L AFRIQUE SEPTENTRIONALE SOUS LA DOMINATION CARTHAGINOISE ET ROMAINE
Nature africaine et végétation puissante sont deux expressions synonymes qui ont eu cours chez tous les peuples de l'antiquité et des temps modernes. Il y a trois mille ans que le monde est plein des merveilles qu'on raconte de la fertilité de cette terre, dont la France possède aujourd'hui la plus belle partie.
Selon le savant Bochart, le nom de I'afrique est lui-même un glorieux témoignage de sa richesse productive.
Il vient, assure-t-on, du mot fériqiié, qui veut dire épi, en langue phénicienne. Dès les premiers siècles, dont l'histoire nous ait conserve le souvenir, ses campagnes, à ce qu'il paraît, étaient couvertes de moissons abondantes. Là,
le blé, dans toute sa vitalité, tout son luxe et toute son ampleur, jaillissait du sol comme de source.
On sait par quel emblème énergique les Romains exprimèrent plus tard leur vive admiration pour la fécondité de la terre africaine : ils la représentèrent sous la figure d'une femme portant des épis serrés en faisceau dans sa main ou tressés en couronne sur sa tête.
C'était formuler par la statuaire la même pensée que les Phéniciens avaient exprimée dans leur langage par le mot fériqué. La production du blé sassociait donc intimement dans tous les esprits aux souvenirs de cette grande région.
Nous rappellerons encore ici que les dons heureux du sol, autant que les avantages d'une admirable position maritime , déterminèrent la fondation et firent la richesse commerciale de Carthage. De là, la ville nouvelle transporta chez tous les peuples de la Méditerranée les produits agricoles des tribus Berbères et Numides qu'elle sut toujours dominer par la supériorité de sa politique et de ses armes ^
ï Bochart, Geographia sacra j, Cbanaan, 1. \, cap. XXIV, p. 555-537. — Du commerce des peuples de l'antiquité, par L. Hqpreii, t. IV, § P^ ch. I", p. 42 et 45. — Canipomancs , Antigiiedad maritima de la republica de Cartago , Exposition, p. 4 et suivantes.
Ce fut une grande et belle époque pour l'Afrique ^ Celle-ci s'illumina et s'illustra pendant
' Les anciens, suivant le système géographique d'Hérodote, divisaient l'Afrique en trois récrions bien distinctes : la Libye habitée , la Libye peuplée d'animaux , et la Libye déserte. Cette division, fondée sur la nature du sol et du climat ;, comme le fait observer Heeren , répond aux dénominations modernes de Barbarie, Biledulgerid et Sahara.
La population indigène de la Libye habitée se composait de Libyens ou de Berbères ^ tril)us sédentaires, qui vivaient de la culture du sol , et de Numides , tribus errantes , qui , par suite de leur humeur vagabonde, au dire de Strabon , « changeaient continuellement de demeure , comme les peuples qui y sont contraints par la stérilité de leur pays, ou l'âpreté de leur climat». — Géographie j t. V, 1. XVII, p. 4/5.
Les Carthaginois soumirent d'abord les Libyens et les incorporèrent à la république , remarque M. Dureau de la Malle , dans un de ses mémoires sur la colonisation de l'Algérie. Puis, à force d'adresse et de patience , ils s'attachèrent et civilisèrent en partie les tribus nomades.
« L'excellence de la constitution de ce peuple , ajoute-t-il , ses vertus , sa justice , l'habileté de ses hommes d'état civils et militaires , sa sagacité dans le choix de l'emplacement de ses colonies , sa sage poUticjue qui sut créer des intérêts de commerce et déchange entre lui et les indigènes, sont regardés, par Aristote et les écrivains grecs et latins, comme les bases les plus solides de sa puissance.
