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CHAPITRE PREMIER

De rémigration humaine.

De rinfluence de l'émigration sur lesTÎeilles contrées. — Los deux doctrines opposées à ce sujet. — Eloge de Témigration par Bacon. — Mesures prises autrefois par l'Espagne contre Témigration. — Politique variable de TAngleterre à ce sujet.

— Alternative d'encouragements et d'obstacles à rémigration. — Mêmes variations en Allemagne.

Mot de Jean-Baptiste Say, que le départ de cent mille émigrants, avec des dizaines de millions de francs, équivaut à la perte de 100,000 hommes avec armes et bagages.

De l'excédent des naissances sur les décès ; des avantages et des inconvénients du rapide accroissement de la population. — 11 est très rare que l'émigration dépeuple un pays. L'Influence de Témigration sur la santé du corps social est analogue à rinfluence d'un saignement de nés sur la santé d'un homme. — Part de vérité, mais exagération, que contient cette image. — Une émigration même considérable ne ralentit que faiblement l'accroissement de la population dans les contrées prolifiques.

Théorie sur l'influence de l'émigration choisie et systématique. — De l'influence de l'émigration sur le taux des salaires et sur les crises industrielles.

Des qualités nécessaires chez les émigrants. — De l'émigration qui encombre les contrées neuves sans leur apporter de crises réelles.

Utilité dont peut être l'émigration dans les changements de culture sur toute la surface d'un pays. — Du rOle que l'émigration peut Jouer dans la réduction du paupérisme.

De l'utilité générale de l'émigration.

L'abstention de l'État en ce qui concerne la faculté d'émigrer est un devoir d'équité

— Des seule» précautions à prendre relativement aux agents et aux moyens d'é migration.

504 DE l'influence DES COLONIES SUR LES MÉTROPOLES.

Dans la première partie de cet ouvrage nous nous sommes effarcé d'exposer avec exactitude et en détail la politique coloniale des principaux peuples de l'Europe, depuis la découverte âeTAmérique jusqu'à nos jours , Nous avons mis les diverses nations en regard les unes des autres : nous avons signalé les différents systèmes et noté leurs modifications successives. Nous procédions ainsi par la vote expérimentale, recueillant les faits, comparant les méthodes et cherchant à relier par une analyse rigoureuse les effets à leurs causes. C'était une étude toute concrète et historique, ce ne pouvait être cependant un pur statement of facls:\\ était inévitable, il était même utile d'y mêler des réflexions, des éloges ou des blâmes, et de soumettre à notre jugement les faits que nous constations. Néanmoins, cet examen était trop complexe et trop morcelé pour qu'il s'en dégageât avec netteté des vues d'ensemble, des principes clairs et pré* cis : le côté critique ou négatif y devait dominer ; les notions générales devaient disparaître parfois sous les aperçus de détail. 11 est donc nécessaire que nous abordions la question sous une autre face, que nous en traitions le côté dogmatique ou positif, qu'après avoir étudié les faits, nous arrivions à la doctrine, et que, à cet examen empirique des données de l'histoire, nous fassions succéder, à la fois comme résumé et comme conclusion, Texposé des principes de la science.

En recueillant ainsi dans quelques chapitres les observations éparses dans les deux premiers livres de cet ouvragé, en donnant un corps à ces remarques isolées et sans lien, nous nous exposons sans doute à quelques répétitions : mais c'est une condition naturelle de toute étude scientifique, qui s'appuie sur rexpérienoe, d'être contrainte de se retourner à la fin de son parcours, pour embrasser dans une vue d'ensemble la masse des faits disséminés qu'elle aura soumis le long du chemin à un examen spécial et exclusif. De même qu'il était nécessaire dans la première partie de cet ouvrage de discuter les faits en les exposant, de les rapprocher, de les contrôler pour en induire les vrais principes : de même il est utile â la fin de ce travail de réunir en un corps de doctrines ces principes isolés, encore à demi confondus dans les faits contingents et les circonstances variables où nous les avons jusqu'ici rencontrés.

Considérant à ce point de vue la colonisation moderne, la première question qui s'impose à nous, question qui domine toute la matière, c'est la suivante : Est-il bon qu'une nation ait des cok>nies ? y trouve-t-elle un élément véritable de développement et de prospérité ? ou bien, au contraire, ce sang dont elle se prive n'a-t il pas pour conséquence de l'affaiblir? ces capitaux qu'elle envoie sous

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d'autres climats ne sont-ils pas perdus pour elle et n*amènent-ils point son appauvrissement? Il n'est pas besoin de s*arrèter sur Timportance d'une pareille question : chacun la voit et la sent. Ce qu'il est bon de remarquer, c'est que les avis diffèrent notablement sur la réponse : Nous devrons entrer, pour parvenir à la vérité, dans des discussions délicates et compliquées. Cette question préjudicielle une fois tranchée, se présente un autre ordre de recherches, où les solutions, bien simplifiées par Texpérience et déjà indiquées dans la première partie de notre travail, ne demanderont pas de longs développements : cet ordre de recherches comprend dans toute son étendue le régime administratif, politique et économique des colonies. Nous diviserons donc en deux livres cette seconde partie : dans le premier nous examinerons la colonisation au point de vue de la métropole, recherchant Tinfluence qu'elle exerce sur le corps social métropolitain ; dans le second nous étudierons la colonisation au point de vue du développement propre des colonies. Il y a sans doute entre ces deux études une grande connexité, mais nous sommes porté k les distinguer par un intérêt de clarté et de précision.

L'émigration est le fait générateur de la colonisation ; de tous les phénomènes sociaux, l'émigration est l'un des plus conformes à Tordre de la nature, l'un des plus permanents, à toutes les époques de l'histoire : a II est aussi naturel aux hommes, dit Burke, d'affluer vers les contrées riches et propres à Tindustrie, quand, pour une cause quelconque, la population y est faible, qu'il est naturel à l'air comprimé de se précipiter dans les couches d*air raréfié. » Que ce soit là un instinct inhérent aux sociétés humaines, c'est ce qu'il est superflu de démontrer ; mais les conséquences de cet instinct méritent de fixer notre attention. Que les contrées nouvelles et peu peuplées retirent des avantages considérables du courant d*émigration qui s'y porte, c'est ce que personne n'a songé à contester; mais que la mère patrie, d'où Témigration provient, en retire également un avantage, c'est ce qui, de tout temps, a prêté à discussion. Ces forces humaines» qui quittent le vieux monde pdur aller dans des contrées lointaines se livrer au défrichement de sols nouveaux et à l'exploitation de richesses jusque-là délaissées, ne sont-elles pas perdues pour la terre où les avait placées la nature, et leur éloignement n'enlève-t*il pas à la société qu'elles abandonnent une partie de sa vigueur et de sa vitalité? ou bien, au contraire, est-ce que ces existences humaines, qui ne trouvaient pas dans le vieux monde remploi de leurs aptitudes naturelles, qui surchargeaient inutilement le marché du travail, qui subsistaient parfois aux dépens de la

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société OÙ les avait jetées le hasard de la naissance, ne délivrent pas par leur départ la métropole d'un poids accablant, n*allègent pas la marche de l'industrie et ne facilitent pas des progrès futurs ? Voilà les conclusions opposées, qui, de tout temps, ont partagé dans les proportions diverses les publicistes et les hommes d*État. Les raisons sont fortes en faveur de Tune et de l'autre ; on ne saurait se déterminer entre elles sans une observation attentive et délicate, car plusieurs des questions les plus compliquées de la' science économique entrent comme éléments dans ce problème.

