CHAPITRE PREMIER
Des différentes sortes de colonies. — Des travaux préparataircs à la colonisation. — Du rée^me des terres et de la aMiad^œuvre.
Avant do coloniser, il faut bien se rendre compte du genre de colonies qac Tod «• it fonder. — Une colonie do peuplement ne convient pas à un peuple ayant b<*4ar.«9 de capitaux et peu de population. — Une colonie d'exploitation ne oonTteat pa> i un peuple ayant beaucoup de population et peu de capitaux.. — Erreurs b^mbreuses à ce sujet, surtout dans les plans des publicistes ou dci hommes <IEux allemands.
Les trois catégories do colonies.
Nécessité d'importants travaux préparatoires pour frayer la voie à la colon i«atif<r ~ Exemples de colonies qui ont péri faute de cette préparation. — Projet d'empV yr les condamnés pour ces premiers travaux. — Un plan de M. Gladstone.
Les travaux préparatoires esKeuticIs se ramènent à trois services : la viabilité, 1 tf pentagc et la délimitation des lots de terrain, l'aménagement des pun*. — Exemple des États-Unis et de TAustralie à ce point de vue.
Le régime d'appropriation dos terres. — Résumé des expériences améritaiRef t australiennes. — Certains cas où les concessions gratuites peuvent êtres su'i^ — - Comparaisr)n de la vente à prix fixe et de la vente aux enchères. — Le s}M<x Wakefield.
Les grandes Compagnies foncières : leurs avantages et leurs inconvénienu.
De la main-d'œuvre dans les colonies. — L'esclavage, l'immigration des oooUs. >* indentrd'servantSy les prisonniers mis en assigneroent.
De certains projets pour introduire aux colonies la main-d'œuvre en grandes Basses — De l'immigration subventionnée. — Le bureau et les agents d'immigration.
Après avoir considéré la colonisation au point de Tue de la métropole et des avantages qu'elle lui procure, on la doit examiner ta point de vue des colonies et du régime qui leur convient.
La plupart des colonies européennes, Thistoireen fait foi, furent fondées presque au hasard, sans direction systématique et furent
abandonnées à toutes les crises qui attendent les sociétés naissantes. Composées d*éléments aventuriers, laissées à leur propres forces, elles luttèrent pendant de longues années contre les obstacles de toute sorte que leur opposaient la nature, les circonstances économiques et aussi les conditions politiques auxquelles elles se trouvaient subordonnées. Si la plupart, à force de temps et de patience, parvinrent à traverser ces difficultés premières et à s'élever, après plusieurs siècles, à un degré plus ou moins élevé de richesse et de puissance, il n'en faut pas conclure que le régime d'abandon, le système d abstention et le principe de laisser faire soient pour la métropole la règle de conduite la plus prudente et la plus sage. Tout concourt à prouver, au contraire, qu'une direction intelligente, un ensemble de préceptes puisés dans les règles de la science et dans les données de l'expérience, une tutelle habile, modérée, s'atténuant progressivement et cessant à propos, peut conduire avec succès les colonies à travers les obstacles qui entourent leur enfance, leur abréger la période initiale de lutte et d'inquiétude, et hâter leur progrès en population, en richesse et, d'une manière générale, en civilisation.