» L'un des moyens employés par sa politique fut d'apprendre et de parler la langue du pays. Tous les Carthaginois savaient le punique et le libyen ou berbère , ce qui leur a vara chez, les anciens l'appellation de peuple bihngue ( Pœni bilingues). Ces procédés de colonisation ancienne sont en général applicables k l'époque actuelle. )'
trois siècles de tout l'éclat et de toute la puissance de la république Phénicienne. Aucune nation dans les autres parties du monde n'avait un commerce aussi étendu, une marine aussi nombreuse, ni des armées aussi formidables. Les relations de suzeraineté et de vasselage, de l'Europe à l'Afrique, n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui : les plus belles provinces de l'Espagne, la grande et la petite Baléare, la Sardaigne , la Sicile et Malte étaient des dépendances coloniales de Carthage. Et quand cette dernière jeta son épée dans la balance, oii se pesaient les destinées de l'ancien monde , elle la fit souvent pencher de son côté, et faillit l'emporter sur la fortune de Rome.
Au moyen de ses colonies commerciales, jalonnées le long de la Méditerranée, et de ses colonies agricoles disséminées dans l'intérieur, elle avait étendu sa domination sur toutes les parties du littoral et jusque sur les confins des déserts de la Libye ; et , par là , elle avait réussi à s'emparer exclusivement du commerce qui se fesait , par les caravanes , avec les rives du Niger, la haute Egypte et l'Ethiopie ^
' HOTen, De la politique et du commerce^ etc., t. IV, § I", ch. P% p. 42 et 56.
« La politique de cette république lui fit regarder Rétablissement des colonies commerciales et agricoles . comme le moyen
Trois cents villes, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'au golfe de la Sydre, reconnaissaient sa souveraineté *. Ses soldats et ses marchands pouvaient gagner l'Espagne méridionale par la voie de terre, en suivant paisiblement, comme autant d'étapes, la ligne immense de villes, de bourgades et de comptoirs échelonnés sur la côte de la Mauritanie -.
Tout le monde sait que cette puissance colossale échoua déiinitivement contre l'ambition opiniâtre des Romains, et que ceux-ci marquèrent leurs premiers pas en Afrique par la destruction de la ville punique. Mais bientôt les vainqueurs de Cartbage se repentirent d'avoir sacrifié les intérêts de leur nouvelle conquête aux suggestions de la vengeance; et, de la même main qui l'avait abattue, ils relevèrent l'antique cité, tant elle était devenue un agent nécessaire à l'existence du monde.
Aussi Carthage ne tarda-t-elle pas à ressaisir, sous le gouvernement de Rome, la part immense
le plus sûr d'obtenir la faveur du peuple , en prévciiaiil je trop grand accroissemenl de la population , et en améliorant,, par la distribution des terres, le sort des citoyens peu fortunés. » — Il^d.
' Géographie de Strabon, t. V, liv. XVII, p. 473.
^ Heeren, De la politique et du commerce de V antiquité j, t. ÏV, § Ï'S ch. I-V, p. 57 et 58. — Gibbon, History ofthc deelinc and fait oj the roman empire, t. P', ch. II, p. 148 et 149.
qu'elle s'était faite autrefois dans l'exportation des produits indigènes K
On peut juger de l'importance de son commerce des grains par ce seul fait. Au temps d'Auguste, l'Afrique septentrionale envoyait à Rome quarante millions de modius de blé. Or, ces expéditions , sous les empereurs suivans , acquirent encore plus d'étendue -.
Rome, avec son admirable instinct d'imitation, suivit en Afrique la même politique et le même système de colonisation que son ancienne rivale. D'abord, elle prit position sur la côte, en
' Carthage avait compté jusqu'à 1700,000 habitans dans ses murs avant ses derniers désastres. Rebâtie par une colonie romaine, elle fut encore, sous la domination des Césars, la ville la plus populeuse de la Libye. — Strabon, liv. XVII, p. 475.
■' Recherches sur la topographie de Carthage,, par M. Dureau de la Malle, p. 157.
« Ce grand débouché assuré aux grains d Afrique par le port de Cai'thage, fut uii des moyens puissans de colonisation employés par les Romains. Les intérêts de Rome et de l'Afrique étaient si bien liés qu'une seule légion sullisait pour garder tout le pays de Tanger à Cyrènc. Le commerce de blé fut aussi une des principales causes de l'accroissement subite et de la prospérité de Cartilage , qui dût nécessairement déchoir après la translation de l'empire à Constantiuople. L'Afrique était si nécessaire à la nourriture de Rome et de l'Italie, que Sévère, dit Spartien, se hâta d'envoyer des légions en Afrique , de crainte nue Niger ne l'occupât et n'ajfamdt le peuple romain ; ne eam occuparet, et famé populum romanum perurgeret. » — Ib.
