L'ALGÉRIE. — LE PEUPLEMENT. — L'ACCLIMATATION
double de celui des Espagnols. Dans la période de 1876 à 1881, si les massacres de Saïda n'étaient intervenus qui ont fait refluer en Espagne une partie des immigrants de cette contrée, il est fort probable que Taugmentation du nombre des Espagnols aurait dépassé celle du nombre des Français. Les chiffres du recensement de 1876 sufGsent cependant aux prévisions alarmantes. Dans le territoire civil de la province d'Oran les Français ne comptaient que pour 43,516, tandis qu'il ne s'y trouvait pas moins de 69,131 étrangers. En localisant encore davantage, dans Tarrondissement d*Oran, il y avait 45,107 étrangers, en grande majorité espagnols, contre 22,717 Français. L'écart était encore plus fort dans Tarrondissement de Sidi-bel-Abbès, qui comprenait 10,360 étrangers contre 4,343 Français. Nous ne partageons pas cependant, à ce sujet, les anxiétés de beaucoup de nos compatriotes. Il n'y aurait de péril sérieux de ce coté quesi TEspagne possédait le Maroc et, malgré l'envie qu'elle en p(*ut avoir, nous ne pensons pas qu'elle soit de force en ce moment h tenter une pareille entreprise ou du moins à y réussir. Quand elle sera en état de le fViire, ce qui arrivera sans doute un jour, il est probable qu'une forte partie de l'élément espagnol algérien se sera déjà fondue dans la population française.
Les naturalisations, malheureusement, sont peu nombreuses, puisque depuis l'origine il n'en a élé octroyé que 4,02!^ On remarque, toutefois, que le nombre des indigènes qui se font naturaliser s'accroît. En 4873 il n'y avait eu en tout, depuis l'origine, que 211 naturalisations accordées aux Arabes ; il y en a aujourd'hui 839. On peut espérer qu*on en comptera plusieurs dizaines de mille avant la fin du siècle. Le nombre des mariages mixtes augmente dcins une proportion importante: dans les trois années 1876,1877, 1878 il y a eu 925 unions entre des Français et des femmes étrangères, et 335 unions entre des femmes françaises et des étrangers. Dès que l'un des époux est français il est bien vraisemblable que les enfants le seiont aussi. Quant aux mariages entre Européens et musulmans ils restent toujours fort exceptionnels ; dans cette période triennale on n'a compté que 22 unions entre européens et musulmanes, et 19 entre musulmans et européennes. Il est infiniment probable que les unions irrégulières entre ces deux éléments sont beaucoup plus nombreuses ; elles ont également pour résultat de donner naissance à un élément mixte.
C'est l'école surtout qui pourra exercer une grande influence sur l'assimilation des éléments étrangers à l'élément français ; c'est elle qui devra propager notre langue et nos idées ; c'est elle qui préparera un plus grand nombre de naturalisations. Les tribunaux et
3i0 DE LA COLONISATION AU XIX'' SIÉGLË.
TadraiDistration devront aussi lui venir en aide ; il est probable que les Espagnols, nés en Afrique, si près qu'ils soient de leur patrie d'origine, finiront par se franciser, et TAlgérie ne sera pas plus une colonie espagnole que les États-Unis ne sont une colonie irlandaise ou allemande. Une loi qui rendrait français obligatoirement tout individu né surnotre territoire de parents qui eux-mêmes y seraientnés aurait aussi une bonne et équitable action sur la fusion des éléments européens divers.
Le principal colon de TAlgérie restera, d'ailleurs, toujours le Français, parce qu'il est plus entreprenant, parce qu'il a plus de res* source d'esprit et de caractère, parce que c'est lui qui apporte les capitaux et qui s'entend le mieux à tirer parti de la terre et des hommes. Les Italiens, les Espagnols, les Maltais sont des auxiliaires utiles ; mais on ne peut dire, sans méconnaître les conditions actuelles du travail et de la production en Algérie, que le premier rôle leur appartienne. Quant aux obstacles physiques, qui s'opposaient à la prompte acclimatation des Français, à savoir l'élévation fréquente de la température, le siroco ou vent du désert, les émanations teU luriques ou paludéennes, leur importance tend à diminuer pour trois raisons. D'abord plusieurs de ces causes morbides disparaissent grâce aux progrès de la colonisation : les émanations paludéennes deviennent plus rares et moins dangereuses par les dessèchements, par la bonne culture des terres, par un système convenable de distribution des eaux, par la plantation d'eucalyptus; le siroco luimême est atténué par un bon régime forestier. En second lieu, les tempéraments se forment à la longue au milieu qui les entoure; la génération créole offre plus de résistance que celle qui l'a précédée. Enfin l'hygiène fait des progrès rapides et les souffrances des premiers arrivés sont des enseignements qui servent aux colons nouveau-venus. Tous ces prétendus obstacles insurmontables ne sont donc, les faits le prouvent, que des dilficultés passagères.
Une autre objection de principe que l'on a adressée à la colonisation de l'Algérie par la France, c'est que notre pays n'a guère d accroissement de population. Il est certain que cet accroissement est faible. Cependant, jusqu'ici il n'est pas nul. L'excédent habituel des naissances sur les décès, en dehors des années de guerre, varie ches nous de 90,000 à 150,000 têtes. Dût même cet excédent disparaître d'une manière complète, qu'on n'en devrait pas conclure que la France ne peut coloniser. En effet, il faut tenir compte du mouvement d'immigration belge, allemande, italienne, et suisse qui s'effectue sur notre territoire continental. Si nous recevions tous les ans 40 ou 50,000 habitants nouveaux provenant du dehors, nous pour-
rions fort bien fournir à une émigration à peu près correspondante. Les arrivées compenseraient les départs. L'émigration est, en outre, souvent un stimulant à la fécondité des familles.
Quelques statisticiens, M. Jacques Bertillon entre autres, pensent que la France pourrait fournir à l'Afrique une émigration de 100,000 habitants par an. Le dixième sufûrait. Supposez 10 à 12,000 Français s*établissant chaque année en Afrique, et autant d'Européens étrangers; ajoutez-y l'excédent normal des naissances sur les décès, on aurait, à la fin du siècle, environ un million d'hommes de race européenne sur la côte d'Afrique et trois à quatre millions d'Arabes, en outre, déjà imbus de notre civilisation. En portant nos regards plus avant, avec cette immigration d'ailleurs modique de 20 à 25,000 Européens par an (moitié Français et moitié étrangers), avec aussi l'excédent des naissances, l'Afrique française, c'est-à-dire l'Algérie et la Tunisie avec leurs prolongements, contiendrait vers l'année 1930 environ trois millions d'hommes de race européenne et quatre ou cinq millions d'Arabes francisés. Ce serait là une société beaucoup plus importante comme population et au moins aussi florissante que l'Australie actuelle, et l'Afrique française en 1930 serait à peine de six ans plus vieille que ne Test aujourd'hui l'Australie. Une colonie ne sort guère de l'enfance qu'à l'âge de cent ans. Ces résultats seraient très glorieux pour laFrance, très féconds pour l'avenir de la race française. Si de légères difficultés, comme celles auxquelles nous avons été exposés en l'année 1881, ne nous découragent pas, il est fort probable que l'Afrique française arrivera, avant sa centième année, à la solide et splendide situation que nous venons d'indiquer. Le phylloxéra dans ces derniers temps a merveilleusement servi l'Algérie en l'épargnant et en dévastant la France. L'insecte microscopique, chassant nos vignerons de la vallée du Rhône et de nos départements méditerranéens, les a poussés à franchir la mer. Ainsi les maux de la mère patrie ont été comme toujours utiles à notre colonie naissante. Si le régime administratif et économique n'est pas plus contraire à notre fondation africaine que les agents physiques, le succès de notre œuvre colonisatrice est assuré.
Nous venons de prouver que l'Afrique du Nord n'est pas inhospitalière aux Européens, ni en particulier aux Français. Ge qui importe maintenant, c'est que notre nation ait des idées claires sur ce qu'elle -se propose de faire dans cette contrée qu'elle a conquise.
Jusqu'ici c'est cette clarté d'idées qui lui a manqué. Tout homme
qui a étudié avec quelque attention les colonies des peuples européens soit dans le passé soit dans le présent sait qu'il y a deux catégories principales de colonies, lesquelles se distinguent par de^^ caractères très tranchés : les colonies d'exploitation, telles que les Indes orientales anglaises et Java; les colonies de peuplement comme le Canada et FAustralie. Dans les premières le peuple colonisateur apporte seulement ses capitaux, sa direction politique et économique ; il ne cherche pas à remplacer la race indigène par une immigration de ses propres nationaux; il respecte et conserve, autant que possible, l'organisation sociale des natifs. Dans la seconde catégorie de colonies, au contraire, le peuple colonisateur cherche surtout à implanter sa race, a créer une société analogue ou même identique à celle de la mère patrie ; il absorbe toute la vie économique du pays, il s'approprie les terres, et peu à peu il évince complètement les natifs qui d'ailleurs, dans ce genre d'établissements, sont peu nombreux^ clairsemés et n'ont qu'un enbryon de civilisation. Le noir australien ou le huron sont rejetés de plus en plus dans le désert ; ils unissent par disparaître, soit qu'ils dépérissent et qu'ils meurent, soit que par des croisements ils se transforment.
L'Algérie devait-elle être considérée comme une colonie d'exploitation, telle que les Indes orientales anglaises et la grande île de Java, ou comme une colonie dépeuplement, telle que l'Australie et le Canada? La nation française n'est pas encore parvenue à se faire sur ce point une conscience claire. Elle a oscillé entre ces deux sortes de modèles si opposés. Delà toutes les incertitudes, toutes les variations, le peu d'esprit de suite de notre colonisation africaine.
A vrai dire, l'Algérie ne peut se ramener à aucun de ces deux types si tranchés de la colonisation. Elle est une exception, elle doit être une colonie hybride et former une classe à part. On ne peut lui appliquer exclusivement ni la méthode indo-anglaise ni la méthode hollando-javanaise, ni la méthode australienne et canadienne. Si Ton respectait scrupuleusement, minutieusement, tous les usages, toutes les coutumes des indigènes, si on évitait d'apporter aucun trouble dans leur mode de jouissance des terres et dans leur existence, on ne pourrait tirer du pays toutes les ressources qu'il contient, on n'assurerait pas à l'Afrique française l'avenir auquel elle peut atteindre. D'autre part, si Ton voulait substituer complètement les Européens aux indigènes, on se priverait du secours précieux que peut offrir une population de 2 millions et demi d'habitants déjà civilisés ; on exaspérerait les Arabes; on provoquerait des crises qui dureraient plusieurs siècles. Ainsi l'Algérie ne doit être ni seulement une colonie d'exploitation, ni exclusivement une colonie de peuple-
L'ALGÉRIb:. — LE RÉGIME DES TERRES ET LA COLONISATION. dU
ment. Les maximes qui règlent ces deux catégories de colonies y trouvent simultanément leur application, en se tempérant et même souvent en se contrariant mutuellement. De là, les ditficultés tout à fait spéciales de la colonisation algérienne; de là aussi l'indulgence qui s'impose aux esprits sérieux à l'égard de la prétendue lenteur de notre œuvre colonisatrice en Afrique.
Au point de vue économique, la première condition de la prospérité d'une colonie de peuplement, nous avons eu l'occasion de le répéter bien des fois, c'est la grande abondance des bonnes terres et un régime qui en rende l'appropriation facile et définitive. Diverses circonstances» les unes inhérentes à la situation antérieure de l'Algérie, les autres provenant de nos traditions administratives, firent que les conditions de colonisation dans notre dépendance d'Afrique furent, sous le rapport de la distribution des terres, exceptionnellement défavorables. Le premier point à constater, c'est que les terres n'étaient pas vacantes ; elles étaient non-seulement occupées, mais cultivées par les populations indigènes; les domaines seuls du bey pouvaient être regardés comme confisqués, ce qui les rendait accessibles aux Européens; mais c'était là une quantité de terres limitée et qui ne suffisait pas pour occuper une nombreuse population agricole. Quant aux terres qui ne faisaient pas partie du domaine, on n'aurait pu les acquérir et les livrer aux colons que par deux moyens : par la méthode que l'on a appelée le cantonnement indigène^ c'est-à-dire le refoulement des Arabes loin des côtes, d*oii serait résultée la perte pour eux d'une partie du territoire qu'ils avaient l'habitude d'occuper, de labourer ou de parcourir avec leurs bestiaux. Au point de vue de l'équité, c'était là un procédé injuste et qui rappelait les allures des conquérants de l'antiquité. Au point de vue politique, c'était de plus une mesure empreinte de témérité, dont le résultat inévitable eût été d'entretenir chez les Arabes l'esprit de haine et de vengeance contre la France. Restait la seconde méthode, l'échange, c'est-à-dire l'achat aux indigènes des terres qu'ils consentiraient à vendre ; ce procédé, le seul juste, le seul qui ne présentât pas de dangers politiques, était malheureusement, pendant la période d'installation, presque irréalisable dans la pratique ; la propriété privée, en effet, n'existait pas dans les tribus arabes, ou, si Ton en rencontrait une image dans quelques-unes, ce n'était qu'à l'état rudimentaire ; or, l'absence de la propriété privée rendait l'acquisition des terres indigènes par voie d'achat presque impossible (I). On voit quelles difficultés entourèrent le
(I^ n y a cependant, même dans les pays musulmans, une certaine propriété privc*c : ainsi on Tunisie le Tameux domaine de TEnfida, comprenant 40,000 hec-
berceau de notre colonisation africaine, difficultés provenant de Torganisation sociale tout à fait exceptionnelle de la contrée où nous nous étions fixés. Il est vrai que dans le principe on ne se fit aucun scrupule d'appliquer la méthode du cantonnement. Tant que dura le système des razzias, il était logique que Ton piit leurs terres à ceux auxquels on prenait leurs bestiaux et leurs biens mobiliers. Mais après la pacification complète, il fallut en venir à un système plus régulier et laisser les tribus en possession des terres qu^elles occupaient, sous peine de raviver une guerre qu*on était bien. heureux d'avoir terminée.