Toute contrée qui veut coloniser doit se poser, au préalable, la question suivante : quel est le genre de colonies qui est le plus approprié aux ressources, aux mœurs et au génie de la nation? Le moindre examen de l'histoire coloniale suffit à prouver, en effet, que les colonies se divisent en classes nettement tranchées, essentielleoient différentes et qui exigent des aptitudes très distinctes de la part des peuples qui veulent s'adonner à chacune d'elles. Quelles que soient les classifications variées qui ont été présentées par les historiens ou les économistes, les colonies se ramènent, selon nous, à trois types irréductibles et entre lesquels il ne peut y avoir aucune confusion. Ce sont les colonies de commerce, les colonies agricoles et ce que l'on a appelé les colonies de plantations, d'une manière plus exacte, les colonies ayant un monopole naturel pour la production de denrées d'exportation. Les colonies de commerce sont, h proprement parier, des comptoirs, des factoreries, établies daus une contrée riche et peuplée, mais primitive sous certains rapports et où le commerce se trouve encore à l'état d'enfance ou, tout au moins, n'a pas atteint cette liberté d'allures, cette sécurité, ce développement spontané et cette expansion cosmopolite, qu'il acquiert tôt eu tard dans les nations civilisées. De telles colonies ne peuvent être fondées avec succès que par un peuple très avancé au point de vue commercial, dont la marine marchande et militaire a une grande extension, qui se livre avec profit à Tindustrie des trans-
ports et qui a acquis de vieille date, par Thabileté hérédiUîre et raccumukition des capitaux, une certaine supériorité maritime sur les autres nations. Un tel peuple, d'ailleurs, n*a pas besoin» pour fonder de semblables colonies, les entretenir, les exploiter no Im défendre, d*ayoir un territoire très étendu ou une population tiis nombreuse : il lui suffit d*ôtre accoutumé à la mer, d*èire riche el industrieux. Quant à ces colonies elles-mêmes, la première eondltion de prospérité est dans leur situation. L'essentiel, c*est qa'dles soient placées à Tentrecroisement des grandes routes corn metrules, qu'elles aient un port sûr et qu'elles jouissent, au point de me do trafic, d'un régime libéral. Il importe peu qu'elles aient des temu Un îlot comme Saint-Thomas ou Hong-Kong, une pointe de rocher comme Singapore, ont, au point de vue'commercial, une Toleor pto» grande que beaucoup d'autres ports entourés d'une grande eonirèr sujette. Roscher assigne à ces colonies de commerce trois destinées: ou bien le peuple, chez lequel elles se trouvent établies, rétrograde eo force et en unité, comme l'Inde depuis le second quart du dernier siècle, alors ces colonies deviennent des forteresses et peu à pea le noyan d'un grand empire continental ; ou bien ce peuple fait des progrès* il ne peut souff'rir cette sorte de petit Etat indépendant enclavé dans son territoire, il développe lui-môme son commerce, j convie fovtes les nationis, l'entoure de toutes les garanties désirables, et alors ces colonies perdent toute raison d'être et disparaissent; ou bien le peuple chez lequel elles se trouvent reste stationnaire, el Téial des choses ne change pas. Ces colonies n'attirent pas une émigratira considérable, elles n'emploient qu'un petit nombre d*hommes ca comparaison des capitaux qu'elles occupent : ceux qui y viennent tool des commerçants qui conservent, d'ordinaire, l'esprit de retour, oe s'y marient pas, ou, du moins, n'y établissent pas leurs enfants. D peut donc résulter de ces possessions un accroissement de et d'influence pour la métropole, mais non pas directement augmentation de puissance ou une extension de la race mélropoh* taine. Dans cette catégorie de colonies rentrent les établissements des Portugais en Afrique et en Asie, une partie de ceux des Holtisdais dans la mer des Indes et toutes les stations que les Aagiai^ possèdent en Orient, y compris les trois belles créations de ce siècle. Aden, Singapore et Hong-Kong. Rien n'est simple comme celte odIonisation : elle natt spontanément des relations commerciales et de la suprématie naturelle à certains peuples maritimes, elle sa conserve tant que cette suprématie dure et que les conditions du com* merce avec les peuples lointains ne se sont pas modifiées. Les deux autres catégories de colonies sont bien plus complexr^