s' établissant dans les villes, les entrepôts et les comptoirs qui subsistaient encore sur les rivages de la mer intérieure : puis, elle recula et agrandit , peu à peu , sa ceinture de camps l'ortifiés , de forteresses et de colonies militaires , dépassa successivement les deux chaînes de l'Atlas , et , à son tour, se trouva enfin maîtresse de tout le territoire et de tout le commerce de la Libye ^ Les désastreux elTets de la guerre punique disparurent sous l'influence d'une paix générale
' « Les intérêts luuluels ck- commerce cl d échaugc liiTcnt fortement les Romains elles peuples africains. Home même se trouva, sous ce point de vue, dans une position encore plus favorable que Carthage, et, ce qui prouve la soumission complète et volontaire du pays , c'est que dans l'état ordinaire ( et les exceptions sont rares), elle garda avec deux légions et le corps d'auxiliaires qui leur était attaché, en tout 24,000 hommes , toute la portion de l'Afrique septentrionale , ({tn s'éîcnd depuis Tanger jusqu'à l'Egypte, c'est-à-dire un territoire de onze cents lieues de long sur cinquante à soixante de large : c'est que même , soit en caravane, soit avec de petits corps de troupes , les Romains purent aller plus d'une fois jusqu'au Niger et en revenir sans encombre.
» La Mauritanie, la Numidie , la Zeugitanic . si fertiles en grains, trouvaient à Rome et en Italie un débouché sur et avantageux pour les produits de leur agriculture. Aussi , dans cette période, leur prospérité s'accroît avec une rapidité sans exemple. Ce grand bénéfice assuré à la culture , contribua puissamment à changer les habitudes des peuples africains, et transforma beaucoup de pasteurs nomades en agriculteurs sédentaires. Ce fut, dit Heeren, le principe constant de la politique des Carthaginois (suivi avec ténacité par les Romains } , de favoriser autant que
et d'une bonne administration. Au temps des premiers Césars , la province africaine débordait de richesses productives. Ses heureuses populations s'étaient accrues à ce point que , devenue chrétienne, elle compta dans ses limites jusqu'à six cents villes épiscopales *.
Toute la partie de la côte septentrionale qui constitue de notre temps la régence d'Alger avait participé à ce vaste mouvement '-.
A chaque pas, nos sa vans et nos soldats rencontrent et admirent les débris de ce glorieux
possible la culture, et d'habituer à ce genre d'industrie les nomades indigènes, soumis à leur puissance. » — Observations sur la colonisation d'Alger^ par M. Bureau de la Malle, insérées dans la Revue africaine du mois de décembre i856, p. 48 et 52.
' Travels or observations relating to several parts of Barbary and tlie Levant. By Thomas Sliaw, D. D. Notitiae episcopalum ecclesiae africana?. App., p. 3 1 et 54- Oxford, lySS. Le docteur Shaw n'hésite pas à dire que cette nomenclature ne lui paraît pas outrepasser les bornes de la vérité. Sur ces six cents villes épiscopales, il y en a cent dont il est parvenu, par ses recherches personnelles, à découvrir et à fixer l'ancienne position. — The préface j p. xj.
^ « D'après des renseignemens puisés chez les auteurs anciens, la population des pays qui composent actuelleraent la régence d'Alger, s'élevait à près de dix millions d'habitans dans les troisième et quatrième siècles de l^ère clirétienne. » — Le général Juchereau de Saint-Denis, Considérations statistiques , politiques et militaires sur l' Algérie ^ p- ^g.
passé. Ce sont des fortifications , des aqueducs , des restes d'amphithéâtres , des cintres de voûtes , des colonnes , des pans de murailles et quelquefois des villes entières qui se profilent à côté des galeries vivantes formées par les tiges des palmiers, ou planent au-dessus des halliers épais et des hautes herbes du sol , comme pour nous exciter h relever ce vieux monde de ses ruines.
