MILITAIRE
Si j'avais pu trouver d'autres mots que ceux de Colonisation militaire pour désigner le peuplement d'une portion du pays au moyen de l'élément qu'offre l'armée, jeles aurais employés dans la crainte d'effrayer certains esprits qui ont delà répugnance à voir fonder une société régie en partie par les lois militaires.
S'il est vrai que par un amour excessif des institutions civiles, sans tenir compte des circonstances qui nousdominent en Afrique, on préfère ces institutions à la force vis-à-vis des Arabes, à l'avantage de pouvoiiopérer une plus grande réduction dans l'armée permanente, quoi de plus aisé que de ramener au régime civil les colons militaires, quand ils auront achevé leur (ems de service? Chaque année ne fait-on pas rentrer dans la vie civile par la libération le 7*^ de l'armée? Et ces hommes qui retournent dans leurs foyers après 7 années d'une vie d'ordre et de discipline ne sont-ils pas des citoyens aussi bons, aussi laborieux que ceux qui n'ont point servi?
Il peut donc n y avoir au fond d'autre différence entre la colonisation militaire et la colonisation civile, que celle qui existe dans la qualité des éléments.
La colonisation civile présente aux Arabes une agrégation de i'annlles dont les membres n'ont aucune habitude guerrière. Elle renferme des vieillards, des infirmes, des enfans en très-bas âge ; enfin beaucoup de l)ras inutiles pour le travail et pour la défense.
La colonisation avec l'armée ne présentera dans les premiers tems du moins , et c'est surtout dans les premiers tems qu'il importe d'être fort , que des hommes vigoureux et accoutumés à vaincre les indigènes.
Seront-ils moins productifs , parce qu'ils seront vigoureux? Evidemment non, et les résultats obtenus dans les villages de Méred, de Mahelma, de Fouka, prouvent suffisamment le contraire.
Auront-ils moins de chances de prospérité parce qu ilsne seront pas liés au sort de ces bras faibles ou inutiles qui forment le plus grand nombre dans la plupart des familles civiles? Je pense le contraire. Au reste, les colons militaires seraient invités à ramener avec eux, outre leur femme qu'ils iraient chercher en France, un ou plusieurs individus de leur famille; et il est probable qu'en général, ces individus ne seraient pas d'un âge très-avancé, ou d'un âge trop tendre.
Quand on a la prétention de dominer, de modifier, de civiliser un peuple aussi guerrier que le peuple arabe ; quand on veut introduire dans le sein de ce peuple un peuple nouveau qui s'empare des localités et des terres les mieux situées et les plus riches, il serait bien imprudent, bien insensé de poser devant lui en première ligne une population débile comme celle qui a été introduite jusqu'ici. Pour dominer, modifier et civiliser, il faut que nous soyons plus forts, plus moraux , mieux constitués et plus habiles que les indigènes. Quiconque lésa vus de près, reconnaîtra
ijuils sont supérieurs en force physique et en organisation pour la guerre, à la masse de la population française. Ce n'est donc que dans Tarmée composée d'hommes de choix que nous pouvons trouver le cadre dune population plus forte ou tout au moins aussi forte que celle des Arabes.
Nous devons faire remarquer ici que ce qui constitue la supériorité de l'armée sur la milice indigène , v.e n'est pas tant la force physique et la valeur intrinsèque de chaque homme, que l'organisation, la discipline et la tactique. Malgré ces trois grands avantages, les régimens qui sont arrivés en Afrique ont eu besoin de l'expérience dune année avant de faire convenablement la guerre aux Arabes. Ce fait prouve combien le peu})le indigène est fort par sa constitution et ses habitudes guerrières. Je sais bien que pour apprécier sa force plusieurs écrivains ont supputé le chiffre de sa population. Outre ce qu'il y avait d'erreur dans leur statistique faite de loin et par renseignemens, ils ignoraient que le peuple arabe par sa constitution sociale et ses habitudes guerrières ne peut pas être comparé, pour la force militante, aux nations Européennes. Chez celles-ci les masses sont entièrement étrangères au maniement des armes. Leurs habitudes casanières , les grands travaux industriels les en éloignent. Pour avoir une armée, il leur faut une loi et une longue préparation des hommes qui sont appelés au service militaire. Chez les Arabes au contraire tout est guerrier, tout marche à la guerre sainte, depuis l'enfant de 15 ans jusqu'au vieillard de 80. Chaque tribu est un camp, dont tous les hommes sont toujours prêts à combattre pendant que les familles sont toujours préparées à s'éloigner du danger, emmenant leurs troupeaux et emportant leur mobilier sur des bêtes de somme, qu'elles ont en nombre suffisant pour ce service prévu. Voilà commentune population qui n'est que de 2,000,000 selon les uns, de 2 à 3,000.000
selon les ftutres, de 3 à 4,000,000 selon moi, a pu néanmoins nous résister [)cndant longues années avec 4 ou 500,000 guerriers. La partie du Caucase que combattent les Russes depuis 27 ans n'a pas, dit-on , plus d'un million de population.
