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CHAPITRE III

Da commerce colonial et de son utilité pour la métropole

La principale utilité des colonies est le développement do commerce des iMif»polos. — Accroissement de puissance et accroissement d'indastne.

Les avantages procurés par les colonies sont de deux sortes : ceux qoi pn)ftt<r.: ) toutes les contrées du Vieux-Monde, qu'elles soient ou non cotonisatHr^ ; <^ a qui profitent particulièrement aux métropoles. — Le commerce de% r<>k>air« ■ •• ' les métropoles est en général beaucoup plus régulier, plus sur, plus pr^^'** que le commerce avec les contrées étrangèi*es.

Examen doctrinal des cinq classes de restrictions de rancien pacte ci>lMitil. - 1* Restriction sur l'exportation des produits dos colonies. — 2* Rp9tnctJ«io w l'importation dos articles étrangers dans les colonies. — Du droit ootri)>é »ai lonies de fixer elles-mêmes leurs tarifs. — Abus qui en a été fait à \ icu>na <t n Canada. — D'une limite possible à ce droit, et d'un maximum de UiM. " 3* Restriction à l'importation dans la métropole do produits roIoniauY Ptruir^r*.

— 4* Restriction sur les transports maritimes des colonies avec la vnétn*^ '•

— 5* Restriction sur la manuracturc pai* les colons de leurs propres outi^n^ premières.

Inconvénients de toutes ces restrictions. — Du régime de complète liberté. — D • avantages naturels que la métn)pole conserve encore sous ce rt'jrime.

Le commerce colonial »o rapproche, à plusieurs points de vue, du oommrrce ini rieur et diffère du commerce étranger.

La grande utilité des colonies, les chapitres qui précèdent IVnt prouvé, ce n'est pas principalement de servir de déversoir au superd*: de la population de la métropole, c'est de donner à son rommen-f un grand essor, d*activer et d'entretenir son industrie et de fournir aux habitants de la mère patrie, industriels, ouvriers, consomtni* teurSy un accroissement de profits, de salaires ou de jouis$aoce<. Mais, d'après Tordre naturel des choses, ces avantages, résultant li^ la création et de la prospérité des colonies, ne se bornent pas lai seules métropoles, ils s'étendent à toutes les contrées de rancien monde et il n'est pour ainsi dire pas de nation qui ne retire ira Nnéûce réel de cette augmentation du champ productif de rhuiiun:t<' Aussi Adam Smith a*t-il cru devoir distinguer les avantages t:**néraux que l'Europe, considérée comme un seul vaste pays, a retir*-* de la colonisation et les avantages spéciaux dont chaque mère pair ' a proûté du chef de ses colonies particulières. Se prononçant « l'utilité universelle de la colonisation, l'auteur de ia Rithnu •'

Nations s'est exprimé en ces termes : « Les avantages généraux que l'Europe, considérée comme un seul grand pays, a retirés de la découverte de l'Amérique et de sa formation en colonies consistent, en premier lieu, dans une augmentation de jouissances; en second lieu, dans un accroissement d'industrie, n La colonisation a eu pour effet d'ouvrir de nouvelles sources de production, où les articles de nécessité, de convenance ou de luxe peuvent être obtenus avec pins d'abondance, plus de variété et à meilleur prix que partout ailleurs, grâce aux facultés spéciales et aux ressources inépuisables de sols placés dans d'autres climats et vierges de culture. C'est ainsi que des produits inconnus sont arrivés aux consommateurs d'Europe pour multiplier leurs jouissances : que d'objets utiles et agréables, pour la satisfaction des besoins matériels et intellectuels, ont été subitement mis au jour! Il en est résulté plus de bienêtre et d'élégance dans nos habitudes et nos mœurs, un raffinement plus grand dans notre civilisation et, d'une manière générale, une étévaiion du standard of life^ ou du niveau de notre existence. C'est là le premier et incontestable résultat de la colonisation ; voici le second : c'est d'ouvrir de nouveaux marchés pour le débit des produits manufacturés d'Europe, marchés plus profitables et d'une plus grande extensibilité que ceux auxquels on était borné auparavant, parce que les sociétés nouvelles ont une force de croissance t't des facilités pour la création et l'accumulation des richesses inUniment plus grandes que les vieilles sociétés. Ainsi l'échange se irouvd activé et étendu, la division augmente; l'industrie ayant devant elle de plus vastes débouchés peut et doit produire davantage, et cette production sur une plus grande échelle appelle des perfectionnements nouveaux et de nouveaux progrès.

De ces deux avantages l'on a pu se demander quel était le plus grand, et l'on a généralement conclu que c'était le premier. « Nos meilleurs clients, dit Merivale, ne sont pas ceux qui prennent le plus de nos produits, mais ceux qui donnent la plus grande quantité de valeurs en échange : sous un système de liberté entière, le plus grand bénéfice des colonies, c'est-à-dire la jouissance des articles qu'elles produisent, serait acquis, non pas toujours à la nière patrie, mais à la contrée qui pourrait leur fournir des produits ^u meilleur compte en échange de leurs articles. Une contrée qui ne produirait que des objets dont ses colonies n'auraient pas l»esoin, ne trouverait en elles aucun marché et ne pourrait faire aucun commerce direct avec elles ; c'est ce qui arriverait à la Russie, M elle colonisait! » Ces observations, justes dans une certaine limite, pourraient cependant induire en erreur. L'on n'a que faire de

Mi DE L*1NFLUENC£ DES COLONIES SUR LES MÉTROPOLES.

•distinguer ici la consommation de la production; car Ton ce peut consommer des articles des colonies qu*à la condition de leor fournir une contre- valeur en échange : ainsi l'acquisition des deorées spéciales qu'elles produisent est subordonnée à un développement de Tindustrie métropolitaine ; si bien que les deux anatages principaux, que nous avons notés comme les résultats importants de la colonisation pour la métropole, raugmentation de^ jouissances et Taccroissement de l'industrie, ne sont pas deox fait* indépendants et isolés, ils sont connexes et corrélatifs. Toute dearéf coloniale de production, soit nouvelle, soit plus grande, soit î meilleur compte, est un équivalent nouveau pour Tindustrie européenne; cet équivalent agit comme un stimulant qui provoque i création d'une valeur en échange: c'est comme un besoin n<.U' vellement découvert et dont on entrevoit la satisfaction possibU* moyennant un surcroît de travail et d'habileté. li se produit un effort pour cette satisfaction désirée; l'industrie en reçoit une impulsion nouvelle. Avec cette perspicacité profonde et exacte, qtt est le trait saillant de son talent, Adam Smith a démontré que icréation sous les tropiques de denrées spéciales, d'équivalents ootiveaux, a influé sur le monde entier et non seulement sur les nitioL^ qui étaient en relations directes avec les colonies. « Ce qui est moïc^ évident, dit-il, c'est que ces grands événements (la découverte c' la colonisation des deux Indes) aient dû pareillement contribuer > encourager l'industrie de pays, qui, peut-être, n'ont jamais enTvy en Amérique un seul article de leurs produits, tels que la Uon£ri< et la Pologne : c'est cependant ce dont il n'est pas possible --.f douter. On consomme en Hongrie et en Pologne une certaine pan.r du produit de TAmérique, et il y a dans ces pays une demanO' quelconque pour le sucre, le chocolat et le tabac de cette n^avelle partie du monde. Or ces marchandises, il faut les acheter •' avec quelque chose qui soit le produit de l'industrie de la Hon^nr ou de la Pologne, ou avec quelque chose qui ait été achet' avec une partie de ce produit. Ces marchandises américaines soo* de nouvelles valeurs, de nouveaux équivalents, survenus en Hoognet en Pologne pour y être échangés contre l'excédent de produ . de ces pays. Transportées dans ces contrées, elles y créent u:* nouveau marché, un marché plus étendu pour cet excédent <!•' produit. Elles en font hausser la valeur et contribuent par li i ('• encourager l'augmentation. Quand même aucune partie de <<* produit ne serait jamais portée en Amérique, il peut en être p^ri* à d'autres nations qui l'achètent avec une partie de la portj qu'elles ont dans l'excédent de produit de l'Amérique, et ain^i te^

nations trouveront un débit au moyen de la circulation du commerce nouveau que l'excédant de produit de rAmérique a primitivement mis en activité. Ces grands événements peuvent môme avoir contribué à augmenter les jouissances et à accroître l'industrie de pays qui, non seulement, n*ont jamais envoyé aucune marchandise en Amérique, mais même n*en ont jamais reçu aucune de cette contrée. Ces contrées-là même peuvent avoir reçu en plus grande abondance les marchandises de quelque nation dont Texcédent de produit aura été augmenté par le commerce de

