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CHAPITRE V

L'Algérie et la colonisation française au XIX^ siècle.

Considérations générales. Origine tout exccptionDcllo do notre établisgcnieiit colonial en Algérie. — L'Algérie doit tenir uno place à part dans Tbistoire d^ la colonisation.

L*iMiiiGRATXON, LE PEUPLEMENT, L'ACCLIMATATION. Obstaclos quc daus les prcmîcrs temps le gouvernement oppose à l'immigration. — Infiltration lente de rélém<Mit européen. — Appel aux agriculteurs européens vers 1840. — Alternatives de faveur et de rigueur vis-à-vis de Timmigration. — Marcbe ascendante de la population européenne. — Comparaison du peuplement de l'Algérie avec le peuplement de l'Australie. — Excédent des décès sur les naissances pendant les viii«:t premières années. — Depuis lors excédent notable et continu des naissances sur les décès dans l'élément européen. — Acclimatation inégale des diverses nationalités européennes. — Proportion de ces diverses nationalités dans le nombrt* total des colons. — Craintes inspirées par l'afflux des Espagnols. ~ Les naturalisations. — Moyens de favoriser à la longue les Européens étrangers.

Lb régime des terres et la COLONISATION, ^éccssité d'avoir des idées claires sur co que la France veut faire en Afrique. — L'Algérie ne peut être ni une simple colonie de peuplement comme le Canada ou l'Australie, ni une simple coloiiit* d'exploitation comme les Indes ou Java. — Caractère mixte que doit avoir ta colonisation algérienne. — Situation défavorable de l'Algérie pour le régime de» terres. — La propriété indivise des Arabes. — Le domaine du bey. — Les chucessions de terre et les obligations qu'elles entraînaient primitivement. •» Anié* liorations apportées à ce régime. — Essai en 185G et en 18G0 de la métliodo de ▼ente des terres suivant les procédés australiens. — I^ population agricole européenne en 1864. — Perfectionnements apportés en 1881 au régime dos mucessions gratuites. — Les deux méthodes simultanées par lesquelles procède U colonisation territoriale : les coiicessions et les achats de terres aux Arabes. Le système de colonisation par contres ou villages. — Étroitosse do la zone de colonisation. — Rappel en 1855 des colons établis dans des localités e\r<Mi. triques.

Pénurie du domaine. — L'insurrection de 1871 accroît l'étendue du domaint* .iu moment où il était presque épuisé. — Les colons alsaciens-lorrains. — Caractèn* artificiel de cette colonisation. — Étendue des concessions de terres depuis 1870. — Projet de loi relatif à l'expropriation de 4 ou 500,000 hectares de terres appartenant aux indigènes. — Critiques adressées à ce projet de loi. — Le gouvornement ne doit pas exproprier les petits propriétaires indigènes. — Comment la colonisation agricole peut se développer. — La colonisation agricole spontanée et indépendante égale déjà la colonisation agricole et officielle. — Nombre des en- Ions ruraux en Algérie. — La production agricole chez les Européens et chex lo«» indigènes. — La viticulture. — La race arabe ne doit pas être expropriée complètement. — Dans une dizaine d'années la colonisation officielle n'aura plus di* raison d'être. — La loi de 1872 sur la constitution de la propriété privée. — L**iiteur des résultats. — État actuel des travaux.

Le ROLE DE l'administration en Algérie. Le rôle de l'administration est immonse dans les colonies nouvelles, il est néanmoins compatible avec les libertés do^

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colons. — L'administration doit se restreindre aux grands services d'intérêt collectif. — Les dépenses préparatoires et les dépenses conservatoires. — L'administration des forêts. — Les puits artésiens. — Le service topographique. Ijc RÂGiiiE COMMERCIAL ET LE RÉGIME FINANCIER. Régime relativement libéral de 1851.

