‹ De la colonisation du nord de l'Afrique; nécessité d'une association nationale pour l'exploitation agricole et industrielle de l'AlgérieChapitre 17 sur 53 · SITUATION DE L 'AGRICULTURE INDIGÈNE EN · texte numérisé non relu

SITUATION DE L 'AGRICULTURE INDIGÈNE EN

Pour compléter notre aperçu historique, disons rapidement à quel état la culture des terres était définitivement arrivée en 1830, sous Tintluence de la législation musulmane , d'un pouvoir étranger au pays, des troubles intérieurs, de l'établissement de la piraterie, du découragement des laboureurs, et de l'oubli de la plupart des principes de l'art agricole.

L'origine du droit de propriété chez les Arabes se rattache aux premiers travaux de la vie pastorale et du défrichement du sol. D'abord limité à l'individu et à la durée de son existence, il ne tarda pas h recevoir une plus grande extension : l'organisation de la famille le rendit transmissible , et dès lors il contribua puissamment au développement de tous les instincts so-

ciaux. Il devint la base première , le principe constitutif et la garantie commune de la cité. La force des choses le fit même passer dans les habitudes des tribus nomades : chaque fois que celles-ci prirent possession d'un nouveau champ, elles reconnurent la nécessité d'en faire le partage entre les diverses familles de l'association.

Plus tard, Texercice du droit de propriété ;, revêtu d'un caractère à la fois civil et religieux par le Koran , se développa avec l'esprit de civilisation , les entreprises de la guerre et l'établissenient d'un gouvernement régulier. La propriété fut tantôt privée et héréditaire dans les familles, tantôt collective et commune aux corporations religieuses, tantôt domaniale et réservée à l'état ou au prince. Bref, à l'époque où l'autorité des anciens pachas fut renversée par nos armes, les coutumes qui réglaient la posses' sion et la transmission des biens parmi les Arabes, étaient presque entièrement conformes aux principes du droit français *.

' Voyez les savantes Etudes sur la législation orientale , par MM. Joanny Pharaon et Théodore Dulau, 1. II, p. \\^-\i^ et i52-i58.

« Selon Mahomet, l'origine de la propriété découle de la nature même de l'homme, et est antérieure à toutes les prescriptions de la loi civile. Il est si vrai que telle est la manière de voir du prophète, que, sans s'arrêter à des définitions inutiles à ses yeux, il se contente de sanctionner le droit privatif par des peines contre

Aussi, les conditions morales du Cermage, toujours en rapport avec la constitution de la propriété, n'étaient-ellcs pas moins diversifiées chez les peuples de l'Algérie que de notre côté de la Méditerranée.

Dans les environs de Constantine, une grande partie des terres appartenait au domaine public, qui en accordait la jouissance aux fonctionnaires les plus éminens de la province. Ces hauts personnages les faisaient exploiter par des Arabes, auxquels ils abandonnaient un cinquième des produits, très-avantageux, comme on le pense bien, sur une terre aussi fertile '.

De la même manière, dans les autres parties de la régence, les khamas ou paysans chargés de cultiver les fermes pour le compte des propriétaires, avaient un cinquième de la récolte. Il va sans dire que les frais d'exploitation étaient a la charge du maître. Les laboureurs , outre leur part proportionnelle dans les produits des champs, avaient encore la moitié de tout ce qui se rattachait au jardinage. Le croit des troupeaux leur revenait aussi de droit, les

les usurpateurs et les ravisseurs. « Si un homme ou nue femiuc derobe quelque chose , dit le chapitre 5 du Korau , coupe/, leurs mains eu punition de leur crime. «

' Situation dca ctaOlissemen^ français dans l' Algcricj V' paît., p. 82.

propriétaires se contentant de la moitié de la laine et d'une redevance en lait ^

C'était le mode d'exploitation le plus répandu. Beaucoup de possesseurs de terres étaient néanmoins dans l'usage de les affermer, et le bas prix des fermages témoignait assez de l'état de décadence où l'agriculture était tombée. Enfin, chez les tribus de l'intérieur, les Arabes formaient souvent des associations pour posséder et cultiver le sol en commun -.

