‹ De la colonisation du nord de l'Afrique; nécessité d'une association nationale pour l'exploitation agricole et industrielle de l'AlgérieChapitre 40 sur 53 · POPULATIONS INDIGÈNES BT RELATIONS COMMERCIALES · texte numérisé non relu

POPULATIONS INDIGÈNES BT RELATIONS COMMERCIALES

Les Maures , qui forment la grande majorité de la population des villes , sont un mélange d'anciens Africains, d'Arabes et d'émigrés andaloux , qui se modifient continuellement par des alliances avec les Turcs et avec les peuplades de l'intérieur. Leur langue est un dialecte de l'arabe, qu'on pourrait appeler dialecte maure. Ils suivent la loi de Mahomet, et, quoiqu'ils appartiennent à plusieurs races , ils forment un peuple distinct , qui a son caractère national; et, sous ce rapport, ils ont une grande analogie avec les peuples de la Grande-Bretagne et des États-Unis. L'esprit naturel des Maures, et la souplesse de leur caractère , me feraient croire qu'ils pourraient s'élever au plus haut degré de civilisation, s'ils étaient secondés par les circonstances

Les Arabes habitent les plaines de ce royaume : ils

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virent sous des tentes , et changent continuellement le lieu de leur résidence , selon les saisons et l'abondance des pâturages. Ils ont les mœurs des peuples pasteurs, et, probablement aussi, les vices et les vertus de leurs ancêtres primitifs. On ne sait rien de positif sur la nature des rapports qui se sont formés entre cette race d'hommes et les anciens habitans des plaines de la Mauritanie , dont ils sont devenus les couquérans et les maîtres, lis' parlent l'arabe, professent le mahométisme; et leur caractère moral et physique, leurs mœurs et leurs coutumes rappellent si exactement les populations nomades de l'Arabie , que tant d'illustres voyageurs nous ont fait connaître, qu'il me paraît inutile d'en parler ici.

Les Arabes, malgré le tribut qu'ils paient au gouvernt».ment algérien , sont régis par leurs propres lois et administrés par des shcicks tirés de leur sein. Quand le despotisme des beys leur paraît trop pesant , ils sont dans l'usage de s'y soustraire en passant dans une autre province, ou en se retirant dans le désert. C'est ainsi que les plaines fertiles de Bone , dans ces derniers temps , sont devenues presque désertes par l'éloignement des Arabes , qui ont fui devant une tyrannie trop accablante pour qu'ils pussent la supporter. Dans ces diverses émigrations , c'est presque toujours le royaume de Tunis qu'ils ont choisi pour le lieu de leur retraite. Les Arabes composent la cavalerie auxiliaire , qui fait avec les Turcs le service des provinces

Les Biskris habitent le midi du royaume d'Alger, sur les confins du désert , au sud du grand lac de Chott. Ils ont le teint brun , l'esprit sérieux; leurs manières , leurs mœurs , leur caractère , diffèrent essentiellement de ceux des Arabes et des autres tribus africaines. Cependant,

~ 433 — leur langue , qui est un dialecte corrompu de l'arabe , semble indiquer qu'ils sont un débris de ce peuple célèbre , et que leurs coutumes se sont altérées dans la vie sédentaire des cités et par leurs alliances avec les Africains. Celte conjecture acquiert une nouvelle force , quand on réfléchit que le pays où ils sont le plus répandus a dû être nécessairement traversé par le torrent d'Arabes qui envahit l'Afrique dans le septième siècle. Les Biskris Bont soumis à la régence, et celle ci n'a pas de sujets plus fidèles.

Le gouvernement maintient sur leur territoire une garnison turque , quoiqu'il leur ait concédé le privilège de vivre à Alger sous la juridiction d'un aminé de leur race. Le naturel des Biskris est la complaisance et la fidélité. On les prend, dans les principales maisons, pour domestiques de confiance : ils ont le monopole des boulangeries , sont les seuls commissionnaires de la capitale, et les seuls ouvriers que le gouvernement emploient dans ses ateliers publics. Ils sont encore les agens du commerce entre Alger et Gadamès. La cécité est une maladie trèscommune parmi eux , et probablement elle est due à leur séjour dans le désert. On trouve ici beaucoup de Biskris aveugles, qui sont chargés de la surveillance des rues et des portes intérieures pendant la nuit. Ils sont tous élevés dans la foi mahométane.

