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CHAPITRE II

De l'émigration des capitaux.

Les opinions opposées sur les effets de Témigration des capitaux. — Calculs sur les sommes emportées par les émigrants. — Relation de ces sommes avec la capitalisation annuelle dans les vieilles contrées. — De Timportance de cette capitalisation.

L'émigration des capitaux relève légèrement l'intérêt et les profits dans la métrr»pole ou du moins en arrête la baisse rapide. — EUo prévient ainsi Tétai stationnairo. — L'émigration dos capitaux accroît les revenus des capitalistes natioaaai, fournit de nouveaux équivalents d'échange aux fabricants métix)politains et, à la longue, développe l'industrie dans la métropole.

La colonisation dos capitaux est la forme la plus perfectionnée de Témigration d*^^ capitaux. — Diiïôrenco do productivité des capitaux dans le vieux monde et daû^ les controos neuves. — Avantages pour un peuple, en temps de catastrophe nationale, d'avoir de grands capitaux h l'étranger.

Recherches statistiques sur l'ensomble des placements à l'étranger do l'Angletern^ et de la Franco. — Heureux effets de ce système.

De rémigralion des personnes nous passons à rémigration des capitaux : il est évident à première vue que ce sont là des phéno* mènes connexes et que le premier ne peut se produire sans amener à sa suite le second. Mais les effets de chacun d'eux sont distincts et méritent une étude spéciale. Nous allons rencontrer, dans Texamen de cette question nouvelle, Tinfluence de l'expatriation des capitaux sur l'état social et économique de la mère patrie, des difficultés nombreuses qui nous contraindront à des observations minutieuses et délicates.

La colonisation ne se peut opérer sans qu'un nombre notable de personnes abandonnent une société déjà formée pour une terre nouvelle; cet abandon ne se peut faire sans qu'une certaine somme de capitaux soit soustraite à la métropole pour être transportée aux colonies. Sur les résultats de cet amoindrissement du capital de la mère patrie les avis des économistes diffèrent ; les uns y voient an phénomène heureux, qui dégage le marché métropolitain de capitaux disponibles et sans emploi, et qui, en prévenant une baisse exagérée des profits, empêche l'industrie de languir et d'arriver h l'état stationnaire. Cet état stationnaire, c'est-à-dire la situation où le taux des proAts étant tombé à un chiffre très minime, le penchas i

à la capitalisation tend à disparaître, cet état qui ne s*est encore jamais réalisé et parait appartenir au monde des rêves, ne laisse pas que de remplir d'une vive terreur un certain nombre de publicistes, tandis que d*autres, au contraire, Stuart Mill en tête, le regardent d'un œil favorable et invoquent son avènement comme une sorte de millenîum^ où la société doit trouver le repos définitif (1). Tandis que quelques économistes se félicitent du drainage des capitaux surabondants, dont ils croient constater Texistence dans chaque contrée d'une civilisation de vieille date, quelques autres s*effraient de voir diminuer la masse des capitaux de la mère patrie, de voir retarder par leur expatriation la baisse des profits et la hausse des salaires. C'est ainsi que, suivant les points de vue, Ton vante comme un bonheur ou Ton blâme comme un fléau l'émigration des capitaux nationaux pour les colonies, soit naissantes, soit adolescentes, soit même adultes.

Ramenons la question à ses véritables proportions ; elles sont modestes. S'il est incontestable que tout émigrant emporte un pécule, il ne Test pas moins que ce pécule est très minime. Voilà, sans doute, ce que n'ont pas assez remarqué les écrivains qui ont pris ombrage à l'exportation de ces sommes presque insignifiantes, et auxquelles il est à peu près impossible de supposer de l'influence sur le marché général des capitaux d'une grande nation. « Les statisticiens se demandent, dit Roscher, quel capital revient en moyenne dans la patrie à chaque individu de la nation ; s'il est inférieur à la somme que les émigrants emportent d'ordinaire, il est clair que toute émigration considérable rendra de plus en plus désavantageux le rapport des' consommateurs aux capitaux, rapport •qui a tant d'influence sur le bonheur d'un peuple. Sans doute la partie de la population qui émigré pourrait se trouver bien de cette situation, mais celle qui reste deviendrait plus pauvre de jour en jour en capitaux et en hommes capables de travailler et verrait s'augmenter chaque jour la proportion des misérables qu'elle compte dans son sein. » Ainsi, l'horrible contraste de richesses colossales et de misères vagabondes ne pourrait que grandir, surtout par la fondation de colonies agricoles où se rend presque exclusivement la classe moyenne, les riches en général ne voulant pas et les pauvres ne pouvant pas y aller. 11 s*en faut que cette situation déplorable ait jamais été sur le point de se réaliser ; bien loin d'emporter plus que leur quote-part dans le capital national, les émigrants n'em-