et réclament une étude plus minutieuse. Les colonies agricoles ne peuvent s'établir, d*ordinaire, que dans des pays vacants ou peu habités ; elles doivent être dans des conditions de climat à peu près analogues à celles de la nation colonisatrice ; la métropole doit être grande et peuplée de façon à fournir une abondante émigration, sans quoi les colonies à peine nées lui échappent et tombent aux mains d'autres peuples qui fournissent un courant d'émigration plus considérable, comme la Nouvelle-Suède et la Nouvelle- Amsterdam qui finirent par se fondre dans les colonies anglaises voisines (1). Il n'est pas besoin que la métropole soit riche et fasse de grands envois de capitaux. La croissance des colonies agricoles est fort lente : il faut plusieurs générations pour qu'elles parviennent à Taisance, mais une fois ce premier stage passé, leur progrès est assuré et sans limite. Ayant en elles-mêmes le principe de leur développement, elles tendent à devenir un jour ou Taulre indépendantes de la mère patrie et à former des États libres et puissants. Elles ont, sans exception, un caractère démocratique fort accusé: Ton trouve chez elles, surtout pendant la première époque de leur histoire, une grande égalité des conditions : la forme républicaine est celle qui convient le mieux à leur situation économique et aux mœurs qui résultent de cette situation même. Gomme exemples de ces colonies, Ton doit surtout citer la Nouvelle- Angleterre et le Canada. Le dessein, de la part de la mère patrie, de maintenir éternellement dans la sujétion de pareilles sociétés est une chimère impraticable ; tût ou tard une séparation doit se produire ; il n'y a qu'un moyen d'y échapper en apparence, c'est d'y consentir, en fait, par l'octroi d'une constitution libre, ne consacrant plus qu'un lien nominal et volontaire. \
La troisième catégorie de colonies comprend celles qui ont des facilités spéciales pour la production de denrées d'exportation et qui, dès l'abord, s'adonnent, si ce n'est exclusivement, du moins d'une manière particulière à la culture des produits destinés au commerce extérieur. Telles sont les terres des tropiques qui fouruissent le sucre, le café, le cacao ; telle est encore l'Australie, qui a un véritable monopole naturel pour la production de la laine. De telles colonies diffèrent notablement des précédentes. Elles réclament de très grands capitaux et semblent avoir besoin pour
(i; Dans les colonies mixtes comme l'Algérie, il n'est pas nécessaire que rémiçntion provenant de la métropole soit très considérable;. si douze ou quinze mille rnnçab tiennent annuellement se fixer en Afrique, ce nombre est sumsaiit pour encadfvr les éléments divers de la population algérienne et pour donner à notre pouesêioQ africaine un très grand développement.
prospérer d'une organisation artificielle du travail, soit Tesclavage, soit l'immigration avec engagement comme celle des coolies d« rinde ou de la Chine, ou celle des indented setwanls au xvi* et aa XYii* siècle, soit encore la déportation des criminels, rassignement desponvicts, soit enfin ce régime tout spécial que Wakefield ei ses disciples ont mis en faveur pour assurer aux capitalistes une ouin* d*Œuvre abondante. Dans ces colonies la richesse se multiplie dans une proportion et avec une rapidité inouïes ; la population, au contraire, a un développement moins rapide que dans les colonies pansment agricoles. La prospérité, beaucoup plus prompte et plus étendue, est, d*un autre côté, soumise à beaucoup plus de crises. Létit social de ces colonies, alors même que l'esclavage proprement dit j aurait été inconnu, laisse toujours singulièrement à désirer ; il d j a pas d'égalités des conditions ; l'absence des titres n'empècbe pas U distinction des classes ; il subsiste longtemps des diflérences d^ori* gine qui ne s'effacent que bien lentement entre les divers rangs de la société. De telles colonies, en général, sont moins promptement mûres pour l'indépendance ; l'esprit démocratique y est plus contesté (1).
Telles sont les trois catégories principales que nous présente la colonisation moderne; ces trois types bien tranchés ne s'oflreol pas toujours à l'état pur ; quelquefois deux d*entre eux se combinent sur un même point ; il n'en est pas moins nécessaire de les distinguer parce que les conditions de leur développement ne sont nullement identiques.
Rien n'est plus commun que de confondre ces trois modes de colonisation : cette confusion cependant conduit à de cruelle» déceptions dans la pratique. Un peuple qui n'a qu'une marine faible se consumerait en vains efforts pour se créer dans les mers biotaines des colonies de commerce ; il ne retirerait pas rintéfêt de ses dépenses et de ses peines ; la fondation et l'entretien de parais postes serait pour lui une charge plus qu'un profit. Un peuple d*iuie richesse médiocre et d'une population exubérante n'a que faire de chercher à créer des colonies de plantations, qui ne sont pas oa grand débouché à l'émigration et qui réclament des capitaux considérables ; c'est là, cependant, une faute que les Allemands ont commise à plusieurs reprises, et qu'était encore sur le point de renouveler en 1881 le Conseil économique de TEmpire ; les goaTene-
(1) En AnstriHc les iquattert, locateurs do rum (torniot de puoann) «t^** priéuiret d'immonncs troupeaux, constituent une sorte d*ari«tocratic ; dcpob (|«'f ques années c'est néanmoins l'esprit démocratique qui prédomine, quoique 1 attti gonisme soit très violent entre lo» tquaUers et tes petits cultivateurs.