Il se trouvait que la quantité de terres dont pouvait disposer le gouvernement français était limitée; mais à ces difficultés, qu'il n'avait pas faites et qu'il ne dépendait pas de lui d'écarter, le gouvernement en joignit d'autres, plus grandes peut-être encore, etqni provenaient de nos fâcheuses traditions et mœurs administratives. Le système auquel les autorités françaises eurent recours pour livrer aux colons les terres dont elles pouvaient disposer fut celui des concessions gratuites. Ce que ce régime entraine avec soi d'inconvénients graves, il n'est aucun économiste, aucun agriculteur qui ne s'en soit rendu compte. Ces concessions étaient naturellement tout arbitraires ; c'était l'œuvre de la faveur; il fallait, pour les obtenir, des démarches, des protections; il fallait jouer le rôle d'un solliciteur; en outre les formalités étaient nombreuses; une foule de conditions résolutoires étaient attachées à l'octroi des terres; quelquefois le mode de culture était prescrit; enfin ces concessions n'étaient pas définitives, elles ne le devenaient qu'au bout d'un certain nombre d'années ; jusque là les convenances administratives pouvaient les révoquer ou les permuter; c'était donc vraiment a titre précaire que le colon possédait; sa propriété n'était ni complète, ni sûre ; il n'avait ni la libre disposition de ses actes et de son bien, ni la certitude de son avenir. On peut dire que c'était tuer dans son germe le plus grand mobile d'amélioration et de progrès. 11 n'est que trop prouvé par les faits et par le raisonnement que les hommes qui émigrent et passent les mers pour coloniser, sont des natures un peu rebelles aux conventions artificielles de la civilisation, des esprits hardis, personnels, peu enclins à porter le joug des règlements, des hommes, enfin, qui veulent jouir delà pleine liberté de leurs actes, de la libre disposition de leurs biens, et qui ont surtout en horreur les vices propres aux sociétés avancées, c'est-à-dire la dépendance administrative, le favoritisme et l'obligation de tout
tares, qui avait été acheté à khérédine Pacha par la société marseillaise et qui fat une des causes de notre expédition tuDisicnno en 1881.
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solliciter. C'est encore un fait indiscutable, que l'attrait de la propriété foncière est Tappât le plus vif de la colonisation. Eh bien, malheureusement, TAlgérie n*eut jamais que peu de terres à offrir aux colons et ne les leur livra qu*en leur imposant des démarches, des sollicitations, des délais, en les soumettant à des conditions qui rebutaient un grand nombre d*esprits.
Jusqu*en 1851, les lois des 21 juillet 1845, 5 juin et I*' septembre 1847 prescrivaient, pour obtenir des concessions de terre en Algérie, des formalités qui entraînaient à la fois des lenteurs et des dégoûts pour les demandeurs. SoUs Tempire de cette législation, les préfets dans les territoires civils et les généraux commandant les divisions pour les territoires militaires, ne pouvaient accorder que des concessions de 25 hectares; le gouverneur général même n'en pouvait délivrer de plus de 100 hectares, si bien qu'il fallait recourir au ministre de la guerre pour les demandes qui ne se renfermaient pas dans ces limites. Les colons ne recevaient qu*un litre provisoire^ qui n'était qu'une simple "promesse de concession soumise à une condition suspensive. Il en résultait que le colonne pouvait ni hypothéquer, ni aliéner en tout ou en partie le terrain concédé et qu'il ne pouvait obtenir du crédit qu'à des intérêts ruineux. D'autres abus se présentaient : on péchait tantôt par excès, tantôt par défaut de réglementation. Aucun délai obhgatoire n'était assigné au colon pour la prise de possession des terrains accordés, si bien que des concessionnaires înactifs, différant indéfiniment de se présenter, laissaient la concession inoccupée sans profit pour eux et au préjudice de tout le monde. Pour être gratuites, ces concessions n'exigeaient pas moins, dans certains cas, des dépenses notables par Tobligation d'un cautionnement. Ainsi, pour une concession de 100 hectares et au dessus, le colon devait déposer, avant son entrée en possession, une somme de 10 francs par hectare. Enfin, un inspecteur de colonisation était seti/ chargé de la vérification des travaux imposés au concessionnaire, ce qui livrait ce dernier à la discrétion de ce fonctionnaire.
Les inconvénients du système étaient si grands, qu'on ne put se dispenser de le modifier à différentes reprises. Le 26 avril 1851, le ministre de la guerre, dans un rapport au président de la République, dévoilait les nombreux défauts de la législation existante et provoquait un décret qui devait transformer les conditions et les modes de concession. Les préfets étaient autorisés, sur l'avis du conseil de préfecture, à délivrer des concessions de 50 hectares et au-dessous ; le concessionnaire devaitjequérir sa mise en possession dans le délai de trois mois, à peine de déchéance; aucun cautionne-
ment ne devait ôlre exigé; le concessionnaire pouvait hypothéquer ou aliéner à titre onéreux ou gratuit, en tout ou en partie, le terrain concédé. Dans le mois qui suivait le délai fixé pour Taccomplissement des conditions imposées au concessionnaire, ou même plus tôt, s'il le désirait, il devait être procédé à la vérification des travaux exécutés par lui, et cette vérification devait être faite par un agent du service topographique et par un colon dont la désignation était au choix du concessionnaire. Si les conditions contenues dans le cahier des charges se trouvaient exécutées, Timmeuble était immédiatement déclaré afi'ranchi des clauses résolutoires, ce qui était constaté par un procès-verbal remis au concessionnaire, lequel devenait ainsi propriétaire définitif. Dans le cas où le concessionnaire n'aurait pas rempli toutes les conditions, il pouvait demander une prolongation de délai. La déchéance ne pouvait êlre prononcée que par le ministre de la guerre après avoir entendu préalablement le concessionnaire et sauf recours au conseil d'Etat. En cas de déchéance, si le concessionnaire avait fait des travaux sur Timmeuble. il était procédé à une adjudication, dont le prix, déduction faite des frais, était remis au concessionnaire ou à ses ayants-droit. Le même décret était applicable aux territoires militaires où les généraux commandant les divisions et les commissions consultatives des subdivisions étaient chargés des attributions que remplissaient, dans le territoire civil, les préfets et les conseils de préfecture.
Le régime du décret de 1851 était assurément préférable au régime antérieur; c'était un adoucissement. Mais combien n'était*il pas encore compliqué et arbitraire ? Aussi les agriculteurs sérieux évitaient-ils de recourir aux concessions gratuites. « Les terres en « pleine campagne, écrivait, en 1855, un homme fort au courant des c( affaires algériennes, coûtent de 10 i\ 15 francs Thectare, si elles ne « sont ni défrichées, ni irrigables; défrichées, il faut payer le prix « du défrichement, environ une centaine de francs. Irrigables, elles a atteignent une valeur plus élevée. Cependant on peut compter « acheter un corps de ferme avec une partie notable de terres irrite gables au prix de 100 francs l'hectare. A ce prix, on a des terres c< qui donnent un revenu net annuel de 500 francs, en tabac et en « coton. Aussi vaut-il mieux, quand on a quelques capitaux, ache- « ter des terres libérées que prendre des concessions gratuites de <i rÉtat, lesquelles, par l'exécution des conditions imposées, refi viennent beaucoup plus cher que le prix courant des terres (1). » Ces lignes de M. Jules Duval contiennent certainement des exagé-
(1) Jules Duval, V Algérie, p. 439.
rations, notamment sur les produits de la culture du coton qui a été complètement abandonnée en Algérie; mais le fond de Tobservation est juste. L'achat de terres était en général une meilleure opération que la prise d*une concession. On comprend que le régime des concessions ne donnât pas de bien bons résultats. Il y a une vingtaine d'années, il n'avait été concédé que 280,000 hectares, c'est-à-dire la moitié de l'étendue d'un département français, et la population européenne rurale ne montait pas à plus de 83,000 âmes (i).
Il fallut ouvrir les yeux et transformer radicalement ce régime dont les inconvénients étaient flagrants. L'exemple de l'Australie s'offrait h nos administrateurs ; on finit, après bien des résistances, par l'imiter. Déjà, depuis près d'un siècle, plusieurs États de l'Amérique anglaise avaient constitué le meilleur régime d'appropriation des terres. U y avait plus de vingt ans que la célèbre doctrine Wakefield pour la vente des terres vacantes à haut prix avait pris faveur en Angleterre et avait été appliquée avec succès dans les colonies australiennes. Enfin, pour revenir à la France elle-même et à ses administrateurs, il y avait soixante-dix ans qu'un des meilleurs esprits du dernier siècle, Malouet, avait dénoncé hautement la supériorité du régime de vente sur le régime des concessions. C'e^st en 1856 que la vente des terres de l'État à titre définitif fut introduite en Algérie. Un décret du 25 juillet 1860 ordonna que les terres domaniales fussent vendues à prix fixe et à bureau ouvert. On re< courut concurremment à l'autre mode usité aussi en Australie, la vente aux enchères. En 1863, il y avait eu 193 ventes à prix fixe comprenant une superficie de 5,079 hectares 22 ares, et 280 ventes aux enchères publiques comprenant 2,410 hectares (2). C'était en tout 7.500 hectares environ pour toute Tannée : c'était bien peu. La moyenne de chaque lot à prix fixe était de 26 hectares 30 ares; la moyenne de chaque lot aux enchères était de 8 hectares 60 ares. On saisit dès l'abord la raison pour laquelle les ventes aux enchères ont une moindre contenance que les ventes à prix axe : il est tout naturel. que les terres de choix soient seules aliénées par voie d'adjudication. Le chiffre atteint par les ventes aux enchères était, en 1863, de 1,007,241 fr. Cette modification heureuse dans le mode d'appropriation des terres eut les plus excellents effets. A la fin de 1864, la population agricole européenne dans le ressort administratif des divers centres colonisés atteignait le chiffre de 1 10,553 individus, et les terres possédées par les colons avaient une contenance de 567,277 hectares. Telle est l'influence immédiate
(I) Jules Duval, Histoire de l'émigration, p. 3?0. (2; lUmhosson, Les Colonies françaises^ p. 1)0.
318 DE LA COLONISATION AU \lV SIÈCLE.
d*un bon régime succédant à un mauvais. On comprend difficilement comment on n'est pas arrivé plus tôt en Algérie à vendre ainsi les terres au lieu de les concéder et comment on n*a pas persévéré dans cette mesure ; il était d'autant plus naturel d*avoir de prime abord recours à la vente que ces terres, pour la plupart, à la différence (de celles de TAuslralie^ de la Nouvelle-Zélande, du Canada ou du Par- West de FAmérique, n*étaient pas des terres complètement incultes; elles avaient reçu presque toutes une certaine culture, qui avait commencé à les mettre en rapport et à leur donner de la valeur ; elles étaient en outre situées au milieu d'une population relativement dense, ce qui en rehaussait encore le prix. Toutes ces raisons devaient conseiller le système de la vente de préférence au système des concessions. Enfin, l'administration, qui exigeait avec tant de ténacité de chaque colon la justification d'un capital assez important, avait un moyen bien moins vexatoire et bien plus sûr de distinguer le colon sérieux de celui qui ne Tétait pas, c'était de lui faire acheter les terres qu'il prétendait cultiver.
Après avoir ainsi essayé, non sans quelque succès, de la vente des terres, on a à peu près albandonné cet excellent régime et on est revenu aux concessions, tout en essayant de dégager les con* cessionnaires de beaucoup des entraves auxquelles ils étaient primitivement assujettis. Tel a été l'objet d'une loi votée par la Chambre des députés dans le courant du mois de juin 1881. On s'y préoccupe de permettre au colon concessionnaire de se procurer des ressources par voie d'emprunt. Jusque-là, son titre de propriété étant révocable jusqu'à l'accomplissement des conditions imposées par l'État, lesquelles exigeaient en général plusieurs années, le colon ne pouvait offrir à son prêteur que sa responsabilité personnelle el non un gage immobilier ; c'était, en fait, lui enlever tout crédit. La nouvelle loi a décidé que le concessionnaire pouvait consentir des hypothèques et que, en cas de résolution du contrat de concession, les droits du prêteur subsisteraient et primeraient ceux de rÉlat. On est allé même plus loin et fort justement en matière de crédit, et Ton n'a pas craint, par des innovations heureuses, de déroger au Code civil. Les petits privilèges et les hypothèques occultes sont un très grand obstacle au Crédit agricole. Ils sont particulièrement nuisibles dans une contrée neuve oti les opérations doivent pouvoir être faciles, claires et promptes. On a décidé qu'en Algérie le prêteur sur hypothèque n'aurait point à s'occuper des privilèges au profit des gens de service ou pour les frais funéraires, etc. Il n'aurait point non plus à s'inquiéter des hypothèques légales et judiciaires qui pouvaient s'attacher au colon avant que celui-ci fût
déclaré concessionnaire. Cette mesure est fort utile dans une contrée oh. la plupart des colons venant de fort loin et étant partis de très bas ont des origines fort obscures. L*irameuble du concessionnaire est donc absolument net vis-à-vis du prêteur. Dans le cas où des hypothèques occultes, soit judiciaires, soit légales, atteindraient le colon depuis qu'il est devenu concessionnaire, le prêteur pourra le connaître en faisant la purge légale suivant le mode qui appartient par privilège en France au Crédit Foncier.
La colonisation terrienne en Algérie procède par deux méthodes simultanées : il y a la colonisation indépendante, spontanée, celle qui achète des terres aux Arabes, ou qui morcelé les grandes propriétés des premiers concessionnaires ; il y a, en second lieu ou plutôt, aurions-nous dû dire, en premier lieu, la colonisation offlcielle, celle qui tient au système des concessions. On vient de voir combien on s'est efforcé dans ces derniers temps de perfectionner ce régime, il n'en reste pas moins encore très défectueux.
