolonger les engagements avec les affranchis dont ils avaient tiré un si bon parti pendant les deux premières années de l'émancipation ; ils aimèrent mieux se procurer des Indiens. M. Jules Duval constate qu*aux Antilles également l'abandon des ateliers par les noirs continue ; ce sont les meilleurs qui s'en vont, dit-il, les plus médiocres qui restent; et il incline à en rejeter la faute sur les propriétaires las des ménagements qui coûtaient à leur amour-propre et qui ont vu avec empressement l'Afrique et l'Asie s'ouvrir à leur appel. {Les Colonies françaises, p. 167.) « On a été bien plus occupé de remplacer les anciens esclaves, dit également M. Augustin Gochin, que de chercher à les retenir. On a nommé des fonctionnaires pour protéger les immigrants et les surveiller; ces fonctionnaires font des rapports minutieux sur la vie, la nourriture, le travail de ces nou* veaux venus : on est surpris qu'aucun patronage analogue n*existe pour les affranchis. » — « La grande affaire de l'immigration commence à s'arranger, écrit encore M. Jules Duval; à la condition de ne tenir aucun compte des anciens esclaves et de leurs descendants, qui; abandonnés à eux-mêmes sans aucune paternelle sollicitude de leurs anciens maîtres, retombent à l'état sauvage, la solution semble trouvée. »
Le second inconvénient économique de l'immigration, c'est qu'elle détourne les colons des améliorations nécessaires qui, en utilisant mieux le nombre des bras existants et en perfectionnant les procédés, multiplieraient considérablement les quantités produites et le revenu net. On sait ce qu'était devenue l'agriculture coloniale sous le régime de l'esclavage ; on a vu plus haut que, vers la fin du xvii* siècle, le développement de la traite et la facilité de se procurer des noirs avaient fait abandonner la charrue ; les instruments les plus indispensables et les plus simples manquaient. Un témoin bien informé, M. Garnier, employé à la direction de l'intérieur à la Martinique, écrivait en 1847 : « L'agriculture est ici dans un état presque sauvage qui demande aussi son émancipation ; avec une incroyable exubérance de bras, le tiers à peine des terres est en valeur ; des terres en rapport sont abandon* nées chaque jour pour des défrichements nouveaux; l'esclave s'éreinte à tenter les cultures les plus barbares avec des instruments
impossibles et, les procédés de fabrication aidant, on obtient du sol le quart à peine de son rendement... Que peut importer une amélioration agricole à des hommes dont la condition semble ne devoir jamais être améliorée? Et comment ne pas comprendre le dégoût des colons devant Tinsuccès des épreuves? L*esclave déteste le sol; rhomme de couleur et raffrancbi le méprisent, et le blanc Texploite à la hâte comme une mine qu'on fouille avidement avec la pensée d'un prochain abandon. » (Revue coloniale ^ 1847, t. XII, p. 138.) C'est là un tableau fidèle de l'agriculture coloniale sous Tesclavage : gaspillage de bras, de capitaux, des forces productives du sol; aucune pensée d'épargne et de prévoyance. « On est surpris, dit encore Fauteur que nous venons de citer, de voir des centaines d'esclaves, des troupeaux de mulets et de bœufs, qui cultivent quelquefois moins de cinquante hectares... et font valoir un domaine que cultiveraient en France quelques valets de ferme et une demidouzaine de chevaux... Pourquoi laissez-vous la moitié de la terre en jachère? demandait-on au gérant d'une habitation. — Ce sont les bras qui manquent. — G'est-à-dire que vous manquez d'une herse, d'une houe à cheval, d'une charrue à deux versants et d'un peu de force de volonté pour faire adopter par vos esclaves ces instruments dont la valeur est, en Europe, de 250 francs. » (Revue coloniale, 1847, t. XII, p. 140.) A la Réunion comme à la Martinique les mêmes abus, les mêmes désordres se produisaient, après l'esclavage comme avant, grâce à l'immigration, qui avait rassuré et endormi les planteurs : « On me demande partout des bras, s'écriait en 1858 le gouverneur de la Réunion, M. Darricau, et partout je ne vois qu'abus de bras On se rappelle bien qu'on a un
rival dans le sucre indigène, quand il s'agit de régler les droits différeaiîels, mais on ne s'en souvient plus guère quand il faut régler réconomie industrielle delà production sucrière... » L'analogie est complète sur ce point entre les îles françaises et les lies anglaises. Dans son rapport sur l'administration de la Jamaïque, le gouverneur, lord Eigin, portait sur l'immigration ce jugement sévère, mais sensé : a C'est un moyen de ne pas admettre les perfectionnements commandés par l'expérience. » Et cependant combien n'y avait-il pas à faire, non seulement au point de vue de l'agriculture, mais à celui de la fabrication! « Avec le capital fixe inutilement prodigué dans les colonies, disait Rossi dans son rapport sur la loi des sucres, on aurait produit plus de sucre que les cinq parties du monde n'en consomment. Les deux tiers du sucre de canne échappent aux procédés d'une industrie dans l'enfance. » Ce capital fixe
inutilement prodigué, c*étaient les esclaves; depuis réniancipation » €e sont les émigrants.