(t) Dans notre Essai sur la Répartition des Richesses et sur la tendance à une moindre inégalité des conditions (Paris, GailUumin, éditeur, 2"« édition, I8S3), nous avons étudié en détail ce phénomène de l'état stationnairc.

portent que des sommes fort inférieures à celle qui leur reviendrait, si, ainsi que le suppose Roscher, Ton réparlissait par tête Tensemble des ressources de la nation. Il en est pour les fortunes comme pour les capacités physiques ou intellectuelles : ceux qui sont dans une condition même médiocre n*ont en général aucun penchant à rémigration, du moins pour l'émigration sans espoir de retour; ce sont ceux qui se trouvent dans une situation évidemment mauvaise qui sont portés à s'expatrier; les exceptions, qui existent sans aucun doute, ne valent pas la peine d'être signalées. Les rapports ofûciels du gouvernement prussien établissent que les émigrants emportaient, en moyenne, par tête :

195 thalers. 201 thalera. 210 thalers.

Mais Ton n'avait compté, nous dit Roscher, que ceux qui avaient déclaré posséder quelque argent. Avec la môme restriction le comité d'émigration de Francfort calculait 374 florins par tête; en Bavière, de 1835 à 1844, les émigrants emportaient avec eux en moyenne 298 florins; de 1844 à 1851, 424 florins; dans les années suivantes il paraît que la moyenne a baissé. C'est donc entre 700 el 900 francs par tête que flotte le pécule des émigrants. Assurément, il n'y a rien là d'alarmant. En calculant au plus bas chifl're la richesse nationale de l'Allemagne, il est impossible de ne pas admettre qu'elle donnerait, répartie également, une quote-part de 3,000 francs environ par tête. Il s'en faut donc que la proportion de la population au capital existant devienne, par l'expatriation des pécules d'émigrants, plus désavantageuse. Il faut d'ailleurs tenir compte de cette circonstance, que la majeure partie de ces pécules a été amassée pfennig par pfennig en vue de l'émigration, c'est-à-dire que la pensée de l'émigration a été leur cause première et leur raison d'existence, si bien que sans elle tous ces petits capitaux n'auraient sans doute pas été créés, pour la majorité du moins. Enfln il faut se rappeler que cette expatriation annuelle des pécules d'émigrants ne constitue qu'une faible partie de l'augmentation annuelle du capital national par la voie de l'épargne. Nous ne savons au juste ce qu'est en moyenne l'épargne allemande, mais des calculs dignes de foi estiment à 1,500 millions au moins par an, peut-être même à deux milliards, l'épargne française. Il est probable, vu la grande étendue et la plus grande population de l'Allemagne, que l'épargne y doit bien être de douze à quinze cents millions; en supposant môme qu'elle n'atteignit qu'un milliard, il s'en faudrait que le total de^

pécules d*émigrants, si considérables qu*on veuille les supposer et au temps de Témigration la plus intense, approchât de cette somme. La plus forte émigration allemande, celle de 1854, portait sur un nombre de 251,931 individus; dans les années suivantes, elle ne montait pas à plus de cinquante ou soixante mille; puis elle est remontée à 200,000 en 1881 ; même en adoptant ce chiffre exceptionnellement élevé, même en supposant à chaque émigrant le maximum des pécules moyens des dernières années, soit 424 florins, nous n'arriverions pour toutes les sommes emportées par les émigrants dans cette année exceptionnelle qu'au chiffre de 227 millions et demi de francs, ce qui n'est pas le quart de répargne annuelle. Il n*est pas douteux que ce ne soit là un chiffre beaucoup trop élevé ; d'abord, ainsi que Roscher nous l'a appris, le pécule moyen n'avait été calculé dans les documents officiels que pour les émigrants qui avaient déclaré posséder quelque chose, de façon qu'il se trouve plus considérable qu'en réalité; ensuite ces pécules proviennent souvent non pas d'épargnes faites par les émigrants ni de biens patrimoniaux, mais d'avances que des parents ou des amis des colonies leur font tenir pour facilité leur passage. Il est donc probable que cette émigration de deux cent mille âmes n'enlève pas à l'Allemagne plus d'une centaine de millions de francs au maximum, et il est à supposer que dans les années ordinaires l'émigration allemande n'emporte pas plus de 30 ou 40 millions. Or, qu'est-ce que celte somme minime relativement à l'importance de la capitalisation annuelle de l'Allemagne, et quelle influence peut-on lui accorder soit sur le taux des profils, soit sur le taux des salaires, soit encore sur le prix des marchandises? En Angleterre, d'après Merivale, les émigrants pour le Canada emportaient en 1834 environ un million sterling : vers 1840 Ton estimait à 3 ou 400,000 livres sterling le capital qui s'expatriait annuellement pour l'Australie. Le comité d'émigration de 1827 évaluait la dépense pour le transport et l'établissement d'une famille pauvre sur une ferme aux colonies à 60 livres sterling; mais il faut remarquer qu'il s'en faut de beaucoup que tous les émigrants aillent s'établir de prime abord comme fermiers : la grande majorité fait un stage comme salariés et amasse pendant ce stage le petit capital nécessaire pour créer une ferme ; il ne faut donc pas croire que chaque famille d'émigrants enlève 60 livres au capital national, il faut rabattre ce chiffre de moitié. D'après ces données l'on voit combien il est exagéré d'attribuer à l'exportation des pécules d'émigrants une influence perceptible sur le marché des capitaux, des salaires ou des marchandises. C*est ici que trouvent justement