L'ancienne Icosium , c'était l'Alger d'aujourd'hui, Julia-Caîsarea, notre Scherchel, Cirta notre Constantine, Portus-Magnus notre Mersel-Kébir, Ai'senaria notre Arzew, Hippo-Regius notre Bone *, Saldae notre Bougie, Igilgis notre Djigelli ^. Sans parler d'une multitude d'autres villes comme Rusicada, Suthul, Rusgania , Siga, Carthage, etc. ^, qui n'ont pas laissé d'héri-
' C'est l'Hippone illustrée par le génie , rëloqucncc et les vertus chrctieunes de Saint-Augustin.
Il reste à peine quelques traces de cette religieuse cité , comme nous l'apprend l'abbé Poiret, qui a exploré, vers la fin du dixhuitième siècle , la fertile contrée où elle était bâtie. Située au pied d'uue colline , entre deux rivières , elle n'était qu'à une demi-lieue de la mer. — P^'oyage en Barbarie , \" part., lelt. XX, p. i58 et iDg.
'' Voyez les ouvrages de d'Anville , Shaw , Carapomanes , Heeren , Poiret , Dureau de la Malle , etc.
■* M. de Chateaubriand, pendant son voyage à la Tcrje-Sainle, s'est arrêté un moment au milieu des ruines de Carthage, et les a décrites avec cette magie de style qui revêt toutes choses d'un iin-
tières, sinon de leur grandeur, au moins de leur déchéance ^
Un magnifique réseau de voies de communication, dont chaque jour nous retrouvons aussi quelques vestiges , s'étendait d'une extrémité de la contrée à l'autre -.
Mais la province la mieux cultivée et la plus riche de l'empire romain ne pouvait échapper à l'invasion des barbares. Les Vandales conduits par leur roi Genséric , exercèrent sur les colonies romaines tous les actes de dévastation , qui leur ont fait une si triste renommée dans l'histoire, détruisant les villes , coupanf les arbres par le pied, arrachant les vignes, etc., etc. Tout ce qui portait l'empreinte de la civilisation, de l'industrie et de la production humaine fut enveloppé dans le même désastre. Quand ces barpérissable éclat. {Itinéraire de Paris à Jérusalem, \. III, p. 86- 95.) Il n'a manqué à la consécration poétique de ces grands débris, où Marins a cherché un refuge, que d^avoir été visités par le général Bonaparte, comme les pyramides d'Egypte.
' On voit encore les ruines des grandes, fortes et riches cités de Rusicada , Suthul , Kusgania et Siga , au bord de la baie de Stora, sur la route de Bone à Constantine, sur la rive droite de la Tafna et les bords do l'Hamise.
* M. Bureau de la Malle indique la direction que suivaient ces routes immenses sur la côte et dans l'intérieur. — Recueil de renseignemens sur la province de Constantine j l"^ part., §11, p. i5 et 21.
bares furent las de détruire, ils s'assirent et régnèrent sur des ruines, et avec eux commença la période de décadence et de dépérissement qui s'est continuée jusqu'à nos jours, à travers mille vicissitudes.
Un siècle plus tard , les Romains reprirent possession de l'Afrique, mais ils furent définitivement contraints de l'abandonner aux peuplades de l'Arabie, soulevées comme une mer, et poussées sur le monde par le génie et la parole de Mahomet.
POURQUOI LA CONQUÊTE DE L 'AFRIQUE PAR LES ARABES !n'a POINT PROFITÉ A CE PAYS.
Parmi ies traits qui ont marqué l'origine, les progrès et l'établissement de l'islamisme d'un caractère à la fois simple , chevaleresque et sublime, il en est un qui se présente naturellement ici.
Lorsque le khalife Abou-Bekr, le successeur de Mahomet, eut rassemblé dans les plaines de Médine les troupes nombreuses de fantassins et de cavaliers arabes, qu'il voulait envoyer à la conquête de la Syrie, il adressa une prière à Dieu pour appeler l'esprit de coiirage et de modération sur ses soldats. Parlant ensuite à haute voix à son lieutenant Yézid, il lui traça avec beaucoup de sagesse la politique qu'il devait suivre envers les amis et les ennemis
de la religion du Koran : « Sois juste avec tous, lui dit-il, car celui qui n'est point juste et équitable ne prospérera point».