Si nous remontons Thistoire nous trouvons dans les livres et dans les faits les traces des deux doctrines opposées ; voici comment s'exprime lord Bacon dans une lettre adressée à Jacques I*' en 1606 : « Un effet de la paix dans les royaumes fertiles, où le peuple, n'éprouvant aucun arrêt ou aucune diminution par suite de guerres, ne cesse de s'accroître et de se multiplier, doit être en fin décompte une exubérance et un superflu de population, si bien que le territoire puisse à peine nourrir les habitants; il en résulte souvent un état général de misère et d'indigence dans toutes les classes de la société, de manière que la paix extérieure se change en troubles et séditions au dedans. Mais la divine providence offre à propos à Votre Majesté un préservatif contre ces calamités en lui donnant l'occasion de coloniser l'Irlande, où un grand nombre de familles peuvent trouver à se sustenter et à vivre dans l'aisance, ce qui déchargera d'autant l'Angleterre et l'Ecosse et détournera beaucoup d'éléments de trouble et de sédition; c'est une situation analogue à celle d*un propriétaire qui serait incommodé par l'abondance des eaux dans le lieu où il aurait sa demeure et qui s'aviserait un jour d'employer ce superflu d'eau en étangs, ruisseaux et canaux pour l'utilité et pour le plaisir des yeux. C'est ainsi que Votre Majesté trouvera un double avantage dans cette colonisation, en libérant certaines provinces d'un excès de population, qu'elle emploiera utilement dans d'autres. » C'est là, en termes parfaitement clairs, la théorie de l'émigration systématique. Il ne parait pas cependant qu'elle fût généralement en faveur. On trouve, en effet, dans le passé un bien plus grand nombre de règlements pour arrêter l'émigration que pour la favoriser. On a vu quelles entraves l'Espagne mettait au départ des émigrants et avec quelle lenteur se peuplèrent ses colonies d'Amérique. L'Angleterre présente un grand nombre de mesures contre l'émigration, et c'est à peine si l'on trouve avant le commencement du xix" siècle une tentative sur une grande échelle d'émigration encouragée et provoquée par l'autorité. En 1709, une calamité physique, le terrible biver dont la renommée dure encore,

et dont les effets funestes furent accrus par les calamités d'une guerre opiniâtre, détermina le gouvernement de la reine Anne à promettre le passage gratuit en Amérique à tous les indigents qui se présenteraient : on en vit accourir près de 30,GOO. Mais ce fut là un fait exceptionnel. Le Parlement ne tarda pas à prendre des mesures sévères pour prohiber l'émigration de^ ouvriers, ainsi que Texportation des métiers et des machines à destination des colonies. Les actes parlementaires portant ces défenses furent répétés à di* verses époques: !7i9, 1750, i782. On invoquait pour les justifier les dommages portés à l'Espagne par Texpulsion des Maures et plus récemment le préjudice causé à la France par Téloignement des protestants que Tédit de Nantes avait bannis. Ce n'est guère que dans notre siècle que l'émigration fut regardée par le peuple et par le gouvernement anglais comme un fait utile, digne d'être encouragé par des primes et de recevoir des subventions, soit des communes, soit de l'État. L'Allemagne présente dans sa législation les mêmes variations que l'Angleterre. L'émigration y fut d'abord libre et s'y fit sur une grande échelle; en 1766 Ton comptait plus de 200,000 Allemands dans les colonies anglaises de l'Amérique; et, dans la seule année 1784, 17,000 Allemands arrivèrent aux États- Unis. Mais les gouvernements intervinrent; des peines très sévères furent portées par plusieurs Etats; des amendes, des confiscations, la pri« son même arrêtèrent une partie des malheureux qui voulaient quitter leur patrie; la majeure partie des hommes d'État et des publicistes de l'Allemagne avaient pour doctrine la fameuse phrase de Jean-Baptiste Say, répétée par Roscher, que le départ de 100,000 émigrants par an, avec des millions de florins par dizaines, équivaut à la perte d'une armée de 100,000 hommes qui, tous les ans, seraient engloutis, en passant la frontière, avec armes et bagages. Cette contradiction dans les doctrines des publicistes et dans les lois des États nous impose l'obligation d'examiner dans ses traits principaux celte grande question de l'émigration, qui n'est autre chose qu'une des faces du problème ardu de la population.

C'est un fait prouvé par l'expérience que dans toute société civi* lisée il y a annuellement un excédent des naissances sur les décès; c'est là un phénomène naturel que l'on peut regarder comme universel et qui ne cesse de se produire que sous l'influence de grandes perturbations sociales ou économiques. Mais cet excédent continu du nombre des naissances sur le nombre des décès doit*il être considéré comme un bien ou comme un mal? Deux avis opposés se sont produits : les uns, et ce sont principalement les économistes de l'école anglaise, se sont alarmés à l'aspect de ce mouvement

continu, d*où résulte un accroissement ininterrompu de la population ; ils ont craint que les maux les plus effroyables ne provins^ sent à la longue de cette augmentation constante du nombre ées vivants ; ils ont signalé la baisse des salaires, la misère générale, comme les suites nécessaires de cette progression alarmante. De cette école, nous avons déjà cité un des plus vieux représentants. Bacon ; quant à son principal interprète, celui qui lui a donné son nom et dans.lequel la doctrine a paru s'incarnery il est à peine besoin de le dire, c*est Malthus. Un grand nombre d'esprits ae sont rangés à cette opinion et envisagent avec une vive inquiétude tout excédent sensible du nombre des naissances sur le nombce des décès. Mais, si générale que soit devenue cette conception du pro* blême de la population, elle trouve encore un grand nombre d*adversaires : il est beaucoup de gens, et c'est ià l'opinion des hommes d'État en général et du vulgaire, qui regardent tout accroissement de la population comme une force pour un pays ; l'excédent notable des naissances sur les décès est à leurs yeux à la fois ua signe de prospérité présente et un gage de prospérité future ; ce sont de nouvelles intelligences, de nouveaux bras qui viendront accroître un jour le travail national et lui donner plus d'expansion* De ees deux opinions quelle est la bonne ? Il est difficile de le dire : l'une et l'autre, selon nous, sont exagérées ; il y a .là une question de mesure et de répartition ; l'excédent des naissances sur les décès« quand il n'est pas excessivement considérable, quand il ne se présente pas uniquement dans les classes pauvres, qu'il se répartit égaie* ment, au contraire, sur toutes les catégories de la société, est, selon nous, un fait qui n'a rien d'alarmant et dont Ton doit mtee se féliciter. Ce qui importe, c'est que la population n*augouate pas dans une proportion supérieure ni même égale à l'augoieata* tion des capitaux et à l'accroissement de là productivité du travail humain par suite des découvertes industrielles ; mais il est bon qu'elle s'accroisse légèrement en deçà de cette limite extrême. La civilisation n'a pas à s'effrayer de cet accroissement que nous appellerons normal : elle y trouve des ressources considérables ; elle ne peut, en effet, se passer de bras et d'intelligences ; et, plot elle progresse, plus elle a besoin d'intelligences et de bras ; or, une progression légère et régulière dans la population d'un pays vient satisfaire à ces exigences toujours croissantes d'une civilisation ayancée, en lui fournissant sans cesse plus de capacités et de forces humaines. Un pays où la population est complètement stationnaire, où même — il s'en trouve quelques exemples — la population diminue, n'est pas, à notre avis, dans un état sain et normal ; au

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point de voe moral, au point de vue politique et même au point de vue économique, il est dans une situation morbide et douloureuse. La limite extrême de Taccroissement de la population, ce doit donc être l'accroissement des capitaux et de la productivité du travail ; il est souverainement dangereux et nuisible que le mouvement ascendant delà population soit plus rapide que celui de la capitalisation; il est bon; il est utile, au contraire, que le nombre des habitants d*un pays s'augmente légèrement, pourvu que ce soit dans une proportion inférieure à Taccumulation de Tépargne nationale. Conformément à cette règle, nous blâmerons sévèrement l'Irlande, où le mouvement ascendant de la population a été longtemps désordonné et sans proportion aucune avec Taccumulation des capitaux ; nous Mimerons, d'un autre côté, avec tout autant de sévéritéy certains départements de la Normandie, où, malgré Ténorme accumulation de l'épargne, le chiffre annuel des naissances est inférieur au chiffre annuel des décès (1), quoique pourtant la vie y soit fort longue et plus étendue en général que dans tous les autres départements de France. Dans Tun et dans l'autre cas nous voyons le symptôme d'un état moral peu satisfaisant : d*un côté c'est une déplorable prédominance des instincts animaux : de l'autre côté, c'est la prépondérance trop exclusive, et partant regrettable, de l'esprit de calcul qui finit par refouler et annihiler presque Tesprit de famille.