î)32 DE LMNFLUliNCE DES COLONIES SUK LES MÉTROPOLES.

place les comparaisons que nous avons citées dans le chapitre précédent. Celte exportation des capitaux par la voie de l'émigration aux colonies ne fait pas subir à la société une perte plus appréciable que celle qu'éprouve le corps humain par suite d'un saignement de nez, ou la masse de l'Océan par l'écoulement de Teau que la marée montante pousse dans les docks de Londres. Il arrive parfois que rémigration, par suite de circonstances exceptionnelles, se recrute dans les classes aisées et non parmi les travailleurs manuels de la métropole. C'est ce qui se passe en Angleterre et plus encore en Ecosse depuis quelques années, où un grand nombre de fermiers, réalisant leur avoir vont s'établir dans la Nouvelle-Zélande ou au Canada. 11 se peut qu'il émigré ainsi un ou deux milliers^ de ces riches fermiers par année, emportant en moyenne une quarantaine de mille francs chacun, soit quarante à quatre vingts millions. Ce sont encore là des chiffres bien faibles, une goutte d'eau, non seulement par rapport au capital de l'Angleterre, mais à l'accroissement annuel de ce capital. Une semblable émigration peut mettre dans l'embarras les propriétaires fonciers, mais elle n'a aucune influence profonde sur la prospérité générale du pays.

Quelques économistes, cependant, ont insisté sur cette question : ils ont fait remarquer qu'il y a des colonies où le capital se porte en très grandes masses relativement à l'émigration des personnes, ce sont les colonies qui ont un monopole pour la production de denrées d'exportation comme presque toutes les colonies tropicales. On calculait, au commencement de ce siècle, qu'il y avait aux Indes occidentales près de 2 milliards de capital anglais. On peut donc se demander si l'exportation des capitaux vers ces colonies ne porte pas un certain détriment à la métropole, si la situation relative des salaires et des profits n*en est pas modifiée. Un économiste, doué d'infiniment de perspicacité, Torrens, dans son livre sur la < colonisation de l'Australie du Sud, a traité cette question ex professa avec grands développements. Cette discussion est curieuse et instructive, nous nous y arrêterons quelques instants.

Yoici d'abord une observation préliminaire qu'il ne faut pas perdre de vue; un rentier, soit qu'il émigré lui-même, soit qu'il confie ses fonds à un tiers, convertit des valeurs mobilières en argent pour renvoyer aux colonies . Bien que ce rentier n'employât pas lui-même son capital d'une façon productive, il est parfaitement certain qu*en fait ce capital était employé productivement par quelqu'un auquel il avait été prêté et des mains duquel on le retire, si bien qu'on ne peut nier que la masse des capitaux productifs de la métropole ne soit diminuée. Cette diminution est-elle toujours un mal ? C'est ce