inents germaniques ont cherché à se créer des établissements sous les tropiques, oubliant que ce dont regorgeait TAUemagne, c*étaient les bras et non les capitaux. Le grand électeur de Prusse qui voulait avoir des établissements en Guinée, et qui dépensait la valeur de deux marcs d*or en équipements et en salaires pour se procurer un marc en poudre d'or, faisait une erreur de ce genre. Le bruit a couru, en Tannée i868, que la Prusse voulait prendre une position près de la colonie anglaise de Natal et des colonies hollandaises de Transvaal et d'Orange ; c'eût été de la part de cette puissance un mauvais calcul ; ce dont elle aurait besoin, en effet, ce serait d*une terre fertile, dans un climat tempéré, pour y diriger son émigration qui est considérable. Mais aller fonder une colonie maritime à Textrémité du monde, quand on n'a qu'une marine secondaire, aller créer une colonie de plantations sous un ciel ardent, alors que la mère patrie est pauvre en capitaux, ce serait une tentative qui n'amènerait que des déceptions. On a prêté encore à la même puissance le dessein de s'annexer la Hollande, principalement en vue de faire des îles de la Sonde le déversoir de l'émigration allemande ; c'était encore là une erreur économique qui provenait de l'ignorance des différences essentielles qui séparent les trois catégories de colonies. Par leur climat, par leur position, par leur population indigène, par leurs produits, les tles de la Sonde sont des colonies de plantations et de commerce ; ce serait une chimère que de vouloir y diriger une émigration européenne considérable; le climat y est un obstacle insurmontable, et en outre la population indigène, qui atteint une vingtaine de millions d'âmes et qui se laisse tranquillement exploiter par quelques milliers de Hollandais, ne permettrait pas qu*une race étrangère vint en grandes masses lui ravir ses champs et occuper son sol. D'un autre côté, c'était une erreur contraire que commettaient les Hollandais, quand, au lieu d'étendre leurs comptoirs et leurs factoreries, ils vinrent fonder dans les solitudes de l'Amérique du Nord la Nouvelle-Amsterdam (New- York). Il était évident qu*un pareil établissement ne pouvait présenter aucun avantage pour le commerce ou pour la production de denrées d'exportation ; il ne pouvait se développer que par une émigration considérable que la Hollande était hors d'état de fournir. On voit par ces exemples combien il importe de distinguer les trois classes de colonies afin d'éviter les mécomptes et les échecs.
11 ne suffit pas seulement de bien choisir l'emplacement des colonies que l'on veut fonder et de s'inspirer dans ce choix de l'étude sérieuse des ressources, des mœurs et du génie national du peuple qui a l'ambition de coloniser : il faut, avant tout établissement,
faire des travaux préparatoires considérables, qui mettent la contrée que Ton veut occuper en état d'être habitée et cultitée aver profit. « Dans son essence, Tart de coloniser, a-t-on dit arec raison, consiste, pour une nation, à mettre à la portée des colons ou des émigrants^ la libre disposition des forces naturelles dont les principales sont le sol, les eaux, les forêts, les carrières, les mines (1>. • Mais il ne faudrait pas croire que, pour mettre ces forces de la naiore à la portée des colons, il suffise de transporter des émigrants d«n> une contrée neuve et de leur accorder, même à titre perpéinel et irrévocable, Tusage gratuit du sol et de tous les autres agents productifs naturels. La colonisation est un fait social bien plus complexe et exige deTÉtat qui a la prétention de s'y livrer, des efforts autrement grands et persistants. De tous les éléments nécessaires à la pro^ périté des colonies nouvelles, il en est un qui tient le premier rang, c'est celui que les économistes anglais ont appelé la préparatm, c'est-à-dire l'ensemble des travaux indispensables d'assainissement, de terrassement, de défrichement, d'arpentage, sans Taide desquels les émigrants sont livrés à la presque certitude de périr de mtârre et de faim. Or, la préparation a presque toujours été négligée dao^ les colonies modernes, voilà pourquoi leur naissance a ét^ u pleine d'épreuves et leur