FAmérique Il leur a été présenté un plus grand nombre de

nouveaux équivalents, d'une espèce ou d'une autre, pour être échangés contre l'excédent de produit de leur industrie. II a été créé un marché plus étendu pour ce produit surabondant, de manière à en faire hausser la valeur, et par là à en encourager l'augmentation. Cette masse de marchandises qui est jetée annuellement dans la sphère immense du commerce de l'Europe, et qui, par Tefiet de ses diverses révolutions, est distribuée annuellement entre toutes les diverses nations comprises dans cette sphère, a dû être augmentée de tout l'excédent de produit de l'Amérique. U y a donc lieu de croire que chacune de ces nations a recueilli une plus grande part dans cette masse ainsi grossie, que ses jouissances ont augmenté et que son industrie a acquis de nouvelles forces. » Si ingénieuse et si exacte que soit cette analyse, elle n'est pas encore complète. Le seul mérite des colonies n'a pas été de fournir des denrées agréables et d'un goût universel, équivalents nouveaux qui provoquaient une extension de Tindustrie du vieux monde. Les colonies ont aussi offert à nos sociétés des matières premières dont le bas prix a singulièrement stimulé la production intérieure des contrées d'Europe. Le coton de l'Amérique centrale, la laine de Bucnos-Ayres ou d'Australie, les peaux de l'Amérique du Sud ont notablement abaissé, en Europe, le prix de revient d'une foule d'articles d'une universelle utilité : il en est résulté un accroissement immense dans la demande de ces articles ; et cette forte demande en a multiplié la production dans une proportion inouïe. L'on sait les avantages que Ton attribue à l'invention de machines nouvelles; il en résulte, dit-on, par le bas prix des produits qu'elles créent, une extension immense de la fabrication, une élévation des salaires en même temps qu'un accroissement des jouissances, une multiplication des échanges qui proGte à la société tout entière. Eh bien, à notre gré, les mêmes résultats doivent 5e produire quand, sans progrès nouveau dans la machinerie, les matières premières deviennent beaucoup moins chères : les

produits, en effet, baissent de prix dans une large mesnre, U tonsommation est sollicitée à s'étendre, la demande s*élar^t et le» phénomènes que nous avons notés dans le cas d'inyeotion de machines nouvelles, doivent se manifester dans le cas qui non^ occupe. Aussi n'est-ce pas seulement en tant qu'équivalents qm provoquent la création de valeurs en échange que les produits de rAmérique ont influé sur Tindustrie du vieux monde; c'est encorr en tant que matières premières à bon marché entrant dans U fabrication d'articles d'utilité universelle : ça élé là un stimuUnl des plus vifs à la fabrication ; et, de même que le commerce eilêrieur s'est multiplié et que la production en vue de rexporiatiuo s'est accrue pour se procurer les denrées spéciales aux colonies, de même que le commerce intérieur s'est étendu, la production en vue de la consommation locale s'est multipliée par suite du hv^ prix des matières premières que l'Amérique nous a fournies et de la baisse de prix des articles où elles entrent comme éléments. Ud peut dire que dans toute l'histoire du monde on ne rencontre aucun fait qui ait eu une influence aussi bienfaisante sur Tindustne que la découverte et la colonisation des deux Indes. L'influence de ces grands événements a été profonde et radicale sur la $ociéiè tout entière, ils en ont altéré singulièrement les conditions et les relations existantes : en fournissant à bon marché des denrée* spéciales, précieuses entre toutes, au point de vue de l'utilité etdl'agrément, en sollicitant par une rémunération meilleure la création de capitaux nouveaux, en en facilitant l'accumulation pir un emploi plus productif, en rendant la main-d'œuvre plus oti'** et plus demandée, ils ont, plus que tous les autres événements contribué à fonder cette société industrielle et démocratique djr> laquelle nous vivons. Ces résultats de la colonisation dans le pa^K. il les faut attendre encore de la colonisation dans le présent tS dans l'avenir : l'Australie, dans notre siècle, a exercé sur TEurop** à tous les points de vue, une influence analogue à celle qu'ex«fn i l'Amérique; et les colonies qui se fondent ou qui se fondfr.*n; auront incontestablement pour l'Europe ces deux mêmes a\jrtages : augmentation de jouissances, accroissement d'industrie.

Les avantages dont nous avons parlé jusqu'ici sont générsut rt communs, non seulement aux mères patries, mais à toutes 1*.*^ contrées civilisées, même dénuées de colonies. Mais n'y a-t-il p&*. pour les métropoles, des avantages particuliers résultant du carartère spécial de leurs relations avec les colonies qu'elles ont fondât* et entretenues ? Il nous paraît incontestable q^ue les mctn»p( '« * retirent une utilité particulière de leurs colonies: d'abord ce >< r«i

des capitaux métropolitains qui s*y portent; dans ce champ plus productif ils prélèvent un intérêt plus élevé ; le sort de leurs propriétaires, dont un bon nombre, sans doute, est resté dans la mère patrie, se trouve amélioré. En outre, la communauté de langues, dhabitudes, de traditions, donne, môme dans le commerce colonial libre, une grande supériorité à la métropole sur toutes les nations étrangères. Les colons conservent longtemps les mœurs et les goûts de la mère patrie, il se fournissent chez elle de préférence, leurs relations avec elle ont un caractère d'intimité qu'elles ont rarement avec d'autres nations. Même lorsque le lien colonial se trouve rompu, la ténacité des mœurs et des goûts nationaux persiste : on n'efface pas par une révolution les traces d'une éducation commune et de traditions séculaires. Même de nos jours l'exportation de la Hollande pour le Gap est considérable : on a fait la remarque que les vins d'Espagne et de Portugal sont encore d'un usage général dans l'Amérique du Sud, quoique sous ce climat brûlant les vins légers de France dussent être préférables. Quelle que soit l'organisation politique et la législation économique, deux peuples qui sont unis par la langue et par la race garderont toujours dans leur manière d'être, leurs goûts et leurs habitudes, des analogies ineffaçables et que l'on peut ranger parmi les liens les plus forts au point de vue des relations commerciales. C'est sur la métropole que les colonies se modèlent. Pour la sécurité, pour la continuité, pour le développement graduel des relations, le commerce des colonies avec la métropole se rapproche beaucoup plus du commerce intérieur que du commerce étranger.

Ces avantages tout naturels n'ont pas suffi aux métropoles, elles ont cherché à s'en assurer d'artificiels au moyen de lois et de règlements; elles ont eu la prétention de monopoliser le commerce de leurs colonies; mais comme, à l'honneur du genre humain, si égoïste que soit un peuple, il ne commet guère d'injustice sans la pallier par une compensation au moins apparente, en échange des privilèges que les mères patries prenaient de vive force dans leurs rapports avec les colonies, elles ont consenti, au profit de celles-ci. à se charger également de chaînes et à s'imposer de réels et importants sacrifices. Ce système de restrictions réciproques qui porte le nom de pacte colonial, et que nous avons retrouvé à chaque page de rhistoire de la colonisation, il importe d'en prendre ici une vue d'ensemble et d'examiner brièvement sa valeur.