Si Tabondance des bonnes terres et la facilité de leur appropriation sont un des principaux attraits des colonies nouvelles, indépendance et la liberté laissées aux colons, spécialement dans les actes quotidiens de la vie pratique et dans les relations civiles ou commerciales, sont aussi une des conditions indispensables au peuplement et à la prospérité des établissements coloniaux. Or, il faut avouer qu'à ce dernier point de vue, comme au précédent, l'Algérie a laissé et laisse encore beaucoup à désirer. La première de toutes les libertés, c'est celle d'aller et de venir et de se fixer dans les lieux de son choix ; on peut dire que cette liberté naturelle et primordiale doit être absolue et sans autre réserve que le respect des droits d'autriii. En Australie, en Amérique, au Canada, il est permis à chaque habitant de bâtir où il lui plaît son loghouse et de défricher tel champ qui lui conviendra, pourvu que ce champ ne soit pas déjà occupé par un autre et sous la condition de payer une certaine somme minime quand il voudra consolider et régulariser son titre de propriété. C'est par ces trappers et pionniers que s'étend chaque année, dans les pays que nous venons de citer, la zone de la colonisation. En Algérie, il en est autrement. Sans doute nous faisons la part des conditions exceptionnelles de notre province d'Afrique, nous reconnaissons qu'on ne peut permettre à chaque particulier de s'établir sur le territoire des tribus et de se mettre à labourer des champs qu'elles ont l'habitude de parcourir; étant donné l'état actuel de la société arabe, il faut quelques ménagements et certaines précautions ; mais, du moins, voudrions-nous que celui qui a acquis de l'Etat, moyennant argent, une certaine étendue de terres,
pûl élever son toit sur ces terres à Tendroit qui lui convient ; nou;» voudrions encore que sur toute la côte et dans le Tell Tadministration vendit les terres domaniales, dès qu'il se présente un amateur, à quelque endroit qu'elles soient situées et si loin qu'elles puissent se trouver des prétendus centres de colonisation. Mais Ton a adopté une marche toute différente. L'administration crée aux lieux qu'il lui plaît de déterminer des centres de colonisation : c'est dans ces emplacements limités que les colons doivent habiter et s'agglomérer ; il ne leur est pas permis de se disperser, il faut qu'ils résident dans les villages officiellement désignés. Aussi les fermes proprement dites, c'est-à-dire les habitations solitaires situées au milieu des champs en culture sont presque proscrites, et cependant c^est là le meilleur régime pour ragricultui e^ c'est de plus le seul mode de vie qui ait de l'attrait pour une population agricole» pour la classe des propriétaires (1). Nous savons que l'administration se retran* <;he derrière des nécessités de défense ou de protection en cas d'insurrection ou de guerre. Mais le pays est assez pacifié pour que de pareilles craintes deviennent chimériques : et, en outre, dût une insurrection apparaître, il n'est pas raisonnable de sacrifier en vue d'un danger hypothétique et lointain tout le confortable de la vie quotidienne et ce qu'il y a de plus respectable dans les droits de l'homme, celui de fixer sa résidence au milieu de ses propriétés. C4elte idée que la colonisation procède par centres est, au point do vue économique et historique, une idée complètement fausse ; la colonisation rayonne et s'étend indéfiniment par projection sur tout le pays cultivable ; les centres viennent plus tard ; les villages — ([u'on n'ait aucune crainte sur ce point — sauront bien se créer tout seuls et se placer anx situations les meilleures. On les trouvera sur les cours d'eau, à Tentre-croisement des routes, ils naîtront d'eux-mêmes par l'expansion de la culture et par la nécessité d'un marché pour la vente des produits agricoles dont les colons vou^ dront se défaire, et pour l'achat des articles manufacturés, des ustensiles et des diverses marchandises dont ils auront besoin. Il y a là une réforme nécessaire et sans laquelle on ne peut compter sur le développement rapide du peuplement et de la prospérité.
Dans le système actuel, l'administration qui crée d'une manière artificielle des centres de colonisation s'arroge aussi le pouvoir, et c'est parfaitement logique, de les supprimer. La Lsttre sur la politique de la France en Algérie, adressée par TEmpereur au maréchal de Mac Mahon, contenait sur ce point des dispositions curieuses. Après
(1) Il est vrai de dire que dans les pays méridionaux lc<; «cultivateurs ainitiit :i tiabiter dans des villages et non dan<( dos fermes isolées.
avoir tracé « un périmètre à la colonisation autour des chefs-lieux des trois provinces, » périmètre « dans lequel les Européens pourront développer leurs intérêts » , l'auteur couronné s'exprimait ainsi : « Dans la province d'Oran les territoires de Nemours, de Mascara et de Tiaret ne pourront prendre de nouveaux développements que lorsque les populations deviendront plus denses. lien sera de même dans la province d'Alger pour le territoire d'Aumale, dans la province de Constantine pour les postes de Bougie, Djidjelli, Collo et Batna. Quant aux postes de Maghnia, Sebdou, Daya, Saïda, Ammi Moussa, dans la province d'Oran, les postes de Tenietel Haad, Bogbar, Tizi Ouzou, Fort Napoléon dans la province d'Alger ; enfin les postes de Bordj-bou-Areridj, Biskra, Aïn Beida et de Tébessa dans la province de Constantine ; ils devront rester dans l'état actuel sans que leur territoire puisse être augmenté. Toutefois on viendra en aide par des subventions aux colons qui demanderaient à rentrer dans les zones de la colonisation. »» On lit un peu plus bas. dans le troisième chapitre de la même lettre : « Diminuer insensi« bicment l'importance politique et militaire des postes de Geryville^ de Laghouat, de Djelfa ; rattacher les tribus de ces cercles à celle de la lisière du Tell, chez lesquelles ces tribus viennent s'approvisionner; rappeler* de ces lieux tous les colons, » Ce que de telles mesures peuvent occasionner de perturbations, il est facile de le deviner. Des centres sont créés par l'administration elle-même pour être ensuite sacrifiés et abandonnés ; des colons sont établis avec autorisation du gouvernement, ils cultivent tranquillement leurs champs et se trouvent bien du résultat de leurs efforts, quand on les rappelle bon gré mal gré en arrière. Ainsi se trouve détruite non seulement la liberté d'aller et de venir, mais encore toute sécurité, puisque, au premier revirement dans les idées administratives, on doit quitter son toit et abandonner sa terre. Qu'il y ait ou non des indemnités, c'est là une question secondaire. Celui qui quitte le pays où il est né pour aller dans une colonie ne le fait que pour jouir d'une plus grande indépendance et pour acquérir plus rapidement l'aisance. S'il doit vivre dans cet état précaire, où les mœurs administratives placent le colon d'Algérie, il n'y a pas de doute qu'il n'ait fait un mauvais calcul. Il se trouve avoir à la fois moins de liberté et moins de sécurité que dans la mère patrie ; les liens qui le chargent sont plus étroits et plus pesants. Que l'administration fixe provisoirement un périmètre de colonisation pour ne pas inquiéter les Arabes, tant que leur état social ne se sera pas modifié, il nous est à la rigueur possible de le comprendre. Mais qu'au moins ce périmètre s'étende sans cesse ; que surtout, dans l'intérieur de
ce périmètre, le colon ait le droit de se fixer ou il lui plaît sur les terres qui lui appartiennent, de bâtir sa maison à remplacement de son choix, d'aller et de venir à ses risques et périls. Ce qu'il faut au colon plus qu'à tout autre, c'est la certitude de l'avenir, car c'est seulement en vue d'un avenir assez lointain, qu'il défriche des terres incultes avec de grands efforts dont la rémunération est à longue échéance; or, cette certitude de l'avenir, les règlements administratifs tendaient à l'enlever au colon d'Algérie.
Un des grands obstacles à la colonisation terrienne officielle, c'est la pénurie et l'épuisement du domaine. En 1870 il n'existait plus guère de terres domaniales propres à la colonisation immédiate. L'insurrection de 1871 est survenue fort à propos pour permettre au gouvernement de se refaire une réserve de terres disponibles pourlacolonisation. Le gouverneur général de cette époque, M. Tamirai de Gueydon, dans un rapport au Président de la République en date du 4 octobre 1872, donne des renseignements sur la portée et les conséquences de ce mouvement insurrectionnel : en l'espace de quelques jours toute la Kabylie et une partie notable des provinces de Gonstantine et d'Alger avaient été dévastées ; plusieurs villages furent complètement détruits, de nombreuses exploitations françaises ravagées et plus de i50 colons massacrés : les populations de l'est de la plaine de la Métidja affluaient sous les remparts d'Alger, poussant devant elles ce qu'elles espéraient sauver de bétail et de mobilier. Malgré le désarroi de notre organisation militaire au printemps de 1871 , cette terrible révolte fut bientôt réprimée. Les tribus insurgées ne furent admises à soumission que sous la promesse de rendre leurs armes et moyennant le paiement de contributions de guerre. Plus de 80,000 armes furent versées dans les arsenaux ; le produit total de l'impôt de guerre était estimé à 30 millions de francs au moins, surlesquels, en octobre 1872, il était rentré 25,335,172 francs. Les biens de toute nature des tribus ou des indigènes qui avaient commis des actes d'hostilité avaient été séquestrés.
L'administration s'appliqua avec zèle à réparer les ruines qu'avait faites l'insurrection. Elle donna largement des indemnités pour prix du sang des colons tués, des indemnités mobilières pour les pertes de matériel, de récoltes et de bestiaux, et enfin des indemnités immobilih^es pour les dommages causés aux habitations et aux bâtiments de tous genres. Pour ne pas favoriser le découragement et le départ des colons, le gouvernement eut soin que les indemnitésimmobilières fussent employées sous la surveillance de l'administration à la reconstruction ou à la réparation des immeubles détruits. Cette mesure appliquée sans exception a fait renaître toutes les fermes et tous les
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bâtiments. Les villages détruits ont été rebâtis et presque tous ont augmenté d'importance depuis l'insurrection. Tel de ces villages, Palestro par exemple, a vu tripler sa population en un ou deux ans. La somme des indemnités de toutes catégories s*est élevée à 19 millions de francs répartis entre 10,000 colons.
L'application du sénatus-consulte de 1863 au profit de la population indigène, ne laissant plus de terres domaniales accessibles au peuplement européen, le séquestre des biens des tribus révoltées fournit à partir de 1870 presque toute la dotation de la colonisation terrienne officielle. Ces terres confisquées n'étaient pas, cependant, immédiatement disponibles. Aux termes de Tordonnance de 1845 les propriétaires séquestrés ont deux ans pour se justifier. Ces biens ne pouvaient donc être réunis avant ce délai au domaine de TÉtat, sauf par voie de transaction. On organisa des commissions pour hâter les opérations de cette liquidation, et notamment pour déterminer celles des terres séquestrées qu'il y avait lieu d'afi'ecler sur chaque point au peuplement français, en offrant la mainlevée immédiate du séquestre sur le territoire environnant, à charge par ceux des indigènes qui gardaient leurs biens, de fournir aux propriétaires atteints par ces prélèvements d'équitables compensations soit en terres soit en argent. A la fin d'octobre 1872 trente-trois tribus ou fractions de tribus avaient consenti aux conventions dont il s*agit ; 27,000 hectares notamment avaient été rendus disponibles dans la fertile vallée de l'Oued-Sahel. La liquidation du séquestre se poursuivit activement. Cette opération s'appliquait à 316 tribus ou fractions de tribus et, en outre, à 3,453 familles ou individus. Le domaine devint ainsipropriétaire, par l'application du droit de la guerre, de 300,000 hectares de terres environ.
Au moment oh il lui échéait des terres, il se produisait une recrudescence de l'immigration . Depuis 1871 , par diverses circonstances, le nombre des immigrants en Algérie a été beaucoup plus considérable qu'auparavant. L'attention publique s'est portée davantage sur notre province africaine : comme une mère, à qui un de ses enfants vient d'être enlevé, entoure les autres d'une afl'ection plus vive et d'une sollicitude plus constante, ainsi la France, dépouillée de TAlsace-Lorraine, s'attacha plus que jamais à la grande et adolescente colonie dont jusque-là elle s'était médiocrement préoccupée. Elle conçut la pensée de transporter en Afrique une grande partie de rémigration de l'Alsace-Lorraine. Une loi rendue au lendemain de nos désastres alloua cent mille hectares de terres aux Alsaciens- Lorrains. Des sociétés philanthropiques se créèrent pour recueillir des souscriptions qui aidassent par un concours pécuniaire à cette
colonisation. Un grand industriel alsacien, M. Jean Dollfus, un écvU vain distingué, d'origine lorraine, M. le comte d'Haussonvilie, apporr tèrent un zèle spécial à cette œuvre patriotique du transfert d'une considérable population alsacienne et lorraine en Afrique.
Après le premier moment d'enthousiasme, il sembla que cet essai eût médiocrement réussi. La déception suivit Tillusion. Le gouvernement avait mis à l'obtention des terres domaniales des conditions difficiles à remplir. Les immigrants n'étaient pas tous d^excellents sujets; c'étaient des hommes du Nord pour lesquels Tacclimalation devait être longue. Les centres nouveaux n'étaient pas tous pourvus . de routes et d'eau. Le gouverneur général d'alors, M. l'amiral de Gueydon, dans son rapport au président de la République, s'expri* mait ainsi au sujet de cette immigration d'Alsace-Lorraine : » Parmi les familles alsaciennes et lorraines qui ont transporté leur domicile en Algérie à la suite de la guerre de Prusse, un très petit nombre possédait le capital minimum de 5,000 francs exigé par la loi du 15 sept. 1871 pour obtenir des concessions territoriales ; toutes les autres étaient complètement dénuées de ressources. Gepemlant l'administration française n'en avait pas moins le devoir d'accueillir ces familles venues en vertu de leur option pour la nationalité française. Il a fallu les loger, les nourrir à l'arrivée et, en leur donnant des terres, les pourvoir encore d'installations, d*instruments de travail, de quelques moyens de subsistances pour les aider à attendre les premiers résultats. Ces subventions ne laissent pas que d'atteindre un chiffre important. Le bilan de la colonisation peut se résumer ainsi qu'il suit pour la période de quelques mois qui s'est écoulée depuis la fin de la rébellion et le premier efiet des mesures prises pour la mise en circulation des terres séquestrées, n
Familles. IndÎTidtis.
Alsaciens et Lorrains possédant le capital de 5,000 fr.,
exigé par la loi du 15 septembre 1871 ?8 105
Alsaciens et Lorrains ne possédant pas ce capital... 35i 1,835
Colons d'autre provenance G21 2,986
C'était donc en tout un millier de familles ou 5,000 individus qui étaient venus immédiatement profiter des nouvelles concessions de terres. Depuis le rapport de l'amiral de Gueydon et dans l'année qui suivit, ces chifi'res ont pu être doublés ou triplés. Ces familles s'établirent d'abord dans 24 villages agrandis, créés ou en cours de création, dont 8 dans la province d'Alger, 6 dans celle d'Oran et 10 dans celle de Constantine. En outre l'administration poursuivait
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les travaux d'installation dans 46 autres villages qui tous ensemble devaient avoir un périmètre de 68,000 hectares.