— Le développement du commerce extérieur algérien de 1850 à 18G4 et de 1864 à 1879. — Le mouvement de la navigation. — Le produit de la douane. — L'octroi de mer; caractère de cet impôt. — De l'établissement de l'impôt foncier. — Des inconvénients particuliers de hauts droits d'enregistrement dans une colonie. —

— Le budget colonial de TAlgcrie. — Les budgets départementaux et communaux. — La part de dépenses qui incombe à la métropole. — Le crédit en Algérie. — Le fléau de l'usure. — La Banque d'Algérie et ses succursales. — Taux excessif auquel on a maintenu pendant longtemps l'intérêt légal en Algérie : abaissement de ce taux en 1881. — Les institutions de crédit particulières créées avec ou sans le concours de l'État. — Rôle de ces sociétés.

Db la POLiTionE A SUIVRE vis-A-vis DES INDIGÈNES. Situation sans précédent de notre colonie algérienne. — Les trois politiques que Ton peut suivre à 1 égard des indigènes : le refoulement, le fusionnement, l'abstention. — Dangers de la première et de la dernière ; nécessité de l'intermédiaire. — Oscillations de notre politique à ce sujet.

Des obstacles à la fusion de l'élément indigène et de l'élément européen. — Ces obstacles ne sont pas insurmontables avec le temps et la persévérance. — Les différents éléments de la population indigène. — La féodalité arabe est liée à la propriété collective. — De la désagrégation de la tribu. — Répartition du territoire des tribus entre les douars. — Du passage de la propriété du douar à la pro« priété individuelle. — De l'institution de la polygamie. — liaisons d'être de la polygamie chez les Arabes. — La division du travail et le développement des échanges devront singulièrement restreindre la polygamie.

De l'instruction chez les indigènes. — Efforts modiques faits avant 1870 : les écoles arabes françaises d'alors. — Les collèges arabes français d'Alger et de Constan- Une. — Depuis 1870, réaction contre l'enseignement des indigènes. — Préjugés des colons. — Suppression des collèges arabes-français. — Petit nombre des écoles arabes-françaises. — Chiffre infime des indigènes qui reçoivent de l'instruction. — Dotation mesquine de ce service dans le budget colonial et dans les budgets locaux.

1^ Justice chez les indigènes. — Les procès portés librement par les indigènes» devant nos tribunaux. — Nombre et situation des cadis ; ils ignorent presque tous la langue française. -- Grand nombre des actes faits entre musulmans devant des notaires français. — Organisation vicieuse de la justice criminelle à l'égard des indigènes.

l^E RÉGIME POLITIQUE DE I'Algkrie. Phases divorses par lesquelles ont passé les institutions algériennes. — Alternatives de régime libéral et de régime restrictif. — Division de l'Algérie en territoire civil et en torrit^nre militaire. — Étendue et population de chacune de ces deux régions. — Raisons d'êtro de cette division.

Organisation municipale : les communes de plein exercice, lo» communes mixtes et les communes indigènes. — Difficultés spéciales de la vie municipale algérienne. •— Les électeurs indigènes et les électeurs européens non français.

Des droits des indigènes. — Les assesseurs musulmans dans les conseils généraux.

— De la représentation des indigènes dans le parlement métropolitain. L'Algérie doit«être régie par des lois, non par des décrets ou dos arrêtés. — La politique de l'assimilation et la politique de l'autonomie. — De la cr('>ation en Algérie d'un personnel administratif spécial à l'abri des fiuctuations politiques.

I.B8 TRAVAUX n'BLICS, LEUR IMPORTANCE, LA DIRECTION A LEUR DONNER. ÉtOndue des

routes en Algérie. — Les chemins. — Les dépenses pour travaux divers. — Les chemins de fer. — > De la productivité des chemins de fer algériens. — Los travaux projetés. — De la nécessité de faire des lignes perpendiculaires à la mer et de les pousser jusqu'à l'Extrême Sud. — De l'exploiution du désert. — Le Transsahari«»n. — Les chemins de fer doivent être construits en Algérie à beau-

coup moiDs de frais et beaucoup plus rapidement qu'en France. — Influence des travaux sur Timmigration.

