CHAPITRE III
Colonies de plantations. — Colonies espagnoles.
Colonies espagnoles. — Origines et développements de la colonisation à Cuba jusqu'à la fin du xviu* siècle. — Ouverture de Tlle en 1809 au eCommerce de toutes les nations. — Avantages naturels de Cuba. — L'abolition de la traite aide merveilleusement à la prospérité mercantile de Cuba. — Évaluation du nombre des esclaves. — Les primes, l'immigration des blancs dans la première partie du ux* siècle. — L'immigration par engagement dos Chinois. — Les primes à Télé* vage de la race noire.
Revers de la prospérité industrielle de Cuba. — Fâcheuse influence de l'esclavage sor la condition morale et sociale de Tlle. — Les lois de l'Espagne, primitivement humaines en ce qui concerne l'esclavage, se raidissent dans Tapplication. — Les abus criants de l'immigration cliinoise.
La révolution métropolitaine de septembre 1868 a son contre-coup à Cuba. — Les trois causes de l'insurrection cubaine : régime commercial restrictif, abus administratifs, esclavage. — Le régime commercial relativement libéral institué en 1809, au lieu de s'améliorer avec le temps, s'était plutôt empiré. — Inconvénients des droits différentiels. — Obstacle au libre commerce entre Cuba et les États-Unis. •^ Absence complète de libertés coloniales. -^ Les énormes budgets coloniaux.
— Les fortunes scandaleuses des fonctionnaires métropolitains. — Le premier acte des insurgés est de proclamer l'émancipation des noirs. — Caractère implacable de la guerre civile à Cuba. -^ Destinées probables de l'Ile.
Porto-Rico : ciBtte Ile est d'abord dédaignée par la métropole. — La contrebande la fait prospérer. — Régime économique libéral introduit en 1815. — Nombre relativement faible des esclaves. — Grand nombre des petits propriétaires blancs.
— Importance des cultures vivrières et de l'élevage du bétail. — Cet état de choses a commencé à s'altérer vers 1835. — L'abolition de l'esclavage à Porto- Rico.
Les Philippines. — Les ordres monastiques se multiplient dans cette colonie qu'ils ont particulièrement contribué à fonder. — Importance de l'élément chinois. — • État très arriéré de cette colonie.
Les lambeaux de la puissance coloniale de l'Espagne sont encore magnifiques. — Situation languissante de ces colonies.
Quand nous nous sommes occupé de la colonisation espagnole antérieurement au xix* siècle, nous nous sommes contenté de dire quelques mots des îles que possède TEspagne dans le golfe du Mexique; c'est que ces îles, qui ont acluellement une si grande importance et qui peuvent être regardées comme les plus productives colonies à sucre du monde, n'avaient avant l'ouverture de ce siècle qu'un rôle très effacé et n'offraient rien qui indiquât leur splendeur future. L'histoire de Cuba et de Porto-Rico est de date toute récente. Ces lies ont, en quelques années, pris un essor inattendu, et grAce
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à des circonstances en partie naturelles, en partie artificielles, elles éclipsent par le développement rapide de leur richesse tous les autres 'établissements européens.'
Vers la un du siècle dernier, quand la Jamaïque avait déjà fourni sa plus belle période de prospérité et que Saint-Domingue tenait le premier rang parmi les colonies de plantations, Cuba était à la fois négligée par la métropole et dédaignée parles étrangers; elle était . peuplée pour la plu^ grande partie de petits propriétaires blancs qui cultivaient eux-mêmes la terre presque sans le secours d*esclaves et se livraient spécialement à l'élève des bestiaux. Il n*y avait alors que 300,000 habitants dont à peine le tiers étailesclave; car il résulte des documents de la douane, que de 1521 à 1790 il avait été introduit à la Havane 90,875 noirs seulement. Ce qui ca* ractérise donc la situation de Cuba pendant les deux derniers siècles, c'est un état de prospérité médiocre et obscure, une aisance assez générale, une civilisation douce, un bon traitement de la population servile, de faibles ressources financières, le besoin de secodrs et de subsides métropolitains. La réunion de circonstances excei^ tionnellement favorables vint changer radicalement les conditions de cette colonie et la placer en quelques années au-dessus de toutes les Antilles.
La première cause de développement, c'a été l'ouverture de lllo en 1B09 au commerce de toutes les nations. A cette date, où les colonies anglaises qjL françaises étaient encore rigoureusement sou* inises aux restrictions du pacte colonial, les colons de Cuba obtini'ent l'avantage, moyennant des taxes légères, de la libre vente de leurs produits, du libre achat de leurs consommations, du libre accès de tous les pavillons. Ce /ut le point de départ de la prospérité de rile; c'était lui assurer, outre le marché de la métropole qu'elle conservait à l'exclusion de tou$ autres» l'appro^sionnemeat de toutes les contrées qui n'avaient point de colonies à sucre et que le pacte colonial anglais ou français empêchait de se fournir dans les colonies de l'Angleterre ou de la France. Dès lors, la Havane devint un des ports les plus animés de l'Amérique et du monde. Qn y vit tous les ans environ 6,000 vaisseaux dont 2,000 seulenfLeat étaient espagnols. Dès lors aussi les plantations de tannes se répandirent, gagnèrent de proche en proche et supplantèrent toutes les autres cultures. La môme liberté du trafic attira les capitaux étcan^ gers et spécialement anglais ; des commerçants^ des spéculateurs, des planteurs d'Angleterre ou des colonies anglaises vinrent s'y fixer en grand nombre et y apporter, en même temps que leurs épargnes, leur es|^t de progrès et leurs qualités industrielles.