Puis il harangua en ces termes la formidable armée dont les différens corps se déployaient autour de lui. « Si Dieu vous donne la victoire, n'en abusez point, et ne trempez point vos glaives dans le sang de ceux qui se rendront, des enfans, des femmes et des vieillards débiles : surtout , dans les invasions et les courses sur les terres ennemies , ne sévissez point sans nécessité, n'abattez point les arbres, ne détruisez point les palmiers et les vergers, et ne ravagez les champs ni les maisons. '^ »
Nous ne sachions pas que le sentiment reli-
' Histoire df Espagne, depuis Us premiers temps jusqu'à nos Jours, par M. Charles Romey. Secoode édition, ll« part., t. III, ch. P% p. ii-i3.
Toute celte période des conquêtes et des invasions de l'Islamisme est appréciée avec une grande supériorité et peinte à larges traits dans ce bel ouvrage. II y a là beaucoup à apprendre et beaucoup à méditer pour quiconque lient à connaître et à observer le génie arabe dans ses manifestations les plus hardies et les plus intéressantes.
« Les Arabes 'donnèrent d'abord indistinctement à l'Afrique tout entière, remarque M. Romey, le nom de Maghreb ou d'^l- Maghreb, c'est-à-dire d'Occident, parce qu'elle est à l'occident par rapport à l'Arabie. Le nom dï Al- Maghreb a été plus tard afïëclé par eux à la partie nord- ouest de l'Afrique et au pays derrière l'Atlas. » — Ibid., p. 25.
gieux ait jamais inculqué à l'esprit de conquête des principes d'une plus haute moralité. Certes, il y avait loin de ces préceptes humains aux impitoyables maximes professées quelques siècles plus tôt par les Vandales ^
' Nous n'entreprendrons pas de suivre la Mauritanie césarienne à travers les transformations et les épreuves qu^eile a subies sous la domination de ses dynasties arabes ou berbères. Ramenée deux fois à l'unité politique et territoriale par les Fathéinytes et les Almohades , elle fut presque toujours divisée en plusieurs États , trop forts pour le mal et trop faibles pour le bien. Les monarchies féodales de Tlerasen , de Bougie, d'Aschyr, etc., ne servirent qu'à perpétuer l'anarchie des pouvoirs et le conflit des intérêts et des races.
Quoique l'espace nous manque pour relater l'histoire politique et civile de ces petits Etats, nous pensons qu'on nous saura gré de douner quelques détails sur la situation industrielle et commerciale des principales villes de l'Algérie au moyen âge.
Les précieux renseigneraeus recueillis par un auteur arabe , qui écrivait vers le milieu du douzième siècle , nous viennent ici heureusement en aide. Le géographe El-Edrisy nous apprend que Aldjezaïr-Beni-Mazghana (Alger), était alors une ville populeuse, ayant un commerce florissant et des bazars très-fréqucntés^ que la plaine de la Mitidja et les montagnes de l'Atlas étaient habitées par des tribus puissantes et belliqueuses ; et que celles-ci cultivaient le blé et l'orge , élevaient des bestiaux et des abeilles , et allaient vendre au loin le miel et le beurre produits par leurs soins.
« De nos jours, Bedjaïa (Bougie) fait partie de l'Afrique moyenne, et est la capitale du pays des Beni-Hamad, rapporte le même auteur. Les vaisseaux y abordent, les caravanes y viennent, et c'est un entrepôt pour les marchandises de toutes espèces. Ses
C'est que les Arabes étaient avant tout un peuple AGRICOLE. Chez eux les habitans des villes partageaient leur temps entre l'industrie et le commerce , et la culture des champs et des plantations, tandis que les tribus nomades , vi-
habitans sont riches et plus habiles dans divers arts et métiers qu'on ne l'est ailleurs , en sorte que le commerce y est très-actif. Les marchands de Bedjaïa sont en relation avec ceux de l'Afriqne occidentale, ainsi qu'avec ceux du Sahara et de l'Orient. Autour de la ville sont des plaines cultivées, où l'on recueille du blé , de l'orge et des fruits en abondance. On y construit de gros bâtiraens , des navires et des galères, car les moutagnes et les vallées environnantes sont très -boisées, et produisent de la résine et du goudron d'excellente qualité. On s'y livre à l'exploitation des mines de fer, qui donnent à bas prix de très-bons minerais : en un mot, c'est une ville des plus industrieuses. »
La ville de Telemsam (Tlemsen), entourée d'une forte muraille et divisée en deux quartiers , pouvait être considérée , selon El-Edrisy, comme la clé de l'Afrique septentrionale. C'était un lieu de passage très-fréquenté par les voyageurs. Ses habitans , les plus riches du Maghreb , après ceux de Fez et d'Aghmat- Warika, fabriquaient des objets d'un débit facile, se livraient avec succès au commerce et vivaient dans l'abondance de toutes choses. Les caravanes qui partaient de ïlenîsen pour Sedjelmasa, allaient d'aboi-d à Fez, de là à Safrava ou Sofro , puis à ïadela, ensuite à Aghmat, de là à Dara, et enfin à Sedjelmasa. Il existait une autre route à celte dernière ville, par le désert , mais les caravanes la suivaient rarement.
