CHAPITRE Vil
De la colonisation anglaise an XIX® siècle.
Causes générales de la grandeur coloniale de T Angleterre.
Situation du Canada quand il échut à TAngleterre en 1763. — Libertés administratives octroyées par les Anglais aux Canadiens. -^ Émigration des loyalistes Américains au Canada. — Constitution politique du Canada. — Ses inconvénients pendant le premier tiers de ce siècle ; mécontentement qu elle suscite.
Le mode d'appropriation des terres au Canada. — Abus des concessions gratuites.au commencement de ce siècle. — Ité Terme vers 1840. — Les ventes de terres domaniales et de terres du clergé. — Les compagnies foncières et les travaux publics.
Grand soin apporté par le gouvernement canadien au choix des immigrants. — Fluctuation de rimmigration. — Accroissement de la population.
Le régime commercial du Canada. — Caractère artificiel de ce régime. — Les droits diilôrentiels. — Faveurs considérables, mais en partie imaginaires, accordées au commerce colonial.
La Compagnie de la baie d'Hudson. — La Colombie britannique. — L'Ile de Terre- Neuve.
Constitution et extension du Dominion canadien. — Renseignements statistiques sur la superficie, la population, le commerce, le revenu public de ces contrées.
Les colonies de TAngletcrre au sud de l'Afrique. — État do la colonie du Cap lorsqu'elle échappa aux Hollandais. — Premiers essais de colonisation artificielle au Cap. — Leur échec et ses causes. — Los Boôrs.
Libertés municipales accordées aux colons. — Confititution octroyée en 1853. — Mauvaise organisation du régime des terres. — Régime commercial. — Renseignements statistiques sur les colonies du Cap et de Natal.
Les colonies australasiennes. — Découverte de l'Australie. — Aspect de ce continent. — L'établissement pénitentiaire de Botany-Bay el plus tard de Sydney. — Progrès de la colonisation eu cinquante années.
importance de la déportation en Australie. — Questions diverses relatives aux colonies pénitentiaires. — Les quatre buts que Ion peut chercher à atteindre. — La question financière : prix comparé de l'entretien d'un condamné aux colonies et dans la métropole. — La question économique. — Division des déportés en deux catégories. — Les preparalory works ou la préparation. — Les nssigned convias. — Avantages du système de l'assigncmeiit. — La déportation n'empêche pas l'immigration libre ; preuves. — La question morale. — Enrichissement prompt et énorme de certains convicls. — Inégalité de nombre des deux sexes. — Excellence du régime de la déportation des criminels. — C'est elle qui a créé l'Australie ot qui a Joué jusqu'en 1830 le rôle prédominant dans la colonisation de ce (k)ntinont.
Le régime des terres. — On débute par les concessions gratuites ; leurs inconvénients. — La théorie de Wakefleld et V École de colonisation systématique. — Les six points de la doctrine Wakcfieldienne. — Mélange de vérités et d'erreurs dont cette doctrine est formée. — Les ventes à prix fixe et les ventes par auction. — Le land fUnd et le fond d'immigration. — Application presque littérale de la théorie de Wakefleld à l'Australie du Sud. — La catastrophe de cette colonie et les causes diverses de cette catastrophe.
Part de l'émigration subventionnée dans le peuplement de l'Australie.
428 DE LA COLONISATION AU 4iW SIÈCLE.
La Nouvelle-SSélando.
La découverte des mines d'or en Australie et son influence. — Tort que les mines australiennes font à la Tasmanie.
Renseignements statistiques sur la superficie, la population, le commerce, les cultures et la situation financière des colonies australasiennes.
Les institutions politiques et la situation sociale en Australie. — Influence de ces colonies sur la métropole.
Les Indes anglaises. — Constitution intérieure de la célèbre Compagnie des Indes. Son gouvernement. — Le compromis de 1833. — Suppression de la Compagnie des Indes. — L'administration des Indes anglaises. — Le système financier. — Traitement des Hindous. — Aspirations des classes élevées. — Renseignement» statistiques sur l'état présent des Indes.
La nation qui tient le premier rang dans la colonisation, celle qui donne à tous l'exemple des vastes empires fondés au delà des mers, c'est TAngleterre : et cette supériorité incontestable date spécialemisnt de notre temps. Au xvii* siècle, rAmérique espagnole jetait un éclat qui éclipsait les débuts modestes, mais solides et soutenus, de TAmérique britannique ; la prospérité inouïe, mais superficielle et éphémère de la compagnie des Indes hollandaises, détournait les regards des efforts patients des Anglais pour s'établir dans THindoustan. Au xviii^ siècle, les aventuriers français à la Louisiane et le long des grands lacs ou sur les rives du Mississipi et de rObio, et en Asie sur les bords du Gange, semblèrent un moment par leur audace pleine de ressources sur le point de fixer la fortune en leur faveur et de réduire leurs rivaux britanniques à un rôle secondaire : en même temps Tessor subit de Saint-Domingue, qui détrônait la Jamaïque et la Barbade, donnait le change aux puissances de TEurope et semblait assurer à la France la suprématie coloniale. Mais le temps, ce grand maître et ce juge impartial, qui met en fin de compte chaque peuple à la place que ses qualités ou ses défauts lui assignent, a donné à l'Angleterre, pour ne plus le lui reprendre, le premier rang parmi les nations colonisatrices.
Or, c'est au xix^ siècle que se sont développées et manifestées de la manière la plus éclatante les hautes et puissantes facultés de la race anglo-saxonne pour la fondation, l'entretien et la gestion des colonies. Le xviii*^ siècle avait laissé une ombre fâcheuse sur la colonisation anglaise ; elle était frappée de discrédit et les esprits les plus fermes, tout émus du grand échec que la séparation des treize provinces américaines venait de lui infliger^ portaient sur elle un jugement sévère et que la postérité n'a pas ratifié. Mais aux empires perdus la féconde Angleterre a substitué des empires nouveaux : elle a su, à la fois et dans une proportion sans pareille, multiplier la population, la culture et la richesse de ses vieilles possessions et improviser en quelques années, sur des continents
presque inconnus et dédaignés des autres peuples, des sociétés régulières, douées d'une vitalité, d'une force de croissance et d'une acliTilé productrice sans précédent. 11 ne faudrait pas croire que /'Angleterre fût arrivée du premier coup à ces mesures politiques et économiques si parfaites, si propres au développement d'établissements nouveaux ; nous la verrons passer par bien des tâtonnements: nous verrons les réformes se succéder les unes aux autres; nous verrons des erreurs et des fautes nombreuses, mais qui furent loyalement reconnues et courageusement réparées. Ce qui constitue à nos yeux, la grandeur du peuple anglais, la faculté éminente qui lui a mérité la haute place qu'il occupe dans Tbistoire et spécialement dans la colonisation, c'est cet esprit de -sincérité et ce goût des progrès graduels et des réformes successives qui le portent à étudier sans cesse ses institutions et ses lois, à en saisir, sans les diminuer ni les grossir, les imperfections et les défauts, à ne se laisser jamais aveugler par un vain amour-propre national sur les fautes et les erreurs commises, à modifier d'une manière continue les rouages politiques ou sociaux et les procédés économiques que Texpérience condamne. Cet esprit de sincérité, ce goût des réformes graduelles, ce sont, de toutes les qualités, les plus judicieuses, les plus pratiques, les plus fécondes : elle préservent les peuples de l'engourdissement de la routine et des emportements de la violence; chez les autres nations, les réformes n'arrivent qu'avec des crises qu'elles produisent ou dont elles découlent; dans la Grande- Bretagne, les réformes ne constituent pas un état anormal et accidentel et comme une maladie périodique ; elles s'opèrent sans cesse et avec continuité, elles sont de tous les instants, elles ont pris leur place dans la vie politique, sociale et économique comme un élément permanent et régulier.
