‹ De la colonisation chez les peuples modernesChapitre 32 sur 76 · DE^LA POLITIQUE A SUIVRE VIS-A-VIS DES INDIGÈNES · texte numérisé non relu

DE^LA POLITIQUE A SUIVRE VIS-A-VIS DES INDIGÈNES

Nous avons étudié jusqu'ici l'Algérie des colons, nous avons examiné tour à tour les conditions administratives, commerciales, financières qu'on leur a faites ou qu'ils se sont faites à eux-mêmes. Mais il est impossible d'avoir une idée exacte de la situation de la colonie européenne, si l'on n'étudie avec quelques détails la situation de la population indigène. Nous avons scindé pour plus de clarté cette double recherche, qui ne doit faire pourtant qu'une même étude.

Ce qu'il y a d'exceptionnel, avons-nous dit, dans notre colonisation africaine, c'est la présence d'une population indigène considérable, ayant une civilisation relativement avancée et pleine de vitalité. C'est une situation sans précédent, et il en résulte des

complications nombreuses qui rendent notre œuvre singulièrement délicate et difficile.

La population indigène n'est pas évaluée à moins de 2,500,000 habitants. Que fallait-il faire de ces 2,500,000 individus ? Trois partis se présentaient : ou repousser les indigènes au delà de l'Atlas, les rejeter même dans le Sahara ; ou les foudre avec la population européenne en leur imposant, soit par la contrainte, soit par la pro» pagande, nos mœurs, nos lois et]peut-ètre même notre religion ; ou respecter toutes leurs coutumes, rendre inviolables toutes leurs propriétés, et éloigner les Européens d'un contact fréquent avec eux ; ces trois systèmes peuvent se définir en trois mots : le refoulement, le fusionnement, l'abstention. On n'a adopté résolument aucun de ces trois régimes : on a flotté de l'un à l'autre ; on les a môles ensemble et l'on est arrivé par ce défaut de principes nets et conséquents à une politique pleine d'irrésolution, de retours et d'incertitude. Nous ne pouvons blâmer complètement les fluctuations du premier jour : pour tout esprit pratique, qui se rend compte des difficultés réelles, il est évident que l'on devait nécessairement passer par cette période de tâtonnements. Mais le temps est venu d'en sortir : des expériences, qui ont duré plus de cinquante ans, ont fourni des éléments suffisants de décision ; cette décision, il importe de la prendre pour ne la plus changer.

Le régime hybride et provisoire dans lequel on a vécu jusqu'à ce jour a ofl'ert les inconvénients réunis de chacun des trois systèmes sans présenter les avantages d'aucun d'eux. L'Algérie a continué d'être une conquête, sans devenir, à proprement parler, une colonie, ni un état vassal. Les colons ont été cantonnés et cependant dans une certaine mesure les Arabes ont été refoulés. Le système militaire a dominé l'Algérie tout entière, sans pouvoir procurer une sécurité absolue et éviter toutes les rébellions : des concessions ont été faites à l'élément civil, sans pouvoir constituer rapidement une population civile aussi considérable qu'elle eût pu l'être ; les colons ont été souvent entravés par une administration minutieuse, vexa-» toire, qui a empêché le développement de la colonisation ; les Arabes ont été inquiétés par une ingérence timide dans leurs affaires, par des demi-mesures qui les ont irrités sans les affaiblir, par des violations détournées de leurs droits de propriété ou de jouissance : ainsi l'on n'est arrivé à satisfaire aucun des deux éléments, on n'est pas parvenu surtout à les rapprocher, et ce qui est plus grave, c'est qu'au bout de cette route tortueuse et sans direction qu'a suivie la politique française on ne peut apercevoir même pour un avenir lointain une solution définitive.

Des trois partis entre lesquels Ton a à choisir, le premier est in* juste : il violerait le droit acquis soit par leur origine soit par une prescription de plusieurs siècles aux populations indigènes ; il serait d'ailleurs le point de départ d'une guerre séculaire dont on ne peut entrevoir l'issue, mais dont il est facile de prévoir les pertes et les calamités. Il nous paraît, d'ailleurs, très utile pour la France continentale et pour les colons français qu'il y ait des Arabes en Algérie. Si l'Algérie était une terre absolument vacante, elle finirait par être entièrement peuplée d'Italiens et d'Espagnols. Le grand nombre des indigènes fait un utile contrepoids à ces deux éléments. En outre les Arabes, quand ils seront définitivement conquis à notre civilisation, serviront d'intermédiaires fort utiles pour les relations avec les peuples de l'Afrique du Centre et pour la propagation de notre influence dans ces régions. Le troisième parti, qui est le respect complet des coutumes, des traditions, des mœurs, de ce que l'on a appelé la nationalité arabe, s'il était appliqué avec logique, exigerait que notre armée et nos colons quittassent l'Afrique, et s'il n'est appliqué qu'à demi, nous replonge dans les incertitudes et les indécisions dont nous voulons précisément sortir. Il ne reste donc que le second parti, la fusion de l'élément indigène avec l'élément européen : si grandes que soient les difficultés qu'il entraîne, si complexe que puisse être le problème, nous disons avec les colons les plus intelligents d'Algérie qu'il est le seul à offrir une solution pratique et définitive, et que si l'on agit avec prudence, avec patience, avec mesure, mais avec persévérance et esprit de suite, on peut ôtre sûr du succès.

Quand nous parlons de fusion de l'élément indigène avec l'élément européen, nous n'entendons pas dire une absorption complète du premier dans le second, de façon qu'il ne restât aucune différence dans les mœurs et dans les habitudes soit extérieures soit intimes. Nous faisons seulement allusion à un état de choses où les deux populations d'origine différente seraient placées sous le môme régime économique et social, obéiraient aux mêmes lois générales et suivraient dans l'ordre de la production une même impulsion : il resterait, bien entendu, longtemps encore et peut-être toujours, des distinctions de croyances et d'habitudes ; mais il y aurait, au point de vue économique, politique et social, identité d'intérêts et de situation ; et, à bien considérer, c'est la seule harmonie qui soit indispensable au point de vue de la paix, de la prospérité et de la civilisation.

Nous ne nous dissimulons pas que les obstacles à la fusion, même entendue dans le sens restreint où nous la concevons, sont nom-

breux et énormes : mais nous croyons avoir dès ce moment un point d'appui. En considérant les différentes parties de la population indigène comme des groupes divers mais analogues d'une nation unique, on commet une erreur que non-seulement Thistoire mais encore l'étude attentive des faits actuels démentent de la manière la plus irréfragable. Il est une observation acquise et qui a un grand prix, c'est que la population que nous avons trouvée en Algérie manque d'homogénéité et qu'elle ne présente aucun des caractères communs qui constituent la nationalité. Il n'y a qu'un trait qui rapproche tous les groupes, c'est la religion ; mais cette religion est entendue et pratiquée d'une manière toute différente par les deux principales branches de la population algérienne : bien que les dogmes soient les mêmes, l'influence pratique qu'ils exercent, l'esprit dont ils animent les fidèles, n'est pas le même chez les Kabyles que chez les Arabes. 11 y a, on le sait, en Algérie, environ 1,000,000 de Kabyles ou Berbères purs, habitants primitifs de la contrée, selon l'opinion reçue : il y a, d'un autre côté, 500,000 Arabes purs descendants des conquérants et 1,200,000 Berbères arabisants, c'est-à-dire ayant une autre origine que les Arabes, mais ayant pris leurs mœurs et leurs coutumes. Telle est la classification établie par un homme fort compétent, M. le docteur Warnier. On peut dire que les Kabyles ne diffèrent des Européens que par un point, la religion : et comme la religion n'influe pas sur leur organisation économique et sociale, qu'elle est tout entière renfermée dans le for intérieur des fidèles, il en résulte que les conditions de production et de développement sont presque les mêmes pour les Kabyles que pour les colons. Comme l'Européen, le Kabyle est monogame, sa femme a le visage découvert, elle est en possession de toute la dignité de l'épouse légitime et unique : comme l'Européen, le Kabyle ne connaît d'autre organisation économique que la propriété privée, entourée de toutes les garanties de sécurité dans le présent et dans l'avenir : comme l'Européen encore, le Kabyle est démocrate, il n'admet pas d'aristocratie héréditaire, il a des conseils municipaux ou djemmaas qui sont électifs. Comm^ l'Européen, le Kabyle se gouverne par des lois civiles ou coutumes indépendantes des lois religieuses et qui admettent tous les perfectionnements que le temps peut apporter ; comme l'Européen, en dernier lieu, le Kabyle honore le travail, pratique l'épargne, croit au progrès, fait des réfo;*mes dans toutes les branches où se répand son activité. Ainsi par la constitution de la famille, de la propriété, de la commune, par l'origine des lois, par le goût et l'habitude du progrès, les Kabyles se rapprochent des colons d'Europe, au point de n'en différer par aucun caractère essen-

tiel sous le rapport de Torganisation économique, domestique et sociale. Aussi ces deux éléments peuvent-ils vivre en parfaite conformité de tendances et d'intérêts : ils se prêtent mutuellement secours, ils sont animés d'un esprit analogue : on a vu ces rapports s'accentuer de plus en plus. Les Kabyles ont introduit dans leurs coutumes séculaires plusieurs de nos dispositions légales, ils ont porté dans leurs montagnes plusieurs de nos procédés de fabrica* tion, des moulins perfectionnnés et beaucoup d'ustensiles d'invention récente. Ils ont offert aux derniers fléaux qui ont affligé l'Algérie une résistance sérieuse et n'en ont que médiocrement soufl*ert. Si tous les habitants non européens de l'Algérie étaient des Kabyles, on peut dire que la question algérienne serait facilement tranchée.

Est-il possible d'arriver à ce que un jour tous les indigènes de l'Algérie adoptent une organisation domestique, économique et sociale analogue à celle des Kabyles et se rapprochant, par conséquent, sensiblement de celle des Européens. Il faudrait radicalement modifier le système de la tribu, de la propriété collective^ de la famille milygame : ces trois points obtenus, il ne resterait plus que des déftils dont on viendrait facilement à bout.