qui parai/ résuUcrdes principes ordinaires et généraux de la science économique : et cependant, à y regarder de près, dit Torrens, et Meriyale est de son avis, et nous-mêmes nous nous y rangeons, il se peut, que dans certaines circonstances, cette expatriation d*iine partie du capital national soit un bien. Voici la démonstration que le colonel Torrens donne de cette thèse qui paraît d*abord paradoxale : et Dans une contrée manufacturière et commerçante, impor* tant des matières premières, le champ d'emploi (the field of employment) et la demande du travail ne peuvent pas être déterminés uniquement par Tabondance des capitaux. Dans un pays placé en de semblables conditions, le champ d*emploi et les salaires du travail dépendront non pas tant de la somme du capital commercial ou manufacturier que de retendue du marché étranger. Si le marché étranger ne 8*étend pas, aucune extension du capital manufacturier ne peut amener d'accroissement avantageux de la production ou de hausse permanente des salaires. Bien plus, un accroissement du capital manufacturier, non accompagné par une extension proportionnelle du marché étranger, loin d'être bienfaisant, aurait une tendance à abaisser les profits de l'entrepreneur et les salaires de l'ouvrier. » (Torrens, Colonisation of South Australia, p. 232.) « C'est un fait établi par l'expérience et universellement admis, continue le môme auteur, que, dans une contrée industrielle, des épargnes peuvent être faites sur les revenus et que le capital social peut ainsi s'accroître : d'un autre côté, c'est un fait également établi par Texpérience et admis aussi universellement que, dans les différents états de civilisation, le capital peut s'accroître dans des proportions diverses. Si donc, en Angleterre, le capital employé à fournir les cotons manufacturés pour le marché étranger, augmente plus rapidement que le capital employé dans les contrées étrangères à produire les matières premières qui entrent dans la fabrication des ariticles de coton, dans ce cas, l'expérience ne l'a que trop prouvé, la valeur des articles de coton sortant de nos usines baissera par rap* port au coût de la production : et dans l'industrie cotonnière, les salaires ou les profits ou tous deux subiront une baisse. Maintenant, des causes analogues à celles qui produisent ces effets dans l'industrie cotonnière, peuvent, dans le même temps, exercer une influence analogue sur l'industrie des soies, l'industrie des laines, en un mot sur toutes les autres branches de l'industrie qui travaillent en vue du marché étranger. Ainsi, si le capital employé à préparer les articles de coton pour le marché étranger augmente plus vite que le capital employé dans les contrées étrangères à produire les matières premières des articles de coton, d'un autre côté, il se peut

que, au même moment, le capital employé à préparer les articles de laine augmente plus vite que le capital employé à l'étranger pour fournir la matière première de cette fabrication, et le même phénomène peut se produire dans toutes les autres industries. En somme, le capital manufacturier peut augmenter plus vite que le capital étranger qui produit les matières premières des différentes fabrications; et, ainsi, dans toutes les branches de Tindustrie qui fournissent des articles au marché étranger, il peut y avoir une concurrence simultanée dans le pays (a contemporaneotis home competùm)^ qui occasionne une baisse générale des prix» des profits et des salaires et, en fin de compte, des chômages et la détresse. » (Torrens, Colonisation of South Australia, p. 242-43.) Toute cette discussion se ramène à un seul point : peut-il y avoir dans une contrée un excès général de production, a gênerai glut of commodities 7 Si cet excès général de production est possible, il en résulte qu*il peut se produire, dans un pays déterminé, surabondance de capitaux, aredundancy of capital, Torrens soutient Taffirmative et Merivale Tadopte aussi. Un grand nombre d'autorités sont d'un avis contraire. Les produits s'achètent, dit-on, avec des produits, comme Say Ta admirablement démontré : quand toutes les productions se développent d^une manière régulière et dans des proportions analogues, il ne peut y avoir d'excès, si rapide que soit leur développement : par conséquent, cette supposition d*un encombrement général, d'une pléthore universelle, est une véritable chimère.

Nous sommes parfaitement de ce dernier avis, mais nous croyons que la question mérite d'être étudiée de plus près. Sous le régime des relations internationales fondées sur le principe plus ou moins complètement appliqué de la liberté du commerce, il n'est guère de nation qui n'ait spécialisé sa production : la division du travail s'est introduite parmi les peuples comme parmi les hommes ; il en résulte que chaque contrée est spécialement adonnée à certaines brapches d'industrie; il y a des pays qui sont spécialement manufacturiers, d'autres spécialement agricoles, d'autres sépécialement commerçants ; dans l'industrie même, il y a des pays qui fabriquent de préférence les articles communs d'un usage général, d'autres qui se distinguent surtout par la fabrication des articles de luxe; amsi chaque nation s'est plus ou moins spécialisée : quand donc l'on parle d'un excès de production dans un pays, il ne s'agit pas d'un excès de production universelle, mais d'un excès de certaines productions particulières. Sans doute la production en général, la production du monde entier ne sera jamais trop grande, au contraire, elle demeurera toujours trop faible relativement à la va-

