‹ De la colonisation du nord de l'Afrique; nécessité d'une association nationale pour l'exploitation agricole et industrielle de l'AlgérieChapitre 35 sur 53 · POINT DE COLONISATION SANS LA FUSION DES RACES ET DES INTÉRÊTS · texte numérisé non relu

POINT DE COLONISATION SANS LA FUSION DES RACES ET DES INTÉRÊTS

Hâtons -nous de le dire, ce n'est pas uniquement par un principe d'économie, c'est aussi dans l'intérêt bien entendu de la colonisation, qu'il importe de nous attacher les indigènes par les avantages du travail. Les esprits les plus éclairés et les plus sages se sont prononcés avec énergie pour le rapprochement industriel et social des nouveaux dominateurs d'Alger et de ses anciens habitans.

« Dans le système d'occupation que j'adopterais à Alger, disait le général de Dararémont à la commission d'Afrique , le 25 janvier 1834, je me servirais autant que possible des Maures et des Arabes : je les ferais intervenir toutes les fois que l'occasion se pré-

senterait, et je chercherais à les employer avec les troupes à tous les travaux. » * Telle était aussi l'opinion du général Monck-d'Uzer, qui , vers le même temps, écrivait au président de la commission, « que les Arabes des environs de Bone nous avaient été très - utiles pour nos transports et pour l'approvisionnement de nos troupes ; qu'on pourrait tirer un grand parti de ces hommes , alors vivant au nombre de plus de six mille au milieu de nous ou sous notre protection, et que c'était par eux et avec eux surtout qu'on parviendrait h fonder un établissement colonial » -.

Plus récemment, M. Dufaure, dans son rapport à la Chambre des députés, a consacré, et nous dirions presque poussé jusqu'à l'exagération, cet excellent principe. «Le premier avantage, disait -il le 29 mai 1838, que nous devons chercher dans la possession de l'Algérie, c'est de créer sur ses rivages un peuple ami de la France ; car les colons que la majorité de votre commission désire avant tout, ce sont les indigènes » ^. Pour nous , modifiant

' Procts-verbaux et rapports de. la commission d' Jfrique, 11° XVI, p. 98.

^ Ibid., 11" XV, p. 36(3 et 367.

^ Le Moniteur ufiiversel , III" supp. au 11° iSa du i^' juin i858.

Ces paroles ont d'autant plus d'importance qu'elles ont été

î'opinion de l'honorable député , nous voulons que les colons français dominent dans notre nouvel établissement, et que les indigènes ne viennent qu'en seconde ligne , à titre d'auxiliaires.

Mais la fusion des peuples rapprochés 'par la conquête et par la puissance des intérêts matériels, ne trouvera -t-elle point un obstacle invincible dans l'opposition des sentimens moraux ? Le caractère des musulmans , leurs préjugés contre les chrétiens , si profondément enracinés par dix siècles de lutte, les doctrines de l'islamisme, et la différence des mœurs, ne doivent -ils pas éloigner de nous les races africaines, perpétuer les dissidences , et entretenir l'état de guerre? Les Arabes, dit-on, sont toujours les fanatiques croyans du siècle de Mahomet, un peuple immuable, qui vit obstinément retranché dans ses habitudes, et qu'il faut se résoudre à exterminer, ou , au moins, à refouler au-delà de l'xVtlas ^

prononcées au nom de la coramission chargée de l'examen du projet de loi relatif à l'ouverture d'un crédit extraordinaire de i8, i7t ,498 fr. pour le service des possessions françaises dans le nord de l'Afrique.

' A la nation sur Al^er^ par M. Victor Armand Haju , racjnbre de la société coloniale, ch.*VII, p. ^S-io^. — M. de la Pinsonuièrc, Rapport sur la colonisation cV Alger, I" part., p. 56 et 5j.

N'est-ce pas se laisser aller à une erreur capitale que d'interpréter ainsi les sentimens du présent par les passions du passé ? Les musulmans d'aujourd'hui ne ressemblent guère plus aux premiers sectateurs du Koran , que les catholiques de notre temps aux croisés du douzième siècle. Si les islamites ont encore la même foi religieuse, ils ne croient plus que la loi du prophète soit appelée à régner sur le monde. Depuis le jour oii leur marche victorieuse fut arrêtée par les Francs dans les plaines de Poitiers , leur orgueil a été humilié, leur confiance brisée, et leur unité détruite, par une suite non interrompue de vicissitudes, de malheurs et de révolutions.