Les diiTérentes restrictions usitées dans le système colonial peuvent se ramener à cinq classes : l"* Restrictions sur l'exportation des produits des colonies autre part que pour la mère patrie; 2^ Hcs-

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trictions sur Timportation des articles étrangers dans la colonie; 3*^ Restrictions sur Timportation des produits coloniaux, soitdecoQ* trées, soit de colonies étrangères dans la métropole ; 4* Restrictions sur le transport des marchandises à destination ou en provenance des colonies autrement que sur des vaisseaux de la métropole; 5** Restrictions sur la manuructure par les colons de leurs propres matières premières.

!• Restrictions sur Texportation des produits des colonies pour des contrées autres que la mère patrie. Nous avons retrouvé presque partout et dès Torigine cette première dérogation à la liberté du traûc. Elle s*expliquait et se justifiait aux yeux des hommes d Etat par les sacrifices que la métropole avait dû faire pour la fondation de ses colonies ou tout au moins pour leur défense : c'était une compensation. Mais, comme il arrive toujours, cotte mesure artifi* cielle et violente allait contre le but qu'elle se proposait. 11 est îdcontestable que la métropole retirait de ces restrictions un avantage relatif : les denrées coloniales que Ton bornait au marché métropolitain ou qui ne pouvaient être transportées aux aut^e^ nations qu'après avoir touché le sol de la mère patrie, devaient as* sûrement revenir moins cher dans la métropole que partout ail> leurs. Cette première dérogation au cours naturel du trafic avait donc pour effet de diminuer à la fois les jouissances et i*indastrif des pnys qui étaient exclus de ce commerce, ce qui donnait un avantage relatif manifeste aux contrées qui en étaient seules en posses* sion. Mais, ainsi que Smith Ta parfaitement démontré, ce D*étail!i qu'un avantage relatif, lequel en réalité était fort coûteux pour It* pays qui en jouissait, a Si la France et tous les autres pays d'Europe, écrit l'auteur de la Ilichesse des Nations, eussent eu dans tou^ les temps la faculté de commercer librement au Maryland et à U Virginie, le tabac de ces colonies aurait pu dans la mèoie période se trouver revenir à meilleur compte qu'il ne revient actuellement, non seulement pour lous ces pays, mais aussi pour rAnglelertv elle-même. Au moyen d'un marché qui eût été si fort étendu ao delà de celui dont il a joui jusqu'ici, le produit du tabac aurait pn tellement s'accroître, et probablement môme se serait tellem^iit accru pendant celte période, qu'il aurait réduit les profits d'ucf plantation de tabac à leur niveau naturel avec ceux d'une lent- i blé, au-dessus desquels ils sont encore, à ce que l'on croit; durant cette période le prix du tabac aurait pu tomber et vraisemblable* ment serait tombé un peu plus bas qu'il n'est à présent L'ne pa* reille quantité de marchandises, soit d'Angleterre, soit des auLrt» pays, aurait acheté dans le Maryland et dans la Virginie plus ce

DU COMMERCE COLOiNIAL ET DE bO.N UTILITE. 5411

tabac qu'elle ne peut en acheter aujourd'hui, et ainsi elle y aurait été vendue à un prix d'autant meilleur. .Par conséquent, si Tabondance et le bon marché de cette plante ajoutent quelque chose aux jouissances et à l'industrie de l'Angleterre ou de tout autre pays, ce sont deux effets qu'ils auraient vraisemblablement produits à un degré plus considérable qu'ils ne font aujourd'hui, si la liberté du commerce eût eu lieu. A la vérité, dans cette supposition, l'Angleterre n'aurait pas eu d'avantages sur les autres pays : elle aurait bien acheté le tabac des colonies un peu meilleur marché qu'elle ne Tacheté et, par conséquent, aurait vendu quelques-unes de ses marchandises un peu plus cher qu'elle ne le fait à présent : mais elle n'aurait pas pu pour cela acheter l'un meilleur marché, ni vendre les autres plus cher que ne l'eût fait tout autre pays. » Ce qui est ▼rai du taba(f l'est du sucre et de toutes les autres denrées : la limitation de la vente de ces produits au seul marché métropolitain bornait leur production dans les colonies et en élevait par conséquent le prix; ainsi, au lieu que les restrictions à la liberté du trafic rendissent les denrées coloniales moins chères, du moins pour la métropole, elles avaient pour effet de les renchérir, même pour cette dernière; en même temps elles arrêtaient le développement de la culture aux colonies, ce qui rendait les colons moins riches, c'està-dire moins capables d'acheter les produits manufacturés de la métropole : celte dérogation au cours naturel du conimerce avait lionc pour effet de diminuer les jouissances et l'industrie, non seuli'ment des nations étrangères et de la colonie, mais de la métroii<)le elle-même. Adam Smith avait donc raison de s'étonner que les métropoles se fussent imposé de pareils sacrifices « en vue d'exécuiàt un projet de pure malice et de pure jalousie, celui d'exclure autant que possible toutes les autres nations de la participation à ce commerce. » Mais il est probable que l'erreur avait autant de part à ces restrictions que « la jalousie » et la « malice » ; on croyait se procurer ainsi les denrées coloniales à meilleur compte, tandis qu'on les faisait artificiellement enchérir.

Cette première catégorie de restrictions a été la première atteinte dans la pratique : nous avons vu qu'on y a bien des fois dérogé en Angleterre et en France dans le courant du xvm' siècle; aujourd'hui elles ont disparu presque complètement de la législation des nations civilisées. ,

2* Les restrictions sur l'importation d'articles de fabrication étrangère dans les colonies sont aussi vieilles que les précédentes et durèrent encore plus longtemps. Chaque métropole voulut donner à ses commerçants le privilège du marché colonial : on croyait

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ainsi assurer le développement de Tindustrie métropolitaine ; ce fui encore là une erreur, selon nous. Il n*est que trop prouvé par les faits que ces prohibitions, en renchérissant aux colonies les articles de nécessité, quelquefois les ustensiles de fabrication, avaient pour effet de ralentir le progrès de ces jeunes sociétés, elles W^ maintenaient dans l'état d'enfance et entravaient leur essor ; croissant moins vite, arrivant plus difficilement à la richesse, leur puissance d'acheter se trouvait réduite et les articles de fabrication métropolitaine dont les prix étaient artificiellement élevés se veadaient moins, en fin de compte, qu'ils ne se seraient vendus sou< un régime plus libéral. Ou bien ces prohibitions étaient sans eflet, si la métropole, comme l'Angleterre, par exemple, avait une véritable supériorité dans la fabrication de la plupart des articlfs qui répondaient aux besoins des colons ; ou, si la métropole êta t sous ce rapport dans un état d'infériorité relativement aux nations voisines, en contraignant ses colonies à lui acheter les objets <! première nécessité et les ustensiles de fabrication agricole, elle W condamnait à végéter, elle arrêtait leur progrès dans son germe, elle tuait la poule aux œufs d*or. Ce dont il faut surtout tenir compte, en pareille matière, c'est la contrebande, qui, aux coI<*nies, se faisait sur une très grande échelle. Jamais et nulle part malgré la surveillance la plus minutieuse et les grands frais qu'elle occasionna, l'on n'a pu arrêter le trafic interlope. Ou*en résultait i'^ C'est que la prohibition d'importer des marchandises étranger'» aux colonies équivalait dans la plupart des cas à une prime donnée aux contrebandiers. Voici donc quelles étaient les conséquences do système : les colons payaient plus cher les articles de nécessité tt les ustensiles de production, ce qui arrêtait considérablement les progrès de la colonie; les fabricants de la métropole ne profitaient qu'en très petite partie du privilège qu'on voulait leur assurer ; celaient les contrebandiers qui en tiraient le profit le plus net et qu: percevaient une sorte d'impôt sur les agriculteurs d'Amérique : la métropole se condamnait à d'énormes frais de surveillance ; d'un autre côté, par suite du marasme où un tel régime plongeait les •'"lonies, les colons étaient moins en état d'acheter les marchandise^ de convenance, d'agrément ou de luxe pour la production desquelles la métropole avait des avantages qu'elle tenait de la natu^r ou de la communauté des goûts et de mœurs entre les colonie^ 'i la mère patrie ; en dernier lieu, il résultait de ces prohibition» et des souffrances qu'elles imposaient aux colons, une vive irrilaliou qui, demeurant longtemps muette, finissait par éclater en troubles, révoltes, et par amener la séparation.