riété et à Tintensité des besoins humains. Mais il est possible que la production des articles de laine, de coton, de lin, de soie et de toutes les industries, qui emploient la plus grande partie des capitaux et des ouvriers d'un pays déterminé, devienne excessive, non pas certes relativement aux besoins auxquels ces industries doivent pourvoir, mais relativement aux équivalents et contre-valeurs que les hommes peuvent fournir en échange de ces produits. Quand, dans une contrée comme TAngleterre, dont Tindustrie travaille en grande partie pour le commerce étranger, la somme des capitaux s* accroît beaucoup plus rapidement que dans les pays avec lesquels TAngleterre trafique, nous croyons que si une partie de ces capitaux anglais n'émigre pas, il y aura en Angleterre une sorte d'excès de production, c'est-à-dire que les articles anglais produits en nombre beaucoup plus grand qu'auparavant, alors que la contre-partie qui leur est destinée en articles étrangers est restée à peu près station naire, baisseront de prix par rapport à ces derniers. Telle est l'opinion de Torrens et de Merivale et telle est aussi la nôtre. Cet état de choses aurait pour effet inévitable une baisse des profits ; or, la baisse des profits, quand elle est exagérée, malgré l'opinion de Ricardo et de quelques autres économistes, est, à nos yeux, un mal réel^ un symptôme redoutable : c'est, en effet, la mort de l'esprit d'entreprise, c'est la langueur de l'industrie, c'est un pas vers cet état stationnaire, que Stuart Mill vante, il est vrai, mais qui ne laisse pas que de nous effrayer. Au contraire, une partie de ces capitaux accumulés en Angleterre émigré dans des colonies nouvelles, ils y développent une production abondante, ils rapportent à leurs propriétaires des intérêts plus élevés, ils créent, au delà des mers, de nouveaux articles d'échange qui vont se troquer contre les articles de la mère patrie, ils donnent naissance à des matières premières qui alimentent à meilleur prix les usines de la métropole, ils constituent en même temps une demande toujours croissante pour les produits manufacturés métropolitains. Nous ne craignons pas de le dire : les capitaux anglais qui se sont transportés aux colonies, qui ont mis au jour le coton de l'Union américaine, le sucre des Indes occidentales, la laine de l'Australie, les bois de construction du Canada, ces capitaux-là, en s'expatriant, en créant au loin de nouvelles matières premières et de nouveaux objets d'échange, en ouvrant de nouveaux marchés, ont infiniment plus contribué au développement de l'industrie britannique, à la hausse permanente et normale des salaires britanniques, que s'ils étaient restés en Angleterre, où leur effet îDévitable eût été d'amener une baisse des profits qui aurait plongé dans la stagnation l'industrie nationale. Il est donc utile que dans

une contrée où la capitalisation est plus rapide que partout aiUeon, une partie de Tépai^ne annuelle soit transportée dans des lerm nouvelles où elle rend des services plus intenses et où elle ctée me nouvelle demande pour les produits manufacturés de la métropoie en lui offrant comme contre-partie les produits bruts qui pourrûcftl lui manquer. C'est le moyen le plus régulier pour rétablir on éqpi* libre qui pourrait se détruire, c'est l'aiguillon le plus vif pour la pstK duction métropolitaine. '

Ainsi l'on doit se féliciter de cette expatriation des capitaux ven les colonies bien organisées et en voie de prospérité ; ces capilaiix4à ne sont pas perdus, ils sont plutôt multipliés; chacun gagne à leor emploi plus productif sur des sols nouveaux : la colonie* la méirr>pôle, le monde entier, en retirent un incontestable avantage. Ce^t donc une politique à courte vue que celle qui blâme la créatioD H l'entretien de colonies, parce qu'elles coûtent soit au gouvemcinefii. soit aux particuliers, mais en définitive à la nation, quelques miUioa* de frais d'établissement. La merveille des créations coloniales, le> États-Unis eux-mêmes ont absorbé dans l'origine une masse impartante de capitaux anglais, et il sembla pendant quelque temps qor les résultats obtenus ne valaient pas les sommes dépensées. Tous le* propriétaires, toutes les compagnies qui fondèrent les états prinii* tifs épuisèrent leurs ressources, tombèrent en faillite, allèrenl m prison pour dettes ; et il se trouva sans doute alors dans la métiv*pôle des hommes politiques pour blâmer ce qu'ils regardakol comme un gaspillage de capitaux. Et, cependant, qui oserait dut que la somme entière des capitaux qui furent consacrés à la foodition des États-Unis, soit équivalente aux avantages annuels qnt l'Angleterre retire actuellement de ses relations commerciales aicc l'Union américaine?

Il n'y a donc nul sujet de s'inquiéter des sommes qu'emporten; avec eux les émigrants ou de celles que des rentiers résidant di]i> la métropole envoient aux colonies : cette émigration est aussi heureuse que naturelle. Il y a môme une supériorité immense en farcor de l'émigration des capitaux. C'est qu'il est difficile de trouver d^ hommes qui aient les qualités nécessaires au colon et que bvJ^ coup d'émigrants, faute de ces aptitudes particulières, tombiot dans la misère et deviennent une surcharge pour les colonies oà m se trouvent : tous les capitaux, au contraire, indistinctement sou' bons et productifs, et dans les contrées neuves spécialemenl oo es fait un usage infiniment plus utile que dans les contrées vieilles.

