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LES COLONIES DE LA FRANGE. — LA COCHINGHINE

Le gouvernement métropolitain parait s'efforcer, depuis Tannée 1873, de perfectionner Tadministration de notre possession cochincbinoise. Il est impossible de ne pas signaler, comme un grand progrès dans notre politique coloniale, le décret du 10 février 1873, rendu sur les propositions de M. l'amiral Pothuau. Ce décret crée, * sous le nom d'inspecteurs et d'administrateurs des affaires indigènes, un corps de fonctionnaires civils spécialement chargés de rinspection des divers services indigènes, de la justice à l'égard des indigènes et des Européens, de l'administration générale, de l'établissement de l'impôt, du contentieux administratif et des milices, de la perception de l'impôt et de l'enregistrement sur le point oh il n*existe pas d'agents spéciaux, du paiement des dépenses, de la poste, du télégraphe, du cadastre et des écoles. Âûn que ce corps d'agents civils ail toutes les connaissances nécessaires à l'exercice de ces fonctions multiples, il a été fondé à Saîgon un collège d'administrateurs stagiaires. Les études y portent sur les langues vulgaires, annamite et cambodgienne, sur la langue mandarine annamite et sur l'écriture de cette langue en caractères chinois, sur l'administration et la législation cambodgienne, sur les diverses branches de l'administration française et du régime financier, enfin sur la construction pratique et sur la botanique. Se départant de ses vieilles et routinières habitudes, le gouvernement promet aux inspecteurs et aux administrateurs des affaires indigènes un traitement élevé : il leur offre, en outre, après douze ans de service, non pas une pension de retraite, mais un capital assez considérable qui sera constitué, non par voie de retenue sur les traitements^ mais par des subventions que verseront à une caisse dite de prévoyance les budgets des localités. Ce décret a une grande importance : car ce qui a toujours manqué à la France en matière de colonisation, c'est un personnel d'administrateurs civils, spéciaux, compétents, fixés à perpétuité dans la môme colonie et bien rétribués.

Le décret de 1873 a été remanié par un autre décret de 1876 qui nous parait en général avoir respecté l'esprit du premier. L'ad- . ministration se compose de sept inspecteurs, vingt administrateurs de 1'* classe, vingt-deux de 2" classe et vingt-deux de 3* classe, non compris les administrateurs stagiaires. Dans ces derniers temps on a donné à la Gochincbine un gouverneur général civil. On y a aussi développé le régime municipal, à Saîgon du moins. Un arrêté de 1867 instituait déjà dans cette ville un conseil municipal;

tons ces chiffres une faute d'impression, et s'il ne faut pas lire 36,000 tonneaux : cela nous parmll probable.

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on eût mieux fait de lui donner le nom de commission, car les membres, choisis dans toutes les classes de la population tant asiatique qu^européenne, étaient nommés par le gouverneur. En 1869, on introduisit partiellement dans la composition du corps municîpal le principe de Télection : les membres en furent nommés moitié par le gouverneur, moitié par des électeurs réunissant certaine^ conditions. La révolution de 1870 substitua le suffrage universel au suffrage restreint. Un décret du 8 janvier 1877 reconstitua Tadministration municipale de Saigon. Le conseil sa compose du maire, de deux adjoints, de douze conseillers municipaux, parmi lesquels huit membres français ou naturalisés, élus au suffrage universel par leurs concitoyens, deux membres indigènes, un membre étranger non asiatique et un asiatique ; ces quatre derniers membres sont désignés par le gouverneur. Le maire et les adjoints sont aussi nommés par ce fonctionnaire, mais ils doivent être pris parmi les membres élus du conseil municipal (1). Ce corps a à peu près les mèmes pouvoirs que les assemblées analogues de la métropole. Plus récemment on a créé dans la Gochinchine un conseil colonial où entre pour une bonne part Télément électif. Enfin on a, en 1881, octroyé à la Gochinchine la représentation à la Chambre des députés métropolitaine. La Gochinchine est une colonie qui ne coûte rien ou peu de chose à la métropole ; le budget de Texercice 1879, pro* venant uniquement des ressources du pays, montait à 19,657,000 francs, il défrayait le service judiciaire, le service pénitentier, les milices indigènes et il versait en outre deux millions 200,000 francs au budget de la métropole. Gelle-ci paie toujours les dépenses du corps d'occupation européen. Mais c'est la colonie qui sur ses propres ressources construit des chemins de fer et subventionne des messageries fluviales.