La liberté du traQc que TËspagne accorda à Cuba, alors que toutes les autres colonies européennes étaient à peu près strictement fermées au commerce étranger, se trouvait admirablement servie par les richesses naturelles vraiment extraordinaires de cette belle Ile que l'on devait nommer la reine des Antilles. Une admirable position au croisement de plusieurs des grandes routes du commerce des peuples, un sol d'une fertilité exceptionnelle, une vaste étendue de terres cultivables, qui permet de transporter sans cesse la production de la canne sur des terrains nouveaux et vierges, une heureuse conOguration de l'île, qui, avec une grande longueur sur une étroite largeur et des côtes très découpées, met les établissements, situés même à Tintérieur, à peu de distance de la mer; enfin une très grande variété de produits, de belles forêts, des prairies naturelles abondantes, d'importants gisements de houille, des mines de cuivre, qui fournissaient, dit-on, la sixième partie de la production totale des nations civilisées ; c'étaient là des conditions spécialement heureuses et qui cependant, tant que le système des restrictions avait duré, n'avaient pu rendre la population nombreuse et opulente. L'abondance du sol et la configuration de Tîle furent particulièrement avantageuses à celte belle colonie. Tandis que les planteurs d'Angleterre ne pouvaient étendre leur production qu'en plantant la canne dans des terrains de qualité inférieure et dont le rendement était moins élevé, les colons de Cuba, dès qu'une plantation commençait à être épuisée, y cultivaient du mais et d'autres produits de consommation quotidienne et plantaient la canne sur des sols voisins également fertiles. Us le pouvaient faire sans s'éloigner des côtes, au cuntraire des planteurs de la Jamaïque, à cause du peu de largeur de Cuba ; il n'y a pas, selon Merivale, de partie productive dans cette île qui soit à plus de 40 milles de la mer. Les circonstances politiques et spécialement la ruine de Saint-Domingue, qui fut brusquement effacée de la liste des contrées sucrières à la tète desquelles elle figurait, vinrent encore aider au développement de Cuba.
Une autre cause de progrès dans les colonies espagnoles, ce fut l'abolition, en 1812, de la traite dans les colonies anglaises et, quelques années après, dans les colonies françaises, puis successivement dans le reste du monde. De 1790 à 1820 la Havane reçut, d'après les états de douane, 225,574 esclaves. Même après l'abolition nominale de la traite, la contrebande, grâce à la protection manifeste des autorités coloniales, continua à introduire dans Tile un nombre considérable de noirs. En 1850, d'après un ouvrage publié à New-York, sous le titre de Cuha^ la population était de
1,282,630 habitants, dont 605,160 blancs, 201,470 libres de couleur et 447,600 esclaves. Mais, selon toutes les probabilités, le nombre des esclaves était en réalité plus considérable. Par crainte deTimpôt, les habitants se gardaient de déclarer le chiffre exact de leurs nègres et ils dissimulaient ceux qui provenaient de la traite clandestine. Aussi lord Abardeen écrivait-il, en date du 31 décembre 1843. à M. Bulwer, ambassadeur à Madrid: « Dans ce moment, suivant le rapport des habitants les plus intelligents, le nombre des esclaves dans l'île de Cuba ne s*élève pas à moins de 8 à 900,000 individus. >» La traite sous contrebande se prolongea en eCTet jusqu'à une époque très récente et, d'après le 20" rapport de VAntistavery Society, le nombre des nègres saisis en 1857 avait été de 2,704, celui des nègres introduits impunément était supposé être de 10,436. Ainsi, tandis que les îles anglaises et françaises voyaient leur main-d'œuvre leur échapper, les colons de la Havane continuaient à la recruter à bon marché dans cette vaste pépinière de l'Afrique. Ëtant donné le mode de culture adopté dans toutes les colonies à sucre, c'était là, au point de vue de la production, un incontestable avantage. A l'abolition de la traite avait succédé pour les établissements de l'Angleterre et de la France l'abolition de l'esclavage. Nous avons vu quelle longue période de crise il en était résulté pour les planteurs de l'une et l'autre nation. Ces souffrances des îles voisines, cet abaissement de leur production avait été tout profit pour les îles espagnoles. Cuba, en maintenant cette institution, inique et inhumaine il est vrai, s'assurait, au mépris de la morale et du christianisme, de grands avantages industriels au moins momentanés. Elle évitait cette transition douloureuse qui devait tant coûter aux planteurs anglais et français. Par un remarquable esprit de prudence et d'initiative, alors môme qu'ils maintenaient l'esclavage, les planteurs des îles espagnoles introduisaient dans leur culture et dans leur fabrication tous les progrès dont elles étaient susceptibles. Les vastes capitaux anglais, qui s'étaient fixés dans l'île, installèrent en grand des usines admirablement outillées; en même temps on recourait au procédé si vanté de l'immigration; toutes les races étaient appe* lées dans l'île. Dès 1794 un Havanais célèbre, don Francisco de Arango, avait obtenu des fonds considérables pour l'introduction de travailleurs blancs. En 1817 le roi Ferdinand YII avait pris des mesures libérales pour attirer dans l'île la population blanche au moyen de dispenses d'impôt et de facilités de transport et de culture. Sous l'administration du maréchal O'Donnell la junte royale d'encouragement de l'agriculture offrait en 1844, pour le môme objet, des primes de 6,000 à 12,000 piastres. On formait, en 1849, un nou-
veau projet pour rimmigralion non d'individus isolés, mais de familles blanches, et on le soumettait à la reine Isabelle qui l'approuvait. On appelait en môme temps pour la culture de la canne et du tabac les Indiens, les Yucatèques, les Chinois surtout. Un premier traité fut conclu promettant à la colonie 20,000 Chinois; dans la seule année 1857 on en introduisait 5,560, c'était en tout 17,146 dont 7 femmes. En 1860 un décret ouvrait encore plus largement (>ul)a aux Chinois ; Cuba possédait, en 1862, plus de 60,000 Chinois, qui avaient été introduits au prix de 1,500 fr. àâ,0()0 fr. par tête. On s'occupait également de développer la population noire, et, en 1854, l'administration métropolitaine prenait des mesures pourencourager par des primes Télève de la race noire, comme on Tait en Kurope pour la race chevaline, et pour forcer les maîtres par Timpôt h changer l'esclavage de la domesticité urbaine eu esclavage pour Texploitation rurale. Par tous ces moyens dont nous ne discuterons pas ici la justice et la moralité, Cuba s'était assuré, au moins d'une manière momentanée, une prospérité sans égale. Ce qui a merveilleusement aidé à son développement, ce sont les nouveaux principe» économiques de la France et de l'Angleterre. Depuis que le pacte colonial a été rompu dans ces deux riches contrées et que les sucres étrangers ont été admis aux mêmes droits que les sucres coloniaux, les planteurs de Cuba ont vu s'ouvrir devant eux deux grands marrhés, où les conditions naturelles et artificielles de leur production leur assurent de grands avantages.