Les Beni-M'zab de Shaw, ou Mozabites , habitent an district du désert , au sud d'Alger, à vingt jours de marche environ de cette ville. Ce sont des hommes tran-

quilles , actifs et commerçans , connus par leur probité et leur bonne foi en affaires. Ils sont tout à-fait indépendans du gouvernement du dey. Leurs privilèges et leur commerce sont protégés, par des contrats écrits , consentis par la régence, et, dans les affaires civiles, ils ne connaissent que la juridiction de leur aminé , qui réside toujours au milieu d'eux à Alger.

Je crois qu'ils jouissent ici de beaucoup d'avantages. Agens privilégiés du commerce de la capitale avec l'intérieur de l'Afrique , ils ont le monopole des bains publics , des boucheries et des moulins. Les Mozabites sont blancs, mais leurs traits et leur air sont ceux des Arabes. Ils remplissent les pratiques de la loi de Mahomet , à quelques différences près qu'il nous serait difficile d'expliquer. Ils parlent le dialecte commun à toutes les tribus que l'on désigne sous le nom de Kabaïles; mais on trouve dans leur langage plus de pureté et d'élégance, ce qui provient, sans doute , de leurs habitudes pacifiques et de leur vie commerciale. Du reste , ils échangent à Alger, contre les grains et les produits des manuiacturcs étrangères , des esclaves , des chameaux , de la poudre d'or, des plumes d'autruche et des dattes

De tous les peuples de l'Afrique septentrionale , aucun n'est plus digne de uotrc attention que les Kabaïles. C'est une race indomptable, qui descend probablement des anciens Numido-Mauritaniens , et qui a toujours maintenu son indépendajpcc au milieu de l'asservissement des autres populations de l'Afrique, depuis les Carthaginois jusqu'à nos jours. La dénomination collective , sous laquelle nous les connaissons , vient du mot arabe Kabilet. qui veut dire tribu. Chaque montagne de l'Atlas a son état ou république indépendante. On les appelle aussi Béreber ou

BerbeVy d'où est venu le nom de Barbarie qui sert à désigner cette partie de l'Afrique , et qui doit être une corruption du mot espagnol Beraberia

Les Kabaïles sont blancs , de taille moyenne , maigres de corps , nerveux , robustes et actifs. Ils ont l'esprit vif, les mœurs sociales et d'heureuses dispositions. Beaucoup d'entre eux , qui ont le teint clair et des cheveux blonds, ressemblent plutôt à des paysans du nord de l'Europe , qu'à des habitans de l'Afrique. Nous sommes porté à croire que leur langue, à laquelle Shaw donne le nom de chouiah , est de la plus haute antiquité. Elle est parlée par toutes les peuplades des montagnes de l'Atlas , dans les royaumes d'Alger et de Tunis, et par celles du désert, depuis Maroc jusqu'à Siouah. En général , la langue des Kabaïles est si peu modifiée par la diversité des circonstances locales , qu'on peut , en parlant le dialecte d'une tribu , se faire comprendre de toutes les autres.

Le gouvernement algérien , qui paraît craindre l'intelligence et le courage des Kabaïles, ne leur confie aucun emploi dans les établissemeus publics. Il n'y a guère plus de vingt ans que les consuls européens se sont affranchis du préjugé que l'on cherche à entretenir contre ces hommes, en les recevant comme domestiques à gages dans leurs maisons. Les Kabaïles ont pour le lieu qui les a vu naître un si grand attachement , qu'il m'est arrivé une fois d'être abandonné tout à coup par tous mes gens , parce qu'ils ne pouvaient se dispenser, disaient-ils, d'aller combattre pour leur pays où la guerre venait d'éclats. Ce sentiment national l'emporte chez eux sur l'attachement qu'ils témoignent pour leurs maîtres qui les traitent généralement , il est vrai , avec beaucoup de douceur. En ce qui touche les croyances religieuses , ils remplis-

sent toutes les pratiques du culte musulman , tant qu'ils viventau milieu des Algériens; mais plusieurs m'ont avoué que dans leur pays, ils n'observent ))oint ces formes extérieures, et qu'ils n'ont même rien qui les remplace *. — William Sha.lkr, Esquisse de l'état d'Alger, chap. IV,

