LA VÉGÉTATION. — NATURE SAUVAGE
Le règne végétal de l'Afrique française est d'autant plus riche , que la température à la fois très-élevée et remarquablement douce de cette belle région, se prête à une grande variété de cultures. Les productions naturelles des pays situés entre les tropiques y croissent à côté des plantes de l'Europe méridionale. On pourrait dire qu'il n'y a presque point de végétaux nécessaires à l'existence de l'homme , recherchés pour la table du riche , employés dans les échanges du commerce ou travaillés par l'industrie , qui ne prospèrent sous le beau ciel de l'Algérie.
La spontanéité est un des caractères les plus frappans et les plus heureux de cette puissante nature. Elle a une exhubérance de vitalité si
communicative , qu'on en remarque les effets jusque dans les importations étrangères : les arbres de l'Europe et de l'Amérique, transplantés sur le sol de la régence , y viennent et s'y propagent sans culture, comme les productions indigènes ^
Parmi le grand nombre de végétaux qui croissent naturellement, nous citerons d'abord les lentiques, les palmiers chamérops, les arbousiers, les genêts épineux, les agaves, les myrthes, les lauriers roses, etc. Sous la forme de hautes broussailles , ils envahissent quelquefois la plaine, et presque toujours le versant des montagnes et des collines du littoral. Les grandes chaînes de l'Atlas et leurs nombreux contreforts se revêtent, vers la région supérieure, de masses de lièges, de chênes aux glands doux, de peupliers blancs et de genévriers de Phénicie, au milieu desquels on voit se dessiner, çà et là, la forme pyramidale du pin de Jérusalem ^.
' Rozet , f^oyage dans la régence d'Alger^ t. I*% ch. IX, p. i84.
^ Poiret , Voyagt en Barbarie ^ t. II, p. 257-259. — Desfontaines, Nouvelles annales des Voyages j ïï« sérié, t. XVII, p. 32i4 et oaS. — Rozet, Voyage dans la régence d'Alger^ t. I", p. 185-187.
« Les arbres du petit Atlas sont d'une fort mauvaise venue , dit M. Rozet ; il n'y en a pas un seul qui puisse servir pour les
L'arbousier porte un l'ruit très-agréable au goût, de la couleur et de la forme d'une l'raise, mais beaucoup plus gros. Le myrthe produit une baie d'un goût un peu amer, qui devient noir en mûrissant ^
L'olivier, le noyer, le jujubier, l'oranger amer, le citronnier, le grenadier, le cactus, la vigne et l'absinthe sont au nombre des productions spontanées du sol : ils poussent sur les montagnes, dans les vallées et les champs, et se mêlent au tissu des haies, aux fourrés des broussailles et au taillis des bois. L'oranger et le citronnier sont des arbres d'une grande beauté , et dont les tleurs et les fruits presque éternels répandent un parfum délicieux. A une élévation de 600 mètres , sur le versant septentrional
consUuclions navales. Les plus beaux arbres que j'aie vus , c'est après avoir passe le col de Ténia , à six cents ruètics au sud de ce point : c'étaient des lièges et des chênes verts de o™ 6 à i™ 2 de diamètre : mais ils étaient presque tous tordus et peu cIcycs. Les clicnes de l'Atlas donnent des glands doux qui servent à la nourriture des Berbères , des Arabes et même des Maures. » — Rozet , t. I"^, p. 187.
Ces derniers arbres, selon l'abbc Poiret , sont connus sous le nom de chênes Baloites. Leurs glands aussi nourrissans , aussi doux que la châtaigne, se vendent publiquement à Bonc, à Constantiae, etc. Les Arabes les mangent crus. Bouillis dans l'eau nu cuits sous la cendre, ils ont un goût très-délicat. — II*" part., p. a58.
■ Rozet, t. I", p. 190.— Poiret, IP part., p. 161.
de l'Atlas, on aperçoit encore des orangers mêlés aux cactus et aux agaves; du côté du sud, les figuiers vivent jusqu'à une hauteur de 1,400 mètres. Le grenadier inculte est si fécond dans les environs d'Alger, que ses fruits d'une parfaite maturité, s'y vendent à trèsbas prix ^.