Avant de nous livrer à Texamen des principes qu'a suivis l'Angleterre dans la fondation de ses colonies nouvelles, il convient de rechercher ce qu'elle a fait des colonies qui étaient adultes quand vint à s'ouvrir le siècle actuel. Nous avons étudié avec quelques dr'lails dans un des chapitres qui précèdent la situation et les diverses phases des possessions britanniques des tropiques dont la production reposait sur l'esclavage. Nous avons maintenant à nous '^rcuper des établissements continentaux fondés spécialement sur rai^icuiture libre ; ces établissements se divisent en deux groupes : ci'ux du nord de l'Amérique, dont le Canada est le principal, ceux du sud de l'Afrique, dont le plus important est le Cap de Bonne- B^pérance. Il est à remarquer que c'est à la conquête que l'Angleterre est redevable de ces deux groupes de colonies ; elle s'en em-
para lorsqu'elles étaient déjà considérables et relativement florissantes. Il importe donc d'examiner avec soin ce qu'étaient ces établissements sous la domination des peuples qui les fondèrent et ce qu'ils sont devenus sous celle de la nation conquérante : ce sera un des meilleurs moyens de juger le mode anglais de colonisation comparé soit au mode français, soit au mode hollandais.
Quand la fatale guerre de Sept ans fit tomber le Canada aux mains de TAngleterre, c'était un territoire occupé par une popula* tion agricole de près de 60,000 habitants ; elle était tout entière groupée près des grands lacs formant un cordon sans profondeur ; la condition des colons était médiocre, également éloignée de l'opulence et de la misère; le développement de la culture était ralenti par des règlements excessifs, par une administration arbitraire, par le mauvais régime d'appropriation des terres incultes et par l'absence complète de toute espèce de libertés municipales et provinciales. Aussi le public français n'avait-il qu'en médiocre estime cette possession lointaine, et Voltaire pouvait se moquer des politiques prévoyants qui regrettaient la cession àl'Angleterre de ces quelques arpents de neige. Oue sont devenus ces quelques arpents de neige sous la domination britannique ?
Les trois points décisifs dans tout système colonial, nous avons déjà eu l'occasion de le dire, ce sont d'abord les libertés municipales et provinciales, en second lieu, le mode d'appropriation des terres, en troisième lieu, le système commercial. Au premier point de vue, celui des libertés civiles et adtninistratives, l'Angleterre commença par traiter le Canada en terre conquise, mais ce ne fut là qu'un premier mouvement qui dura peu. La loi anglaise fut d'abord introduite dans cette terre d'origine française, tous les offices furent remplis par des Anglais, c'était une tentative de britanniser le Canada. Le bon sens et l'équité des ministres et du parlement d'Angleterre ne leur permirent pas de persévérer dans cette voie à la fois injuste et dangereuse. £n 1774, le « Québec Biii» rendait aux Français la coutume de Paris, et établissait un conseil \égis\îki[î [législative council) pour l'administration des afi'aires de la colonie. Ce conseil n'était pas encore une assemblée représentative, c'était une commission gouvernementale : ce n'en était pas moins un allégement et même un progrès considérable en comparaison du régime administratif français qui reposait sur l'arbitraire le plus absolu. Mais ce fut surtout au point de vue des libertés com* munales que la situation des colons s'améliora pendant cette période ; les communes obtinrent l'indépendance et l'initiative qu'elles ont toujours eues dans le monde anglo-saxon. Rien ne rappelait
plus le système oppressif que Golbert préconisait dans sa lettre an marquis de Frontenac. Les colons pouvaient |de nouveau se réunir, s'associer, élire quelqu'un qui parlât au nom de tous, et, si la représentation n'existait pas encore pour la gestion des intérêts généraux de la colonie, on la retrouvait partout, dans toute sa sincérité et son efficacité, pour la gestion des intérêts locaux.
La révolution d'Amérique et Témancipation des treize provinces fut pour le Canada Torigine d'une ère nouvelle. Un grand nombre d'Américains, qui avaient embrassé la cause de la mère patrie, et qui, pour cette raison, avaient reçu le nom de « loyalists » vinrent se réfugier au Canada : il arriva, d'un autre côté, que beaucoup des soldats anglais qui avaient été occupés à combattre la rébellion, une fois la paix conclue, demandèrent des terres au nord des grands lacs pour s'y fixer et y fonder des familles ; il en résulta pour la colonie un grand accroissement de nombre et de richesse en même temps qu'un dédoublement administratif. Presque tous ces Américains ou ces soldats anglais, au lieu de s'établir au milieu de la population française, étaient allés dans les territoires vierges de l'ouest, et l'élément anglo-saxon s'était ainsi juxtaposé à l'élément français sans ^e mêler ou se confondre avec lui. Il s'était donc constitué un nouveau district, différent du premier par la langue, la religion, les mœurs et les lois. Le gouvernement eut la sagesse de faire passer dans les institutions cette séparation qui existait dans les faits, et l'on eut, au point de vue administratif, deux provinces distinctes : le Bas-Canada et le Haut-Canada, l'un dont la population était presque complètement française ; l'autre qui était presque exclusivement peuplé d' Anglo-Saxons. En même temps que Ton consacrait par les lois cette séparation entre les deux districts, on accordait à Tun et à l'autre la représentation législative. C'est en 1791 que Pitt, sur les réclamations des colons, fit cette importante réforme. Le gouvernement colonial devait se composer d*un gouverneur et de deux chambres : l'une était élective, l'autre était nommée par le roi. Pitt, dans l'origine, avait conçu l'idée d'une chambre haute composée des principaux seigneurs français, lesquels auraient constitué une noblesse héréditaire. Mais Fox combattit ce plan et avec grande raison selon nous. Il n'est jamais opportun de constituer une aristocratie de naissance dans une colonie ; c'est compromettre son développement en faisant naître des rivalités nuisibles, c'est la discréditer dans Topinion publique et amoindrir l'immigration ; car il est reconnu que l'amour de l'égalité et Taversion pour les vieilles conventions sociales comptent parmi les motifs principaux qui portent les Européens à quitter leur patrie. Grâce à Fox on évita cet écueil