Après ce que je viens de dire sur l'état actuel de l'éducation de la jeunesse dans ce pays-ci , on ne doit pas s'attendre à y voir aucun art , ni aucune science portés h un grand degré de perfection. Ce n'est pas qu'on ne rencontre des hommes versés dans plusieurs professions, dont l'exercice suppose quelque connaissance de la physique ou des mathématiques; mais, dans l'application, les traditions, la routine et une mémoire fort heureuse sont leurs guides ordinaires. On se tromperait cependant si on attribuait au défaut de capacité ou d'intelligence le peu de progrès qu'ils font dans les arts et les sciences. Leur esprit est naturellement fort délié; ils ont une grande vivacité de conception, et, pour réussir, il ne leur manque que l'émulation , le travail et le goût de l'étude. — Shaw, Voyages dans plusieurs provinces de la Barbarie , t. I", p. 340.

L4ndustrie est en souffrance dans la régence d'Alger. Cependant, il est difficile de trouver des peuples plus

* Ritter a discuté avec beaucoup d'intérêt, de science et de profondeur les diverses questions qui se rattachent à Torigine, à la langue et aux mœurs des Berbères. Voyez sa Géographie générale comparée, t. II, p. 239-a4o, et t. III, p. 178-1S9.

adroits et plus intelligens que ceux qui l'habitent; mais un gouvernement destructif de toute prospérité a si longtemps pesé sur eux , ou bien l'anarchie plus destructive encore les a si long-temps dévorés, que toutes les sources de richesses se sont , sinon taries , du moins arrêtées. C'est à la France qu'est réservée la gloire de rendre leur cours aux ondes fécondantes de l'industrie et du commerce. Nous n'avons malheureusement rien fait encore pour atteindie ce but. Bien au contraindre; le résultat de presque toutes nos opérations a été d'aggraver un état de choses si peu satisfaisant. Mais Tindustrie et le zèle de quelques particuliers tendent en ceci , comme en Lien d'autres choses , à réparer le mal que l'administration a fait ou laissé faire.

Les habitans de la régence font des tissus de laine pour bournous et kaïks, dont quelques-uns sont d'une très-grande finesse. Avant les malheurs qui ont accablé Bélidah, on en fabriquait beaucoup dans cette charmante ville. Au reste , chaque tente arabe est un atelier où les femmes tissent les étoffes nécessaires au vêtement de la famille.

Les broderies d'or et d'argent d'Alger sont très-estimées dans tout le Levant , et méritent de l'être. Cette branche d'industrie a beaucoup souffert depuis notre arrivée. Elle n'existe presque plus à Mostaganem où, elle avait pris une grande extension. Il en est de même de la fabrication du maroquin qui est considérablement réduite, depuis i83o , sur tous les points où on s'y livrait autrefois.

Les tissus de soie, soie et or, soie et argent, les mousselines brodées d'or, d'argent et de soie pour ceintures et écharpes , forment encore une branche de l'industrie indigène , bien appauvrie depuis quelque temps. Ces tissus

sont magnifiques , mais chers. L'Europe pourrait les fabriquer à meilleur marché, mais ils n'auraient pas la perfection ni le fini qu'une fabrication lente et purement manuelle peut seule donner. Les Maures sont Irès-aptes à ce genre de fabrication. Les commandes seules leur manquent. Le capitaliste qui dirigerait ses fonds vers cette industrie ferait de bonnes affaires, tirerait bien des lamilles indigènes de la misère et empêcherait bien des pauvres filles d'aller s'engloutir dans de mauvais lieux.

La fabrication des tapis de laine est une industrie précieuse qu'il convient d'encourager. On en faisait autrefois beaucoup à Oran, h Mostaganem et h Calah. Maintenant la petite ville de Calah est à peu près le seul point où les tapis soient encore fabriqués. Les droits qui les frappent à l'entrée en France , leur ferment les marchés de l'Europe; mais ceux de Tunis et du Levant leur sont ouverts. Ils trouvent en outre des débouchés faciles dans l'intérieur de la régence , où on en fait un grand usage. Ils sont beaux, bien tissés et bien teints. L'art de la teinture est en général dans un état satisfaisant dans la régence. La petite ville de Dellys passe pour le point où on l'entend le mieux.