C'est en effet une marchandise chèfe que ces bras dlndiens ou de Chinois qu'il faut transporter à des milliers de lieues, dont un grand nombre périt dans le trajet, qu*il faut nourrir du riz de leur pays, qu*il faut ensuite rapatrier à grands frais et qui emportent dans leur patrie le montant de leurs salaires accumulés, drainant ainsi les colonies d'une partie de leur capital, a Les 24 millions de francs, dit très bien M. Jules Duval, que la Réunion a dépensés en 8 ans pour faire venir les coolis de 41nde, appliqués en primes au travail et en élévation de gages n'auraient certainement pas été stériles. » Appliqués en machines, en paiement d'habiles contre-maîtres ou constructeurs européens, ils eussent assurément produit encore davantage, mais Ton a mieux aimé accumuler les bras que de rechercher les perfectionnements, et voilà pourquoi, d'après les documents les plus sûrs, la Réunion comptait, en novembre 1862, 72,594 immigrants ainsi répartis (i) :
Indieos.
Chinois.
ACricaint.
Hommes
Femmes
Enfants
La Martinique de son côté comptait, également en 1862, 7,800 immigrants africains, 8,000 immigrants indiens, 800 chinois. La Guadeloupe avait, en 1864, 9,389 indiens, 4,031 immigrants africains, 112 chinois. Enfin la Guyane, à la fin de 1863, comptait 950 indiens, 960 immigrants africains et 90 chinois sur une population de 24,000 âmes. (Rambosson, p. 368, 453.)
Il ne faudrait pas croire cependant que les perfectionnements .dans l'agriculture et dans l'industrie sucrière n'aient pas été considérables : ils le furent, au contraire, bien qu'ils eussent pu et dû l'être davantage si toutes les ressources des colonies s'étaient portées de ce côté. Au point de vue de la culture les charrues perfectionnées, les herses, les ustensiles agricoles se multiplièrent; Téconomie et le matériel des usines coloniales firent do grands progrès, on emprunta aux fabricants métropolitain^ quelques-uns de leurs procédés : pour diminuer les frais généraux, on fonda des usines centrales oti les plantations voisines faisaient travailler leurs produits. Ces usines plus considérables furent mieux outillées et cette production en grand abaissa le prix de revient. Une usine centrale est
(1] Les Colonies françaises, par Rambosson. Paris, 18G8, p. 223.
COLONIES DE PLANTATIONS. — COLONIES FRANÇAISES. 24t
à la plantation ce que chez nous le moulin est au champ de blé» Cette plus grande division du travail est Torigine d*améliorations considérables. Bien que la Réunion ait été la première à donner le signal de cette modification importante dans la production, bien qu'elle tienne encore de beaucoup l'avance sur nos autres colonies, en dépit des crises récentes, la Martinique et la Guadeloupe Timiièrent avec courage. Grâce à ces moyens nouveaux le rendement de la canne a été porté dans quelques endroits de 5 à 13 p. 100, et Ton ne regarde pas cette proportion comme la limite extrême. {ftevue coloniale^ septembre 1860, p. 330») Les planteurs qui vendent leurs cannes au lieu de fabriquer leur sucre se trouvent dans une bonne situation. Le nombre des machines importées grossit chaque année sur le tableau des douanes : les diverses colonies diffèrent encore beaucoup pour la généralisation de ces procédés nouveaux. A la Réunion, sur 118 usines, il y en avait 113 munies d^appareils à vapeur, tandis qu*à la Martinique 62 habitations seulement sur 54^ possédaient ces engins. La Réunion recevait pour 530,000 francs de machines, la Martinique seulement pour 40,000 et la Guadeloupe pour 50,000. Peu à peu Ton vit les appareils perfectionnés de la maison Derosne et Gail s'introduire dans ces ateliers qui n'avaient pendant 200 ans rien modifié .de leurs antiques procédés. « Des progrès secondaires, dignes d'éloge, font passer la force motrice des plus bas degrés, celle des animaux, aux échelons supérieurs du vent, de TeaUi de la vapeur. » (Jules Du val, p. 157.) Si l'on avait appliqué à la viabilité un peu de ces capitaux prodigués pour l'immigration. on eût beaucoup gagné sur les frais de transport, on eût beaucoup épargné en bêtes de somme ; on est encore réduit par l'état des chemins à des véhicules tout primitifs, comme au cabrouet, traîné par des bœufs ou des mulets. L^esclavage avait supprimé les instruments et les outils matériels pour les remplacer parles bras des nègres; il avait assoupi les planteurs, rendu la fabrication immobile ; son abolition a été le principe d^efforts virils et intelligents, de progrès sensibles et qui s'accroissent sans cesse, ç*a été le renouvellement de la production coloniale, qui a été animée dès lors par Tesprit d*iniliative, de recherche et d'amélioration, a L'émancipation, a dit un témoin éclairé, laquelle a porté aux colonies un coup si rude, doit être pour elles, dans l'avenir, une source de résultats féconds et salutaires, en forçant les habitants à sortir de l'apathie dans laquelle les entretenaient la facilité de la production et son faible prix de revient. »
Un autre aiguillon à l'activité des colons, c*est le système nouveau, qui a succédé au vieux régime du pacte colonial. Comme en
Angleterre, l'émancipation des esclaves a été accompagnée ou suivie par l^abolition partielle et bientôt complète des restrictions réciproques qui enchaînaient le commerce des colonies et de la métropole. L'obligation pour celles-ci de se fournir de denrées coloniales exclusivement dans ses possessions d'outre-mer, et l'obligation corrélative de ne demander qu'à la mère patrie des objets manufacturés et des engins de fabrication ont été supprimées, non pas simultanément, il est vrai, mais à peu de distance Tune de l'autre. II en est résulté un étal de choses tout nouveau, qui oblige les colons à plus d'efforts, mais qui leur donne en même temps des ressources plus grandes pour réussir. Quelles que soient les souffrances temporaires, cette transformation équivaut, en définitive, à un accroissement de vitalité, c'est-à-dire à un redoublement de l'esprit d'entreprise, de recherche et de perfectionnement.