432 DIS Là colonisation AU XIX' SIÈCLE.
et Ton eut un conseil législatif {législative council)^ nommé par le loi et une assemblée représentative {représentative assembly), sortie, si ce n*est du suffrage universel, du moins d*un suffrage dont les bases étaient si larges qu*avec un travail de quelques mois chacun pouvait devenir électeur. Ce fut en 1792 que se réunit la première chambre du Bas-Canada (Voir Mongommery-Martin, Brttisk colonies, t. I). La Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, Terre-Neuve, reçurent également des constitutions à des époques plus ou moinfi rapprochées de celles dont nous parlons. « Ces constitutions, dit Merivale, étaient analogues à celles dont jouissaient les vieilles co* lonies de la Couronne : mais le degré de contrôle de la métropole pour Tadministration intérieure de la colonie était beaucoup plus grand. » La mère patrie se réservait spécialement la disposition des terres incultes et organisait l'église officielle d'Angleterre sur de riches dotations territoriales. Il s'était produit, en effet, à la fin du dernier siècle, chez les hommes d'État les plus influents, une réaction décidée contre les libertés presque illimitées dont avaient joui jusquelàles colonies anglaises: « La révolution américaine et la révolution française, dit Merivale, avaient jeté beaucoup d'impopularité sur les doctrines démocratiques. Auparavant on regardait les franchises du citoyen anglais comme des droits naturels attachés à sa personne et l'on admettait par conséquent qu'il ne pouvait les perdre, où qu'il allât et s'établît. Mais, vers le temps de Pitt, l'ulîlité publique vint à passer pour le fondement de tous les droits, i! devint dès lors facile de soutenir que ce qui était utile ici, ne l'était pas là, et Ton vit des partisans sincères du régime constitutionnel affirmer qu'on devait refuser, différer ou atténuer les institutions libres dans certains cas. » C'est cette politique que l'Angleterre pratiqua pendant toute la première partie de ce siècle; elle accorda rarement, dès l'abord, le régime représentatif aux colonies nouvelles, ft Nous avons vu, dit Merivale, se fonder trois colonies, fermées aux condamnés, et qui cependant, jusqu'en 1840, ont été gou vernées directement par la Couronne, singulière nouveauté pour l'Angleterre. » Quant aux colonies qui possédaient des législatures électives, on s'efforça pendant longtemps de limiter leurs attributions. Selon nous, ce fut une faute ; il en résulta, chez les colons, des mécontentements qui allèrent jusqu'à la révolte • il en résulta chez les émigrants anglais, un certain discrédit pour les colonies apglaises et une préférence marquée pour les États-Unis. Il en résulta même, ce qui est plus grave, un courant d'émigration notable parmi les citoyens nés au Canada pour l'Union américaine. Il s'en fallut longtemps, au Bas-Canada, que l'état des affaires fût
aussi satisfaisant que le ferait croire l'étude des institutions. Ce fut le conseil législatif, nommé par le gouvernement, qui prit en main toute Tautorité, et la législature ne fut longtemps qu'une chambre d'enregistrement. Les plaintes des colons étaient très vives ; elles durèrent plus de vingt ans malgré les satisfactions partielles et temporaires qui leur étaient accordées. En 1828, une pétition signée par 87,000 Canadiens fut adressée au roi. Huskisson était alors ministre des colonies ; il ût renvoyer la pétition à un comité de la Chambre des communes, et voici quelles furent les résolutions de ce comité. « Il condamnait Thabitude prise de disposer de larges sommes levées sur le peuple canadien sans Tassentiment de son Parlement ; il insistait pour que la totalité du revenu de la colonie fût mise à la disposition de TAssemblée coloniale, afin que les personnes ayant la confiance du peuple fussent choisies par la couronne pour entrer dans le conseil législatif et exécutif, et il terminait enfin par la déclaration que les plaintes des colons étaient généralement fondées et méritaient qu'on y fît droit, n (Mongommery-Martin, Brùtsh colonies, t. I.) Il y fut fait droit, en effet, mais non pas d'une manière suffisante pour prévenir l'insurrection de 1837-38. Cette révolte, du moins, fut pour la métropole une leçon décisive; depuis lors, Tadministralion devint plus régulière, plus constitiilionnelle et plus progressive à la fois. Mais jusque-là il y avait eu des abus fâcheux et dont l'influence fut singulièrement funeste ; la prospérité du Canada, l'immense développement de la population et de la culture ont fait perdre de vue les maux qui sont résultés des illégalités dont se plaignaient les colons : ces maux n'en étaient pas moins réels ; le recensement de l'Union américaine, en I8â0, constatait que 147,711 individus, nés dans l'Amérique anglaise, s'étaient fixés dans différentes parties des États-Unis, émigration énorme pour une contrée jeune dont la population était loin do suffire à l'exploitation des sols fertiles. Le système politique suivi au Canada, pendant les trente premières années de ce siècle, fut défectueux et nuisible; il n'en est pas moins vrai que, comparé au régime antérieur ou au régime actuel des colonies des autres nations européennes, ce système était singulièrement libéral. Si la représentation populaire n'avait pas, dans les affaires générales, toute l'influence qu'elle eût dû avoir, s'il y eut un certain gaspillage dans les finances et dans la distribution des terres incultes, du moins les libertés municipales restèrent entières; les principales libertés politiques, la liberté de la presse, le droit de réunion, le droit de pétition furent intacts : voilà pourquoi, malgré le mécontentement persistant des colons pendant plus de 40 années, la co**
431 DE LA COLONISATION AU XiX' SIÈCLE.
lonieput prospérer, grandir, décupler le nombre de seshabilanU ; mais combien le progrès n'eût-il pas été plus rapide encore si ces libertés civiles et administratives, si larges et si complètes dans la vie privée et dans la vie communale, eussent été couronnées par la gestion constitutionnelle des intérêts généraux de la colonie ?