Cette seconde catégorie de restrictions ne put non plus résister indéfiniment aux lumières de la science et de Texpérience. Peu à peu, dans les colonies hollandaises, dans les colonies anglaises, dans les colonies françaises enfin, les liens primitifs, 3! étroitement noués, furent relâchés. Nous avons suivi ce progrès dans le courant de cet ouvrage et, après en avoir marqué les étapes, nous avons vu qu*il aboutit à la faculté pour les colonies de fixer elles-mêmes leurs droits de douane. Telle est du moins la législation anglaise et la législation française ; on ne peut nier qu*elle ne soit bienfaisante : toutes les autres nations tendent à Tadopter. Certaines colonies, cependant, comme le Canada et Victoria en Australie, ont abusé dans ces derniers temps, de la faculté qui leur était laissée, pour établir des tarifs très élevés destinés à protéger les manufactures coloniales. Ces colonies sont sans doute les premières victimes de CCS essais de réaction économique. C'est ainsi que la colonie de Victoria, depuis l'établissement de son tarif protectionniste, se développe beaucoup moins rapidement que la colonie libre-échangiste de la Nouvelle Galles. Les droits protecteurs nuisent néanmoins à la métropole. Il serait peut-être sage que la métropole fixât une fois pour toutes une limite assez large à la faculté dont jouissent les colonies, que celles-ci par exemple ne pussent taxer à plus de 15 ou 20 p. 100 de leur valeur les produits manufacturés européens. Il n'y aurait là aucune infraction à la liberté coloniale ; ce serait une clause analogue à celle qui figure dans nos traités de commerce, avec la différence que cette clause serait regardée comme ayant une durée éternelle, sauf accord des deux parties pour la modiiier(l).

3^ Les restrictions sur l'importation des denrées coloniales soit de contrées, soit de colonies étrangères dans la métropole, forment la troisième partie du système. C'était une compensation accordée aux colonies et qui complétait cet engagement synallagmatique connu sous le nom de pacte colonial. Cette classe de prohibitions, on l'a fait remarquer avec raison, était d'une application plus facile que la classe précédente : en effet, à la différence des articles manufacturés, les denrées coloniales sont des matières de beaucoup de poids relativement à leur valeur et dont l'introduction en fraude rencontre beaucoup d*obstacles dans leur nature môme ; ces proliibitions sont donc efficaces, en ce sens du moins qu'elles sont

11) Lorsque les colonies sont devenues complètement adultes, qu'eUes ne demandent plus rien au Trésor métropolitain, il faut leur laisser, môme en matière de douanes, la liberté de l'erreur, sinon Ion pourrait peut-être les pousser à un afiranchissement violent.

exécutées, d'autant plus que, à la différence des colonies où la po« pulalion est disséminée et rare, ce qui y rend la surveillance dincile, les métropoles sont, d*ordinaire, des terres très peuplées où la multitude d'agents gouyernementaux et les moyens d^informatioD et de répression rendent la contrebande singulièrement malaisée, impossible môme dans le cas qui nous occupe. Les droits prohibitif* sur les matières coloniales de provenance étrangère ont troia effets nuisibles à la métropole : elles élèvent, et parfois â*uae manière considérable, les prix des denrées qui sont non seulement de con* venance et de luxe, mais de nécessité comme le sucre ; elles restreignent la consommation parmi les classes peu aisées; elles intro* duisent souvent des articles de qualité inférieure à la place àt produits de bonne qualité.

Sur rélévation des prix qui frappe les denrées coloniales par suite de cette sorte de prohibitions, tout a été dil. On sait combien les sucres de Cuba et de Java sont inférieurs comme prix et sapérieurs comme qualité aux sucres de la Jamaïque ou de la Guade* loupe. Il s'est produit dans la première partie de ce siècle ce fait étrange, qui semble contre nature, mais qu'expliquait la légbla* tion coloniale du temps, c'est que les contrées d'Europe, qui n'ont pas de colonies, avaient les denrées coloniales i bien meilleur marché et de bien meilleure qualité que la France ou l'Angletem qui possèdent de grandes colonies tropicales.

Quand il s'agit de denrées d'un goût aussi général et d'uae utilité aussi universelle que le sucre, il est impossible de calcnte: l'extension que la consommation pourrait prendre par suite d*uii abaissement de droits. « Ceux qui n'ont pas vu de leurs propres yeux quelle immense quantité de sucre est consommée dans TA* mérique espagnole, môme parmi les familles les plas pauvm^ seraient étonnés, dit Humboldt, de trouver que la France ne réclame pas pour sa fourniture de sucre une quantité supérieure à trois ou quatre fois celle que consomme l'Ile de Cuba. » Quand Humboldt écrivait ces lignes, Cuba n'avait que 340,000 habitant». la France en comptait 80 fois davantage (1).

Il est incontestable que le privilège accordé aux colonies pour l'approvisionnement de la métropole en denrées coloniales tend à substituer des denrées de qualité médiocre ou inférieure aui denrées de première qualité. Ce résultat se manifeste par plu-

(1) La suppression des droits sur le sucre, il y a pou d annvos, eo ADglcterrc •< leur réduction considérable on France dans l'annéo l8Si ont montré (vmi»M l « consommation de cette denrée est extensible. On peut consulter sur c* puiat t.\ article que M. René Stourui a publié dans VSconomiste français ^avril ISttS).

DU COMMERCE COLONIAL ET DE SON UTILITÉ. 5o»

sieurs raisons. D'abord les colonies privilégiées dont la culture est déjà ancienne et qui reposent sur le monopole n*ont pas toujours des produits aussi parfaits que d'autres contrées plus neuves et oi!i la culture se perfectionne sous l'aiguillon de la concurrence. Le sucre de Cuba et de Java est même, comme qualité, supérieur à celui de la Jamaïque et de la Guadeloupe. Un des produits coloniaux que l'Angleterre a le plus favorisés, c*est le bois du Canada : il a été prouvé que ce bois était non seulement beaucoup plus cher mais qu'il était encore beaucoup moins durable que les bois de Norvège. Dans une enquête qui fut faite en 1831, sir Robert Seppings constatait que les frégates construites en bois canadien ne possédaient pas la moitié de la durée de celles qui étaient construites en bois de la Baltique. Quant aux denrées de consommation,, il n'est pas conteatable que les hauts droits qui pèsent sur elles ne constituent un stimulant à la falsification : quoique Ton ne puisse espérer de venir jamais complètement à bout des fraudes du trafic de détail, il est cependant certain qu'on les réduirait considérablement, si l'on abaissait les droits excessifs sur les denrées coloniales, si l'on diminuait par conséquent l'intérêt qu'ont les marchands à les falsifier. De même que les prohibitions d'importer des marchandises étrangères dans les colonies constituent une sorte de prime pour les contrebandiers ; de même les hauts droits sur les sucres ou les cafés étrangers constituent une sorte de prime au profit des détaillants qui les falsifient, et, quoique ce dernier abus soit beaucoup moins général que le premier et frappe moins les yeux, il n'en faut pas moins tenir compte dans Tappréciation des inconvénients si multiples et si complexes du pacte colonial.