Les Arabes ont une constitution sociale que Ton a l'habitude de comparer à la féodalité du moyen âge ; il y a, en efl*et, quelques analogies entre les deux systèmes, bien que l'on ne puisse y trouver une similitude complète. L'organisation arabe est infiniment plus simple et plus rudimentaire que le savant régime de la féodalité. Toujours est-il qu'il existe chez les Arabes une aristocratie vivace, ennemie du travail qu elle regarde volontiers comme une flétrissure, amie du luxe, des combats, des fantasias équestres, opprimant la foule qu'elle est censée protéger, habituée par de longs siècles d'anarchie aux abus de pouvoir et aux exactions ; au-dessous de cette aristocratie assez nombreuse, une énorme multitude ignorante, soumise à l'arbitraire, subissant la corvée et toutes sortes de prestations personnelles. Ce système aristocratique est lié au régime delà propriété collective ; la tribu n'admet en général que des jouissances individuelles à courte durée, pour le labour, les semailles et la récolte des céréales et de quelques légumes ou fruits ; la récolte levée, tout rentre dans la propriété commune. Même dans les lieux où la propriété melk (privée) est constituée, l'indivision se perpétue en raison de la jurisprudence musulmane émanée du Coran, qui rend les biens indivis dans la même famille ; il en résulte, au point de vue économique, les conséquences les plus graves : personne ne veut défricher, fumer, labourer profondément, planter des arbres fruitiers, en un mot faire de grandes avances de travail ou d'argent.

356 DE LÀ COLOiNlSATION AU XIX* SIÈCLE.

Les labours superficiels se succèdent les uns aux autres ; les dangers de la sécheresse, si fréquente et si terrible en Afrique, en sont accrus ; la récolte si mal préparée est excessivement aléatoire : elle est perdue dès que la pluie manque. Dans les années moyennes, au dire d'observateurs compétents, elle ne rend guère plus de six hectolitres par hectare. Cette absence de propriété individuelle solidement organisée, cette vie patriarcale et nomade, cette domination absolue des chefs de la tribu, rendent Téconomie rurale extraordinairement routinière. Selon M. Jules Duval (i), les populations arabes no savent pas tirer parti de leur laine, qui leur serait une si grande ressource : elles n'ont pas appris à se servir de cisailles pour tondre leurs brebis qu'elles écurchent avec des faucilles ; elles ne savent ce que c'est que d'élever des bestiaux, elles n*ont j'amais eu le sens de faire des. provisions de fourrages secs pour Thiver; elles ne savent pas encore se servir de la faux pour couper le foin ; elles ignorent la sélection pour la reproduction ; elles n'ont jamais su abriter les bestiaux contre les intempéries, aussi chaque hiver rigoureux décime-t-il les troupeaux, de même que chaque été un peu sec détruit les récoltes. Qull y a loin de là aux progrès quotidiens des populations kabyles !

Cette organisation de la tribu, cette propriété collective, sources de tant de maux et d'apathie, obstacles au rapprochement des deux races et au progrès de la colonisation, comment les faire disparaître? Le sénatus-consulte du 22 avril 1863, qui assurait aux Arabes la propriété du territoire occupé par eux, semblait un premier pas vers cette désagrégation de la tribu et vers la constitution de la propriété individuelle. Pour appliquer ce sénatus-consulte, on commençait par bien fixer l'étendue du territoire qui revenait à chaque tribu, c'était ce que l'on appelait la délimitation de la tribu, opération délicate et longue; la deuxième opération, capitale par le but auquel elle tendait et l'influence qu'elle devait avoir, consistait à distribuer entre un certain nombre de douars le territoire que la première opération avait délimité. Rien dans la tribu primitive ne répondait au douar qu'on voulait constituer; c'était là une création tout à fait nouvelle de localités qui, pour l'étendue, la population et les ressources, devaient ressembler à nos communes de France. Cette répartition du territoire de la tribu entre les douars a la plus haute portée sociale. Chacun de ces douars devait être parfaitement déterminé dans ses contours et toutes les terres qu'il contiendrait nettement classées dans une des catégories suivantes :

(1) J. Duval, ia Politique de V empereur en Algérie ^ 1860.

!• Terres domaniales ; 3' Terres collectives de culture ;

2* Terres melk ou de propriété privée ; 4* Terres de parcours coinmunal.

Le douar a reçu une organisation municipale ; il a sa djemmaa ou conseil, malheureusement elle n*est pas élective comme chez les Kabyles. On ne peut nier que cette constitution du douar-commune ne soit le commencement de la désagrégation de la tribu. Un décret impérial précédé d*un rapport du ministre de la guerre, en date du 9 mai 4868, a confirmé, en la développant, cette institution du douar et ce morcellement de la tribu. Il reste à constituer la propriété privée, et c'est là un pas encore plus difficile, qui ne peut s*opérer qu*avec beaucoup de précautions. Ce n*est pas impossible, cependant. « Chez les Arabes, dit M. Jules Duval, domine le caractère de la propriété collective avec la faculté et de nombreux exemples d*appropriation privée. Entre eux et les Européens, la différence consiste dans la proportion des deux modes de jouissance; chez nous, la propriété privée est la règle, la propriété collective est l'exception ; chez eux c'est Tinverse. » Il n'y a donc pas de nouveau principe à introduire, ce qui rend le changement plus aisé ; il n'y a que le développement progressif d'un mode de culture et de jouissance déjà connu, mais qui ne prédomine pas. La tâche a été singulièrement facilitée par la répartition du territoire de la tribu entre les douars ; on a acquis une foule de renseignements indispensa* blés; on sait parfaitement de quelle façon la terre est détenue chez les indigènes, si chaque habitant est dans l'habitude de labourer toujours les mêmes parcelles ou si chaque année amène un remaniement territorial et une distribution nouvelle. On a des aperçus beaucoup plus complets sur l'état de la population, sur les principales familles, sur les droits de chaque individu ; on voit que beaucoup d'éléments du travail sont déjà acquis et que la tâche est bien facilitée. Il ne faut qu'un peu de méthode et d'esprit de suite pour achever, dans un laps de temps de 15 ou 20 ans, l'établissement de la propriété privée chez les indigènes (1).

Une réforme qui demandera plus de temps et de tact, et à laquelle cependant l'on doit tendre, c'est la suppression de la polygamie. Nul doute qu'ici les procédés de contrainte ne soient pas de mise ; ce n'est pas aux règlements et à la législation qu'il faut avoir recours; la marche doit être plus lente et plus habile; mais que le système de la monogamie soit parfaitement conciliable avec les croyances et les traditions musulmanes, c'est ce dont les Kabyles

(1) Sur le degré d*avaDcement do ce travail nous avons donné plus haut les chiffres officiels (Voir page 333).

358 DE U COLONlSATIOiN AU XIX"" SIÈCLE.

nous donnent là preuve. La polygamie, outre qu*elle constitue entre les Européens et les indigènes une différence radicale et un obstacle au rapprochement, a sur la production les conséquences les plus funestes. On ne saurait exagérer Tinfluence de la position de la femme sur les conditions économiques des sociétés. « L'administration des revenus^ dit M. Jules Duval, est, chez les Arabes, au niveau de leur création : elle est inhabile et ignorante parce qu^elle manque de son ressort moteur, Tesprit de famille personnifié dans réponse et la mère. La pluralité des femmes enlève à chacune d*elles Tinter et qu'elle prendrait, si elle était seule, au bon ordre, à la prospérité, à l'accroissement des ressources de la maison ; chacune de ces femmes légitimes, au lieu de contribuer à l'augmentation de ravoir commun, ne cherche qu'à tirer à elle la plus grande partie du

revenu ou môme du capital, sous forme de bijoux et de présents

Même la femme unique de Tépoux arabe, dit encore M. Jules Duval, toujours menacée d'une répudiation ou d'un divorce excessivement faciles, n'a point pour son âge avancé cette sécurité qui invite aux épargnes pendant les années de jeunesse et de beauté. » Ainsi le goût et la capacité de la vigilance et de l'épargne, les deux conditions essentielles de toyte bonne économie domestique, font complètement défaut. L'âme de la famille manque et le ressort de la prospérité de la maison est absent. C'est là une des grandes causes de la stagnation où se trouve la société arabe, de la misère permanente qui l'iifilige, du peu de résistance qu'elle offre aux fléaux naturels qui la frappent. Mais peut-on triompher de la polygamie? Pour qui réfléchit sur les causes de cette pluralité des femmes, il est évident que si la suppression de la polygamie est difficile, impossible même par la voie de contrainte, elle devient parfaitement exécutable à la longue par une conduite prudente et judicieuse. Un fait qui doit rassurer et porter à l'espoir, c'est que la polygamie est actuellement restreinte aux familles riches et que d'année en année elle perd du terrain : les classes pauvres ne la connaissent pas. Il ne faudrait pas croire que la polygamie ait généralement son origine dans la sensualité des Arabes, c'est là l'exception ; elle provient de leur situation économique passée et actuelle et de leur vanité. Un ancien chef de bureau arabe, qui s'est acquis beaucoup de faveur auprès des colons par ses intelligentes publications, s'exprime ainsi dans une remarquable étude sur la famille arabe : « L'Arabe prend plusieurs femmes parce qu'il y trouve un avantage matériel, un confort qu'elles seules peuvent donner au sein de la société mal

faite où il vit La femme arabe remplace, dans la tente de son

époux, les arts manuels qui manquent autour de lui et dont l'usage

L'ALGÉRIE. — DU TRAlTEMEiNT DES INDIGÈNES. 339

est indispensable à son existence, quelle qu*en soit la simplicité. Elle tient lieu : i"" du meunier; c*est elle qui, toute la journée, lui moud son grain entre les deux meules d'un movlin à bras, dont le bruit monotone frappe le voyageur ; â"" du boulanger. Après «ivoir fait la farine, elle pétrit la pâte, prépare le pain et le fait cuire dans un grand plat de poterie grossière ; Z"" du restaurateur et cuisinier. Elle tire de la farine, à Taide d'une opération assez délicate de la main aidée de quelques gouttes d*eau, le célèbre couscoussou ; 4"^ du pâtissier confiseur; c'est là une branche très importante des services qu'elle rend et qui rehausse beaucoup sa valeur auprès des hommes riches; S"" du tisserand ; c'est encore elle qui prépare les tissus qui doivent vêtir l'homme, haïks et burnous, principaux éléments de son habillement et chez certaines tribus à peu près les seuls; ô"" du tailleur; 7"" du maçon ; elle tisse cette étoffe épaisse et solide, formée de laine et de barbe de palmier nain, qui constitue

la tente, c'est-à-dire la maison mobile de la famille En résumé

et sans compter les détails accessoires, qu'on peut appeler d'agrément, la femme assure à l'homme les trois choses essentielles de la vie matérielle : aliment, vêtement, abri ; comprenez-vous maintenant qu'il y tienne?.... L'Arabe se marie, d'abord pour s'assurer la nourriture ; ce premier besoin satisfait, et si la fortune le permet, il songe aux autres e^prend alors successivement autant de femmes qu'il lui en faut pour se permettre un grand train de maison et le confort intérieur auquel il peut prétendre. S'il n'a qu'une femme, c'est un pauvre homme; il lui est interdit de représenter et de faire honorablement l'hospitalité, à laquelle les enfants d'Ismaêl tiennent autant par tradition que par gloriole (1) ».