Non , ceux-là ne sont pas restés immuables que la providence a jetés si loin de leur point de départ, et plies successivement au joug de presque tous les peuples de la chrétienté , en Europe , en Afrique , en Asie. Voilà trois siècles que l'épée de l'agression s'est rompue dans leur main , et qu'ils sont réduits à combattre par une guerre de pirates ou de partisans , les forces toujours envahissantes de leurs ennemis *. Aussi n'est-ce plus de l'O-

' Cette grande révolution a suggéré des réflexions piofondes et pleines d'élévation à M. Michel Chevalier. Voyez ses Lettres sur l'Amérique du nordj t. I", introduction;, p. 6-12.

rient, de la contrée «où s'est levée l'étoile de Mahomet, qu'ils attendent un maître, c'est de l'Occident, de la région où plane la croix ^.

Les musulmans de race africaine n'ont pu échapper à l'esprit de démoralisation qui s'est répandu parmi leurs co-religionnaires de l'Europe et de l'Asie.

Les dispositions morales de ces peuples , par l'enchaînement des choses, sont donc trèsfavorables à la consolidation de la puissance française ; mais il faut nous hâter de profiter de nos avantages, sous peine de voir les circonstances changer d'aspect et se tourner contre nous. Il y a deux principes, en Orient, qui se sont substitués à tous les droits de l'humanité, et qui sont la source de tous les pouvoirs sociaux : la force dans la plénitude de son ascendant matériel, et la justice dans l'éclat de

' « Parmi les prophéties l'épandues cliez les Maures et chez les Arabes, il en est une dont le temps et l'avenir découvriront la vérité, et qui est fort remarquable, en ce qu'elle promet aux chrétiens le rétablissement de leur religion dans tous ces royaumes, qui leur ont été enlevés autrefois par les Sarrazins et par les Turcs. Ce qu'il y a de plus particulier, c'est que cette prédiction est 'iaiversellement reçue dans tous les Etats mahométans, et que, pour cette raison , ils ferment soigneusement les portes de leurs villes tous les vendredis, depuis dix heures du matin jusqu'à midi, qui est, disent-ils, le temps marqué pour cette catastrophe. » — • Shavv, P^oyage en Barbarie, t, I"", chap. V, p. 4oi c{;4o2.

sa domination morale. (^Ile-là, parce qu'elle écrase la résistance et maintient violemment les hommes; celle-ci, parce qu'elle seule peut tempérer une autorité illimitée et protéger efficacement le faible. Soyez-en bien sûrs , si les Arabes et lesKabaïles refusent encore de s'incliner devant nos drapeaux et nos lois, c'est que nous n'avons été, jusqu'à présent, ni assez forts ni assez justes envers nos ennemis ^.

On prétend nous opposer, comme un mur d'airain, la nationalité arabe. Il faudrait d'abord démontrer l'existence de ce principe si puissant autrefois, mais qui est resté enseveli à Grenade, sous les ruines de l'Alhambra. Depuis quand s'est-il manifesté dans l'Algérie, quels sont ses points de ralliement , et à quels caractères peut-on le reconnaître ? Nous u'admettons point de nationalité, sans but commun , sans idées de discipline , et surtout sans unité morale. Or, nous voyons autour de nous trois races d'hommes, les Kabaïles, les Arabes et les Maures , qui toutes trois dif-

' « Si nous iravoris pas comme le dey, la conforiiiilé de foi à ineUie dans la balance , nous y mettrons la justice j la justice est comprise de tous les hommes. Elle compensera ce que nous ferait perdre la vcligion.» — Rapport de la commission d'ÂfriffiiCj inséré dans le recueil de ses travaux, p. 4o4 ^* 4*^5.

fèrent entièrement de caractère, d'habitudes et d'intérêts ^

Et qu'on ne pense pas que l'accord partiel > de ces grandes masses de la population algérienne supplée à l'absence d'un lien général. Partout elles se fractionnent en tribus hostiles, toujours prêtes à se faire la guerre et à s'enrôler même sous le drapeau étranger pour combattre leurs co-religionnaires '-. Si jamais de ces élémens hétérogènes , il renaissait une nationalité arabe, ce serait par la faute de nos gouvernans, et sur la ruine de la domination française.