Comme pour l'Angleterre, car on ne saurait trop le répéter, 1 bis» toire des colonies tropicales des différentes nations présente les analogies les plus frappantes, ce fut à la fin du dernier siècle que furent portés les premiers coups à l'édifice du pacte colonial. Après la perte du Canada, qui fournissait de bois les Antilles, il avait fallu leur permettre de s'en procurer aux États-Unis. Le règlement du 30 août 1784 autorisa cette importation et beaucoup d'autres. Dans la période d'apaisement qu'inaugura la Restauration, quand les colonies furent restituées à la métropole après en avoir été séparées pendant bien des années, il fallut leur faire des concessions. La liste des produits étrangers dont l'entrée aux colonies fut permise, s'augmenta sensiblement. Souvent les colonies furent autorisées, soit d*urgence par les gouverneurs, soit par des ordonnances et des lois, à tirer leurs vivres des pays les plus voisins. La force des choses l'emportait sur les prescriptions vieillies : dès 1826 on admettait les farines étrangères moyennant un droit de 21 fr. 50 par tonneau, droit qui fut abaissé successivement jusqu'à 2 francs. En signant des traités de réciprocité avec l'Angleterre et les États-Unis, la métropole avait fait une large brèche au système colonial. « Les Antilles ne sont ni les jardin» ni les fiefs de l'Europe, s'écriait en 1822 le général Foy. C'est une illusion de notre jeunesse à laquelle il faut renoncer. La nature les a placées sur le rivage de l'Amérique. Avec l'Amérique est leur avenir. C'est comme entrepôts de commerce, comme grands marchés placés entre les deux hémisphères qu'elles figureront désormais sur la sphère dit monde. »
Si l'on atténuait par degrés les restrictions qui arrêtaient le développement des colonies, il était naturel qu'en revanche la métropole se délivrât de Tobligation de demander à ses possessions tropi-
cales toutes les denrées coloniales dont elle avait besoin pour sa consommation. C'était là une tendance logique, nécessaire, qui, à la longue, devait triompher. Mais que d'oscillations et de revirements avant d'arriver à cette conclusion inévitable et définitive I Jamais il n'y eut législation si tourmentée que celle des sucres ; jamais impôt ne varia avec cette fréquence et dans ces proportions; et quand on réfléchit que le sucre est le produit principal, presque exclusif, de nos colonies tropicales, on se demande comment elles ont pu supporter toutes ces variations multipliées. Qu'arriverait-il en Europe si tous les deux ou trois ans le blé était surtaxé ou dégrevé dans la proportion du simple au double, au triple quelquefois? Se flgure-t-on qu'avec une pareille instabilité, surtout pour une culture qui, comme le sucre, demande deux ans de travail avant d'arriver à rapporter, on puisse faire des progrès et des amélioralions ? L'apathie des planteurs, l'absence de toute prévoyance, de tout plan d'avenir, ne saurait vraiment étonner quand l'on étudie tous ces soubresauts que présente tous les deux ou trois ans la taxation des sucres. C'est avec raison que M. Benoît d'Azy disait en 1844 : <t L'incertitude dans la direction commerciale et industrielle du pays est cent fois pire qu'un mauvais système, parce ,que rien ne s*oppose plus à tout esprit d'entreprise et de progrès, à tous les efforts généreux et utiles. »
Nous n'avons pas l'intention d'entrer dans ce labyrinthe des lois sar le sucre; il faut cependant indiquer les principales lignes et directions, montrer comment l'on est parvenu, après bien des égarements à droite et à gauche, à supprimer les droits différentiels et, en rompant le pacte colonial, à admettre à l'égalité de traitement les sucres de toute provenance.