La polygamie arabe étant ainsi expliquée, il est évident qu'elle ne constitue plus un obstacle insurmontable et qu'au contact de notre civilisation matérielle elle doit tendre à disparaître. C'est simplement l'organisation économique défectueuse de la société arabe, le défaut d'échanges qui la soutient et la justifie. « Il suffit de mettre à la portée de l'Arabe, dit le commandant Richard, ces divers arts manuels dont la femme lui procure les bienfaits. Donnez-lui le meunier, le boulanger, le tisserand, le tailleur, le maçon, etc., et tous ces ouvriers réunis vous tueront la polygamie roide morte. Quand vous aurez transformé le milieu où vit l'Arabe, au point d'annuler la femme comme unique artisan de sa vie matérielle, vous aurez transfiguré celle-ci et lui aurez assuré la place qu'elle doit occuper à côté de l'homme. En la rendant moins

(I) !)e r Émancipation de la femme araOe^ par le commandant Charles Hichard, tncton chef des affaires arabes à Orlëansville.

indispensable aux soins grossiers, vous la rendrez plus noble et plus chère. Ou la prenait pour moudre du blé et faire cuire du pain, on la recberckera pour l'aimer, pour satisfaire au plus impérieux besoin du cœur quand, avec la plus modique somme, on pourra remplacer chez le boulanger voisin son travail de deux jours. Machine avant, femme après. » Ces réflexions sont d'une grande justesse de raisonnement et d'une parfaite conformité avec rhistoire. C'est la division du travail, c'est le développement des échanges au dehors, qui ont tué l'esclavage domestique de Tanti* quité : ce sont les mêmes puissances qui doivent triompher de la polygamie arabe, servitude domestique déguisée. Pour tous ces changements sociaux, qui ont une si grande influence sur les mœurs, les faits économiques ont une force bien plus irrésistible que toute propagande morale. Le moulin mécanique plus que toutes les prédications bat en brèche la polygamie. Mais pour la terrasser complètement, il faut d'autres progrès antérieurs. Il faut que l'entrée du territoire des tribus soit permise aux Européens, qui seuls peuvent porter aux Arabes ces arts perfectionnés auxquels ils suppléent si imparfaitement et avec tant de labeur par l'industrie de la tente : il faut que la propriété privée ait été constituée, ce qui facilitera les échanges et l'établissement des colons au milieu des tribus. Quand la polygamie ne sera plus indispensable aux Arabes pour le confort de leur intérieur, on pourra prendre des mesures de pression morale qui en hâteront la disparition :

(( Faites savoir aux Arabes, dit M. Jules Duval, que la femme unique et le mariage fixe seront des titres à vos préférences pour les fonctions et les honneurs. Interdisez aux employés civils et militaires, recommandez aux citoyens de ne jamais encourager de leur présence les seconds et ultérieurs mariages. Que les Européens s'abstiennent sur votre invitation de jamais mettre le pied chez le mari de plusieurs femmes. Que les Français dédaignent de jamais pénétrer dans un harem. Usez de l'ascendant légitime, des vœux et des conseils pour faire stipuler la monogamie dans le contrat de mariage, stipulation qu'autorise la loi musulmane. Entourez de votre considération et attirez dans vos réunions ^'épouse kabyle à qui son mari ne défend pas de se montrer en présence des hommes ; refoulée par ces procédés d'une influence toute morale, la polygamie se réduira et finira par disparaître (1). » Mais l'influence de cette pression morale ne sera sensible que si elle

(1) J. Duvalf Politique de l'Empereur en Algérie.

est précédée par les progrès économiques : or, nous avons pleine confiance en ces progrès, voilà pourquoi nous croyons qu*il est possible de réduire et de faire enfin disparaître la polygamie.

Dès aujourd'hui le gouvernement a sur les Arabes plusieurs moyens d*action, qui peuvent les mettre dans la voie où nous désirons les voir marcher. Les deux principaux sont l'éducation et le service de la justice. Ce sont là les deux leviers qui ont le plus de force pour relever le niveau de la société indigène. Malheureusement, en ce qui concerne l'instruction publique indigène, comme dans toutes les autres questions, Tadministration française a singulièrement varié. Après quelques louables efl*orts sous TEmpire, elle s'est presque complètement désintéressée de ce domaine depuis 1870 jusqu'en 1880. Les établissements d'instruction publique destinés aux Arabes sont de deux sortes : ce sont d'abord les écoles des douars, les zaouias ou medersas, qui n'offrent qu'un enseignement purement arabe; ce sont, d'un autre côté, les écoles arabes-françaises et les collèges arabes-français. Les écoles des douars correspondent à nos écoles primaires : on en comptait, il y a dix ans, près de 2,000 qui recevaient environ 28,000 enfants, auxquels des maîtres appelés tolbas, presque tous fort ignorants, munis d'une autorisation délivrée par le commandant du territoire, apprennent à lire et à écrire; les zaouias, qui ressemblent à nos établissements d'instruction secondaire, reçoivent un certain nombre de jeunes gens sachant déjà lire et écrire : on étudie dans ces écoles le Coran et ses commentateurs, Sidi Khélil principalement. Tous les cadis et magistrats indigènes sortaient autrefois de ces zaouias : mais il n'en est plus ainsi : on a créé à Alger, à Tlemcen et à Constantine trois écoles supérieures ou medersas, qui préparent les jeunes Arabes aux emplois de la magistrature indigène. Tout cet enseignement arabe à ses trois degrés est maigre et pauvre : peutêtre ne serait'il pas prudent de lui donner un plus grand développement; il vaut mieux élever à c6té et en face de lui des écoles arabes-françaises, bien dotées, bien dirigées ; le moyen de dominer un peuple et de se l'assimiler, c'est de s'emparer de l'éducation de l'enfance et de la jeunesse : on ne peut le faire par contrainte, mais les moyens moraux sont nombreux et efficaces. La lettre impériale de 1865 émettait l'idée de développer dans de grandes proportions le haut enseignement musulman et spécialement l'étude du Coran et de la législation indigène. Un homme fort expert comme colon ei comme magistrat dans les affaires algériennes, M. Jules Duval, fait remarquer avec raison que ce serait là un acte d'imprudence. La connaissance du Coran, dit-il.

se perdait en Algérie; il ne faut pas la raviver : c'est un livre plein d'exhortations guerrières contre les infidèles et qui prête mille .textes que Ton peut tourner contre nous. L'objet de nos efforts, ce doit être Textension de l'enseignement arabe-français : c'est par lui que nous prenons presque au berceau possession des générations nouvelles. Ces écoles avaient fait, ayant 1870, quelques progrès. En 1864, on en comptait 18 ainsi réparties :

Province d'Alger, Province de Constantine,

ll»Tes ll»Tn indiftaes eiropéens.

École do Tizi Ouzou 77 » École do Tébessa

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— Fort Napoléon... 43 3 — Collo

— Béni Mansour. ... 24 >» — Ain Bcida

— Lagouat 30 3 — Takitount

— Djelfa 15 » — Bordj-bou Areridj

— Astafs 2S » — Bou-Saada ,

— Djendols 42 » — Batna

— Béni Zoug-Zoug.. 33 » — Blskra ,

— Touki'ia 42 »

— Hemnis 22 5

C'est un total de 658 élèves indigènes contre 90 Européens. En 1865, on a créé plusieurs écoles arabes-françaises dans la province d'Oran, qui jusque-là n'en avait pas, à Ammi Moussa, Nedromah, Feudah, Zennorah et Saïda. On peut calculer qu'il y a dix ans le nombre des élèves indigènes dans tous ces établisse* ments était de 1,000 au moins. Mais c'était encore bien peu pour une population de 2,000,000 d'âmes : il faudrait que chaque centre important de colonisation eût une bonne école arabe-française, c'est-à-dire que le nombre de ces écoles doit être plus que quintuplé. En usant de tous les moyens moraux légitimes pour leur donner une nombreuse clientèle indigène, on arriverait à avoir 10,000 enfants arabes dans ces établissements d'instruction. Quand on serait parvenu à ce chiffre on exercerait une influence sérieuse sur la formation des générations nouvelles et l'on contribuerait dans une large mesure à les initier à nos coutumes et à notre mode de penser. Le Tableau officiel pour 1864 des établissements franr çais en Algérie reconnaît avec raison que ces écoles arabes-françaises sont le plus puissant moyen d'action dont dispose le gouvernement pour pousser les indigènes dans la voie du progrès et de la civilisation. Il est difficile de comprendre comment avec cette conviction l'on a si peu fait pour reprendre cette utile institution. On a nommé, en 1863, un inspecteur spécial des écoles arabes-françaises, des écoles de douars, des zaouias et medersas,. on a créé à Alger une école normale primaire destinée à fournir

I/aLGÉRIE. — DU TRAITEMENT DES INDIGÈNES. 363

des insLituleurs à TAIgérie et qui aura pour élèves des Européens et des indigènes; c'est une heureuse fondation : il importe, en effet, que le personnel enseignant dans les écoles des douars soit élevé dans notre esprit et nous serve d'auxiliaire dans notre œuvre. On ne saurait trop mettre à Tétude les mesures qui peuvent étendre et propager les écoles imbues de renseignement et des idées européennes ; il les faut doter sans parcimonie, multiplier le nombre de nos instituteurs, leur livrer avec générosité tout le matériel dont ils peuvent avoir besoin. Ce sera là une somme largement productive : ce qui jusqu'ici a pu entraver le progrès de ces établissements, c'est la difficulté de trouver des Européens possédant la langue arabe : il faut pousser les Français à cette étude par une rémunération élevée, de. façon à avoir à notre service une légion d'instituteurs intelligents : dans les sociétés primitives, plus encore que dans les sociétés adultes, l'école est le berceau de la civilisation, et l'instruction est le ressort ini« tial de tout progrès.