croissance soumise à tant de crises et de lenteurs. « On dit que dix ou vingt mille émigrants, écrit Merivile. vinrent en Virginie dans les dernières années d'Elisabeth ; el suos Jacques P' la Virginie avait besoin d'être colonisée à noaveaa. « Nous avons exposé le double échec des deux grandes tentatives de colonisation à la Guyane, sous Choiseul et sous la RestaaratioD. Ghoiseul avait envoyé douze ou quinze mille malheureux sur le« rives désertes du Kourou ; la Restauration renouvela la tentaliveen la plaçant sur les rives de la Mana. Dans l'un eti'autre cas, aucu.' travail préparatoire n'avait été fait pour recevoir ces bandes d'éffitgrants: la terre était à l'état de nature, sans défrichements, un* terrassements et sans routes ; du jour au lendemain, tout éUi*. i improviser. D*une pareille imprévoyance, il ne pouvait résulter qa< d'horribles souffrances et, en définitive, la mort de Timmefi^ majorité des immigrants. La colonie de la rivière du Cygne ec Australie présente encore un exemple de cette légèreté en matière de colonisation, do celte ignorance des éléments les plus essenlw^ à la prospérité d'une société jeune. Il ne suffit pas de mettre à** masses d'hommos en face de la nature brute el de les convier au travail, il faut que, préalablement, cette nature ait été assoupli*'.
(1) Jul»'^ Du>al, /•.•> Coi* wri iff ta France, p. |M
DES DIFFÉRENTES SORTES DE COLONIES. 58 i
rendue hospitalière, circonscrite et adaptée à la réception d*une immigration nombreuse. Partout où Ton a cru pouvoir se passer de travaux préparatoires, on a vu se produire les plus grandes cala* mités. Les colonies françaises de Tisthme de Tehuantepec au Mexique, la colonie belge de Santo-Tbomas au Guatemala, les colonies allemandes de Yaldivia au Chili et des Amazones au Pérou, mille autres établissements analogues dans les différents Etats de TAmérique du Sud n*ont amené que les plus déplorables résultats, parce que Ton s'était contenté de distribuer avec largesse des terres aux familles d*émigrants, sans avoir pris le soin de faire des routes et de préparer le pays à la réception d'une société nombreuse. Ces échecs initiaux, que le défaut de préparation rend inévitables, sont d'autant plus fâcheux aux colonies que, non seulement ils rendent leurs débuts singulièrement pénibles et lents, mais encore ils jettent sur elles un discrédit qu'il est bien difficile d*effacer et qui en détourne, pendant de longues années, le courant de l'émigration. L'expérience prouve donc, de la façon la plus irréfutable, qu'une colonie ne s'improvise pas et qu'elle ne peut prospérer sans cet élément préalable qu'on a appelé la préparation.
Gomment pourvoir à cette tâche préliminaire ? comment frayer la voie aux familles des colons ? Divers projets ont été présentés ou appliqués, offrant tt)us beaucoup d'analogies et ne différant guère que par les détails. On a proposé dans les enquêtes parlementaires anglaises d'employer les condamnés comme pionniers pour les colonies nouvelles. Dès que l'on aurait découvert un lieu propre à l'emplacement d'une colonie, on y déporterait des convicts en troupes (in gangs) ; l'on se servirait d'eux pour les travaux de défrichement et de viabilité, pour le creusement des ports, en un mot pour la préparation du sol. On aurait ainsi le double avantage de faire porter l'expérience du climat et des ressources du pays sur des criminels et non pas sur des émigrants libres, experimentum in anima • viU, et, dans le cas où la contrée serait en effet propice, de la livrer à la colonisation toute préparée, dans les dispositions les meilleures pour attirer les émigrants et rémunérer leurs labeurs. Ce premier ouvrage terminé, on pourrait ramener le gros de la bande des convtcis et ne laisser, en les consignant chez les colons, que ceux qui auraient donné des preuves de bonne conduite. Ce plan ne diffère que par une plus grande perfection de celui qui fut suivi en Australie et qui assura la prospérité des colonies de cette contrée. Nous avons parlé d'un autre projet qui fut formé par M. Gladstone, ministre des colonies dans le second cabinet Robert Peel. L'État, disait cet habile ministre dans une circulaire qui eut le plus grand