Depuis la loi du 15 mai 1791 jusques et y compris le décret du i^ novembre 1810, on compte 18 lois ou décrets qui remanient le tarif des sucres, portant le droit sur les sucres coloniaux de zéro à 30, 45, 90 francs les 100 kilogrammes, et sur les sucres étrangers de 36 fr. 22 à 7 fr. 34, puis à 30 fr., 75 fr., 100 fr., 200 fr., et jusqu'à 400 fr. La Restauration débuta par un mouvement de liberté : les sucres français et étrangers furent soumis au même droit en 1814 ; les plaintes furent si vives de la part des planteurs que, au bout de quelques mois, on établit un droit différentiel considérable pour la protection du sucre colonial. Nous négligerons tous les dégrèvements et toutes les surtaxes qui furent établis par des lois successives, dont le résultat principal était de rendre la législation aussi instable que possible. La tendance dominante était d'augmenter la protection jusqu'à sa limite extrême, et^de rendre prohibitifs en fait
les droits sur les sucres étrangers. Sur les demandes des ports, des raffineries métropolitaines et des planteurs, intérêts tantôt contradictoires et opposés les uns aux autres, tantôt coalisés, on vit se dresser récbafaudage le plus compliqué de droits différentiels et de primes à la réexportation des sucres rafQnés. Le résultat général de toutes ces mesures arlificielles fut la cherté des prix ; mais il se manifesta aux colonies et dans la mère patrie des conséquences particulières, dignes de la plus grande attention : aux colonies ce fut Textension excessive de là production du sucre sous Tinfluence des hauts prix; la canne à sucre bannit toutes les autres cultures; on la planta partout, même dans des terrains qui naturellement n'y étaient pas propres : le café, le cacao, toutes les productions secon< daires furent négligés; fait déplorable au point de vue économique et que les colons devaient regretter plus tard. Une autre conséquence des hauts prix fut le développement dans la métropole de la production du sucre de betterave : cette industrie, malgré tous les encouragements et toutes les faveurs de Napoléon, n^avait pu prendre un grand essor. Sous la Restauration et dans les premières années du règne de Louis-Philippe, elle avait pris une extension vraiment inattendue par suite des hauts prix auxquels une protection à outrance avait en France porté les sucres. La production du sucre indigène qui, jusqu'en 1828, atteignait à peine 3 millions de kilogrammes, était de 9 millions en 1831, de 12 millions en 1832 et de 19 en 1833, elle devait toucher à 50 en 1836; quand, en 1840, le sucre indigène fut taxé à 25 francs, droit relativement considérable, il y eut dans^a production un court moment d*arrêt, mais il reprit bientôt une extension encore plus grande. Les plaintes des colonies furent si vives et impressionnèrent tellement la métropole que, le 10 janvier 1843, un projet de loi proposait Tinterdiction absolue de la fabrication du sucre de betterave, moyennant une indemnité préalable. C'eût été là un vandalisme digne des plus mauvais temps du système mercantile. On recula devant une mesure qui portait une aussi grave atteinte à la liberté de la culture dans la métropole et Ton se contenta, ce qui était parfaitement juste, de soumettre le sucre de betterave aux mêmes droits que le sucre colonial en 1847. Dans cette dernière année la production indigène atteignait 60 millions de kilogrammes. Elle ne fit que croître depuis dans une rapide progression, si bien que Ton arriva à protéger pendant quelques années le sucre colonial contre le sucre indigène. Rien n*est plus intéressant que cette lutte entre le sucre de betterave et le sucre de canne : rien aussi n'est plus instructif. On y voit Tesprit de progrès et d'amélioration, quoique usant de matériaux inférieurs, combattre avec suc-
ces et supplanter enfin Tespril de routine et d*inertie malgré la supériorité de ses matières et le meilleur marché de sa main-d*œuvre. La culture de la betterave dans nos départements du Nord était aussi progressive que la culture de la canne dans nos !les était stationnaire. Tandis que, aux Antilles, les procédés de fabrication restaient les mêmes depuis deux siècles^ que les instruments les plus vulgaires et les plus primitifs y manquaient, Tindustrie du sucre indigène, sortie des mains de la science, se transformait chaque année, changeait ses appareils et ses méthodes de distillation. Tel était le progrès que la même quantité d*hectares, cultivée en betteraves, donnait en 1846 un produit supérieur du double à celui de 1840, et que les frais de fabrication dans cet intervalle de cinq ans baissèrent dans la proportion de 3 à 1. G*était un avertissement qui e'ût dû déterminer Tindustrie coloniale à se transformer à son tour, à chercher des améliorations et des perfectionnements ; mais le régime deTesclavage lui 6tait tout esprit dMniliative ; et ces réformes, qu'elle eût dû tenter dès les premières années du règne de Louis- Philippe, alors que le sucre indigène était encore en enrance, elle ne les essaya que vers 1850, quand le sucre de betterave était parvenu à un haut degré de prospérité, et quand la métropole allait susciter dans un bref délai une concurrence nouvelle à ses colonies par Tadmission des sucres étrangers, c*està-dire des produits de Cuba et de Java, dont les sols sont si hautement productifs, à égalité de traitement, avec les sucres français. Et maintenant que nous sommes enfin arrivés après tant de tâtonnements à cette égalité de traitement, qui est conforme à Tordre naturel des choses et aux intérêts du plus grand nombre, maintenant que nos colonies rencontrent sur nos marchés à tilre égal tous les sucres du monde, on comprend qu*il en résulte une perturbation dans la production coloniale, que « ce corps bien soufirant, bien délicat, bien fragile », selon les expressions de Rossi dès 1841, et qui s'était si longtemps refusé aux remèdes énergiques, subisse un moment de crise dont l'initiative et Tintelligence des colons pourront seules le faire sortir. Si le pacte colonial s'est ainsi démembré pièce à pièce, pour les obligations, du moins, qu'il imposait à la métropole, s'il ne reste presque aucune trace des restrictions qui contraignaient les habitants do la mère patrie à ne se fournir de denrées coloniales que dans les colonies françaises, il était naturel que les planteurs réclamassent à leur profit cette liberté du trafic que Ton invoquait contre eux. Les légères concessions que Ton avait faites au commencement du siècle, pour l'introduction des farines et autres productions étrangères déterminées, étaient insuffisantes. Les