Si on comparait l'étendue des terres cultivées par les indigènes à la somme des terres demeurées incultes, on reconnaissait que cellesci étaient, relativement aux autres, dans une très-faible proportion.

A la porte même de la capitale de la régence , le territoire du massif était dans un tel état

' M. Pelissier, Annales de l'AlgèrlCj, t. ft, p. 025.

■' K Si dans le sein des tribus, la propriété privée était parfois consacrée, prescpe toujours, particulièrement à l'égard des Arabes qui vivent sous la tente , le sol était possédé en commun. Quel intérêt y avait-il , en elfet , à faire le partage ? L'association était presque Punique garantie de sécurité. La peuplade connaissait les limbes entre elle et la peuplade voisnie ; cela suffisait. Dans l'intérieur du territoire de la tribu , chacun usait d'un droit égal sur les terres communes , soit pour la culture , soit pour le pâturage. Cet état de la propriété , peu commun dans les outhans (districts) qui avoisinent les villes de quelque importance, est létat normal des agglomérations plus éloignées. » — Situation des èlablissemens français, W part., § VII, p. ^Sy.

<rabancloii, (|ii*on pouvait lo regarder comme perdu pour l'agriculture '. Bien des cliamps restaient en friche autour des villes occupées par les garnisons turques, soit par l'indolence naturelle de ces hommes, soit parce que le laboureur n'était pas toujours assuré de recueillir. De même les diverses tribus ne cultivaient qu'une faible partie de leurs terres, mesurant la production sur la sobriété primitive de leurs goûts, sur l'exacte quotité du tribut et sur les quelques échanges de la côte -.

Les travaux de l'agriculture, assez actifs sur un petit nombre' de points dans le rayon des villes, se faisaient partout avec une déplorable ignorance des principes les plus simples de l'art.

Les Arabes cultivaient le blé, l'orge, le riz, le millet, le mais, le tabac et les légumes de notre Europe. Depuis long-temps , habiles dans l'emploi de l'irrigation "', ils ne connaissaient point l'usage des engrais, aussi nécessaire que l'eau a l'entretien des terres. Chaque année, ils choisissaient entre tous un champ fécondé par un

' Tableau des èlablissemens français //ans l'/tlgèrie^ II' part., § XUr, p. 320.

Ibitl.

^ « Les droits sur les prises d'eau sont une des causes les plus ordinaires de leurs procès et quelquefois de leurs guerres. » — Jnnales de l'Algérie^ t. II, p. 335.

long repos, et souvent ils l'ensemençaient sans remuer la terre : seulement une charrue grossière avec un soc de bois venait, après cette première ope'ration, sillonner légèrement le sol et enterrer le grain *. L'époque des semailles était fixée aux mois de novembre et de décembre , c'est-à-dire vers le temps où les pluies de l'hivernage commencent à se faire sentir.

Les Arabes n'avaient pas la moindre notion de l'application des moteurs mécaniques aux travaux de l'agriculture. Par exemple , la mouture des grains se faisait généralement avec des

' Poii'ct, Voyage en Barbarie, l. Il, p. 7 j- — Desfontaines, Nouvelles annales des Voyages j II" série, t. XVII, p. 528.

« La cbaiiue dont les Arabes se servent n^a point de roues ; c'est la même que celle d'Espagne et de Provence ; mais elle est bien plus grossièrement failc que dans ces deux parties de l'Europe. Les morceaux de bois qui la composent sont à peine écorcës, et bien souvent le soc, formé d'un bois très-dur, ne porte point de fer. An lieu d^me oreille pour retourner la terre , c'est une simple cheville traversant le montant qui fixe le soc à l'arbre 3 à l'extrémité de celui-ci se trouve un palonnier très-long', auquel sont attachés, à colé et à une grande distance l'un de l'autre, deux bœufs, ou un bœuf et un âne, etc., mais rarement des chevaux. Un homme lient la queue de la charrue et un autre conduit les bœufs. Avec cet équipage, ils écorchent la surface du .sol si peu régulièrement , qu'en regardant un champ nouvellement labouré, on dirait qu'il a été fouillé par un troupeau de cochons. » — Rozet, Voyage dans la régence d'Alger, t. I", eh. IX, p. 211.

chevaux dans l'intérieur des villes. Les moulins à eau étaient en fort petit nombre, et si mal construits, qu'ils laissaient échapper la moitié de la force motrice *.

