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CHAPITRE VI

Les colonies de la France. (Suite.)

La Guyane. — Garactèro artificiel de la colonisation à la Guyane. — Mauvaise direction donnée aux cultures. — Absence de libertés municipales. — Composition et r6le de la Chambre d'agriculture du commerce et de l'industrie. — Le régime pénitentiaire et ses vices. — La production et le commerce.

Le Sénégal. — Grande importance de cette colonie. — Tentative de colonisation officiello faite par la Restauration. — Ressources du Sénégal. — Extension de noti*e influence dans Tintérieur. — Notre conduite avec les indigènes. — Le régime commercial. — Le mouvement du commerce et de la navigation. — Les chemins de fer au Sénégal. — La route du Niger et du Soudan.

Le Gabon. — Possibilité de grand avenir pour ce comptoir.

Les lies françaises sur la côte de Madagascar.

Les établissements français de l'Inde. — Développement des libertés locales dana ces dépendances.

La Cochlnchinc. — Importance de cette colonie. — Rapide essor du commerce de Saigon. — L'administration générale et les libertés locales en Cochinchine. — Notre avenir dans ce pays. — De l'annexion du Tonquin et de TAnnam.

Nos possessions océaniennes. — Les Iles Marquises. — La Nouvelle-Calédonie. —

La transportation et la déportation. — De l'annexion des Iles Hébrides.

Les Ilots de Saint-Pierre et Miquelon.

Résumé des colonies françaises.

Nous nous sommes longuement arrêté sur la plus nouvelle de nos colonies, parce que c*est aussi le champ le plus vaste qui soit ouvert à notre activité colonisatrice et celui qu'il nous est le plus facile de féconder. Mais nous avons encore dans les différentes parties du monde et en dehors des colonies à sucre que nous avons étudiées plus haut, d'autres restes de notre vieil empire colonial. Nous devons aussi 'fixer les yeux sur ces débris dont queU ques-uns ne sont pas dépoui-vus de toute vitalité et peuvent se ranimer sous Tinfluence d'un bon régime. Nous avons déjà parlé de la situation de la Guyane dans le chapitre où nous avons étudié les colonies des tropiques adonnées à la production de denrées d'exportation. Nous devons pourtant revenir sur cette colonie parce qu'elle se dislingue par plus d'un caractère des autres établissements des tropiques. L'abolition de l'esclavage y produisit des perturbations analogues à celles que subirent les Antilles et la Réunion; la secousse y fut même plus grande à cause de la vaste étendue du sol cultivable, et des mauvaises mesures adoptées par

les colons (i). Cette France équinoxiale, sur laquelle on avait fondé, au xyiii* siècle, de grandes espérances et où, à deux reprises, sous le ministère de Ghoiseul et sous la Restauration, on a fait sur une grande échelle des tentatives de colonisation et d'immigration ofûcielles, n*a jamais pu sortir de Tétat de médiocrité. Les causes en sont multiples, et nous verrons qu'elles présentent beaucoup d'analogies avec celles qui entravent les progrès de notre établissement algérien. C'est d'abord le mauvais régime d'appropriation des terres, c'est ensuite l'abus des règlements administratifs et de l'ingérence gouvernementale dans l'agriculture, l'industrie, le commerce et la vie entière des habitants, enfin le manque absolu de toutes libertés municipales et provinciales.

On a vu dans le premier livre de cet ouvrage qu'à la fin du xvm* siècle un administrateur d'une rare intelligence, Malouet, réclamait que l'on mît à la Guyane les terres en vente au lieu de les concéder gratuitement. Cette réforme si utile, essentielle même, n'a jamais été appliquée. On continua à faire des concessions gratuites, temporaires, soumises à des conditions nombreuses, ce qui enleva à la propriété toute garantie et toute stabilité. Plus qu'ailleurs l'administration prétendit diriger les colons dans leurs cultures : a les administrateurs professent que la principale destinée de cette colonie consiste à approvisionner la mère patrie des denrées exotiques et lui demandent des sacrifices dans ses plans d'exploitation agricole pour alléger la crise cotonnière de France. Ils en font la condition de toute concession provisoire de propriété et grèvent le budget local à cette fin. Ainsi tenus en dédain les vivres ne sont produits qu'en minime quantité, et la disette se fait sentir pour peu qu'un accident accroisse les besoins ou diminue les récoltes (2). » Cette direction artificielle paralyse l'essor de la colonisation et malheureusement elle s'étend à toutes les branches de culture et de commerce. L'administration interdit l'exportation des bestiaux qui pourraient admirablement se développer dans les