€es principes une fois établis, nous pouvons aborder avec facilité le problème de l'émigration. Les uns craignent qu'une émigration notable et permanente ne vienne enlever aux contrées civilisées, où la population a'accroit lentement» une partie de leur vigueur et de leur vitalité, les autres espèrent qu'une émigration bien dirigée dégagera les pays, où le mouvement de la population est trop rapide,

(1) Cctto dépopulation de la Normandie romonto déjà à loin^ Eo lanaée 1S(>& le CalWdos ne présente que 9,611 ntiasances contre 11,934 décès. L'Eure n a que 7,849 nalMtoces à opposer à 9,d8G décès; rOme compte 9,138 décès contre 7,706 naissances : pour ces trois départements il n'y a que 25,166 naisHancea contra a9,6&8 décès, c'est-à-dlrc que le nombre des naissances est de 20 p. 100 inférieur au nombre den déeès, et cependant ce sont les trois départements de France où la vie naoyenno est la plus longue. La Manche est aussi en déficit : le nombre de nai!isanccs y était, en 1865, de 12,738 contre 12,915 décès. La Seine-Inférieure est le seul département de la Normandie qui offre on léger excédent du chiffre des nais- Moce« sur It chiffre des décès : pour les cinq départements de la Normandie il y a eu, on 1B6Ô, seulement 61,443 nûssances contre 05,902 décès. C'est la, selon nous, un fait singulièrement inquiétant. Les recensements de 1871, 1876 et 1881 lémoignont tous de cette décroissance de la population de la Normandie. Il est à eraindre que le même phénomène ne se roanifosto bientôt pour la France entière qui, dans l'intervalle des recensements de 1876 et de 1881, n a gagné que 400,000 habi-* lants, dont la moitié sorit des immigranta ciranger».

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du superflu de bras sans emploi et d'existences parasites. Les premiers appréhendent que Témigration ne détruise Téquilibre là où réquilibre existe. Les autres comptent sur elle pour le rétablir là où cet équilibre se trouve détruit. Ces deux opinions ne sont pas complètement opposées, elles sont môme aisément conciliables, elles se résument Tune et Tautre dans cette pensée que rémigratîon a une influence profonde et décisive sur le mouvement de la population, qu'elle peut agir comme régulateur et que, en l'autorisant, en la favorisant ou en la prohibant à propos, on peut maintenir dans les vieilles contrées entre le capital et la population la propor* tion que Ton considère comme la plus favorable aux progrès de la société. Cette pensée, nous n'hésitons pas à le dire, est très exagérée ; rémigration n*a pas Timportance qu*on lui prête : son action est loin d'être aussi profonde et aussi radicale ; elle n'influe que d'une manière très passagère et très superficielle sur le mouvement de la population ; elle ne peut ni le régler ni le restreindre d'une manière permanente, à moins qu'elle ne soit accompagnée ou suivie de modifications considérables dans le régime économique ou dans l'état moral des sociétés où elle a lieu .

C'est une remarque très sensée de Mac-Culloch que tous les grands empires ont été fondés par l'émigration volontaire sans qu'il en soit jamais résulté de diminution sensible de la population ou d'aug* mentation notable des salaires dans les pays d'où elle provenait. (Mac-Cullocb, édition d'Adam Smith, p. 456.) Dans les trois derniers siècles l'Espagne et le Portugal sont avecTAngleterre et l'Allemagne les contrées où l'émigration a eu lieu sur la plus grande échelle. Quelques publicistes ont pensé que son action, sur les deux premières nations du moins, a été désastreuse. Voyant ces deux peuples, si grands et si prépondérants au xvi* siècle, rapidement décliner, la population rétrograder, la richesse diminuer, l'énergie et l'activité sociale se restreindre, on a cru à un épuisement intérieur qui aurait eu sa cause dans une émigration trop considérable. C'est là un aperçu superficiel dont l'inexactitude est démontrée par un examen attentif des faits. Si l'on y regarde de près. Ton s'aperçoit que la plus grande partie des émigrants d'Espagne a appartenu dès l'origine aux provinces qui, aujourd'hui encore, sont les plus peuplées, les plus industrielles, les plus florissantes de la monarchie, la Biscaye, la Galice, la Catalogne, les Canaries. Quel qu'ait été l'état des choses dans le reste de la monarchie, il est un fait prouvé, c'est que dans les provinces que nous venons de citer, la population et la richesse, si grande qu'ait pu être l'émigration, n'ont subi aucun temps d'arrêt, elles n'ont fait que croître, lentement il est vrai, mais

d*une manière continue. C'est donc avec raison que Mérivale a écrit : « L'émigration dans ces contrées, comme chez nous-mômes, n'a été, en réalité, rien de plus que l'écoulement inperceptible d'une partie minime de la force et de la substance nationales ; dans l'histoire commerciale du pays, son effet peut passer pour absolument nul. » Il est remarquable, dit le même écrivain, que la province d'Ulster, qui est de toute l'Irlande la partie où l'émigration depuis plusieurs siècles a été la plus considérable, est néanmoins celle où l'accroissement de la population est le plus rapide. Il en est de même pour l'Allemagne où la Souabe et le Palalinat sont les contrées dans lesquelles l'émigration a eu de tout temps la plus grande importance : depuis la fm du règne de la reine Anne jusqu'à 1755, d'après les tables de Sadier, un courant régulier d'environ 8,000 émigrants se serait porté chaque année de ces provinces vers la Pensylvanie sans compter un nombre plus considérable, sans doute, qui aurait afflué dans les autres États de l'Union ; depuis lors l'émigration dans ces contrées a eu lieu sur une bien plus grande échelle, spécialement depuis la paix de 1815; et malgré tous ces départs, ce sont encore là les parties les plus peuplées de l'Allemagne. De même en France, les départements où l'émigration s'effectue avec le plus d'intensité, ceux de l'Est et du Midi, présentent néanmoins un accroissement de population notable et continu, tandis que d'autres départements où l'on citerait à peine quelques émigrants, comme ceux de Normandie, voient décliner le nombre de leurs habitants. Il est donc chimérique de craindre que l'émigration spontanée et volontaire puisse jamais diminuer la population d'un grand pays ; les vides sont bientôt comblés. L'influence de l'émigration sur la santé du corps social, a-t-on dit avec esprit, est analogue h l'influence d'un saignement de nez sur la santé d'un homme ; et comme un saignement de nez est également incapable d'affaiblir un corps vigourenx ou de prévenir une apoplexie, de même l'émigration n'est susceptible ni d'énerver un grand pays ni de le pré-, server d'un superflu de population. Le nombre des personnes qui émigrent, a-t-on dit encore, n'a pas plus d'effet pour régler l'accroissement des multitudes qui habitent un vaste pays, que l'eau qui entre dans les docks de Londres ou qui en sort n'a d'influence sur le niveau de TOcéan. Ces figures un peu exagérées, peut-être, rendent assez bien compte de l'action toute superficielle et passagère de l'émigration. La petite île de Skye, selon Mérivale, avait, dans la première partie du xviu*' siècle, 11,000 habitants ; près des trois quarts, 8,000 environ, émigrèrent vers 1755; au bout d'une génération, non seulement le chiffre primitif d'habitants élait rega-

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gné, il était même légèrement dépassé. De 1851 à 4861, le Royaume- Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande fournit le nombre colossal de 2,249,350 émigrants : si Ton défalque le contingent provenant de rétranger (194,522 émigrants étrangers embarqués dans les ports anglais), il reste encore plus de 2,000,000 de sujets anglais qui se sont expatriés de 1851 à 1861 . Malgré cela, le nombre des habitants du Royaume-Uni s'est accru pendant cette période de 1 ,51 9,000 Âmes. Il faut donc que l'excédent des naissances sur les décès, pour combler les lacunes causées par l'émigration et produire encore une si forte augmentation , se soit élevé en dix ans h 3 millions et demi d'Âmes. Cela fait par année un accroissement naturel de 350,000 habitants ou 1.2 p. 100 : proportion supérieure à ce qu'on a jamais rencontré dans aucun autre État d'Europe. Il semble même que plus l'émigration est grande, plus la population s'accroît et que, bien loin de servir de régulateur, l'émigration sur une grande échelle ne serve que de stimulant. En effet, dans la période de IMt à 1851, où l'émigration avait été beaucoup moindre.que de 1851 à 1861 , l'accroissement du nombre des habitants des Trois-Royaumes fut aussi beaucoup plus lent. La population n'a augmenté pendant la première période décennale que de 3,2 p. 100 : dans la seconde période, au contraire, où l'émigration fut infiniment plus considérable, la population augmenta, nonobstant, de 5,5p. 100. Roscher fait remarquer que sous l'influence de cette émigration extraordinaire le nombre des mariages contractés en Angleterre s'accrut d'une manière subite et considérable. Dans les années 1847-1849, Ton n'avait compté en moyenne que 138,000 mariageset560,000naissances ; en 1852, il y eut 158,000 mariages et 624,000 naissances; dans les six premiers mois de 1853, l'on compta 320,000 naissances. Llrlande elle-même fournit aussi la preuve qu'une vaste émigration est un stimulant à l'accroissement de la population. Dans la période de 1851 à 1861 cette île vit partir 1,231,000 habitants; néanmoins sa population n'avait été diminuée que de 788,000 âmes : la difiérence, qui est de 443,000 âmes, avait été couverte par un excédent des naissances sur les décès, excédent énorme qui équivaut à 7 p. 100 de la population totale. En Allemagne, si grande que pnis:fe être l'émigration, elle est loin d'atteindre au chiffre de l'excédent des naissances sur les décès ; ce sont précisément les contrées où elle a le plus d'importance qui voient croître le plus vite le nombre de leurs habitants, et quoiqu'elle ait atteint en certaine» années le chiffre de 250,000 à 300,000 départs, elle ne peut compenser l'excédent annuel des naissances sur les décès, lequel est d'environ 400,000 à 500,000 âmes.