' « Depuis que les Arabes ont fait la conquête de la Barbarie, onze cents ans se sont écoulés , et il n'y a pas eu fusion entre l'arabe et le peuple conquis. L'arabe est fier de sa race; c'est le noble du désert qui ne se mésallie jamais. » — M. le général Boyer, Procts-verbaux de la commission d'j4Jrique, n° XIV, p. Si.

^ Jusque dans l'Arabie, l'esprit de tribu s'est substitué a l'esprit de race , selon l'observation de Burckardt. Voyez les Nou- K'elles annales des KoyageSj, W" se'rie, t. XYII, p. 29g.

Les Berbères , qui babitent les bautcurs neigeuses de l'Atlas , ne sont pas moins divisés entre eux. « Ou les voit se livrer des combats à mort, dit Piitter : kabaïlc contre kaba'j'le, tribu contre tribu , village contre village. Les vengeances bcréditaires détruisent toutes les familles et étouffent cbez ces peuples tout sentiment d'bumanité. Souvent aussi, ils s'insurgent conlre les préposés de l'empereur de Maroc , de sorte que , presque chaque année , celui-ci se voit forcé d'entreprendre une campagne dans les hauteurs de l'Atlas. » — Géographie générale comparée , t. m, p. i85.

N'exagérons pas les difficultés que nous opposent les dispositions, les mœurs et la religion des indigènes, et tâchons par tous les moyens de les pénétrer de notre supériorité, de notre force et de notre justice ^. Quoiqu'on ait dit de leur paAion pour une vie vagabonde et pour les luttes de la guerre , le plus fort penchant chez eux , c'est l'amour de l'ordre. Nous lisons dans les rapports officiels que le besoin d'un gouvernement régulier, qui depuis si long-temps tourmentait les populations de l'Algérie, est la cause qui les a déterminées , pour la plupart, à se ranger sous l'autorité d'Ab-el-Kader -. Ne devons -nous pas nous applaudir de l'existence de ce sentiment, tout en regrettant que par la déplorable politique de notre administration , il soit devenu la source de l'élévation d'une puis-

' « Il faut relever ces populations courbées depuis trois siècles sous un joug avilissant , réveiller en elles une intelligence et des vertus qui ont brillé en leur temps d'un si vif éclat, les rattacher à la grande famille dont le despotisme les isolait avec tant de soin , les attirer à nous par les avantage's de notre commerce, par la liberté personnelle et la sécurité de tous les momens qu'offre notre ordre social , par la douceur de nos habitudes , et par la séduction de nos arts. » — Rapport de la commission d'Afrique à la Chambre des députés , fait par M. Dufaure , dans la séance du 29 mai i838.

^ Situation des élablissemens français^ V" part,, p. 22.

sance rivale ? Le besoin d'une autorité protectrice, qui réprime les désordres et assure la sécurité de tous, nous paraît d'un favorable augure pour l'avenir. C'est un puissant moyen d'action morale, que nous pouvons ressaisir et tourner h notre avantage. C'est une garantie que les Indigènes sont assez civilisés pour être accessibles au sentiment de l'intérêt et du bien-être, et assez éclairés pour chercher à le satisfaire dans les travaux et les transactions de la paix. Il y a un autre mobile, qui exerce une très-grande inthience sur toutes les actions de ces hommes, et que nous pourrions mettre à profit dans nos relations avec eux, la passion de l'argent. On ne saurait croire l'impression que la vue d'une faible somme , en espèces numéraires , produit sur le pauvre kabaile , comme sur le chef de tribu K

' M. le général de Damrcraoïit , Procès-verbaux et rapports (h la commission (V^lfrique, ii" XVI, p. 99 et 100.

« L'industrie et la grande activité des Berbères font qu'ils gagnent beaucoup d'argent; mais cet argent ne leur sert point à améliorer leur existence j ils f enfouissent dans la terre : c'est, du reste , une mauic commune à toutes les peuplades qui habitent la régence d'Alger ; les Maures eux-mêmes , qui vivent dans les villes et avec une espèce de luxe , en sont aussi possédé. » — ■ Voyage dans la régente d' Alger j, par M. le capitaine Rozet^ t. II,ch. V, p. 25 et 181.