(1) Pour fermer aux nègres racquisition légale des petites propriétés, l'admiiiistration de la Guyane imagiDa un impôt sur les mutations immobiliërci, progressif eu raison inverse de l'étendue des terres, impôt qu'il fallut abolir après quatre ans de plaintes. Kn 1859, le gouvernement local supprima toutes les écoles gratuites dans les campagnes et imposa double taxe aux enfants des cultivateurs qui se préaontaient pour être admis dans les écoles de Caycnne. On institua pour les affranchis une sorte d'organisation du travail qui se rapprochait singulièrement de l'esclavage. Toutes ces mesures et beaucoup d'autres, aussi iniques qu^imprudentes, au lieu de contenir les nègres et de les retenir sur les plantations, les aigrirent, les portèrent à fuir et augmentèrent sensiblement la crise (Voy. Jules Duval, les Colonifi de la France, p. 22ô et suiv.).

(2) Jules DcvAL, les Colonies de la France, p. 209.

vastes savanes du littoral. « La libre exportation révélerait probablement que la Guyane placée au vent de l'Amérique centrale et des Antilles est admirablement disposée pour faire un grand commerce de bétail avec tout Tarcbipel. Au contraire, Tapprovisionnement même des habitants est insuffisant et la Guyane tire ses bœufs du Sénégal, ses mulets du Poitou, ses viandes conser^'ées d'Europe et d'Amérique, tandis qu'à côté d'elle la province brésilienne de Para dans des conditions pareilles s'enrichit par le bétail (4). »

La Guyane dans ses parties hautes n'est qu'une vaste forêt, ce serait une précieuse ressource si l'exploitation en était permise par d'intelligents règlements ; les cours d'eau sont nombreux et l'on pourrait établir avec facilité des scieries mécaniques : mais l'administration se montre peu favorable à cette industrie ; on ne délivre des permis que pour des périodes de 3 ou 5 ans : aussi les capitauxne se portent-ils guère vers cette exploitation qui serait lucrative, si des concessions plus longues permettaient rétablissement de vastes chantiers et de grandes avances qu'il faut beaucoup de temps pour amortir et rémunérer. Au lieu d'autoriser ces industries conformes à la nature du sol et du climat, l'élève du bétail, la production des vivres, le travail des bois de construction, industries vivaces, qui ne demandent que la liberté pour prospérer, l'administration a dépensé des sommes considérables en primes pour la production de denrées coloniales que la Guyane ne peut fournir dans des conditions favorables. Et cependant, si ces primes eussent été employées à faire des routes, quelle impulsion en aurait reçu la colonie ! Mais les administrateurs français à la Guyane, comme en Algérie, comme au Sénégal, ont le goût de l'acclimatation : ils entretiennent à grands frais dans des jardins botaniques quelques spécimens de plantes rares et précieuses ; ils voudraient que tous les colons se fissent, comme eux, horticulteurs ; et ils emploient une partie des ressources du budget à les attirer par des subventions dans cette voie artificielle au bout de laquelle il n'y a pas de véritable et solide prospérité.

Vendre à bas prix les terres et les forêts domaniales, respecter complètement la liberté d'installation et de culture, supprimer toutes les primes et employer les fonds qui y étaient destinés au développement de la viabilité par terre et par eau, ce doit être là le point de départ de toute réforme. Mais la réforme doit être plus radicale encore, si l'on veut en attendre de notables résultats; elle doit modifier totalement l'administration qui est à la Guyane, plus

(1) Jules Odval, les Colonies de la France^ p. 210.