La Gochinchine est donc en voie de grande prospérité ; il importerait que par une politique résolue on agrandit son temtoire. Outre les six provinces, détachées de Tempire d'Annam et qui appartiennent en toute propriété à la France par suite de divers ti*aités dont le plus récent est de 1864, cette colonie a deux annexer qui lui sont rattachées par un lien trop lâche et trop indécis : le Cambodge et le Tonquin. Le traité de Houdon du 11 août 1863 a reconnu explicitement notre protectorat sur le Cambodge. Le traité du 15 mars 1874 avec TAnnam nous crée sur la totalité de ce royaume des droits qui pourraient et devraient se transformer en un véritable protectorat. Mais jusqu'ici nous n'avons eu 'dans ce

:i) DELAnBRB, les Colonies^ page 53.

pays qu'une politique hésitante. H faudrait occuper militairement le Tonqnin, ce qui serait aisé, peut-être même TAnnam entier. L*en?oi de quelques corps de troupes, 7 ou 8,000 hommes suffi* raient à cette tâche; nous'nous créerions dans ces régions un domaine colonial de dix millions drames, susceptible de beaucoup de richesses.

La Cocbinchine a été illustrée depuis vingt ans par les exploits de plusieurs aventuriers ou voyageurs français. 11 sufGt de citer le commerçant Dupuy, l'héroïque Francis Garnier, M. de Carné. Nos entreprenants nationaux ont trouvé une nouvelle route, celle du SoDg*KoI ou fleuve rouge, pour pénétrer dans la Chine méridionale, jusque là fermée aux Européens. Si nous ne savons pas nous établir aussi solidement dans tout TAnnam que les Anglais le sont dans rinde, nous aurons manqué encore une fois à notre mission colonisatrice, alors qu'il est si facile de la remplir. D'autres plus perspicaces ou plus persévérants viendront qui feront la récolte où nous aurons semé.

K nos possessions d'Asie peuvent se rattacher, malgré leur distance, nos tles de l'Océanie : nous ne sommes venus que bien tard dans ces vastes parages et au milieu de ces archipels nombreux où les Anglais, les Hollandais et les Espagnols nous ont de longtemps devancés. Aux Philippines, dans l'archipel de la Sonde, aux lies australiennes, nous n'avons à opposer que quelques Ilots peuplés de quelques milliers de sauvages et à peine de quelques rares Européens. Toutes ces acquisitions sont dues à la monarchie de Juillet et au second Empire : elles proviennent d'une pensée plus politique que coloniale ; on a voulu acquérir sur toutes les mers une sorte (le cordon de stations navales qui puissent servir de refuge à nos marins : c'est ainsi que Taïti était un point de protection et de ravitaillement pour les baleiniers français, quand il y avait des baleiniers : quant aux Marquises et à la Calédonie, elles serviront d'é* tapes pour les lignes de paquebots qui uniront dans l'avenir l'Australie et l'Asie à l'Amérique occidentale et à l'Europe après le percement de l'isthme de Panama. Ces tlots ont donc une certaine importance au point de vue de la navigation : il était utile qu'ils tombassent aux mains des Européens ; ils peuvent, en outre, servir de lieu de déportation pour nos condamnés : enfin quelques-uns, du moins, ont une étendue assez considérable et des richesses naturelles assez grandes pour mériter qu'on les mette en culture.

Nous n'étions censés exercer qu un droit de protection sur les lies Marquises que nous possédions et gouvernions en fait, tout en laissant aux indigènes toutes les franchises désirables. Nous avons