Quant à la ville de Wabran ou d'Oran , ses habitans étaient fiers, industrieux et jouissaient de beaucoup de crédit. Ils avaient couvert leurs campagnes de pâturages , de vergers , de jardins.
vant exclusivement du produit de leurs troupeaux, erraient dans le désert à la recherche des lieux riches en pâturages et en eaux courantes.
De là ce respect pour l'habitation du laboureur, pour les travaux de l'agriculture et pour les fruits de la terre.
Évidemment si ce peuple s'était fixé dans l'Afrique septentrionale et employé aux arts de la paix, au lieu de se jeter dans l'invasion et la conquête de l'Espagne, la première de ces deux contrées eut retrouvé, en grande partie , la prospérité et l'abondance qu'elle avait perdues depuis la destruction des colonies romaines. Mais il laissa échapper l'occasion de fonder un établissement durable pour aller consumer, en pure perte, les efforts de son courage et de son industrie sur la terre étrangère ^
d'où ils tiraient du bétail, du beurre, du miel, etc. Le port était fréquenté par des navires de toute espèce, et c'est de là que venaient principalement les approvisionnemens du littoral de l'Espagne. — Dèlassemens de l'homme désireux de connaître à Jond les diverses contrées du monde. Traduit de l'arabe en français, par M. Amédcc Jaubert, t. \" , m* climat, § \" , p. 227, 230, 255 et 25^.
' Voyez la Statistique de V Espagne , par M. Alexandre Moreau de Jonnès, ch. II, p. 45, 47> et ch. VI, p. i55, 157.
« Les productions de toute espèce se multiplièrent en Espagne sous les mains industrieuses des Arabes. L^\ndalousie , le
Aussi, par un contraste dont il n'y a pas d'exemple dans l'histoire, tous les monumens de la nationalité arabe sont, non point sur le sol de l'Afrique , où il n'en existe aucun , mais sur la terre d'Europe, où le christianisme les a convertis à son usage.
Remarquons toutefois que la domination des Maures en Espagne a prouvé qu'ils sont doués d'un génie éminemment perfectible. Ils obtinrent alors de grands et nobles succès dans tous les travaux de l'agriculture et tous les genres d'industrie. On n'ignore pas non plus que leur goût pour les études sérieuses et leur sens exquis du beau , donnèrent la plus heureuse impulsion à toutes les sciences et à tous les arts delà civilisation, et les entourèrent, pendant plusieurs siècles, du plus vif éclat.
Considérations d'une haute importance, iselon nous, pour l'avenir de notre exploitation agricole et industrielle, qui ne saurait ni s'étendre, ni prospérer, sans la coopération, au moins partielle, des travailleurs indigènes.
royaume de Murcie , le royaume de Valence, renferment encore des monumens de leur industrie : l'époque de leur expulsion fut celle de la décadence de l'agriculture. » — Itinéraire descriptif de VEspagnCj par Alexandre de Laborde, t. IV, p. 29 et 5o.
DOMINATION DES TURCS. — COMBIEN ELLE A 1:TÉ FUNESTE A l'aLGÉUIE.