Telles ont été les premières mesures prises au lendemain de la guerre de 1870-71. En évaluant à huit ou dix mille le nombre des Alsaciens-Lorrains qui se rendirent et qui restèrent en Algérie on est plutôt au-dessus de la vérité qu'au-dessous.
Cette colonisation était tout à fait artificielle, puisqu*il fallait non seulement donner gratuitement des terres, mais encore livrer des maisons toutes construites, fournir des vivres,«etc. Il n'est pas étonnant que, dans ces conditions, le succès n'ait été ni prompt, ni éclatant. La plupart de ces villages alsaciens-lorrains subirent une crise de transplantation et de croissance. Comme les arbres que l'on déplace, ces centres improvisés firent une maladie. En fin décompte, cependant, cette colonisation a réussi. La plupart de ces villages sont aujourd'hui prospères. Dans son plus récent rapport, celui sur l'exercice 1880-1881, la Société de protection des Alsaciens-Lorrains demeurés français, présidée par M. le comte d'Haussonville, affirme que les deux villages de Boukhalfa et d'Haussonviller sont très florissants, qu'ils sont au complet par suite de Tinstallation de quatre nouvelles familles faite en octobre 1880. Le remboursement du dixième des avances faites qui, aux termes du contrat passé avec eux, était exigible au mois d'octobre dernier, avait été effectué sans exception par tous les colons. Ce remboursement s'élevait à 18,561 fr. Plusieurs colons s'étaient entièrement libérés et étaient déjà définitivement propriétaires. L'état sanitaire ne laissait rien à désirer. On avait installé, dans l'automne de 1880, au nouveau village du Camp du Maréchal 17 familles ; cinq lots de ferme dépendant du même territoire avaient été également concédés et étaient habités. Les nouveaux colons avaient planté depuis leur arrivée, qui ne datait que de quelques mois, plus de 40,000 pieds de vignes; 11 familles devaient être installées au mois d'octobre 1881 pour achever le développement de ce village. On y terminait des travaux de plantation pour assurer la salubrité. Bref, la Société de protection avait ainsi réussi à compléter en huit années le peuplement des trois territoires mis à sa disposition par le gouvernement de l'Algérie, alors que la convention qui avait été conclue à cet effet lui accordait un délai de 15 années.
Ces procédés anormaux de colonisation ont obtenu ainsi une sorte de succès relatif. Cependant, ce n'est pas de cette façon que l'on eût pu rapidement développer la population agricole européenne en Algérie. En dehors de l'action de ces sociétés philanthropiques et patriotiques le gouvernement a continué depuis 1870 à
créer des centres nouveaux, à agrandir les centres anciens et à distribuer chaque année en concessions 30 ou 40,000 hectares déterres. Dans la période triennale de 1875 à 1878 le Domaine a ainsi réparti 95,000 hectares de terres formant 2,624 lots, soit 35 à 36 hectares en moyenne par famille. En 1879 on créa 16 centres nouveaux, ayant une superficie de 24,843 hectares et on agrandit 8 centres anciens. On avait en outre alloté dans la même année un lot de ferme d'une contenance de 97 hectares, ce qui composait en tout, pour les concessions de 1879, 7364ots d'une superficie totale de 31,919 hectares : ici rétendue moyenne de chaque concession dépassait 42 hectares. Enfin pour résumer toutes les opérations accomplies pendant la période de neuf années écoulée depuis 1870, il avait été concédé aux immigrants et aux colons algériens 9,530 lots, dont 1,842 lots dits industriels, 6,383 lots de villages et 1,305 lots de fermes isolées; ces 9,530 lots embrassaient ensemble une superficie de 381,000 hectares, soit toujours une moyenne de 40 à 45 hectares par lots. La colonisation officielle avait donc réussi à implanter en Algérie en neuf ans 9,530 familles environ, soit 40 à 50,000 individus. Plus de la moitié des concessions (209,000 hectares) était située dans la province de Gonstantine ; 90,000 hectares se trouvaient dans la province d'Alger et 81,000 seulement dans celle d'Oran (1).
Le programme de colonisation de l'année 1880 comportait la créa* tion de 1,407 lots, qui, à raison de quatre personnes en moyenne par famille, permettaient d'installer 5,628 individus. Le document officiel ne nous donne pas l'étendue des superficies de ces lots ; mais d'après les précédents on peut les évaluer à une cinquantaine de mille hectares. Ainsi dans les dix années écoulées depuis le commencement de 1871 le domaine aura distribué 420 ou 430,000 hectares en concessions gratuites.
On ne doit pas s'étonner que toutes les terres confisquées sur les Arabes en 1871, comme châtiment de l'insurrection, aient été à peu près réparties, et que le Domaine public soit à la veille de n'avoir plus de réserves /le terres. Aussi serait-il fort empêché de continuer l'exécution de ce programme de concessions gratuites qui, pour la décade d'années commençant en 1881, exigerait encore 4 ou 500,000 hectares de terres disponibles. En présence de cet épuisement des ressources domaniales, on a demandé aux Chambres un crédit de 50 millions de fr. pour acheter des terres aux Arabes : 25 millions seraient employés à l'achat môme de 4 ou 500,000 hectares
(1) Cos chiffres sont extraits du document officiel intitulé : État de i* Algérie : !• au 31 décembre 1879 ; 2' au l»"" octobre 1880 public par ordre de M. Albert Grévy, gouverneur général civil, pages 143-147.
à un prix moyen de 50 ou 60 francs, les 25 autres millions serviraient <\ installer les villages, c'est-à-dire à construire les chemins, les édifices publics, aménager les eaux et les fontaines. De la sorte il serait pourvu à la colonisation officielle pendant les dix prochaines années, et Ton pourrait établir encore une dizaine de mille familles européennes agricoles en Algérie.
Ce projet de loi, qui jouit d'une grande faveur auprès des colons et de leurs représentants, suscite cependant de sérieuses critiques. On fait observer que ce n*est pas le moyen de se concilier les Arabes et de les pacifier que de leur enlever leurs terres : qu'il est tout à fait injuslede transformer lesindigènesdepropriétairesenprolétaires,qu'on arriverait ainsi à créeren Algérie une question agraire telle que celle qui afflige lirlande. On ajoute qu'aucun jury d'expropriation n'existant en Algérie, les prétendues expropriations se font par la violence ou par la ruse en abusant de l'autorité administrative, en payant aux Arabes 50 ou 60 fr. l'hectare ce qui souvent vaut quatre ou cinq fois plus. On fait remarquer encore que la propriété chez les Arabes étant constituée d'une manière fort confuse et fort obscure, l'indemnité n'est souvent pas payée au propriétaire éliminé, qui se trouve à la fois sans terre et sans argent, cet argent étant versé à la caisse des dépôts et consignations où il reste parfois huit à dix ans. On dit enfin que dans les districts où il s'agit d'établir les nou veaux centres, c'est-à-dire notamment en Kabylie, la propriété indigène est déjà très divisée, qu'elle ne représente guère qu'un hectare et demi ou deuxhectares par famille, et qu'il y a une spoliation inhumaine à déposséder ces patients laboureurs.
Toutes ces critiques portent, et Ton doit en tenir compte. Le gouvernement aurait le plus grand tort d'exproprier les petits propriétaires indigènes : ce serait un crime. Si l'on veut encore continuer pendant une dizaine d'années la colonisation officielle, il faut acheter des terres de gré à gré soit aux grands propriétaires indigènes, soit aux tribus, là où ces terres ne sont pas suffisamment cultivées, où elles sont à l'état de landes et de parcours. Dans ces conditions le tort fait aux indigènes n'est pas considérable ; il serait amplement compensé par une indemnité qui devrait être large, par l'établissement de routes dans les districts indigènes, par la création pour eux de haras, de dépôts d'étalons, de bergeries modèles, par le foncement de puits artésiens, l'aménagement des eaux, etc. Si l'État exproprie encore de 3 ou 400,000 hectares déterre les grands propriétaires indigènes et les tribus, il ne doit pasleur prendre ce qu'ils ont de meilleur et de mieux utilisé, mais ce qui, étant susceptible d'une culture plus perfectionnée, n'est que très faiblement mis en
valeur par eux. Il doit aussi veiller à ce que ces expropria lions ne représentent que la moindre partie des terres détenues par les ex* propriés, et faire en sorte que ceux-ci, pourvus de meilleurs instruments, de meilleurs animaux et usant de meilleurs procédés, trouvent dans la plus-value des terres qui leur sont laissées une compensation très ample à la perte de celles qui leur ont été prises moyennant indemnité. Il ne s'agit pas, en un mot, de spolier les Arabes et de rendre leur position pire ; il s*agit seulement d'arriver à la mise en culture par des mains européennes des terres que les indigènes laissent incultes.
Dans ces conditions, avec toutes ces précautions, l'État pourrait, croyons-nous, acheter en dehors de la Kabylie 400,000 hectares de terres aux Arabes. En s'entendant avec certaines grandes sociétés européennes, comme la Compagnie Algérienne qui délient environ 90,000 hectares qu'elle fait cultiver par des métayers indigènes , il rentrerait encore en possession d'une centaine de mille hectares de plus. Ce serait en tout 500,000 hectares que posséderait le Domaine pour la prochaine décade d'années. Il y aurait un espace suffisant pour là ou 15,000 familles ; car, à cause de Textension de l'industrie viticole, une dotation moyenne de 25 à 30 hectares par famille paraît suffisante. Quand TÉtat aurait donné cette extension nouvelle h la colonisation officielle il pourrait s*en tenir là, et renoncer, à partir de 1888 oudel890, à ce procédé de peupfement. A partir de celte époque il est probable que la loi de 1873 sur l'établissement de la propriété chez les indigènes aurait reçu une plus large application, et que la colonisation agricole libre, spontanée, achetant ellcrmême, sans aucune intervention de l'État, des terres aux Arabes, contribuerait beaucoup plus qu'elle ne l'a fait jusqu'ici au peuplement européen.
L'œuvre de la colonisation agricole indépendante n'est déjà pas nulle dans le passé, et dans le présent elle a même plus d'importance que la colonisation officielle. Quoique la propriété collective soit le fait dominant chez les Arabes et que la loi de 1873 sur la constitution de la propriété privée n'ait encore reçu qu'un faible commencement d'exécution, néanmoins les colons trouvent à acheter des terres aux Arabes. Le domaine des colons dans ces dernières années s'accroît presque autant par la voie des transactions libres que par celle des concessions. Dans la dernière période triennale, de 1875 à 1878, l'État a concédé 95,000 hectares de terres : dans le même espace de temps les colons ont acheté aux indigènes 82,640 hectares ; l'écart n'est pas considérable entre ces deux chiffres. Les Européens possédaient en Algérie, dans le courant de
Tannée 1879, 1 million 12,333 hectares de terres. Cette superficie ne peut que s'agrandir : elle doublera probablement d'ici à dix ans, si l'État concède encore 400,000 hectares de terres et si la constitution de la propriété privée chez les indigènes' permet aux Européens de continuer leurs achats.
Dès maintenant l'œuvre accomplie n'est nullement méprisable. Un million et quelques milliers d'hectares de terres, c'est presque l'étendue dedeux départements moyens de la France continentale. Si ces hectares appartenant aux Européens étaient uniquement cultivés par des mains européennes et que la culture y fût aussi intensive que dans la mère patrie, la population agricole européenne devrait s'élever en Algérie à 450,000 âmes environ, car en France la population rurale représente en moyenne un individu par 2 hectares ou 2 hectares et demi. Il s'en faut, cependant, que la population agricole européenne ait atteint en Algérie ce degré de densité, quoiqu'elle ait singulièrement augmenté depuis quelques années : en 1875 ces colons ruraux n'étaient, y compris les membres de leurs familles, qu'au nombre de 118,852 ; au 1" septembre 1878 ils s'élevaient à 138,510; au moment oiinous écrivons (octobre 1881} ils doivent dépasser 150,000 et se rapprocher de 160,000. C'est déjà là un chiffre qui dément les assertions de ceux qui prétendent que l'Européen ne peut pas se faire cultivateur en Afrique.
La population européenne agricole en Afrique peut s'accroître rapidement par deux causes : d'abord par l'extension des superficies occupées par la colonisation, ensuite par lasubstitution de laculture intensive à la culture extensive. Ce territoire de 1 million et quelques milliers d'hectares qui donne du travail aujourd'hui à 150,000 Européens environ pourrait rémunérer la main-d'œuvre d'un nombre double ou triple si la culture se perfectionnait, ce qui ne peut manquer avec le temps. On a vu que, dans les concessions, on calcule une superficie moyenne de40 à 45 hectares par famille, cela correspond à la culture primitive et extensive, à la première période qui suit le défrichement. Mais au bout de quelque temps une douzaine d'hectares, puis une demi-douzaine et parfois seulement deux ou trois hectares doivent suffire pour occuper d'une manière profitable une famille tout entière. Qu'on étende Jes cultures dérobées, qu'on plante la vigne, l'olivier, l'oranger, les arbres fruitiers, les légumes, alors rétendue des terres occupées par chaque famille pourra diminuer dans des proportions énormes, sans que le sort des colons empire.
La viticulture est particulièrement destinée àaccomplir cette transformation. Le phylloxéra qui a dévasté nos départements du Midi a
précipité vers r-Algérieun très grand nombre de vignerons méridionaux. Or, deux ou trois hectares de vignes bien tenues, avec un espace aussi grand consacré à d'autres cultures, suffisent amplement pour occuper et entretenir une famille européenne. Jusque vers 1878 on n'avait planté la vigne que très exceptionnellement en Algérie. Le document officiel publié en 1880 ne recensait, pour Tannée 1879, que 6,945 propriétaires européens ayant ensemble 17,737 hectares complantés en vignes, lesquelles avaient produit 346,000 hectolitres de vin. L'Algérie étant jusqu'ici (pour peu de temps peut-être) indemne du phylloxéra les plantations s'y font avec une grande activité. Si l'immunité dont a joui l'Afrique continue, il ne serait pas étonnant que, dans une dixaine d'années, il y eut 150,000 à :200,000 hectares de vignobles dans notre colonie africaine et que la production s'y élevât à 7 ou 8 millions d'hectolitres de vin, au lieu des 350,000 hectolitres environ produits dans ces dernières années. La vigne exigera une main-d'œuvre principalement européenne : il en résultera un grand accroissement du nombre des colons ruraux. Le phylloxéra peut, il est vrai, en survenant brusquement, retarder le développement de la viticulture algérienne ; mais on a trouvé le moyen, sinon d'exterminer le redoutable insecte, du moins de vivre avec lui, et il est probable que, même infectée par le phylloxéra, l'Algérie deviendra une grande contrée vilicole.