DE L*ËMIGRAT10N HUMAINE. 513

Ainsi réxnigration, si formidables que soient les chiffres qu'elle ail fournis en quelques années, n'est pas à elle seule un remède, décisif du moins, à l'excès de population» A moins qu'elle ne soit suivie d'un accroissement de prévoyance de la part de ceux qui restent dans le pays, les vides sont bientôt remplis. Bien plus, tout tend à prouver, l'expérience et le raisonnement, qu'une émigration régulière et considérable, sur laquelle le peuple compte, doit augmenter la population, loin de la restreindre. De ce phénomène trop ignoré, nous avons déjà donné des preuves expérimentales. il reste à en chercher l'explication. Elle se tire aisément de la nature du cœur humain et des instincts sociaux. Roscher l'a exposée avec infiniment de netteté : « L'augmentation de la population, dit-il, étant donnée la nature humaine, a une tendance à s'étendre autant que le permet la masse des subsistances (dans le sens le plus large du mot) comparée avec les besoins usuels dans le pays. Oette loi de la nature est, dans sa sphère, aussi incontestable ijue la loi de gravitation. Toute extension relative de la massa des suljbistancesy qu elle provienne d'une production plus abondante, ou d'une restriction dans les besoins des travailleurs, entraîne après soi un accroissement de la population. Or, il est inconteslable que la croyance universelle à une extension des subsistances doit avoir exactement le môme effet que cette extension réalisée. Si, par exemple, pendant que TémigratioD est en faveur, des millions d'Allemands s'imaginent que non seulement les émigrants >ont dans une position plus satisfaisante qu'auparavant, mais qu'encore ceux qui sont restés dans le pays vont se trouver égaleuient dans une position meilleure, ce simple espoir suffit pour faire conclure un grand nombre de mariages et produire un grand nombre de naissances, qui sans lui n'auraient pas eu lieu. » Cela équivaut à dire que la tendance à l'augmentation de la population a pour mesure, non seulement les ressources réelles des travailleurs, mais l'opinion qu'ils ont de leurs ressources : il suffit ainsi que la grande majorité de la nation ait l'opinion, même erronée, que ses ressources vont s'accroître par suite d'im certain événeinpnt, pour qu'il résulte de cette espérance illusoire les mômes ciQséquences que si ces ressources s'étaient réellement accrues.

L'émigration, en elle-même, si étendue qu'on la puisse faire, si elle n'est suivie de réformes économiques qui changent l'état du pays, ou de réformes morales et intellectuelles qui modifient les idées et les habitudes des hommes, n'a donc pas une action profonde et permanente sur l'accroissement de la population. C'est en vain que quelques novateurs ingénieux ont inventé des systèmes

5i4 DE L'INFLUENCE DES COLONIES SUR LES MÉTROPOLES.

spécieux pour empêcher, par une émigration bien organisée, Faugmentation désordonnée du nombre des habitants d'un grand pays. La fameuse école de colonisation systématique, dont nous avons exposé plus haut les théories les plus importantes, a porté aussi ses vues sur ce grand phénomène de Témigration, et elle a formé de curieux projets pour métamorphoser en quelques années rétat de la métropole en môme temps que Tétat des colonies. Dans les vues de cette école sur l'émigration on retrouve cet esprit inventif môle de chimères que nous avons eu Toccasion de cons* tater dans les principes généraux de cette secte. Wakefield a pré* tendu qu'un grand effet pouvait ôtre produit, avec une difficulté relativement minime, au moyen d'une émigration choisie, c'est-àdire en faisant émigrer, chaque année, un nombre modéré de jeunes gens des deux sexes arrivant juste à l'âge du mariage; de cette façon Ton arrêterait, disait-il, les progrès de la population et l'on dégagerait le marché du travail. Wakefield estimait que l'éloignement de 75,000 personnes par an, si elles étaient choisies à un âge convenable et en nombre égal de chaque sexe, suffirait pour dépeupler l'Angleterre en quelques générations. Cette théorie est tout aussi superficielle que celle du sufficient price pour les terres des colonies, laquelle nous avons étudiée dans la première partie de cet ouvrage : elle repose sur une erreur du môme genre. Le défaut de ce raisonnement, c'est de supposer que la proportion des naissances à la population en âge d'avoir des enfants est invariable. Il est, au contraire, incontestable que si un certain nombre de couples, en âge de mariage, était éloigné chaque année, la proportion des naissances à la population en âge d'avoir des enfants ne tarderait pas à changer : les mariages entre les jeunes gens qui resteraient deviendraient plus fréquents ; le nombre des enfants par chaque union augmenterait, du moins si rien n'était changé au capital national ; et cette émigration d'élite n'amènerait nullement le résultat annoncé.

Si l'émigration, quelque ingénieusement ordonnée qu'elle puisse être, n*a pas une action profonde et durable sur le. mouvement de la population, n'est-ii pas possible, en se servant d*elle avec habileté et mesure, d'amener une amélioration dans le sort des travailleurs, une hausse dans le taux des salaires et d*atténuer^ grâce à elle, le coup des crises industrielles ? Nous ne croyons pas non plus que, sous ce rapport, l'émigration puisse avoir une influence décisive. La demande du travail dans tout pays de grande industrie est excessivement variable: une foule de circonstances politiques, économiques, financières, la modifient dans

DE L'ÉMIGRATION HUMAINE. • 5i5

des proportions considérables : pour ne pas parler des grandes crises commerciales, les progrès dans la fabrication, Tintroduction de machines, ou bien encore des changements de mode, une interruption subite dans les relations avec un pays lointain, viennent parfois troubler profondément la production et jeter quelquefois sur le pavé un grand nombre d'ouvriers. C'est là une des tristes nécessités inhérentes à l'industrie et qu'il est impossible d'éviter : c'est un mal périodique, qu'on ne peut espérerde voir complètement disparaître ; tout ce que l'on peut faire, c'est d'en atténuer le choc par des institutions de prévoyance et surtout par de fortes mœurs industrielles qui ne peuvent résulter que d'une éducation saine et d'une substantielle instruction. Mais l'émigration peut-elle servir comme palliatif ou dérivatif? Nous ne croyons pas que ce soit là son rôle. On en a fait bien des fois l'expérience dans de semblables circonstances ; elle n'a pas réussi. De 1827 à 1833, l'introduction des machines à tisser mues par la vapeur produisit en Angleterre une crise intense ; une notable partie de la population ouvrière se trouva sans emploi. On eut recours à l'émigration sur une large échelle. Le Parlement décréta, en 1827, qu'il fallait envoyer aux colonies 95,000 individus qu'il trouvait avantageusement remplacés par les engins mécaniques. On constitua un comité qui fit dans le pays une grande propagande ; on accorda de larges subsides au transport des émigrants ; leur nombre haussa dans une proportion énorme. Dans la période quinquennale précédente, il n'avait été annuellement que de 24,000 en moyenne ; il monta subitement à 76,000 ; il atteignit même, en 1832^ le chiffre de 103,140, pour retomber immédiatement à moitié dans la période qui suivit. Qu'arriva-t-il ? C'est que l'industrie prit en peu de temps une extension très grande par les progrès de la mécanique qui développaient la production et multipliaient ia consommation grâce au bon marché. L'on eut alors besoin d'un grand nombre d'ouvriers et l'on regretta le départ de ces 95,000 travailleurs, qui, après quelques mois de souffrance, se seraient trouvés dans une situation meilleure que jamais, au lieu que l'immense majorité végéta et tomba dans la misère aux co • lonies. Quelques années plus tard, vers 1840, le métier automate ou renvîdeur, selfacting^ devint d'un usage général ; selon le cours naturel des choses, un grand nombre d'ouvriers se trouvèrent immédiatement sans emploi ; le Parlement se garda bien de l'erreur où il était tombé dix ans auparavant ; il n'intervint pas ; mais des sociétés charitables privées s'étaient formées pour faire émigrer les travailleurs sans emploi ; de plus, le bureau de l'émi-