Le second point sur lequel nous devons porter notre attention» c*est le mode d'appropriation des terres ; là aussi le régime anglocanadien présente de graves défauts et des inconvénients considérables, qui ont dû avoir pour effet de retarder les progrès de la culture et par conséquent de la population et de la richesse. On débuta par des concessions gratuites excessives faites sans condition et Ton se trouva, en peu d'années, avoir engagé la presque totalité des terres fertiles à des personnages qui ne se souciaient ni de les défricher, ni de les vendre, ni même d'y faire des dépenses préparatoires pour les mettre en valeur et qui se contentaient d'attendre la plus-value que le temps et les progrès de districts environnants devaient infailliblement amener. Nulle part on ne fut, à Torigine, aussi prodigue de concessions. Dans le Bas-Canada, selon Roscber, un seul gouverneur accorda 1,425,000 acres de terre à 60 personnes. Dans le Haut-Canada, en 18:25, sur 17 millions d'acres mesurés, étendue presque aussi grande que l'Irlande, 15 millions avaient été concédés, bien que la population ne fût que de 150,000 Âmes et, dit Mérivale, il ne restait à cette époque pour ainsi dire plus de terre fertile à la disposition du gouvernement. En effet, après la révolution d'Amérique on avait distribué aux loyalistes américains 3 millions d'acres pour indemnité; les soldats de la milice avaient obtenu 600,000 acres, et l'on avait accordé, en outre, 500,000 acres à des soldats allemands et à des marins congédiés après la guerre, à raison de 2,000 acres pour les colonels, 4,200 pour les capitaines» 800 pour les simples officiers et 80 pour les soldats. Ce gaspillage avait continué jusque vers 1825 : tous ces personnages, si abondamment dotés, s'abstenaient pour la plupart de résider sur leurs terres. Toutes les colonies du nord de l'Angleterre avaient subi cette prodigalité ruineuse : à la Nouvelle-Ecosse sur 6 millions d'acres de bonne terre, 5,750,000 avaient été concédés gratuitement : 111e du Prince Edouard, en 1767, avait été concédée, en un seul jour, à 60 personnes : au bout d'un certain temps toute la propriété s y trouvait réunie entre les mains de quatre grands personnages. L'irritation causée parmi les colons et les immigrants par un aussi désastreux système était grande ; nous en retrouvons les traces dans les plaintes et les pétitions qu'ils adressèrent avec persistance à la métropole, pendant un quart de siècle. On fut obligé de s'arrêter dans
cette voie de largesses insensées : on y fut contraint non seulement par le mécontentement de la colonie, mais encore par le manque de terres disponibles ; de Tezcès de libéralité Ton tomba dans Texcès de parcimonie. On hésita entre le système des concessions gratuites et celui des ventes et aussi, dans ce dernier système, entre la vente à prix fixe et la vente aux enchères et encore, dans le cas de vente à prix lixe^ entre la vente à bas prix et la vente à haut prix. Nulle part, si ce n*est en Algérie, la législation sur les terres incultes ne fut aussi flottante, aussi pleine d*indécisions et de contradictions qu*au Canada pendant quarante années, jusqu'à Tépoque oîi les théories de Wakefield vinrent à occuper spécialement le public anglais et à mettre en pleine lumière la nécessité d'un bon mode de distribution des terres. On pratiqua^ à la fois, le système de la con« cession et celui delà vente : les concessions gratuites étaient naturellement conditionnelles et provisoires : le concessionnaire devait prendre possession dans le délai d'un mois, il devait mettre en culture au moins douze acres de terre en quatre ans, il était tenu enfin à se bâtir une maison de 20 pieds sur 18; toutes ces conditions étaient souvent violées ; on ne pouvait les faire exécuter sans grands frais d'administration et de surveillance et sans vexations pour les colons ; la difficulté était d^autant plus grande qu'on se refusa toujours à admettre le régime des impositions locales pesant sur toutes les propriétés privées, cultivées ou non, régime bienfaisant, en vigueur aux Ëtats-Unis et qui paraît être le seul moyen efficace de hâter la culture et en même temps les travaux d'utilité locale.
La vente des terres domaniales eut lieu jusque vers 1850 à des prix très élevés, 10, 15 et jusqu'à 20 shellings l'acre. Aussi les plaintes étaient-elles très grandes. Ce mauvais régime d'appropriation des terres, avec le mécontentement politique, fut la principale cause de cette émigration considérable du Canada pour les États-Unis, que nous avons notée plus haut. Si 150,000 colons, nés dans la Nouvelle-Bretagne, avaient été chercher un asile dans les États de l'Union, les causes en étaient, d'après le rapport de M. Chauveau en 1849 et de M. Dufresne en 1857 : « le haut prix des terres domaniales, les vastes concessions de terre faites aux seigneurs, aux compagnies, ou à des individus qui s'abstenaient de les cultiver et ne voulaient pas les vendre ; l'apathie ou l'inconduite dans quelques localités des agents du domaine public jointes aux conditions trop lourdes imposées aux colons; le droit d'exploitation des bois séparé du droit d'exploitation du sol; enfin l'insuffisance d'organisation colonisatrice ». C'est ainsi que s'exprimaient les comités d'enquèle pour rechercher les causes de l'émigration cana-
dîenne aux États-Unis. Il n*y avait pas de doute possible, la propriété n'était pas assez accessible à tous, elle n'était pas entourée d*assez de garanties. Le gouvernement anglais reconnut le mal et fit de grands efforts pour y remédier. Les prix excessifs des terres domaniales furent sensiblement réduits : elles furent mises en vente à des prix qui variaient selon les localités d'un sbeliing à 5 shellings cairrency par acre, soit de 10 deniers à 4 shellings sterlings. Au Nouveau- Brunswick les ventes domaniales furent faites sur le pied de 3 shellings Tacre, payables un quart comptant et le reste en trois années avec un escompte de 20 p. 100 pour le paiement immédiat : on alla plus loin et Ton admit <( rachat par acte de travail », c'est-à-dire par prestation personnelle pour la confection des chemins. Gomme les concessions primitives avaient singulièrement réduit, ainsi que nous l'avons vu, l'étendue du domaine, on augmenta le territoire de la colonisation du côté de l'ouest en expropriant la Compagnie de la baie d'Hudson d'une partie des vastes régions qu'elle occupait. Le Canada eut ainsi son Far West. On eut recours encore à un autre moyen plus radical paur augmenter la quantité des terres disponibles. « C'était la coutume au Canada, depuis l'acte constitutionnel de 1791, de réserver des terres pour la couronne et le clergé ; ordinairement, dit Merivale, un septième de chaque lot allait à la couronne et un autre septième au clergé : c'était un arrangement mauvais qui interposait de grandes étendues de terrain ordinairement incultes entre les terres occupées, u On abandonna les terres de la couronne, on accorda au clergé l'autorisation de vendre les siennes et il finit par en user largement, n'étant pas apte à cultiver par lui-même. C'est ainsi que se reconstitua peu à peu le domaine et que Ton put disposer d'une vaste étendue de sol.
La culture des terres est subordonnée à un vaste système de travaux publics, et vouloir le progrès du défrichement sans s'occuper du développement des routes et des chemins, c'est une chimère impraticable. Aussi pour remédier au mal que l'enquête sur l'émigration avait signalé, le gouvernement fit de grandes dépenses pour les chemins de colonisation : mais il ne prit pas, selon nous, le bon parti. Le seul moyen d'arriver dans une colonie à une bonne viabilité, c'est, nous l'avons déjà indiqué, de soumettre les propriétés privées, soit cultivées, soit incultes, à des taxes locales modérées : c'est le système suivi aux États-Unis qui s'en trouvent admirablement bien : cette taxe foncière, instituée dans un intérêt communal ou cantonal est infiniment plus utile au colon qu'elle ne lui est lourde. Cela est si vrai, que, d'après un homme expert, lord Sydenham, la terre qui coûte, aux Ëtats-Unis, 6 shellings 3 deniers est en
réalilé plus avantageuse au cultivateur que la terre du Canada qui ne lui coûte que 6 shellings et cependant au Canada la terre est franche de droits et aux États-Unis elle est grevée de taxes locales : mais, en revanche, le Canada manque de routes, tandis que les taxes locales des États-Unis suffisent, sans aucune subvention, à donner aux nouveaux districts une excellente viabilité*. Il en résulte qu*un grand nombre de Canadiens et d*émigrants anglais aiment mieux acheter des terres dans TUnion, quoiqu'elles soient un peu plus chères. C*est donc par un entêtement déplorable que les Canadiens repoussaient ces taxes foncières locales, qui ont le double mérite d'assurer une bonne viabilité et de contraindre les grands propriétaires au défrichement de leurs domaines.