Bésumé de la situation *ie V Algérie. Espérances légitimes qu'elle suscite. — L'AIgérie doit être pour nous une base d^opération sur le continent africain. — Des expéditions dans les oasis. — Tort de les avoir suspendues depuis 1873. — Le Transsaharien. — Utilité de soumettre le Soudan à notre influence. — Nécessité de l'annexion de la Tunisie.

En dehors des colonies à esclaves, qui produisent du sucre, du café, de Tindigo et quelques autres denrées d'exportation, le xvni* siècle n'avait laissé à la France que quelques positions commerciales méritant plutôt le nom de comptoirs que celui de colonies. Mais des circonstances spéciales appartenant à Tordre des faits politiques, diplomatiques et militaires, nous ont dotés d'une contrée considérable et où nous nous sommes fixés d'une manière permanente en vue de la colonisation. Il importe de signaler, dès l'abord, l'origine toute singulière et exceptionnelle de cet établissement co* lonial. Il dut sa naissance, nous l'avons dit, non à des faits de Tordre économique, mais à des circonstances de l'ordre politique. Ce fut une conquête, et une conquête sans préméditation, amenée par des événements fortuits. L'histoire moderne, croyons-nous, n'offre aucun fait analogue à celui de l'occupation de l'Algérie par la France depuis plus de 50 ans. Une insulte de la part d'un souverain barbare, le refus des réparations exigées, le besoin de détourner en France l'attention publique des affaires intérieures, telles fui ent les circonstances minimes et contingentes qui nous amenèrent en Afrique. C'est la seule fois qu'une grande entreprise de colonisation ait eu son origine dans une question de point d'honneur national. Quand les Portugais et les Hollandais fondèrent leur empire oriental, ils y étaient portés par l'appât d'un tralic hautement rémunérateur et par l'espoir d'obtenir le monopole des relations fructueuses de l'Europe avec l'Asie. Quand l'Espagne étendit sa domination sur toute l'Amérique du Sud, elle se sentait attirée vers ce vaste continent et elle y était retenue par les énormes richesses métalliques dont la révélation l'éblouissait, en même temps par l'abondance des produits naturels et par la facilité de la conquête et de l'occupation. Quand l'Angleterre envoya ses enfants vers les vastes plaines de l'Amérique du Nord, elle était dans une crise économique, sociale et religieuse, où l'émigration était un bienfait incontestable et le seul remède peut-être contre des maux d'une rare intensité. Toutes ces nations avaient cédé à l'attrait du trafic, à Tappàt des richesses ou bien encore à un besoin économique et social. Pour tous ces peuples la colonisation fut Tœuvre moins des gouvernements que

des particuliers, œuvre lente, mais persistante, commencée et poursuivie par des légions d'aventuriers hardis et heureux, régularisée après coup par l'intervention gouvernementale. Rien ne ressemble moins à la création de notre colonie algérienne. Gelle-ci naquit d'un seul jet, par Tinitiative du pouvoir, à la suite d'un fait fortuit qui occasionna l'envoi d'une armée française à Alger; il n'est peut-être pas téméraire de dire que, si nous nous sommes fixés en Afrique, la cause en a été moins au besoin de nous y établir qu'à la difficulté de nous en éloigner.