Les Arabes n'ont rien perdu des brillan-les facullés qui portèrent la plus belle portion de l'Espagne à un si liaut point de prospérité et répandirent tant d'éclat au milieu des ténèbres du moyen âge. Ils sont trèsinlelligens, naturellement spirituels et pleins de vivacité, Les perfectionnemens de nos arts et les merveilles de notre industrie excitent chez eux une franche admiration. Si leurs heureuses qualités étaient développées par l'éducation et dirigées dans une meilleure voie, ils pourraient égaler encore leurs glorieux ancêtres de Grenade et de Cordoue.

L'administration dû général Monck-d'Uzer a d'ailleurs prouvé qu'on peut opérer les plus heureux changemens dans les habitudes des peuplades de l'Algérie. «En deux ans, les Arabes ont fait des progrès étonnans en civilisation, écrivait-il de Bone , en 1834, à la commission d'Afrique : dans leur contact avec nous , ils ont gagné un grand bien-être, qu'ils apprécient déjà, et ils se sont créés des besoins pour lesquels nous leur devenons indispensables. » '

Terminons ces observations , en disant avec un homme d'état , « qu'il serait aussi impoli-

' INulcs comiiium(|uécs à la coiniiiii>siou d'Africiuc , Procèsverbaux et rapports j u" lY, p. 06; .

tique d'exclure les Indigèues });ii- les l'>uropëens que les Européens par les Indigènes ; et que l'avenir de la colonisation et de notre établissement d'Afrique est dans le mélange des deux populations, musulmane ou chrétienne, non par la force majeure du gouvernement, mais par l'effet libre et incessant des transactions volontaires. »

IlÉSULTATS GÉNÉRAUX.

Appelé à démontrer les avantages de l'établissement d'une association nationale pour l'exploitation de l'Algérie , nous nous sommes efforcé de nous élever à la hauteur de cette grande question, et nous l'avons examinée sous toutes ses faces. Successivement nous avons interrogé l'histoire de l'Afrique septentrionale, sa constitution géologique, son climat, ses productions naturelles, son agriculture et ses ressources commerciales ; et nous nous sommes appuyé sur des considérations assez graves et des preuves assez décisives, pour qu'il nous soit permis d'espérer que nous avons Aiit passer notre conviction dans tous les esprits.

>ious i)ourrions donc nous arrêter ici, satisfait d'avoir rempli notre tache.

Mais ce n'est pas assez d'avoir fait crouler tout l'échafaudage de mauvaises raisons et de mauvais sentimens que les adversaires de la colonisation avaient si péniblement élevé sur le seuil de l'Algérie. Ce n'est pas assez d'avoir réfuté les argumens et les principes de ces hommes qui nous opposent constamment l'esprit de la nati(fcalité arabe , et qui devraient se pénétrer un peu plus des sentimens de la nationalité française. Il est encore d'autres objections qu'il nous importe de prévoir et de détruire dans l'intérêt de notre association. Nous allons les examiner rapidement , en réunissant , sous un seul point de vue, les principaux résultats de chacune des grandes divisions de cet ouvrage.

Il ne faut pas considérer l'Afrique septentrionale comme une de ces contrées couvertes de forêts et de peuplades sauvages, où les arts de la civilisation n'ont jamais pu se frayer un chemin. Sous la domination carthaginoise, romaine et arabe, elle a connu tous les raffine- . mens de la vie civilisée , tous les perfectionnemens de l'industrie, tous les développemens des arts; elle a été populeuse, riche, cultivée, puissante, comme le sont à présent la Hollande, la Grande-Bretagne et la France; elle a compté le long de ses côtes , entre ses deux fameuses chaînes de montagnes, et jusque par delà le,

grand Atlas, une multitude presque innombrable de colonies industrieuses, de comptoirs de commerce , de villes murées et de centres d'exploitation.

Depuis dix siècles, l'insouciance d'un gouvernement barbare et le découragement public ont laissé sommeiller dans le sein de cette grande région les élémens de fécondité qui la firent surnommer la terre des épis, a une époque où notre Gayle,était encore inculte et presque ignorée du reste du monde. Mais ce long repos, loin de lui faire perdre ses précieux avantages, lui a permis de se remettre des fatigues de son antique prospérité. Le sol h peine effleuré en quelques endroits, par la charrue de l'arabe et du kabaïle , est, pour ainsi dire, redevenu vierge ; et aujourd'hui , il n'attend plus que l'esprit d'entreprise et l'activité industrielle de nos colons, pour regorger, comme autrefois, de toutes les productions qui font la richesse des nations.