C'est un phénomène très important que celui de la colonisât: d des capitaux. Depuis quelques années il a été particulièremeoi

éclairé par d'attentives études, et les événements financiers en ont beaucoup mieux fait comprendre les divers aspects. Aussi aux observations précédentes qui figuraient seu)es dans la première édition de cet ouvrage est-il bon d en joindre d'autres plus précises. Un capitaliste d'Europe, et par ce mot nous n'entendons pas seulement un banquier, mais toute personne faisant des économies, un modeste employé, un paysan, un ouvrier, une vieille fille ou une veuve, peuvent, sans quitter le coin de leur foyer, sans avoir de grandes connaissances en géographie, travailler puissamment à la colonisation, à Texploitation du globe. Il leur suffit de placer leurs épargnes dans une entreprise industrielle qui construit des chemins de fer, creuse des canaux, élève des usines, défriche des terres dans les contrées jeunes. En donnant à leurs économies cette direction, les habitants du vieux monde ne manquent aucunement h leurs devoirs envers leur patrie. Les contrées où la civilisation est ancienne, comme TAngleterre ou la France, sont d'énormes productrices de capitaux, et l'embarras y devient grand pour employer d'une manière rémunératrice sur leur propre sol leurs colossales épargnes annuelles. Certes on pourra toujours consacrer à des améliorations soit industrielles, soit agricoles, soit sociales, des sommes considérables dans les vieux pays ; mais l'exportation d'une partie de ces sommes au delà des mers, dans les contrées adolescentes, est pour le genre humain tout entier d'une productivité beaucoup plus grande. Le même capital qui produira 3 ou 4 p. 100 dans une amélioration agricole 'sur le sol de France, rapportera 10, 15, ^ p. 100, dans une entreprise agricole aux États-Unis, au Canada, à la Plata, en Australie, à la Nouvelle-Zélande. Il en est de même pour les sommes consacrées à la construction de chemins de fer. Employées à faire de petites lignes montagneuses ou des concurrences superflues dans la métropole, elles donneront à grand'peineâ ou 3 p. 100 d'intérêt (1), il se peut que dans les pays neufs elles produisent 10, 12, 15 ou âO p. 100,. si ce n'est immédiatement, du moins au bout de peu d'années. Les capitalistes du vieux monde qni ont ainsi exporté une partie de leurs épargnes en retient, s'ils ont été avisés, une rémunération double, triple, quadruple, décuple parfois de celle qu'ils auraient pu obtenir en employant ces fonds autour d'eux. 11 se constitue ainsi toute une créance considénible des vieux pays sur les pays neufs. Les contrées anciennes, considérées chacune en bloc, deviennent ainsi des rentières auxquelles le reste du monde sert une rente croissante.

(>. Les ligne* d'intérêt local exploitées on France ont fourni I 1/4 pour lOOd'in- *ct^t en i^]j| pg^r rapport au prii d établissement.

538 DE L'INFLUENCE DES COLONIES SUR LES MftTROPOLES.

Ce ne sont pas seulement les parliculiers qui peuvent gagner à cette exportation de capitaux, le pays même d'où partent ces épargnes n'en éprouve aucune perte. Il y gagne de trois façons : d'abord la rente que paient annuellement aux capitalistes du vieux moode les pays nouveaux que ces capitalistes, sans se déranger, ontcootnbné à mettre en valeur, vient accroître dans des proportions parfois considérables le revenu des vieux pays ; les moyens de consommation ou de commande de travail des habitants des contrées earopéennes sont ainsi sensiblement augmentés ; l'aisance géoénl^ en Europe en est, par conséquent, relevée. En second lieu, ces capitaux qui ont été développer la prospérité de pays neufs y créent de nouveaux marchés d'approvisionnement et d'écoulement, c*efià-dire d'achat et de vente. Si les blés d'Amérique sont venus si à propos sauver l'Europe de plusieurs disettes, si le coton des EtaU- Unis a pu venir en quantités croissantes alimenter les iUaturf^ européennes, si la laine australienne a fourni une matière pr^ mière de plus en plus abondante aux fabriques de lainages de notre continent, la raison en est que des capitaux considérables ont quiU^ depuis trente ans TAngleterre, la Belgique, la France, pour étendit l'agriculture en Australie et en Amérique. Que quelques propriéui* res européens y aient perdu, dans une faible proportion, par u: certain recul de leurs fermages, la généralité des habitants dic« notre partie du monde en a tiré un avantage considérable. Ces ofmes capitaux qui, partis d'Europe, allaient exploiter les paysDocveaux créaient, en même temps, dans ces derniers une demanda pour nos produits. On y avait besoin de nos objets manufacturée, et vêtements, d'instruments de travail, de machines, même de nos aruclés de luxe. L'expérience a montré qu'il y a un certain paralléliso» entre le développement de l'exportation et celui de Timportati^n : les énormes ventes de céréales, par exemple, qu'ont faites à YElrope les États-Unis d'Amérique en 1879 et 1880 ont été la cau^ d'une grande exportation d'articles manufacturés européens de toutes sortes pour les États-Unis. Nous ne nous arrêtons pas plus Ion;* temps ici à ce phénomène dont traitera avec détail le chapitre solvant. Il est seulement une observation importante qui mérite d'Hrf mise en lumière. Plus un pays reçoit de capitaux français, pln> v devient un grand consommateur d'articles français. L'expoiiatuto même du capital se fait souvent sous la forme de marcbafidue^ • si nos capitalistes souscrivent pour l'exécution de chemins de feri la Plata ou au Brésil, il est probable qu'une forte partie du moDtâAt des sommes versées ira dans ces contrées sous la forme de nu^ français ou de machines françaises. En outre ces entreprises 1o<b-