Les élémens et les cncouragemcns manquent seuls aux Maintes et aux Arabes pour revenir à l'état de prospérité de leurs ancêtres. Ils ont du reste l'inteUigence et la dextérité convenables pour se livrer avec succès aux arts mécaniques, et même un esprit d'invention et d'observation propre au perfectionnement. — M. Pelissier, Annales algériennes , t. II, ch. YII,p. 535-337.

Il y a encore plusieurs familles riches à Alger : quel-

-439 ~= ques-unes vivent des rentes de leur maison et du revenu de leurs terres , d'autres sont engagées dans le commerce ; mais en général, depuis la cessation de la piraterie, la richesse de la population maure n'a fait que décliner. Il y a cinquante ans , Leweson décrivait les Maures comme aussi hostiles aux chrétiens que les Turcs , « ceux-ci sont, dit-il , iusolens d'orgueil , mais non de fanatisme. » Les circonstances changent peu à peu le caractère national. Si l'Algérien est encore fanatique , c'est du moins un fanatique bien élevé. J'entre fréquemment dans les boutiques des artisans maures , dont plusieurs parlent français , ou assez de langue franque pour que je puisse causer avec eux : ils me montrent leurs marchandises avec autant de complaisance que les chrétiens , et ils me paraissent d'ingénieux ouvriers, surtout en broderie; mais ils conviennent de bonne foi que les manufactures d'Europe menacent de supplanter leur industrie. Un horloger maure, qui était allé faire un apprentissage à Paris, me disait que depuis l'arrivée des Français , il ne pouvait plus gagner de quoi acheter du coucoussou pour sa famille.

J'ai parlé des Maures comme d'une classe distincte des Turcs , des juifs et des Arabes. Selon les antiquaires , les Kabaïles ou les Bérébères, sont les aborigènes du pays; et les Mauri du temps des Romains descendaient d'une armée de Mèdes qui firent la conquête de la Mauritanie , et mêlèrent leur sang à celui des habitans. D'autres font remonter jusqu'à Hercule cette généalogie. Je crois , sans aller si loin que ces chronologistes , que les Maures d'Alger et de la régence sont une race mêlée , issue des anciens Africains, des Arabes, des émîgrans d'Espagne, des janissaires Turcs , et, si l'on veut aussi , des Vandales et des Romains. Les Maures valent mieux que leur repu-

tation : ils sont, eu général, sobres, et ne consomment pas , en nourriture animale , le quart de ce que mange un européen. Un très-petit nombre profite de la polygamie; et, comme pères , ils sont bons pour leurs enfans; ils ont la prétention d'avoir inventé, avant nous, l'éducation h la lancastre. C'est assez douteux. J'ai vu leurs écoles qui m'ont paru un peu bruyantes. Chaque pauvre maître d'école maure dirige une vingtaine d'enfans , traçant sur des ardoises ou des planches, les uns des chiifres , les autres des versets du Koran. II est armé d'une verge , mais il s'en sert rarement; la bastonnade , qui était autrefois en usage dans les écoles , y est abolie ou tombe en désuétude. — Thomas Campbell , Voyage à Alger, Revue britannique, t. XYll, octobre i835, p. 024-326.

Il importe de bien apprécier quelle est la condition que la guerre a faite aux Arabes jusqu'à ce jour. L'Arabe tient à son sol plus qu'on ne pense. Sa propriété y est mieux assise qu'on ne le dit, et, à cet égard, nous avons encore beaucoup h apprendre. L'Arabe qui touche au désert, est nomade , parce qu'il lui faut faire paître les troupeaux , sa seule richesse; mais c'est là l'exception, et si dans chaque tribu il ex,istc, comme dans nos communes, des terrains de vaine pâture , augmentés , il est vrai , par la faiblesse de la population, le plus grand nombre possède d'une manière déterminée la terre qu'il occupe.

Les tentes ne se plient pas aussi souvent qu'on pourrait le croire , et les douars, astreints au voisinage des sources et des rivières , ne se déplacent que pour satisfaire à la condition de l'engrais successif des biens de chaque fa-

mille. Si l'on avait quelques doutes à ce sujet , il faudrait consulter la rédaction des titres de propriété, rechercher sur les lieux même ces arbres respectés , ces bornes anciennes qui , h. défaut de limites naturelles , servent de témoignages et de preuves.