Avec ces vices nombreux que nous venons d'indiquer dans le système politique d'abord, dans le mode d'appropriation des terres ensuite, on peut se demander d'où vient cette prospérité rapide du Canada et comment elle se concilie avec une administration sur beaucoup de points si hautement défectueuse? Nous avons déjà répondu, en partie, c'est qu'il y avait, en dépit de ces erreurs, des garanties considérables pour le colon, entre autres une complète liberté municipale, c*est que, en outre, dans la pratique, les fautes de l'administration trouvaient beaucoup de palliatifs. Le territoire de la colonisation était illimité et le colon avait ses allures libres ; le nouveau venu finissait toujours, quand il arrivait avec quelques épargnes, par se procurer de la terre qu'il achetait, un peu cher il est vrai, à des particuliers ou à des compagnies. Cette élévation relative du prix des terres n'était pas un obstacle complètement prohibitif à la culture; c'était, pour nous servir d'une expression d'Adam Smith, comme un poids mort qui pesait sur ses progrès, sans pouvoir cependant l'arrêter. Les compagnies foncières, dont les Canadiens se plaignaient avec raison dans un certain sens, leur rendaient cependant, d'un autre côté, des services notables, en faisant les premières dépenses d'arpentage, d'allotissement, quelquefois même de défrichement et de viabilité. Au Canada des compagnies territoriales vendaient de bonnes terres pour un prix de 30 shellings l'acre; et la compagnie foncière du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse cédait des terrains de 100 à 300 acres pour un prix de ff shellings currency par acre. Quoique ce fût là un taux assez élevé, ce n'était pas exorbitant, surtout quand les terres mises en vente avaient déjà reçu une certaine préparation. Le principal inconvénient de ces compagnies, c'est que le prix qu'on leur payait n'entrait pas dans les caisses de la couronne ou de la colonie, ce qui serait arrivé si la colonie ou la couronne avaient fait elles-mêmes
les aliénations; il constituait, au contraire, des dividendes qui» le plus souvent, allaient en Angleterre rétribuer les porteurs d'actions et étaient ainsi perdus pour la colonie.
Avec une telle organisation, le prix relativement élevé des terres, Tabsence presque complète de toute industrie, le Canada ne promettait Taisance qu'aux émigrants provenant des classes moyennes de la métropole et qui avaient à leur disposition quelques épargnes. Aussi ce fut pendant quarante années, et c'est encore, quoique dans une moindre mesure, la colonie où se portent de préférence les paysans aisés de TAngleterre, qui sont épris de la possession du sol et qui ne peuvent espérer d'arriver à la propinété dans la mère patrie. Les hommes, ayant un petit pécule, l'habitude du travail des champs, du courage et de la persévérance, sont assurés de réussir dans les établissements de l'Angleterre au nord de l'Amérique : ils n'y arriveront sans doute pas à Topulence, mais ils parviendront, en peu d'années, à une existence relativement large et fortunée. Le Canada est donc une colonie de petits propriétaires. Lord Sydenham l'a admirablement définie en ces termes : « No lottery wilh a ftw exorbitant prizes and a large number of blanks^ but a secure and a certain investmenty in wlnch^ a prudent and reasonable man may safeiy embark : cette colonie ne s'offre pas à l'immigrant comme une loterie avec quelques prix exorbitants et un grand nombre de billets nuls, elle se présente comme un placement sûr et certain que tout homme prudent et raisonnable peut aborder sans crainte. » Encore esi*ii que pour y réussir, il faut y apporter les qualités et les ressources que possède la petite classe moyenne ; des prolétaires, des artisans n'y ont aucune chance d'avenir : aussi le gouvernement anglais datil, à diverses reprises, dénoncer à la Diète germanique les abus qu'entraînait l'envoi de misérables émigrants sans aucune ressource, qui se traînaient affamés dans les rues de Québec.
Le gouvernement anglais lui«même et les commissaires de l'émigration apportèrent un grand soin ù fournir cette colonie d'émigrants d'élite. A la paix de 1815, le gouvernement y dirigea un contingent nombreux d'anciens officiers et soldats auxquels on accorda des terres sur la limite des deux Canada ; dans le même temps on y transportait gratuitement 700 cultivateurs écossais, qui fondèrent le bel établissement de Perth dans le district de York-Town ; en 1818, venait une nouvelle immigration écossaise qui fondait le district de Beckwith; deux ans après 1,000 autres Écossais s'embarquaient à Glascow et se fixaient à Lanark et à Dalhousie où 1,800 autres de leurs compatriotes venaient bientôt les rejoindre. On voit combien cette immigration était appropriée à la colonie : c'étaient
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de robustes cultivateurs, qui quittaient des régions froides, d'une culture rude et laborieuse; pour la plupart ils avaient quelques épargnes et se trouvaient ainsi dans les conditions les plus favorables pour réussir. Depuis lors l'immigration se développa, mais Ton s'est beaucoup abusé sur ses proportions et sa portée : elle fût toujours en réalité beaucoup moins nombreuse qu*en apparence : les tableaux de statistique ont trompé sur ce point les observateurs superficiels.
Yoici les fluctuations de l'immigration totale au Canada : nous ne prenons que les chiffres quinquennaux.
Total quinquennal. Moyenne annuelle.
Il ne faudrait pas croire que ce très grand nombre d'émigranls fut destiné au Canada : Timmense majorité ne faisait que le traverser pour se rendre dans l'Union américaine : c'est à peine s'il en restait un tiers dans la colonie : sur les 20,240 émigrants, arrivés par voie de mer, en 1859, 13,940 allaient aux États-Unis, profilant du prix de passage moins élevé, 6,300 personnes seulement se fixèrent au Canada, soit moins du tiers. Ce n'est donc pas l'immigration qui peut rendre compte des progrès extraordinaires de la colonie en population : si elle s'est si rapidement accrue, c*est en très grande partie par ses propres ressources : c'est grâce à cette aisance générale, à l'abondance des terres en dépit de la mauvaise gestion du domaine ; c'est grâce à ces mœurs simples et laborieuses que l'on trouve toujours parmi les petits propriétaires, grâce aussi à cette fécondité naturelle des familles agricoles dans un pays neuf et de culture extensive, où le grand nombre d'enfants est, à la lettre, un subside et une richesse. Aussi voyons-nous que le fias-Canada, qui ne fut presque pas alimenté par l'immigration, fit en population des progrès très considérables quoique moins rapides que ceux du Haut-Canada.
(1) Jules DuvAL, Histoire de l'émigration, p. 283. Il est très regrettable que V Annuaire pnbVié tous les ans sous le nom de Colonial Statistical abttract ne contienne pas les chiffres de rimmlgration. C'est cependant un des renseignements les plus intéressants quand il s*agit d'une colonie.
Population.