conseils généraux de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Réu* nion*ont réclamé à diverses reprises la rupture complète du pacte colonial. Ces réclamations des colons portaient sur trois points : ils demandaient le droit de s^approvisionner à Tétranger, non pas seulement pour certains articles de première nécessité, ce qui leur avait été accordé dès 1784 et plus largement en 1826, mais pour toutes les marchandises soit agricoles, soit manufacturières; ils insistaient sur la liberté absolue de navigation et la suppression complète de toute espèce de taxe de pavillon ; enfin ils réclamaient la liberté de leur propre industrie, le droit de fabriquer sans entrave leurs produits et, par conséquent, l'abrogation des lois du 17 décembre 1814 et du 28 avril 1816 et des dispositions postérieures qui prohibaient d*une manière absolue ou frappaient de taxes prohibitives en fait les sucres raffinés et les sucres terrés des colonies. Sur tous ces points le droit des colons est aussi incon^ testable que leur intérêt. Nous nous sommes affranchis de la partie du pacte colonial qui restreignait notre liberté, nous devons affranchir les colonies de la partie du même pacte qui pèse encore sur elles. Tout contrat synallagmatique entraine des obligations mutuelles et corrélatives; et, dès que Tun des contractants se dégage des obligations qui lui incombent, l'autre contractant par ce seul fait se trouve dégagé de son côté des obligations qui lui sont à charge. Telle est Tévidence du droit des colons, à ne considérer le pacte colonial que comme un contrat et sans parler de ces principes éternels de liberté du travail, qui dominent de plus haut les règlements humains et qui frappent d'un vice radical toutes les lois et prescriptions où se trouve méconnu le droit qu'a tout homme de fabriquer et d'échanger à sa guise. Quant à rintérêt des colons, il est trop manifeste pour qu'il soit utile de s'y arrêter longtemps. « L'obligation de s'approvisionner en France impose aux colonies la charge de payer les agents de la fabrication du sucre, savoir : les machines deux fois, le noir animal quatre fois, la houille six fois plus cher que ne les paye la métropole (Ij. » Les prix courants des objets de grande consommation aux Antilles françaises, d'après M. Lepelletier Saint- Rémy, sont tenus par l'effet du même régime un tiers environ au-dessus du prix des mêmes objets dans les colonies anglaises et espagnoles leurs voisines (2). Quant au monopole de la navigation au profit de la métropole, voici un fait caractéristique qui montre mieux que tous les raisonnements le détriment qui en résultait pour les colonies.
(1) De Chazelles, Études sur le système colonial^ p. 266. {^) Jowmal des économistes^ 1860, t. III, p. 177. .
En Tannée i860 une circulaire du ministre de la marine et des colonies pressait les ports d^envoyer des navires à la Guadeloupe dont la rade était dégarnie.
Sur tous ces points, en principe, et sur plusieurs, en fait, les colonies ont obtenu gain de cause. « L'exportation coloniale à l'étranger, même Fimportation en France sous pavillon étranger, ont pénétré dans la loi, dit M. Jules Duval, mais sous des conditions de détail qui réduisent de beaucoup les effets de cette bienveillante réforme. » Diaprés la loi du 3 juillet 1861, remploi du pavillon étranger n'était plus interdit aux colonies françaises que pour la navigation au cabotage de colonie française à colonie française et dans la limite réservée à ce genre de navigation. On se rappelle que TAngleterre, en abolissant Tacte de navigation, s*était également réservé le cabotage; mais c'était une réserve plus de principe que de fait. Sous le régime même de la loi de 1861, les transports des colonies en France et de France aux colonies pouvaient s'effectuer par pavillon étranger, en payant une surtaxe de 20 francs par tonneau d*affrètement. Les importations de marchandises étrangères par navires étrangers étaient soumises à une surtaxe de pavillon de 20 francs par tonneau d'affrètement pour les provenances d'Europe, des pays non européens situés sur le littoral de la Méditerranée et des pays situés sur le littoral du grand Océan, y compris le cap de Bonne-Espérance. Cette surtaxe était de 10 francs pour les provenances des autres pays; cette législation de 1861 était pour les colonies un progrès immense, mais ce n'était pas le terme des concessions légitimes que la métropole devait leur faire. On est arrivé à supprimer complètement les derniers vestiges du privilège de navigation. Les colonies ont reçu le pouvoir de régler elles-mêmes leurs tarifs de douane ; c'est aussi ce qui existe, nous l'avons vu, pour les colonies anglaises. Elles sont donc sur le point de jouir de la liberté presque absolue du commerce, liberté qu'elles avaient revendiquée avec tant d'ardeur depuis vingt ans, et dont leurs rivales, les îles espagnoles, anglaises, hollandaises, danoises, étaient depuis longtemps déjà en possession. Elles trouveront, dans ces facilités plus grandes de production et de débit, de précieuses ressources pour se relever et regagner leur vieille prospérité, si ébranlée depuis quarante ans.