582 RÉGIME APPLICABLE AUX ÉTABLISSEMENTS COLONlAUI.
retentissement, doit, à ses frais et sous sa direction propre, déliricher les forêts, fixer les lieux convenables à la fondation des villes, y ile* ver des églises, des écoles et des auberges. Ces premiers tnnai faits, rÉtat doit diriger sur la colonie des émigrants en nombre considérable. Après trois ans de séjour chacun d*eux pourrait, sar sa demande, être ramené gratuitement en Angleterre. La marine de rÉtat serait employée à tous ces transports. Des règles génénkt arrivant à une application particulière, M. Gladstone se proposait d'envoyer au sud de TAfrique, dans le voisinage de Natal, uncorp^ de 560 pionniers avec un ingénieur général pour fixer remplacement de la capitale de la colonie que l'on voulait fonder, un corp« de défricheurs pour rendre apte à la culture immédiate le territoire nécessaire à la réception des premiers colons. Il n*en coûterait que 100,000 livres sterling, pensait-on, pour l'implantatioD àt 10,000 hommes ; aussitôt que ces frais seraient couverts par la xtnu des terres. Ton coloniserait un autre district. Le peu de durée do second cabinet Pecl et les difficultés qu'il rencontra, empèchènrDt Texécution de ce plan. A notre avis, il y avait dans ce projet un pf' d'exubérance et Texagération d'une pensée juste. Sans doute, piû^ qu*il est prouvé que la colonisation ne s'improvise pas, poisqti.! faut que l'Etat fasse nécessairement des frais de premier établissement, nous approuvons qu'on emploie la marine, les condamo'^ et même les soldats à une œuvre aussi rémunératrice, aussi cifr> satrice que la colonisation. Mais doit-on aller jusqu'à ces déLiiI* élever des églises, des écoles, des auberges ? Il importe d'examr <** quelle est la limite des travaux préparatoires essentiels, eldi:« quelle mesure il est utile et juste qu'on s'y adonne.
Les travaux préparatoires indispensables se ramènent, »fi< ' nous, à ces trois services : la viabilité, l'arpentage et ladélim-t* tion géométrique des lots de terrain qui doivent être coDcéd*** ou mis en vente, enfin les travaux des ports. Quant au défricbement, il faut en général le laisser au colon ; il est évident toutef ' qu'un certain territoire, voisin du centre initial de coloniutioo. devra nécessairement être défriché par ces pionniers, cooTicU^soldats que l'État chargera des travaux préparatoires : ce sera nén^ là la première de toutes les mesures ; mais il ne nous parait p* utile que l'État aille plus loin et pratique le défrichement en grao«i. ainsi que le proposait la circulaire Gladstone. La viabilité est, d^ l'origine, indispensable et ne peut être retardée : sans elle le» débuts de la colonisation sont singulièrement pénibles et lents; i culture ne peut s'étendre faute de moyens de transports et de reUlions faciles ; le peuplement se trouve arrêté ; attendre pour Uixt
TRAVAUX PRÉPARATOIRES A LA COLOMSATIOiN. 583
des chemins qu*il y ait une population et des villages, c*est commettre une erreur capitale : ce sont précisément les chemins qui doivent attirer la population et donner naissance aux villages. Les routes ont une grande puissance d'attraction et, quand elles sont nombreuses et en bon état, elles créent la culture, elles font les villes. Un bon réseau de chemins est donc l'intérêt premier de toute colonie, la condition essentielle de son progrès ; on ne saurait s'appliquer trop à rendre dès le début, et avant même l'arrivée des colons, ce service aussi parfait que possible. Quand Tadministration algérienne consacrait toutes ses ressources à la construction de villages et qu'elle délaissait les chemins, elle faisait preuve d'une singulière inexpérience ; les villages naissent tout seuls et en leur temps ; les routes, au contraire, tiennent le premier rang dans les travaux du premier établissement. L'Union américaine, dans la colonisation du Far- West, ne s'occupe nullement de construire des villes ou des villages, elle se contente de faire un réseau de routes qui aboutissent aux voies navigables et elle laisse les populations s'agglomérer oil il leur plaît sur ces routes et le