LA MAIN-D ŒUVRE ET L'IMMIGRATION
culture exclusive et à outrance des denrées d'exportation, l'absence d'esprit de progrès et de recherche ; elle maintient cet état«antisocial et artificiel des colonies, dont il est résulté tant de maux dans le passé et qui enfantera sans doute encore bien des maux dans l'avenir.
Une autre organisation du travail qui se rapproche par certains c6tés des deux précédentes, qui offre des ressources analogues et des périls moins graves, c'est la colonisation au moyen de condamnés. L'étude des débuts de l'Australie a montré quelle est l'heureuse influence économique qu'un tel régime habilement dirigé peut avoir sur l'influence d'une société nouvelle : mais cette étude a, d'un autre côlé, ouvert les yeux sur les dangers moraux de ce système, quand il n'est pas accompagné de beaucoup de précautions et pratiqué avec tact et mesure. On a vu dans le courant de cette histoire que l'emploi de condamnés à la colonisalion est d'origine lointaine. Les Portugais eurent recours à cet expédient au Brésil et, dans le sud de cet empire, la race vigoureuse, remarquablement douée, connue sous le nom de Paulistas, est issue de brigands déportés. Cromwell, qui vendait les condamnés politiques aux planteurs des Indes occidentales, Jacques II, qui, pour dix ou quinze shellings, mettait à prix ses sujets compromis dans la conspiration de Monmoutb, introduisirent également en Angleterre l'habitude de la déportation. Malgré les réclamations des colonies l'on y transporta longtemps un certain nombre de criminels, au Maryiand et à la Virginie surtout. Mais c'est dans le groupe des possessions océaniennes connues sous le nom d'Australie, que le système de la colonisation au moyen de criminels s'est effectué sur la plus grande échelle et avec le plus saisissant succès. Nous n'avons pas à revenir sur les détails que nous avons donnés dans une autre partie de cet ouvrage; il nous sufOt de résumer ici les enseignements que l'expérience nous a offerts. Le travail du convict comme celui de l'esclave est cher : cependant l'entretien d'un condamné aux colonies est à meilleur marché que son en* tretien dans les prisons de la métropole. Un économiste célèbre en matière de colonisation, et dont le nom a été souvent cité et les doctrines discutées dans cet ouvrage, Wakefield, a défini de la manière suivante l'utilité spéciale, sui generk^ que les convicts offrent aux colons : c'est un extrait de sa déposition devant le Ck)roité d'enquête de TAustralie du Sud : « Savez-vous, lui demandait-on, quelle a été l'offre de la main-d'œuvre à Nouvelle-Galles du Sud pendant les quatre ou cinq dernières années? Je ne puis le dire exactement, répondit-il, mais je sais que la main-d'œuvre
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a été considérablement offerte : et cependant elle était insufllsuite, si grande qu'elle fût, pour remplacer le travail des convicts; car le travail des convicts a une utilité, qu'il ne faudrait pas seulement apprécier par le nombre des conyicLs (the convici lahow* îi muck more valuabie thon in proportion to the number of canvicts) ; ce qui fùl surtout le prix de ce travail, c'est que le maître est sûr qull ne loi sera pas enlevé {the master can hold it)\ le maître n'a pas à se préoccuper du prix des terres et des diverses circonstances qoi peuvent engager les classes ouvrières à cesser de louer leurs sef* vices, parce que le convict est une sorte d^esclave : à supposer qoe l'immigration libre dût immédiatement fournir un nombre d'oa* vriers aussi grand que le nombre des convicts dans la Nouvelle* Galles, je doute fort que cette main-d'œuvre libre pût avoir la même puissance productive que la main-d'œuvre des convicts, parce qaune très grande partie de ces travailleurs indépendants, au lieu de louer leurs services, se feraient immédiatement petits propriétaires. ) Ainsi, ce qui constitue le prix du travail des condamnés, c'est surtout cette circonstance que le maître peut, en tout état de cause, compter sur ce travail, il est parfaitement sûr qu'il ne Im échappera pas. Voilà en quoi la colonisation par criminels se np* proche de la colonisation par esclaves. Voilà aussi ponrquoi elle est vue d'un très bon œil par les capitalistes : ceux-ci sont sirs, grâce aux criminels, de ne jamais manquer de main»d'œuvre, tandis que sous le régime du travail libre, quelque hauts que soient Itrs salaires, Tattrait de la propriété est si grand pour les prolétaires que l'offre du travail peut être très réduite, tout au moins est-elle IrH instable et les entreprises du capital souffrent singulièreroenl de cette instabilité. 11 faut conclure de ces observations qne la cok»nisation par criminels est surtout utile dans les contrées qui ont des facilités naturelles spéciales pour la production de denrée* d'exportation, comme les contrées des tropiques ou rAustraiie : la déportation serait loin de présenter les mêmes avantages dtas des contrées où la production est dirigée en vue de la consommation locale ou de la culture de denrées ne demandant pas de grands capitaux, comme le Canada et le nord de l'Union américaine. Dans les colonies qui produisent en vue de l'exportatioii. ce qu'il faut attirer, c'est le capital ; or le travail des condamné*, comme le travail des esclaves, lui offre des garanties qu'il no tioo* verait pas ailleurs. Dans les autres colonies, au contraire, colooie^ purement agricoles, ce qu*il faut surtout attirer c'est Timmigralira libre, et la présence des convicts serait plus propre à la diminoiT qu'à l'augmenter. Nous dirons aussi que c'est surtout dan» 1<>
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colonies lointaines où l'immigration libre ne se porterait pas d'ellemême, et àTorigine de la colonisation pendant la période d'enfance, qu'il faut employer le travail des criminels. Il sert alors aux travaux préparatoires et donne la première impulsion qui sans cela ferait défaut : c'est d'ailleurs ce que demandaient les enquêtes parlementaires anglaises, ainsi qu'on l'a vu plus haut ; mais une fois le premier degré de culture franchi, il faut suspendre résolument la déportation, afin de ne pas compromettre pour toujours la santé morale et sociale de la colonie. Il y a d'ailleurs deux précautions importantes qui ont été négligées en Australie et qu'il importe de ne pas oublier à l'avenir. La première c'est que le nombre des femmes déportées égale à peu près celui des hommes, de façon que des familles puissent se fonder, sans quoi il se produit une épouvantable démoralisation ; la seconde, c'est de ne livrer aux colons comme serviteurs (assigned convicts) que les criminels qui auront bien mérité par leur conduite et donneront des gages de leur amélioration morale : faire de Tassignement comme •en Australie une mesure universelle et sans préliminaire, c'est compromettre sérieusement l'état moral de la colonie : il est vrai que la restriction par nous demandée diminue notablement l'utilité économique de la déportation.