L'établissement d'une nombreuse population européenne rurale dans notre province d'Afrique n'est donc plus douteux. Dans dix ou quinze années les Européens posséderont 2 millions environ d'hectares sur les 12 ou 14 millions qui sont susceptibles de culture en Algérie. En supposant que la densité soit moitié moindre qu'en France, ces 2 millions d'hectares occuperont et feront vivre 350,000 à 400,000 colons. Si un chiffre égal, ce qui n'est pas impossible, vit des occupations industrielles ou commerciales et des travaux publics, on aura obtenu ainsi un splendide résultat 60 ou 65 ans après la conquête. On peut espérer que le progrès continuera et que, même après la suppression absolue de la colonisation officielle à partir de 1888 ou de 1890, la colonisation gagnera du terrain, de façon à posséder 5 ou 6 millions d'hectares de terres vers le mi* lieu du XX* siècle ; il y aurait alors place en Algérie pour 2 ou 3 millions de colons européens ruraux.
Il n'en résulterait pas nécessairement que la race arabe serait expropriée et que, de la situation de propriétaire, elle passerait à celle de prolétaire. Elle n'aurait qu'à accomplir quelques progrès dans la culture, et avec un territoire moindre d'un tiers ou de moitié, elle obtiendrait autant de produit qu'aujourd'hui. Ainsi,
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diaprés les documents officiels, dans la campagne 1878-1879, les Européens avaient ensemencé en céréales 341,679 hectares qui leur avaient donné un rendement de 2 millions 627,000 quintaux, soit environ 8 quintaux par hectare; dans la même année les indigènes avaient ensemencé 2,430,297 hectares qui produisirent 11,333,994 quintaux, soit moins de 5 quintaux par hectare. Il en résulte que si les indigènes cultivaient comme le font aujourd'hui nos colons (et c*e$t loin d'être là un degré de culture très avancé), ils auraient un rendement aussi considérable sur des étendues d'un tiers moindres que celles qu'ils ensemencent. Encore ne tient-on pas compte ici des énormes superficies en landes ou en jachères. Il en est de même pour toutes les cultures. Les 6,94a propriétaires européens qui cultivaient la vigne en 1879 en retiraient un produit de 20 hectolitres à l'hectare; les 1,281 propriétaires indigènes qui se livraient à la même culture n'obtenaient par hectare que 3 hectolitres. Le tabac produisait en 1878 plus de i ,000 kilogrammes aux Européens et moins de 500 aux indigènes. Tandis que les Européens possédaient, en 1879, 28,077 charrues, les indigènes qui occupent un territoire cultivable treize ou quatorze fois plus considérable (nous ne tenons compte que des 14 ou 15 millions d'hectares susceptibles d'être cultivés) n'avaient que 212,832 charrues. Les Européens avaient 21,126 herses, rouleaux, semoirs à cheval, et les indigènes seulement 1,566 ; les Européens possédaient encore 17,476 chariots, charrettes et tombereaux, les indigènes seulement 762. Les indigènes n'avaient que 5 faucheuses, rouleaux à cheval ou moissonneuses et 5 machines à battre soit à vapeur soit à manège; les Européens détenaient 660 des premiers ustensiles et 641 des seconds. En un mot, le matériel agricole des Européens était évalué à; 11,258,905 francs, ce qui certes n'est pas bien élevé, puisque c'est seulement 11 francs par hectare ; le matériel agricole des indigènes ne valait que 2,960,114 francs ou 25 centimes environ par hectare (1).
Ainsi les Arabes, avec un peu plus d'instruction et d'esprit de progrès, en suivant même de fort loin les exemples des Européens, pourront incontestablement tirer un aussi grand parti de la moitié de leurs terres que celui qu'ils tirent aujourd'hui de la totalité. Si dans cinquante ans ils ont des surfaces moitié moindres, ils pourront néanmoins être beaucoup plus riches à la condition que le gouvernement, ce qui est de son devoir strict, se soit préoccupé de les instruire par l'établissement de nombreuses écoles techniques et d'établissements agricoles et de leur faciliter le crédit à bon mar-
(I) Tous CCS chiffres sont extraits de VÉtat de P Algérie en 1870 et en 1880, document oIBclel.
ché. Les descendants des Mores ne peuvent être, qupi que Ton dise, absolument incapables de comprendre Tagriculture intensive; c*est une question de temps, d'exemple et d'éducation.
Pour que la colonisation ofGcielle par voie de concessions ait complètement terminé son rôle dans une dizaine d*années ainsi qu'il est désirable, il faut que Ton ait alors achevé ou à peu près la constitution de la propriété privée chez les indigènes. Au lendemain de nos. désastres, le 26 juillet 4873, un de nos députés algériens, M. le docteur Warnier, fît voter une loi « relative à l'établissement et à la consen'ation de la propriété en Algérie ». Nous n'entrerons pas dans les détails de la procédure qu'instituait cette loi impor* tante. C'est une opération singulièrement délicate que celle de la transformation de la propriété collective en propriété privée. On sait •que la première a encore aujourd*hui des partisans en Europe même parmi les esprits éclairés. Les Hollandais qui, on l'a vu plus haut, avaient essayé de constituer à Java la propriété privée n'y ont pu réussir. En Algérie la question est beaucoup plus capitale et pressante. Tandis, en effet, que Java est une simple colonie d^exploitation oh les indigènes cultivent le sol d'une manière intensive et avec assez de succès, l'Algérie est en grande partie une colonie destinée au peuplement européen et où le sol est loin d'avoir été complètement mis en valeur. La propriété collective qui ne nuit que médiocrement à la prospérité de Java est, au contraire, un obstacle insurmontable aux progrès de l'Algérie.
La loi de 1873 a reçu dans ces huit dernières années un commencement d'exécution. D'après le dernier rapport du gouverneur général civil les opérations des Commissions d'enquête avaient porté jusqu'au 1" octobre i 880 sur 188 douars représentant une superfîcie de 1,384,452 hectares, distribués à peu près également entre les trois provinces. Si sur toute cette étendue la propriété civile eût été définitivement établie, on eût pu considérer ce résultat comme un succès. Mais il s'en faut qu'il ait été obtenu. En effet, les douars dans lesquels les titres dé propriété avaient été délivrés, c'est-à-dire ch l'opération était terminée, n'étaient qu'au nombre de 36 et ne formaient qu'une étendue de 150,444 hectares. En supposant qu'on ne procédât pas avec plus d'activité, il faudrait 700 ans pour que la propriété privée fût le régime universel des 14 millions d'hectares cultivables de l'Algérie. Heureusement ces conclusions primitives seraient singulièrement inexactes. Si le travail n'était achevé que sur 150,000 hectares il était commencé et à divers degrés d'avancement sur plus de 1,200,000 autres. Les douars pour lesquels les titres de propriété étaient en préparation ou déposés à la direction
des domaines étaient au nombre de 33 et représentaient une étendue de 255,042 hectares ; on peut penser que dans un délai d'un ou deux ans ces douars seront portés dans la catégorie précédente, celle où la propriété privée est complètement fondée. Il y avait en outre 8 douars, comprenant 85,058 hectares, dont les dossiers étaient soumis à Tapprobation du gouvernement; puis 40 douars et 246,867 hectares pour lesquels les commissaires enquêteurs n'avaient plus qu*à effectuer leur deuxième transport ou à arrêter leurs conclusions définitives. Pour 18 autres douars et 137,008 hectares les dossiers étaient soumis à la formalité du dépôt. Pour 34 autres et 326,890 hectares les dossiers étaient à la vérification dans les bureaux des sous-préfectures. Dans 17 douars ayant une étendue de 170,096 hectares les travaux sur le terrain étaient terminés. Enfin dans 2 autres douars, ayant 13,047 hectares, les travaux sur le terrain étaient en exécution. En groupant ces différents chiffres, on peut considérer que les opérations étaient terminées pour 150,000bectares, qu'elles étaient presque achevées pour 340,000 autres, qu'elles étaient assez avancées pour 246,000, enfin que pour les 650,000 autres elles étaient en préparation. On peut penser que dans quatre ou cinq ans au plus tout le travail pour l'ensemble de ces 1,348,000 hectares sera absolument achevé. Gela nous conduirait à l'année 1885 : en douze ans on aurait donc établi la propriété privée sur un peu moins de 1,400,000 hectares, soit sur 115 ou 120.000 hectares par an. On pourrait espérer d'avoir en un siècle ou un siècle et quart achevé l'œuvre pour TAlgérie entière.
Ces perspectives sont, sans doute, bien lointaines; il importe que l'opération soit totalement effectuée dans un délai beaucoup plus court, en un quart de siècle par exemple. Cela supposerait que chaque, année on constitue la propriété privée sur 5 ou 600,000 hectares. 11 serait bon, d'ailleurs, dans ce pays, de laisser toujours une certaine étendue en communaux. Si Ton arrivait ainsi à établir annuellement la propriété privée sur 5 ou 600,000 hectares aujourd'hui soumis à la propriété collective, l'acquisition à l'amiable du cinquième ou du quart de ces terres par les Européens ferait à la colonisation un domaine suffisant qui compenserait très avantageusement la suppression de la colonisation officielle. Dans ces conditions, à l'ouverture du xx'^ siècle les Européens pourraient posséder 4 ou 5 millions d'hectares de terres en A.lgérie, soit l'étendue de 6 ou 7 départements français et le tiers environ du sol cultivable de cette colonie. Quant aux Arabes qui posséderaient encore les deux autres tiers, ils auraient appris à en tirer un meilleur parti et ils seraient aussi aisés, plus aisés même qu'aujourd'hui.
Pour établir et surtout pour maintenir la propriété privée chez les indigènes on a compris qu*il faut donner à ceux-ci un état civil régulier, et un projet de loi est en préparation à ce sujet. Nulle mesure n'est plus indispensable.
Le degré de libertés administratives dont jouissent les habitants d*une colonie est la mesure presque infaillible de la rapidité et de rétendue de son développement probable ; quand on parle de libertés administratives, il ne s'agit pas de la suppression de Tadministration, qui est nécessaire, qui a même une tâche immense à remplir. L'État, dans les sociétés nouvelles, a un rôle considérable et difficile à bien soutenir. Mais trop souvent il prend le change et, négligeant ses fonctions essentielles, il empiète outre mesure sur le domaine de l'initiative et de la responsabilité privées. C'est précisément ce qui est arrivé en Algérie; les grands services publics, dont l'utilité est si incontestable dans des sociétés jeunes, n'ont jamais été complètement à la hauteur de leur mission, et, d'un autre côté, les colons ont été sans cesse entravés dans l'exercice légitime de leur liberté par l'ingérence vexatoire de l'administration. La base la plus solide de toute colonisation, ce sont les libertés municipales et provinciales qui la constituent. Les unes et les autres ont été jusqu'à ces derniers temps singulièrement étiolées dans notre province d'Afrique ; il n'y a rien là qui ressemble aux townskips de la Nouvelle- Angleterre; de pauvres communes, dispersées, avec un territoire excessivement restreint, placées sous la surveillance quotidienne des sous-préfets et des commissaires civils, limitées dans leurs attributions financières, aussi dénuées de moyens que de droits ; des conseils généraux non électifs, avec des sessions de huit jours, privés de l'initiative nécessaire, réduits à formuler des vœux au lieu de prendre des résolutions ; au-dessus de ces images languissantes de la représentation populaire, un vaste attirail de hauts et de moyens fonctionnaires : telle a été jusqu'à ces dernières années l'organisation de notre colonie.
La lettre impériale de 1865 reconnaissait elle-même que ce système administratif était hautement défectueux. Mais les correctifs qu'elle annonçait n'étaient-ils pas, quelques-uns du moins, plus propi^s à augmenter qu'à atténuer le mal? Le personnel doit être réduit, disait la lettre, et l'on doit reporter au préfet une foule de mesures qui rentraient auparavant dans les attributions des sonspréfets et des commissaires civils. Mais si l'on n'élaguait pas nombre
de règlements inutiles, cette simplification ne devait être pour les colons qu'un accroissement de charges. Si le nombre el la dirficuité des affaires, qui proviennent d'une réglementation trop minutieuse, ne sont pas réduits, le petit nombre et l'éloignement des fonctionnaires chargés de les résoudre n'amèneront pour les colons qu'une augmentation de frais et de délais. Ce qui importe, c'est de dégager l'administration de toutes ces fonctions délicates, qui seraient mieux remplies par les colons eux-mêmes, ou, du moins, par les municipalités et les conseils généraux. C'est seulement ainsi que l'on peut arriver à une simplification véritable, à une plus grande rapidité dans les transactions, à un essor fécond de l'initiative et de la responsabilité privées. De même que les lois commerciales pré« sentent une simplicité plus grande et sont d'une application plus rapide que les lois civiles, de même il importe que l'administration coloniale soit moins compliquée, plus alerte et plus prompte que l'administration métropolitaine; car une colonie, c'est une société où la vie doit être active, ardente, sous peine de langueur et de mort ; tout ce qui tend à arrêter ou même à régler avec trop de précision ce mouvement spontané et incessant des sociétés nouvelles, est pour elles une cause de stagnation et d'afiaissement. Qu'on laisse fermenter sans crainte cette sève vigoureuse et nourricière, qui est le signe de la jeunesse et le gage de Tavénement à la maturité. Qu*on ne s'étudie pas à enchaîner cette vivacit'é juvénile, à limiter cette expansion naturelle, qui sont les preuves et en même temps les conditions de la croissance et de la santé du corps social. Malheureusement l'on a voulu traiter jusqu'ici cette colonie naissante comme une société décrépite ; au lieu de l'abandonner à la rapidité de sa marche, on lui a imposé les béquilles administratives, et ce système mauvais n'a commencé d'être modifié que dans ces derniers temps. Aujourd'hui que les pouvoirs des municipalités sont plus considérables, que les conseils généraux sont élus par les citoyens et que l'Algérie est représentée dans l'Assemblée nationale de la métropole, on peut espérer que la colonisation deviendra plus active. Mais encore faudrait-il que les colons se préoccupassent plus de leurs affaires algériennes que des questions générales de politique ; encore conviendrait-il qu'ils se gardassent d'une hostilité démesurée contre l'élément arabe: il n'y a de colonie prospère, qu'à la condition que les colons soient des gens pratiques, laborieux, prudents et uniquement absorbés par le commerce, l'agriculture et l'industrie.