Cette situation, qui fait à notre entreprise algérienne une place à part dans l'histoire de la colonisation, est accompagnée d'autres circonstances non moins exceptionnelles. Toutes les nations qui avaient fondé des colonies les avaient placées dans des contrées vacantes ou très peu peuplées; elles s'étaient emparées de régions d'une facile conquête, offrant en abondance des terres libres et d'une appropriation aisée, ne présentant qu'une population disséminée, primitive et incapable de résistance. La France^ au contraire, pre* nait possession, en 1830, d'une terre occupée, cultivée, défendue par une population nombreuse, guerrière, opiniâtre. Cette race établie sur le sol d'Afrique depuis des siècles était douée d'une civilisation avancée, elle formait une société régulière, pourvue de tous les éléments de vie et de consistance ; elle avait un sentiment élevé de sa nationalité, elle répugnait par ses mœurs, ses idées, sa religion à toute assimilation avec une autre race, et ce qui contribuait à augmenter encore les difficultés, c'est que la religion de cette race indigène est une religion hautement spiritualiste, dépourvue presque de toute empreinte de superstition, une religion qui, par la simplicité et la netteté toute philosophique de sa doctrine, par la pureté de ses enseignements, est douée d'une force défensive que, au point de vue humain, on peut appeler insurmontable. Telles sont les circonstances caractéristiques dans lesquelles a pris naissance notre tentative de colonisation algérienne, il importe de ne les pas oublier un instant, si l'on veut être juste et impartial, si l'on veut émettre des idées pratiques et réalisables. Rien là ne ressemble à l'établissement des Espagnols au Pérou ou au Mexique, à celui des Anglais dans l'Amérique du Nord ou dans l'Australie. C'est un fait sans précédent, sans analogie dans l'histoire moderne. Fonder une colonisation agricole dans un pays où tout le sol était possédé et cultivé ; introduire une population européenne nombreuse près de cette nombreuse population musulmane, qu'on n'avait ni le droit ni la force d'extirper ou de refouler; faire de ces deux éléments juxtaposés et hétérogènes un ensemble, si ce n'est homogène, du moins régulier ;

c*était là le plus difûcile problème que se fût encore posé la politique coloniale des peuples modernes.

Nous n'avons pas à retracer les circonstances spéciales qui nous attirèrent en Afrique vers 1830; nous n'avons pas à faire Thistoire de ces guerres sans cesse renaissantes, qui jusqu'en 1847 (soumission d'Abd-el-Kader) ou même jusqu'en 1857 (fin de la guerre de Kabylie) accompagnèrent notre laborieux établissement dans ce pays. On peut dire que la difficulté de la conquête fut l'origine de la colonisation.

l'immigration. — LE PEUPLEMENT. — l'aCCLIMATATIOX.

Le gouvernement, dans les premiers temps de la conquête, répugnait à une immigration considérable, soit française, soit étrangère ; bien loin de l'attirer, il s'efi'orça de la prévenir. Il craignait pour les colons l'influence du climat, il craignait d'inquiéter les Arabes et de se les aliéner davantage en distribuant des terres aux Européens, il craignait de s'enlever à lui-même la liberté d'action. Ces différents motifs le portaient plutôt à combattre qu'à susciter l'arrivée d'artisans ou d'agriculteurs de France ou d'Allemagne. A la fin de 1832 une décision ministérielle fut prise « afin d'arrêter une immigration trop nombreuse et trop hâtive, d'obvier au désagrément de voir tomber des individus dans la détresse pour s'être inconsidérément transportés dans cette contrée sans avoir les moyens d'y vivre fixés et assurés. Le gouvernement français, outre les mesures déjà prises pour empêcher V immigration spontanée de pénétrer en Algérie, a cru devoir en interdire l'accès dorénavant, jusqu'à nouvel ordre, à tout étranger qui ne pourra établir amplement qu'il a de quoi s'y entretenir, et les légations françaises ont reçu l'ordre de se conformer à ces dispositions dans la délivrance des passeports (1) ». G*est ainsi que dès les premières années le gouvernement cherchait à éloigner d'Afrique l'émigration spontanée. Avait-il tort? La plupart des publicistes, qui se sont occupés de l'Algérie, ont incriminé Tadministration pour ces lenteurs et ces timidités. A nos yeux, au contraire, ces timidités et ces lenteurs ont leur justification dans la difficulté des circonstances. Si la contrée que nous occupions eût été une terre vacante ou pacifiée, sans doute il eût été expédient de laisser l'émigration libre s'y porter elle-même, sans réglementation ni entrave, comme les Anglais l'ont pu faire pour l'Australie. Mais la situation était tout autre; et la circonspection, la prudence ini-

(1) Jules Duval, Histoire de VimmigrfUiony p. 336.

