‹ De la colonisation chez les peuples modernesChapitre 51 sur 76 · LA MAIN-D'ŒUVRK ET L'IMMIGRATION · texte numérisé non relu

LA MAIN-D'ŒUVRK ET L'IMMIGRATION

les plus indispensables; ensuite partiraient les fiancées de ces jeunes gens et les ménages encore forts, capables de travail ; en dernier lieu les êtres qui sont des charges, les enfants et les vieillards. De cette façon, Frédéric List croyait réunir plusieurs avantages importants : en premier lieu, il pensait qu'en dégageantla colonisation, à son début, de toutes les charges, de toutes les personnes faibles, délicates, qui pèsent sur la société, il activerait Tessor de la colonie. Ensuite il s'imaginait avoir concilié, de la manière la plus heureuse, les intérêts des capitalistes et ceux des ouvriers : ce seraient les capitalistes qui feraient Tavance de tous les frais, ils seraient sûrs que les ouvriers les indemniseraient par leur travail, parce que, ayant été transportés sans leurs femmes, leurs fiancées ou leurs enfants, les ouvriers ne pourraient attendre que des capitalistes de leur faire revoir leurs familles : supposition étrange que ce système I Peut-on croire que des gens sains d'esprit aillent consentir à passer les mers sans ceux qui leur sont chers, et à se séparer de leurs familles pour un temps indéfini 1 On voit à quelles chimères peuvent s'abandonner, en matière de colonisation, des hommes sérieux cependant et instruits.

Parmi tous les projets destinés à assurer de la main-d'œuvre aux agriculteurs et aux capitalistes des colonies, l'un des plus dignes ti'attention est celui d'un économiste anglais, qui s'est acquis un certain renom en matière de colonisation, M. Poulett-Scrope. L'Etat ferait les frais de l'émigration qui serait gratuite : ses avances seraient remboursées par une taxe sur les salaires des travailleurs dans la colonie. Il y aurait un bureau où chaque ouvrier serait immatriculé dès son arrivée ; on fixerait la somme qu'il doit payer chaque semaine ou chaque mois pour restituer au gouvernement les frais de transport ; à la seule condition de s'acquitter régulièrement de cette dette, il pourrait travailler où bon lui plairait et chez le maître de son choix. Cet expédient, si simple en théorie, est singulièrement difficile en pratique. La grande difficulté, en effet, c'est d'assurer le payement de cette taxe, sans mettre les ouvriers transportés gratuitement dans une sorte d'esclavage ; rien ne leur est plus facile, en effet, dans ces contrées vastes, abondantes en terres fertiles et peu peuplées, que de s'enfuir dans l'intérieur, de travailler à leur compte et de se dérober ainsi à la taxe. Essayé bien des fois en Australie et spécialement à la Nouvelle-Galles du Sud, cet expédient donna toujours des résultats très insuffisants.

Le même économiste, M. Poulett-Scrope, voyant échouer son plan sous cette forme, lui fit subir une modification. Il proposa que la taxe fût payée non par les ouvriers, mais par les capitalistes: cela

serait toujours une taxe sur les salaires, mais indirecjle» par l'incidence de rimpôt. Les capitalistes ne feraient que ravance, Timp^'l porterait en définitive sur les ouvriers et voici comment : c*e$t qu^ son produit étant employé à alimenter Timmigration, le plus grand nombre de bras offerts par suite des transports gratuits, ferait baisser, dans la colonie, le taux des salaires. Le défaut de ce plan c*est qu^il ne contient encore aucune règle pour retenir les ouTner> au service des capitalistes, en admettant que les salaires dussent subir rincidence de la taxe : Tabondance des terres fertiles et leur bas prix permettraient toujours à Touvrier de se dérober & 1 imp«'l en travaillant pour son compte. Ainsi le plan de M» Poulett-Scrop^ ne serait applicable que dans de vieilles colonies où toute la tern? est occupée, comme le sont les petites Antilles.

Un autre système est celui d'Uniacko : il consiste à laisser ut: espace vide entre les propriétés des cultivateurs des colonies, j constituer ainsi des réserves; et une fois que le prix du sol a bau?>* notablement par les progrès de la culture, à vendre ces résen*-^ pour faire des subventions à Timmigration. L*on a dit, avec quelque raison, que ce projet était une sorte de pétition de principe, en «. * qu*il attendait que la colonie eût atteint un haut degré de pro>perite, pour donner des subventions à Timmigration et procurer de la main-d'œuvre aux capitalistes ; or comment la colonie parneodrait-elle à cette prospérité, si on ne s'occupait préalablement de lui fournir des bras?

De tous les projets inventés par les économistes et appliqués par les hommes d*Etat, il n*en est aucun qui ait donné d*aussi bons résultats que le système Wakefield. Nous en avons assez parié daa* divers endroits de cet ouvrage pour n*avoir pas à en faire une nonvelle exposition. Il consiste à vendre les terres coloniales à on prix relativement élevé, une livre, une livre et demie et jusqu'à deux livres Tacre, c'est-à-dire de 60 à 125 francs l'hectare environ et i employer le prix des terres ainsi vendues en subsides à rimmign* tion,sans s'occuper de faire rembourser, soit par les iiDmigrantf, soit par ceux qui les emploient, le prix du passage gratuit. Le fi»t des terres suffit à alimenter un courant d'immigration coasidéraUe. Non seulement l'immigrant n'a pas à rembourser le prix do pusage, mais encore, au bout d'un certain délai, trois ans généniement, passé dans la colonie, il a droit, s'il le désire, à être tnnv porté gratuitement en Angleterre. Ce régime s'est montré singe* llèrement fructueux: grâce à lui, des colons par centaines de niL*^ ont été donnés aux différentes colonies d'Australie ; il est ioeontf >table que sans cet ingénieux expédient, le développement de i«

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NouveIIe*Galles du Sud et de Victoria eût été moins rapide. Cependant c'est surtout et même seulement dans la période initiale et au premier âge des colonies qu'il est bon d*user de passages gratuits, Timmigration subventionnée ne tarde pas à amener une foule d'abus. On a vu qu'en une année il avait été accordé près de 100,000 passages gratuits pour l'Algérie, suivis presque tous de retour; de même, au bout d'un certain temps les retours d'Australie en Angleterre de la part d'immigrants transportés gratuitement devinrent tellement fréquents, qu'il fallut faire d'importantes modiOcalions an système initial.