qu'ailleurs, singulièrement défectueuse. La ville seule de Gayenne .y est constituée en commune et encore le conseil municipal y est-il nommé par le pouvoir. Les quatorze districts de la Guyane sont sous Tadministration sans contrôle de commissaires commandants^ qui concentrent dans leurs mains les attributions multiples du commandement, de l'état civil, de la police, de la justice de paix. On a dit avec raison qu'il n*y a pas au monde de population aussi dénuée d'institutions municipales que celle de la Guyane ; les Kabyles < et les Arabes eux-mêmes ont leurs djemmaas^ tandis que, Cayenne excepté, il n'existe à la Guyane aucune commune. La représentation coloniale fait défaut comme la représentation communale; sous ce rapport la colonie n'a fait que perdre les garanties qu'elle avait autrefois. Sous l'ancien régime, à côté du gouverneur, il y avait un conseil supérieur dont les attributions étaient importantes : nousavons vu que Louis XVI avait créé une assemblée provinciale. Sous la Révolution, la Guyane eut des députés aux assemblées législatives de la métropole. Sous la Restauration et le gouvernement de 1830 la Guyane eut un conseil colonial électif et des délégués. La République de 1848 rendit à la colonie le droit de représentation dans les assemblées métropolitaines et lui accorda les conseils généraux. On le voit, à toutes ces époques la colonie jouissait de garanties plus ou moins étendues, mais toujours sérieuses. Aujourd'hui, il n'existe plus auprès du gouverneur qu'un conseil privé composé, en majorité, de fonctionnaires auxquels se joignent quelques habitants désignés par le gouverneur lui-même. Jamais on ne vit de pouvoir plus absolu. « Par un privilège qui n'a pas de précédent, croyonsnous, dans la législation contemporaine ou passée d'aucun pays, le gouverneur de la Guyane est investi depuis 1834 du droit de fixer à son gré la nature et l'assietle des impôts, d'en régler seul la quotité, la perception, remploi. Du jour au lendemain il peut les improviser à son gré. Le 1"" janvier 1860 vit paraître un budget exécutoire du jour même, arrêté la veille, qui doublait et triplait certaines taxes, à la grande stupéfaction du commerce dont l'imprudente naïveté avait réglé ses opérations en vue de tarifs qu41 supposait fixes jusqu'à nouvel avis donné en temps utile » (1). Ce qu'un pareil système a de délétère, l'influence morbide qu'il exerce sur l'état du corps social, il est facile de s'en rendre compte. Cette concentration des pouvoirs est encore aggravée par le renouvellement incessant des gouverneurs. Nous avons la funeste habitude de placer toutes nos colonies sous la direction d'officiers de l'armée ou

(1) ittles Ddval, ie» Colwiies de la France, p. 288.

de la marine, que leur éducation n*a pas formés à la fonction si délicate d*administrer des sociétés et qui, faisant pour la plupart un stage de 2 ou 3 ans seulement dans nos établissements, sontinca« pabies d*en connaître les besoins et les ressources» et, par conséquent, de développer celles-ci et de satisfaire ceux-là. De 1817 à 1863, en 45 ans, la Guyane a compté 17 gouverneurs titulaires et 6 intérimaires, ce qui ne laisse pas en moyenne 2 ans de charge ^our chacun d*eux. Et, cependant, ces gouverneurs éphémères ne peuvent même être soutenus et éclairés par la voix publique. Non seulement la représentation municipale ou provinciale n'existe pas, non seulement il n*y a pas de presse, mais le droit de pétition collective est interdit aux habitants. Ce système entraine la plus mauvaise gestion et le plus grand gaspillage : la viabilité est rudimentaire. Sur un budget de plus de 1 million, c'est à peine si on lui •consacre 100,000 francs par an : la plus grande partie des crédits est absorbée par les frais d'administration. Pour une population de 20,000 âmes les documents officiels comptent un millier de fonctionnaires à divers titres, sans parler, bien entendu, de la garnison de terre et de mer (1). Il suffit d'exposer cette situation; elle porte avec elle ses enseignements, et toute réflexion est superflue.

Depuis onze ans fonctionne à la Guyane une sorte d'embryon d'assemblée coloniale. C'est une chambre de notables qui porte le nom de chambre d'agriculture, du commerce et de l'industrie. Elle a été instituée par un arrêté du gouverneur en date du 31 août 1870^ sur l'approbation donnée par le ministre de la marine et des colonies dans une dépêche du 5 du même mois. Cette chambre est élue par une assemblée composée des cent propriétaires, fermiers ou concessionnaires les plus fortement imposés et par tous les patentés de 1'*" et de 2* classe, c'est-à-dire par ceux qui paient de 400 h 600 francs (1*^' classe) ou de 130 à 250 (2* classe). Le nombre des membres de la chambre est de 15. Le conseil doit donner son avis sur tout ce qui intéresse la colonie, mais il n'a qu'un rôle purement consultatif.