L^ALGÉUIK. — L'IMMIGRATION. — LE PEUPLEMENT. 30t

tiales du gouvernement français, au lieu d'être taxées de fautes, peuvent être regard(^es comme Taccomplissement d'un devoir.

L*inriUration de Télément européen sur cette terre africaine fut donc lente ; en 1835, on n'y comptait encore que il, 221 Européens de toute nature. Mais, dans les dix années qui suivirent, le développement des opérations militaires, l'augmentation de Tarmée, attirèrent un nombre considérable de petits traûaqunts, qui suivaient les colonnes de soldats et trouvaient dans la guerre même Taliment de leur commerce et la source de leurs gains. Aussi, en 1845, la population européenne atteignait-elle 95,531 individ.us sans compter l'armée. Dans cet intervalle le gouvernement avait franchement recours à l'immigration ; en 1838, après le traité de la Tafna, en 1842 et 1843, lors de la construction des villages du Sahel d'Alger, il avait fait appel aux agriculteurs et aux ouvriers français. Mais le grand défaut de rémigration européenne en Algérie, c'est qu'elle ne formait pas un courant régulier et continu. Le gouvernement lui ouvrait ou lui fermait l'entrée de l'Afrique selon les circonstances. Tantôt on l'encourageait ou même on la provoquait, plus souvent on la restreignait. La bonne vobmté administrative qui s'était manifestée de 1838 h 1843 cessa bientôt. Après la révolution de 1818 on multiplia les entraves. Le passage dans la colonie ne fut accordé que sur la preuve établie d'un travail assuré d'avance en un lieu et chez un patron connus. Des Espagnols, qui se trouvaient alors en chômage momentané dans la province d'Oran, furent renvoyés dans leur pays. Quand, en 1853, une compagnie genevoise voulut organiser des colonies suisses à Sétif, on exigea de chacun de ces colons la possession en espèces d'une somme de 3,000 fr. Si l'on n'eût voulu par ces mesures que sauvegarder les intérêts des colons, on pourrait dire qu'elles étaient empreintes d'une prudence exagérée; mais le vrai motif de ces règlements, c'était que l'administration redoutait une immigration trop considérable. Nous en trouvons la preuve dans un rapport fait, en 1854, au ministre de Tagriculture par M. Ueurlier» au nom du comité d'émigration: <c Le temps viendra bientôt, y est-il dit, où la France, économe de ses enfants, utilisera les bénéfices de sa prudente réserve, au profit de l'Algérie, vaste champ ouvert à l'activité humaine et magnifique débouché ponr l'exubérance de notre population. Il nous serait difficile de prévoir exactement les conséquences de cette transmigration, mais on peut la pressentir. Quel serait le régime économique le plus favorable au développement de la colonisation ? Quel parti pourrait-on tirer dès h présent de cet immense mouvement d'hommes, qui, dédaiguant la côte d'Afrique pour les zones les plus éloignées du globe, semblent