Au-dessus des écoles arabes-françaises se trouvait le collège arabe-français fondé à Alger en 1857 : le nombre de ses élèves internes s'était élevé progressivement à plus de 100; son enseignement comprenait : la langue française, l'histoire, la géographie, l'arithmétique, la géométrie, le dessin linéaire et d'imitation, l'arabe, la gymnastique et le chant. Cette tentative avait parfaitement réussi, ce qui nous eût autorisés à faire des essais analogues dans les deux autres provinces; on en fonda un, en effet, à Gonstantine; mais on eût pu en établir sept ou huit autres. Après 1870 on s'est malencontreusement avisé de supprimer ces établissements. Il y a d'autres écoles plus ' utiles encore peut-être, ce sont les écoles d'arts et métiers, comme celle du Fort National. Les établissements de charité et de répression peuvent aussi aider, comme les écoles, à l'assimilation ou plutôt au rapprochement des deux races: par une pensée généreuse, mais que nous croyons mal entendue, la lettre impériale de 1865 proposait que dans les orphelinats, hôpitaux, maisons de correction, les indigènes fussent séparés des Européens ; nous voudrions tout le contraire. Puisque la bienfaisance publique ou la répression ne les distingue pas, il les faut laisser côte à côte : la charité bien comprise est une institutrice dont les enseignements ontquelquefois plus d'influence et déportée que tous les autres moyens d'action.

C'est une chose triste à dire, depuis 1870 jusqu'au moment où nous revoyons ces lignes (novembre 1881), on s'est presque complètement arrêté dans l'œuvre de l'éducation et de l'instruction des

indigènes. On a fait beaucoup moins qu'auparavant quand il eût fallu faire dix fois plus. Les préjugés anti-arabes qui ont prévalu <i*une manière exclusive entre les deux insurrections de 1871 et de 1881 faisaient oublier qu'il y a en Algérie un autre élément que l'élément européen. On ne voulait voir que les colons. Il semblait que Ton considérât que la langue arabe pût être proscrite, tandis qu'il est très utile, au contraire, de l'entretenir parce qu'elle nous aidera singulièrement dans la pénétration et dans la domination de l'Afrique. Il serait très désirable que les habitants de l'Algérie, tant les Français que les indigènes, fussent bilingues et qu'ils se servissent des deux idiomes, le français et l'arabe : c'était la condition des Alsaciens, c'est encore celle des Flamands, des Basques et de beaucoup d'autres populations.

Ce fut un acte absurde de fanatisme ou de chauvinisme que la suppression en 1871 des collèges arabes-français d'Alger et de €onslantine ; on annexa le premier de ces établissements au lycée d'Alger et Ton crut faire merveille. Un administrateur bien intentionné, mais imprévoyant, M. l'amiral de Gueydon, gouverneur général civil, dans son rapport de 1873, se félicitait de ces mesures destructives : « Le succès, disait-Il, a été jusqu'à présent complet. Les familles nombreuses ne semblent montrer aucune répugnance à placer leurs enfants dans un établissement (le lycée) où elles savent que leur religion sera respectée; les jeux de la camaraderie ont, dès le premier jour, rapproché les élèves des deux races, ^t les résultats du concours pour les prix de l'année scolaire 1871-1872 témoignent de la plus féconde émulation dans les études. » Cette satisfaction était fort exagérée. Que les Arabes riches ou aisés envoient leurs enfants dans les lycées européens, c'est fort bien ; il n'en résultait pas qu'il fallût supprimer les collèges arabes-français. Ces établissements, qui correspondaient à des écoles d'enseignement primaire supérieur, étaient destinés à une clientèle beaucoup plus vaste que celle des lycées. En créant un de ces collèges arabes-français dans chacune des vingt ou trente villes de l'Agérie, on y eût bientôt attiré plusieurs milliers de jeunes gens indigènes sur lesquels on eût pu exercer une considérable influence intellectuelle et morale. La langue arabe doit être en honneur en Algérie; nous voudrions que môme dans les lycées de nos colonies on l'y enseignât. Il convient que le colon d'Alger puisse, sans se trouver trop dépaysé, voyager au Maroc, dans les oasis du Sahara et jusque dans le Soudan. Tous les hommes cultivés en Algérie devraient savoir l'arabe.

Le dédain où l'on a tenu depuis 1870 l'instruction indigène se

manifeste dans tous les documents officiels postérieurs à cette époque. C'est à peine si Ton y trouve quelques lignes consacrées à ce service qui est si important. Le volume intitulé : État de V Algérie au 31 décembre 4879 et au !•' octobre 1880, publié par ordre de M. le gouverneur général Albert Grévy, ne contient que quelques pages à ce sujet.

Les établissements d'enseignement secondaire en Algérie comprennent un lycée, celui d'Alger, dix collèges communaux et quatre établissements libres. Le nonrbre, on le voit, n'en est pas grand. 11 devra être augmenté; toutefois, dans une colonie aussi jeune on comprend que les familles pensent à autre chose qu'à faire de leurs enfants des lettrés ou des savants. Les écoles secondaires d'enseignement supérieur, ce que les Allemands appellent les Itealschulen, les institutions comme les écoles Turgot, Lavoisier, Jean-Baptiste Say et autres qui existent à Paris, feraient à merveille TafTaire des Algériens. Dans les quinze établissements d'enseignement secondaire de notre colonie, il y a 3,847 élèves, ce qui est assez considérable, en moyenne 255 élèves par collège ou lycée; le quart de ces élèves à peu près suit seulement l'enseignemenl spécial. Or, sait-on combien parmi ces 3,817 élèves il y a de musulmans ? 2G3 seulement, encore sont-ils pour la plupart dans le seul département d'Alger. C'est assez dire que ce n'est pas notre enseignement secondaire qui attire les indigènes. Peutrêtre le prix en. est-il trop élevé pour eux ; plus probablement leur esprit est médiocrement touché des beautés des littératures classiques ou même des avantages de l'étude approfondie des sciences.

L'enseignement primaire serait plus à leur portée et pourrait leur rendre plus de services. Il y a en Algérie, dans le territoire civil, en dehors des écoles purement arabes, 664 écoles primaires, dont 22 écoles arabes-françaises, 20 de garçons et 2 de filles. Le nombre des élèves, dans tous ces établissements publics ou libres, était récemment de 48,175. C'est un assez beau chifire, ou plutôt un fort beau cbi£fre pour la population européenne; mais sait-on combien il y a d'Arabes parmi ces 48,175 enfants? Il s'en rencontre seulement 2,530, dont 2,336 garçons et 203 filles. Voilà, au bout de cinquante années d'occupation de l'Algérie, le contingent d'élèves indigènes du territoire civil que nous comptons dans nos écoles publiques : 1 élève à peu près sur 500 indigènes ; c'est vraiment infiniment peu. Ce petit nombre des élèves musulmans doit tenir surtout au petit nombre des écoles arabes-françaises. Il n'y a dans tout le territoire civil que 22 de ces établissements quand il devrait y en avoir plusieurs centaines.

Dansîe territoire militaire il existe 525 écoles, soit arabes-françaises, soit purement musulmanes. Ces écoles comptent 880 instituteurs dont 22 européens. Le nombre des élèves y est de 9,575, dont 9,001 indigènes pour plus de 1,200,000 habitants, c'est un élève pour plus de cent habitants. Tout cela est assez misérable.

Les sacrifices pécuniaires que nous avons faits pour Tinstruction des indigènes sont médiocrement dignes d'un grand pays comme la France. Autant que nous en pouvons juger, les crédits pour cet objet sont ceux qui figurent aux articles 3, 4 et 5 du chapitre YIII du budget de TAlgérie. Or les sommes allouées en 1879 et demandées pour 1880 et 4881 à Tarticle 3 pour l'instruction publique musulmane s'élevaient à 33,000 francs. En voici la décomposition : 3 directeurs, 4 à 3,000 francs, 2 à 2,400; 8 professeurs à 4,500 francs, 3 professeurs à 4,200 francs, 4 professeur de français à 400 francs, 3 chaouchs dont 2 à 1,000 francs et 4 à 800 francs, soit ensemble 26,900 francs pour le personnel, et 6,100 francs pour le matériel, dont 2,600 pour location d'immeubles, 1,500 francs pour achat de livres et 2,000 francs de dépenses diverses. A l'article 4, sous la rubrique. Développement de r instruction chez les indigènes^ on proposait pour 4881 une somme de 41,500 francs. Au projet de budget de 1880 on avait inscrit pour le même objet une somme de 30,000 francs que la Chambre avait repoussée. Ce crédit avait pour objet de « récompenser les instituteurs qui par leur dévouement et leur zèle auraient su attirer et retenir auprès d'eux les jeunes musulmans et d'amener dans nos écotes publiques, par des encouragements de nature diverse, un plus grand nombre d'élèves indigènes ». Enfin à l'article 5 figurait une somme de 16,000 francs, destinée à doter les élèves du territoire civil de bourses au lycée d'Alger et dans les divers collèges. Le Conseil Supérieur du gouvernement de l'Algérie a porté ce crédit à 30,000 francs.