Cette propérité industrielle a eu son revers, et ce brillant tableau de richesse et d'opulence n'a pas manqué d'ombres épaisses et de taches qui le déparent. Il faut examiner de près l'état économique et surtout l'état social de cette grande ilc. Alors l'on est Irappé de la fragilité de cet éditice de splendeur. L'esclavage prolongé a produit là comme partout ses effets nécessaires : la corruption dans l'ordre moral, et même dans l'ordre économique, le mauvais usage des ressources naturelles du pays. Les forêts ont été détruites et sacrifiées à la canne; les mines de cuivre, les gisements de houille ont été négligés, les prairies artificielles sont tombées en discrédit; l'abus des bras, en dépit des progrès récents et des belles usines, est encore un fait frappant et caractéristique. L'esrlavage, si doux dans les îles espagnoles à l'origine, est devenu plus rigoureux, m La condition morale et sociale de lile de Cuba, dit Me* rivale, semble avoir décliné sous l'influence de l'esclavage : au commencement du siècle les habitudes dignes et le calme du vieux (^énie castillan contrastaient singulièrement avec le caractère âpre, avide et spéculateur de la troupe bigarrée d'aventuriers qui cons-
tituait une grande partie de la population française, anglaise et hollandaise aux Indes occidentales. Ces derniers avaient pour unique but d'arriver rapidement à la fortune pour retourner dans leur pays. Les Espagnols étaient des habitants permanents : ils maintenaient dans leurs colonies les mœurs et le caractère d'une population fixe et d'une organisation sociale régulière. On y était doux pour les esclaves. Les lois d'Espagne étaient sous ce rapport spécialement humaines : la législation reconnaissait à l'esclave quatre droits imprescriptibles : le droit de mariage, le droit de forcer son maître en cas de sévérités exagérées ou imméritées à le vendre à un autre, le droit d'acquérir, le droit d'acheter son émancipation. En outre, le caractère espagnol, s'il est porté à toutes sorfes de cruautés sous l'impulsion de la vengeance ou du fanatisme, quand il n'est pas enflammé par la passion, trouve dans des habitudes de dignité et de selfrespect, de la courtoisie et de la patience pour ses inférieurs, qualités dont les nations plus pratiques donnent rarement l'exemple. Le développement de la richesse et de la traite (changea tout cela. Le planteur espagnol devint plus cruel et plus immoral que les autres Européens : les plantations de sucre à Cuba sont exploitées, grâce à la traite, avec une énorme dépense de vies humaines, que de nouvelles recrues remplacent sans cesse. La traite étant prohibée, le commerce des esclaves se fait par la contrebande, et la condition de ceux-ci est rendue pire, faute de la protection et des prescriptions légales qui réglaient la traite. La vie moyenne d'un esclave à Cuba n'est que de dix années ; à la Barbade« dans les plus mauvais temps de Tesclavage anglais, elle était de seize ans. » Ce tableau de Merivale justifie parfaitement Tubservation suivante de Humboldt : « Partout où l'esclavage est très anciennement établi, le seul accroissement de la civilisation agit beaucoup moins sur le traitement des esclaves, que l'on ne désirerait pouvoir Tadmellre. La civilisation s'étend rarement sur un grand nombre d'individus, elle n'atteint pas ceux qui, dans les ateliers, sont en contact immédiat avec les noirs. » La condition morale de l'île et de ses habitants, la corruption des parties de la société qui, dans les autres pays, opposent le plus de résistance à la démoralisation, de la magistrature, du clergé môme, a été tracée de main de maître par l'historien de l'abolition de Tesclavage, M. Augustin Cochin. L'immigration chinoise qui se fait sur une s^rande échelle est venue ajouter un élément nouveau d'immoralité, r^ette population instable, toute masculine, étrangère par la langue, la religion et les mœurs, a greffé les vices asiatiques sur les vices européens et africains. Le transport même des coolis est une
COLONIBS DE PLANTATIONS. — GOLONIBS ESPAGNOLES. 26i
industrie suspecte et équivoque, où malheureusement le pavillon français depuis quelques années prend une large part. C*étaîent des navires anglais à Torigine qui se livraient principalement à ce commerce. On sait combien de faits sinistres — des révoltes en mer, des massacres — se révélèrent dans ce trafic voisin de la traite. Le parlement anglais s*en émut : il fut question de poursuivre comme coupables de traite clandestine les capitaines des navires où ces faits s^étaient présentés; on recula devant cette décision extrême. La Chine elle-même se troubla au spectacle de ce raccolement plein de perfidie et de violence. A la suite d'intimidations et de tortures qui se manifestèrent de la part de recruteurs chinois au service de planteurs de Cuba, la populace de Canton menaça de se soulever et 18 agents chinois, aux gages de maisons havanaises, furent décapités. Le 28 novembre 1857, le gouverneur de Sanghaï adressait aux divers consuls européens une protestation contre les abus du recrutement des coolis (1). La situation ne semble pas s*ètre améliorée : tout sentiment de justice, si Ton en croit les faits déplorables que les jourpaux coloniaux nous révèlent d'intervalle à intervalle, reste encore absent de ce trafic lugubre. Kn 1868 trois révoltes de coolis chinois sur des bâtiments français ou italiens en destination de la Havane et du Pérou, font croire que le raccolement de ces pauvres engagés resie entaché des mêmes violences et de la même perfidie. La Commercial Gazette de Maurice, citée par le journal le Temps du 19 mars 1868, raconte une révolte de Chinois à bord du vaisseau la Carmeline, de Bordeaux, relâché en avaries dans son voyage de Macao à la Havane. « Le seul mobile de Témeute, dit la feuille coloniale, était pour les Chinois de regagner leur liberté. i> Presque en même temps une autre révolte eut lieu dans les mers de la. Chine sur le navire VEspérance^ de Nantes. « Les Chinois tentèrent un coup de main désespéré pour recouvrer leur liberté en se précipitant dans la chambre pour se saisir des armes du bord (2). » Quelques mois après, le navire la Thérésa, se rendant de Macao à Callao, fut le théâtre d*un horrible massacre où presque tout Téquipage périt de la main des engagés chinois. Telles sont les horreurs qui souillent le trafic des engagés asiatiques pour les colonies européennes et spécialement pour la grande lie de Cuba.
Ainsi quand on examinait de près et dans sa constitution intérieure cette grande colonie espagnole, quand on étudiait les sources auxquelles sa prospérité était puisée, quand on voyait réunis sur un
(1) JttlCA Duval, Histoire de rémigration, p. 301 et 902, 427 oi 438. (7) Tetttps du 13 mai I8G8.
même point Tesclavage, rimmigration asiatique, le gouvernement absolu sans le moindre tempérament libéral, on se prenait à se demander si une crise n*était pas prochaine et si cette crise à laquelle on ne faisait rien pour se préparer ne serait pas d'autant plus violente qu'elle aurait été plus tardive.