Après une période de huit siècles , les descendans des Moslems, qui avaient conquis la plus fertile province de la Péninsule hispanique, revinrent en fugitifs sur les côtes de la Barharie. Mille familles andalouses, selon Diego de Haédo, s'établirent dans la seule ville d'Alger, où elles ne tardèrent pas à être poursuivies par les Espagnols.
Les temps étaient bien changés et les hommes encore plus. D'un côté , un fatal engourdissement avait gagné les Maures d'Afrique, et, de l'autre côté, l'esprit de démoralisation s'était répandu parmi les Maures d'Espagne.
Les uns comme les autres étaient tellement dégénérés, que n'ayant pas assez de résolution
pour se défendre contre les Espagnols, ils appelèrent h leur aide le corsaire Barberousse. Celui-ci n'était pas homme à laisser échapper une occasion qu'il recherchait depuis longtemps et dont il entrevoyait tous les avantages : il vint donc avec une bande de pirates recrutée dans le Levant, repoussa les troupes castillanes, et s'établit en maître dans le pays où il avait été appelé comme auxiliaire.
Telle fut l'origine de la domination des Turcs et de la régence d'Alger.
Cette dernière révolution fut encore plus funeste à l'industrie agricole et commerciale de l'Algérie que ia conquête de l'Espagne. Déjà cet événement avait changé les mœurs et les habitudes d'une partie des populations du littoral , en les détournant de la culture des terres, en les excitant à aller chercher fortune de l'autre côté du détroit , ou à faire des courses sur les chrétiens ^
L'éloignement pour les arts de l'agriculture et du commerce devint encore plus général , lorsque la piraterie barbaresque eut établi le
' « Peu à peu, cédant à l'attrait d'une vie aventureuse, ils avaient quitté l'usage des tentes et des cabanes, pour vivre dans les villes, remarque M. Peysounel, dans ses lettres inédites 5 et c'est de là qu'a commencé la différence des Arabes maures , babitans des villes qui sont presque toutes sur la côte de la mer, et des Arabes bédouins ou babitans de la campagne. »
siège de sa puissance et de ses opérations dans la capitale de l'Algérie.
Alger, sous la domination de ses nouveaux maîtres , recueillit quelque gloire et beaucoup de butin ', en faisant avec ses nombreux vaisseaux armés en course, une espèce de guerre d'embuscade sur la Méditerranée. Mais une preuve que son caractère moral ne se retrempa nullement dans ces expéditions, c'est ([u'elle continua de supporter tranquillement un pouvoir fondé dans l'intérêt d'un petit nombre d'étrangers et sui* un système général d'exactions -.
Nous n'entreprendrons pas de tracer l'his-
' Alger lu guerrière , comme ou l'appelait alors , profita si bien des courses des pirates formés à l'école de Barberousse , qu'en iSjô, on comptait dans ses murs douze raille deux cents maisons , tant grandes que petites, environ cent mosquées et Irente- quatre hôpitaux. Le nombre des esclaves chrétiens de toutes les conditions, réduits à la captivité chez les Maines , était de vingt-cinq raille. — Histoire de Barberousse et de l'ctablissemenl de la régence d'Alger, t. II , p. i5o et i5i .
Il ne faut pas croire que ces étrangers étaient de race homogène et tous véritables Osmanlys. « Ce n'était, pour nous servir de l'expression de M. Davcsac , qu'un ramas de gens de toute sorte et de toute origine , Turcs , Grecs , Circassiens , Alban-iis, Corses, Maltais, parmi lesquels il y avait des renégats de presque toutes les parties de l'Europe. » — Encyclopédie pittoresque, t. P', p. 295.
A répofpic de la prise d'Alger par les Français, la milice tnr-
toire de cette milice turque dont le règne a duré trois siècles, et que nos soldats ont abattue d'un revers de la même épée qui avait dëjîi affranchi l'Egypte du despotisme militaire des Mamelouks. Il nous suffira de dire que jamais l'esprit de conquête, d'exclusion et de monopole , n'afficha plus de mépris pour le caractère, la dignité et les intérêts d'un peuple '.
Assurément ce pouvoir étrange, qui n'avait ni racine dans le sol, ni svmpathie dans les hommes , eût été moins tyrannique si l'avilissement et la servilité de la race indigène ne lui eussent pas inspiré une confiance sans bornes.