fini par les annexer en 1881. La principale ile de ce groupe, Taîti, a près de 105,000 hectares de superficie; sa population n'est que de 10,000 âmes; les guerres de religion suscitées par la jalousie des missionnaires catholiques et des protestants et Tabus des liqueurs fortes ont réduit le nombre primitif des indigènes. On a fait dans cette île quelques essais de colonisation sérieuse. On a institué une commission municipale, un comité d'agriculture, des conseils de surveillance des écoles, et, ce qui vaut encore mieux, au point de vue de Texploitation des produits naturels, une caisse agricole, qui fait fonction de caisse de dépôt et d'épargne et sert en même temps d'intermédiaire aux colons pour l'achat des terres aux indigènes ; en 1865, il n'y avait que 199 hectares mis en culture, en 1866, il y en avait 1,017; en i876 on comptait 5,223 hectares en culture, tant à Taïti que dans les autres îles de la Société. La production du su* cre s'y développe, celle du coton, plus récente, donne des espérances : une compagnie anglaise se livre à ces essais et, en 1866, elle exportait pour 1,500,000 francs de coton : on cultive aussi le café et la vanille et l'on exporte de l'huile de coco, des perles, de la nacre, de l'arrow-root, des mets aphrodisiaques pour les Chinois. Un grand obstacle au développement de cette colonie, c'a été, comme pour, tous les autres établissements français, l'exagération et l'arbitraire des mesures administratives : on a éloigné les pè* cheurs et les navires de commerce par les formalités et les taxes qu'on a voulu leur imposer. On exigeait des permis de séjour, on forçait les étrangers débarqués à Papeiti à rentrer dans la ville à une certaine heure, on conduisait l'île comme un couvent. En 1861, l'on est revenu de ces fâcheux errements : on a supprimé d'un seul coup les droits de navigation, tonnage, expédition, permis et certificat. Mais le port de Papeiti a été tellement discrédité qu'il faudra du temps pour le relever : la suppression de règlements mauvais ne suffit pas à effacer les conséquences désastreuses qu'ils ont produites. En 1863, il s'est cependant établi des relations assez régulières entre Taïti et San-Francisco.

11 y &) jusqu'ici, peu de chose à dire des Marquises. La Nouvelle- Calédonie a une bien plus grande importance; c'est une île d'environ 1,000,000 d'hectares, soit égale à deux déparlements français, elle est peuplée par 50,000 indigènes. Admirablement située sur la route commerciale de l'Australie à l'Amérique centrale, elle pourrait espérer un bel avenir: elle a des richesses naturelles, spécialement la houille que l'on y trouve à fleur de terre, ce qui assure à cette colonie une très grande importance: on y rencontre aussi du cuivre et l'on y a découvert de Tor et surtout du nickel : les forêts

abondent en bois de sandal. Môme avant la déportation des condam* nés de la Commune parisienne, la colonisation s'y portait et s'y dé. veloppait, lentement sans doute, mais cependant avec plus de succès que dans nos autres îles de plus ancienne acquisition. En 1863, jl D*y avait que 434 Européens ; en 1865, on y comptait 777 colons, 49 immigrants indiens, 942 fonctionnaires et soldats, 245 transportés de droit commun : en tout, 2,000 Européens. En 1870, le nombre des colons était de 1,562, celui des fonctionnaires de 289 ; on y comptait 754 soldats, 1,176 immigrants asiatiques ou africains et 2,302 déportés non politiques. Ce développement du nombre des colons libres en Calédonie avant 1871 est remarquable. Du reste, les Français semblaient assez se porter en Océanie, car on compte 800 de nos compatriotes environ aux lies de la Société. Les indigènes semblaient se convertir au christianisme, et se laisser diriger parles missionnaires; mais Ton connaît cette culture purement négative qui enlève au sauvage ses instincts primitifs et ses qualités originelles sans lui donner les facultés de Thomme civilisé. On a beaucoup parlé d*une immigration chinoise ou indienne à la Calédonie, on a voulu engager les colons de Bourbon, si maltraités depuis quelques années, à se transporter dans cette terre nouvelle que Ton réputait abondante en sols fertiles. Ce dernier système vaudrait mieux que le premier ; car nous ne saurions trop condamner Timmigration par engagement des Asiatiques dans les colonies européennes. Jusqu'à 1871, c'est à peine si les richesses naturelles de l'île ont été effleurées. Voici, en effet, le tableau du commerce pour 18o3 et 1870.

Importations

Exportations

Totaux 1>30J12 3,532,832

On voit que les exportations étaient presque nulles. C'est évidemment la transportation qui jusqu'en 1870 a fait vivre la Nouvelle-Calédonie. Ce n*est pas que ces postes n'aient une réelle importance et ne soient susceptibles de développement: tout porte à croire que les relations entre TAustralie et l'Amérique devenant plus fréquentes, nos lies, admirablement placées pour servir d'escales et de points de ravitaillement, en recevront une notable impulsion. Le système administratif a dès les premiers jours été moins défectueux dans nos possessions océaniennes que dans nos autres dépendances : on a évité à la Nouvelle-Calédonie les fautes que l'on avait commises à Taïli : on a emprunté aux Anglais le système qu'ils avaient suivi

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dans leurs colonies pénales : les condamnés qni se conduisent bien sonl mis à la disposition des colons dans des conditions qui rappellent Vassigment of convicts à Sydney ou à Van Diémen. Avec ces mesures de prudence et de sagesse, il est possible qu'un jour nos îles de rOcéanie, la Galédonie surtout, deviennent d^importants centres de commerce.