On aurait donc tort de croire que , peu nombreux >ur un sol immense , les Arabes , indifférens à nos ravages, sauront toujours dans leurs émigrations trouver un dédommagement, par l'occupation nouvelle d'une terre sans possesseurs. Nos courses atteignent toujours la propriété directe , et , quand nous sortons , les Arabes ont à choisir entre l'abandon momentané de leurs communes ou la soumission momentanée aussi qui préservera leurs moissons ; car leur chef ne fera rien pour eux. Il sait bien qu'il ne peut les défendre, qu'il peut nous échapper, mais non pas nous atteindre , et c'est là presque toute sa tactique.

Placé dans cette alternative, l'Arabe voudra-t-il se soustraire h noire présence ? Tout est perdu pour lui ; voudra-t-il nous attendre et nous fléchir? C'est alors à son maître qu'il devra en répondre ; car que l'on ne croie pas que réduit à abandonner ceux qui lui obéissent , l'émir leur tiendra compte de sa faiblesse. S'ils pouvaient croire h sa durée , les Arabes préféreraient bientôt à une autorité qui les livre, celle qui se montre à eux redoutable et capable de leur nuire. Mais Abd-el-Kader viendra après nous châtier les Arabes qui n'auront pas fui à notre approche. Il livrera à d'autres plus obéissans leurs moissons, leurs troupeaux. Impitoyable surtout pour les chefs, il les punira par les fers ou par la mort.

Telle est la condition des Arabes. Placés entre deux ennemis qui se les disputent , ils n'attendent de tous deux que la ruine et la misère. Ils ne savent h qui demander

cette protection qu'on leur promet ou qu'on leur offre ; leur haine se reporte sur ceux qu'ils regardent comme les premiers auteurs de tous leurs maux.

C'est là un des plus grands vices de noire guerre d'Afrique. ]\on- seulement elle n'a eu jusqu'à ce jour ni cet ensemble qui pourrait imposer aux Arabes , ni cette suite qui pourrait les faire croire à des projets étendus; mais si quelques-uns d'entre eux ont voulu chercher dans la confiance à nos paroles un moyen de salut , un gage de sécurité , ils en ont été après bien terriblement punis par l'abandon où les a laissés notre retraite. Nous n'en citerons pour preuve que ce qu'ont eu à souffrir de l'émir les tribus qui ont accueilli nos troupes vers le Shélif, après l'expédition de Mascara ; ce que souffrent encore les Koulouglis , qui nous ont appelé dans les villes, livrés ensuite par nous-mêmes aux Arabes , et que l'émir persécute ou détruit en détail dans ses aventureuses entreprises.

Ce ne sera donc pas assez que la guerre soit active et imposante, pour ôter aux Arabes le désir de la résistance : il faudra que chaque pas fait par nous soit définitif. N'allons chez eux que si nous sommes assez forts pour les soumettre; n'y allons surtout que si nous sommes décidés à y rester, sûrs de pouvoir leur fournir la protection qu'ils implorent, la protection sans laquelle notre présence est pour eux un arrêt de ruine. — Eugène Cavaignac , De la régence d'Alger, note VI, g I", p. 208-212.

Le vice essentiel de l'occupation , c'est qu'on n'ait point adopté et suivi un système définitif. La domination française n'a protégé personne ; il suit que ses partisans l'ont

abandonné, et que ceux qui auraient voulu faire leur soumission n'ont plus osé se déclarer.

Il est de la plus haute importance de faire connaître à tout le monde, par une proclamation, ce que la France exige, 1° des tribus qui ont fait leur soumission et qui ont accepté son protectorat; 2° de celles qui voudront venir faire leur soumission; 5° et enfin, ce qu'auront J» redouter les tribus qui, refusant son patronage , voudront rester en hostilité avec elle.

Les coalitions de tribus ne sont pas à craindre, si on les gouverne convenablement : car il existe entre elles des haines tellement profondes, cfue la réunion d'une force considérable sur un seul point est h peu près impossible. Les Kabaïles sont en général assez pacifiques. Si vous n'allez pas chez eux , ils ne viendront jamais vous attaquer; et c'est toujours par les Arabes que les Français ont été attaqués , même dans l'expédition de Médéah.

Chaque tribu se compose de cinquante h soixante hameaux. Chaque hameau a son scheick qui sait lire et écrire, et, qui, en général, est plus riche que les hommes placés sous sa dépendance.