Nous ne répéterons point tout ce que les voyageurs, les géographes et les naturalistes de l'Europe ont dit sur le climat, le sol et la végétation de l'Algérie. Grâce à une température élevée pondant l'été sans être brûlante, et douce pendant l'iiiver comme notre printemps , la nouvelle colonie française est propre a recevoir tous les genres de cultures. Des vcgé-

taux qui semblent s'exclure par les contrastes et les exigences de leurs caratères physiques, vivent admirablement dans le même champ et le même verger, sous cet heureux ciel : les plantes de l'Europe tempére'e et celles des tropiques y croissent au milieu des productions indigènes, déjà si nombreuses et si diversifiées. Nulle part , le cours de l'année n'est semé d'un plus grand nombre de beaux jours, ni l'existence des biens de la terre moins exposée à l'intempérie des saisons.

La végétation y est aussi énergique, aussi active et aussi spontanée, que la vivifiante influence de la chaleur africaine. Suppléant par ses propres forces aux soins de l'industrie humaine , elle étale , autour des champs cultivés , les splendides richesses de la nature sauvage. Il n'est presque pas de végétaux qu'elle ne reproduise et ne multiplie naturellement avec un luxe de croissance , et souvent avec des dimensions gigantesques, inconnues dans nos contrées.

Rappelons seulement quelques-unes des productions les plus précieuses qu'on trouve dans les jardins, les vergers, les champs ou à l'état sauvage.

Les forêts, plus nombreuses et plus étendues qu'on ne l'avait d'abord supposé, sont peuplées de chênes verts, de châtaigniers, d'or-

mes , de frênes , (le chênes-liëgcs, de trembles, de cyprès pyramidaux, d'aulnes, de pins, et d'autres arbres de haute venue, parmi lesquels il y a beaucoup de bois qui pourront servir à nos constructions navales. La plupart des arbres h fruits des pays chauds, le grenadier, le jujubier, la raquette, le figuier, blanc et le figuier noir, l'olivier, le caroubier, le palmier, le pistachier, le dattier, le bananier, l'oranger doux et l'oranger amer, les diverses espèces de citronnier, les cédrats, etc., ont pris naissance dans le sol , ou lui appartiennent de temps immémorial : d'autres arbres à fruits des régions tempérées, comme la vigne, l'abricotier, le pêcher, le prunier, le cerisier, le mûrier rouge et le mûrier blanc, le pommier, le poirier, etc., ont été transportés sur la terre d'Afrique et naturalisés par la culture. Tous y mêlent leur feuillage aux mille formes , y tleurissent de bonne heure, y répandent leurs parfums, et s'y couvrent de fruits précoces et presque toujours excellens.

Sans parler des melons, des pastèques, des concombres, des citrouilles, des poivres longs, des tomates, des garbanços, des pois, des fèves, des lentilles et de nos autres légumineux (jui donnent jusqu'à huit récoltes dans l'Algérie ; de nos plantes fourragères , du sainfoin , de la

luzerne, du trèfle, des vesces, etc., qui y forment de magnifiques pâturages et y grandissent au point d'égaler en hauteur la taille du plus fort bétail ; le blé, l'orge, le millet, le maïs, le riz, le tabac, le cotonnier, le lin, le chanvre, le ricin, la garance, le henné, l'indigo, etc., y pourvoient ou pourront bientôt y suffire largement, aux premiers besoins de la consommation, aux travaux de l'industrie et aux échanges du commerce.

Quoi qu'en ait pu dire la mauvaise foi, la force étonnante de la plupart des végétaux de l'Afrique septentrionale suppose assez que l'eau ne peut manquer à cette terre.

En effet , l'humidité sous toutes les formes et dans toutes les saisons, y tempère la chaleur de l'atmosphère et celle du sol. Sur la pente des montagnes, au fond des vallons creusés entre les collines et à la surface des champs, ce sont des rivières, des sources d'eaux vives, des ruisseaux, que la configuration et la constitution physique du terrain tendent à multiplier, à entretenir et à partager comme autant de canaux d'irrigation ; presque partout des courans d'eau circulent dans l'intérieur des terres à quelques mètres de profondeur et y répandent une fraîcheur interne, alors même qu'elles sont desséchées à leur superficie. Enfin, outre les grandes pluies

qui fécondent les campagnes, du mois de novembre au mois de mai , l'air pendant le jour est constamment imprégné d'une légère vapeur, qui, à l'approche de la nuit, se transforme en rosées abondantes.