Pour justifier la catégorie de restrictions qui nous occupe, on a invoqué l'importance du commerce colonial. On est tombé sur ce point dans des exagérations et des oublis qui dénotent une singulière légèreté d'esprit; c'est ainsi que Ton a oublié, selon la juste remarque de Mérivale, que, pour chaque client que l'Angleterre gagnait au Canada, elle en perdait un en Suède ou en Russie, de même que pour chaque client qu'elle gagnait à Demerara ou à la Jamaïque, elle en perdait un à Cuba à Java ou au Brésil. Les tableaux de douane ont aussi induit en erreur les partisans du pacte colonial. Il y a dans les statistiques commerciales des chiffres qui prêtent aux méprises et qui sont souvent interprétés à contre-sens. * w Plusieurs de nos colonies, dit Mérivale, sont des entrepôts importants pour notre commerce étranger ; on y trans^ porte un grand nombre d'articles anglais pour y être i^éembar-

qués à d'autres destiDations, et cela de deux façons, par le com* merce autorisé et par la contrebande. Tous ces articles parassast dans les tableaux statistiques des colonies, d*un côté, à l^exportation et, de Tautre, à l'importation , ce qui enfle démesuréoieiit U consommation apparente des colonies. Ainsi, en 1836, les impo tations d'Angleterre à la Jamaïque étaient, d'après les tableaux, de 2,108,606 livres sterling, et les exportations de l'iie de 3,3IS,67t) livres sterling; c'était par an et par habitant plus de trois lirre^ it de consommation de produits anglais, soit dix fois pins que pour le» États-Unis et le Brésil, qui sont deux de nos plus importants marchés étrangers. Mais, en examinant les tableaux de plus prH, oi trouve qu'une très grande proportion des articles manufactar'^ ainsi portés à la Jamaïque sont réexportés pour l'Amérique dv Sud. L'autre déduction nécessaire de l'apparente consommatioB de marchandises anglaises aux colonies provient de la contre bande. Que d'articles sont transportés de la Jamaïque à Sainl* Thomas et aux autres entrepôts de la contrebande dans le colfe du Mexique. La grande exportation du Canada dans le nord ai l'Amérique ne parait pas sur les tables statistiques. D'après !<-* Américains, cette exportation serait très considérable. » Ce ne sooi pas là les seules raisons qui rendent les tableaux des douane^ difficiles à consulter en pareille matière. Il y a encore une aotrv correction nécessaire aux calculs sur l'importation d'une métr> pôle à ses colonies, de l'Angleterre, par exemple, à la Jamaïque. C'est que peu d'articles parviennent aux ports étrangers en pnH venance de l'Angleterre, s'ils ne sont pas des produits» soit de l'Angleterre, soit de ses colonies ; tandis que dans le commercr colonial, du moins jusqu'à l'abolition de l'acte de navigalioii, l'Angleterre avait le transport des produits de toutes les natiûfi&. et ces produits, confondus avec les articles anglais, Ûgurai^aL selon Merivale, sur les tableaux statistiques sous le titre commai d'importations de la Grande-Bretagne. C'était donc par des in* terprétations erronées que l'on soutenait l'utilité au point ée vue métropolitain de la classe de restrictions qui nous occupe, c'est-à-dire du privilège accordé aux colonies pour la Tente àt leurs produits sur le marché de la mère patrie. Il est inrontriUMf que ces restrictions avaient pour effet d'élever dans la mélropulr le prix des denrées coloniales, d'en réduire la consommatioB et parfois de substituer des produits de mauvaise qualité aux pro> duits de qualité supérieure ; et il n'est pas le moins dn monde prouvé que ces inconvénient:» considérables aient eu pour équivalent un avantage réel et sérieux.

ou COMMERCE COLONIAL ET DE SON UTILITÉ. 555

Mais ces restrictions, dit-on, à supposer qu'elles fussent un fardeau pour la métropole, étaient un acte de justice et une compensation due aux colonies pour les entraves qu'on avait mises à la liberté de leurs importations dans l'intérêt des fabricants métropolitains. S'il en était ainsi, il en faudrait conclure qu'on ne saurait s'arrêter trop tôt dans la voie du monopole, parce que chaque privilège, à moins d'injustice odieuse, en amène à sa suite un autre qui lui est contraire et lui sert de contre-partie : l'on forme ainsi peu à peu une longue série de privilèges multiples, destinés à se faire équilibre les uns aux autres et dont l'action combinée est singulièrement nuisible au progrès des sociétés. Mais, à notre avis, le monopole accordé aux colonies pour l'approvisionnement du marché métropolitain en denrées coloniales a eu des conséquences funestes pour les colonies elles-mêmes. S'il a favorisé leur prospérité momentanée et leur essor passager à certaines périodes de leur histoire, il a nui à leur développement normal, à la constitution régulière de la sociélé coloniale, à la saine organisation économique. C'est grâce à ce monopole que les colonies des tropiques se sont tournées tout entières vers la production de denrées d'exportation : elles ont négligé les cultures vivrières ; elles ont consacré toutes leurs ressources à la canne à sucre; elles ont épuisé leur sol par une production hâtive et sans merci; elles ont fondé l'esclavage et multiplié à l'infini le nombre des esclaves; elles sont devenues des fabriques ; tout a été artificiel dans leur opulence; elles ont bientôt passé par des crises intenses et ont fini par tomber dans le marasme ; aujourd'hui, sous l'influence de réformes nécessaires, elles luttent péniblement contre des maux qui n'ont jamais frappé les contrées européennes avec cette intensité et cette permanence. De cet abîme de difllcultés où ces colonies se trouvent actuellement, il n'est pas contestable qu'une des causes principales ne soit la direction tout artificielle qui a été imprimée, dès l'origine, à leur production par un monopole qu'elles regardaient comme un précieux et durable avantage.

4* Une quatrième catégorie de restrictions qui, plus que toutes les autres, a trouvé faveur auprès du public et a même été vue d*assez bon œil par certains économistes, c'est celle qui prohibe le transport des marchandises, en destination ou en provenance des colonies, autrement que sur des vaisseaux de la métropole. Ce fut là, on lésait, un des points favoris de la politique anglaise pendant deux siècles. Nous avons fait l'histoire des lois de navigation dans la première partie de cet ouvrage : on sait que dans l'origine elles

eurent un but tout politique, celui d'élever la marine anglaise an* dessus de la marine hollandaise qui, au commencement do xrn' siècle, avait sur toutes les autres marines d'Europe une incoote>table supériorité. Aussi l'application de Tacte de navigation éUil-flle tantôt rigoureuse, tantôt très douce, selon les circonstances politiques. Ces restrictions sur les pavillons étrangers étaient renforcèt^ toutes les fois que Ton appréhendait une guerre, et elles ne man* quaient pas d'être considérablement atténuées dans la pratique en temps de paix quand les intérêts particuliers des marchands prévalaient sur les considérations de défense ou de suprématie maritime nationale. Mais dans le courant du xvui* siècle, qui fut par excel* lence Tépoque du système mercantile^ les intentions politiques qui avaient inspiré l'acte de navigation subirent Talliage d*idées économiques erronées qui rendirent les règlements beaucoup plu» sévères et plus tenaces. Il ne s'agit plus seulement de défense o^ tionale, mais encore d'augmenter la richesse du pays, par et* mesures qui lui donneraient la direction la plus favorable à H>n développement et en feraient couler une certaine portion dans certains canaux.