Depuis 1871, pendant une décade d'années, il est échu à la Nouvelle-Calédonie une bonne fortune. Comme toutes les colonies, elle a proflté des troubles civils de la métropole. Servant déjà de lieu de transportation pour les condamnés de droit commun, elle a été le lieu de déportation des condamnés pour participation à Tinsurrection parisienne de 1871. Plusieurs milliers de déportés, 3 ou 4,000 environ, y ont été internés. Leur chiffre a été, sans doute, en décroissant. De 3,937 (y compris les membres de leur famille) en 1875, les déportés étaient descendus au chiffre modique de 3,345 en 1877. Les grâces d'abord, puis l'amnistie de 1880, ont privé la colonie de cet élément de population. Parmi les condamnés de cette nature qui y avaient été conduits, un très petit nombre seulement y est resté après que la liberté de rentrer dans la mère patrie leur eût été octroyée.

Les insurgés parisiens de 1871 n'étaient certes pas la catégorie d'hommes qui convenait le mieux pour peupler une colonie agricole. La plupart d'un naturel inquiet, beaucoup appartenant aux professions libérales, journalistes, professeurs, employés, ou aux élégants métiers de l'Industrie parisienne, ébénistes, ciseleurs, graveurs, ayant tous l'esprit de retour, on ne devait guère s'attendre à ce qu'ils lissent souche de colons.

Néanmoins ils créaient toujours dans l'île un marché qui suscitait autour de lui la culture. Les colons civils égalaient à peu près en nombre, dans l'année 1877, les transportés: on comptait 2,982 des premiers contre 3,345 des seconds. Les cultures en éprouvèrent de l'impulsion, l'industrie aussi et le chiffre des exportations de Pile prit quelque importance. Des établissements de crédits se constituèrent, dont le principal, il est vrai, dut suspendre ses paiement? et liquider.

La déportation a fait à la Nouvelle-Calédonie une réputation assez mauvaise. Les journaux d'opinion avancée de la métropole ont décrié le climat de l'île, ses productions, le sol. La presse étrangère a fait de même. On a prétendu que le sol en était naturellement stérile» sauf quelques très rares morceaux de terre le long de*s cours d*eau. Le même reproche fut fait, il y a quatre -vingts ans, à l'Australie, il y a quarante ans, à TAlgérie. Si la Nouvelle-Calédonie n*est pas la

terre promise que Ton rêvait, elle a des ressources, cependant, qui peuvent se développer. Sur son million d'hectares il pourra avec le temps s'établir et. vivre dans l'aisance quelques centaines de mille d'habitants.

Les chiffres que nous allons donner montrent le progrès accompli.

Voici quelle a été la population européenne de la Nouvelle-Calédonie en 1864, 1868 et 1877 :

Population civilo (colons) Troupes

i,ao

Fonctionnaires et administration

pénitentiaire ^

Déportés et leurs familles

Libérés réclusion naires

Transportés

Totaux 2,110 3.6GU 17,344

Les indigènes ne sont pas compris dans ces chiffres, leur nombre a été successivement évalué à 50,000 et à 40,000 âmes.

Cultures.

Hectaros 1,0»*2 9,088 11,825

HabiUtions 162 192 302

Valeur 488,387 fr. 662,325 2,628,933 fr.

Comfiierce,

Importations 2,178,370 3,061,455 9,683,600

Exportations 109,275 186,912 3,061,955

Totaux... 2,287,5t5 3,248,367 12,745,554

Navigation.

Kotré«s et sorties réuoies. Eotrées. SoKies.