Bas-Ciinada.
Haut-Canada.
Total.
ISU
Après le régime politique et le mode d'appropriation des terres, la grande question pour une colonie, «c'est le régime commercial. Pour une colonie tout agricole comme le Canada, qui ne produit guère de denrées d'exportation, c'est là un point de moindre importance. Il ne pouvait être question dans la Nouvelle Bretagne de fonder des manufactures, et personne n'y pensa ; on eût pu se heurter dans l'origine contre les règlements rigoureux et injustes de la métropole, qui interdisaient aux colons la pratique de Tindustrie ; mais la nature des choses rendait ces règlements superflus. Quant à l'importation des marchandises anglaises, elle était franche de droits ; mais cette importation était limitée par le peu de produits d'exportation que fournissait alors le Canada ; on n'importe qu'à la condition d'exporter, on ne peut se procurer des marchandises étrangères qu'en offrant un équivalent en échange. Or, le Ca< nada n'a que des produits agricoles, des céréales et du bois. La législation anglaise s'appliqua surtout, après la séparation des treîxe provinces unies, à favoriser l'exportation de ces produits du Canada. Nous avons déjà vu que les Indes occidentales furent obligées après l'émancipation des États-Unis d'attendre toutes leurssubsistances des provinces canadiennes ; ce fut là un grand préjudice pour les Indes occidentales et ce ne fut pas un avantage équivalent pour le Canada. En effets ce que consomment principalement les Antilles, ce n'est pas du blé, que la Nouvelle-Bretagne fournit en abondance, c'est du riz ou du maïs pour leurs nègres : or, ce mais et ce riz, même après l'interdiction de s'approvisionner aux Etats- Unis, venaient toujours de la Pensylvanie et des États voisins de l'Union : seulement, au lieu d'être expédiés directement vers les
(1) La statistique de 1871 ne distingue pas lu Haut et le Bas-Canada; le chiffre do 2 millions 812,000 âmes est donné en bloc pour les provinces d'Ontario et de Que» bec. Quant à Tensemble de la population du Dominion of Canaday comprenAnt le Nouveau* Brunswick, la NouvcUo-Écosse, le Manitoba, ctc , elle était de 3,080,000 âmes en 1871. Le Colonial Slatistical Absiract pour 1878 ne donne pas de ohiffn» postérieur à celui de 1871 .
Indes occidentales, on les envoyait au nord à Montréal, d*où on les dirigeait sur les iles. Ainsi ces règlements que la métropole croyait excessivement utiles à ses colonies du nord de TAmérique, ne leur procuraient aucun avantage sensible : ils ne faisaient que restreindre et renchérir la consommation des subsistances aux Antilles sans développer la culture au Canada : c*élait un inconvénient considérable pour les planteurs des îles sans avantage équivalent pour les propriétaires de la Nouvelle-Bretagne. Aussi Ton dut renoncer à ce système défectueux, et le Canada ne souffrit en aucune fa^on de Tautorisation qui fut accordée aux Indes occidentales de 8*approvisionner aux États-Unis.
Le principal produit d*exportation de la Nouvelle-Bretagne, c'était le bois de construction : l'Angleterre voulut développer cette industrie coloniale, elle la protégea par des droits différentiels très élevés qui imposèrent de grands sacrifices à la métropole. Il ne paraît pas cependant qu'à l'origine ce fut seulement par intérêt pour la colonie qu'on adopta les droits différentiels au profit des bois de construction du Canada contre les bois de construction étrangers. D'après Mérivale, ces droits différentiels auraient été das à des règlements commerciaux très modernes, adoptés en 1808, dans un temps oh l'Angleterre était en querelle avec les nations de la Baltique ; la cause première de ces droits eût donc été une pensée de jalousie et une boutade de mauvaise humeur : mais l'esprit protectionniste survint bientôt pour s'emparer de cette législation nouvelle et la défendre comme un droit acquis. En 1821, on abaissa légèrement la disproportion qui existait entre la taxe sur les bois du Canada et la taxe sur les bois de la Baltique, mais on la maintint assez élevée pour contrebalancer, disait-on, la différence de prix provenant de la différence du fret par suite de l'inégalité des distances. Il ne parait pas que le Canada ait tiré grand profit de ces droits différentiels qui grevaient considérablement les constructeurs anglais. Mac Culloch, en effet, a fait observer que c'était un cas fréquent et que l'on peut regarder comme usuel de voir des navires se charger dans la Baltique et porter leurs cargaisons au Canada pour les rapporter ensuite en Angleterre en ne payant que le droit colonial. Telle était la supériorité naturelle des bois de Norwège sur les bois du Nord-Amérique. Ainsi ces droits différentiels, qui devaient être si utiles aux colons du Canada, n'avaient dans la pratique pour résultat habituel que de faire faire un grand circuit aux bois de la Baltique et d'enchérir d'une manière générale en Angleterre les bois de construction. Ces règlements que l'on croyait protecteurs étaient même, dans un certain sens, nuisibles
aux colonies, car, même le droit sur les bois de construction coloniaux, quoique inférieur à celui qui portait sur les bois de construction étrangers, était néanmoins très élevé, ce qui avait des iaconvénients graves pour les colons. « Le prix du bois au Canada est une bagatelle, dit un auteur compétent^ mais de hauts droits Taugmentent tellement en Angleterre qu'il est cinq fois plus cher qu'au lieu de production, d*où une fluctuation de 20 p. 100 dans le prix en Angleterre équivaut à une perte totale pour le Canadien : d'où le moindre resserrement dans notre marché est complètement ruineux pour le colon. » {Murrays British Arnética^ v. II» p. 31.) Suivant un autre calcul, fait en i839 à la Chambre des Communes, une fluctuation de 5 p. 100 en Angleterre entraînait une baisse de 30 p. 100 au Canada. Si TAngleterre avait voulu favoriser Texpor* tation des bois de construction du Canada, il eût été plus expédient d'abaisser considérablement les droits d'une manière générale, même en ayant recours à un tarif unique, que de maintenir des tarifs différentiels avec des droits élevés. Il n'en fallut pas moins des luttes longues et vives pour triompher de cette législation surannée ; nous avons déjà esquissé, dans le chapitre des colonies à sucre, l'histoire de la réforme commerciale en Angleterre : nous n'y reviendrons pas. Quand on supprima les droits différentiels sur les bois de construction, le Canada n'en souffrit guère : l'exportation de ces bois, ainsi que Mérivale l'a très bien prouvé, n'avait pas l'importance qu'on lui attribuait. On s'imaginait généralement, et Smith donne dans cette erreur, que l'abattage des bois de construction favorisait beaucoup le défrichement, mais il n*en était rien; on ne choisissait, en effet, que les beaux arbres de distance en distance et l'on encombrait plutôt le sol de leurs débris qu'on ne le débarrassait : le défrichement n'en recevait aucune impulsion. Le vrai marché du Canada, pour les bois, ce n'est pas l'Angleterre placée si loin, c'est l'Amérique dont les forêts, du moins dans les États du Nord, sont à peu près épuisées : et, d'une manière générale, c'est moins le commerce de l'Angleterre qu'il importe d'assurer au Canada, que le commerce de l'Amérique qu'il est nécessaire de lui ouvrir. La complète réforme commerciale que nous avons racontée plus haut, l'abolition de l'acte de navigation, le droit, désormais reconnu aux colonies, de fixer elles-mêmes sans la surveillance de la métropole leurs tarifs de douanes, toute celte organisation nouvelle va permettre à la Nouvelle-Bretagne, arrivée actuellement à un haut degré de culture, de pratiquer aussi Tinduslrie, qui est indispensable au développement régulier d'une société adulte. Depuis vingt ans de grandes maisons commerciales se
sont fondées à Ottawa, à Québec, à Montréal, à Halifax : une nouvelle impulsion est donnée à la colonie, plus libre, plus tranquille et par conséquent plus prospère que jamais ; on peut compter sur un accroissement rapide et ininterrompu de population et de richesse.