Nous nous réservons de parler ailleurs de l'olivier et de la vigne , les deux végétaux qui , peut-être, viennent le mieux dans l'Afrique française.
Les jardins, les champs et les habitations, dans les environs des villes et dans les campagnes , sont pittoresqùement entourés de haies, de cactus et d'agaves. Le cactus produit un fruit très-rafraîchissant, de la forme d'une figue, sur lequel les Arabes vivent, en grande partie , pendant six mois de l'année ; et ses tiges, dépouillées de leurs nombreuses épines et hachées par morceaux , servent de nourriture aux pauvres , quand les végétaux sont peu abondans. Avec la feuille des agaves , on fait une espèce de papyrus et un fil propre à former différens tissus et d'excellentes cordes de trait.
' M. Pvozet, Voyage dans la régence d'Alger, t. I«% c.hap. IX, p. 181-191.
En i85i , diaprés cet officier, on pouvait avoir six grenades pour un sou.
Le dattier, beaucoup moins commun que les autres arbres à fruits, vient aussi sur les collines et dans les vallées, au milieu des broussailles : souvent sa tige , remplaçant le palmier, ce bel arbre des morts , s'élève comme une colonnette , auprès du tombeau de marbre blanc sanctifié par la mémoire de quelque marabout. Ses dattes, par la négligence des Arabes, sans doute, plutôt que par le défaut de chaleur, sont tilleuses h Alger, et ne mûrissent bien que vers le sud, et dans l'immense contrée du Biledulgérid, à laquelle elles ont donné leur nom. Les fruits du dattier nain, ou du palmier chamérops, sont peu estimés, quoiqu'ils soient mangés par les indigènes ; mais le cœur de cet arbuste extrêmement tendre, dans sa première croissance, est recherché pour les usages de la table ^
' Dcsfoiilaines, Noiwellcs annales des f^oyages, W série, t. XVI, p. 540-542. — Ritter, Géographie générale comparée ^ t. III, p. 176 et 177. — Poiret, J^oyage en Barbarie , YL" part., p. 176 et 274. — Rozot, Voyage dans la régence d'Alger, 1. 1", ch, IX, p. 188 , et t. III, chap. III, p. iîS.
« Le fruit du palmier nain est une baie presque ronde ; la pulpe qui environne le noyau est Icgcrcmcnt succuleiitc , mielleuse, un peu sèche, mêlée à beaucoup de (iiamcns. Les Ar.ibcs mangent encore les jeunes pousses de celte plante, ou plutôt la partie des jeunes pousses (jui est dans la terre : avec les feuilles , ils font des cordes, des ficelles, des paniers et des nattes.
» Ce petit palmier n'a point de tiges. Toutes ses branches ou
Le ricin , la canne à sucre , le cotonnier, le cactus sans épine, le henné, la garance et le lin vivent à l'état sauvage.
Le ricin, faible arbrisseau en Europe, prend les dimensions d'un arbre en Afrique. Depuis quelque temps, son huile a été employée avec succès dans les savonneries ; il donne deux récoltes par an. On rencontre partout le cactus sans épine, nourriture ordinaire de l'insecte qui produit la cochenille dans le Nouveau- Monde. Plusieurs colons ont essayé de naturaliser cette culture américaine dans la régence, mais jusqu'à présent leurs tentatives n'ont point donné des résultats bien satisfaisans *.
Deux plantes tinctoriales , la garance et le
plutôt ses feuilles sortent de terre portées sur la racine , ainsi que la fiuctification. Il fleurit au printemps, et donne des fruits eu automne et dans l'hiver. Il ne s'élève qu'à deux ou trois pieds de haut, et s'élargit en buisson. Toutes les côtes de la Barbarie en spnt couvertes. » — Poiret, IP part., p. 273.
* Alger sous la domination française j, par M. Pichon, liv. II, chap. YI, p. 3ii.