Navires français 19 15 32 31

— étrangers 37 103 69 03

ToTAix 101 94

Ces chiffres indiquent un progrès assez sensible, surtout ceux du commerce d'exportation. Que deviendra la Nouvelle-Calédonie, se-

(1) Les chilTrcs pour 1877 donnent seulement 800 hectares en culture, dont 136 en cannes à sucre, 70 en café, 304 en mats, 173 eo plantes alimentaires. Évidemment ces chiffres sont incomplets et ne sont pas comparables avec les précédents.

vrée des condamnés politiques de 1871 ? Elle conserve la transportation ; si l'on savait bien se servir de cette dernière, on pourrait faire de la Nouvelle-Calédonie en vingt ans une lie très florissante. Il est question d'appliquer la transportation aux récidivistes, même pour simples peines correctionnelles; c^est, à vrai dire, avec cette nature de condamnés, qui n'est pas encore complètement endurcie, que Ton peut fonder une colonie pénitentiaire qui prospère et se développe. Sur le million d'hectares de la Nouvelle-Calédonie iln'est pas possible qu'il ne s'en rencontre pas cinquante ou soixante mille qui puissent être alloués soit aux colons, soit aux libérés, soit même aux condamnés pour des peines légères. Si l'on veut que la Nouvelle- Calédonie prospère, comme colonie pénale, il faut remplir trois conditions : La première c'esl de n'y pas déporter les criminels les plus audacieux et les plus invétérés, comme les assassins; ces der* niers devraient être dirigés vers un autre lieu. La seconde c'est d'amener à peu près autant de femmes que d'hommes pour pouvoir fonder des familles. La troisième enfin, c'est de pratiquer le régime de l'assignement que nous décrivons dans le chapitre suivant, d'amener les condamnés à vivre de leurs propres ressources, de leur travail agricole ou industriel, et non de rations gouvernementales. Il convient aussi d'octroyer aisément des grâces et même la réhabilitation, dès que le condamné a fait preuve pendant quelques années de goût pour le travail (i).

On a commencé d'accorder à la Nouvelle-Calédonie quelques li» bertés locales. Un arrêté du 3 mars 1874 a constitué dans la ville de Nouméa un corps municipal composé d'un maire, de deux adjoints et de neuf conseillers, tous nommés, il est vrai, pour une durée de trois ans, par le gouverneur. Ce régime n'est que transitoire et doit faire place à un autre plus libéral, fondé sur l'élection. Dans une colonie pénale, il faut s'habituer avoir arriver aux fonctions publiques d'anciens condamnés.

On doit se prémunit* contre trop de rigorisme. Peu à peu les éléments vicieux se purifient, il ne reste un jour plus rien des souillures de l'origine. La société de Sydney est aussi pure que toute autre.

La mère patrie n'abandonne pas la Nouvelle-Calédonie. On a sub*

(1) On trouvera dans Tcavrage de M. Delarbrc, les Colonies françaises^ l'ensemble des mesures relatives à la transportation à la Nouvelle Calédonie, Ces mesures en elles-mêmes ne paraissent pas trop malentendues. On pourrait dire seulement qu*il convient de faire uuo plus grande part à rétablissement individuel des condamnés sur des concessions, moins les assujettir à la vie en commun, même provisoirement, et supprimer plus tôt les rations. U est vrai que les instructions relatées par M. Delarbre s'appliquent aux condamnés aux travaux forcés, les seuls qui aient été transportés.

Toniionné un service de navires à vapeur qui doivent s*y rendre tous les deux mois d*abord, puis tous les mois ensuite. La Nouvelle-Calédonie, toutefois, est encore un domaine bien étroit. Dans le voisinage se trouve un groupe d'iles importantes, les Nouvelles-Hébrides, qu'il dépendrait de nous d'acquérir. Notre excessive timidité nous empêche d'étendre la main sur des terres vacantes et sans maître qui sont à notre portée. Quelques-unes des Nouvelles-Hébrides pourraient servir à la déportation des grands criminels et dégager d'autant la Nouvelle-Calédonie.