On a, depuis un certain temps, fait de la Guyane une colonie pénitentiaire ; on y a dirigé nos forçats en nombre de plus en plus considérable. C'est un problème fort délicat que le traitement de ces condamnés ; il s'agit de les transformer en ouvriers productifs et pour une partie, du moins, en colons. La France a-t-elle réussi dans celte œuvre difficile, a-t-elle, du moins, pris la bonne route? Elle n'a pas agi d'une manière systématique et avec esprit de suite

(i) Jales DuvAL, les Colonies de la France, p. 234-23S.

comme TAngleterre en Australie ou à Van Diemen ; sans plan bien arrêté, elle s*est livrée aux expédients. Jusqu'en i860 aucun essai sérieux n'a été tenté pour moraliser les condamnés et les transformer en colons. On déposait les forçats, à leur arrivée, aux îles du Salut, d*où on les évacuait dans des succursales de terre et de mer. Sur terre, les établissements ont été répartis dans le bassin de rOyapock, de la rivière de La Comté et du Maroni. La séquestration fut d*abord si peu rigoureuse, qu'un grand nombre de forçats résidait à Gayenne où les uns étaient employés comme domestiques ou ouvriers, et les autres tenaient boutique. Le conseil municipal se plaignit et Ton eut recours à des mesures plus sévères. Les établissements pénitenciers ne réussirent guère dans cette première période ; l'habileté industrielle d'un grand nombre de forçats, nous dit* on, était détournée de sa destination naturelle au gré des caprices do l'administration. C'est en 1860 seulement que la réforme commença d'une manière sérieuse : un décret impérial assigna aux pénitenciers la moitié du territoire qui s'étend entre la Mana et le Maroni. On essaya de moraliser et de relever les forçats par la famille et par la propriété : des mariages et des concessions de terre furent des récompenses pour la bonne conduite des condamnés. 11 se forma, d'après les rapports des voyageurs, une petite colonie laborieuse, défrichant le sol, grandissant avec des espérances d'avenir. On était dans la bonne route : mais malheureusement ces condamnés, propriétaires et pères de famille, sont l'exception ; la grande majorité est soumise h un régime à la fois plus rigoureux et moins utile à la colonie. Au lieu de les employer à des travaux d'utilité publique et surtout aux routes, qui sont le principal besoin de la colonie, on les fait travailler à des plantations de sucre et de café qui coûtent beaucoup plus qu'elles ne rapportent ; on reconnaît là cet esprit fantaisiste et ces goûts d'amateur dont nos fonctionnaires coloniaux donnent trop souvent la preuve. On n'a introduit que très tardivement et d'une manière incomplète, et^ dehors de la ville de Cayenne^ le système de louage des services des condamnés aux colons, système que les Anglais ont pratiqué en Australie avec tant de bonheur, sur une si grande échelle et d'une manière si régulière, sous le nom d*as$igment of convïcls. En un mot la colonie reproche, avec raison, à l'administration de ne savoir pas faire tourner le travail des forçats à l'utilité générale. La situation de la Guyane, on le voit, à quelque point de vue qu'on l'envisage, est bien loin d'être satisfaisante ; elle réclame de la part de la métropole, des réflexions sérieuses et des réformes radicales.

L'importance de la Guyane, comme établissement pénitentiaire.

a d*ailleurs décru depuis que la Nouvelle-Calédonie a reçu la même <leslinatioD. C*est le 20 février 1852 que le gouvernement offrit la transportation à la Guyane comoie une faveur aux forçats (condani* nés aux travaux forcés) en cours de peine. Trois mille d*entre eux acceptèrent, le régime du bagne devant être pour eux fort adouci. A partir de 1854 la transportation , au lieu d'être facultative, fut le régime pénal habituel pour les forçats. Mais depuis 1864 on ne trans* porta à la Guyane que Jes condamnés noirs ou arabes, les condamnés blancs étant dirigés vers la Nouvelle-Calédonie. A notre avis, €e fut une faute. La Nouvelle-Calédonie ne devrait servir de lieu de transportation que pour les condamnés à des peines légères, soit les récidivistes correctionnels, soit ceux qui n'ont encouru que les peines criminelles les moins graves. Les grands coupables devraient être installés soit à la Guyane, soit dans quelque possession océanienne distincte de la Nouvelle-Calédonie ; mêlés avec les condamnés moins compromis et moins endurcis, ou même simplement voisins d'eux, ils les corrompent et empoisonnent toute la co«ionie pénitentiaire (1).