La révolution de septembre 1868, qui renversa la reine Isabelle, mit aussi Cuba en insurrection non seulement contre la dynastie des Bourbons, mais contre TEspagne elle-même. A vrai dire, le mouvement de septembre fut l'occasion, non la cause, d'un incendie qui couvait depuis longtemps dans la colonie. Nous ne nous arrêterons pas ici sur Torigine et le développement de l'insurrection cubaine (i). Qu'il nous suffise d'en exposer brièvement les motifs : ils étaient au nombre de trois : le régime commercial où la métropole tenait la colonie ; la persistance avec laquelle l'Espagne éloignait les créoles de la gestion des affaires de l'île et les abus criants de l'administration coloniale ; enfin l'esclavage.
Nous avons expliqué qu'au commencement du siècle l'île de Cuba jouissait de franchises commerciales relativement importantes. A un moment où le régime prohibitif dominait en Angleterre et en France et dans les colonies de ces deux contrées, les planteurs de Cuba jouissaient de la même liberté, moyennant des taxes qui, pour le temps, n'étaient pas exorbitantes avec le monde entier. Mais ce régime, inauguré en 1809, loin de s'améliorer, avait plutôt empiré. Les marchandises étaient divisées en quatre classes : pro* duits espagnols sous pavillon espagnol, produits espagnols sous pavillon étranger, produits étrangers sous pavillon espagnol, produits étrangers sous pavillon étranger. Les droits sur les diO'érents articles étaient gradués de 7 i/2 à 33 i/2 p. i 00 ad valorem. Ce tarif paraissait modéré au commencement du siècle, alors que la prohibition était non seulement la loi, mais le dogme en vigueur dans toutes les colonies européennes. Il paraissait, au contraire, exorbitant alors que toutes les puissances avaient fait litière des principes surannés du pacte colonial et restitué à leurs dépendances d'outre-mer la plénitude de la liberté du commerce. C'est ainsi que l'axiome politique et social « ne pas avancer, c'est reculer » trouvait à Cuba son application. Les planteurs y comparaient avec envie les franchises dont jouissaient les colons de la Jamaïque, de la Barbade, de la Guadeloupe, de la Martinique avec les liens étroits
(1) M. André Gochut dans fa Hevue des Deux Mondes du 15 novembre 1869, t consacré une intéressante étude à la révolte de Cuba ; on peut voir aussi dans le même recueil (livraison du 1" mai 1869), un article de M. Gochin sur l'esclavage à Cuba et à Porto-Rico.
qui gênaient leur trafic. Ils avaient d*autant plus le droit de se plaindre que les agents de la métropole exagéraient dans la pratique les lois douanières existantes. Sous prétexte d'alléger la situation des planteurs, on avait même introduit dans le tarif des clauses nouvelles qui, sous l'apparence d'un faux libéralisme, compromettaient sérieusement les intérêts des planteurs : c'est ainsi qu'on exempta de tous droits certains articles de première nécessité, à la condition qu'ils fussent de provenance espagnole : les farines, le vin, les fers non ouvrés, les tissus de coton et de laine, le papier, entraient dans cette catégorie. Ainsi le régime protecteur s'était fortifié à Cuba depuis le premier quart du siècle. Qu'en résultait-il? C'est que les États-Unis d'Amérique, dont une grande partie des produits, notamment les farines, étaient grevés de droits différentiels à l'entrée de Cuba, frappaient à leur tour de droits différentiels les sucres cubains. C'était pour les productions de la reine des Antilles une cause terrible de dépréciation. Le marché naturel de Cuba, n'est-ce pas l'Union américaine? c'est aux États-Unis que Cuba, vend 62 p. 100 du sucre qu'elle produit, tandis qu'elle n'en écoule que 2â p. 100 en Angleterre et seulement 3 p. 100 en Espagne. Or, pour vendre leur sucre dans les ports de l'Union américaine, les planteurs de Cuba étaient obligés de supporter des droits excessifs qui atteignaient presque les deux tiersde la valeur vénale de leurs produits. On conçoit quelle perte c'était pour les planteurs de la colonie espagnole. Tels étaient les déplorables résultats d'un régime colonial que la métropole, bien loin d'amender, rendait chaque jour plus rigoureux : les planteurs devaient payer fort cher les farines, le fer, les tissus, tous les objets utiles à l'existence et à la fabrication, et ils se trouvaient pour la vente sur le grand marché d'Amérique dans des conditions beaucoup plus mauvaises que leurs concurrents des îles voisines. Quand les intérêts des colons sont aussi manifestement lésés, le loyalisme ne tarde pas à disparaître.
Il était d'autant plus difficile aux planteurs de garder un peu d*affection pour la métropole que celle-ci les exploitait sans ménagements et avec un révoltant cynisme. Fidèle à son vieux système, le gouvernement de Madrid éloignait les créoles de leurs affaires ; il ne leur laissait aucune part dans l'administration coloniale. Cuba était pour lui et pour ses sujets péninsulaires, c'està-dire pour les Espagnols natifs d'Europe, une vache à lait qu'il semblait vouloir épuiser. Les budgets coloniaux étaient réglés d*autorité par les employés du gouvernement; ceux-ei étaient tous natifs d'Espagne. On avait installé à Cuba une administration
compliquée et luxueuse, comprenant six ministères : la justice, les finances, la guerre, la marine, Tintérieur, les travaux publics ; des milliers d^Ëuropéens trouvaient place dans ce mécanisme exubérant. Outre les énormes traitements que la colonie payait, sans qu'on la consultât, à ces fonctionnaires (1), elle était encore obligée d'acheter leurs bonnes grâces par toutes sortes de dons gratuits et réputés libres. Cette administration sans contrôle était au plus haut degré corrompue ; les fonctionnaires de tous ordres participaient à la traile clandestine, à la contrebande sur les cigares, et exigeaient des cadeaux pour tous les actes de leur service* Les fortunes scandaleuses faites par les capitaines généraux témoignaient de celte vénalité. L'usage voulait, paraît-il, que Ton contribuât par des présents à la dot des fllles de ces hauts dignitaires, ou que Ton couvrît de bijoux leurs enfants pour la cérémonie du baptême. Les crimes et l'indiscipline des volontaires qui embrassèrent la cause de l'Espagne dans l'insurrection, monti*ent combien les résidents natifs de la métropole étaient peu dignes d'estime et de la domination qu'ils s'étaient arrogée.
Le budget de la colonie avait été porté par les agents de l'Espagne au chiffre énorme de 150 millions de francs. Non seulement la métropole faisait payer par le budget de la reine des Antilles une foule de dépenses qui ne concernaient en rien Cuba, — comme les intérêts d'une dette contractée envers les États-Unis, les frais d'administration des fies de Fernando-Po et d'Annobon — mais encore elle prélevait chaque année une trentaine de millions ,à son proflt sur le budget colonial. Elle compromettait sans mesure les intérêts flnanciers de l'île, elle lançait des traites innombrables sur la Banque de la Havane, établissement privée et elle condamnait Cuba au cours forcé.