Comme restes de nos immenses possessions de l'Amérique du Nord; nous n'avons plus que les îlots de Saint-Pierre et de Miquelon, le premier n'ayant que 2,600 hectares de superficie et le second en ayant 16,000. Ces chétifs débris de notre empire américain sont le centre d'une industrie considérable, celle de la pèche de la morue. Malheureusement nous sommes dans des conditions défavorables pour réussir dans cette branche de production : les traités qui ont consacré notre expulsion du continent et de la grande île de Terre- Neuve ont rudement frappé nos pêcheries, qui ne se peuvent plus soutenir qu'à force de primes (1). « Éloignés du théâtre des pêches et privés de la faculté de fonder des établissements à demeure, ne trouvant à Saint-Pierre que des magasins pour déposer leurs marchandises, nos marins sont obligés, dit M. Jules Duval, d'emporter et de remporter, tous les ans, leur attirail de pêche ainsi que leur personnel et d'opérer à la hâte leurs opérations, source de faux frais énormes dont la politique a affranchi leurs rivaux. » (Jules Duval, Colonies tk la France.) 11 est douteux que les gains des particuliers dépassent de beaucoup les 4 millions de primes payés par l'État: d'où il résulte que nos pêcheries n'ont pas, au point de vue commercial, une grande utilité; tout au plus peut-on les défendre par des considérations étrangères à l'économie politique, par exemple, par la nécessité de ne pas laisser périr une industrie qui occupe 13,000 matelots, pépinière précieuse, dit-on, pour la marine de l'État; mais il faut reconnaître que de tels raisonnements sont en complète opposition avec les principes qu^la science recommande. Nos deux tlots du nord de l'Amérique ont "donc une importance réelle bien minime; mais ils sont un souvenir de notre grandeur passée, un débris moralement précieux de notre patrimoine si tristement

(1) La loi du 22 Juillet 1851, prorogée à diverses reprises, accorde une allocation de SO francs par homme, pour les armements de pèche avec sécherio, et de 30 francs sans sécherie ; une autre allocation de 12 à 20 francs par quintal métrique de monio exportée, suivant la distance du pays de destination. Une prime de 20 francs est, en outre, accordée par quintal de rogue ou œufs do morue. Le montant total de ces encoungements atteint annuellement près de 4 millions de francs.

gaspillé ; ils contiennent une population peu nombreuse, mais qui porte profondément dans son cœur Tamour de la France et de ses lois; c'est à ce titre qu'ils méritent de figurer dans la nomenclature de nos possessions coloniales. Voici, la population et le commerce de ces deux petites îles :

Population,

SédenUirc 2,700 4,477

FlotUnte 742 5,369

Totaux 3,442 9,846

Commerce,

Importations 3,880, 1 03 8,285,406

ExporUtions 5,326,01 i 10,825,336

Totaux 9,206,1 17 19, 1 10,742

Sur ce commerce environ la moitié, soit 9,913,000 fr. pour 1874, se fait avec la France.

Le mouvement de la navigation à Saint-Pierre et Miquelon était représenté en 1874, à l'entrée et à la sortie réunies, par 940 navires français et 1297 navires étrangers.

L'ensemble du commerce de la France avec ses colonies dites à sucre ou à pêcheries (Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion, rinde, le Sénégal, Saint-Pierre et Miquelon) était évalué, en 1878, au commerce général (c'est-à-dire en y comprenant les marchandises destinées à la réexportation), à 107,228,000 fr. à l'importation en France et à 77,890,000 fr. à l'exportation, soit ensemble 185 millions de francs. Au commerce spécial (exclusivement destiné à la consommation française ou à la consommation coloniale) l'importation de ces colonies en France figurait pour 98,597,000 fr. et l'exportation de France vers les colonies pour 51 ,751,000 fr., ensemble 159 millions de francs. En joignant à ces chiffres ceux qui concernent l'Algérie, la Cochinchine et nos autres dépendances, on peut évaluer à près de 500 millions de francs le commerce général de la France avec l'ensemble de ses colonies.

Nous avons épuisé la liste de nos dépendances coloniales ; nous l'avons parcourue avec une tristesse et des regrets qui sont tem* pérés cependant par quelque rayon d'espérance ; de là l'attention que nous avons prêtée à ces minces établissements, disséminés à travers le globe et sur beaucoup desquels flotte notre drapeau plutôt que ne fleurit notre civilisation. Rien ne peut affecter plus pénible-