Mais il ne faut pas qu'elles oublient que l'abolition de l'esclavage et la rupture du pacte colonial ont transformé leurs conditions d'existence. L'état anormal qu'avait créé le vieux système, c'est-àdire la culture exclusive d'un seul produit, doit disparaître. 11 faut que l'exploitation des terres devienne plus intelligente et plus
prévoyante; il faut établir ralternance des cultures, il faut produire des vivres à côté des denrées d'exportation. C'est par cette économie agricole qu'elles peuvent s'assurer un avenir de prospé* rite stable, si ce n'est éblouissante ; la petite propriété se crée à côté de la grande ; les petites cultures se développent dans le voi* «inage de la canne ; la production du sucre n'y perdra rien si les usines centrales se propagent, si les bons procédés de fabrication se répandent. La société coloniale, quand elle suffira par ellemôme sur ses vastes terres à son alimentation quotidienne, sera à l'abri de ces disettes qui la désolaient si souvent dans le passé. Le régime artificiel avait fondé nos colonies sur la servitude, sur le monopole, sur le commerce extérieut; il en était résulté la glorification presque exclusive des produits d'exportation et principalement de la canne; un tel ordre de choses a fait son temps : <( Les avertissements aux colons n'ont pas manqué, disait M. Benoît d'Azy en 1844; on a souvent dit aux colonies qu'il serait pour elles plus prudent de revenir aux cultures de café, de coton, d'indigo, qui ne trouvent pas de concurrence sur le sol même de la France, et qui peut-être se prêteraient mieux à l'état à venir de la population. Ces conseils n'ont pas été suivis. » Ils commencent à l'être. Nos colons ont réfléchi que le café faisait, au commencement du siècle, la richesse de Java, qu'il fait encore de nos jours celle du Brésil. Les caféières, les cacaoyères, les indigotières, se répandent dans nos îles. Avec cette économie nouvelle, nos colonies reprennent cet esprit d'initiative et de vitalité propre qui les avait abandonnées! La propriété coloniale enfin liquidée se prête mieux aux transformations et aux progrès. M. l'amiral Roussin avait, en 1842, résumé la situation de nos colonies par ces mots caractéristiques : « A la Martinique, à la Guadeloupe, à la Guyane, on peut dire avec certitude que, sauf de très rares exceptions, la propriété privée n'existe pas et n'est qu*un mot vide de sens. Là, ceux qui possèdent n'ont pas plus de crédit que ceux qui n'ont rien, tant l'opinion est générale que toutes les propriétés sont grevées de dettes supérieures à la valeur du fond. Je ne recherche pas ici la cause de cette situation, mais j'affirme le fait. » Un des bienfaits de l'émancipation a été de libérer le sol en même temps que les personnes. Après cette liquidation de la propriété foncière, avec les banques coloniales qui fonctionnent et donnent des bénéfices, avec la liberté du trafic et de navigation, nos colonies surmonteront la crise dont elles souiTrent encore, si elles savent comprendre les conditions nouvelles dans lesquelles elles sont placées, et si, renon* ^ant à prolonger, au moyen d'une immigration coûteuse et immo-
raie dans ses effets, l'état de choses artificiel où les avaient plongées l'esclavage et le pacte colonial, elles savent allier dans de justes proportions et perfectionner sans cesse la culture et la fabrication de la canne, et la production du café, du cacao, de Tindigo et des mille autres produits secondaires avec celle des subsistances.
Il est bon de jeter un coup d*œil sur Tétat présent de nos colonies de plantations. Les statistiques administratives sont loin d'être complètes en pareille matière, et ce n*est certainement pas Tesprit de méthode et de discernement qui inspire ces documents. Quoi qu*il en soit, voici ce qu*on en peut tirer.
Nos colonies de plantations se divisent en deux groupes : celles des Antilles et celles de Tocéan Indien. Nous mettons à part la Guyane, le Sénégal, la Nouvelle-Calédonie, la Cochinchine et les Indes dont nous nous occuperons dans un chapitre postérieur, parce que ces établissements au caractère de colonies de plantations en joignentd'autres,soit,parexemple, celui de stations pénitentiaires, soit celui d'empires ou d*embryons d'empires territoriaux.
Parmi les Antilles, la Guadeloupe avec ses dépendances, à savoir la Désirade, les Saintes et la partie française de Saint-Martin, a le territoire le plus étendu : 265,123 hectares. La population était en 1877 de 180,879 âmes : en 1875 elle n'atteignait que 170,-275. Les statisques officielles ne distinguent plus dans cette population les couleurs; mais elles font d'autres classifications. En premier lieu viennent ce que Ton appelle les habitants^ c'est-à-dire ceux qui y résident à poste fixe, et qui, en 1877, étaient au nombre de 148,484, dépassant de 5,0001e chifi're de 1875. Les immigrants^ c'est-à-dire les engagés asiatiques ou africains, étaient au nombre de 17,711 en 1875 et atteignaient le chifi're de 20,665 en 1877. Cet élément est donc en croissance, mais il ne forme encore que la neuvième partie environ de la population totale, ce qui n'est pas une proportion aussi défavorable que celle de beaucoup d'autres colonies. Les troupes comptaient pour 915 hommes en 1877 et pour 811 seulement en 1875. Les fonctionnaires et leurs familles représentaient 798 âmes, et enfin la population flottante 10,017 en 1877 contre 8,359 seulement en 1875. Ces relevés n'indiquent pas une silaalion trop languissante. Le nombre des habitations rurales, c*est-à-dire des plantations, était de 7,216 auxquelles étaient attachés 80,384 travailleurs. On estimait à 109 millions de francs la valeur de ces propriétés. L'estimation xles produits nets était de i0,817,(i00 francs en 1877 contre 8,864,000 en 1876.
La Guadeloupe reste toujours principalement une fabrique de sucre. En 1877 l'étendue consacrée à la culture de la canne était
de 21,550 hectares, ayant donné un rendement de 48 millions 708,000 kilogrammes. Le café était cultivé sur 3,671 hectares, et la récolte s'élevait à 788,000 kilogrammes. Des superficies insignifiantes étaient couvertes de cotonniers (409 hectares) et de cacaotiers (396 hectares).