5i6 DE l'influence DES COLONIES SUR LES MÉTROPOLES.

gration pour TAustralie, fondé en 1836, venait de se réorganiser sur de plus larges bases en 1839 : il en résulta un appel pressant aux ouvriers sans travail. Ceux-ci y répondirent par une émigration deux fois plus nombreuse que dans la période quinquennale précédente. Qu*arriva-t-il ? Après quelques mois de souffrance rindustrie prenait un immense essor et regrettait la perte de ces milliers de bras qui venaient de lui être dérobés. L'histoire sociale et industrielle de TAUemagne présente des faits identiques : toutes les fois qu*une crise momentanée est venue frapper rindustrie, la philanthropie publique ou privée a cru devoir recourir à un développement de Témigration; c'est là une erreur funeste. L'expatriation, fait définitif, est un mauvais remède contre un mal passager. La crise, bien loin d*ôtre atténuée, se trouve prolongée par une telle conduite, et la reprise est rendue plus diiicile. Od s'est persuadé qu'il est utile et juste d'opérer une hausse artificielle des salaire par la soustraction soudaine d'une partie des ouvriers. G*est, à nos yeux, un expédient regrettable et qui va contre le but. Quoi que Ton fasse, la hausse des salaires n'est normale, bienfaisante et durable que si elle est accompagnée d'une plus grande productivité dans le travail de l'ouvrier. Quand elle est due à d'autres circonstances, comme des grèves ou une émigration considérable, c'est une hausse qui ne peut durer et qui est nuisible. Elle frappe au cœur l'industrie nationale, elle la met dans des conditions défavorables relativement à l'industrie étrangère, elle amène inévitablement des perturbations économiques et sociales. Supposons, en efi'et, qu'au même instant une machine nouvelle soit introduite en France et en Angleterre dans une vaste industrie dont elle change les conditions. Supposons également que les ouvriers français supportent courageusement le chômage de quelques mois, qui leur sera nécessairement imposé ; que Ie^ ouvriers anglais, au contraire, émigrent par centaines de mille, ce que les progrès de la navigation rendent aujourd'hui possible, n'est-il pas vrai qu'au moment de la reprise, quand la production tendra à s'étendre dans des proportions indéfinies, ainsi qu'il est d'usage après de grands progrès mécaniques, n'est-il pas vrai qu'alors l'Angleterre, à qui l'on aura soustrait un très grand nombre de ses ouvriers et qui se verra forcée de payer ceux qui restent à des prix très élevés, se trouvera, relativement à la France, dans des conditions très défavorables ? N'est-il pas vrai que cette diriiculté à étendre sa production, cette plus grande rareté et celte plus grande cherté de la main-d'œuvre entravera le développement de l'industrie ? N'est-il pas possible, probable

même, que de cet état de choses résultera à court délai une crise nouvelle ? N'arrivera-t-il pas alors que ces ouvriers, dont le nombre a été restreint, dont le salaire a été momentanément ^levé, auront à traverser de nouvelles épreuves et se trouveront dans une position plus difficile que si le nombre des travailleurs n'avait pas élé diminué par Témigration? Voilà ce que Técole d*émigration systématique ne comprend pas; voilà cependant ce qu'il importe de répéter ; en dépit de Ricardo, de Wakefîeld et de bien d'autres, toute hausse du salaire, qui n'est pas justifiée par tine productivité plus grande du travail de l'ouvrier, toute hausse qui provient de moyens artificiels, des coalitions, d'une émigration sur une vaste échelle, cette hausse-là n'est pas durable, elle n'est pas bienfaisante ; elle peut, elle doit amener des crises industrielles.

Mais que deviennent les ouvriers qui partent? Quoi, s'écrie Ros- €her avec une inquiétude bien justifiée, ces tisserands de Silésie, qui ne peuvent, même dans leur pays, couper du bois ou casser des pierres, on en veut faire des colons ; on croit qu'ils ont l'étoffe de pionniers et de sqtiaiters? C'est à la misère et à la mort peutôtre qu'on les envoie à grands frais par-delà les mers. Il ne faut pas s'y tromper, ces pauvres artisans, dénués de tout, enlirely destituiez font fort mauvaise et triste figure dans ces rudes sociétés que Ton appelle des colonies ; ils y sont fort mal reçus, ils ne trouvent pas à s'y placer, parfois même on les renvoie dans leur patrie sans daigner seulement les laisser débarquer. «( Il y a, dit Merivale, une jalouse surveillance de la part de la population des colonies, contre l'introduction d'émigrants qui tombent à leur charge, c'est-à-dire précisément de la classe que nous sommes le plus portés, dans cette contrée, à leur envoyer, et qui, eux-mêmes, sont le plus portés à s'y rendre. Les gens qui veulent émigrer sont, en général, les paresseux, les hommes d'un caractère capricieux et mécontent, ceux qui ne sont qu'irrégulièrement employés, ceux qui ont l'espérance prompte et croient toujours améliorer leur position par le changement, ou bien encore la classe la plus infortunée des hommes de peine, ceux dont les familles sont sans ressources et enfin ceux qui, ayant été élevés pour un métier spécial, voient tout à coup le travail manquer dans cette partie. Nous savons avec quelle jalousie l'émigration sans choix {indiscriminate émigration) est regardée au Canada, où pendant longtemps la législature crut devoir la soumettre à une taxe (1). Ceux qui ont l'habitude de représenter les colonie

(I) Dans lo8 annêos qui saivirent 1871, des agences d'immigration crurent devoir envoyer au Canada un grand nombre d'ouvriers ou do vagabonds parisiens plus on

comme le refuge certain des gens sans emploi et sans ressources, abandonneraient bientôt cette idée, s'ils lisaient le rapport du comité de rémigration à Sydney, fait le 12 novembre 1839, au moment même où la demande de la main-d'œuvre était infiniment plus vive que jamais dans la Nouvelle-Galles. » Quoi d'étonnant que les colonies ne veuillent pas de ces malheureux; ce ne sont pas des recrues, ce sont des charges : ils n'accroissent pas la prodoction, ils prélèvent seulement leur part sur la consommation. Le seul effet de cette émigration, c'est d'introduire le paupérisme dans les colonies ou il devrait être inconnu; c'est d'inoculer au nouveau monde ce vice tenace, presque ineffaçable, des vieilles sociétés.

Les seuls immigrants dont les colonies retirent quelque avantage, ce sont les jeunes gens vigoureux, pleins de courage et de patience; les enquêtes anglaises ont prouvé qu'au-dessous de seize ans et audessus de quarante, l'immigration était plutôt une charge qu'une ressource pour une colonie. Lord John Russell, au Parlement, en 1840, dans la discussion d'un plan sur l'émigration gratuite, s'exprimait dans les termes suivants : <c Le but que se sont proposé les auteurs de ce plan, c'est de délivrer la Grande-Bretagne des malheureux dont le travail est le moins profitable et qui pèsent le plus sur elle. Mais le but que se proposent les colonies est naturellement tout autre : c'est d'obtenir non pas la pire, mais la meilleure classe de travailleurs. Elles ne veulent ni les vieux, ni les très jeunes (1), mais bien ceux qui, étant capables de bien travailler, sont sûrs de ne pas manquer d'emploi dans leur pays. Or, d'après les documents présentés à la Chambre, il n'y a pas la moindre apparence qu'il se trouve chez les travailleurs actifs et capables la moindre disposition à émigrer. Sans doute les ouvriers chargés de famille et qui sont arrivés à un âge où l'on ne peut attendre d'eux un travail bien effectif, et tous ceux qui, pour des raisons diverses, ont peine à se sustenter dans le pays, ne demandent pas mieux que 4 'émigrer; mais c'est précisément la catégorie dont les colons ne veulent pas, précisément celle dont ils se plaignent et qu'ils repoussent de leurs

moins compromis dans rinsurrection de la Commune, Ces individus une fois arrivas dans cette colonie tombèrent dans la misère, et les autorités du Canada Turent obligée» de se prononcer catégoriquement contre le maintien d*une semblable iounigration. Ea 1880 et 1881 le gouvernement des États-Unis fit aussi des représentations à la Suisse qui se débarrassait d'une partie de ses vagabonds et de ses filles perdues en les ex. pédiant à la grande République Américaine.