Nous avons parcouru les différents modes auxquels l'on a eu recours pour attirer la main-d'œuvre dans les colonies nouvelles. Il est incontestable que, à l'origine d'une colonie, il faut amorcer un courant d'immigration qui, probablement, ne se formerait pas seul. Nous avons repoussé l'osclavage et l'immigration des coolis par engagement comme des institutions, l'une évidemment inique, l'autre presque toujours abusive et vicieuse en fait, malgré l'innocence du nom dont elle se pare. Au contraire nous ne pouvons qu'approuver dans les limites et avec les restrictions que nous avons tracées, l'emploi de condamnés à l'origine de la colonisation et l'usage des subventions à l'immifïration d'après les règles du système WakeOeld. Hâtons-nous de dire que Tune et l'autre de ces mesures ne sont que des expédients initiaux, qu'il faut les appliquer avec tact et précaution. Bien des circonstance?, d'ailleurs, viennent modifier dans la pratique l'application des mesures les meilleures en théorie. Il est évident, par exemple, qu'il faut tenir compte de la distance et de la situation des colonies. Dans une terre presque complètement déserte et extrêmement lointaine, comme l'Australie ou la Nouvelle-Calédonie, l'utilité de la déportation et de l'immigration subventionnée est très grande : c'est vraiment le seul moyen de créer une population de colons, d'attirer des capitaux. Dans une colonie, au contraire, excessivement voisine de la mère patrie et déjà douée d'une certaine culture, comme l'Algérie, l'utilité de ces expédients artificiels est infiniment moins grande, pour ne pas dire nulle: la déportation même oil'rirait à tous les points de vue plus d'inconvénients que d'avantages, et la gratuité des transports donnerait lieu à une foule d'abus (1). Il faut également tenir compte de la nature des productions des diverses colonies : les colonies qui

(I) Au lieu dp la gratuité des transports pour une colonie comme l'Algérie, il vaut beaucoup mifux accorder des réductions ilc tarils, d»'S quarts de plac*» qui, en l.-Lis^Dt timjours à la rliar^r' de l'aspirant colon une certaine dépense, ^.'r.tnii^^ent /{u'il n*agira pa.s à la légère.

ont un monopole pour la production de denrées d*exporUtion et qui sont principalement faites pour la grande culture comme l^s îles à sucre ou TAustralie, ne peuvent que se bien trouver d*ane déportation considérable et d'une immigration gratuite nombreoK, parce que l'élément dont elles ont besoin pour prospérer, c'est mt main-d'œuvre non seulement abondante, mais sur laquelle les colons puissent compter; au contraire, les colonies qui cultivent priocipalement des produits agricoles en vue de la consommation localf. comme le Canada, la Nouvelle-Angleterre, contrées naturellezneot faites pour les petits propriétaires, ont beaucoup moins besoin de ces mesures artificielles; tout au plus celles-ci sont-eiles nécessaires à Torigine. La Nouvelle- Angleterre et le Canada n'ont pas eu,oun*ool eu que pendant peu d'années, des esclaves, des assigned convicu oq des indented servants, non pas tant h cause des mœurs des colons qui répugnaient à ces institutions, qu'à cause de la nature du sol et des cultures, qui n'en avaient que faire. Pour ces dernières colonies et pour toutes en général, l'appât d'une propriété bien garantie, le bon régime intérieur, attirent les bras plus que toute autre chose, en ayant une bonne administration, vous aurez une nombreuse immigration. La métropole doit néanmoins faire une certaine propagande autour des colonies dont elle souhaite le développement H est bon qu'elle constitue fortement un bureau d'immigration «ri ((u'elle entretienne des agents pour attirer vers ses possessions lo émigrants, soit nationaux, soit étrangers. Sans recourir auxfrau^r^ que nous avons souvent flétries dans le courant de cet ouvrage, ce» agents doivent s'efl'orcer d'éclairer les émigrants et de les diriger Le meilleur moyen d'y parvenir est encore un bon service de publj* cité. L'Union américaine répand à profusion des livres ou des bn> (thures où l'on donne sur les territoires encore vacants les dftâi^ statistiques et économiques les plus précis. Dans tous les principaux ports d'Europe, l'homme qui est mécontent de son sort est ain^ bien vite renseigné sur le marché du travail et le marché des Icrrt^ en Amérique. On devrait faire de môme pour notre Algérie, rédi<er chaque année des manuels que l'on répandrait en France el (i>c' l'on ferait faire des extraits par les journaux. Il faudrait aussi q«i leur arrivée sur le sol algérien, des comités, soit libres, soil uffinrls fussent chargés de veiller pendant les premiers jours surle^toigrants et de leur procurer du travail. Sans qu'il soit nécessain* «i^ faire pour elle de grandes dépenses, Timmigralion, dans une co! 't.i encore adolescente, ne peut ôtre absolument abandonnée à elle* môme.

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