On sait que politiquement le système des restrictions sur lc^ transports maritimes a trouvé grâce auprès d'Adam Smith. L*é^*nement, en effet, semble avoir prouvé son efficacité. Mais il est *• difllcile dans Tentrecroisement des causes qui influent sur la situi* tion politique d'un pays de discerner la part exacte qui reriesl i chacune d'elles, qu'on peut se demander si l'acte de navigation t*>: en effet la seule cause, ou la cause principale, ou même une dc« causes de la puissance maritime de l'Angleterre. L*enquête parler mentaire qui précéda Tabolition des lois de navigation tend à mer que ces lois aient eu une influence décisive ou même considérable sur l'essor de la marine anglaise. On fait valoir avec raison, pi.-ur soutenir cette opinion, que le monopole des Hollandais n*était fo^ le résultat d'avantages naturels; que ce petit peuple habite une contrée pauvre en bois de construction comme en métaux ; q*. devait uniquement sa prospérité d'abord à un grand capital mor:*. l'énergie, l'esprit industrieux, Thabitude des aflaires et la libcrl-.* des institutions, et ensuite à une très grande accumulation de capitaux matériels, à la concentration du commerce dans les ina^o^ de quelques grandes maisons, ce qui lui permettait de se CDalecter d'un fret moins considérable que ne le pouvaient faire les petji« capitalistes des pays voisins. On ajoute que, à partir de la secoo^r moitié du xvu* siècle, les guerres fréquentes que la Hollande eut a soutenir contre la France et l'Angleterre entamèrent singulière >

ment sa prospérité économique et politique ; que Ténormité de sa dette publique, les taxes exorbitantes qui vinrent peser sur Tin* dustrîe néerlandaise, élevèrent en Hollande le prix de la construction et de réquipement des vaisseaux et par suite le fret; on termine par la remarque que si TAngleterre a développé, à partir de Tacie de navigation, ses transports maritimes avec l'Amérique, d*un autre côté^ sa navigation avec TEurope, avec les pays méditerranéens spécialement et les pays de la Baltique diminua considérablement : Von conclut de cet ensemble de raisonnements et de faits qu'il est orroné d'attribuer aux actes de navigation une grand part dans la prospérité de la marine britannique.

Quittant le terrain des considérations politiques pour celui des recherches économiques, nous devons nous demander quel effet de pareilles restrictions produisent, soit à Torigine, soit dans le cours de leur application, sur le commerce et l'industrie d'un grand pays. Nous avons déjà noté dans une autre partie de cet ouvrage les plaintes que lés commerçants et les publicistes anglais élevèrent contre l'acte de navigation, à l'époque de son établissement : on a vu que plusieurs colonies britanniques refusèrent pendant de longues années de s'y soumettre. Il est incontestable, en effet, que les producteurs métropolitains et coloniaux souffrent également d'un pareil régime ; et nous ne croyons pas que ces souffrances soient compensées par les avantages qui peuvent échoir aux armateurs. Supposons qu'une marine étrangère soit moins chère que la marine nationale, la prohibition de se servir des vaisseaux étrangers fait supporter, par les commerçants de la métropole et des colonies, toute la différence entre le fret par vaisseaux étrangers et le fret par vaisseaux nationaux. Or, cette différence qui est tout entière à la charge des producteurs ne i^onstitue pas un profit net pour les armateurs privilégiés : une partie de cette différence, en effet, représente l'infériorité naturelle de la navigation nationale par rapport à la navigation étrangère ; les armateurs privilégiés ne perçoivent donc, comme profit net, qu'une partie de cette différence, laquelle, au contraire, constitue dans ^on intégralité une perte sèche pour les producteurs de la métropole et des colonies : les uns perdent beaucoup plus que ne gagnent les autres ; il y a, en définitive, perte pour la nation dans son 4.-nseroble. Toute restriction sur l'usage de la marine étrangère pour le transport des marchandises nationales a, de toute nécessité, run de ces deux effets : ou de détourner une partie du capital des autres branches d'industrie pour l'employer d'une manière moins profitable à la construction de vaisseaux, ou d'amener une réduction

dans les exportations du pays sur lequel pèsent ces règlemesl». Selons nous, Tun et Tautre de ces deux effets doit se produire à li fois dans une mesure qu^il n*est pas possible de déterminer : d'un côté, une certaine quantité de capitaux abandonne rindustrie p. i:r se porter vers le commerce maritime oîi rappellent les favou** légales: d'un autre côté, la production des articles d*exportal ••!• doit diminuer par suite de Télévation du fret qui, en faisant haa^vr le prix de revient des marchandises aux lieux de desUnalion. «o diminue nécessairement la demande, et aussi par la plus granit: rareté des capitaux destinés àTindustrie, puisqu'une partie de ce* capitaux se trouve appelée par les règlements à la construction, i réquipement et à l'entretien des vaisseaux. La question si agités par Adam Smith, Mac Gulloch, Merivale et d'autres encore. U question de savoir si Tacte de navigation, en détournant de I industrie une partie des capitaux anglais pour les consacrer au commerce maritime, ne produisit pas, d'une manière permanente, une hau*^? des profits en Angleterre ; cette question nous paraît facile i U-ischer d'après les observations que nous venons de faire. H est incontestable qu'au moment de l'établissement de l'acte de narigatl... il dut se produire dans toutes les branches de l'industrie angUi!< une hausse générale de l'intérêt des capitaux ; la raison en est L.03 simple : une partie des capitaux se portant subitement vers le c^mmerce maritime auquel ils ne s'étaient que peu livrés jusque-ti. U^ capitaux destinés à l'industrie devinrent moins nombreux, et \t : demande restant, du moins au premier moment, à peu près égi * à ce qu'elle était auparavant, on fut amené à leur accorder une rémunération plus considérable ; c'est ainsi que toute cr^jt 'i d'industrie nouvelle a pour effet d'amener, au moins d'une fa momentanée, une hausse de Tintérêt du capital, parce que. i^ soustrayant aux autres industries une partie des capitaux qu el.*-* employaient, elle modifie le rapport de la demande à Toffre ii*capitaux. Mais on ne peut nier que, dans le cas des actes de dimgation, un pareil effet ne fût passager et sans durée, et yoln '" raisons qui empêchèrent que l'augmentation de l'intérêt du cap. 'a' produite par l'établissement de ces actes, pût se maintenir pentin... de longues années : il est évident que le premier effet de la pr '. bition de se servir pour les transports d'une marine élranj moins coûteuse fut de faire hausser te fret ; on ne peut nier •; . cette hausse du fret n'augmentât le prix des marchan>)i»e5 . lieux de destination ; il est évident que cette hauNse des roarrh dises aux lieux de de>tination dut, dans une certaine propori en diminuer la demande; enfin cette diminution delà demandr* • .

aToir pour conséquence une diminution équivalente de la production dans la contrée manufacturière. Il est donc inexact que les actes de navigation aient eu pour conséquence permanente de faire hausser les profits en Angleterre : ils purent, ils est vrai, avoir pour conséquence passagère d*élever l'intérêt du capital, ce qu'il faut bien distinguer, d*ailleurs, de Télévation des profits de Tentrepreneur; mais cette hausse ^ême de l'intérêt ne fut qu'éphémère : l'effet permanent de Tacte de navigation fut de rendre les marchandises anglaises plus chères aux colonies qu'ellesne l'étaient auparavant et les marchandises coloniales plus chères en Angleterre : cette cherté produite par l'élévation du prix des transports dut amener une réduction de la demande, et, à la longue, une réduction dans la production des articles destinés à l'exportation tant en Angleterre qu'aux colonies. L'acte de navigation agit donc, au point de vue économique, sur la métropole et sur les colonies, « comme un poids mort qui pèse sur l'un des ressorts principaux de l'activité humaine», pour nous servir d*une expression d'Adam Smith dans une autre circonstance. En renchérissant la consommation aux lieux de destination, il décourageait la production aux lieux de provenance et constituait, par conséquent, un obstacle aux progrès et h la prospérité des colonies et de la métropole. Cet effet ne cessa qu'au moment où la marine privilégiée parvint, à force de temps et d*efforts, à égaler la marine proscrite, c'est-à-dire au moment même où l'acte de navigation perdit toute son efficacité ; ce moment, il est impossible de le déterminer dans Thistoire.