« Un nouvel établissement fondé par le gouvernement depuis quelques mois, a déjà reçu tous les développemens dont il est susceptible ; il se compose d'mie plantation en pleine terre , de cactus çochenilifères , d'une étendue d'un hectare environ , situé dans l'ancien jardin du dey, au bord de la mer, et d'une autre plantation dans une cinquantaine de caisses abritées par un hangar et dans Je même lieu. Cette dernière est destioée à conserver un fonds d'iusectes pour garnir au printpmps les cactus du dehors,
henné, offrent do meilleurs élémcns do coloration à nos nianufiK turcs. Au lieu de la teinte vive et tranchée de la garance, celle-ci donne un brun rouge d'une forte et belle couleur. Le henné est un bel arbrisseau de dix à douze pieds de hauteur, et dont les nombreux rameaux font un angle presque droit avec le tronc. La colonie mauresque de Mostaganem en possédait autrefois de grandes cultures. C'est avec les feuilles du henné , broyées en poudre fine, que les femmes maures et arabes se teignent les on-
dans le cas où les pluies et les contre-temps d'hiver auraient fait périr ceux de la ponte d'automne.
» Ou cslimc que l'on pourrait faire deux ou trois récoltes d'été et (juclquefols une en hiver ; les principaux frais étant faits aujourd'hui, on dépensera dorénavant i,5oo francs j mais il est difficile d'apprécier la valeur des produits.
» Tout porte à croire que cette culture, entreprise par l'industrie parliculicre, ne serait pas avantageuse ; le climat d'Alger lui est moins favorable que celui de l'Amérique. Cette cii'constancc nécessiterait des soins plus recherchés et nuirait peut-être au principe colorant^ il en résulterait mie augmentation de frais, une dépréciation dans la qualité, et par suite, l'impossibilité de soutenir' la concurrence. D'ailleurs, la cochenille n'est plus recherchée pour le commerce 3 en style technique, elle n'est pas bon teint, et il sera bien plus convenable de lui préférer la garance, dont l'cm- .ploi s'est considérablement étendu, et dont la culture doit réussir dans la régence, si l'on en juge par ce qui existe à Tunis. >» — Happort sur la colonisation d'Alger j par M. de la Piosonnière, I" part,, p. 74 et 75.;
gles, le dedans des mains et le dessous des pieds .^
Plusieurs légumes, d'un usage journalier en France, tels que les cardons, le céleri, les asperges, la carotte, le panais, etc., poussent naturellement au bord des ruisseaux et à l'ombre des broussailles.
Dans toutes les saisons, des fleurs sauvages tempèrent par le charme de leurs formes et la variété de leurs couleurs, l'éclat quelque peu sévère de la nature africaine. Une foule d'arbrisseaux odoriférans , les myrtlies , les garons , la lavande, l'épine -vinette, etc., couvrent les campagnes et parfument l'air des plus suaves émanations. Sur le vert plus ou moins foncé des broussailles, des taillis et des haies, les flgurs des cactus, des grenadiers et des rosiers sauvages se détachent, comme des points brillans; et partout le laurier rose forme , sur les bords i des rivières et des ruisseaux , une lisière em- ! pourprée, qui marque les sinuosités de leur cours. Pendant l'hiver, au lieu d'une nappe de neige à la teinte uniforme et fatigante, on voit s'étendre sur les coteaux de riches
» Desfoataines , Nouvelles annales des Voyages j U« série, t. XVI, p. 2^4 fit 225. — Tableau de la situation des itablissemens français dans V Algérie j I" part., chap. III, p. 67.
tapis de tulipes, de renoncules, d'anémones et de sérépias. Le printemps amène les ornithégales, les asphodèles, les iris, et le lupin jaune qui forme de vastes champs; et, avec l'automne, paraissent la grande scille et une multitude de petites fleurs de la même famille et de toutes les couleurs ^.
Nous n'avons pas encore parlé des différentes espèces d'arbres qui dominent dans les forêts et les bois de l'Afrique septentrionale : ce sont le chêne vert, l'olivier, l'orme, le frêne, le chêne liège, l'aulne, le pin et le ilimja ai-ticulata.
Il s'en faut de beaucoup que l'Algérie soit aussi déboisée qu'oui l'avait d'abord supposé. Depuis quelques années, les côtes, soigneusement explorées par nos navigateurs, leur ont apparu presque toutes couvertes de bois considérables : ceux du Mazafran , entre Coléah et Alger, d'el Mascra , entre la plaine de Ceirat et Mostaganem, de la Stidia ou de la Macta, entre Mazagran et l'embouchure de l'IIabrah, et des terres de rOued-el-Akral et de l'Oued -JNougha, méritent d'être distingués pour l'étendue , la beauté et la vigueur des taillis -.