L'esclavage enfin fut Tune des causes, quoique non la princi* pale, de cette terrible insurrection. Depuis la fin de la guerre de sécession aux Etats-Unis, il était manifeste que l'esclavage ne pouvait plus se maintenir aux Antilles. La servitude à Cuba avait toujours été fort douce, les nègres y avaient joui de beaucoup de garanties que les autres colonies européennes ne leur avaient jamais accordées avant l'émancipation. Les propriétaires euxmêmes n'étaient pas opposés à l'abolition de la servitude. C'est là un fait incontestable. Dès le mois de février 1869, sous l'inspiration de leur chef suprême, Cespedes, les insurgés cubains formèrent une convention patriotique qui, réunie dans la région
(1) D'aprùs M. (Ux'hut U colunie payait chaque année 3 miilious 780,000 fraiir^ aax fonctionnaires on disponibilité qui, pour la plupart, habitaient la mêtropoli*.
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montagneuse du centre, à Gamaguey, proclama Tabolition immédiate et entière de Tesclavage (i). Ainsi toute la population indigène de la colonie se trouva intéressée au triomphe de la cause de rindépendance. Les familles riches étaient irritées de la tyrannie et des spoliations des Espagnols ; les planteurs, les industriels, les commerçants souhaitaient qu*on mit un terme au régime protecteur qui pesait si lourdement sur la production cubaine ; enQn tes noirs étaient intéressés à une cause qui les rendait libres.
Le gouvernement et le peuple espagnol s*opposèrent avec une invincible obstination aux revendications de la colonie. Cuba était un marché pour les fabricants de la Catalogne, une mine inépuisable pour les fonctionnaires de tous les étages : enfin le vieil honneur castillan frémissait à Tidée de toute concession à des rebelles. Des mesures barbares adoptées par Tautorité métropolitaine envenimèrent la querelle. Le 21 mars 1869 on arracha à leurs foyers 250 Cubains, choisis parmi Télite de la société créole, et on les déporta à Fernando-Po et à Mahon. L'indignation qui saisit toute la population insulaire, au spectacle de cette injustifiable barbarie, doubla les forces de Tinsurrection.
Cette insurrection cubaine a été remarquable et par la durée, et par Tatrocilé de la lutte. Ce n'est guère qu*en 1878, sous Tadministration vigilante et, autant qu*on en peut juger, honnête du maréchal Martinez Campos qu'elle a été étouffée. Encore doit-on ajouter qu'il n'en faudrait pas remuer les cendres, de crainte de rallumer l'incendie. Pendant les neuf ou dix années de la lutte, l'Espagne n'occupait que la Havane, quelques grandes villes et les côtes. Tout rintérieur, notamment les montagnes, étaient aux mains des im^urgés. Cette guerre, signalée par des perfidies et des massacres, s'est terminée par un convenio, c'est-à-dire par un traité acheté à prix d'argent. Au sein des Cortès, en 1879, M. Salamanca,
(1) Voici lo texte de cette proclamation :
« Considérant que l'institution de Tesclavage apportée à Cuba par le gouverneuMiit espagnol doit disparaître en même temps que ce gouvernement ;
* L'Assemblée des représentants, voulant faire respecter désormais la Justice éternelle;
« Au nom do la liberté et du peuple qu elle représente, décrète :
ft Art. t*'. L'esclavage est aboli. — Art. 2. Les propriétaires des hommes qui jusqu'à ce Jour ont été esclaves seront indemnisés. — Art. 3. Tous les individus qui, en vertu do ce décret, obtiendront la liberté, contribueront par leurs efforts à obtenir !a liberté de Cuba. — Art. 4. Pour arriver à ces résultats, tous ceux qui seront considérés comme bons pour le service militaire seront enrôlés dans nos rangs, et ils Jouiront de la môme solde et des autres avantages que les autres» soldau de Tarmée libérale. — Art. 5. Ceux qui ne sont pas bons pour le service «ontioueront pendant la durée de la guerre à faire les mêmes travaux qu'à présent.
» Fait à Camaguey lo JO février 1860. »
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financier bien connu, accusait le maréchal Marlinez Gampos d^avoir payé de 170 millions de réaux, c'est-à-dire de 42 millions et demi de fr., la soumission des rebelles. Le maréchal répondait que la dépense réelle affectée à cette destination n'avait pas dépassé 17 millions on 4,200,000 francs. La vérité doit être entre les deux.
La guerre civile a singulièrement atteint Cuba dans sa prospérité. Un observateur éclairé, dans une lettre écrite de Cuba, en date du 5 mars 1877, au journal CEconomUte français^ décrivait avec les plus tristes couleurs la situation deTile (1). <( La production du sucre qui avait été, avant la guerre, de 700 millions de kilogrammes, s'était graduellement abaissée à 500 millions, puis, pour Tannée 1876-77, à 330 ou 350 millions de kilogrammes seulement. Le régime financier de Tile était singulièrement oppressif. Le papier-monnaie y régnait, comme d'ailleurs dans la plupart des Etats de l'Amérique, et il y subissait d'énormes variations. Au mois de mars 1877 l'or espagnol faisait 122 p. 100 de prime, c'est-àdire que 100 piastres en billets, d'une valeur nominale de 500 francs, ne représentaient que 45 piastres en or ou 225 francs. Les changes variaient souvent de 10 à 12 p. 100 dans l'intervalle de quelques mois.
Les impôts étaient écrasants et décourageants. Le budget s'était élevé de 150 millions de francs à 200 millions, soit l'équivalent d'un budget de 4 milliards pour la France. 11 était établi sans aucun concours ni aucun contrôle des contribuables. Les sources auxquelles il puisait étaient d'abord les douanes qui produisaient 100 à 110 millions de francs, puis les postes, le timbre, diverses contributions indirectes. Ce qui manquait pour faire face aux dépenses était demandé aux contributions directes, notamment à la taxe dite municipale et à un impôt très arbitraire sur le revenu. Ces droits étaient tellement énormes que de simples marchands détaillants de la Havane payaient 12,750 francs d'impôts directs, qu'ils réalisassent ou non des bénéfices. 11 n'était pas rare de voir des négociants importateurs taxés à 45,000 ou 50,000 francs d'impôts directs, et des planteurs à 100,000, 200,000 ou 300,000 francs. Souvent Timpôt épuisait ou dépassait le revenu et entamait le capital. Les produits exportés acquittaient, en outre des taxes, 5 piastres 45, soit 27 fr. 25, par boucaut de sucre (725 kiiog.), et 10 piastres 50 (52 fr. 50) par 100 kilogrammes de tabac en feuilles. Qu'on ajoute à ces conditions fâcheuses les surtaxes de
(1) Ce correspondant du journal V Économiste français n'était autro que le consul général de France à la Havane, M. Martial Chevalier. On comprend que sa situatloD Toblige&t à garder l'anonymat. (Voir V Économiste français du 31 mars 1877.)