Voici, d'après les renseignements les plus récents empruntés aux Annuaires de l'Économie politique et de la Statistique, un aperçu des conditions matérielles et des ressources de la Guyane française, à •onze années de distance en 1867 et en 1878. Ils ne témoigent que trop du constant déclin et de Tinsigniflance actuelle de notre colo* nie. Dans ces derniers temps on y a découvert des mines d'or asses prospères, qui peut-être pourront relever un peu le commerce de -cette colonie expirante.

Superficie, 72,000 kilomètres.

Population

Dont : Émigrants

Indiens indigènes.

Troupes

Transportés hors du pénitencier

Cultures, 1867 1878

hectares. produits. hectares. produits.

Cannes à sucre.. 462 1,375,699 fr. 120 58,890 fr.

Café 521 107,424 402 35,396

Coton 6 883 6 »

Cacao 253 56,581 252 38,070

(1) On trouvera dans Touvrage de M. Delarbro, les Colonies frcmçaiset^ les renseignements administratifs sur le régime pénitentiaire à la Guyane.

Hectares cultivés 6,672 5,722

Habitations 1,415 1,G78

Travailleurs G,813 3,406

Valeur des propriétés 8,216,312 4,186,000

— des produits 415,328 756,484

Commerce.

Importations 10,699,239 7,640,255

ExporUtions '. 2,154,870 504,132

Totaux 12,854,l(i9 8,144,387

Le commerce avec la France est tombé de 10,017,176 fr. à

5,446,340 fr.

Navigation .

Entrées. Sorties. Eotrées. Sorties.

B&timents français 1 10 103 67 68

— étrangers 26 22 24 23

Totaux 136 125 "âT ^

On voit par tous ces chiffres combien cette colonie est peu floris» santé. Les cultures, le commerce et la population y sont en voie de décroissance énorme depuis onze ans et ils sont tombés à un chiffre dérisoire.

Notre colonie du Sénégal jouit relativement d*une prospérité plus grande. C'est plutôt là une colonie dé commerce et d'influence, si nous pouvons parler ainsi, que d'agriculture et d'immigration. Quelques Européens, en très petit nombre, sont établis dans l'île Saint- Louis, à Gorée, à Dakar et dans quelques comptoirs de l'intérieur, et ils étendent leurs relations dans un rayon de près de 200 lieues. Le territoire soumis à notre domination, singulièrement agrandi par une politique habile et vigoureuse, comptait vers 1860, d'après M. Jules Duval, plusde 115,000 habitants, parmi lesquels à peine 300 Européens.

Depuis lors la population s*est accrue ainsi que la superficie territoriale soumise à noire domination. Le recensement de 1876 portait le nombre des habitants à 195,190, et même à 197,331 avec la population flottante, dont 132,079 dans l'arrondissement de Saint- Lquis et de Bakel, et 65,257 dans celui de Gorée et de Dakar. Nous ignorons au juste le nombre des Européens, mais il est certainement beaucoup plus considérable que ne l'évaluait M. Jules Duval. Si nous savons avoir dans cette partie de l'Afrique une politique habile et persévérante, nous pourrons en quelques années soumet-

tre à notre domination ou du moins à notre influence et à notre protectorat plusieurs millions d'habitants. Le Sénégal doit nous servir de base d'opérations pour pénétrer au centre de TAfrique.

Le Sénégal est une des terres où s'est d'abord porté Tactivité et l'esprit d'entreprise de nos marins; nous avons, dans la première partie de cet ouvrage, résumé les expéditions des matelots normands ou bretons sur cette côte.