(l) On peut objecter, cependant, que plusieurs colonies de l'Australie ont donné des primes mêmes à l'immigration de simples enfants. C'est que dans des colonies tout à fait jeunes comme l'était vers 1840 celles d'Australie, et d'ailleurs adonnées à la production pastorale, un enfant même de 8 à 10 ans peut rendre des services.

ri?ages. Si vous dites : nous ne voulons prélever que les jeunes couples qui sont parfaitement capables de travailler et de trouver leur subsistance dans cette contrée, alors je puis vous répondre, et je suis heureux qu'il en soit ainsi, que cette catégorie d'ouvriers jeunes et actifs, laquelle est parfaitement sûre de ne jamais manquer d*ouvrage dans sa patrie n'a aucune raison de mettre les mers entre elle et ses parents et que, dans presque toutes les circonstances, elle a refusé l'offre qui lui était faite d'un passage gratuit pour une terre inculte et éloignée. » Tel est l'état des choses : si l'on fait émigrer aux colonies les ouvriers jeunes et actifs que les colons désirent, on enrichit, il est vrai, la colonie, mais on appauvrit d'autant la métropole ; si, au contraire, l'on fait émigrer des malheureux sans ressources et incapables de travailler. Ton surcharge la colonie sans être parfaitement sûr de dégager d'autant la métropole. Voilà pourquoi toute émigration systématique, comme régulateur de la population -ou comme remède permanent contre le paupérisme, doit nécessairement manquer son but.

Est-ce à dire cependant que dans certaines circonstances l'émigration, même officielle et subventionnée, même exécutée sur une grande échelle, ne puisse être bonne? Ce serait là une exagération, mais elle n'a jamais par elle-même d'action décisive : elle doit être accompagnée de réformes économiques radicales ; elle n'est, prise en soi, qu'une mesure préparatoire et préliminaire; elle dégage le terrain, elle rend possible des améliorations d'un autre ordre; tonte son action se borne à un rôle presque négatif. Quand il existe dans un pays un état traditionnel, contraire à l'ordre économique^ quand de cette fausse organisation invétérée il résulte un paupérisme considérable, quand enfin le grand nombre des intéressés à l'ancien état de choses, les catastrophes affreuses qui résulteraient pour eux d*un changement soudain, empêchent les réformes nécessaires, alors il est bon parfois de recourir à l'émigration ; et plus cette émigration sera subite, plus elle se fera sur une vaste échelle, plus aussi elle aura d'influence bienfaisante : c'est là un remède m extremis, qui doit être appliqué avec vigueur. Tel était et tel est encore l'état de l'Irlande. Quelles que soient les réformes politiques que l'on veuille consentir, le mal de l'Irlande est dans le mode d'exploitation agricole : l'immense majorité de la population, depuis des siècles, n'a de ressource que le travail des champs et la location à une rente relativement élevée de quelques arpents qu'on cultive en pommes de terre ; de cette culture morcelée, naine, sans capital, il ne peut sortir qu'une production de peu de valeur, variant continuellement dans son rendement et ramenant à peu d'années d'intervalle

520 DE L'IxNFLUENGE DES COLONJES SUR LES MÉTROPOLES.

de véritables famines. Toutes les améliorations de détail, toutes les modiiications partielles sont sans résultat contre un ordre de choses aussi foncièrement vicieux. Que Ton fixe, comme on le fait en ce moment, par des arrêts de cours de justice le taux des fermages, on n*aura apporté qu'un soulagement momentané à la classe agricole, et, d'un autre côté, Ton aura consacré et prolongé peut>ètre Fexis* tence d'un mode de tenure essentiellement défectueux et contraire aux intérêts bien entendus de tous. Le seul procédé qui ait de l'efflca* cité, c'est la reconstitution de la propriété, soit grande, soit moyenne, unissant dans l'exploitation des terres les capitaux à la main-d'œnvre, variant les cultures, les rendant progressives, d'uniformes et de stationnaires qu'elles se trouvaient être. Mais une réforme agricole aussi complète ne se peut opérer sians amener une crise intense et longue ; tout au contraire des crises commerciales, qui de leur nature sont passagères et n'atteignent, du moins avec violence, que la moindre partie de la population, les crises agricoles, quand elles ont leur origine dans une transformation totale du mode d'exploitation des terres, pèsent pendant de longues années sur l'immense majorité des habitants d'un pays. Cette opération si utile et si malheureusement considérée comme odieuse, le clearing of estâtes^ l'évacuation des domaines, entraînerait avec soi la misère et la mort peut-être d'une notable partie de la population de l'Irlande : ce serait le sacrifice de presque toute une génération pour le salut des générations à venir; dans de telles circonstances cette réforme si urgente serait indéfiniment éloignée, rendue à la fois impraticable par l'esprit de charité et par la prudence politique. C'est alors que l'émigration vient à propos, mais que de difflcultés dans sa conduite 1 il ne s'agit pas, en effet, de mener en Amérique ou en Australie deux ou trois cent mille paysans par année ; si l'on s'arrête là, on n'a rien fait de durable. Merivale l'a parfaitement prouvé, les vides ne tarderont pas à se remplir^ il faudra sans cesse recommencer. Ce qu'il faut, c'est que l'émigration soit le point de départ d'une réforme économique radicale dans le régime des terres et ne constitue que l'opération initiale, le clearing of eMate$; pour arriver à ce résultat, il faudrait, non pas que l'émigration se répandît sur toute la surface de l'Irlande, mais qu'elle se fît graduellement, par district, emportant en peu de temps la plus grande partie des tenanciers d'un territoire déterminé, de façon que l'on pût immédiatement y supprimer sans trop de malaise le mode de petite tenure et y organiser une exploitation mieux entendue. Se bornant ainsi chaque année à un district et le mettant h net, on pourrait en une génération modifier radica* lement la constitution économique et sociale de l'Ile et rendre cette

DE l'émigration HUMAINE. 521

contrée à une vie nouvelle. On a proposé avec raison de faire des prêts aux propriétaires qui voudraient faire émigrer leurs tenanciers pour changer le mode d'exploitation de leurs terres. Mais tant que Ton continuera à faire émigrer quelques centaines de mille hommes, pris dans la population entière de Tlrlande, Ton n'arrivera à aucun résultat permanent. Déjàl'on a vu, quoique sur une plus petite échelle, s'opérer, grâce à une émigration bien entendue, cette transforma* tion des cultures dans différents pays el à diverses époques. Si l'on se reporte à nos observations sur la colonisation anglaise au xvi^etau commencement du xvu* siècle, l'on verra que le changement qui s'opéra alors dans l'exploitation des terres en Angleterre et la substitution du pâturage au labourage furent les raisons principales qui déterminèrent l'émigration britannique soit vers l'Amérique, soit vers rile d'Irlande, alors insurfisamment peuplée. Ce fut la même raison qui, en Ecosse, au commencement de ce siècle, occasionna le courant abondant d'émigrants qui se rendit au Canada, au cap de Bonne-Espérance, aux États-Unis, plus récemment en Australie. On vit ainsi un spéculateur anglais acheter l'île de Lewis tout entière, la plus grande des Hébrides, ayant 150,000 hectares pour y y introduire un système de culture, qui supposait Témigration d'une partie des habitants (1). En Allemagne aussi s'est produit sur certains points le même phénomène: on a vu des villages entiers disparaître, les habitants ayant émigré après avoir vendu leurs terres à un capitaliste, qui y organisa une grande exploitation agricole (2). Si tristes que paraissent au premier abord de tels changements, si pénibles que puissent être leurs conséquences immédiates, il ne faut pas les condamner : ils sont nécessaires et légitimes, ils enrichissent la société en lui procurant un accroissement de valeur et de revenu pour un moindre travail, ils produisent une utilité permanente, achetée, il est vrai, par des souffrances passagères. G*cst dans ces occasions qu'une émigration intelligente et bien conduite rend des services. 11 est à remarquer d'ailleurs que l'émigration de familles d'agri- «:uUeurs est pour les colonies bien plus avantageuse que celle de familles d*artisans; les premiers trouvent bien plus facilement de remploi et arrivent plus vite à l'aisance. Us ont en eCTet toujours sous la main, et en abondance, l'instrument de production qui leur est propre, la terre : tandis qu'un tisserand ou tout autre ouvrier des manufactures n'a rien aux colonies à tisser ou à manuracturer. Il ne faudrait pas croire que l'émigration, même sur une vaste échelle, de familles de paysans eût pour effet permanent de restrein-

'\) Léonce de Lavergnc, Économie rurale de l'Anglctei^re, p. 303. ()) Jules Duval, Histoire de l'émigration y p. 89 et passim.