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pavillon, les droits différentiels, les aménagements défectueux du port de la Havane, on pourra juger des obstacles contre lesquels rindustrie et la richesse naturelle de Cuba avaient et, dans une certaine mesure, ont encore à lutter.
Le commerce de la Havane se fait pour la plus grande partie avec les États-Unis, surtout à Texportation. On estime que cette contrée achète les deux tiers des sucres et les 92 centièmes des mélasses de Cuba. D'après M. Martial Chevalier, en 1876, le port de la Havane avait été visité par 767 navires américains, 603 espagnols, lit anglais, 75 français, 54 norvégiens, 19 allemands et 3 italiens (1). Diaprés une autre évaluation, qui est postérieure, sur 1,777 navires, jaugeant 766,865 tonneaux, qui entrent dans le port de la Havane, 876 navires, jaugeant 433,007 tonnes, sont américains. Le commerce de l'Espagne avec Cuba ne représente guère que 25 p. 100 du total des importations et des exportations (2) ; encore ces 25 p. 100 sont-ils seulement conservés grâce aux surtaxes de pavillon et aux droits différentiels.
Quoique depuis deux ans Tinsurreclion se soit apaisée à Cuba, la métropole n'a pas encore tenu les promesses qu*avait faites en son nom aux rebelles le maréchal Martinez Campos. Les députés de l'île sont bien admis aux Cortès, mais Cuba ne jouit encore ni de la liberté administrative, ni de la liberté commerciale. Sur un point seulement, en ce qui concerne Tesclavage, l'Espagne a accompli ou plutôt est en voie d'accomplir une réforme sérieuse. En 1872 M. Moret, étant ministre des colonies, fit voter une loi qui abolissait l'esclavage à Cuba pour les hommes âgés de 60 ans et pour les enfants d'esclaves qui naîtraient après la promulgation de la loi. C'est ce que Ton appelle « l'affranchissement par le ventre. » L'application de cette mesure fut entravée par Tabsence d*état civil pour les nègres. Quand, après la fin de l'insurrection, les députés cubains entrèrent aux Cortès, ils firent remarquer que Tetfet de cette loi avait été moindre qu'on ne l'espérait. Une nouvelle loi du 7 juin 1880 prononça l'émancipation définitive, en astreignant les affranchis à un stage ou à un apprentissage de sept années. Cette mesure a été très vivement blAmée par l'abolitionniste bien connu M. Schœlcher dans le Congrès anti-esclavagiste réuni le 5 mai 1881 à Paris, o On ne peut pas plus, disait M. Schœlcher, apprendre la liberté à un esclave sans le mettre en liberté, qu'on oe peut apprendre la natation à un homme sans le mettre à l'eau. » Quelle que soit l'apparence de vérité de ce principe, il n'en est
(1) Économiste frariçm» du 3t mars 1877.
(2) Voir an article sur Cuba dans VÉconomUie firançaii du 16 août 1879.
nS DE LA COLONISATION AU XIX' SIÈCLE.
pas moins vrai que si ces lois sur l'abolition de Tesclavage sont appliquées avec sincérité, Tîle de Cuba sera bientôt délivrée de ce fléau. On estime que les esclaves sont dans cette île au nombre de 500,000 environ, ce qui avec les nègres affrancbis forme le tiers de la population bigarrée de l'île.
Que deviendra dans l'avenir llle de Cuba ? Restera-t-elle atta* chée à la métropole ? Tombera-t-elle aux mains des États-Unis ? Peut-être les craintes sont-elles un peu exagérées sur ce point. Cuba est une grande île, qui a 9 millions 772,000 hectares, soit près du cinquième de la surface de la France; elle compte près de deux millions d'habitants : un jour elle pourra porter 12 ou 15 millions d*homjnes, si riche en est le sol et si beau le climat. Dans ces conditions Cuba peut être une nation. Elle supportait un budget de 200 millions de francs : dans la dernière année de paix, précédant l'insurrection, la récolte y a été de 70.) millions.de kilogr. de sucre. II y a des domaines où Ton produit 8,000 ou 10,000 kîlogr. de sucre par hectare. Les richesses minérales et forestières y sont énormes. Cuba, à cause de ses ressources naturelles et des procédés de fabrication qui y ont été introduits, pourra, mieux que toute autre colonie, traverser la crise de Tabolition de l'esclavage.
11 est possible que l'Espagne conserve encore une autorité nominale sur la reine des Antilles : mais les jours de sa domination réelle sont comptés. La fin du siècle ne se passera pas sans que Cuba ait conquis son indépendance.