Le commerce principal du Sénégal fut, sous l'ancien régime^ la gomme, dont il s'exportait, pendant.toutela seconde partie du xyiii*" siècle, environ 300,000 livres, et les pièces cT/nde, pour employer l'expression des asientos, ces malheureux noirs que la traite transportait aux colonies. Ces dernier trafic prit une très grande extension : aussi le commerce général du Sénégal était-il supérieur, àla fin du dernier siècle, à ce qu'il est de nos jours. Dès l'année 1789, la métropole trou* vait à placer dans cette colonie 20 millions de livres tournois en marchandises : l'abolition de la traite a fait tomber à moitié nos exportations pour le Sénégal. La Restauration, avec ce zèle digne d'éloge et cette singulière inexpérience dont nous avons vu déjà des preuves ù la Guyane, voulut donner h notre colonisation d'Afrique une grande et définitive impulsion ; mais, sans tenir compte des circonstances locales et économiques, elle tenta sur les bords du Sénégal comme sur les bords de la Mana des entreprises agricoles. Il serait impossible de trouver, en dehors de l'histoire de la colonisation française, des tentatives aussi empreintes de légèreté et de fantaisie. La prétention de nos administrateurs était d'installer, par le concours des commerçants de Saint-Louis, de grandes cultures industrielles à 30 ou 40 lieues de cette ville. La moindre réflexion eût dû signalera l'administration que le commerce de Saint-Louis ne pouvait, sans abandonner ses affaires, pratiquer l'agriculture à une aussi grande distance : on aurait dû songer en outre que les vastes plantations de cotonniers et d'indigofères que l'administration excitait par des primes très élevées, supposaient des capitaux et des bras en abondance, tandis que les uns et les autres faisaient défaut. La générosité officielle du gouvernement provoqua l'établissement de maisons superbes, construites avec luxe, qu'on dut abandonner au premier jour. Cette manie d'acclimatation que nous avons déjà signalée comme un des vices de notre administration coloniale, gaspilla en dépenses stériles des fonds considérables, qui, appliqués à l'amélioration du cours du fleuve, eussent produit une utilité notable et permanente. Toute cette grande installation de cultures et de fermes que la baguette administrative avait créée, disparut pour

LES COLONIES DE LA FRANCE. — LE SÉNÉGAL. 40i

ne laisser d'autre trace^ que le jardin botanique de Richard Toll. La première condition pour faire prospérer une colonie, c'est de se rendre bien compte de l'étendue et des limites de ses ressources : c'est presque toujours d'une erreur de conception plutôt que d'un vice d'exécution que proviennent les fautes. Le Sénégal est une colonie importante et qui doit le devenir beaucoup plus encore, si l'on comprend bien le rôle auquel elle est appelée et les perspectives qu'elle présente. Il ne peut s'agir d'asseoir sur les rives de ce fleuve une population européenne nombreuse ; le tenter serait une folie. Notre tâche au Sénégal est une tAche d'initiation ; nos principaux moyens sont l'influence morule, l'ascendant intellectuel, soutenu par une force matérielle uniquement réservée à la légitime défense de nos droits et, en second lieu, l'exécution de grands travaux publics. Nous Occupons un territoire immense et nous pénétrons par le fleuve profondément dans Tintérieur de l'Afrique. Nos postes de Dagana, Imar, Matam, Bakel, etc., commandent le fleuve sur une étendue de 250 lieues : notre colonie forme donc un coin qui entre dans les entrailles du continent africain et qui en occupe un des plus vastes débouchés. Bakel, le point le plus important sur le haut du fleuve, faisait déjà, il y a dix ans, près de 5 millions d'afl'aires. Toutes les contrées voisines de ce poste admirablement placé sont peuplées de nations nombreuses relativement laborieuses et riches. Toute notre politique doit tendre à nous les rattacher par Téquité et Tutilité de nos relations. Étendre notre influence et notre commerce dans le Fouta, qui a plus de 400,000 habitants, dans le Boudou, dans le Bambouk, dans le Khasso, dans le pays de Ségou, pousser jusqu'au Niger et établir sur ce fleuve de nombreux comptoirs, tel doit ôtre l'un des principaux objets de nos efforts. Ce but étant nettement conçu, il ne peut plus y avoir d'incertitude dans noire administration : toutes les mesures doivent tendre à faciliter par terre et surtout par eau la circulation et les échanges. Certes, à ce point de vue, il y a beaucoup à faire, et il eût été désirable que les millions gaspillés par la Restauration dans ses essais stériles eussent été em* ployés en travaux sur le fleuve. 11 semble, en effet, que la nature qui, en Europe, a parfait elle-même son œuvre, ne nous ait livré en Afrique que des éléments bruts qui réclament impérieusement des améliorations humaines. 11 faut dégager le Sénégal et le Falémé des bancs de roche qui entravent la navigation à l'époque des basses eaux : il faut construire des barrages, creuser des canaux de circulation pour tourner les passages trop difficiles ; le Sénégal est la route qui nous conduit à l'intérieur : il la faut perfectionner, de façon que dans tout son parcours et en toute saison, elle devienne

praticable (i). C'est ainsi que nous pourrons attirer à Saint*Loais tout le commerce de cette partie de l'Afrique.