Voilà tout ce que fait le budget colonial pour l'instruction chez les indigènes : il y affecte 74,000 francs sur un ensemble de dépenses de 27 à 28 millions. Les localités ne semblent guère disposées à faire beaucoup plus : car le département et la ville d'Alger ont refusé Tun et l'autre, dans ces dernières années, le crédit de 8,200 francs nécessaire pour l'entretien de Técole arabe-française d'Alger, et il a fallu que l'autorité supérieure inscrivît d'office ce crédit au budget du département (1). Les écoles publiques françaises en Algérie coûtent 1,200,000 francs aux divers budgets, soit quinze fois plus que l'instruction des indigènes.

(1) Tous ces renseignements sont extraits des Procès-verbaux des délibérations du Conseil supéneur du gouveimement (Alger, 1880, pages 72 et suivantes).

Il faut le dire sans ambages : la France n*a pas rempli son devoir envers la population arabe. Depuis cinquante ans qu'elle la domine et qu'elle lui a enlevé le droit de se gouverner, elle n'a rien fait de sérieux pour son éducation. C'est un million au moins que le budget colonial devrait affecter au service de l'instruction parmi les indigènes; les départements et les villes devraient en faire autant. Il faudrait avoir des écoles normales d'instituteurs indigènes, une vingtaine de collèges arabes-français, entourés d'écoles arabesfrançaises, un certain nombre d'écoles d'arts et métiers, et des milliers d'écoles indigènes pures et simples, en attendant que ces dernières écoles puissent être transformées en écoles arabesfrançaises, ce qui, du moins pour le territoire militaire, ne pourra guère se faire que dans quinze ou vingt ans au plus tôt. Nous devons dire qu'au moment où nous revoyons ces lignes il est question d'une loi sur l'instruction des indigènes. Espérons qu'elle sera large et que l'on dotera sans lésinerie ce service essentiel.

Quant à l'instruction parmi les colons, chacun sait qu'elle est très florissante. L'Algérie européenne est au premier rang de tous les pays pour la fréquentation des écoles primaires. On multiplie les établissements d'instruction secondaire. Ënfm," on a créé un centre complet d'instruction supérieure. Une loi du 21 décembre 1879 a créé à Alger, à côté de l'école préparatoire de médecine et de pharmacie qui existait déjà, trois autres écoles préparatoires à l'enseignement supérieur, c'est-à-dire une école préparatoire à l'enseignement du droit, une école préparatoire à l'enseignement des sciences, une école préparatoire à l'enseignement supérieur des lettres. 11 conviendrait de transformer ces écoles en véritables facultés. On aurait ainsi une université à Alger. Ce que nous voudrions également, c'est que dans cette université, dans tous les lycées, dans toutes les écoles européennes d'Algérie on fît une place à l'enseignement de la langue arabe. Si l'Algérie doit exercer une influence considérable sur l'Afrique intérieure, il faut qu'elle cultive cette langue qui lui rendra tant de services pour les relations avec tous les Arabes de cette partie du monde. Les habitants de l'Algérie, tant ceux d'origine européenne que les indigènes, doivent être des hommes bilingues. La langue arabe est un instrument précieux qu'il faut se garder de détruire. On a institué des cours supérieurs de langue arabe à Alger, à Oran et h Gonstantine. Ils sont restés d'abord peu en faveur : en 1878 les trois réunis ne comptaient que 78 auditeurs; en 1879 le nombre s'en élevait à 125, dont 56 à Alger, 42 à Oran et 27 seulement à Gonstantine. Toutes les écoles publi-

ques, môme les plus élémentaires, devraient en Algérie avoir un cours d*arabe, au moins facultatif.

Après les écoles, la plus puissante ressource de la civilisation est dans l'organisation judiciaire. Assurément on a bien fait de laisser les indigènes soumis à leurs lois et à leurs juges : les y soustraire eûl été un acte aussi empreint d'injustice que d'imprudence; mais tout en respectant les droits et la législation des Arabes, il est bien des moyens moraux dont Finlluence peut être grande. En vertu du décret du 21 avril 1866 et conformément au sénatus-consulte du 14 juillet 1865, l'indigène peut déclarer qu'il entend être régi par les lois civiles et politiques de la France. De telles déclarations sont rares. Il faudrait étudier les mesures pro-> près à les rendre plus nombreuses : il faudrait, par des faveurs et des distinctions, pousser les Arabes à préférer nos lois aux lois musulmanes ; ou plutôt, car les distinctions et les faveurs ont toujours quelques inconvénients, puisqu'elles peuvent irriter ceux qui ne les obtiennent pas, il faudrait leur prouver que nos lois sont supérieures aux leurs. Us commencent déjà à s'apercevoir que leurs juges ne valent pas les nôtres. Les tribunaux français connaissent des contestations entre indigènes dans les deux cas suivants : quand, dans l'acte attaqué, les contractants ont déclaré se soumettre à la loi française ou qu'ils se présentent d'un commun accord devant les tribunaux français; en second lieu, les indigènes peuvent toujours appeler des jugements de leurs cadis devant nos tribunaux de première instance, si l'objet du litige excède 200 francs et n'en dépasse pas 1,500; devant la cour d'appel, s'il excède 1,500 francs. Ces dispositions sont justes et sages. Cependant un décret du 1" octobre 1854, inspiré par ce fâcheux respect de la nationalité arabe, dont a été empreinte la politique du gouvernement impérial, avait livré la justice entre musulmans aux seuls magistrats de leur religion : il en résulta les plus criants abus ; il fallut revenir au bout de cinq ans sur cette marque de confiance et rétablir la juridiction facultative de nos tribunaux pour les contestations entre indigènes. Aux termes d'un rapport du ministre de l'Algérie et des colonies, en 1859, l'iniquité et l'ignorance des magistrats arabes, délivrés de tout contrôle et de tout contrepoids, avaient pris des proportions scandaleuses et les indigènes réclamaient comme un bienfait le droit de recourir à nos magistrats. Si nos tribunaux étaient plus nombreux, si l'usage de la langue arabe était plus répandu parmi les Européens et celui de la langue française parmi les Arabes, on ne peut douter qu'un très graùd nombre de contestations entre indigènes ne vint se soumettre libre-

L*AL6ÉRIE. — DU TRAITEMENT DBS INDIGÈNES. 369

ment à notre juridiction. Ce serait un progrès essentiel au point de vue du rapprochement des deux peuples.

Le progrès sur ce point est sensible et rapide. Notre justice gagne et se substitue graduellement à la justice indigène. En 1879 la Cour d'appel d*Alger a jugé 725 affaires, dont 192 entre Français, 41 entre Français et autres Européens, 23 entre Français et Musulmans, 10 entre Européens non français de nationalités diverses, 4 entre Européens non français et indigènes, enfin 455 entre indigènes, soit pour cette dernière catégorie les trois cinquièmes du tout. La proportion est moins forte pour les affaires portées devant les tribunaux civils et de commerce, mais les démêlés entre indigènes y tiennent encore une grande place. Dans cette même année 1879, sur 13,893 affaires dont étaient saisis les tribunaux civils et les tribunaux de commerce, 6,308 concernaient des litiges entre français, 2,026 entre français et autres européens, 1,788 entre français et musulmans, 788 entre Européens non français, 306 entre Européens non français et indigènes, enfin 2,677 étaient des affaires entre musulmans. La justice française serait encore bien plus recherchée parles indigènes si, suivant le mot du général Gérez dans les discussions du Conseil supérieur, elle n'était à la fois coûteuse et lente. La rendre moins dispendieuse et plus rapide, c'est une tâche à laquelle on ne saurait trop s'appliquer.

Au sein du Conseil supérieur de l'Algérie, en 1879, on s'est occupé des moyens d'amener encore plus promptement et plus complètement la prépondérance de la justice française sur la justice musulmane. 11 est bien entendu que lorsque nos tribunaux jugent des procès entre musulmans, ils appliquent la loi musulmane, non la loi française; c'est le juge qui est français, non la législation. On a proposé dans le Conseil supérieur que, dans tout litige entre musulmans et en matière musulmane, l'une des parties fût autorisée à déférer à elle seule la cause à la juridiction française, sans avoir besoin de l'assentiment de son adversaire. Cette mesure n'aurait rien d'excessif. Le même conseil a également émis le vœu que toutes les questions se rattachante la propriété du sol, même en matière de succession, soient portées devant les tribunaux français qui, d'ailleurs, appliqueraient entre musulmans la loi musulmane, tout en respectant la loi de 1873 sur la constitution et le maintien de la propriété privée. Cette proposition nous paraît aussi mériter d'être appliquée, si l'on ne veut pas qu'à chaque succession l'indivision renaisse et que les intérêts des copartageants s'enchevêtrent d'une manière inextricable.

Les juges entre musulmans, sauf les cas qui viennent d'être spé*

370 DE LA COLONISATION Ad XIX' SIÈCLE.

eifiés, sont les cadis constituant des tribunaux appelés mahakmas. Le nombre de ces cadis, qui sont à la fois des magistrats et des notaires, a toujours été en diminuant par voie de suppression d'emploi. Dans l'espace de quinze ans, d'après le général Gérez, on aurait supprimé 200 fonctions de cadis. Dans la seule année 1880 on en a supprimé treize, si bien qu'il n*en restait plus alors que 120. Cette justice musulmane est, d'ailleurs, bien peu coûteuse. Elle figure au budget de 1880 pour une somme de 147,950 francs, dont 139,900 pour le personnel et 8,050 pour le mobilier. Les 120 cadis conservés ont des traitements assez minimes, 1,500 francs pour les 22 cadis de la première classe, 1,200 francs pour les 22 de la deuxième classe et 1,000 francs pour les 76 de la troisième classe. On alloue en outre une prime de 200 francs aux cadis qui connaissent la langue française, mais jusqu'ici trois cadis seulement ont pu passer à ce sujet des examens qui leur valussent cette prime. Les traitements de ces magistrats sont sans doute trop peu élevés pour attirer les hommes intègres et instruits. Il serait à désirer que tous ces fonctionnaires indigènes connussent bien la langue française. Le Conseil supérieur a émis le vœu que l'étude de la loi française (et sans doute aussi de la langue française) fût rendue obligatoire dans toutes les medersas et autres écoles où se forment les jeunes gens qui se destinent à la profession de cadi.