Ils ne comprenaient guère mieux les soins qu'il convenait de donner aux arbres à fruits de leurs vergers. C'était pitié de voir l'état d'abâtardissement dans lequel ils laissaient languir les pommiers, les cerisiers, les poiriers, les figuiers, les pruniers, Tes abricotiers , etc. Ils ignoraient l'art de communiquer une vie nouvelle à ces arbres et d'améliorer leurs produits au moyen de la greffe. Comme ils ne prenaient jamais la peine de labourer la terre de leurs vergers, des herbes sauvages foissonnaient autour de chaque tige et s'élevaient jusqu'au milieu du tronc. Voilà pourquoi les arbres de notre Europe ne donnaient que des fruits dégénérés et dépourvus de parfum. L'huile faite avec les olives d'Alger, était en général désagréable au goût et de mauvaise qualité. Les figues et les pêches, livrées sans ménagement à l'ardeur du

' Voyage pittoresque dans la régence. cV Alger j, par MM. Lcssorc et Wyld, I"= livraison, p. 4? pi- x.

« Les moyens de monture, il faut le dire, ont plus souvent fait défaut que les grains indigènes. On ne saurait trop s'occuper d'y pourvoir et de profiter soit des usines existantes, soit des moteurs qui présentent des localités favorisées. » — Situation des ètablissemens français, l" part,, p. î44> et U'^part., p. Sai.

soleil, desséchaient sur la branche et ne mûrissaient même pas '.

Les Kabaïles, beaucoup plus habiles dans les travaux de l'agriculture que les autres races indigènes, étaient aussi plus avancés sous ce rapport. Grâces aux perfectionnemens de la culture, les pommiers, les poiriers, les pêchers, les abricotiers et les figuiers de leurs montagnes produisaient d'excellens fruits. Ils greffaient l'olivier, et en tiraient une huile très-recherchée sur les marchés de l'Algérie, où elle formait une des branches les plus importantes du commerce -.

' Desfontaiocs , Nouvelles annales des l^oyageSj Ib série, t. XVII , p. 555. — Rozet, Voyage dans la régence d'Alger, t. I", ch. IX, p. 184, 186, 198 et 199.

« Il ne faut pas croire que ce soit noti'e présence qui ait causé cette négligence : avant la prise d'Alger, presque tous les vergers que nous trouvâmes étaient dans un pareil état. » — Ibid.

' Annales de VAlgèrlcj, par le capitaine Pelissier, t. II, p. 525. — Rozet, Voyage dans la régence d'Alger^, t. II, ch. II, p. 20 et 21. — Situation des ctablissemens français dans l'Algérie, II" partie, ch. XIII, p. 277.

M Parmi les Kabaïles, la culture du sol est plus fixe , mieux entendue, plus productive, précisément parce que la sécurité est plus grande. Ces habitans des montagnes vivent dans des maisons , connaissent quelques arts , travaillent des terres héréditaires , plantent et grefïénl rolivicr. Le pays difficile qu'ils occupent n'a encore été pénétré que dans ses crêtes les plus rapprochées de nous, dans ses dernières vallées et sur un petit

Une ignorance aussi complète des véritables inte'réts de la production se faisait remarquer dans l'éducation des bestiaux.

La culture artificielle , qui , dans notre Europe, pourvoit largement en tout temps à la subsistance des troupeaux , n'était nullement pratiquée chez les Arabes : ils comptaient exclusivement sur la végétation naturelle et spontanée de la terre *. Un champ presque sans bornes leur était ouvert , car outre les friches immenses du pays, toutes les propriétés non closes pouvaient être envahies, après la moisson, par la vaine pâture -.

C'était là une des causes les plus actives du déboisement de la région maritime de l'Atlas. Quand les pâturages venaient à s'épuiser, les indigènes ne connaissaient pas d'autre moyen de les renouveler, que de mettre le feu aux broussailles sur une vaste étendue de terrain. Ce système d'incendie, si fréquemment exercé pendant l'automne, a amené la destruction de la plupart des forêts. A la renaissance de la végétation du sol brûlé , l'herbe nouvelle et les

nombre de points. On en a assez vu pourlant pour se convaincre que ces indigènes industrieux sont , en agriculture , beaucoup plus avancés que les Arabes et obtiennent de leur tenitoire les produits qu'il est susceptible de fournir. » Ibid.