Le rêle de l'administration est immense, plus encore dans les colonies qu&dans la métropole. Mais il faut qu'elle se restreigne aux
grands services d'intérêt collectif. Elle y trouvera une tâche considérable et pour laquelle elle aura besoin d'activité, d'intelligence et de dévouement. Les services des forêts, des ponts-et-chaussées, du cadastre, sont complètement indispensables à TAlgérie et doivent être grandement perfectionnés ; le personnel doit être augmenté dsLïii une large mesure; de la perfection de ces services dépend en grande partie l'avenir de la colonisation. On sait quelle importance les Anglo-Saxons, nos maîtres en matière de fondation et d'entretien de colonies, attachent aLUxpreparatory expenses, routes, canaux* dessèchements ; non moins indispensables sont les dépenses conservatrices d'un intérêt général, conservatory expenses. Les unes et les autres de ces dépenses incombent à l'État et ne peuvent être bien faites que par lui. La grande mesure conservatrice, en Algérie, c'est l'entretien des forêts ; deux millions d'hectares de forêts à préserver ou plutôt à restaurer, c'est une forte tâche, et cependant si on ne le fait avec soin, la colonisation est en péril. Le maintien des forêts est indispensable pour sauvegarder le pays du siroco et de la sécheresse. Jusqu'ici, ce service n'a été fait qu'imparfaitement ; on a abandonné à la dépaissance des troupeaux les croupes des montagnes ; et qui sait si l'intensité des fléaux récents qui ont frappé notre colonie n'est pas due en partie à la négligence apportée jusqu'ici dans le service forestier.
D'après le dernier rapport du gouverneur général civil, la superficie des forêts domaniales et communales au 31 décembre 1870 était évaluée à 2,045,000 hectares, dont 459,000 dans la province d'Alger, 580,000 dans celle d'Oran, 1,005,000 dans celle de Constantine. Sur ce nombre 277,000 hectares étaient des forêts de chênes lièges, 605,000 de chênes verts, 62,000 de chênes zéens, 814,000 de pins d'Alep, 43,000 de cèdres, 24,000 de thuyas et 218,000 d'essences diverses. Malheureusement la plupart de ces forêts sont dépourvues d'arbres ; heureuses encore quand elles ofl*rent des broussailles et quand elles ne sont pas presque uniquement des clairières. On jugera de ce que ces forêts valent, quand on saura que le montant des produits forestiers en 1879 a été de 610,878 fr. seulement, dont 581,829 fr. pour les forêts domaniales et 29,000 pour les communales. C'est environ 30 centimes par hectare. £n France, le produit moyen des forêts de l'État est de 38 fr. par hectare. Si les forêts algériennes valaient les françaises, l'État et les communes en retireraient un produit brut de 76 millions de francs et un produit net de 50 millions au moins. Le pays en outre serait beaucoup plus fertile, bien plus à l'abri des sécheresses. Les forêts dans le midi produisent plus par leur influence indirecte que par le bois qu'on y
débite. Le temps viendra-t-il où les forêts algériennes seront ainsi reconstituées. Il ne faudra pas moins d'un demi-siècle pour y arriver; il y faudrait aussi beaucoup de persévérance, d'intelligence, et des sacrifices d'argent qui seraient le meilleur des placements gouvernementaux.
Malheureusement les incendies de forêts sont très fréquents pour des raisons diverses: les indigènes ont conservé l'habitude méridionale d'incendier les terrains boisés qu'ils occupent, soit pour chasser les bêtes fauves, soit pour se procurer les pâturages nécessaires à leurs troupeaux. Le gouverneur général civil estimait en 1880 à 300,000 hectares la contenance des forêts qui depuis vingt ans avaient été ainsi ravagées par le feu. A cette coutume se joignent les incendies insurrectionnels ou de mécontentement, comme ceux qu'on a vus en 1863, en 1865, en 1871, en 1873 et plus encore en 1881. Dans ces conditions comment avoir des forêts véritables?
On a établi un régime sévère, celui de la responsabilité collective des tribus en cas d'incendie/ C'est là un traitement exceptionnel, mais qui peut à la rigueur s'excuser par la nécessité pressante. Il ne suffit pas cependant; le gouvernement doit s'appliquer, en multipliant le personnel forestier, à rétablir un domaine qui est si essentiel pour la bonne culture de l'Algérie et qui peut être si productif un jour.
Yoilà donc l'une des branches principales de l'administration coloniale : c'est là qu'elle peut et doit se montrer active ; c'est là qu'il est légitime et nécessaire non-seulement de conserver, mais d'augmenter le nombre des fonctionnaires. Il est d'autres services aussi essentiels. Qui pourrait mesurer l'utilité des ponts-et-chausséesdans cette vaste contrée, où les populations sont disséminées et où la fertilité et la salubrité naturelles sont contrariées au premier abord par des marécages qu'il importe de dessécher ? Un colon fort expert dans les affaires algériennes, M. Jules Duval, a dit, avec grande justesse» qu'en Algérie la politique devait être une politique hydraulique. Des dessèchements, des canaux, des barrages, c'est un besoin universellement senti, un besoin primordial dans cette terre féconde, qui a deux ennemis principaux et que Ton croirait inconciliables, la sécheresse et les émanations palustres ; il faut utiliser tous les cours d'eau pour l'industrie et la culture.
Pour être juste, d'ailleurs, avec l'administration française on doit reconnaître qu'elle a beaucoup fait déjà, surtout dans ces dernières années, à ce point de vue. Par des concessions elle a provoqué la construction de barrages, comme à l'Habra, ou le dessèchement de marais, comme celui du lac Fezzara. 11 est une autre œuvre aussi à
laquelle elle s*est adonnée avec succès et qui est susceptible d'un développement beaucoup plus considérable encore, c'est celle des puits artésiens. Elle a ainsi créé des oasis ; elle peut prolonger jpsque dans Textrôme sud la région cultivable. Un publiciste russe, qui dans ces derniers temps a étudié TÀIgérie et en a parlé avec enthousiasme, M. de Tchihatchef, ne tarit pas en éloges sur Timportance des résultats que nous avons obtenus. « Entre le Ghott Melghir et « la ville de Tougourt, écrit-il, il n'y a pas moins de quarante puits « artésiens, ce qui, sur une ligne d'environ 120 kilomètres, donne « presque un puits par 3 kilomètres, et sans doute on ne tardera « pas à pousser cette belle ligne artésienne jusqu'à Ouargla, car « pour le moment entre Tougourt et Ouargla, sur un espace d'en- « viron 150 kilomètres, il n'y a que cinq puits artésiens. » L'auteur russe estime à plus de 155 le chiffre total des puits artésiens forés dans la province de Gonstantine, subdivision de Batna, de 1856 à 1878. « Le nombre des sondages pour la recherche des eaux jaillis- H santés a été de 149, dit M. de Tchihatchef, et pour celle des eaux « ascendantes de 262; la profondeur totale forée a été de 18 kilo- « mètres 636 mètres, et le débit primitif des nappes jaillissantes et « ascendantes est de 182,119 mètres cubes par vingt-quatre heures, « ou de 765,742,969 mètres cubes par an. Ces chiffres sont assez ce éloquents pour se passer de tout commentaire, et lorsque Ton « considère qu'ils représentent seulement un travail de vingt-deux « années, on peut soutenir hardiment que, lors môme que la France (I n'aurait pas doté l'Algérie d'autre chose que de puits artésiens, « elle pourrait déjà, sous ce seul rapport, accepter avantageusement c( la comparaison avec n'importe quel pays (1). » Ce qui a été fait n'est qu'un commencement: de la politique hydraulique et de la politique forestière en Algérie on doit attendre la mise en valeur d6 cette contrée si pleine de promesses et de ressources.
Un autre service essentiel qui n'est primé par aucun autre, qui doit même précéder tous les autres, c'est celui de la topographie. Tout ce territoire de colonisation à lever, à cadastrer, à allotir, c'est la tâche première de toute administration coloniale intelligente; avec quel soin les États-Unis et l'Australie se hâtent de pourvoir à ce service important, le premier par ordre de ^ate et de nécessité 1 II nous faudrait, comme dans les colonies anglo-saxonnes, une légion de géomètres. C'est le point de départ de toute appropriation du sol, c'est la condition de tout peuplement considérable. Qu'on emprunta
(1) Tchihatchef, Espagne, Algérie et Tunisie, p. 339. On peut oncore sur ce point consulter les intéressants articles qu*a publiés M. Grad dans V Économiste français du mois d'octobre 1881 .
à l'Amérique cette méthode si féconde d'appropriation des terres vacantes. Que Ton divise tout le territoire destiné à la colonisation en seciions et en lots contigus, d*une étendue géométrique parfaitement fixée et placés le long de bonnes routes; que Ton conserve, si Ton veut, une section centrale pour servir de dotation aux écoles et aux autres ét:ibnssements d'utilité publique. On n'aura plus besoin alors de créer des centres de colonisation ; on n'aura plus besoin de transports gratuits pour les immigrants; ils viendront d'eux-mêmes et à leurs frais quand ils seront sûrs de trouver, pour une petite somme, une étendue de terres bien limitée, nettement circonscrite et dont la propriété leur sera à jamais assurée. Mais,^ pour arriver à cette perfection, pour allotir et cadastrer les terres domaniales, pour que chaque immigrant et chaque colon trouve toujours à en acheter selon sa convenance, il faut que le service de la topographie soit sérieusement organisé, et il ne l'a jamais été assez dans notre province d'Afrique. C'est, sans aucun doute, une des causes du développement lent de notre colonie ; les nouveaux arrivants n*ont jamais trouvé une assez grande quantité de terres disponibles, ' et ceux mômes qui étaient assez heureux pour en obtenir par voie de concession ou d'achat, se trouvaient en présence d'une propriété mal limitée et qui n'offrait pas toutes les garanties de sécurité.
La part de l'administration coloniale est large et sa responsabilité est grande : elle peut abandonner aux particuliers, aux communes, aux conseils généraux, la gérance sans entrave de leurs intérêts immédiats ; elle peut, sans danger, leur laisser toute initiative dans la sphère où ils se meuvent. Elle a assez à contrôler ailleurs. Tous ces grands services collectifs, cet ensemble de travaux préparatoires et conservatoires, c'est pour nos hauts fonctionnaires un champ assez vaste : qu'ils y portent toute leur activité et toute leur prévoyance ; dans ces limites ces qualités seront utiles et fécondes; au lieu de se traduire en frottements et amoindrissement de forces, l'action administrative amènera à sa suite des résultats durables et positifs. La colonie sera mieux préparée à la réception d*une immigration nombreuse ; elle présentera, d'un autre côté, un attrait plus vif à ces grandes masses européennes qui sont en quête de contrées nouvelles où s'établir. Enfin l'initiative des colons en prendra un développement inconnu jusqu'ici. De cette triple transformation que l'on prévoie les conséquences : il n'est pas téméraire de dire que notre colonie prendrait un essor auquel son passé ne l'a pas préparée.
Après le régime administratif, ce qu'il y a de plus important pour une colonie, c'est le régime commercial. Selon que ce régime est restrictif ou libéral la colonie est soutenue ou arrêtée dans sa croissance. De ce côté TAlgérie n'a pas trop à se plaindre. Il est vrai que jusqu'en 1851 elle fut sevrée de la liberté d'exportation : ses produits ne pouvaient entrer dans la métropole qu'en payant des droits; mais le détriment qu'en éprouvaient les colons, sauf dans les dernières années, fut peu considérable. La colonie, en effet, était si peu peuplée que la colonisation sur une échelle un peu vaste n*avaii pas encore commencé. Presque tous les colons étaient de petits trafiquants, suivant nos régiments et nos colonnes, et qui trouvaient dans l'alimentation des troupes la source principale et presi|ue unique de leurs profits. Quant à ceux qui se livraient au défrichement et à la culture, l'approvisionnement de notre armée d'Afrique suffisait am« plement au placement rémunérateur de leurs produits. Dans cette période d'enfance et dans les conditions spéciales où se trouvait l'Algérie jusque vers 1850, la liberté d'exportation est de moindre nécessité que la liberté d'importation. Les colons algériens, en effet, n'avaient guère de produits à offrir à la France, pendant les vingt premières années de la conquête ; ils avaient, au contraire beaucoup à lui demander, particulièrement des ustensiles de culture et de production. Mais, après avoir traversé cette première époque de l'enfance, la liberté d'exportation, qui n'était qu'utile auparavant, devenait impérieusement nécessaire. La colonie, qui avait pu se former sans jouir du droit naturel de vendre ses produits en franchise à la métropole, ne pouvait grandir et faire des progrès considérables si ce droit lui était longtemps refusé. La loi du 11 janvier 1581, qui fut due aux efforts des députés algériens et dont M. Charles Dupin fut le rapporteur, vint à point pour favoriser l'essor de la colonie : la libre entrée des produits algériens en France fut dès lors un fait accompli. Depuis 1851, année où ce nouveau et bienfaisant régime commercial fut inauguré, les importations de l'Algérie ont presque doublé en treize ans et ses exportations ont plus que décuplé dans le
même temps.
Valeurs des marchandises importées 72,092,782 fr.