Le commerce de la Guadeloupe ne laisse pas d!être assez important; il montait, en 1877, à 27,151,174 francs à l'importation et à 34,691,000 à l'exportation, soit ensemble près de 62 millions de francs. Sur cette somme totale le commerce avec la métropole entrait pour 34 millions et demi, soit plus de moitié. On ne sera pas médiocrement étonné de voir que le commerce extérieur de la Guadelouplë et des îlots qui en dépendent est presque équivalent à celui de la Jamaïque qui est quatre ou cinq fois aussi grande et qui a trois fois plus de population. Les importations de la Jamaïque en 1878 montaient à 1,552,339 livres sterling (39 millions de francs) et les exportations à 1,458,000 livres sterl. (37 millions de francs), soit pour la Jamaïque un commerce extérieur de 76 millions contre 62 millions pour la Guadeloupe. Les statistiques officielles françaises nous donnent le chiffre des navires français et des navires étrangers composant la navigation de la Guadeloupe. Il résulte de ce document qu'en 1877 le mouvement maritime de^cette île et de ses dépendances se décomposait en 532 navires français et 602 navires étrangers; en l'absence de toute indication sur le tonnage, comme nous savons que les navires français sont en général plus petits que les navires anglais ou américains, nous pouvons admettre que le tiers des transports de la Guadeloupe s'opérait sous notre pavillon; en l'absence de toute protection, cette proportion était satisfaisante.
La Martinique, avec une moindre étendue que le groupe de la Guadeloupe, a une population presque égale. Ses 98,708 hectares portent 161,782 habitants. Les documents officiels ne nous donnent pas pour la Martinique la décomposition de cette population en ses divers éléments. Nous savons seulement que le nombre des habitations rurales était en 1877 de 6,298, auxquelles étalent attachés 56,863 travailleurs. L'estimation de la valeur des propriétés était approximativement de 72 millions et demi, et celle des produits nets de 11,724,000 francs. Plus encore que la Guadeloupe, la Martinique est une usine à sucre : 19,263 hectares étaient, en 1877, afiectésà cette culture qui avait produit 43 millions 560,000 kilogrammes; 523 hectares seulement étaient consacrés à des plantations de café, pour un produit de 163,000 kilogrammes ; 695 hectares étaient couverts de cacaotiers et fournissaient
273,000 kilogrs^mmes de cacao ; enfin 218 hectares produisaient du coton. On remarquera que toutes ces statistiques officielles ne parlent pas des « cultures vivrières », dont Timportance doit s*être accrue chaque jour depuis Tabolition de Tesclavage et qui en tout pays doivent être les cultures principales.
Le commerce de la Martinique en 1877 était de 28 millions 876,000 francs à Timportation et de 33 millions et dqmi à Texportation, soit ensemble plus de 62 millions; dans ce dernier total le commerce avec la France représentait près de 37 millions. Les statistiques nous donnent toujours, par une persévérante et bureaucratique ineptie, le nombre des navires entrés et sortis, sans y joindre aucune indication de tonnage. Sur 1,716 navires composant le mouvement maritime de la Martinique, 746 étaient français, d'où Ton peut conclure qu'environ le tiers du commerce de cette tle se fait sous notre pavillon.
Il n'est pas superflu de remarquer que le commerce extérieur de la Martinique et de la Guadeloupe réunies atteint 124 millions de francs, et s'élève à près de la moitié du total du commerce extérieur des Indes orientales anglaises en 1878. Le commerce de ces dernières colonies était alors de 11 millions de livres sterling, soit 375 millions de francs. Cependant les Indes occidentales anglaises comprennent, sans parler des îlots, une douzaine d'îles dont trois au moins sont d'une grande importance : la Jamaïque, la Barbade et la Trinité. Les Antilles françaises paraissent donc avoir moins souffert que les Antilles anglaises, et il est vraisemblable qu'avec le temps elles arriveront à une prospérité relative, quels que soient, au point de vue social, les grands inconvénients de la composition bigarrée et hétérogène de leur population.
L*lle de la Réunion a, dans ces derniers temps, été beaucoup plus afOigée que nos Antilles par les crises industrielles et agricoles. C'est elle surtout qui est un corps délicat et maladif. Sur 251,676 hectares, la Réunion ne comptait, en 1877, que 182,130 âmes de population. Encore doit-on dire que dans ce chiffre les habitants entraient seulement pour 123,216 ; on sait que par habitants on désigne les blancs et la population noire, anciennement esclave, aujourd'hui affranchie. Les émigrants, c'est-à-dire les engagés asiatiques ou africains, comptaient pour 58,914. La Réunion est toujours, comme ses sœurs des Antilles et plus encore, une fabrique de sucre. Une quarantaine de mille hectares sont consacrés à cette culture et donnaient un produit de 47 millions de kilogrammes en 1877. Le café n'était cultivé que sur 3,728 hectares, et le produit moyen en était de 500,000 kilogrammes. Le tabac occupait 541 hec-
tares. La valeur des propriétés, qui en 1875 était encore estimée à 162 millions de francs, ne comptait plus que pour 119 millions en 1877. Le commerce atteignait, dans la même année, 23 millions de francs à Timportation, et 31 millions à Texportation, soit un total de 54 millions et demi sur lequel le trafic avec la mère patrie représente 33 millions de francs. La Réunion, qui jusqu'à ces derniers temps, faute de port, et à cause des cyclones, a été une côte très inhospitalière, n*est guère visitée jusqu'ici que par des navires français. Sur 435 navires à l'entrée et à la sortie en 1877, il ne s'en trouvait que 30 portant pavillon étranger. La Réunion est aujourd'hui bien en arrière de Maurice, dont les exportations sont triples et même presque quadruples des siennes.
L'État français fait depuis quelque temps des efforts pour améliorer une situation aussi fâcheuse. II a consenti d'énormes sacrifices pour faire à la Réunion un port et un chemin de fer; il faut espérer que cette île entrera désormais en commerce avec le monde entier. Une ligne française de navigation subventionnée doit la rattacher prochainement à l'Australie.