Ainsi, pour le passé, le système commercial auquel fut soumise la Nouvelle-Bretagne, quoique émanant des principes du vieux système mercantile, n'avait rien dans la pratique de bien oppressif : au contraire, il instituait des faveurs considérables an profit des colons, faveurs, nous Tavons montré, plutôt imaginaires que réelles et qui ne produisirent pas les résultats qu*oa croyait pouvoir en espérer. Dans le présent la liberté commerciale la plus complète est établie par la métropole et il ne dépend que de la colonie, maîtresse de ses règlements douaniers, de la maintenir pour Tavenir. C'est ainsi que la situation de la Nouvelle-Bretagne s*est dégagée peu à peu de ses embarras momentanés. Le mode d'appropriation des terres, qui avait excité tant de plaintes, est devenu, si ce n*est aussi parfait qu'aux États-Unis et en Australie, du moins bien préférable à ce qu'il avait été pendant le premier tiers de ce siècle et à ce qu'il est encore dans toutes les colonies européennes non anglaises. Quant au régime politique qui avait causé tant de murmures, de pétitions, de départs et d'émigrations, qui avait même produit une révolution, il est devenu un modèle de libéralisme, et on peut dire que la métropole a presque abdiqué ses pouvoirs, ne conservant qu'une direction honoraire. Toutes les institutions, si vieilles et si respectables qu'elles fussent, qui pouvaient entraver les progrès de la colonie ont été abolies avec le consentement du gouvernement de la métropole. Lord John Russeli pouvait rappeler, il y a une douzaine d'années, à la Chambre des Lords, dans la discussion du bill sur l'église d'Irlande, que l'église établie ou officielle avait été supprimée au Canada. Tout ce qui peut favoriser le développement a été généreusement accordé, alors même que des susceptibilités légitimes et des craintes naturelles pouvaient être éveillées : c*est ainsi qu'une loi du 29 mars 1867 (30 Victoria, ch. 3) a approuvé l'Union entre les deux Canadas, la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick en un état colonial appelé Dominion^ ayant un vice-roi et un parlement autonome. Ainsi se trouvent réparées toutes les fautes, car il y en eut, et l'enfant, qui put fournir une si merveilleuse croissance, malgré les erreurs de direction qui entravèrent son développement, que ne peut- on attendre de lui, aujourd'hui qu'il est adulte et que tout se réunit pour faciliter sa tAcfae et favoriser ses progrès?
444 DE Lk LOLOiNiSATlON AU XIX' SIÈCLE.
Yoici les chiifres pour lesquels les colonies de TAmérique du Nord figuraient dans les étals de douane anglais à Timportation et à l'exportation lors de la formation du Dominion of Canada et onze ans plus tard.
Importations en Angleterre de provenance coloniale :
Colonies du Nord- Amépiquo. .. 171,732,525 fr. 251,000,000 Tr.
EnDportations de l'Angleterre à destination des colonies :
Colonies du ÎVord -Amérique 170,751 ,000 fr. 207,000,000 fr.
On Yoit que ce sont là des chiffres considérables et surtout pour une colonie agricole : c'est, en effet, un commerce plus étendu que celui des Indes occidentales anglaises, où cependant toute la production est dirigée en vue de Texportation.
Dans ces colonies anglaises du Nord-Amérique rentrent encore différentes possessions dont il est boa de dire quelques mots. Ce sont d'abord les immenses espaces qui se développent à Test et au nord des deux Canadas et qui sont connus sous le nom de territoire de la compagnie de la baie d'Hudson. Le climat y est excessivement âpre et rude, le sol est encore couvert de forêts épaisses : Ton ne trouvait naguère que sur quelques points favorisés des tentatives de défrichement. Il y a une quinzaine d'années, on a commencé à dis* traire quelques-uns des districts les plus rapprochés du Haut-Canada pour en mettre les terres en vente, mais on pouvait alors considérer comme probable que pendant longtemps encore, si ce n'est même toujours, la plus grande partie de cette Amérique septentrionale resterait à Tétat de forêt et ne pourrait être utilisée que pour la chasse et la récolte des pelleteries. V honorable compagnie de la baie d'Hudson avait un privilège qui datait de loin et qui, parmi les économistes, même les plus rigides, n'avait guère trouvé de détracteurs. II parait que des circonstances spéciales ont justifié rétablissement du privilège et expliqué son renouvellement. La compagnie de la baie d'Hudson en imposait beaucoup plus que des particuliers à ces légions de sauvages, traitait avec eux à des conditions plus avantageuses, maintenait des relations plus amicales, en même temps protégeait avec plus de facilité ces indigènes contre le traûc toujours équivoque des aventuriers européen», contre rimportation excessive des liqueurs fortes, contre les abus et les injustices qui pouvaient exciter des haines dangereuses. Enfin on pensait que Ta-
DE LA COLONISATION ANGUlSE. — LE CANADA. 445
bolition du monopole de la compagnie imposerait à la couronne ou à la colonie des frais de surveillance et de justice considérables. Cette puissante corporation occupait 200 forts que gardaient environ i2,000 aventuriers de race blanche, dont l'immense majorité était d*origine française ; ils trafiquaient avec les sauvages dont le nombre dépasse 300^000. Il arriva sur quelques points que ces stations de chasseurs et de traitants devinrent de petits centres de culture : c^est ainsi qu*à la rivière Rouge, au-delà des grands lacs, a surgi une colonisation agricole et commerciale, qui s'étendait sur un vaste territoire où Ton comptait, il y a quinze années environ, 8,000 blancs.
L'expérience montra bientôt que ces régions en apparence si dé* solées et longtemps si dédaignées étaient douées d'une admirable fécondité. C'est dans ces plaines si septentrionales que Ton produit surtout ces abondantes moissons de blé qui se déversent depuis quelque temps sur l'Europe. Un nom âe contrée jusque là inconnue a bientôt acquis une universelle célébrité, c'est le nom de Manitoba. LMmmense territoire qui porte ce nom et qui en 1870 n'avait encore que 12,000 habitants en possède près de 100,000 au moment où nous écrivons et dans quarante ou cinquante ans il égalera, peutêtre même dépassera, en richesse le Haut et le Bas-Canada. Plus encore que les États-UnisrAmérique britannique est destinée à être un des greniers du monde.