Si la métropole veut éviter un déchirement violent, elle doit imiter la conduite qu'a tenue l'Angleterre vis-à-vis de l'Australie et du Canada. Elle doit elle-même émanciper sa colonie, lui concéder le selfgovemment dans toute son étendue, lui allouer la plénitude de la libei*té économique et commerciale. Alors un lien de mutuelle afl'ection pourra rattacher encore la plus belle des Antilles à la plus ancienne des nations colonisatrices. Si, au contraire, l'Espagne s'entête dans son orgueil castillan et s'obstine dans le protectionnisme, un jour ou l'autre Cuba se séparera avec éclat d'une mère patrie qui ne lui rend plus aucun service et qui l'opprime. Ce sera une humiliation pour l'Espagne : et vraiment personne ne regrettera l'échec des Espagnols, ils auront eu le mérite de peupler près de la moitié du nouveau monde : mais ils n'auront pas su le conserver, parce qu'ils ont oublié qu'une colonie n'est pas faite pour engraisser les fonctionnaires de la métropole et pour rester fermée au commerce étranger*
L'île de Porto-Rico offre dans l'histoire des colonies des tropiques un épisode qui mérite un temps d'arrêt. « On y trouve, dit
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Merivale, une organisation toute différente de celle des autres établissements européens des Indes occidentales, et Texamen de cet état de choses jette une grande clarté sur plusieurs des principaux problèmes de Téconomie coloniale. » Jusqu'à Témancipation des colonies continentales, Porto-Rico fut négligé par la métropole : on en avait fait un établissement pénitentiaire. Deux circonstances contribuèrent à son développement. D*abord llle était fort bien située pour la contrebande avec les vice-royautés espagnoles ; puis Tabondance des terres fertiles était grande ; aussi au commencement du siècle y avait-il un grand nombre de blancs. En 1815, le commerce de Tlle fut soumis à un système libéral ; les produits étaient affranchis de tout droit à Texportation. Le régime d'appropriation des terres fut relativement bon. Une ordonnance de Ferdinand VII, en 1815, accordait à tout étranger une concesi^ion gratuite de 4 fanègues et demi (2 hectares 50 ares), à condition de les cultiver; une quantité, moitié moindre, était concédée par chaque esclave ; on évita ainsi les grands domaines et Ton constitua la petite propriété. On fit remise des dimes pour quinze ans et, ce laps de temps écoulé, ou leur fixa un taux très bas. On abandonna pour le même temps l'impôt écrasant de Valcavala^ qui portait sur la vente de toutes les marchandises. Les produits étrangers furent admis moyennant un droit de 17 p. 400. « Ces règlements, dit Merivale, changèrent la face de Tîle comme par enchantement. En 20 ans, sa population doubla et, en 1810, elle dépassait 400,000 âmes sur un espace de 4,000 milles carrés : c*est de toute TAmérique l'endroit de quelque étendue le mieux peuplé. Dans les mêmes vingt années, les exportations furent quadruplées ; dès 1830 l'exportation du sucre était à Porto-Rico moitié aussi grande qu'à la Jamaïque. »
Le phénomène particulier à Porto-Rico, c'est que cet accroissement de richesse se manifesta sans que rien fût changé dans la proportion du nombre des esclaves au nombre des blancs. En 1810 il y avait 105,000 hommes libres et 17,000 esclaves, et en 1830 on ne comptait pas plus de 34,000 esclaves pour 300,000 hommes libn*$ ; qu'on compare à ces chiffres ceux que nous avons donnés pour le mouvement de la population à Cuba pendant la même période, et Ton verra combien la différence est grande. Un haut administrateur colonial anglais, le lieutenant général Flinter, s'exprimait ainsi en 1834 sur l'organisation intérieure et l'état social de nie : « Les planteurs de Porto-Rico diffèrent essentiellement de la classe analogue dans les colonies anglaises. Pour celles-ci. les propriétaires importants ont leur résidence en Europe et laissent
la conduite de leurs plantations à des agents qui demeurent sur les lieux. Même ceux qui possèdent dans les lies anglaises de petites propriétés s*y établissent rarement avec dessein d*y vivre ; Us entassent avec âpreté leurs gains pour retourner le plus tôt possible en Europe. Au contraire, les natifs de la vieille Espagne, qui viennent à Porto-Rico pour s'y livrer au commerce et à l'agriculture, y deviennent en général la tige de familles souches dont les branches s'étendent dans toutes les directions. Les plantations n'y sont pas montées sur le pied élevé et dispendieux où on les voit dans les fies de l'Angleterre ; mais les propriétaires y résident toujours avec leurs familles et forment une partie permanente de la population et de la société blanche. » A côté des planteurs proprement dits, il y avait im très grand nombre de petits propriétaires blancs, connus sous le nom de Xivaros; ils cultivaient eux-mêmes et avec leurs familles, sans auxiliaires esclaves ou salariés, leurs petits domaines et entretenaient avec la population de couleur des relations empreintes de cordialité. En 4834, la population des villes et des villages ne montait pas à 40,000 individus; la population rurale disséminée atteignait, au contraire, au chiffre de 360,000 personnes, dispersées dans 44,295 habitations, c'est-à-dire environ 8 personnes par habitation ; sur 45,000 esclaves, 15,000étaientdomesliques, 30,000 seulement étaient occupés à la production des denrées d'exportation ; ils étaient répartis dans 300 sucreries, 448 caféieries ; il y avait en outre 1,277 petites plantations de cannes qui étaient cultivées par des propriétaires libres. Le reste de la population travaillait à la culture de produits de consommation locale et à l'élève du bétail, dont on comptait 100,000 têtes dans l'île. Une telle organisation est moins favorable, il est vrai, à l'accumulation de grandes fortunes dans quelques mains qu'au développement général de l'aisance et de la civilisation. Ainsi que le fait remarquer Merivale, l'examen de la constitution sociale et économique de Vorto-Rico pendant tout le premier tiers de ce siècle, suffit à renverser deux préjugés universels et invétérés ; car on voit par l'exemple de cette île qu'une population européenne peut prospérer et se multiplier avec une rapidité extraordinaire dans le climat des Indes occidentales, et, en second lieu, que le sucre et le café peuvent être le produit du travail libre et donner cependant une ample rémunération.
Cet état de choses a commencé à s'altérer vers 1835; la grande propriété s'est substituée peu à peu à la petite; Timportalion des esclaves s'est faite sur une grande échelle; on a réclamé également l'immigration chinoise : Porto-Rico a échangé son aisance gêné-
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raie et à l'abri de toute secousse contre une prospérité apparente qui cache la misère du plus grand nombre sous Topulence de quelques-uns et qui est sans cesse exposée à une grande catastrophe finale. Depuis quelques années, Porto-Rico tendait à se rapprocher de Cuba.
L'Espagne a été plus hardie pour la suppression de l'esclavage à Porto-Rico qu'à Cuba. La situation de Porlo-Rico, comme on a pu s'en convaincre par les détails que nous avons donnés, faisait que cette île, de médiocre étendue et assez densement peuplée, pouvait facilement supporter cette épreuve. Aussi l'abolition immédiate diî l'esclavage y fut-elle prononcée en 1872; elle ne fit subir à la colonie aucune crise sensible. Gomme à la Barbade, l'étroitesse du territoire, la rareté des terres incultes et libres, puis aussi le nombre relativement faible des esclaves occupés sur les plantations, furent les causes de ce passage facile de la servitude à la liberté.