Beaucoup de gens pensent que la fonction de cadi doit être un jour supprimée et le plus promptement possible. Il est certain que l'avenir amènera cette solution ; mais nous croyons que ce doit être un avenir assez lointain. Si, en effet, le recours au cadi diminue en Kabylie et dans le Tell, il devra s'accroître dans les régions plus méridionales au fur et à mesure que nous aurons introduit dans la tribu des institutions démocratiques. Il n'est d'ailleurs ni bon ni utile de fermer toute fonction libérale aux indigènes. Un correspondant du Journal des Débats faisait récemment remarquer que l'une des classes les plus mécontentes et les plus portées à soupirer après l'indépendance, c'était la petite classe moyenne qui remplissait autrefois les fonctions judiciaires ou ecclésiastiques et que le développement de l'administration française éliminait. Il y aurait tout avantage à conserver un certain nombre d'emplois subalternes dans toutes les administrations pour les Arabes instruits, connaissant notre langue et disposés à accepter notre civilisation. Il fau* drait leur faire une situation convenable : ce serait un grand moyen d'influence dont il serait imprudent de se priver. C'est sottise et imprévoyance de vouloir remplacer partout l'Arabe par l'Européen.

Il n'est pas besoin d*user de contrainte pour rapprocher de nous TArabe. Il nous donne sa confiance toutes les fois que nous la méritons. G*est ainsi que le notariat français, auquel les indigènes ne sont pas lenus de s'adresser, se voit rechercher par eux de plus en plus chaque année pour les contrats de quelque importance. Le compte rendu de la justice civile et commerciale pour 1863 constatait que, dans le cours de cette année, les notaires français avaient reçu 782 actes entre musulmans. Le progrès a été énorme depuis lors. En 4877 les notaires français faisaient 2,435 actes concernant uniquement des musulmans ; en 1878 le nombre des actes notariés entre indigènes montait à 2,475, et en 187911 s'élevait à 3,218, ce qui est considérable. Il y avait, en outre, dans la même année, 10,445 actes notariés entre français et musulmans, et 1,499 entre musulmans et européens non français, si bien que Tensemble des actes notariés où les musulmans étaient parties atteignait le chiffre de 15,162 sur un total de 42,152 actes notariés^ soit plus du tiers.

Tous ces faits démontrent de la manière la plus incontestable que le rapprochement est plus facile qu'on ne i*a cru jusqu'ici : mettre toutes les institutions européennes, écoles, tribunaux, offices ministériels, à la portée des Arabes, leur en faciliter l'accès, leur en faire comprendre les avantages, les amener progressivement à y avoir recours, c'est là une œuvre utile et relativement aisée; il faut répandre partout ces institutions malgré la dépense, et, dussent-elles chômer quelques années, on doit supprimer tous les obstacles artificiels à ce rapprochement nécessaire et spécialement les bureaux militaires, dits bureaux arabes ; en dépit de toute réorganisation, les bureaux arabes mériteront toujours la définition qu'en a donnée M. Jules Duval : <( patronage intéressé par sa mission et son devoir à consolider la tribu, à la préserver de la désagrégation qui accroîtrait le travail et la surveillance, de la civilisation qui ébranlerait l'aristocratie des chefs, et surtout de la colonisation qui introduirait un corps étranger dans un milieu homogène ».

Pour la justice criminelle il est une observation importante à faire. On a introduit en Algérie le jury. Il en résulte que les accusés musulmans devant les assises sont jugés par un jury exclusivement européen. Dans certains cas, comme dans les temps qui précèdent ou qui suivent les insurrections, ces jurys sont dominés par la passion et se montrent d'une rigueur exagérée. C'est absolument violer le principe de l'institution que de faire juger les indigènes par les colons qui sont, non leurs pairs, mais souvent leurs ennemis. Dans la session des assises de Gonstantine, en juillet 1881,

sept indigènes ont été condamnés à mort pour des crimes qui auparavant obtenaient toujours des circonstances atténuantes. Si Ton veut soumettre les indigènes au jury, il faudrait que le jury fût mixte. Mais il est plus raisonnable et plus humain de faire juger les indigènes par des magistrats et non par des jurés.

DU RÉGIME POLITIQUE DE l'ALGÉRIE.

Nous abordons maintenant une question singulièrement importante et délicate. Quel doit être le régime politique de TAlgérie? Gomment concilier les intérêts militaires et les intérêts civils, les droits des musulmans, ceux des Européens non français et ceux des colons d'origine française ? A cette contrée, qui est bien conquise, mais où Tinsurrection fermente toujours, comment donner à la fois la liberté et la sécurité ?

L'Algérie a traversé déjà plusieurs phases, celle de la conquête qui a duré jusque vers 1845 ; celle du développement lent, mais continu de la colonisation de 1845 à 1870 ; enfin, depuis 1870, celle d'un accroissement beaucoup plus rapide du nombre des immigrants, des travaux publics et du défrichement. Les institutions ont singulièrement varié dans ces trois périodes. Ces variations excessives, ces oscillations alternatives dans le sens de la liberté et dans le sens de la réglementation autoritaire étaient excusables, inévitables même pendant les années de la conquête ou pendant celles qui ont suivi la conquête. Aujourd'hui, après un demi-siècle d'occupation, on doit enfin adopter un plan de gouvernement que l'on suive avec persévérance. Jetons un rapide coup d'œil sur l'histoire de nos changeantes institutions algériennes.

Du mois de juillet 1830 au mois de décembre 1831,1e général commandant l'armée d'occupation fut investi de tous les pouvoirs. La population civile était considérée avec raison comme le cortège habituel de commerçants ou de trafiquants qui s'attache à une armée en campagne. Cependant le gouvernement, dès que les opérations militaires eurent un peu avancé, chercha une organisation qui offrit plus de garanties à l'élément civil. Une ordonnance fut rendue à cet effet le l''^ décembre 1831 : « S'il a été nécessaire, y disait-on, dans u les premiers mois qui ont suivi l'expédition d'Alger, de laisser « réunis en une seule main les pouvoirs civils et militaires, il im- <( porte maintenant au bien-être de cet établissement que ces pouce voirs soient séparés, afin que la justice et l'administration civile « et financière puissent dans ce pays prendre une marche régulière, n Le gouvernement entrait résolument, prématurément même, dans

le système de radministraiion civile. « La direction et la surveil- « lance de tous les services civils en Algérie, disait la circulaire, c( celle de tous les services financiers, ainsi que l'administration de c( la justice sont confiées à un intendant civil placé sous les ordres « immédiats du président du Conseil des ministres et respectivece ment sous ceux des ministres de la justice, des affaires étrangè- « res, de la guerre, de la marine, des cultes, du commerce et des u finances. »

Ces idées étaient fort libérales, elles pouvaient difficilement s'appliquer en pleine période de combats, dans un temps où il était assez habituel^ même dans les vieux pays civilisés, de décréter l'état de guerre. Des conflits surgirent entre l'administration civile et le chef militaire. Au bout de peu de mois on réunit le commandement militaire et l'intendance civile sous une même autorité, celle du ministre de la guerre. L'ordonnance du 22 mai 1832, qui organisa ce nouveau régime, plaça nettement l'intendant civil sous les ordres du commandement militaire, sans rien changer d'ailleurs aux attributions du premier, et sans confondre de nouveau l'administration civile et l'administration militaire qui désormais devaient rester distinctes. Cette organisation, qui fut bientôt et plusieurs fois modifiée, est restée cependant le type dont s'est toujours rapprochée l'administration algérienne pendant quarante années.

Une ordonnance du 22 juillet i834 et un arrêté du l*"' septembre de la même année altérèrent un peu ce régime, plutôt dans la forme que dans le fond. Le commandement et la haute administration des possessions françaises dans le nord de l'Afrique furent confiées à un gouverneur général. Plus tard, le 31 octobre 1838, Tintendance civile fut supprimée et remplacée par une direction de l'intérieur ; c'était une subordination plus complète de l'élément civil à l'élément militaire.

Jusqu'en 1845, il ne fut guère fait d'altération à l'organisation que nous venons de décrire. L'année 1845 marque la fin de la conquête proprement dite. A cette époque on divisa l'Algérie en trois provinces et chacune d'elles en trois zones de territoire : civil, arabe et mixte. Dans le territoire civil, les services administratifs étaient complètement organisés ; dans le territoire mixte, c'était l'autorité militaire qui remplissait les fonctions civiles ; enfin le territoire arabe était exclusivement soumis au régime militaire. Comme organes d'administration l'ordonnance de 1845 instituait une direction générale des affaires civiles, un conseil supérieur d'administration et un conseil de contentieux. Le gouvernement de Juillet, continuant avec esprit de suite dans cette voie, établissait, par une

ordonnance du 1" septembre 1847, dans chaque province un directeur des affaires civiles et un conseil de direction.

La République de 4848, conformément à son principe et aux idées du temps, devait procéder avec plus d^élan. Elle tenta d^assimiler complètement TÂlgérie à la métropole, singulier essai à un moment où la conquête était à peine achevée, où une centaine de mille Européens seulement se trouvaient dispersés au milieu de 2 millions et demi d'Arabes. L'Algérie eut le droit d'envoyer des députés à l'Assemblée Nationale. On rattacha aux ministères compétents les cultes, l'instruction publique et la justice. On publia un rapport du général La Moricière qui affirmait que « le moment lui paraissait « enfin venu de réaliser d'une manière décisive le vœu, si souvent « manifesté, d'une assimilation largement progressive. » S'inspirant de ces observations, un décret du 9 décembre 1848 supprima la direction générale des afi'aires civiles et créa dans chaque province un département avec un préfet et un conseil de préfecture. On donna au territoire civil un peu plus d'extension. Le gouverneur général fut maintenu ; l'autorité militaire fut représentée à Alger par un gouverneur militaire et à Paris par le ministre de la guerre. Cette organisation fut naturellement modifiée par l'Empire. Le Sénat fut chargé du soin de régler la constitution de l'Algérie; les départements algériens furent maintenus, mais l'essai d'assimilation de l'Algérie à la métropole fut abandonné.