Aux environs mêmes de cette ville et sur toute la partie basse du fleuve, dans ce vaste territoire qu'on appelle le Oualo et qui nous est entièrement soumis, nous avons une autre mission à remplir. Noas avons protégé jusqu'ici cette nombreuse population nègre, nous l'avons délivrée des incursions des Maures, qui occupaient la rive nord du fleuve : il importe maintenant de l'initier aux art^ de la civilisation. Et d'abord ce vaste pays est admirablement doué par la nature pour la production de denrées précieuses à nos industries d'Europe. Il ne s'agit pas de réitérer les expériences malheureuses de 1821 ; nous n'avons pas à créer subitement sur un territoire réduit une agriculture intensive ; mais instruits, non découragés, par réchec de la Restauration, nous pouvons développer progressivemisnt, avec l'aide du temps, sans primes ni faveurs exceptionnelles, les germes de prospérité que contient le Oualo. Le cotonnier, l'indi* gofère, sur lesquels avaient porté les tentatives de 1821, pourront peut-être donner quelques bons résultats; mais ce sont surtout les plantes oléagineuses et spécialement l'arachide, qui offrent les plus belles perspectives d'avenir. Pour faire éclore au Oualo cette prospérité que la nature a préparée, il suffit d'un bon régime d'administration. Ce qui empêchait le développement de la culture, c'étaient les incursions et les pillages périodiques des Maures, habitant la rive septentrionale du fleuve, c'était l'esclavage, c'était la tyrannie des petits princes indigènes : ces trois obstacles ont disparu ; les Maures sont contenus dans leurs limites, l'esclavage et les razzias d'habitants auxquelles il donnait lieu sont abolis ; les chefs indigènes, en acceptant la suprématie française et en devenant les subordonnés et les fonctionnaires de notre gouvernement, ont pris des habitudes régulières. Ce nouvel état de choses a donné à la culture, au Oualo, une impulsion sans précédent : les terres y ont acquis plus de valeur ; l'administration elle-même, depuis 1857, a inauguré le système des ventes aux enchères, lequel a parfaitement réussi. Pour que ce mouvement ascendant persiste, s'accélère et s'étende, il no faut que quelques travaux publics intelligents. Le Oualo est baigné par de larges cours d'eau, dont le principal aboutit au lac de Paniefoul sur les bords duquel s'élève le fort de Merinaghen ; sur toutes ces rivières des navires 4'un fort tonnage peuvent circuler pour charger et décharger les cargaisons. Il ne faut que quelques travaux

(1) Les travaux à fairo au fleave le Sénégal n^excluent pas le moins du monde la construction des chemins de fer sénégalais qui a été si heureusement décrétéo et qui doit être poursuivie et développée.

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d*art pour que le Oualo devienne un centre d'activité industrielle et commerciale, ce qui le rendrait en même temps un centre d'attraction pour les populations de l'intérieur.