ment un cœur sérieusement épris de la gloire et de la grandeur nationales que le complet échec de notre colonisation sous Tancien régime. Si sévère que soit le jugement de Thistoire sur la politique de nos gouvernements, et, il faut bien le dire aussi, sur la conduite de nos concitoyens en matière coloniale, nous ne croyons pas que le souvenir du passé nous oblige à désespérer complètement de l'avenir. Sans doute, il faut abandonner les ambitions gigantesques qui ont, durant deux siècles, soutenu Tardeur aventurière dé nos aïeux. Il fut un temps où les Français, dans leurs courses vagabondes le long des grands lacs et sur le bord du Mississipi, crurent s'approprier toute TAmérique du Nord ; il fut un temps aussi où d'autres aventuriers héroïques crurent fonder, par la conquête, un immense empire aux Indes; ne nous laissons pas aveugler par réclat passager de ces brillantes entreprises ; elles étaient démesurées, et, si elles ne purent aboutir, la responsabilité ne pèse pas seulement sur le gouvernement métropolitain, elle s'étend à nos colons, à leur imprudence, à leur défaut de sens pratique, à leur ignorance du but et des moyens de la colonisation. Réduits aujourd'hui à un rôle plus modeste et, ce que nous considérons comme un bienfait, circonscrits dans de plus étroites limites, nous avons encore un vaste théâtre pour l'emploi de notre activité colonisatrice. Notre récente conquête, l'Algérie, avec son annexe, la Tunisie, et ses prolongements ultérieurs, si grandes que soient les difficultés que la colonisation y rencontre à son berceau, est réservée, si nous savons agir avec tact et persévérance, à un magnifique avenir ; d'autres possessions, vieilles ou nouvelles, continentales ou insulaires, le Sénégal, la Nouvelle-Calédonie, la Cochinchine, ont des ressources et des richesses naturelles que l'intelligence européenne doit féconder et mettre en rapport. En Afrique nous pouvons et nous devons tenir le premier rang de toutes les nations civilisées; nul autre peuple n'a sur ce continent des bases d'opération aussi bien placées. En Asie, immédiatement au-dessous des Anglais, nous pouvons nous faire une place importante. Enfin nos colonies, dont la prospérité date de .loin, et qui ont été ébranlées dans ces derniers temps par des réformes radicales, mais nécessaires, les Antilles» la Réunion, ont à reprendre leurs forces, à reconstituer sur des bases nouvelles leur production, à concilier la richesse avec la justice.

L'expérience qui nous a si impitoyablement frappés ne nous a pas été inutile, parce qu'elle nous a fait ouvrir les yeux sur nos fautes et nos erreurs. Partout où flotte le pavillon français, dans des terres presque désertes, ou dans des pays très peuplés, dans nos

acquisitions récentes ou dans nos vieilles dépendances, nous avons signalé les mômes vices généraux : Tarbitraire administratif, Tab-» sence de vie et de libertés municipales et provinciales, Tingérence de Tautorité dans les affaires des particuliers; nous avons aussi remarqué chez les colons des défauts persistants et presque partout les mêmes, des goûts trop exclusivement aventuriers, un carac* tère d'amateur, une conduite pleine d'imagination et de fantaisie, Tesprit d'improvisation, l'impatience des résultats graduels. Si la France, ce que nous espérons, veut devenir une nation colonisatrice, elle doit faire avec courage une double réforme dans son administration et dans ses mœurs coloniales.

Beaucoup de symptômes, que nous offre l'histoire de ces dernières années, prouvent que cette double réforme n*est pas impossible et que même elle commence à s'accomplir. Sous le coup des calamités physiques les plus terribles et les plus répétées, malgré le peu d'assistance qu'ils ont trouvé dans les institutions, les colons d'Algérie ont montré une force morale, une persévérance et une patience qui nous font bien augurer de leur avenir De son côté l'administration a commencé à s'amender sur certains points et en certains détails; on a emprunté aux Anglo-Saxons plusieurs de leurs procédés; la vente des terres aux enchères et à prix fixe, l'assignation des condamnés aux colons ; on a supprimé beaucoup de règlements qui entravaient le travail, la culture et le commerce. On est donc entré, quoique à pas timides, dans la bonne voie. Mais l'on perd de vue les améliorations opérées en présence des améliorations urgentes. Une colonie n'est possible qu'à la condition que chaque colon jouisse de la pleine liberté de ses actes et de la responsabilité entière de sa conduite ; l'on a moins à craindre l'échec de quelques entreprises individuelles que l'absence de toute tentative ; il n'y a pas d'exemple d'établissement colonial ayant péri par excès d'indépendance et de franchises ; il y a, au contraire, un grand nombre de colonies dont la vitalité s'est éteinte sous le poids de règlements trop minutieux et de soins trop multipliés : c'est surtout en matière de colonisation qu'il est vrai de dire que FÉtat ne doit être ni un précepteur, ni surtout un tuteur ; il est presque uniquement un protecteur.

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