On a demandé s'il convenait d'établir un impôt. L'impôt est la marque et la base du commandement; il est donc nécessaire de l'établir : mais en même temps , il faudra fixer les appolntemens des kaïds et dcsscheicks, qui devront être payés par les tribus. II ne faut pas pourtant écraser les indigènes d'impôts vexaloires , et pour cela il conviendra de veiller avec grand soin à ce que les scheicks et les kaïds n'outre-passenl point les ordres qu'ils auront h cet égard. En cas de résistance de la part des tribus, tous les coupables doivent être punis, mais suivant des règles fixes et stables qui auront été posées par la

proclamation , et que les indigènes apprendront certainement comme un catéchisme.

Les constructions de villages et les plantations devront être encouragées par des primes. Il ne conviendrait pas que des Français s'établissent dans les douars des Arabes ; mais si les Arabes voulaient venir dans les villages français, il n'y aurait aucun inconvénient à les admettre , comme cela se pratique dans d'autres parties du Levant. Les tribus qui compteraient dans la population de leur territoire un quart d'Européens , devraient avoir le droit d'être soustraits à l'autorité de l'aga et administrés directement par les autorités françaises.

11 serait avantageux d'avoir un journal : les Arabes , naturellement curieux , le liraient avec avidité , surtout si l'on n'y parle pas de religion , mais seulement d'industrie, d'agriculture et d'autres arts utiles. Presque tous les Arabes savent lire et écrire. Dans chaque village, il y a deux écoles. Parmi les Kabaïles, au contraire, il n'y a guère que les scheicks qui aient ces premiers élémens d'instruction.

Le commerce de l'huile et celui de la soie doivent être libres , si l'on veut les rendre avantageux pour Alger.

Eprouvez ce système pendant un an , annoncez-vous par des actes de bienveillance et de protection, et non par des violences , maixhez dans d'autres voies que celles suivies depuis trois ans , et ensuite vous pourrez faire la comparaison. — Le général Valazé , Procès^verbaux et rapports de la commission d'Afrique , n" XIII , p. 40-42 j séance du 20 janvier i834.

M, le président. — Gomment pourvoyiez - vous pendant

que vous commandiez à Oran, dont les Arabes ont aujourd'hui abandonné le marché à l'approvisionnement de la place ?

M. le général Boyer. — La place d'Oran était alimentée par trois tribus voisines qui ne laissaient pas approcher de notre marché les autres tribus , ou qui accaparaient leurs denrées dont elles se réservaient le monopole.

Les tribus éloignées ne pardonnaient pas à nos voisins leurs relations amicales , et ces derniers étaient souvent forcés de se joindre à elles lorsqu'une attaque de nos postes était arrêtée entre leurs co-religionnaires musulmans. Alors, ils nous prévenaient, nous annonçaient sur quel point se tiendraient leurs tribus, nous priant de ne pas tirer sur eux , et qu'ils tireraient en l'air. Ces conventions étaient observées de part et d'autre. Pour nous prouver leurs bonnes intentions, dans la nnit même du jour qui précédait l'attaque , nous recevions de ces tribus amies, des troupeaux et d'autres approvisionnemens.

Plus tard , par suite d'erreurs bien tristes , sans doute, nos troupes ont pensé qu'elles devaient exercer des repr^ailles contre les tribus voisines : ces peuplades se sont alors éloignées et n'ont plus reparu depuis. — Procès-verbaux et rapports , n° XIV, p. 53, séance du, 20 janvier i854.

M. le président. — Ayant commandé quelque temps à Bone , pensez-vous qu'on puisse avec sécurité et sans grands frais pour l'État former un établissement sohde dans ce pays?

M. d'Armandy, chef d'escadrpn d'artillerie. — Oui, à peu de frais , et avec deux ou trois mille hommes d'infanterie et mille hommes de cavalerie , on peut occuper Bone et les environs , de manière à donner aux colons toute sécurité pour leurs travaux et leurs propriétés. Le pays est fertile , et la plaine qui s'étend dans un rayon de plus de quatre lieues , peut produire beaucoup sans grands efforts. La culture serait suffisamment protégée contre toute agression avec trois mille hommes d'infanterie et un régiment de cavalerie. Ces cavaUers auraient eux-mêmes pour auxiliaires des volontaires arabes faisant l'office d'éclaireurs. Huit cents hommes suffiront pour la garnison de Bone. Le surplus des troupes doit être réparti en avant de la plaine pour la protéger.