laines qui seront faites en totalité ou en partie avec nos propres capitaux auront en général une direction, soit totalement, soit partiellement française. Il en résultera que lorsque ces entreprises auront des commandes de matériel à faire à TEurope, ce sera à la France, de préférence, qu'elles s'adresseront. Nos produits deviendront ainsi plus communs dans ces pays, nos relations avec les habitants augmenteront, le nombre de nos clients s'y accroîtra; plus on exporte de capitaux vers un pays, plus ce pays est enclin à lier un commerce actif avec la contrée d'où ces capitaux lui proviennent.

A UQ autre point de vue encore l'exportation des capitaux, quand elle n'absorbe pas toute l'épargne annuelle d'un vieux pays, est d'un puiésant secours. Elle aide à solder l'excédent des importations sur les exportations ; c*est par cet excédent que se manifeste le tribut, si nous pouvons ainsi parler, qu'acquittent envers nous les pays que nos capitaux ont mis en valeur. Il est très exact qu'un excédent d'importation peut représenter un tribut ou du moins une rente payée par les pays étrangers débiteurs à un riche pays créancier. Enfin, dans les circonstances critiques, comme dans de grandes catastrophes nationales, ces rentes qu'une vieille contrée s'est ainsi constituées au dehors lui sont souvent très utiles. C'est une sorte de domaine extra muros qui n'éprouve aucune détérioration par les éyénements se produisant chez nous. Aux jours de malheur national, nous y trouvons des ressources intactes, des moyens de paiement, de liquidation. Au lendemain de la guerre de 1870-71, on en a fait l'heureuse expérience (1).

Il s'en faut de beaucoup que l'émigration des capitaux, même au moment où elle est le plus active, absorbe tout le montant de répargne nationale d'un vieux pays. En France, d'après notre estimation très réfléchie, l'épargne annuelle ne doit pas être inférieure à 2 milliards de francs. Il y a peu d'années, un statisticien anglais de renom, M. GifTen, se fondant sur les valeurs imposées à VJncome Tax (impôt sur le revenu), et sur les statistiques des Legacy and Succession duUes (droits de legs et de succession) estimait que de t8€o à 1875, le capital de la Grande-Bretagne s'était accru de 240 millions de livres sterling par an, soit 7 milliards de francs. Ce serait, à coup sûr, une erreur de prendre ce chiffre pour l'expression de l'épargne annuelle : celle-ci est certainement beaucoup moindre. Il y ^1 en effet, des capitaux dont le revenu s'accroît et dont la valeur vénale augmente sans qu'aucune épargne soit venue en changer le

'l) Sur rinflnence de cette colonisation de capitaux on peut encore consulter notre S*sai nir la répartition des richesses et notre Traité de la science des finances.

montant primitif : une maison bien située, par exemple, dont le loyer s*élève. Il serait donc chimérique de croire que le peuple aih glais épargne 7 milliards et demi par an, mais il ne Test pas de penser qu'il économise et capitalise 2 à 3 milliards au moins. Or, »or une somme aussi importante, le pays peut bien exporter 4 oo 500 millions par an, môme un milliard ou davantage par année, fo gardant encore des fonds considérables pour améliorer ragricnlton nationale, édifier des nouvelles fabriques et perfectionner les moyens de transport. Nous ne serions aucunement alarmé, qniDl à nous, si les capitalistes français plaçaient au dehors en moyeiuie 7 à 800 millions par année ; nous croyons môme que le diilTrt de 1 milliard pourra aisément être dépassé ; il en resterait aiicnoin« autant pour accroître annuellement le capital intérieur.