Une des meilleures preuves du tort que les restrictions sur le commerce de transport font tant à la métropole qu'aux colonies, ce sont les circuits auxquels se livrent les marchandises pour échapper aux droits différentiels : ces circuits sont aussi grands que ceux qui proviennent de la guerre quand les relations directes entre le pays de provenance et les pays de destination sont interrompues. Say nous apprend {Cours complet, t. III, p. 361) que dans les guerres de TEmpire Ton vit des marchandises d'Amérique arriver à Paris par la voie de Salonique, en Turquie : et Tooke, dans son histoire des prix, parle de pièces de soie qui, pour arriver de Bergame en Angleterre, pendant les mêmes guerres, prirent Tune la voie de Smyrne, l'autre la voie d'Arkhangel, mettant, la première, une année, la seconde, deux ans à faire ce voyage. Des effets analogues sont produits, d'après Merivale, par les restrictions sur le commerce de transport : il en résulte un singulier gaspillage de capital et de travail. « Il n'est pas rare, dit cet économiste, de voir la farine des Étals-Unis en destination des Antilles, au lieu de s'embarquer à New- York, prendre

la direction de Montréal ou de Québec pour être transporlée de l'une de ces villes sous pavillon anglais. On élève ainsi le prix de cet article de nécessité ; et, pour mettre quelques centaines de lirr^ dans la poche des armateurs, on fait dépenser plusieurs milUen dr livres aux colonies. Il y a des exemples de blé transporté d'ÂrLluB|el à Québec, puis débarqué et réembarqué pour la Jamaïque, (lu a m des vaisseaux charger des bois de construction du Nord, le^ purU-rao Canada et de là en Angleterre comme bois du Canada, la diUértoce des droits suffisant pour indemniser les dépenses énormes docir- -cuit. Tout cela prouve Ténorme addition faite au prix naturel d^ •chaque article par le monopole, spécialement par celui du imaport et la manière très improûtable dont cette différence c&t gi^p^i lée. » C'est là le meilleur jugement que Ton puisse porter >ur cetlf quatrième catégorie de restrictions. Elles imposent aux producteurs métropolitains et coloniaux, aux consommateurs coluoiaui^* métropolitains, des charges excessivement lourdes dont uncmmiu« partie seulement devient pour les privilégiés un bénélice net, r: dont la plus grande partie par conséquent est une perte sèche p<.ur la nation prise dans son ensemble.

5** La cinquième catégorie de restrictions consiste dans Tinlf^rui • tion faite aux colons de manufacturer leurs propres produiU bru.» C*est une des parties essentielles du pacte colonial, et malbeuriMisèment sur plusieurs points et en plusieurs contrées, elle a mr>t<v au pacte lui-même. On connaît le mot de lord Chatam, niotélnn«f dans la bouche d*un homme dont Tesprit était doué de tant i\c lumières et le cœur si sensible à Téquilé : « Les colonies anglaises du Nord-Amérique, disait-il en plein parlement, n*ont aucun dri>:l 1 manufacturer même un clou ou un fer achevai. » Ainsi s^exprima-tuB défenseur avoué des colonies. Nous nous sommes élevé dans Upr^ mière partie de cet ouvrage contre cette restriction ausâi inft«n^ qu'impraticable. Nousavons montré qu'empêcher les colons d^iabnquer les objets grossiers et usuels, c'était vouloir entraver les progrès de la culture ; il est presque impossible à une société de pruspértf par Tagriculture, si elle n'y joint un certain degré d'industrie l'»^*^-** élémentaire. Il y a une foule de travaux qui,*par la préseoce di^ matériaux en abondance et à bon marché, ne peuvent ôlre exécu* tés que sur place; et les interdire, c'est nuire au développement àe la richesse, c'est arrêter l'essor de la contrée. Si l'on eût voulu prcn* dre à la lettre le mot de lord Chatam et le faire appliquer en fa^^ il n'y a pas de doute qu'on eût arrêté le défrichement. Ce o*e^t p^^ seulement, en effet, par leurs résultats matérielSi c'est plus enarr par leur influence morale que de telles mesures pèsent sur les c^-

Ions. Leur application nécessite des procédés inquisitoriaux, qui sont spécialement odieux aux caractères fiers et indépendants dont ces jeunes sociétés sont en général composées. On se rappelle les difflcultés que les règlements de la métropole apportaient à la libre circulation des marchandises et des hommes dans les colonies anglaises du continent américain ; pour empêcher les transports des chapeaux d*une province dans une autre on gênait la viabilité par terre et par eau. De tels règlements sont aussi yexatoires quinjustes. La métropole n'a que faire dans Tintérêt de ses fabricants de défendre aux colonies de s'adonner à l'industrie. L'intérêt même des colons les porte à se consacrer de préférence à Tagriculture, à la pêche ou au commerce. Tant que les terres sont en abondance, la rémunération des capitaux élevée, la main-d'œuvre rare et chère, il est évident que la grande industrie n'a aucune raison de s'établir, ni aucune chance de prospérer. Ce n'est que Findustrie domestique qui se pratique dans l'intérieur des familles, qui porte sur une fabrication rudimentaire, c'est ce premier degré d'industrie seulement qui peut et doit prendre naissance dans une société jeune, parce que, non seulement il est compatible avec le développement agricole du pays, mais même il lui est essentiel. Pour prohiber cette industrie rudimentaire les règlements sont aussi impuissants que vexatoires ; pour interdire la grande industrie dont la nature des choses détourne les colons, ils sont complètement inutiles et sans raison d'être.

Les prohibitions redoutables sont celles qui portent sur des produits bruts d'un gros volume ou d'une facile préparation sur les lîeoXy comme le raffinage du sucre ; par différentes raisons, en partie pour favoriser les rafSneurs nationaux, en partie pour étendre leur marine, les métropoles ont établi ces restrictions, les ont conservées avec ténacité et quelques-unes les conservent encore. On ne comprend guère l'importance que plusieurs grandes nations d*BQrope ont attachée au monopole du raffinage du sucre et les charges dont elles se sont grevées pour favoriser artificiellement une industrie si secondaire. Le Trésor a considérablement souffert pendant des années de l'usage d'encourager par des drawbacks exoril)itants, l'exportation du sucre raffiné. Ces drawbacks étaient, d'ordinaire, plus élevés que le montant des droits qu'avait eus à payer le rafflneur pour les produits bruts. En France, en 1833, sur 40 millions prélevés sur les sucres coloniaux, 19 avaient été restitués par drawback. Une telle législation était singulièrement dispendieuse pour les métropoles et vraiment calamiteuse pour les colonies. Sauf quelques raffineurs métropolitains, que l'on pourrait compter,

o62 DE L'INFLUENCE DES COLONIES SUR LES MÉTROPOLES.

tout le monde en souffrait dans une proportion plus on moins grande. Le Trésor y perdait tout le premier non seulement par rèlévaiion des drawbacks, qui, par une inexplicable contradiction dans les mots, étaient plus hauts que les droits perçus à rentrée et contenaient ainsi, outre une restitution de droit, une véritable prime à Texportation ; mais encore le Trésor en souffrait par la réduction deU consommation ; cette réduction de la consommation est inévitable sous un pareil régime ; H prix du sucre, en effet, est noUblement surélevé par une mesure qui ordonne le transport d*une matière brute de gros volume à une distance de 2,000 lieues ; il se produit une augmentation de fret qui fait hausser la valeur du produit, et en diminue par conséquent la demande au lieu de consommation. L« renchérissement du sucre ne résulte pas seulement, en pareil cas, de la différence entre le prix de transport de la matière brute et le prix de transport de la matière raffinée ; il a encore une autre cause: quand le terrage et le raffinage peuvent se faire sur les lieux, les producteurs coloniaux tirent un très grand profit des déchets, lesquels sont beaucoup moins bien utilisés dans la métropole. C'est encore là une cause de hausse dans les prix ; en voici une autre : si le raffinage et le terrage étaient permis, sous Tinfluence d'une rcnsommation plus grande, c*est-à-dire d*une demande plus étendue, par suite du bon marché, les producteurs coloniaux augmenteraient leur production, ils tireraient un meilleur parti de leurs terres et dt leurs capitaux et, produisant infiniment plus, ils pourraient dans une certaine mesure baisser les prix; Ton sait, en effet, que poo* ces produits, plus la production s*étend, plus les frais proportion nels diminuent et plus le prix de revient s*abaisse. Par tous ces motifs il est donc probable que, sans la prohibition du raffinage et da terrage, le prix du sucre tomberait notablement dans la métropole. ce qui en accroîtrait la consommation et enrichirait le Trésor, ht* producteurs coloniaux souffrent encore sous le régime que nous critiquons, par d*autres raisons que celles que nous venons d'rodi* quer. La différence entre les types et entre les degrés d*élaboratH« des sucres est d^une très grande délicatesse et donne lieu à de nombreuses erreurs. 11 est arrivé souvent, c*cst un fait parfaitemeo' constaté et connu de tous, que des sucres non raffinés avaient, grâce à la perfection de la distillation, le même aspect que dos tncrv* raffinés ordinaires et par suite étaient refusés à la douane. Les rè» glements avaient donc pour efietde décourager tout progrès dan^l^ distillation et, en général, dans la production des sucres. Est-il vra.. du moins, que les armateurs aient tiré un profit réel d'un pare:. état de choses ? Nous ne le pensons pas. Nous avons déjà fait remar*