Il nous suffira de dire quelques mots des autres petites îles de l'océan Indien qui appartiennent encore à la France : Mayotte, avec ses 35,858 hectares, a 9,616 habitants ; Nossi-Bé, avec 29,300 hectares, a 7,360 âmes; enfin Sainte-Marie, qui a un territoire assez étendu, 90,957 hectares, ne compte que 7,012 habitants. Ces trois petites îles ont un commerce extérieur de 3 à 4 millions de francs. Si petits qu'ils soient, ces postes ne doivent pas être abandonnés. Ce sont les restes de notre action historique sur les côtes de Madagascar; un jour peut-être ils pourront, malgré leur étroitesse, servir d'amorce à un commerce plus sérieux avec la grande île dont ils sont voisins.
Les colonies de plantations de la France, quoique ayant aujourd'hui une importance modique, n'ont rien dont notre pays doive rougir. Elles ne donnent pas un démenti à nos vertus colonisatrices. Elles sont aussi prospères, à tout prendre, du moins les Antilles, que les colonies similaires des autres nations. On peut juger que Saint-Domingue, si nous eussions su la conserver, laisserait bien loin derrière elle la Jamaïque et se serait rapprochée de Cuba, qu'elle dépassait d'ailleurs avant la Révolution. Dans ces derniers temps, nous avons fait des efforts pour venir en aide à nos lies à sucre. A la Réunion nous construisons un port et un chemin de fer; pour chacune de ces îles nous avons fondé une Banque coloniale qui fait des affaires et qui prospère. L'initiative privée, sans aucune subvention, a constitué aussi un Crédit foncier colonial qui, après
avoir traversé beaucoup d'épreuves, est en voie de relèvement. Nous avons plus perfectionné, sous certains rapports, notre droit civil et commercial aux colonies qu*en France même. G*est ainsi que le crédit agricole, le prêt sur gage de récoltes fonctionnent régulièrement dans les îles françaises, et sont encore inconnus sur notre territoire continental. Au point de vue politique, nous avons introduit dans nos colonies la liberté de la France, nous leur donnons des gouverneurs civils, nous admettons dans notre Parlement leurs représentants. On dirait que la France est pleine de regrets d*avoir manqué dans le passé sa vocation coloniale et de ferme propos de réparer ses fautes dans cette voie. On ne saurait trop applaudir à ces desseins virils, quoique tardifs.
Toutes ces réformes en elles-mêmes sont excellentes. Il est malheureusement à craindre qu^elles ne soient corrompues dans la pratique, et que, si la métropole n*y prend garde, les instruments de liberté dont elle dote nos colonies ne soient transformés en instruments d'oppression. Le suffrage universel, la mise à Télection de tous les principaux postes, Tabsence de toutes conditions de cens et de propriété, ont pour effet de faire tomber, aux Antilles . françaises, tous les pouvoirs aux mains des nègres, cinq ou six fois plus nombreux que les blancs. Les députés que la Martinique et la Guadeloupe envoient à notre Parlement sont les avocats fanatiques des rancunes, des préjugés et de l'ignorance des noirs. Le pouvoir exécutif débile, qui existe en France, se laisse intimider par ces dépotés et envoie dans les colonies des gouverneurs hésitants, pusillanimes, dont la faiblesse accroît les aspirations plus ou moins barbares de la majorité nègre. Il est question de faire aux Antilles une loi sur le jury qui pourrait mettre la vie des blancs dans la main de leurs ennemis. On parle aussi de remplacer les troupes françaises par des milices locales qui, au bout de peu de temps, par la force des choses, se composeraient principalement de noirs. La haine du noir pour l'homme blanc se complique, dans ces îles, de la haine du pauvre pour le riche. De prétendus philanthropes français soufflent aux noirs des idées de vengeance et de domination oppressive.
Qu'on y prenne garde, de ce train il se pourrait que l'histoire de Saint-Domingue recommençât, que les blancs fussent éliminés de ces lies qu'ils ont colonisées et que les noirs, restés seuls, fissent retomber la Martinique et la Guadeloupe dans la barbarie. Le danger semble beaucoup moindre à l'Ile Bourbon. Ces dangers ne se rencontrent pas dans les lies anglaises, parce que le suffrage universel n'y règne pas. Le cens le tempère et laisse aux blancs la direction des localités.
Cette situation est certainement délicate. Elle exige beaucoup de précautions de la part de l'administration métropolitaine : le maintien de troupes provenant de la mère patrie, la désignation de magistrats qui soient étrangers aux luttes et aux passions coloniales et qui rendent avec indépendance une justice impartiale, le choix de gouverneurs sérieux qui ne prennent ni le parti des noirs contre les blancs, ni celui des blancs contre les noirs, certaines garanties en outre comme le concours des plus imposés venant s'adjoindre aux élus du suffrage universel dans les assemblées locales.
Sous ce régime intermédiaire et avec le temps, peut-ôtre les préjugés de couleur disparaîtront-ils; les deux races se mêleront sans doute davantage. La race nègre, du moins, gagnera en instruction et en intelligence. Ce serait une grande et irréparable faute que de laisser actuellement la race nègre dominer sans contrôle, sans -contrepoids, dans nos îles des Antilles.
Les Antilles et la Réunion, qui nous sont chères comme des débris de notre historique empire colonial, ne peuvent tenir toutefois qu'une place secondaire dans nos œuvres d'expansion nationale. Ce qu'il faut surtout à une colonie, c'est l'espace, et elles en manquent. Mais l'espace^ nous le trouvons ailleurs ; puissions-nous savoir l'occuper solidement et l'exploiter I