Un autre principe, non moins fécond, non moins insinuant , non moins actif, vient encore en aide à la production. Nous voulons parler des particules salines et nitreuses, qui se mêlent à tous les élémens naturels. Ici , lavées par les pluies, elles se combinent avec la terre végétale ou les eaux des rivières ; là , elles forment des lacs salés, ou blanchissent les rivages de la mer d'une couche épaisse de sel ; partout elles s'infdtrent dans l'atmosphère et favorisent extraordinairement les développemens de la végétation.

L'Algérie , profondément sillonnée par les principales chaînes de l'Atlas, entre lesquelles se dessinent des bassins plus ou moins étendus , présente naturellement , par les accidens et la diversité de sa configuration , tous les avantages des pays de montagne et de plaine. Les élémens primitifs du sol de ses campagnes , qu'il serait trop long d'énumérer ici , suffiraient seuls pour lui assurer le don de la fertilité. M. le rapporteur de la commission d'Afrique nous a d'ailleurs dispensé d'en faire ressortir les rares avantages , en disant « que les terres, loin d'être

douteuses , sont, en général, d'une qualité supérieure » ^.

On a acquis la certitude que dans les profondeurs de ce sol couveirt des trésors de la végétation, il existe d'inépuisables richesses d'un autre genre. Les montagnes, les collines et les vallées du littoral recèlent des minerais d'or, de cuivre, de fer et de plomb. D'après les fortes présomptions de la science , la houille , ce puissant auxiliaire de l'industrie et de la navigation, doit s'étendre en couches souterraines sur presque tous les points. Des carrières de marbre , d'albâtre, de pierres de construction, de grès, d'ardoises , de terre , de poterie , d'ocre jaune , de terre de pipe, de blanc d'Espagne, etc., ont été récemment découvertes dans les provinces d'Alger et d'Oran, ou sont déjà en pleine exploitation. Le plus beau corail qu'on soit encore par-

* M. de la Pinsonnière , Rapport sur la colonisation de l'ex-rêgence d'Alger, P* part., p. 57. Cette conviction était si profonde chez l'honorable député d'Indre-et-Loire , qu'il l'a exprimée à peu près dans les mêmes termes à la tribune nationale.

« Le ciel de la régence, le sol jadis si vanté par sa richesse , sont les mêmes qu'autrefois ; les hommes seuls ont changé. Le climat est très-favorable aux Européens , avantage si rare dans nos autres colonies Les terres, loin d'être douteuses , sont généralement d'une qualité supérieure. » — Discours prononcé à la Chambre des députes dans la séance du 29 avril i854.

venu h tirer du sein de la mer, se pêche sur la côte orientale de l'Algérie.

Passons maintenant des ressources de la nature vége'tale et mine'rale aux diverses espèces d'animaux domestiques qui sont le plus nécessaires aux besoins de la consommation, aux travaux de l'agriculture et aux relations du commerce.

Le bétail foisonne dans les limites de la colonie, et s'il est à présent de beaucoup au-dessous du nôtre, pour la force et pour le poids, il faut l'imputer à la négligence des populations indigènes. On pourrait dire que la contrée toute entière est comme un vaste champ envahi par la vaine pâture. Avec inflniment moins de terrain et plus de soin, les éleveurs de l'Europe parviendront à tirer un admirable parti des bœufs, des moutons et des chèvres de l'ancienne régence.

Sous des formes appauvries, le cheval algérien conserve encore quelques-unes des qualités généreuses de la race arabe. Naturellement plein de feu , il résiste aux plus grandes fatigues et déploie une agilité admirable. Les mulets du littoral , quoique d'une taille peu élevée , sont aussi vigoureux et ont le pied aussi ferme que ceux des Pyrénées : propres aux transports des marchandises et aux attelages de l'armée , ils pourront rendre toutes sortes de services dans ce

pays coupé de montagnes. Les chameaux, qui sont d'autant plus multipliés qu'ils coûtent peu à nourrir, ne seront pas moins utiles pour les expéditions des caravanes. Jamais le génie inventif de l'homme ne pourra substituer la force motrice de la vapeur à la marche de ces merveilleux animaux, que les Arabes appellent avec raison les navires du désert.