M. GifTen, dans Tétude citée plus haut, évaluait pour Yuh née 1875, à un revenu de plus de 65 millions de livres sterUrr soit 1 milliard 645 millions de francs, les intérêts ou dividendes de« capitaux anglais placés à Tétranger en fonds publics ou en acti^/o* et obligations de Sociétés. Ce revenu de i milliard 645 million* poa* vait correspondre à un capital de 35 milliards environ. Les fonds publics étrangers à eux seuls, américains, français, autricliiA*. italiens et autres (y compris probablement ceux des colonies aneliy ses) fournissaient aux habitants de FAngleterre un revenu de I mil* liard 5 millions de francs ; les chemins de fer des mêmes pays Ifor rapportaient 4:^5 millions; les dividendes des banques fonctionniSY à rétranger montaient pour les capitalistes du Royaume Uni à 57ai)r lions de francs ; les intérêts et dividendes de compagnies indostml* les diverses, à 71 millions ; enQn les dividendes des Compagnies dV surances anglaises exerçant à l'étranger et les intérêts sur k^ dépôts faits par les capitalistes anglais à des Banques établies is dehors atteignaient un revenu annuel de 82 millions de franc». Toui les éléments dont se composait, d'après M. Giffen, cette rente aonuelle de 1,645 millions de francs que l'étranger paye à rAngleterr* en retour des capitaux qu'il en a reçus. Il faut remarquer que le «i^tisticien anglais n'a pas compris dans ces calculs les propriéKci ic dividuelles que des capitalistes résidant dans la Grande-Breu^ce peuvent avoir dans le reste du monde, non plus que les somsjt-» qu'ils peuvent avoir prêtées à des commerçants autres qoe à-^ Compagnies par action. En tenant compte de ces éléments soppi" mentaires qui sont considérables, on peut admettre que TAngletcn avec ses placements effectués de 1875 à 1881, doit avoir sur l>o* semble du monde, y compris ses colonies, une créance de <*<(* ^ 70 milliards de francs en capital, rapportant un revenu m4iyfn <^'

plus de 3 milliards. Avant un quart de siècle cette créance et ce revenu auront certainement doublé.

La France n*a pas essaimé au dehors des capitaux aussi importants. Beaucoup de statisticiens ont évalué à une quinzaine de milliards le montant de notre créance sur les nations étrangères, du chef de nos exportations de capitaux. Nous croyons cette somme trop faible, et nous tenons qu'on peut porter Tévaluation à 20 ou S5 milliards. Le canal de Suez à lui seul rapporte à nos nationaux une quarantaine de millions parian ; ils ont bien une quarantaine de millions d'autres revenus en Egypte. Les chemins de fer espagnols et portugais leur paient bien près de 100 millions» ^ous la forme d'actions, d'obligations, de primes de remboursement ; les chemins de fer autrichiens et hongrois, une centaine de millions aussi; qu'on y joigne tous les revenus des entreprises industrielles diverses, des maisons de Banque travaillant à l'étranger, toute la part considérable des capitalistes français dans les fonds italiens, autrichiens, hongrois, espagnols, portugais, russes, roumains, suédois, norvégiens, belges, hollandais, américains ; qu'on y ajoute aussi le produit des commandites consenties par des Français à des industriels étrangers et le rendement des propriétés que les Français pos!^èdent au dehors, on atteindra très probablement le chiffre de i milliard de rente que les pays étrangers nous servent. Il est probable que dans vingt ans ce chiffre sera, non pas doublé, mais triplé, tant par l'intérêt des nouveaux capitaux exportés que par le développement de la productivité des entreprises anciennement créées par nos capitaux.

Un lecteur scrupuleux pourrait peut-être objecter que l'émigration des capitaux peut aller sans la colonisation. Cela est vrai. Il vaut mieux néanmoins, à égalité de conditions, exporter ses capitaux dans ses propres colonies que dans des pays tout à fait étrangers. On est plus assuré de trouver dans les premières une bonne administration, une justice impartiale, un accueil favorable et un traitement équitable de la part du public et du gouvernement. Plusieurs pays ont une inclination à traiter durement les capitaux étrangers, quand ils croient pouvoir désormais se passer du secours du dehors. Les capitalistes courent, à ce point de vue, de moindres risques dans les colonies, qui sont en quelque sorte le prolongement de la métropole. Enfin, au point de vue moral, il y a une jouissance élevée à penser que ses épargnes ont contribué à créer au loin des sociétés qui ajouteront à la grandeur nationale, qui conserveront et honoreront la langue, les mœurs et l'esprit de la patrie.

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