522 DE l'influence DES COLONIES SUR LES MÉTROPOLES.

dre considérablement la population du pays. La plus-value qu'acquiert le sol par un meilleur régime d^exploitation» la création plus prompte et le meilleur emploi des capitaux, développent la prospérité générale et impriment à l'industrie im plus grand essor ; la population finit par remonter presque au même niveau, mais il y a cependant une différence importante entre l'état de choses qui précédait rémigration et Tétat de choses qui le suit, c'est que la population est autrement répartie : au lieu de peser sur le sol en le morcelant à outrance et d'épuiser ses forces en un travail peu productif, la population se consacre à des œuvres plus variées, plus rémunératrices , répondant mieux à la diversité des besoins humains. La société, en un mot, se trouve mieux organisée et produit, à égalité de bras, une bien plus grande masse de valeurs.

La crise agricole qui a sévi dans le midi de la France depuis 1870, par suite de la maladie des vers à soie, de l'abandon de la culture de la garance et surtout par les ravages du phylloxéra, a montré combien rémigration peut être utile en pareil cas. Des milliers de vigne* rons ont abandonné nos départements méditerranéens, y dégageant le marché de la main-d'œuvre qui y était encombré, et sont allés porter leurs bras et leurs connaissances agricoles en Algérie ob ib ont singulièremans développé la culture de la vigne qui jusque-là y avait langui. Ge sera pour notre colonie une abondante source de richesse. On peut presque dire que tout fléau dans la métropole est un bénéfice pour les colonies. L*émigration provoquée par le phylloxéra a, d'ailleurs, été toute spontanée.

Au point de vue du paupérisme, l'émigration, bien dirigée et accompagnée de réformes économiques dans les institutions de prévoyance, s'est montrée parfois d'une grande efficacité. Lors de la réforme de la loi des pauvres en Angleterre, les communes se taxèrent pour faire émigrer une partie de leurs indigents. Un économiste, qui n'est certes pas trop favorable à l'émigration, Merivale, n'hésite pas à constater que d'excellents effets ont été obtenus. Ge qu'il faut observer, c'est que cette émigration, qui rendit de grands services, fut cependant minime. Les rapports des Poor-Law commis* sionners montrent que 5,000 personnes en l'année 1835-36 émigrèrent par leurs soins. Dans l'année 1836-37 l'on n'en compta plus que 1,200 et l'année suivante que 800. Au 31 décembre 1861, l'on avait ainsi fait émigrer 25,941 personnes avec une dépense de 140,841 livres. G'était bien peu en plus de vingt-cinq années. £1 cependant ce courant si faible eut une influence sensible et durable. te Les conséquences heureuses de l'émigration sous ce rapport, dans différentes localités, quand elle est accompagnée de bons

règlements, sont attestées par les faits, dit Merivale ; il est remarquable combien une émigration, même légère avec de bons règlements, a pu produire en peu d'années, une révolution matérielle dans le prix des salaires et une amélioration de la condition des pauvres dans quelques localités (i). » Dans ces circonstances^ comme la hausse des salaires correspondait à une amélioration de Tétat moral des populations, à un accroissement chez elles du sentiment de leur propre dignité, et aussi presque toujours à un développement de leur instruction, c'était une hausse bienfaisante, normale, permanente, qui était amplement justifiée par la plus grande productivité de la main-d'œuvre. La même influence d'une émigration bien ordonnée et faite môme sur une faible échelle, a été signalée dans diverses contrées de TAllemagne, spécialement dans le grandduché de Bade (2). Mais il ne faut pas perdre de vue que là, comme en Angleterre, cette émigration officielle n'avait été que transitoire et qu'elle se trouvait accompagnée de réformes radicales dans les services de bienfaisance. C'est seulement dans de telles circonstances que l'éifnigration est utile. Par elle-même, elle n'a pas d'influence permanente, elle est également impuissante contre l'excès de population et contre le paupérisme. Mais, dans une situation donnée, quand il s'agit de tenter une réorganisation soit du mode de culture, soit des lois sur les pauvres, c'est alors qu'elle peut être d'un grand secours comme moyen préparatoire pour faciliter la voie ou encore comme palliatif pour atténuer les douleurs de la transition.

Ainsi réduite à sa juste mesure, l'influence de l'émigration est bien moindre qu'on ne Ta cru ; il est donc chimérique de vouloir l'organiser sur une grande échelle d'une manière régulière et de chercher à en faire un des ressorts permanents de l'ordre social. Il est inutile également de lui accorder une subvention annuelle de l'État et de la ranger au budget des dépenses d'intérêt public. A part des circonstances tout à fait exceptionnelles où l'État peut intervenir et encore d'une manière seulement temporaire, ce qui importe c'est de lui laisser toute liberté, de ne pas mettre d'entraves artificielles à son naturel développement. On a essayé en Allemagne, et spécialement en Bavière, en Autriche et dans le Mecklembourg. de l'étoufTer par des règlements, quelquefois même des amendes, des confiscations et des peines corporelles. Aujourd'hui encore, en Tannée 1881, le grand chancelier de l'Empire d'Allemagne se préoccupe des moyens de retenir les centaines de mille émigrants qui

(1) Ueriralc, On colonies, t. II, p. 148.

(2) Jales Dnval, Histoire delVémigration^ p. 67.

quittent, sans la dépeupler, la patrie germanique; dans TEspagne, qui manque d'habitants et dans lltalie, qui en surabonde, les gouvernements auraient aussi le désir -d'arrêter une émigration qui leur parait une cause de faiblesse nationale : soucis inutiles ; le Trai moyen d'arrêter une émigration trop nombreuse, c'est d'opérer à l'intérieur les réformes sociales indispensables, de supprimer toutes les iniquités légales, quant au droit de mariage et à la constitution ■de la famille, d'effacer toutes les servitudes abusives qui pèsent dans certains pays sur la propriété ou les barrières féodales qui transforment les métiers en corporations closes, de rendre moins pesants les impôts et moins dur le service militaire : voilà le seul moyen de retenir dans leur patrie les gens de toute classe et de toute aptitude. Si la liberté et l'égalité règlent les relations sociales, industrielles et commerciales, si le gouvernement n'intervient pas pour solliciter à l'émigration certaines classes de citoyens, on peut être sûr que l'émigration se renfermera dans le&limites les plus convenables ; que, au lieu de détourner des centaines de mille hommes, comme elle Ta fait pendant quelques années, elle n'entraînera plus qu'un courant faible, mais régulier, qui suffira au développement rapide des colonies. Il est en effet des natures et des situations pour lesquelles l'émigration est d'un grand secours; ce sont les caractères exceptionnels, faits de hardiesse et de patience, que les formes trop douces et trop lentes de nos vieilles sociétés semblent enchaîner au lieu de les soutenir; ce sont, en outre, les déclassés qui cherchent l'oubli, et qui ont parfois de précieuses ressources dans une intelligence et une énergie que les circonstances auront mal servies dans le vieux monde. Tous ces hommes sur lesquels pèsent les conventions ou les susceptibilités, légitimes dans leur principe, mais exagérées peut-être, de nos sociétés raffinées, sont les vraies recrues que la nature deb choses destine aux colonies : ils sont presque assurés d'y prospérer ; ils ne soustraient à la métropole qu'une bien faible partie de sa force ; leur départes! plutôt pour elle une garantie de sécurité et de repos ; car ces éléments turbulentes et mécontents, humiliés et inquiets, sont un ferment de trouble et de discordes. Dans les sociétés jeunes ils sont, au contraire, une semence précieuse : comme l'a remarqué Roscher, il n'est guère de vice du vieux monde qui ne puisse dans une terre neuve et peu peuplée s'amender et tourner à bien. L'isolement, la vie de famille, la propriété, les progrès continus vers l'aisance et, après quelques années de stage, les droits municipaux, les fonctions locales exercent une action puissante sur les caractères les plus rebelles. Ce sont donc ces éléments indisciplinée