nous dire que la Méditerranée serait une barrière insuffisante entre eux et la mère patrie? Ces questions graves, Monsiei^r le ministre, le fonctionnaire chargé plus spécialement de représenter le département de la guerre n*a pas jugé qu'il fût opportun de les traiter, ni de provoquer en ce moment une immigration étrangère trop nombreuse dans nos possessions algériennes. Une dépêche du maré^ chai ministre de la guerre vous a témoigné en termes explicites le même sentiment. Des raisons de Tordre politique, tirées notamment des nécessités que nous Imposent les guerres d'Orient, ont fait prévaloir cet avis au sein de la commission. » Telle était Topinion de la haute administration sept années après la reddition d'Abd-el-Kader et la complète sujétion du pays. Malgré Tallusion faite aux nécessités de la guerre d'Orient, dans le rapport dont nous venons de citer un extrait, cette politique de réserve et d'abstention, hostile & l'immigration, n'était pas transitoire; c'était une politique constante qui ne cessa de diriger le gouvernement dans la conduite des affaires algériennes. On s'étudia à limiter le nombre des immigrants et il ne fut pas difficile d'y parvenir. On continua à exiger des nouveaux arrivants la justification d'un capital relativement assez considérable; aux simples ouvriers l'on demandait la possession de 400 fr. en argent, aux prétendants à la propriété du sol on imposait l'obligation de justifier d'une fortune de 1,500 à 3,000 fr. selon les temps. Aussi, malgré le grand nombre des permis de passage gratuits, la population coloniale augmentait avec une grande lenteur : en Tannée 1857, suivant M. le colonel de Ribourt, sur 80,000 passages gratuits accordés, il y avait eu 70,000 retours. En 1855, le nombre des colons en Algérie n*atteignait que le chiffre de 150,607. Au lieu de s'étendre avec les progrès de la pacification, l'immigration avait diminué de plus de moitié. De 1840 à 1845, la population européenne s'était accrue chaque année de 13,493 individus; de 1850 à 1855^ l'accroissement annuel n'avait élé que de 5,929. Lors de la création du ministère spécial de l'Algérie et des colonies il y eut un nouvel essor qui ne dura que deux ans ; l'immigration s'accrut dans une proportion sensible; en 1861, la population européenne de l'Algérie monta à 192,745 individus. A la fin de 1863, elle atteignait 213,061, et enfin, ati 31 décembre 1864, d'après les documents officiels, elle était parvenue à 235,570 individus C'était la preuve d'une reprise notable dans le courant de Timmigration; c'était de plus, comme nous Talions voir, Tindice de la diminution de la mortalité parmi les Européens résidants.

Ainsi le premier fait caractéristique de la colonisation algérienne, c'a été l'opposition systématique et persévérante du pouvoir à une

L'ALGÉRIE. — l'immigration. — LE PEUPLEMENT. 30»

immigration considérable. Ce fait remarquable a son explication dans les circonstances exceptionnelles dont fut entouré le berceau de notre colonie africaine. Il était naturel, il était légitime à nos yeux, que pendant les premières années, du moins, le gouvernement eût envers Timmigration une conduite circonspecte et réservée. C'était à la fois un devoir moral et une mesure de prudence politique que de ne pas favoriser la trop grande et trop subite affluence des Européens dans cette terre agitée par la guerre et dont on ignorait encore les ressources. Mais, après 1847, après la pacification générale et les premiers essais de culture par des mains européennes, Tadministration aurait pu, à notre gré, sans témérité, ouvrir plus largement les écluses à ce courant d'émigrants, qui tendait spontanément à se porter vers notre terre d'Afrique. Il eût été expédient et pratique de ne pas imposer alors des entraves trop pénibles et de ne pas outrer les mesures de prudence. C'eût été d'une politique prévoyante et judicieuse que de maintenir l'appel qui avait été fait de 18«'f8 à 1842 aux agriculteurs et aux artisans d'Europe ; si l'immigration s*était maintenue au chiCfre qu'elle avait atteint pendant ces quatre années, la population européenne de notre colonie serait au moins le double de ce qu'elle est aujourd'hui. Ce n'est pas que nous trouvions avec beaucoup de publicistes que la présence en Algérie de plus de 350,000 ou 400,000 Européens, 50 ans après le débarquement de nos troupes, soit un fait insignifiant (1). C'est, à nos yeux, au contraire, un résultat d*une haute portée et qui prouve que l'élément européen a de sérieuses chances d'avenir et de prospérité dans notre colonie d'Afrique. Que l'on se reporte au berceau de tous les autres établissements européens qui ont acquis par la suite des temps le plus haut degré de splendeur, et l'on verra qu'il s'en fallut de beaucoup que l'immigration, à l'origine, y fût aussi nombreuse. L'Australie elle-même* pendant les 50 premières années de son peuplement, n'a pas fait en population de plus rapides progrès que l'Algérie. Depuis l'année 4815 oii les premiers émigrants libres s'y rendirent, jusqu'à l'année 1850, qui précéda la découverte des gîtes aurifères, TAustralie avait reçu moins de colons que l'Algérie n'en comptait i la fin de l'année 1864. Il ne faut donc pas rabaisser outre