11 y a trente ans, un économiste perspicace, Merivale, indiquait pour un prochain avenir la colonisation du territoire situé sur la rivière Colombie et sur le bord du Pacifique : le climat y est supérieur à celui de la côte orientale sous le môme parallèle et le sol est abrité par d'admirables forêts. Les prédictions de Merivale se sont justifiées, bien que leur réalisation soit due à un fait que le savant économiste d'Oxford ne pouvait prévoir, à la découverte de mines d'or dans ces parages. C'est en 1858 que l'annonce de l'existence de gîtes aurifères, sur les bords du Frazer, à l'ouest du Canada, attira en quelques semaines plus de 30,000 aventuriers dans ce désert. La plupart y subirent toutes les douleurs de la misère, de la faim et de la maladie : il n'en résulta pas moins un centre distinct de colonisation qui, sous le nom de Colombie britannique, fut détaché du territoire de la baie d'Hudson. Le gouvernement anglais entoura le berceau de cet établissement des institutions les plus libérales ; il renvoya, il est vrai, l'octroi d'une législature à une époque où la colonie serait plus adulte et mieux assise ; on ne saurait l'en blâmer, à notre avis, mais les institutions municipales furent aussi larges que possible ; naturellement le plus grand nombre des premiers colons
446 DE LA GOLOiMSATlON AU XIX* SIÈCLE.
étaient des mineurs, les femmes manquaient ; il se forma à Londres une société pour faciliter Témigralion de femmes industrieuses pour la Colombie. Ainsi, les forêts du Nord*Amérique, malgré Tàpreté du climat,sontentamée$ parla colonisation, d*uncôté, par les habitants de la Colombie et, de Vautre, parles déîricheurs de la rivière Rouge. Dans un avenir qui n'est peut-être pas éloigné, les uns et les autres finiront par se rejoindre : le Canada a son Far*West et il s*étend comme les États-Unis d'une mer à Tautre. Comme les États-Unis aussi il va avoir sa grande ligne ferrée, son Grand Trunck^ qui joindra les deux Océans.
La grande île de Terre-Neuve se rattache aussi à ce groupe des possessions anglaises : la florissante industrie des pêcheries a donné un développement considérable à cette terre ingrate. On y compte près de 150,000 habitants et une immigration continue y apporte chaque année quelques centaines de recrues. Située à huit jours des côtes d'Irlande, elle est précieuse aux pêcheurs britanniques. En face de Terre-Neuve est le Labrador, terre désolée d'un climat excessivement âpre ; les émigrants, cependant, commencent à s'y porter» non pas des émigrants européens, mais des émigrants de TAcadie ; il s'établit dans cette rude nature un centre de colonisation et de commerce; c'est ainsi que nos vigoureuses races européennes prennent possession par le travail de ces froides régions, d'où tout semblait devoir les éloigner. Elles prouvent chaque jour parleurs actes qu'il n'est pas de nature si sauvage que ne puisse dompter l'énergie de l'homme civilisé et qu'il n'y a pas de côte si inculte et si désolée qui ne présente au pionnier des ressources cachées mais abondantes.
Nous empruntons aux publications officielles de 1869 et de 1878 quelques détails statistiques sur les colonies anglaises du Nord^ Amérique. Le Dominion of Canada constitué le 1*' juillet 1867 ne comprenait d'abord que les provinces d'Ontario et Québec, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse. En juillet 1870 on y annexa le Manitoba et le North-West-Tcrritory. En juillet 1871, on y joignit encore la Colombie britannique et llle de Vancouver et enfin, en 1873, l'île du Prince Edouard. Le Dominion^ tel qu'il a été formé par ces annexions successives, a une étendue de 3,412,490 milles carrés, 15 ou 20 fois la superficie de la France. Cette étendue est de 301,135 pour la province d'Ontario et Québec, 27,322 milles carrés pour le Nouveau Brunswick^ 21,731 pour la Nouvelle- Ecosse,
(!) Voir les Stalisticat Tables relating io ihe Colonial and oth^r Possessions o/ the United Kingdomy publiées en 1869, et le Statistical Abslract for the colonial and other Possessions in each year from 1864 to 1878, publié sn 1880.
DB LA Colonisation anglaise. — lb canada. 447
13,969 pour le Manitoba ; Tile du prince Edouard comprend 2,133 milles ;laGolombiebritanDiqueetl*iledeYancouyer réunies, 356,000; le North-West-Territory, en grande partie inhabitable il est vrai, n*a pas moins de 2 millions G50,000 milles. La population de tout cet ensemble était de 3,171,418 habitants en 1861 et de 3,486,096 en 1871. L'augmentation en dix ans avait été de 10 p. 100. Les chiffres postérieurs nous manquent, mais il est certain que dans le dernière décade écoulée^ Taccroissement a été beaucoup plus considérable. Au 31 décembre 4867, le Dominion of Canada comptait 2,477 milles de chemins de fer ayant coûté près de 155 millions de dollars à établir, transportant 2,849,000 voyageurs et 2.430,000 tonnes de marchandises, faisant enfin une recette brute de 11,845,377 dollars et une recette nette de 3,600,000 dollars. En 1878, retendue des voies ferrées dans leDominvm était de 5,915 milles soit 9,500 kilomètres environ ; les deux cinquièmes à peu près de l'étendue du réseau français à la même époque. La valeur totale des importations en i 870 était de 15,102,498 livres sterling, la valeur des exportations était pour la même année de 14.298,858 livres. En 1878, les importations se sont élevées à 19,392,039 livres sterling, soit 485 millions de francs, et les exportations à 17,698,866 livres sterling soit 443 millions de francs. Le commerce extérieur de ces provinces se développe très rapidement : en 1860, en effet, les importations ne s'élevaient qu'à 10,227,393 livres sterling et les exportations à 9,356,451 livres sterling. Le mouvement de la navigation en 1870 offrait un tonnage total (entrées et sorties réunies) de 5,084,873 tonnes : l'augmentation avait été assez faible comparativement à 1860 oii le mouvement total de la navigation était de 4,400,468 tonnes. En 1878 le mouvement maritime du Dominion of Canada montait à 6, 684,000 tonnes.
L'immigration dans les provinces d'Ontario et de Québec avait été en 1865 de 21,355 individus et en 1866 de 28,648 ; en outre, dans le NouveaU'Brunswick il y avait eu pendant les mêmes années 500 et 450 immigrants. Le tableau suivant indique la quantité de terres publiques qui ont été vendues dans les provinces d'Ontario et de Québec en 1863 et en 1866:
DE LA COLOxNISATION AU XIX* SIÈCLE.
Origine des terres.
Terres de la couronne \ v.«u«ua
Crownlaiids ) B-.Canada
Terres du clergé ( H'-Canada
Clergy lands ( B'-Canada
Terres des écoles com- i
munes ] H*-Canada
Common schools lands (
Terres des écoles de
grammaire ^
Grammar schoois lands {
H* Canada
Totaux,