L'Empire fit, cependant, une tentative originale qui, avec quelques modifications, aurait pu et dû être heureuse, mais dans laquelle il ne persévéra pas. En 4858, il créa un ministère de l'Algérie et des colonies. Le gouvernement général était remplacé par un ministre résidant à Paris ; on supprimait le Conseil du gouvernement ; on instituait des Conseils généraux non électifs ; les préfets en territoire civil, les généraux en territoire militaire obtenaient une extension de leurs attributions administratives ; on agrandissait le territoire civil, on formait de nouvelles sous-préfectures. Le chef de l'armée d'Afrique, dépourvu d'attributions civiles, prenait le titre de commandant des troupes de terre et de mer.

Cet état de choses dura deux ans ; il eût pu et dû persister davantage. Les habitudes d'instabilité l'emportèrent. En 1860, le ministère spécial de l'Algérie et des colonies disparut. On reconstitua le gouvernement général. Sous l'autorité du gouverneur général, deux hauts fonctionnaires, un sous-gouverneur et un directeur des affaires civiles, indépendants l'un de l'autre^ se partagèrent l'administration. Le sous-gouverneur n'était pas seulement chef d'état-major de l'armée d'Afrique ; il avait encore l'administration du territoire

militaire par rintermédiaire des trois généraux de division et des bureaux arabes placés sous leur autorité. Le directeur des affaires civiles administrait par l'entremise dejs préfets le territoire civil. Un conseil supérieur de gouvernement, composé de fonctionnaires et de délégués des Conseils généraux, préparait le projet de budget colonial. L'autorité civile et Tautorité militaire étaient, dans cette organisation, indépendantes l'une de l'autre. Un décret du 7 juillet 1864 changea cet état de choses et subordonna partout la première autorité à la seconde. Les généraux commandant les divisions furent investis du titre de commandants de provinces ; on plaça sous leurs ordres les préfets qui durent leur adresser des rapports et recevoir leurs instructions. On retombait ainsi plus que jamais dans le régime militaire dont l'ombre seule suffit pour exaspérer les colons et

éloigner les émigrants. Une colonie vit autant de réputation que de réalité ; la fâcheuse renommée du régime militaire suffisait pour arrêter le développement de l'Algérie.

Les événements de 1870, Tesprit républicain qui pénétra de nouveau les institutions de la France, la réaction contre les doctrines de l'administration impériale, firent éprouver à l'Algérie une transformation. Le principe électif s'étendit à tout. Les Conseils généraux furent électifs; les Algériens français envoyèrent des députés et des sénateurs au Parlement. Le gouverneur général prit le titre de civil, quoiqu'il continuât d'abord à être un militaire, comme l'amiral de Gueydon et le général Chanzy. La direction des affaires civiles fut rattachée au ministère de l'intérieur. Les préfets furent soustraits à l'autorité des généraux; le territoire civil fut étendu; les bureaux arabes furent réduits en nombre et en attributions ; des commissaires civils les remplacèrent dans tout le Tell.

En principe tous ces changements étaient bons; dans l'application ils le furent moins. Le système militaire avait les plus grands inconvénients. Tous les intérêts civils étaient systématiquement sacrifiés à l'intérêt, parfois problématique ou malentendu, de l'armée. C'est ainsi que, jusqu'à ces derniers temps, les meilleurs terrains, les territoires les plus aptes à la culture étaient souvent réservés pour les champs d'exercice et de manœuvres ; les fortifications des villes, les prohibitions de bâtir arrêtaient le développement des centres. La lettre impériale de 1865 en témoigne naïvement: « On doit, partout où cela est possible, dit-elle, et sans nuire « aux intérêts de la défense, restreindre les servitudes, livrer à la « colonisation les terrains que l'administration s'est réservés et qui « ont déjà acquis une grande valeur, en échange d'autres ter- « rains où les établissements des administrations pourraient être

« installés à bien meilleur marché. » C'était faire une critique très juste des inconvénients matériels du régime militaire qui n'étaient rien auprès de ses inconvénients moraux. Si le régime civil est celui qui convient à TAlgérie, du moins à la plus grande partie de TAlgé* rie, il n'en résulte pas que Ton ne puisse avoir de temps à autre, comme gouverneur général civil, un militaire éclairé, comme le général Chanzy par exemple ; mais ce ne doit pas être la règle. On a cherché à rendre le gouvernement général civil responsable de l'insurrection de 1881 ; le gouverneur général de ce temps peut avoir commis des fautes, mais il y a une singulière exagération à préten* dre qu'il soit la cause unique ou.principale des troubles récents. En serait-il ainsi qu'on n'en devrait rien conclure ; car les erreurs d'un homme ne peuvent à elles seules faire juger des mérites d'une institution.

Le territoire de l'Algérie est encore divisé en territoire civil et en territoire militaire. Il n'y a pas d'inconvénient à maintenir, pendant quelques années, cette distinction, surtout le territoire militaire^ n'étant plus fermé aux colons. Il a, d'ailleurs, singulièrement diminué d'étendue. Au 1^' octobre 1880, le territoire civil proprement dit comprenait, pour les trois départements, 7,383,583 bec* tares et 1,884,124 habitants. C'était à peu près comme superficie le septième de l'étendue de la France ou encore l'équivalent de douze départements moyens de la métropole. Le plan d'agrandissement du territoire civil, d'ailleurs, porte ce dernier à 11,184,255 hectares, comprenant 2,344,208 habitants ; la superficie du territoire militaire resterait encore deux ou trois fois plus considérable, mais elle se composerait pour la grande partie de steppes ou de déserts et elle ne comprendrait que 6 à 700,000 habitants.

L'administration communale en Algérie ne pouvait et ne pourra encore de longtemps être homogène ; elle sera plus complètement et plus libéralement constituée là où l'élément européen est assez élevé que là où il est très disséminé. De môme que la Grande-Union américaine distingue les Etats et les Territoires, ces derniers qui ne jouissent pas de la plénitude de la vie politique, de môme et à plus forte raison encore sommes-nous obligés, en Algérie, de classer en divers ordres les circonscriptions territoriales. Les localités où il n'y a presque que des Arabes ne peuvent être régies encore par la môme méthode que celles où il n'y a presque que des Européens. On a donc trois ordres de communes : les communes de plein exercice qui sont assimilées aux communes de France et ont les mêmes droits municipaux, les communes mixtes qui n'ont qu'une vie municipale embryonnaire, enfin les communes indigènes qui sont administrées par des

agents de Tautorité centrale et qui n*ont,pour ainsi dire, pas de vie municipale, sauf chez les Kabyles où existent traditionnellement des Djemmaas, assemblées électives. Le progrësconsisteàfaire passerdes communes de la troisième catégorie dans la seconde, et d'autres de la seconde catégorie dans la première. Au 1" octobre 1880, il existait en Algérie dans le territoire civil 184 communes de plein exercice et63 communes mixtes ; dans le territoire militaire, dit aussi territoire de commandement, il n'y avait pas de communes de plein exercice ; on y trouvait 11 communes mixtes et 24 communes indigènes. On devra créer beaucoup d'autres communes de plein exercice ; c'est ainsi que dans sa session de décembre 1879 le conseil supérieur de gouvernement émettait le vœu que la commune mixte de Tébessa passât dans cette catégorie. Tébessa est un centre très important et prospère. Les libertés municipales agréent singulièrement à tous les hommes, encore plus aux colons, qui d'ordinaire ont particulièrement développé le goût de l'indépendance.

Il y a cependant des difficultés spéciales dans la vie municipale algérienne. Les communes de plein exercice ne sont pas habitées uniquement par des français; quelquefois ceux-ci sont en petite minorité. Quatre ou cinq dizaines de nos nationaux peuvent-ils administrer souverainement quatre ou cinq centaines d'étrangers ou d'Arabes. La raison proteste contre les injustices et l'oppression qui en pourraient résulter. D'autre part, si Ton donnait aux indigènes les mômes droits électoraux qu'aux Européens, ils écraseraient ceux-ci par leur nombre. 11 semble que l'on n'ait donc à choisir qu'entre l'oppression des Européens par les Indigènes ou celle des Indigènes par les Européens. C'est là une situation qui durera tant que la fusion des races et des intérêts ne sera pas complète, c'està-dire sans doute pendant un demi-siècle encore.

On a cherché à associer les indigènes, de même que d'ailleurs les étrangers, à l'administration communale. On a admis à l'électorat municipal les indigènes âgés de vingt-cinq ans, domiciliés depuis deux ans dans la commune et ayant l'une des qualités suivantes : propriétaire foncier ou fermier d'une propriété rurale, patenté, employé de l'État, du département ou de la commune, membre de la Légion d'honneur ou décoré de la médaille militaire. Le nombre des conseillers municipaux que ces électeurs sont appelés à nommer ne peut être, en y comprenant les conseillers étrangers, inférieur à trois, ni supérieur au tiers du nombre total des conseillers à élire. Un assez grand nombre d'indigènes peuvent ainsi prendre part aux élections municipales et un petit nombre aux délibérations des conseils municipaux. Sur les listes

électorales arrêtées au 31 mars 4879, il y avait 42,459 électeurs municipaux français pour toute TAlgérie^ 30,326 électeurs indigènes musulmans, 6,086 électeurs étrangers. Dans le chiffre des électeurs français sont compris les Israélites indigènes qu'un décret du gouvernement de la Défense nationale a nationalisés en bloc. 11 y a des arrondissements où le nombre des électeurs indigènes est plus considérable que celui des électeurs français. Dans l'arrondissement de Gonstantine il y a 4,654 électeurs indigènes contre 4,108 français. Dans celui de Tizi-Ouzou on compte 3,100 électeurs indigènes contre 1,064 français. Néanmoins, ce sont toujours ces derniers qui dans chaque conseil municipal ont, d'après la loi, une forte majorité. Il en résulte parfois quelques abus assez malaisés à éviter.