— — exportées 10,202,383
Valeurs des marcliaudises importées .... 136,458,703
— — exportées 108,067,354
« Les États-Unis, a dit avec raison M. le baron Charles Dupin, en présentant le rapport de la loi sur la convention Fremy et Talabot (Sénat, 7 juillet 1865), les États-Unis, TAustralie et le Canada, dont on fait de si grands et si justes éloges, entre les années 1850 et 1863, sont bien loin de présenter un si merveilleu:^!^^^^^^* ^'
Le mouvement de la navigation a également augmjenté avec rapidité et le progrès se soutient tous les ans. En 1864, TAlgérie recevait à l'entrée 3,561 vaisseaux tant français qu'étraig^ers , jaugeant 465,845 tonneaux et employant 45,808 marins : c'était sur Tannée 1863 une augmentation de 621 na\ifes,» 66,140 tonneaux et 6,221 hommes. Sous le rapport du tonnage, la France entrait dans le mouvement de la navigation pour 78.76 p. 100, TEspagne pour 7.28, TAngleterre pour 5.03, Tltalie 4.84, TAutriche 1.05 {Tableau de la situation des établissements français en Algérie^ en 1864. Paris, 1866). On voit que notre marine marchande, qui se plaint de tomber en décadence, trouve dans notre commerce avec notre colonie d'Afrique une précieuse source de travail et de rémunération.
De 1864 à 1879 le développement du commerce extérieur de l'Algérie a été ininterrompu, quoique plus lent que dans les quatorze années antérieures. Le mouvement général du commerce s'est élevé en 1879 à 424 millions de francs, se divisant en 272 millions 426,000 fr. à l'importation et 151 millions 918,000 fr. à l'exportation. La première a donc doublé depuis 1864, la seconde a augmenté dp 40 p. 100. Cette inégalité d'accroissement s'explique par différentes causes. Dans les dernières années que nous venons de traverser, les récoltes algériennes ont été en général médiocres. L'Algérie étant un pays neuf où la France entretient et paye une armée, où elle fait de grands travaux publics, et où l'initiative privée apporte de nombreux capitaux, il est naturel que l'importation y dépasse de beaucoup l'exportation. Ce n'est nullement la preuve que le pays s'appauvrit, les Français, dans un laps d'un quart de siècle ou d'un demi-siècle, apporteront en Algérie et y immobiliseront plusieurs milliards de francs ; l'excédant des importations sur les exportations représentera en grande partie cet afflux du capital de la mère patrie.
Le développement de la navigation depuis 1864 a été plus considérable encore que celui du commerce. Elle a triplé en quatorze ans. Le mouvement maritime à l'entrée, en l'année 1878, consistait en 4,046 navires, jaugeant 1,354,883 tonneaux. Dans ce tonnage les provenances de France étaient comprises pour 840,961 tonneaux et celles de l'étranger pour 513,922. Les divers pavillons figuraient pour les proportions suivantes dans ce mouvement maritime à l'entrée :
Français, 63,79 p. 100 ; Anglais, 20,41 ; Espagnol, 6,39 ; Italien 4,16; Norvégien, 1,30 ; Autrichien 1,11 ; les autres nationalités ne représentaient pas toutes ensemble 4 p. 100. La grosse part dans le mouvement maritin^,de l'Algérie reste donc toujours au pavillon français, quoique depuî|Pl86i sa-prépondérance ait diminué; la part du pa* Villon anglais^ quintuplé dans ces quatorze dernières années; celle des pavillons espagnol et italien a plutôt diminué. Si Ton considère que la pluparUdes matières premières algériennes, le fer, Talfa se vendent principalement en Angleterre, on ne peut s*étonner de Taccroissement déma p^tACpavj^fn anglais dans le mouvement maritime de notre colonie.
On s*est demandé si le régime libéral de TAlgérie, au point de vue commercial, n'était pas entravé par Tinstitution connue sous le nom d'octroi de mer. C'est là une taxe qui s'applique sans distinction de nationalité ni de provenance aux marchandises qui entrent en Algérie par les ports. Nous ne saurions, quant à nous, condamner cet impôt; il n'a aucun des caractères des taxes protectionnistes, il est simplement fiscal; il sert à défrayer les budgets des communes et de la colonie qui difficilement pourraient se procurer d'autres ressources aussi considérables; il jouit du double mérite d'être généralement proportionnel et modéré ; il ne s'élève pas à plus de 10 ou 15 p. 100 du prix de la marchandise en gros ; il n'a aucun des principaux inconvénients de l'octroi de terre; il se perçoit, en effet, directement sur les cargaisons, est payé en bloc par les négociants importateurs et se répartit silencieusement sur le prix des marchandises ; il n'y a donc là, ni les formalités, ni les lenteurs, ni les abus et les vexations qui sont inhérents à nos octrois métropolitains ; les frais de perception sont aussi moins élevés ; c'est d'ailleurs un impôt populaire. Quand on songe à l'énorme difficulté de lever des taxes dans les colonies, sans arrêter ou entraver la production, on ne peut vouloir supprimer un impôt d'une réalisation si facile et que les colons ressentent peu.
En 1879 le produit des taxes de toute nature perçues en Algérie par le service des douanes, montait à 10 millions 798,135 francs, dont 6 millions 287,581 francs pour le Trésor et 4 miUions 510,554 francs de produits coloniaux, c'est-à-dire des recettes de l'octroi de mer. Ces derniers droits portent principalement sur les viandes salées, les sucres, les vins, les eaux-de-vie, les tabacs, les bougies, c'est-à-dire sur la plupart des objets de consommation générale. Le besoin de ressources plus grandes qu'a éprouvé la colonie en 1880 et 1881 a porté à accroître cette nature de taxes. Pendant toute la période initiale du développement de l'Algérie, c'est-à-dire encore
pendant un quart de siècle au moins, il nous paratt que l'octroi de mer pourra avec avantage être maintenu.
La lettre impériale de 1865, entre autres réformes à Tétude, parlait de la création des ports francs en Algérie ; c*estlà un expédient d'un autre âge et qui amène de nos jours plus d'inconvénients que d'avantages; cette institution, en effet, multiplie les barrières au lieu de les enlever; elle sépare les villes de leur banlieue et du reste du pays; elle rétablit les douanes intérieures; elle ne rachète par aucun proût bien constaté pour les ports les formalités qu'elle entraîne pour les campagnes. La seule réforme possible et peut-être utile, ce serait de supprimer complètement la douane algérienne, d'ouvrir la colonie en franchise aux produits de toute provenance, ou mieux encore de lui laisser le soin de fixer elle-même ses tarifs, comme le font les colonies de l'Angleterre; mais cela supposerait une organisation politique dont notre Algérie peut difficilement être dotée aujourd'hui.
Au régime commercial se rattache d'une manière intime le régime financier sous sa double face, les impôts et le crédit. Rien n'est si délicat dans une colonie que la taxation. Un impôt mal établi peut arrêter pour toujours ou comprimer pour longtemps Tessor de la colonisation; le corps colonial dans son enfance est si susceptible, si impressionnable, si faible, qu'on ne saurait être trop prudent pour les charges qu'on lui impose : non-seulement il importe qu'elles soient légères, il les faut encore bien placer. Dans les colonies comme partout, il n'y. a que deux genres de taxes ; les taxes directes et les taxes indirectes. Les unes et les autres sont de mise, si elles ne sont pas exagérées, si elles n'entraînent pas des formalités et des vexations inutiles. Voilà pourquoi nous nous sommes prononcé pour l'octroi de mer. De tous les impôts imaginables aux colonies, c'est celui dont la perception est la plus aisée et soumet le moins le contribuable à des dérangements et à des lenteurs funestes. La plupart des colonies anglo-saxonnes, et spécialement l'Australie, laTasmanie, tirent une grande partie de leurs ressources des taxes sur les vins et les liqueurs. C'est là, à notre gré, une excellente matière imposable dans des colonies qui ne cultivent pas la vigne et où ces denrées, arrivant par mer, paient sans frais accessoires et sans difficultés le montant des droits. Mais pour un pays producteur où la vigne a de l'avenir, ces taxes deviennent nuisibles à un double point de vue : d'abord elles frappent une culture qu'il importerait d'encourager ; puis elles deviennent d'une perception difficile, et entraînent tous ces abus et toutes ces vexations, qui sont si lourds dans une métropole et qui seraient intolérables dans une colonie,
On peut avoir recours à Timpôt foncier, mais avec réserve ; car, si cet impôt est exagéré ou si sa base n'est pas aussi parfaite que possible, il en résultera un arrêt dans le défrichement. La lettre impériale de 1865 s'était prononcée sans restriction pour Timpôt foncier, « qui doit être établi leplus tôt possible en territoire civil, en prenant pour base la qualité du sol, qu'il soit cultivé ou non, comme cela a lieu en France. Cette mesure réclamée par les colons eux-mêmes obligera les propriétaires à défricher ou à vendre. » Il y avait beaucoup à dire sur ces lignes. L'impôt foncier doit-il peser même sur les terres non défrichées, ainsi que la lettre impériale le pense ? Gela a été fort contesté avec quelques bons arguments par des publicistes et des colons expérimentés. Quant à nous, nous croyons que l'impôt foncier, s'il est très-modéré, peut porter même sur les terres qui no sont pas en culture, mais qui sont devenues propriété privée, si ce n'est immédiatement après l'acquisition, du moins au bout de quelques années, cinq ans par exemple. C'est ce qui se pratique aux États-Unis sous le nom de taxes locales; les settlers s'en trouvent à merveille, les communes aussi, et les économistes les plus experts en fait de colonisation, Merivale entre autres, louent ce mode d'imposition. Il est incontestable qu'une taxe qui est sensible, sans être exagérée, excite à la culture, empêche les riches propriétaires d'acheter des domaines pour les laisser en friche, attendant leur plus-value de l'effet du temps et de la culture environnante. Nous approuvons donc que toutes les terres devenues propriété privée soient soumises à Timpôt foncier quelques années après leur aliénation par TÉtat. Il est bon, en effet, d'accorder un peu de répit au colon; avant de mettre en culture, il a souvent de grandes dépenses préparatoires à faire; puis les premières récoltes ne rapportent guère et le colon a besoin de toutes ses ressources ; les lui enlever sous forme d'impôts, aussitôt après l'acquisition de la terre inculte, c'est nuire à la culture, c'est amoindrir par conséquent la matière imposable. L^impôt foncier ne doit être dans une jeune colonie qu'un stimulant; il y a une mesure fort délicate à trouver, car il peut facilement devenir un obstacle. Nous voudrions aussi que l'impôt foncier dans les colonies appartînt aux communes ou à la province, non à l'État; ce serait une précieuse ressource pour les travaux de viabilité, et le colon, voyant l'emploi auquel cet impôt est désigné, ne murmurerait pas en le payant; or, quand il s'agit d'impôts, il ne faut pas seulement considérer le résultat réel, il faut encore tenir compte de l'opinion qu'on en a ; la croyance générale qu'un impôt est mauvais et vexatoire produit souvent plus de mal que si l'impôt était réellement, et sans qu'on le sût, vexatoire
et mauvais. Or, nulle part l'opinion n'a autant de force et d*influence que dans une colonie, nulle part il n'importe autant de la ménager.
Si nous ne répugnons pas au fonctionnement de Timpôt foncier en Algérie, avec les modiûcations toutefois que nous venons d'indiquer, il est des taxes dont nous réclamons Tatténualion immédiate, ce sont les droits d'enregistrement et de mutation. Ces taxes en France sont beaucoup trop élevées ; elles tendent à consacrer Timmobilité et l'inaUénabilité des biens-fonds. En effet, sauf le cas exceptionnel où les terres ont acquis au bout de peu de temps une plus-value considérable, on est réduit à les vendre moins cher qu'elles n'ont coûté, tous frais compris; il en résulte qu'on ne les vend qu'à la dernière extrémité; de même ce système de hauts droits empêche qu'on ne vende une terre pour en acheter une autre. Celte opération serait presque toujours mauvaise, puisqu'on devrait commencer par payer au trésor et aux officiers ministériels un droit qui ne monte pas à moins de 8 ou 10 p. 100. Répétée souvent, cette spéculation finirait par ruiner complètement celui qui s'y livrerait. Or, dans les colonies, il est parfois très utile que les terres changent souvent de main ; il y a des hommes qui sont de leur nature enclins à défricher et qui savent mieux que personne porter les terres incultes au premier degré de culture, mais qui, une fois arrivés à ce point, n'ont plus le goût ou là capacité des perfectionnements ultérieurs ; il est, au contraire, d'autres cultivateurs plus soigneux qui n'nimontou ne s'entendent à prendre les terres qu'après ce premier travail de préparation et qui savent alors admirablement les améliorer. Dans le Far-West de TAmérique les terres changent trois fois de propriétaires en un laps de temps de quelques années; il est excessivement rare que celui qui a défriché le sol le possède au bout de dix ans; il s'est formé ainsi aux États-Unis trois catégories très distinctes de cultivateurs qui se succèdent à quelques années d'intervalle sur les mêmes terres. L'un habite une hutte (loghousé) et défriche ; le second se construit une grande maison de bois et fait une culture extensive avec un peu de bétail mais sans grand capital ; le troisième se bâtit une maison de pierre et se livre à grands frais à une culture intensive ; cette division du travail correspond à une division naturelle d'aptitudes et de goût et à une division sociale de fortune et de capitaux. On peut dire que sans cette triple catégorie de cultivateurs les progrès du Far-West seraient infiniment plus lents et que la culture n'y serait ni aussi étendue ni aussi avancée. Il en est de même en Australie. Il est très rare que \e squatter devienne settler. Il est incontestable que dans une colonie la
terre doit changer plus souvent de mains que dans une métropole; or les droits d*enregistrement et de mutation par leur élévation excessive empêchent les aliénations; nous pouvons dire qu*ils empêchent du même coup les progrès de la culture. Combien n'est-il pas désirable de faciliter les échanges, mais comment cela est-il possible avec des taxes si élevées? Le nombre des mutations ne compenserait-il pas pour le trésor, en partie du moins, la baisse des droits ?
La ressource la plus naturelle à une colonie agricole, c*est la vente des terres domaniales. Que de recettes TAustralie du Sud s'est faites en battant monnaie avec ses terres ! Nous n'avons aucun' doute que TAlgérie ne puisse tirer aussi de ce fonds commun de précieux subsides. Mais il faudrait de premières dépenses intelligentes. Si TAustralie du Sud a beaucoup gagné avec son sol, elle a commencé parfaire de grandes avances en surveys ou en arpentage. Il faudrait de plus que le régime général de la colonie exerçât de l'attrait au dehors. Dans ces conditions, avec le double mode de vente à prix fixe et à bureau ouvert pour les terres ordinaires et de vente aux enchères cachetées pour les terres exceptionnelles, on pourrait facilement se procurer plusieurs millions par année.