Le pacha , toujours fort pour opprimer , ne s'inquiétait nullement du maintien de l'ordre moral. Il ne réprimait point les divisions intestines qui ensanglantaient le pays : l'anarchie
que, désignée sous le nom générique d'odjacj se composait df i6, i941iommes.
« La paie du simple janissaire , lit-on dans la Statistique officielle, équivalait, outre la ration de vivres, pain, viande et huile, et une part dans les produits de la course , à environ 36o francs par an. On accordait au boulouck-bachi j, ou capitaine, deux rations et à peu près 45o francs, avec quelques autro privilèges. Le dey, inscrit en lète du registre, recevait la paie du soldat. » — Tableau des ètablissemens français dans le nord de l'Afrique j IP part,, chap. I", p. 189 et 190.
' Voyez la relation du professeur Hebenstreit , insérée dans lo> Nouvelles annales des Voyages, IP série, t. XYI, p. 12-1 4-
régnait partout et se faisait partout sentir, comme une calamité permanente. Les fruits de la terre ne trouvaient plus do marchés, et on en était venu à se dégoûter de produire '.
Souvent même la politique du dey, pour mieux maintenir les tribus dans un état de faiblesse et de dépendance, excitait entre elles les guerres de famille et de voisinage -.
Des faits nombreux du domaine du passé nous apprennent combien cet odieux gouvernement et cette abominable politique ont été funestes h la culture des terres •*. Tous les Européens qui ont exploré le pays s'accordent à dire 4 qu'on
^ Situation des ctablisscmens français, 11* part., p. 52 1.
Depuis la prise de Constantine, remar<[ucnt les rapports ofTiciels, « les tribus, assurées de recueillir , ont semé non'SeuIement les terres cultivées quelques années auparavant, mais mcmr celles qu'on avait depuis long -temps abandonnées vi. — Ibid.
' Shaw, Travels in Barbary, p. 5 12. — Shaler, Esquisse de l'état d'Alger, p. 1.21.
' Le pouvoir à un taux imposé par la iorce, achetait les produits indigènes et s en réservait 1 ex^iortalion ou l'afTermail au plus offrant. Le sel , la cire, les peaux , la laine rentraient ainsi dans le monopole public. 11 fallait une autorisation spéciale pour exporter les grains et les bestiaux. L'expédition des huiles cl des peaux préparées ne pouvait se faire que pour les provinces de l'Empire ottoman. — Alger sous la domination franc^aise, par M. Piclion , liv. II , cli. VI , p. 558. — Esquisse de l'état d'Alger, par Shaler, ch. III, p. 102.
y rencontre souvent les ruines de belles et vastes constructions qui ont dû être le centre de riches exploitations agricoles , et qui auront été détruites par les guerres intestines ou par les fautes déplorables de l'administration » ^.
C'est surtout dans la plaine de la Mitidja que ces débris des anciens établissemens attristent le plus fréquemment la vue -.
Des villes populeuses , riches et industrielles, ont succombé presque tout entières sous les mêmes atteintes. Tel a été le sort de Mostaganem, de Tig-Did, de Dig-Dida et de Mazagran, où des familles maures s'étaient établies dans le quinzième siècle et avaient importé avec succès la culture du coton et donné la plus heureuse extension aux travaux agricoles ^.
' Annales de l'Algérie ^ par le capitaine Pelissiei";, t. II, p. 317.
* Situation des établissemens français dans V Algérie ^ n* part., p. 275. Suivant M. Davesac, la Mitidja devrait mcmc son nom à une ville aujourd'hui détruite et oubliée, — Encyclopédie pittoresque ^ t. I""', p. 2o3.
^ Tableau officiel, etc., I"' paît., p. 65, 66 et 67.
« Les villes de Mostaganem , de Tig-Did , de Dig-Dida et de Mazagran comptaient alors ensemble une population d'environ 4o,ooo habitans. Elles étaient devenues le centre d'un commerce florissant. » — Ibid.
Il faut rapporter à la même cause la ruine de la florissante industrie des habitans de Scherschel , qui autrefois ont cultivé le mûrier, nourri le ver à soie et fabriqué de belles étoffes *.
' Tableau officiel j ^. io5.
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