quer que la permission accordée aux colons de terrer et de raffiner eux-mêmes leurs produits aurait pour effet d*en diminuer le prix et par conséquent d*en augmenter la demande dans la métropole. Il en résulterait que les exportations des colonies seraient plus considérables qu'auparavant; d*un autre côté, les importations seraient aussi supérieures à ce qu'elles étaient. Produisant davantage et tirant un meilleur parti de leurs produits, les colons achèteraient aussi davantage. Le mouvement des échanges entre la métropole et les colonies serait ainsi plus étendu qu'auparavant» au grand proOt des colons et des fabricants métropolitains; le progresses colonies serait plus rapide et plus assuré ; il est donc probable que les armateurs n'auraient, en définitive, aucune raison de se plaindre, et qu'ils trouveraient dans l'accroissement des échanges une compensation pour la différence entre le fret des produits bruts et le fret des produits élaborés. Ainsi les restrictions que les lois apportent au terrage et au raffinage des sucres coloniaux frappent gravement les intérêts les plus sérieux et les plus nombreux, compromettent la prospérité des colonies et entravent leur progrès, sans satisfaire aucun intérêt légitime et considérable. Le Trésor, les consommateurs métropolitains, les producteurs coloniaux, les fabricants métropolitains qui travaillent pour les colonies, tous souffrent notablement de l'existence de ces lois restrictives ; et il y a toute probabilité que les armateurs n'y gagnent rien.

Nous avons examiné minutieusement les cinq catégories de restrictions, dont l'ensemble a constitué le vieux système colonial adopté par toutes les nations d'Europe, pratiqué par elles pendant trois siècles et récemment réformé par presque toutes. Il en reste cependant des vestiges dont les colons se plaignent encore et dont la réforme est urgente. On a vu que tous ces règlements étaient ou inutiles, ou contraires au but qu'ils se proposent, mais que tous avaient ce double caractère d'être injustes et d'être vexaloires. Entre la colonie et la métropole, peuplées par des citoyens de même race, de même langue, de mêmes droits, il ne saurait y avoir inégalité de législation commerciale, voilà ce que dit l'équité, et voici ce que dit l'expérience : c'est que toutes ces prohibitions entravent le progrès des colonies, arrêtent le mouvement des échanges, nuisent à la fois aux producteurs coloniaux, aux fabricants métropolitains, aux consommateurs de l'une et l'autre contrée et, en définitive, au Trésor public. '

Il n'est pas besoin de pacte colonial pour assurer les relations régulières de la métropole et des colonies. L'on n'a que faire dans ce cas de mesures artificielles. Les liens naturels du langage, de la

race, de la capitalisation, la communanté d'éducation, dldéef, de mœurs, l'analogie des besoins et des goûts, ce sont là les meUlemes garanties et, à vrai dire, les seules possibles, de relalions eom* merciales durables et profitables à tous. Séparée de rAnglelecTt, TAmérique ne lui reste pas moins unie par l'échange oonttnoalde» produits.

Est*ce à dire, cependant, qu'une colonie ne présente pat à la aietropole plus d'avantages qu'une contrée étrangère florissante, dt môme race ou de môme langue, pourrait lui en offrir? Dm taHa affirmation partirait d'une observation superficielle et dénolanit un point de vue trop étroit. Une grande contrée indoslrialla, oi la population est dense et les capitaux nombreoi* agit anc sagesse et prévoyance en prenant possession de contrées bîea situées et sans maîtres, et en y envoyant une partie de ses e»* fants et de ses moyens de production. En effet, selon la remarque de Torrens, il n'est pas de commerce pins avantageox, pi» sûr, plus stable, plus capable de s'étendre, que celoi qui se fiûi entre une contrée manufacturière, très peuplée et d'une banle calture, et un pays agricole fertile. Car les matières premières que la contrée manufacturière tire de la contrée agricole lui permeitcoi de développer à l'infini sa production industrielle ; en même teops. les objets manufacturés que reçoit la contrée agricole, les instraments et les outils qu'elle se procure dans la contrée mamifaclarière, lui permettent d'étendre de plus en plus la coltnre. 11 an résulte que ces deux progrès, si les deux pays sont économes el laborieux, allant de pair, l'on n'entrevoit pas de limites à l'extensioa de ce commerce. En se privant d'une part de son capital pour fonder des colonies, la métropole ne fait donc que le placer à haut intérêt. Appliqué à un sol nouveau et fertile, il produit infiniment plos qnll n'eût pu le faire dans la mère patrie; et les bénéfices qui résnllent de cet accroissement de productivité profitent à tous : bien lois d'être un capital perdu, c'est un capital très utilement employé ei qui se multiplie avec une rapidité sans exemple dans le vmi monde. Voilà pourquoi les colons sont, en général, de si grands consommateurs des articles de la métropole : produisant beancoop. vendant beaucoup, ils ont beaucoup de moyens d'acbeter et ilsoai de grands besoins qu'ils peuvent plus facilement contenter en s*a* dressant à la mère patrie qu*en travaillant eux*mêmes dirademcDc à les satisfaire.

Un autre avantage dos colonies, c'est que les relations commerciales avec elles sont beaucoup plus sûres qu'avec les nations ftraagères. Tant que le lien commercial subsiste, l'on n'a pas à cratodnc

lie leor part des droits difiérentiels dans les tarifs de douanes, qui peuvent diminuer d'une année à Tautre le commerce entre deux pays indépendants et le réduire môme à néant. On sait les périls nombreux d'un commerce à Texportation surtout avec des pays lointains. Ces périls sont beaucoup moindres avec des colonies. La métropole n'a pas à redouter de se trouver en guerre avec elles ; elle peut attendre de leurs magistrats, de leurs administrateurs une justice équitable et un traitement impartial. Les goûts également sont plus stables et moins changeants dans ces sociétés jeunes et analo- ^es à la mère patrie par leurs éléments constitutifs. Les colons ont, sauf les différences de climat, des mœurs semblables à ceux des habitants du vieux pays. Tous les produits de ce dernier ont plus de chance de leur plaire que les produits étrangers. Le commerce «ntre la métropole et les colonies a donc quelque chose de cette régularité et de cette permanence dont jouit le commerce intérieur ; et cependant il offre cet avantage spécial de porter sur des articles très différents, produits sous des climats très divers, et en même lêmps d*étre rapidement progressif par le développement prompt et ininterrompu des colonies, grâce aux privilèges naturels qui leur sont propres.

De tout ce qui précède Ton peut conclure que le mot suivant de 6tuart Mill est d'une remarquable justesse : <( On peut affirmer dans l'état actuel du monde, que la fondation des colonies est la meilleure affaire dans laquelle on puisse engager les capitaux d'un vieil et riche pays. »

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