(1) Le recenftement do 1876 portait à 358,000 imes U po|ralation dite « européenne *• de l'Algérie ; mais il fallait on retrancher 33,300 israélites indigènea qui figurent à tort dans cette classe, il restait donc 320,000 Européens environ. A l'heure actuelle (1881), malgré l'émigration provoquée par les désastres de Salda et par rinsécurité passaf^re, il est probable que û population européenne est de 380,000 à 400,000 imes ; c'est ce que constatera sans doute le recensement, qu'on est en train de faire. A la fin du siècle il est vraisemblable qu'il y aura plus d'un million d'Européens dans l'Afrique française du Nord.

30i DE LA COLONISATION AU XIX" SIÈCLE.

mesure, ainsi que le font la plupart des publicistes, Timportance de rimmigration européenne dans notre colonie d^Afrique; mais il est incontestable que cette immigration eût été beaucoup plus con* sidérable, à partir surtout de 1847, si le gouvernement n*y avait pas mis d'inutiles entraves, et ces entraves multipliées, ces précautions exagérées et prolongées trop longtemps, ces règlements vexatoires ont fini par détourner de l'Algérie le courant de Témigration européenne qui ne demandait pas mieux que de s'y porter, et ont jeté à la longue sur notre colonie d'Afrique un discrédit dont il sera diff!> cile de la dégager.

Heureusement sa situation est devenue telle qu'elle ne s'augmente pas seulement par les recrues qui lui viennent du dehors, elle grandit parelle-même et par l'excédent continu, depuisquelques années, du nombre des naissances sur le nombre des décès. Il n'en fut pas ainsi àl'origine, et la mortalité dans la population européenne fut si grande pendant les 20 premières années, qu'on put douter de Ta* venir de la colonisation. Les prophètes de malheur ne manquèrent pas et les faits semblèrent leur donner amplement raison. Depuis lâ conquête jusqu'au 31 décembre 1864, il y a en dans la population civile européenne 62,768 décès, contre 44,900 naissances. Cela tient, en partie, pour les premières années du moins, à ce que le nombre des colons célibataires était très considérable, ce qui tendait à réduire les chances de naissance relativement aux chances de décès. Mais les difficultés de l'acclimatement furent, on ne peut le nier, une des principales causes de celte énorme mortalité ; elle diminua peu à peu : de grands et patients travaux, des dessèchements de marais, des défrichements heureux, enlevèrent à la côte une partie de son insalubrité; en outre, il s'est formé toute une génération créole, jeune encore, il est vrai, mais née sur le sol algérien et plus apte que les nouveaux arrivants à supporter le climat de la colonie. En 1853, l'excédent des décès a cessé de se manifester pour ne plus reparaître. Depuis lors, les naissances alimentent chaque année, en l'augmentant, la population d'origine européenne. En 1863, il y a eu 8,531 naissances contre 6,347 décès : la différence nu profit des naissances a donc été de 2,184 ; en 1861, le nombre des naissances parmi les colons était de 8,408, celui des décès de 5,497, ce qui constituait, au profit des naissances, une différence de 2,911. On a calculé que par le seul fait de l'excédent des naissauces sur les décès, tel quilse manifeste depuis 1853, la population européenne de l'Algérie devrait doubler en 56 ans environ, tandis que la population de la France ne le peut qu'en 141 ans. On voit que c'est là une situation éminemment favorable. Pour peu que l'im-

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