En attirant dans les habitations rurales les nombreux essaims d'abeilles qui peuplent les campagnes, on pourra ajouter une industrie précieuse aux divers élémens de la production agricole. Dans aucune contrée , les fleurs ne recèlent des sucs plus riches ni plus abondans pour l'élaboration du miel et de la cire.

Mais la fécondité de l'Algérie en produits naturels de toute espèce , ne servirait qu'à la surcharger de biens inutiles, si elle n'était pas placée dans les conditions les plus heureuses pour entretenir des relations commerciales avec toutes les parties du monde. Le bassin de la Méditerranée, sur lequel ses côtes se développent si majestueusement, a toujours été le foyer le plus célèbre , le théâtre le plus glorieux et le centre le plus actif de la vie , de la civilisation et de la grandeur des peuples historiques. C'est là que sont venus successivement s'établir, se rapprocher ou se combattre , comme par une invincible attraction , les Syriens , les Égyptiens , es

Grecs, les Phéniciens, les Romains, les Vandales, les Goths, les Arabes, les Turcs, les Vénitiens , les Génois , les Français , les Espagnols , les Portugais : c'est là que le génie des arts, du commerce et de la guerre a buriné les plus beaux souvenirs de l'histoire , revêtu les forrfies les plus hardies , accompli les plus hauts faits et entassé le plus de prospérités de conquêtes et de désastres : c'est là, surtout, que les deux intérêts opposés de l'orient et de l'occident se sont disputés la prééminence politique, militaire ou religieuse, chaque fois qu'il s'est trouvé des chefs assez entreprenans , sur l'une ou l'autre rive de la Méditerranée , pour conduire à la guerre les populations exaltées par l'esprit d'ambition et de fanatisme.

Aujourd'hui, un mouvement immense dans les idées comme dans les choses , sillonne tous les flots et anime tous les rivages de cette mer des peuples civilisés.

Les Grecs luttent noblement pour secouer les dernières entraves de vingt siècles d'abaissement, les Turcs pour achever au milieu des plus grands revers l'œuvre périlleuse de leur transformation , et les Égyptiens pour fonder leur indépendance sur la domination de l'Orient. Tandis que la puissance française s'affermit à Alger, les Russes travaillent sourdement à s'em-

— U6 ~ parer, avec Constantinople , de la principale voie du commerce du Levant , et les Anglais , avec l'isthme de Suez, de l'ancienne route du commerce des Indes, par l'Euphrate et la mer Rouge. Enfin , sous l'impulsion commune de la loi du progrès, de grands événemens et une profonde re'novation se préparent dans toutes les contrées méditerranéennes de l'Europe, depuis le Tage jusqu'à l'Èbre, et depuis la Seine jusqu'au Tibre.

Il est remarquable que le mouvement commercial grandit toujours en raison de l'activité intellectuelle des peuples. Les facultés morales de l'humanité, développées par les intérêts politiques, acquièrent une puissance extraordinaire, qui, en définitive, tourne à l'avantage des travaux de l'industrie. Depuis quatorze ans, le commerce général de la Méditerranée s'est accru dans une progression étonnante : l'Algérie, les États barharesques, le Levant, la France, l'Italie , l'Angleterre et l'Autriche , en ont ressenti les heureux effets. Mais nulle part , peutêtre , relativement aux moyens et aux circonstances, les résultats n'ont été plus féconds ni plus rapides que dans notre nouvelle colonie africaine, où le commerce d'importation a doublé en quelques années. Chose admirable , sans le secours des restrictions du monopole, Alger

lait annuellement pour trente -quatre millions «l'afraires avec la métropole, les pays étrangers, la côte et l'intérieur.

Que serait-ce donc, si le traité impolitique de la Tafna n'élevait pas une barrière presque infranchissable entre nos commcrçans et les tribus indépendantes de l'autorité française? Que serait-ce donc si les caravanes qui partaient autrefois de Constantine , d'Oran et de Tlemsen pour les contrées lointaines du Soudan, venaient à renouer les échanges des temps passés? Que serait-ce, eniin, si l'Algérie, dans un avenir plus ou moins rapproché, devenait, par la direction générale des choses, l'entrepôt le plus important du commerce de l'Europe avec l'intérieur de l'xifrique ?

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