' Tableau officiel, etc.;, 11^ part., § XV, p. 289.

^ Annales dt V Algérie ^ t. II, p. 532.

jeunes pousses étaient indistinctement livrées a la dent des troupeaux '.

Le penciiant sauvage des tribus nomades à récolter sans travail et à sacrifier les espérances de l'avenir à la satisfaction du moment, avait contribué à répandre une calamité d'une autre nature : on attribue l'existence d'une partie des marais de la plaine de la Mitidja à l'imprudence qu'ont eue les Arabes de détourner le cours primitif des eaux pour féconder les pâturages.

Mais, tandis qu'ils se montraient prodigues des biens de la terre, ils étaient avares des soins personnels qui auraient pu exercer une toute autre iniluence sur le développement de cette branche de l'industrie agricole. Ils abandonnaient au hasard la propagation. du bétail, et ne cherchaient nullement à l'améliorer par le croisement des races.

' Tableau officiel ,, p. 289 et 520.

Pendant son séjour en Afrique , l'abbé Poiret fut témoin d'un incendie de ce genre dans les environs de la Calle. « J'aperçois maintenant à plusieurs lieues de distance, écrivait-il à un de ses amis , d'énormes tourbillons de flamme et de fumée s'avancer avec rapidité dans les montagnes, gagner les collines, pénétrer sans obstacles dans les plus épaisses forêts, et ne laisser derrière eux que de noirs monceaux de charbons et de cendres. Rien n'est épargné, excepté les pâturages et le bord des étangs et des sources.

« Ces feux qui durent depuis deux mois, enflamment l'atmosphère

il ne faudrait pas conclure cependant de l'état déplorable de l'industrie agricole, qu'elle ne suffisait pas à la nourriture du pays.

Bien loin de cela, par une anomalie dont il faut chercher l'explication dans les qualités heureuses du sol, la production dépassait de beaucoup les besoins de la consommation. Avant 1789, la Compagnie française d'Afrique achetait sur les cotes du littoral, et principalement dans la province de Constantine , des quantités considérables de grains , qu'elle importait en France, en Espagne et en Italie.

C'est ainsi que nos provinces du midi , de 1792 à 1796, furent approvisionnées par les blés de la régence *. Indépendamment des opérations de la Compagnie française d'Afrique, il

à un tel degi'é, que le ihermoinètre de Réaumur se tietit constamment de 36 à 4o degrés d'élévation. On est obligé de courir comme si on passait devant un brasier ardent. L'air brûlant et lourd qui passe à travers les poumons rend la respiration pénible, etc. )) — Foyage en Barbarie, I'" part., 1. XIII, p. 82 et 85.

' Situation des établissenicns français j II"" pari., p. 525,

« Cette fourniture de grains, autorisée par El-Hasan , minisire du dey Mohammed., fut opérée par les maisons juives de Bacri et Busnacli. Elle s'éleva à des valeurs très-considérables, dont la liquidation et le paiement ont occasionné nos dernières querelles avec Alger et par suite notre conquête. » — M. Davesac, Encyclopédie pittoresque j art, Alger, p. 5o2.

se faisait de grandes expéditions pour les pays étrangers des différens ports de l'Algérie. Celles d'Arzew comprenaient annuellement de 250 à 300 cargaisons de céréales. Du même point , furent envoyés en Espagne, pendant l'année 1814, 40 mille bœufs destinés à la consommation de l'armée anglaise ^

Vers le milieu du siècle dernier, on estimait h une masse de 7 ù 8 jnille tonneaux les grains exportés par les marchands anglais -. En 1829, un seul négociant d'Oran chargea pour Gibraltar et d'autres destinations, 140 mille fanègues de blé ^. Le même commerçant, dans la même année, expédia 3 mille bœufs

' Tableau officiel^ IV part. , § XXII, p. 525.

Shaw, Travels in Barbary\, p. 295.

^ La fanègue contient 102 litres.

i Tableau officiel j p. 525.

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