Notre politique à Saint-Louis doit être l'auxiliaire de celle que nous appliquons au Oualo et sur le haut du fleuve. Sans prétendre nous assimiler les indigènes, ce qui serait une folie avec le peu de population européenne dont nous disposons, il faut les rapprocher de nous par l'éducation, les idées, le travail et la législation. Sous l'administration intelligente du colonel Faidherbe on est entré dans cette voie.Les éléments qui composent la population de notre colonie sont beaucoup plus concordants que ne le ferait croire la diversité de leur origine. 11 y a à Saint-Louis une population croisée, provenant des unions des Européens avec les femmes du pays ; et cet élément mixte, au contraire des mulâtres dans nos lies, se mon-* tre plein d'affection et de respect pour les blancs, de bienveillance et de fraternité pour les noirs : il sert vraiment de trait d'union. L'éducation et le service de la justice sont, comme en Algérie, nos deux principaux moyens d'influence : nous usons de l'un et de l'autre. En 4857, un arrêté du gouverneur soumit toute ouverture d'école à une autorisation préalable, qui ne s'accorde qu'aux marabouts natifs de Saint-Louis ou y résidant depuis sept ans et après examen de capacité et certificat de bonne conduite. Comme complément de ces mesures, tout enfant au-dessous de i2 ans doit être conduit unefois par jour à une école française (1). L'école laïque de Saint-Louis avait déjà, il y a dix ans, plus de 200 élèves musulmans, sanscompterun certain nombre d'enfants qui, parle conseil des marabouts eux-mêmes, fréquentaient les classes des frères. Ces chiffres peuvent sembler bien faibles. Mais il faut penser que nous ne pouvons avoir au Sénégal la prétention que nous avons en Algérie d'arriverà un rapprochement complet des populations diverses. Tout ce que l'on peut demander, c'est de former à nos mœurs et à nos idées un certain noyau d'hommes intelligents qui répandront ensuite autour d'eux notre civilisation dans la mesure que comporte le pays. On avait fondé à Saint-Louis, il y a 30 ans, un collège et une école industrielle pour l'éducation des créoles et des indigènes : faute d'élèves ces établissements ne purent rester ouverts. On leur a substitué l'école dite des otages, réorganisée, en 1863, sous le nom d'école des fils de chefs et cT interprètes ; on a créé pour le même objet à Dakar des écoles moitié théoriques, moitié pratiques. Ces essais semblent réussir.

(i) Jttle» Dcvàl, Colonies de la France, p. 91.

40i DE L\ COLONISATION AU XÏX» SIÈCLE.

Sous le rapport de la législation, la justice répressive, à tous ses degrés, a été réveildiquée par Tautorité française, qui, à Tégard des indigènes, admet dans les cours d'assises des assesseurs musulmans à côté d'assesseurs chrétiens. Pour la législation civile, elle est appliquée par des juges indigènes en première instance ; mais les appels sont portés devant un conseil, qui se compose du gouverneur, d'un conseiller à la cour nationale, du directeur des affaires indigènes et du pontife musulman. L'enregistrement des actes de Tétat civil, qui s*opère à Saint-Louis pour les indigènes sous la direction d'un magistrat musulman, est encore un puissant moyen d'éducation en ce qu'il constitue la famille sur des bases plus stables.

En dehors de cette action toute morale et politique l'administra» tion doit encore tourner *ses vues vers l'amélioration de la ville. Que de choses n'y a-t-il pas à faire pour son assainissement et pour son approvisionnement en eau salubre I Nos arts et métiers, le confortable européen dans les limites où le climat le réduit, sont encore des moyens d'influence et d'éducation : il ne faut pas oublier que la population européenne sera appelée à devenir plus nombreuse à mesure que se développera notre commerce sur le fleuve et que s'étendront nos relations avec l'intérieur. Une liberté complète du trafic est essentielle à cet accroissement de nos échanges sur la c6te d'Afrique : jusqu'à ces dernières années, des obstacles d'origines diverses entravaient encore la circulation des marchandises ; sur le fleuve, c'étaient les droits appelés coutumes, perçus arbitrairement par les Maures : on a régularisé et déterminé, en les abaissant, le taux de ces redevances qu'on n'a pas encore osé abolir : à Timportation de nos produits, c'étaient de vieux règlements, restes du système mercantile, qui apportaient des retards et élevaient les fVaiset les prix. On sait que nos principales importations au Sénégal, sont ces toiles bleues fabriquées dans nos colonies des Indes, et que Ton apnelle guinées : « Parune bizarre restriction, écrivait, il y a vingt ans» M. Jules Duval, les guinées à destination du Sénégal ne peuvent y être introduites que sur le vu du certificat d'origine et après avoir fait escale dans un port de France « (4). On s'est rapproché au Sénégal de la complète liberté du commerce. La législation commerciale y est régie par le décret du 24 décembre 1864, qui parait avoir fait disparaître l'anomalie dont se plaignait Jules Duval. Les marchandises de toute nature et de toute provenance peuvent être importées sous tout pavillon à Saint-Louis et h l'île de Corée. A Saint-Louis elles sont soumises aune taxe qui, d'abord fixée à 4 p. 100 de la valeur a

(1) Jules Duval, ia Colonies de la France^ p. 356.

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