Cependant, il ne faudrait pas s'imaginer qu'une colonie comme l'Algérie puisse dans un avenir très prochain, soit couvrir ses dépenses totales, soit donner un revenu'à la métropole. Elle subvient à peu près, actuellement, aux frais de l'administration civile, et c'est beaucoup; les taxes y sont plutôt exagérées. Un colon compétent, M. le docteur Warnier, dans sa brochure Z'i4/^é/te devant topi" nion publique^ donne les chiffres suivants comme produits des impôts en 1862 :
2,761,848 indigènes ont payé 19,29?,817 fr. soit 7 fr. 70 par tôtc 204,877 Européens — 17,450,311 fr. soit 85 fr. 15 par tôto
Ces chiffres comprennent, bien entendu, les taxes provinciales et locales, mais on voit comme ils sont exorbitants. On doit dire que, bien loin de les augmenter, on ne peut penser qu'à les réduire. La seule manière d'arriver à en accroître le produit, c'est d'attirer une immigration notable. Si l'Algérie avait 1,000,000 de colons européens, on peut dire sans exagérer qu'elle paierait largement ce qu'elle coûte, même les dépenses de l'armée ; si 200,000 colons ont payé 17,000,000 de francs, 1,000,000 de colons paieraient facilement 80,000,000 de francs et plus encore, car la puissance contributive individuelle augmente avec la masse des individus; une col-
lection de 1,000,000 d'hommes civilisés et actifs sur une terre considérable et féconde ne produira pas seulement cinq fois plus que 200,000 individus dispersés sur cette vaste étendue, elle produira probablement 6, 7, 8 ou 10 fois plus.
Dans les chiffres que nous avons cités plus haut, M. le docteur Warnier comprenait assurément avec le budget colonial, même les budgets des départements et ceux des communes. D*après les der« niers documents officiels le budget ordinaire de TAlgérie, en 1878» était de 28 millions 968,000 fr. en recettes, auxquels il fallait ajouter 3 millions 910,300 fr. du budget sur ressources spéciales, et 3 millions 500,000 fr. de dépenses sur recettes extraordinaires ; c'était en tout 35 millions et demi. Les budgets départementaux montaient, en recettes, à 11 millions 640,000 fr. Enfin les budgets communaux, pour les 174 communes de plein exercice etles 59 communes mixtes, atteignaient dans la même année le chiffre de 12 millions 925,000 fr. Les recettes extraordinaires des communes montaient pour la même année à 24 millions 951,000 fr. Bref, Tensemble des dépenses ordinaires, tant du budget colonial que des budgets départementaux et communaux, s'élevait à 57 millions en chiffres ronds. Les dépenses extraordinaires atteignaient 28 millions et demi environ. Encore ce dernier chiffre n'était-il pas complet, car il faudrait y joindre les subventions ou les garanties d'intérêt qu'accorde le gouvernement métropolitain pour la construction de chemins de fer ; il conviendrait aussi d'y faire figurer les dépenses d'entretien de l'armée.
Les dépenses ordinaires sont dotées uniquement avec des ressources d'origine algérienne. Des 29 millions du budget colonial 8 millions 138,000 fr. sont fournis par l'enregistrement, le domaine et le timbre ; 6 millions 79,000 fr. par les douanes; 9mil1ions 710,000 fr. par les contributions diverses, dont les 7 millions d'impôts directs indigènes (les Européens ne supportent pas d'impôts directs) forment la plus grande partie ; 2 millions 217,000 fr. par les postes et télégraphes ; enfin 2 millions 822,000 fr. par les divers produits.
Les budgets locaux sont alimentés par Toctroi de mer, les taxes sur les loyers, les patentes, les droits de halle et de marchés, d'à* battoir, etc. Une réforme essentielle consisterait à diminuer les droits d'enregistrement et à établir l'impôt foncier.
L'Algérie avec ses 57 ou 60 millions de dépenses ordinaires pourvoit ainsi par elle-même à tous les frais d'administration proprement dite. L'État n'intervient que pour les services suivants : il fait toute la dépense de l'armée ; il verse jusqu'à ces dernières années 3 millions et demi de subvention au budget extraordinaire
jusqu'à complément d'une somme de cent millions de francs qu'il s'est engagea dépenser en Algérie lors de la constitution, en i 867, de la Société générale Algérienne. Puis, lorsqu'il s'agit de travaux publics extraordinaires, du moins de ceux qui ont une grande importance, c'est lui qui prend à sa charge les garanties d'intérêt comme il l'a fait pour les chemins de fer concédés aux compagnies de Lyon- Méditerranée, de Bône à Guelma et de l'Est algérien. C'est lui encore qui, par la loi du 10 avril 1879, a affecté quarante millions aux communes et aux départements de l'Algérie pour l'achèyement des chemins de grande communication, d'intérêt commun et pour les chemins vicinaux ordinaires. L'État reste donc le bailleur de fonds de la colonie et il y fait encore des sacrifices considérables.
Que, dans l'état présent, l'Algérie continue de coûter à la France des sommes assez notables (20 ou 30 millions par année), nous ne pouvons comprendre qu'on s'en étonne. La fondation d'une colonie est un placement à intérêt lointain : les frais d'établissement sont très considérables et se continuent pendant des années; mais au bout d'un certain temps, si TafTaire a été bien conduite, la colonie rend largement à la métropole tout ce qu'elle lui a coûté ; elle le lui rend non pas sous la forme d'excédant de revenu qu'elle verserait au trésor métropolitain, mais par l'activité qu'elle donneà l'industrie et au commerce de la mère patrie, par les profits et les salaires qu'elle fournit aux fabricants et aux ouvriers métropolitains, parles produits nouveaux, meilleurs ou moins chers, qu'elle offre aux consommateurs de la métropole, par le champ d'emploi qu'elle ouvre aux capitaux et aux citoyens, par l'élargissement de l'horizon intellectuel de la nation. Il faut ignorer complètement l'histoire pour croire qu'après cinquante ans, sauf Texceptron des colonies à mines, des établissements coloniaux puissent être productifs de revenu. La grande et belle île de Cuba, le joyau de l'Espagne, ne vivait qu'à force de subsides jusqu'à la fin du dernier siècle. La Virginie, leMaryland, la Pensylvanie et les autres belles provinces de l'Union américaine, ont ruiné leurs fondateurs propriétaires. 11 n'est donc pas étonnant que l'Algérie nous coûte encore les frais d'entretien de son armée.
Le second aspect de la question financière, c'est le crédit. On sait quelle importancenos maîtres en colonisation, les Américains et les Anglais, attachent à un bon système de crédit. Dans chaque nouveau village, près de la maison d'école et de la maison de Dieu, se dresse la maison de dépôt et d'escompte, house of deposile and discount. Ainsi se trouvent groupés dans chaque centre embryonnaire de civilisation, au milieu des pionniers et des défrichements, les
trois éléments indispensables de toute croissance et de toute prospérité ; Técole qui donne à Thomme Tinstruction, le temple où il puise réducation* morale et religieuse, la banque qui féconde la production. De toutes les nations civilisées la France est la plus pauvre en instruments de crédit ; il est naturel que les colonies soient encore plus dénuées que la métropole. La lettre impériale de 1865 indiquait comme Tun des grands fléaux de TAlgérie Tusure qui y! serait plus extrême et plus générale que partout ailleurs. C'est une loi de la nature que les capitaux soient plus chers partout où ils sont rares et où le champ d*empIoi est à la fois très étendu et très rémunérateur ; c'est précisément le cas des colonies nouvelles et surtout de celles qui possèdent en abondance des terres fertiles comme TAlgérie. Il est donc conforme à Tordre des choses et aux lois économiques que Fintérêt, môme à égalité de risque, y soit sensiblement plus élevé que dans la métropole ; prétendre abaisser le taux de Tintérêt au même niveau en Algérie qu'en France^ c*est une puérilité. Mais Tinfériorité des colonies ne consiste pas seulement en ce que les capitaux y sont plus rares, elle consiste encore en ce que cette branche de l'industrie, qui a pour objet de recueillir les capitaux momentanément oisifs pour les placer dans des mains productives, y est beaucoup moins développée que dans la mère patrie. Pendant les 20 premières années de la colonisation, il n'existait pas un seul important établissement de crédit dans toute notre province d'Afrique. La loi du 4 août 1851 créa la banque d'Algérie qui a fondé des succursales à Oran (1853), à Gonstantine (1856), à Bône (1868), à Philippeville (1875) et à Tlemcen (1875). Cette banque a rendu des services signalés, directement au commerce et à l'industrie, indirectement à l'agriculture.
Le taux ordinaire de ses escomptes était de 6 p. 100 à l'origine ; il s'est abaissé ensuite à 5 et à 4 p. 100, et il suit les fluctuations du marché des capitaux. En 1864 elle escomptait pour 78 millions d'efl'ets en chiffres ronds. Dans l'exercice qui va du V* novembre 1878 au 31 octobre 1879 ses escomptes se sont élevés à 265 millions de francs. Son capital, primitivement de 3 millions, a été porté à 10 millions en 1859, puis à 20 millions en 1881. Elle émet des billets au porteur depuis 20 francs jusqu'à 1,000 francs. Ces billets sont reçus comme monnaie légale par les caisses publiques. La limite pour les émissions de billets a été successivement portée de 18 millions par une loi de 1870 à 48 millions par une loi de 1872.
Le gouvernement ne s'est pas arrêté dans cette création d'institutions destinées à fonder le crédit en Algérie ; en mars 1860, un décret rendit applicable à cette contrée la loi du 21 mai 1858 sur les
magasins généraux, dont le premier essai réussit complètement à Blidah. Quelques mois auparavant un décret du 11 juillet 4860 étendait au territoire de l'Algérie le privilège accordé au Crédit foncier de France. Enfin, pour obvier au défaut de banques locales et pour faciliter dans toute la colonie la circulation des capitaux, le ministre des finances, au'mois d'août 1865, a autorisé les trésoriers payeurs des troisprpvincesà recevoir désormais les fonds des négociants et à délivrer en échange des mandats sur leurs préposés. Les entraves qui résultaient pour le commerce de la difficulté des transports de fonds entre les différentes places de TAlgérie sont ainsi considérablement atténuées. « On ne saurait trop louer, disionsnous dans la première édition de cet ouvrage (1874), cette initiative heureuse ; mais il serait désirable que le gouvernement fît quelques réformes dans ses propres règlements, lesquels contribuent à maintenir le taux élevé de l'intérêt dans la colonie. Il y a un exemple de modération vis-à-vis les débiteurs, qu'il serait du devoir de l'État de donnerdès à présent : c'est la réduction, au-dessous du taux actuel de^lOp. 100, de l'intérêt légal, c'est-à-dire de l'intérêt qui court de plein droit dans des circonstances déterminées. En percevant tO p. 100 d'intérêt l'État encourage directement à l'usure ; il est à regretter que la lettre impériale, qui s'élève contre ce fléau, n'ait pas vu que le gouvernement contribuait lui-même à l'entretenir. »
La réforme qui nous paraissait si urgente en 1874 et qui, d*ailleurs, était si facile, n'a été accomplie qu'en 1881. Le taux de l'intérêt légal a été réduit de 10 à 6 p. 100, heureuse mesure dont il est difficile de comprendre le trop long ajournement. Dans cette même année 1881 on a amélioré, comme on l'a vu plus haut (page 318), les dispositions relatives au crédit foncier en Algérie.
On a essayé de venir en aide au développement de l'Algérie parla constitution, avec l'appui du gouvernement, de grandes associations anonymes. Telle a été, en 1867, la Société générale Algérienne fondée par MM. Frémy et Talabot.
On ne saurait trop dire si ce devait être une compagnie de crédit ou une compagnie foncière ; elle tenait de l'un et de l'autre caractère. Quoiqu'on puisse alléguer, au point de vue théorique, contre ces grandes compagnies, il est incontestable, en pratique^ qu'elles ont rendu dans certaines circonstances des services considérables. Dans le Nord-Amérique, ce sont les grandes compagnies foncières qui ont facilité la culture par leurs travaux préparatoires, routes, canaux, arpentage ; et nous ne doutons pas qu'en Algérie la société nouvelle n'eût pu tirer un excellent parti des 100,000 hectares qui lui ont été concédés. Si elle eût consacré en six ans, selon la lettre
de son traité, 30,000,000 en routes, 20,000,000 aux ports, 30,000,000 en barrages, canaux, dessèchement de marais, puits artésiens, i5,000^000 au reboisement des montagnes et 5,000,000 en subsides aux colons qui végètent loin des c6tes ; si elle eût versé dans le pays les 120,000,000 stipulés sous l'orme d'opérations de crédit, il est évident que c'eût été pour TAIgérie un puissant ressort qui lui eût communiqué un rapide mouvement d'impulsion. Malheureusement cette compagnie ne s'est pas conformée à la lettre , ni surtout à l'esprit de sa charte; aussi n'a-t-elle pas produit tout le bien qu'on en pouvait attendre. Dans ces dernières années, particulière* ment en 1881, il s'est constitué une foule de sociétés de crédit d'initiative privée qui ont pris l'Algérie pour champ d'exploitation. Telles sont la Société de Crédit Foncier et Agricole d'Algérie, le Crédit Algérien, la Compagnie Franco-Algérienne, la Foncière de France et d'Algérie, les Magasins Généraux d'Algérie. On peut dire qu'il y a plutôt excès dans toutes ces créations. Toutes ensemble ces sociétés représentent un capital de plusieurs centaines de millions de francs. D'autres sociétés françaises, comme le Crédit Lyonnais, ont créé en Algérie des succursales. On ne peut sans doute espérer que toutes ces sociétés soient fidèles à leur titre et renferment dans l'Algérie et dans ses dépendances toutes leurs opérations. Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, ces compagnies exercent, au point de vue moral et matériel, une excellente influence ; elles créent une foule d'intérêts nouveaux par le vaste mouvement d'affaires auquel elles se livrent, et, dans un pays aussi rigoureusement administré que notre province d'Afrique, elles forment en face de l'administration des corps résistants qui deviennent d'utiles entreprises.