Dès l'origine de la colonisation Ton essaya d'un autre moyen pour se procurer de la main-d'œuvre sur laquelle on pût compter. Dans les Ëtats continentaux de l'Amérique anglaise, spécialement en Virginie, au Maryland et dans les provinces voisines, où l'on culti- Vjait le tabac et d'autres produits d'exportation, l'on attendait beaucoup de l'institution des indented servants. C'étaient des Européens libres que des spéculateurs américains engageaient et auxquels ils avançaient les frais d'immigration moyennant une sorte de servitude personnelle temporaire. La principale utilité que les colons tiraient de ces auxiliaires, c'est qu'ils, étaient sûrs de n'être pas abandonnés par eux : they could hold ihem^ selon l'expression de Wakefield. Cependant cet avantage ne se présentait réellement que quand ces indented laboureî's appartenaient à une race étran. gère et ignoraient la langue du pays : c'était le cas pour les Allemands qui finirent par former la presque totalité de ces engagés; ils étaient retenus chez leurs maîtres par la difficulté de se faire comprendre, par le manque de relations et d'appui ; ils se trouvaient dans une sorte d'esclavage mitigé et déguisé. Quant aux Anglais que l'on avait raccolés dans la mère patrie pour servir chez tes i^culteurs des colonies, après avoir profité de la gratuité du prix de passage, ils ne tardaient pas à s'enfuir et à s'établir pour
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leur compte dans les solitudes des forêts. Le trafic des Allemands dans les provinces anglaises du continent finit par prendre d'ass«x vastes proportions : il constitua une industrie montée sur one grande échelle et donna lieu à toutes sortes d*excès. Dans les principaux ports d'Europe il y avait des agents d'émigration, qui usaient de ruse et souvent de force pour engager les vagabonds : une fois maîtres de ces malheureux, les capitaines des navires en disposaient à leur guise et les transportaient dans les lieux d*Amériqne où la demande de serviteurs était la plus grande, il y avait une sorte de marché pour ce trafic scandaleux. Ces raccoleurs pour le» colonies, que Ton nommait, par dérision sans doute, redemptiontn, enlevaient dans les ports d*Burope des enfants pour les eniça^er aux planteurs de la Virginie ou du Maryland, de môme que les je* suites dans les colonies espagnoles faisaient des razzias parmi les tribus indiennes auxquelles ils dérobaient leurs enrants pour rermter les missions chrétiennes. Un arrêt du conseil privé d'Angleterre interdit en 1686 celte traite des blancs. Dans les îles françaises les engagés blancs furent aussi très nombreux. Il ne paraît pas que ces engagements aient donné lieu dans nos colonies aux abas qui se produisirent dans l'Amérique anglaise. La cause en est facile à concevoir : nos îles de la Guadeloupe et de la Martinique sont infiniment plus petites que les provinces de la Virginie, de U Géorgie, qui étaient alors illimitées. Il était donc beaucoup plot facile dans nos possessions de retenir sur les plantations les eng>* gés : rétendue des terres fertiles étant réduite, presque toutes «« trouvant appropriées, la population étant plus dense, il eût été difficile à ces engagés de se dérober de chez leurs maîtres pour devenir propriétaires à leur compte ; aussi n'avait-on pas besoin de mesures de rigueur et de sur\'eillance sévère pour faire obserr«r les conditions de l'engagement. Ces engagés blancs sont la soDche de cette nombreuse population d'artisans d'origine européeone. que Ton appelle aux Antilles les petits blancs.
De nos jours encore les théoriciens ont proposé différents «rs* tèmes pour introduire aux colonies la main-d'œuvre en grandes masses. Un des projets les plus extravagants qui aient été mis tn jour est celui de Frédéric List, l'auteur bien connu du Système ftv* nomique national. Rêvant de transporter des sociétés entières à I>ïtrémité du monde et d'improviser en quelques années une colonisation, List proposait à l'Allemagne le plan sui%'ant : Ton enverrait d'abord quelques hommes d'expérience pour fixer rempUcemeot de la colonie, puis l'on transporterait, au lieu choisi, des homoir» jeunes qui feraient les premiers défrichements et les construction-»