long de ces chemins de communication. Les centres se créent ainsi spontanément par un mouvement tout naturel, selon les avantages de position des différentes localités. Après les routes le principal travail préparatoire, c'est l'arpentage et la délimitation géométrique des lots de terrain. C'est là un service de premier ordre, qui a été presque universellement négligé dans les colonies antérieures au xix* siècle et qui, même de nos jours, est imparfait dans beaucoup d'établissements européens. En Australie ce service des surveys fut organisé sur une très grande échelle. Mais c'est surtout en Amérique qu'il est admirablement constitué et qu'il donne les résultats les meilleurs. Il importe que toutes les autres nations qui veulent coloniser empruntent sur ce point les procédés américains. Une des conditions essentielles de la prospérité des colonies, c'est en effet que la propriété y soit nettement délimitée et ne donne lieu à aucune contestation. L'histoire des colonies de l'Amérique a montré combien il fallait de temps pour arriver à cette parfaite sécurité de la propriété, si l'on ne prenait, dès l'origine, des mesures pour bien délimiter les lots que l'on concède ou que l'on vend. Voici un résumé du système américain d*allotissement des terres vacantes, que nous empruntons aux lettres de M. Michel Chevalier sur l'Amérique du Nord. On sait qu'une fois reconnue par l'Angleterre, l'Union américaine voulut se substituer à la couronne en tout ce qui concerne le disposition des terres non occupées ; les divers États qui avaient d'abord prétendu s'étendre à l'infini soit jusqu'au
Pacifique, soit, tout au moins, jusqu'au Mississipi, cédèrent lenr^ droits à TUnion quant aux terres vacantes. L'exemple afiit éir donné dès i780 par l*État de New-York, la Géorgie fut la deraièrr h adhérer à ce système en 1802. Ces domaines de rUnion« agnndis successivement par l'acquisition de la Louisiane (1803), de U Floride (1810), du Nouveau-Mexique et de la Californie (1818), furent réservés pour la fondation de nouveaux États qui présmicot tous les caractères de véritables colonies. L'Union américaine mrt en vente les terres incultes, mais elle a soin de les allotir avec mt précision géométrique ; elle emploie à cet effet toute une lép*^ d'arpenteurs et de .géomètres. L'unité territoriale est appelée IMmship et divisée en 36 sections, lesquelles se subdivisent en quart*, huitièmes et seizièmes ; voici quelles sont les contenances de ducune de ces subdivisions :
Milles.
Vrres CAté. Surface, (iOares 4« cont.) lUrUrnu
District ou township G tUi 23,040 9,ttt
Divisé en 30 5Pc^io7i*, cliaciioe de. . . 1 640 ÎS^
Divisées en quarts^ chacune de ItiO Ci
Divisés en rf<?w i-^uaWs, chacun de. . 80 )î
Divises en seizièmes de section 40 16
La vente se fait par section qu'un acquéreur peut acheter secl. et jamais le morcellement ne descend au-dessous du seizième et section ou lot de i6 hectares. On conçoit les avantages de cet allutissement géométrique : la propriété se trouve ainsi nettement cir consente et acquiert une grande sécurité ; les procès sont eut**: tout cultivateur se sent puissamment attiré vers ces contrées où U propriété nait entourée de tant de garanties. Les plans de chaque township sont livrés au public pour un prix des plus minimes, 25 cents soit 1 fr. 30. 11 serait fort à désirer que les diverses nalioo^ qui colonisent empruntassent aux États-Unis cet allotissemeal W* gulier et géométrique: ce serait un bien plus grand stimdiPl pour la colonisation qu'une foule de faveurs qui coûtent Mbi* ment plus.
Après la viabilité intérieure et le service de l'arpentage [MUtllf\ le troisième travail préparatoire, c'est le creusement des porl% rétablissement de phares et Ions les autres ouvrages nécessaires ||Br rendre facile l'abord de la côte, pour diminuer les dangers db U navigation et les frais d'assurance maritime, pour encouragerakû le commerce extérieur et Timmigration. La viabilité, ralloU^seilHii géométrique des terres, les travaux des ports, ce sont là, à noir* avis, les trois services essentiels, préliminaires, auxquels TÊlal dmt