On a proposé d*appllquer le même système d'élections pour les conseils généraux. Chacune de ces assemblées départementales se compose d'Européens élus et de six indigènes désignés dans chaque département par le gouvernement général. Les colons ont toujours impatiemment supporté cette présence des « assesseurs musulmans » dans les assemblées départementales. Elle est, cepen* dant, légitime et indispensable. Seulement ces conseillers généraux musulmans qui ont les mêmes droits et les mêmes prérogatives que leurs collègues français devraient être élus par leurs coreligionnaires. Le Conseil général d'Alger a émis en 1881 un vœu pour que cette réforme fût réalisée.

Etendre la représentation des indigènes est une mesure de politique prévoyante. Jusqu'ici on a beaucoup trop négligé les Arabes ; même au temps où on leur accordait des faveurs verbales, où Ton inventait la formule du Royaume Arabe, où Ton promulguait le sénatus-consulte de 1863 rendant les tribus indigènes propriétaires de tous leurs territoires de parcours respectifs, même à cette époque on ne faisait rien pour rendre Tétat social des indigènes plus semblable au nôtre et pour assurer aux Arabes plus de bien-être, plus d'instruction, plus de droits politiques.

Nous venons de prononcer un mot qui est grave. Les indigènes doivent avoir des droits politiques; il faut les leur octroyer, avec mesure sans doute, pour que la colonisation ne soit pas étouffée et puisse, au contraire, largement se développer; mais on doit les leur concéder pour que leur voix puisse toujours être entendue, pour qu'ils puissent prévenir les abus criants comme ceux qui ont pu se produire dans les expropriations des terres appartenant aux indigènes, dans les concessions de terrains à alfa sans indemnité pour les tribus, dans le recours à la responsabilité collective des

DU RÉGIME POLITIQUE DE L'aLGÉRIE. 379

tribus ou des douars. Si Ton veut mettre fln aux insurrections, il importe que les indigènes aient une représentation élective, dans toutes les assemblées qui auront à prononcer sur leurs intérêts.

Ce principe s'applique, non seulement aux conseils généraux, aux conseils municipaux, mais encore au Conseil supérieur de gouvernement et même au Parlement français. Le Conseil supérieur de gouvernement, dont la principale attribution est la préparation du budget de TAlgérie et Texamen des projets de loi que le gouvernement se propose de présenter aux Chambres, est composé de hauts fonctionnaires de la colonie et de dix-huit conseillers généraux élus par leurs collègues d*Alger, d*Oran et de*Constantine. Pourquoi n*y ferait-on pas entrer six indigènes élus à raison de deux dans chaque département par leurs coreligionnaires? Y aurait-il aussi un grand mal à ce que la Chambre des députés et le Sénat de France continssent, chacun dans leur sein, trois élus des indigènes d*Algérie? Les noirs de la Martinique et de la Guadeloupe sont bien représentés dans nos deux Chambres, pourquoi les Arabes et les Kabyles d'Algérie ne le seraient-ils pas?

Appliquons le plus possible chez les Arabes le principe électif, c'est d'ailleurs désagréger la masse compacte de chaque tribu, c'est préparer à nos idées et à nos lois un terrain mejuble où elles pourront plus facilement germer et prendre racine.

Ce qui est encore nécessaire, c'est de soustraire l'administration de l'Algérie au Régime des Décrets : rien ne lui a été plus défavorable. Outre le préjudice matériel qu'il lui porte, ce système a pour notre colonie quelque chose d'humiliant, a C'est par décrets quand ce n'était pas par de simples arrêtés, disait récemment le gouverneur général (1), que ce grand pays était non seulement administré, mais gouverné. N'est-ce point un décret qui régit encore tout ce qui touche à la colonisation : — le système des concessions, l'attribution des terres domaniales, voire même la constitution de privilèges en contradiction avec les dispositions du Code civil? Et dans un autre ordre d'idées, qui touche à l'une des matières les plus graves de notre ordre public, la législation des Conseils généraux, n'est-ce point un simple décret qui est venu se substituer, en Algérie, à la grande loi votée pour la France par l'Assemblée Nationale, n 11 est temps qu'une loi organique vienne fixer la constitution algérienne et fasse la part du domaine de la loi, du domaine des décrets et du domaine de l'arrêté ministériel.

Les discussions sont âpres entre les colons sur le caractère que

(t) Discours de M. Albert Grévy, gouvernour général civil, le 3 décembre 1879, à rottverturo de la cession du Conseil supérieur de gouvernement.

380 DE Lk COLONWATION AU XIX' SIÈCLE.

doit avoir la Constitution de TAlgérie. Est-ce l'autonomie que Ton doit chercher, est-ce l'assimilation à la métropole ? Si aucun de ces deux régimes ne peut être atteint dès maintenant, vers lequel doiton tendre ? Ni l'un ni l'autre, à notre gré, ne sont d'ici à fort longtemps applicables. Toutefois, l'autonomie est encore plus éloignée. Comparer l'Algérie au Canada ou à l'Australie, c'est faire une grossière confusion. S'il n'y avait en Algérie que des Européens, si du moins Européens et indigènes vivaient parfaitement d'accord dans la métropole, si la France n'avait jamais à intervenir pour fournir des subventions ou des garanties d'intérêts aux travaux publics algériens, oH pourrait peut-être parler d'autonomie; mais ces conditions ne se rencontreront pas avant un siècle. Même alors, nous croyons que la grande tâche que la nation française doit accomplir, non seulement en Algérie, mais dans tout le Nord de l'Afrique, s'accommoderait mal de l'autonomie.

Il vaut mieux tendre vers l'assimilation ; mais celle-ci non plus ne saurait être complète ; c'est graduellement, par des étapes assez longues et fort espacées, qu'on peut s'y acheminer. Tant que les divers éléments de sa population ne se seront pas fondus les uns dans les autres, tant qu'ils ne se seront pas tous européanisés» l'Algérie ne pourra être entièrement assimilée à la France. £Ue aura longtemps besoin d'une administration distincte non seulement par le personnel, mais par le caractère, par la nature des études, par la préparation générale. C'est pour cette raison que nous ne saurions approuver ce que l'on a appelé les « rattachements » des principaux services coloniaux aux services analogues de la métropole, constituant le gouverneur général délégué des neuf ministres formant notre cabinet. Cette mesure est opposée aux nécessités présentes. Cette dissémination des services algériens ne peut aboutir qu'à la confusion. Il est vrai que le décret du 5 septembre 1881 qui a créé cet ordre de choses avait été sollicité par le Conseil général de Constantine ; mais un conseil général peut être mal inspiré.

Loin d'assimiler complètement l'administration algérienne à l'administration métropolitaine, on devrait se préoccuper de créer pour l'Algérie un personnel administratif spécial qui eût à la fois de la durée et de la compétence. Tout change à chaque instant en Algérie, et les institutions et les hommes. Un écrivain russe, très sympathique à notre colonie, M. de Tchihatchef, dans un livre publié en 1880 (1), constate que de 1830 à 1877 l'Algérie a eu 2â gou-

(1) Espagne, Algério et Tunisie, Lettres à Michel Chovalier par P. de Tchihatchef.

verneurs généraux, ce qui ne d'onne guère que deux ans de durée h chaque gouverneur général. Pour que son observation restât vraie, de 1877 à 188t il y a eu deux gouverneurs généraux nouveaux. La durée d'une fonction aussi importante, demandant autant de connaissance du pays^ ne devrait pas être moindre de cinq à six ans. Les préfets ne sont pas plus stables. Il est rare qu'ils restent en place plus de dix-huit mois ou deux ans. On les prend à Cherbourg, à la Rochelle, à Dunkerque, à Dieppe, où ils étaient soit préfets, soit sous-préfets et on leur donne la préfecture d'Alger, de Gonstantine, ou d'Oran. Les fonctions administratives sont, cependant, tout autres dans ce pays neuf qa*en France et beaucoup plus délicates. Jusqu'à ces derniers temps la plupart des souspréfets de l'Algérie remplissaient encore la charge d'administrateur des communes mixtes, chefs-lieux, « cumulant ainsi, au grand détriment de la chose publique et des intérêts municipaux, les attributions contradictoires d'exécuter et de contrôler (1). » D'autre part, les commissaires civils, les administrateurs des communes mixtes, ont dû recevoir, à l'égard des populations indigènes, des pouvoirs disciplinaires considérables pour que l'administration civile ne fonctionnât <c pas dans des conditions certaines d'infériorité vis-à-vis de l'administration militaire. » Il importerait singulièrement que des fonctionnaires ayant des droits aussi redoutables fussent choisis avec le plus grand soin. Le moindre clerc d'avoué, cependant, ou un négociant en déconfiture est installé dans ces positions : c'est à lui que le gouvernement français confie les propriétés des Arabes et l'honneur de la France. Notre personnel administratif civil en Algérie est d'une qualité fort médiocre ; légèreté, incompétence, présomption, voilà le bagage que du fond des départements les plus éloignés de la France continentale il apporte dans notre colonie.

Il est indispensable de créer un corps spécial de fonctionnaires algériens, qui soit soustrait à toutes les fluctuations de la politique et qui ait été préparé par une éducation soignée au rôle important qu'il doit remplir. Ce personnel devrait connaître la société et la langue arabes, avoir fait un stage en Algérie, et avoir passé des examens. De même que les Anglais et les Hollandais ont un personnel spécial pour l'administration des Indes ou de Java, de même devons-nous faire pour notre Afrique; nous l'avons bien essayé en Gochinchine, colonie qui est loin d'avoir la môme importance. En même temps que nous aurions une administration vraiment colo-

(1) Diftcour» du gouverneur général civil à louvcrturo do la session du Consoil supérieur de Gouvornemont en décembre 1879.

niale, par ses études, par son apprentissage, nous devrions penser à avoir une armée coloniale, dans laquelle entreraient sans doute en grande partie des éléments métropolitains, mais qui serait sus* ceplible d'être mise sur le pied de guerre et de fournir 40 ou 50,000 hommes pour des expéditions, sans jeter le désordre dans nos plans de mobilisation continentale.

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