M. le président. — Que pensez- vous de nos relations avec les Arabes?

M. d'Armandy. — Elles sont, en général, peu sûres, et il ne faut pas se reposer sur leur parole. Toute transaction avec eux, pour être observée fidèlement , doit être garantie par la force ou par des motifs d'intérêt bien clairement démontrés.

M. le président. — Quels sont les moyens que vous croyez les plus propres à assurer la possession et la cul- •ture du pays ?

M. d'Armandy. — Il faudrait surtout favoriser l'établissement des colons réunis en formant des espèces de villages. On trouvera sur les lieux les matériaux suffisans pour de petites constructions. Cependant le bois manque sénéralement aux environs de Bone. Il faut l'aller chercher dans les montagnes. Ces villages , protégés par nos troupes, cultiveraient le territoire avec sécurité. On ne pourrait pas, sans doute, empêcher quelques crimes

partiels, mais ils seraient aussi rares qu'en Europe.

M. le président. — Comment pourrait-on parvenir à fixer les tribus arabes sur le territoire de Bone ?

M. d'Armandy. — Jadis, sous la domination des Maures, ces mêmes tribus d'Arabes consentaient à exploiter les terres comme métayers. On leur fournissait des instrumens aratoires et quelques bestiaux ; ils partageaient par

moitié les revenus de l'année Les environs de la

ville sont habités par deux tribus qui vivent avec nous en bonne intelligence; elles sont dans l'état nomade et fort misérables. Elles nous amènent souvent des bestiaux que nous leur achetons, mais ne prennent rien en échange, pas même des instrumens aratoires ; ceux dont ils se servent étaient fabriqués d'une manière grossière par les indigènes.

La végétation est superbe, et, dans nos expéditions, les herbes couvraient par leur hauteur nos cavaliers presque en entier. Jusqu'ici , nos approvisionnemens ont été faciles. Cependant, le prix des bestiaux a triplé; il en a été de même de tous les objets de consommation.

Les deux tribus qui nous environnent tirent un grand parti de leurs rapports avec nous; elles ne laissent point approcher les peuplades voisines qui voudraient trafiquer avec nous , mais leur achètent leurs bestiaux qu'ils nous revendent avec le bénéfice d'une très-forte commission. — Procès -verbaux et rapports, p. SgCi, n° XIV, séance du 23 janvier i8d4-

Pourrait-on faire travailler les indigènes ? En quel nombre et à quelles condititions ?

Les Arabes nous ont été d'un grand secours pour tous

nos transports. Pendant la fenaison, ils nous ont apporté jusqu'à 5oo quintaux métriques de foin par jour; ils seraient moins utiles pour d'autres travaux. Nomades et habitués à conduire de nombreux troupeaux , ils passent une partie de la journée à cheval; cependant, ils se livrent, aux environs de leurs douars, aux travaux de l'agriculture; mais ce sont surtout les Kabaïles qui travaillent avec ardeur. Habitans des montagnes , ils apportent à la ville du bois , du charbon et quelques-unes de leurs denrées. Ils sont moins civilisés que les Arabes de la plaine et moins riches; ils logent dans des baraques et sont à demi-nus. Les Arabes, au contraire, se mettent avec un certain luxe , et quoique habitués h vivre sous la tente, ils préféreraient loger dans des maisons; nous en avons acquis la ccitilude ici.

On pourra un jour tirer un grand parti des Arabes; c'est par eux et avec eux surtout que la colonisation est possible. Plus de 6,000 d'entr'eux vivent avec nous ou près de nous, sous nolrr protection. En deux ans, ils ont fait des progrès ctonnans eji civilisation ; dans leur contact avec nous, ils ont gagné un grand bien-être qu'ils apprécient déjà; ils se sont créés des besoins pour lesquels nous leur devenons indispensables. Mais pour que ces besoins augmentent, il est essentiel, il est aussi dans l'intérêt de nos manufactures , que les produits français leur soient livrés à bon marché, afin qu'ils n'aillent plus s'approvisionner aux marchés de Tunis , où ils trouvent à bas prix les quincailleries , les toileries, les draps d'Italie, de Toscane et de Malte. Nos toiles étaient fort appréciées autrefois à la Calle; elles le seraient encore aujourd'hui , ainsi que notre quincaillerie et nos instrumens aratoires , si la douane,