Heureusement pour nous, non-seulement les guerriers arabes ne pouvaient se concentrer que dans un certain rayon, mais encorequand ils se concentraient ilsn'avaientpaslai'orced'ensemble que lesmasses acquièrent seulement parl'organisatioUjla discipline etlatactique.
Et pourtant, telle quelle est, la milice arabe serait toujours assez puissante pour détruire les populations civiles faiblement constituées , si elles n'étaient protégées à tems par l'armée.
Celte protection efficace de tous les instans seraitelle possible, quand notre faible colonisation aurait envabi les grands espaces quelle doit occuper pour remplir nos vues de domination et de production? Je suis loin de le penser. Il n'y a rien d'aussi difficile , je dirai même d'aussi impossible , que de garder militairement et exactement de longues lignes. Les militaires instruits et expérimentés ne l'ont jamais tenté. Ils ont seulement cherché à se mettre en mesure de frap per avec avantage l'ennemi qui aurait franchi la ligne sur un point ou sur un autre. La protection des populations agricoles placées derrière ces grandes lignes est encore plus impossible. Car, comment empêcher de passer 2 ou 300 cavaliers , fort légers et n'ayant à leur suite aucun embarras? Eh bien ! cette force suffit pour porter la mort et la dévastation dans un grand arrondissement agricole , où ces cavaliers ne trouveraient que des familles non guerrières et éparpillées sur la surface du pays, comme l'exige la pratique de l'agriculture. La protection arriverait presque toujours trop tard, le mal serait fait, la terreur serait dans les esprits. La société agricole ne pourrait se soutenir sous cette vie d'alarmes continuelles. Il
est probable (m'elkî se déliaïulerail et s'en ii'ait après <leux ou trois catastrophes.
Voilà les grandes raisons pour lesquelles il faut que les populations que nous introduirons soient fortement constituées et aussi serrées que possil)le sur un espace donné. C'est par ces motifs que j'ai repoussé de tous mes moyens les grandes concessions de 500 , 1,000 , 2,000 et jusqu'à G, 000 hectares qui nous ont été si souvent demandées. Je les repoussais parceque les grands concessionnaires ne peuvent nous faire , d'après leurs propres intérêts auxquels ils céderont constamment , qu'une population rare et , selon toute apparence , mal composée.
Or, la colonisation civile , précisément parcequ'elle est plus fail)lc que la colonisation militaire , a besoin d'être plus dense pour que sa masse impose du respect. A cet égard , il s'est fait dans les idées un changement bien remarquable. Autrefois, et jusqu'au milieu de 1842, on considérait la protection agricole comme quelque chose de si difficile que l'on s'était résigné à à se renfermer dans des obstacles continus, embrassant autour de nos villes de la côte quelques milhers d'hectares, parceque les événèmens de 1839 avaient démontré l'impuissance des camps et des postes multipliés autour du Sahel et d'une partie de la Mitidja. On ne rêva plus qu'obstacle continu ; plusieurs livres furent écrits sur ce sujet ; ils s'attachaient à démontrer qu'il n'y avait de production agricole et de colonisation possibles qu'à ce prix. Les succès de 1842 à 1845 ont jeté certains esprits dans un autre extrême ; on ne songe plus le moins du monde à la protection ni à la force de constitution dans les populations qu'on introduit. On semble croire qu'il n'y a plus qu'à s'épanouir sur un sol libre et fécond ; on raisonne comme s'il n'y avait plus d'Arabes, ou tout au moins comme s'il n'y avait rien de plus facile que de se préserver de leurs atteintes. La dernière insur-
rcction aurait dû mobilier ces idées ii rétléchies. On a vu combien il nous a l'allu de travaux, d activité, de persévérance pour empêcher Abd-el-Kader de rétablir son autorité. On a vu (pie malgré tous nos efforts plusieurs tribus tidèles avaient été enlevées ; on a vu quelaMitidjan'a été sauvée de Tenvahissement et du ravage que par un t'ait heureux ; et cependant on ne parait pas songer dans les plans de colonisation (pion invente à se préserver contre le retour à peu près certain de pareilles circonstances.
vSi nous sommes prudents , nous ne perdrons jamais de vue dans nos projets d'introduction de la population européenne , la force des Arabes , leur constitution guerrière , leur caractère belliqueux et indépendant.
J en ai dit assez pour faire comprendre aux esprits judicieux que la colonisation est avant tout une question de force; que la France ne peut être déchargée du fardeau politique et financier qu'elle supporte , si le peuple européen qu'elle introduira en Afrique n'est pas assez fort pour dominer et modifier les Arabes ; et que par cela même qu'il sera assez fort pour remplir cette tâche , il sera assez productif pour solder la petite armée permanente qui lui sera toujours indispensable, et pour n'avoir pas besoin que la métropole s'épuise à solder ses autres dépenses.