qu'il est désirable de voir traverser les mers et porter à des sociétés naissantes des facultés précieuses pour elles et qui auraient été plutôt dangereuses pour la métropole. On conçoit que, ainsi constituée, rémigration ne devrait plus enlever annuellement des centaines de mille âmes à un môme pays, mais seulement des dizaines de mille. C'est un spectacle toujours cruel et qui éveillo ridée d'une injustice sociale que les expatriations par grandes masses : on ne peut les excuser que dans des circonstances spéciales et passagères, mais d'une manière régulière et permanente elles sont un symptôme morbide qui accuse une organisation funeste. Quand, au contraire, elle n'entraîne que ces individus isolés et d'un caractère spécial, Témigration est saine et normale. Au point de vue des colonies, de leur croissance régulière, de la stabilité de leur avenir, celte dernière émigration nous parait aussi préférable à Tantre. Il n'est pas bon, à notre avis, que Ton voie se précipiter soudainement sur une société jeune des bandes d'affamés, de pro< létaires déguenillés et sans ressources : il n'est pas bon que dans ces établissements, nés d*hier, en quelques années la population s'enfle au niveau de celle des vieux États européens. Quelque brillante que puisse paraître aux esprits superficiels la situation de ces sociétés lointaines, qui n'ont eu, pour ainsi dire, ni enfance, ni jeunesse, nous la trouvons périlleuse : il nous paraît que l'avenir y est compromis, que la civilisation éclose en un instant y manque de consistance et de garanties; il nous semble surtout que tous les vices du vieux monde ont été inoculés à ces colonies en proportion trop grandes pour qu'ils puissent s'amender ou disparaître. Le plus grand exemple de cette prospérité rapide par une émigration désordonnée, c'est l'Australie vers 1850 : eh bien, nous devons l'avouer, si séduisant que soit le mirage des richesses de cette prétendue terre pro^ mise, nous ne trouvons pas ce développement normal. Si nous avions à faire un vœu pour notre colonie d'Algérie, nous lui souhaiterions une immigration régulière de 20,000 âmes, immigration lentement croissante, mais nous serions effrayé d'y voir arriver en une année soixante, quatre-vingt ou cent mille individus, et, si elle grandissait soudainement par des arrivages aussi nombreux, nous douterions de sa prospérité â venir et de la solidité des bases de sa grandeur, de sa richesse et de sa civilisation. Ainsi, au point de vue colonial comme au point de vue métropolitain, au point de vue économique comme au point de vue social, ces émigrations par masses énormes nous paraissent plus à craindre qu'à encourager (4).

(Il N'ouH n'avoos pas vuula changer ici le tpxto de la première édition de cet ouvrage. Nous devons cependant, en atténuer dans une certaine mesure le sens. Avec

L'abstention en matière d'émigration, tel est à nos yeux le devoir et l'intérêt de la métropole. Il y a toutefois des bornes à cet intérêt et à ce devoir. Nous avons noté deux cas, celui d'une réorganisation nécessaire dans le mode d* exploitation du sol, celui de réformes dans la législation des pauvres et les moyens d'assistance publique, où une intervention habile et prudente de l'État et des communes peut être justifiée. En outre et toujours, le gouverne* nement a l'obligation de surveiller les agents que certaines contrées entretiennent en Europe pour y provoquer l'émigration. Rien n'est trompeur souvent et perfide même comme les promesses et les déclarations de ces agents. On a vu de malheureux paysans tyroliens séduits par des prospectus fallacieux aller chercher la misère et la mort dans les provinces brûlantes, désertes et malsaines du Pérou : on a vu aussi de pauvres laboureurs français, trompés par de belles paroles, se transporter au Paraguay pour y être en butte aux souffrances de la faim, aux injustices légales et à une quasi-servitude. L'obligation de tout gouvernement honnête est donc de surveiller ces recruteurs de mauvaise foi, d'arrêter toute propagande qui repose sur des promesses fallacieuses, d'avertir et d'éclairer les populations que l'on cherche à séduire par des mensonges (1), mais sans entraver toutefois la liberté d'action des émigrants, car la volonté individuelle échappe à toute tutelle administrative et l'individu seul a le droit de juger en premier et en dernier ressort ce qui est de son

rénorme développement de la population en Allemagne, en Belgique, en ItaUc, avec les charges militaires insupportables du vieux monde, et en présence des immeii<^^ terres vacantes qui existent dans le nouveau et qui n'attendent que des bras pour porter de riches moissons, il nous paraît naturel que plusieurs centaines de miJk» hommes, bientôt peut-être un million d'hommes, quittent chaque année rEuropc pour se rendre en Amérique et en Australie. Dans l'année qui finit au 30 juin l8Mi, l'Union américaine a reçu, d'après des statistiques, il est vrai, qui ne sont qu'approximatives et dont les chiffres ne concordent pas complètement, 669, 431 émigrants, parmi lesquels 210,485 Allemands, 153,718 Anglais ou Canadiens, 49,760 Suédois, 22,705 Norvégiens, 15,387 Italiens, 11,293 Suisses, etc. Si Ton ajoute tous les umigrants qui se rendent au Brésil, à la Plata, dans l'Uruguay, en Australie, etc., on doit bien approcher du chiffre de 7 à 800,000 émigrants pour l'Europe. Il est presque certain que bientôt on atteindra à 1 million. Ce mouvement est en partie naturel, en partie dû à la mauvaise administration du continent européen. (Note de la 2* édition.)

(1) Parmi les Traudes usitées par les agents d'émigration, Tune des plus habituelles et des plus difficiles à atteindre consiste dans des insertions, sous la fomif de faits divers, publiés par les journaux européens, annonçant que tel individu parti d'Europe sans un sou est décédé de l'autre côté de l'Atlantique en laissant un»' fortune de dix, douze ou vingt millions. 11 ne se passe guère d'années où les journaux ne fassent ainsi connaître qu'un nommé Durand ou un nommé Legrand, simple paysan émigré de France, est mort à La Plata ou au Brésil colossalemcnt richo. Ce sont là des inventions des agents d'émigration qui cherchent à surexciter l'imagination des paysans et des ouvriers, à les porter à émigrer par le mirage des colos • sales fortunes qu'on leur fait entrevoir.

intérêt. La surveillance de TEtat peut et doit aussi se porter sur les moyens d* émigration, c*est-à,-dire sur les vaisseaux qui servent aux émigrants et les conditions de passage qui leur sont faites. Ce ne sont pas là de vraies dérogations au principe de l'abstention, en voici, au contraire, une véritable : dans le cas de fondation d'une colonie nouvelle nous ne désapprouvons pas que TÉtat offre dans les premières années à ceux qui consentent à y émigrer des avantages spéciaux pour amorcer le courant d'émigration qui, malgré toutes les richesses naturelles delà colonie, pourrait bien ne jamais prendre de lui-même. Le passage gratuit ne nous semble pas excessif dans ce cas exceptionnel. Nous nous rangeons sur ce point à ravis que M. Gladstone, secrétaire d'État des colonies dans le second ministère Peel, émettait dans un manifeste que nous avons cité plus haut. Maisc*est une bien grande responsabilité que l'État endosse par cette initiative ou ces encouragements ; il ne saurait agir alors avec trop de prudence et de mesure : les malheureuses tentatives du Mississipi, de la Guyane, tant sous Choiseul que sous la Restauration, doivent prouver combien de réflexion il fautapporter à de pareilles entreprises.

Nous en avons fini avec l'émigration humaine : nous avons montré qu'on avait exagéré son influence sur la métropole, en faisant d'elle le régulateur de la population et le remède assuré du paupérisme. Grâce au ciel les colonies offrent à la mère patrie des avantages bien plus considérables. Mais l'émigration naturelle et spontanée n'en est pas moins une chose bonne, juste et sacrée, qui peut beaucoup pour le bonheur des émigrants bien doués et qui dégage la mère patrie d'éléments perturbateurs : bien plus, dans des circonstances très exceptionnelles, l'émigration officielle et par grandes masses peut, elle aussi, rendre des services considérables à la métropole en facilitant des réformes radicales dans sa constitution économique ou sociale.

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