Le mouvement commercial de Porto Rico est considérable. En 1875 il était de 64 millions à l'importation contre 37 à l'exportation ; en 1876 l'importation atteignait 65 millions et demi, et l'exportation dépassait 35 millions. Nous ignorons les causes de cette grande supériorité des importations. Dans ce mouvement général qui était de 100 millions de fr., à l'entrée et à la sortie, les États-Unis figuraient pour plus de 30 millions, l'Angleterre pour 23 millions et demi. TEspagne pour 17 et demi, les Antilles étrangères pour 12 1/4, l'ile de Cuba pour 9 millions, l'Allemagne pour près de 4, le Canada et Terre-Neuve pour 3 1/2, l'Italie pour 1,250,000 fr., et la France pour la même somme. La part de l'Espagne est encore, comme on le voit, assez considérable, quoiqu'elle ne soit pas énorme, surtout si l'on tient compte des droits protecteurs. Le mouvement de la navigation était de 842,000 tonneaux en 1870 et de 655,000 en 1875 : nous ne connaissons pas la décomposition par pavillon.
Il est probable que Porto-Rico pourra rester une dépendance de TEspagnc, si la métropole est prudente et libérale : ce sera peutêtre le dernier débris de la puissance espagnole au nouveau monde.
LesPhilippines,quepossède encore l'Espagne, pourraient rivaliser, sous un bon régime, avec la reine des Antilles. Dans ces îles admirablement situées pour le commerce de la Chine et de l'Amérique et auxquelles les nouvelles voies co(nmerciales promettent un bel avenir, la nature a réuni les productions les plus diverses et les richesses les plus rares; le sucre, le café, le colon, le tabac, les bois d'aloès, d'ébène, de sandal, et, à côté d'eux, le sapin et le chêne couvrent la vaste étendue du sol cultivable. Des mines de fer, des
gisements de houille offriraient à Tindustrie des ressources illimitées ; mais les hommes manquent à Texploitation intelligente de ces productions si variées. Dès le moment de leur découverte, comme on Ta vu dans le premier livre de cet ouvrage, les Philippines tombèrent aux mains des moines. Les ordres monastiques s'y multiplièrent et y devinrent les véritables maîtres; le sol et le commerce furent bientôt leur domaine exclusif; le tiers de la ville de Manille appartient encore aux couvents; la main>morte est partout prédominante, aussi la population européenne est-elle faible; les races indigènes sont parvenues, avec assez de rapidité, à ce premier degré de civilisation ou plutôt de docilité, qui caractérise les peuplades soumises aux missions religieuses; mais elles n*ont pas été plus loin. L'esprit d'initiative manque et, d'un autre côté, l'intolérance religieuse se fait sentir par l'exclusion en fait des étrangers. En 1639 il y avait eu un grand massacre des Chinois établis en nombre considérable à Manille; en 1820, le choléra ayant ravagé Manille, les habitants égarés par le fanatisme religieux s'en prirent aux Anglais, aux Français et aux Américains qui résidaient dans la ville et en massacrèrent un certain nombre. Toute l'économie sociale aux Philippines a ce cachet de religion mal comprise, de routine invétérée et de manque absolu d'initiative individuelle. L'esclavage n'existe pas, mais la race indigène, qui forme presque toute la population, est soumise à une discipline qui rappelle de loin les missions du Paraguay, de l'Orénoque et de la Californie. Les Philippines ne sont d'ailleurs véritablement soumises à l'Espagne que sur les côtes. L'intérieur est inexploité, presque inexploré, et les indigènes y sont en fait à peu près indépendants. L'autorité espagnole voit d'un mauvais œil les Européens qui s'y aventurent. Le régime commercial et économique y est singulièrement restrictif et rétrogade. C'est un pays à mettre en valeur. Dans ces derniers temps l'Espagne a semblé vouloir introduire dans cette belle dépendance quelques améliorations. C'est ainsi qu'en 188t elle y a supprimé le monopole des tabacs. La richesse du sol et l'excellence de la situation compensent en partie la mauvaise constitution intérieure; le commerce total montait, il y a quelques années, à 60 millions de francs; il pourrait, avec quelques efforts, quintupler.
Les lambeaux de la vieille puissance coloniale de l'Espagne sont encore magnifiques et dignes d'envie ; trois grandes îles admirablement situées dans le golfe du Mexique ou dans les mers de la Chine, dans le voisinage immédiat des vastes continents et de» contrées les plus peuplées et les plus riches, à l'entrecroisement des
principales roules commerciales; trois grandes iles douées parla nature d*une fertilité sans rivale, et, grâce à retendue de leur sol, d^me capacité de développement presque illimitée : ce sont là des débris dont une métropole plus peuplée et plus opulente que TEspagne pourrait encore être fière. Mais il faut savoir mettre en rapport ces vastes territoires ; il faut leur assurer, non seulement une prospérité hâtive et éblouissante, mais une grandeur durable, solidement assise, bravant toutes les crises que Ton peut prévoir. Pour donner à ses colonies cet essor régulier et continu, l'Espagne a des réformes radicales à opérer. D*un côté, aux Philippines, il faut arracher la population indigène à cet état de civilisation moyenne et docile, où elle semblé avoir perdu tous les traits de la vie sauvage, sans rien prendre encore des qualités précieuses des peuples civilisés : Tesprit d'initiative, le goût du travail, la pré> voyance et la persévérance. L'anéantissement ou du moins la réduction de la mainmorte doit être le premier but des efforts de la métropole. D'un autre côté, aux Antilles, il faut aviser à la suppression prudente, mais prochaine de Tesclavage; au point de vue politique, il faut admettre ces colonies à prendre part h leur administration intérieure et à la gestion de leurs affaires. Au point de vue de la législation commerciale, il reste encore des réformes considérables à opérer; TEspagne ne doit pas oublier qu'une grande partie du développement si rapide de Cuba et de Porlo-Rico est due aux règlements de i809 et de 1815 sur le commerce extérieur. Ces deux belles îles furent subitement ouvertes au commerce étranger alors que toutes les colonies européennes étaient entravées par les restrictions du pacte colonial. Mais depuis lors les autres colonies européennes ont obtenu le rappel complet des anciennes restrictions; il n'en est rien resté dans les îles anglaises et bientôt il n*en restera plus trace dans les îles françaises. Les colonies espagnoles, qui étaient en avance, se trouvent subitement en arrière. Cuba est loin de jouir de la pleine liberté <l'exportation et de navigation. Il en résulte que cette même île, -qui, il y a 40 ans, jouissait de franchises beaucoup plus grandes que toutes ses voisines, reste actuellement presque seule chargée de restrictions. Quand, au point de vue de la navigation, au point de vue du travail, au point de vue de Tadministration, TEspagne aura fait ces réformes essentielles, elle pourra compter sur Tavenir de «es colonies et se confier en leur prospérité durable; aujourd'hui, avec l'organisation artificielle qu'elles conservent encore, si grande que soit Topulence actuelle de ces Iles, il est difficile de prévoir ce que l'avenir leur réserve.