» Poiret, Foyage m Barbarie , T* part., p. 53 et 5^.
' Tableau des ctablissemens français , p. 289-291.
« ^os troupes ont trouve la vallée du Scliélif ornée de bois
On cite les forêts de Muley-Ismaël et d'Emsila , dans la province d'Oran , comme de puissantes et fécondes agglomérations d'arbres. Il y a de magnifiques forêts entre Bouja et le cap de Fer, et, sur la route de Bone , dans le territoire de Djeb-Allah. Près de la mer, au delà des collines de la Calle, s'étendent plus de vingt mille hectares de belles forêts , coupées de lacs et de prairies , et peuplées de chênes lièges , d'ormes, de frênes et de chênes rouvres *.
M. Amanton , inspecteur-général des forêts ,
aiscz vigoiucux et en assez grand nombre, ajoutent les rapports oflicicls, pour prouver que le sol supporterait de belles forets , si la nature était aidée ou seulement n'était pas contrariée par riiumme. »
' Tableau officiel ^ p. 290 et 291.
« Les indications qui précèdent ne signalent qu'une infiniment petite partie du sol de l'Algérie... Le pays, chaque jour mieux exploré et mieux connu , se trouve autre qu'on ne l'avait d'al)ord dépeint. Il devient évident (jue les points occupes sur le littoral sont les moins fertiles et les plus dépouillés. Après trois siècles de la domination turque, dans les villes où nous
l'avons remplacée, il n'en pouvait être autrement Quelques
soins , l'obligation pour les exploitans de réserver un certain nombre de beaux sujets destinés à croître en futaie et à protéger les jeunes pousses, la prohibition de l'incendie, du pâturage désordonné, une surveillance active et une répression sévère, auront bientôt repeuplé cette terre qui n'est pas , comme on l'a cru , condamnée par la nature à ne point produire de bois. » — Ibid., p. 289 et 291.
dans les possessions françaises du nord de l'Afrique, a voulu s'assurer lui -même des ressources forestières du canton de la Calle. « Je pense, ccrivait-il, il y a quelques mois, a un des grands journaux de Paris, que ces terrains boisés fourniraient assez de liège pour toute la consommation de l'Europe. Je suis certain aussi que la marine y trouverait beaucoup de bois courbes pour membrures de batimens. J'ai mesuré des arbres ayant, les uns, 2 mètres 50 centimètres, et , les autres, 3 mètres 70 centimètres de circonférence. » *
Telles sont les richesses végétales que la nature sauvage fait naitre spontanément et avec une fécondité sans exemple , sur les terres de la région maritime de l'Atlas.
En examinant avec attention ces enfantcmens naturels du sol, au fur et à mesure qu'ils se sont déroulés à nos regards , depuis l'herbe des champs jusqu'à l'arbre des forets, une observation s'est présentée surtout à notre esprit : un
' Le Journal des Débats du 7 août i858.
M. Amaiitoii nous appieud « que le bcy de Tunis envoie tous les ans des officiers faire des coupes jusqu'à deux lieues de la Callc, et ([u'il tire de ces forêts environ vingt chébccks de bois propres à la construction des petits britimons appelés Sandales , et aux constructions civiles » .
Voyez aussi le T^oyagc en Barbarie de l'abbi- Poiret , l'" part.,1. IX, p. 56-58.
très-grand nombre de végétaux , à part le surcroît de développement et l'espèce de hâle causés par le soleil africain, porte une empreinte européenne sur leur physionomie. Cette analogie se reproduit si souvent et sous tant de formes, que les savans les plus exercés sont eux-mêmes obligés de se donner beaucoup de peine pour démêler les caractères distinctifs de chaque individu et lui assigner sa véritable origine ^ Dans les seuls environs de la capitale de l'Afrique française, on n'a pas trouvé moins de soixante-dix espèces de plantes communes aux diverses contrées de l'Europe qui entourent le bassin de la Méditerranée ^.
' Desfontaiiics, Nouvelles annales des Voyages j IP série, t. XVI,p. 55o.
=* Rozet, Voyage dans la régence d'Algcr, 1. 1«% cliap. IX, p. 177, 178, iq5et 194.