par les droits dont elle frappe tous ces objets , n'en rendait l'achat impossible aux indigènes. Les Arabes se serviraient bientôt de voitures pour les transports, s'ils en trouvaient à bon compte. Ainsi , ils m'ont demandé , il y a peu de jours, les prolonges de l'artillerie, du génie et de l'administration , pour les aider dans leur déménagement , quand ils se rendirent 5 une nouvelle position que j'avais assignée à une tribu près de nos avant-postes.

Quels seraient, à Bone, le mode et les moyens de culture ?

Près de quarante tribus occupaient , il y a peu d'années , la grande plaine de la Seybôuse , et y cultivaient le froment , l'orge , le maïs et le tabac. Elles possédaient des troupeaux immenses qui faisaient leur richesse; elles élevaient des chevaux exccUens et dont la race pourrait encore être améliorée par des soins. Ces tribus qui se sont retirées dans les montagnes ont monté notre cavalerie au prix moyen de 280 francs par cheval , et pourront nous fournir un jour des remontes pour toute la cavalerie légère de France. Elles élèvent aussi d'excellens mulets , du prix de 200 à 260 francs , doux et propres aux transports, surtout, mais pouvant être employés aux attelages. D'une taille peu élevée, à la vérité, ils sont râblus et doublent de valeur après avoir reçu des soins pendant quelque temps dans nos écuries. Les Arabes ont aussi des troupeaux de moutons considérables.

On pourrait cultiver en grand dans la plaine les olig viers, dont une assez grande partie est greffée , les mûriers , les orangers et les ceps des crus d'Espagne , îe co-

ton et l'indigo. Toute espèce d'arbres réussirait aussi parfaitement sous ce beau climat.

Toutes les terres ont-elles des propriétaires ? N'en trouvent-on pas dans la plaine qui n'appartiennent à personne?

Les terres aux environs de Bone , et jusqu'à trois ou quatre lieues, ont la plupart des propriétaires; et des Européens en ont acheté déjà sur plusieurs points , sur^ tout parmi celles qui sont plantées d'oliviers , de figuiers ou d'autres arbres fruitiers. Le gouvernement n'en possède qu'en petite quantité aux environs de la ville , mais à quatre lieues au sud, vers Sidi-Hamdem, et près de rOraïscha et du lac Efzara , il possède des terrains im» meuses en prairies et^n terres labourables de première qualité , qu'il pourra concéder , quand il se décidera à faire occuper ces points. Entre la Seybouse et la Mafrag, le terrain d'une grande fertilité est planté sur plusieurs points d'oliviers et d'arbres fruitiers , et l'on y trouve des jardins de toute beauté. Toute cette partie du territoire de Bone sera d'un grand produit; elle appartient tout entière à des particuliers.

Quels sont les moyens de donner de la sécurité à la culture et de défendre les colons contre les Arabes ?

Pour accorder protection et sécurité aux colons et aux Arabes , il faudra construire une trentaine de maisons crénelées <, disposées de manière à pouvoir loger cent hommes au premier étage , et à recevoir au rez-dechaussée des chevaux, des bestiaux et des instrumens aratoires. Dans quelques localités , il conviendrait davantage d'avoir deux maisons de cinquante hommes chacune, qu'une seule pour cent hommes. Ces trente maisons coûteraient 10,000 francs l'une, et suflRraient pour défendre

une plaine de vingt lieues , dont la fertilité est au-delà de toute expression. Dès la première année , sous leur protection , il sera possible de faire dans notre plaine pour un million de francs de fourrage. — Rapports et procès-verbaux, communication de M. le général Moivckd'Uzer, n" 54» p. 366-370, séance du 18 avril i834.

Voyons maintenant quelles sont les compensations commerciales que nous pouvons trouver dans notre nouvelle colonie. .

A part le commerce déjà si important que les Européens font en Afrique , ce serait une grave erreur de supposer que l'Algérie ne présente à la France qu'un marché sans importance. Sans doute , les populations stationnaires et pauvres, comparativement à nous, ont peu de besoins encore; mais cet état slationnaire tient à l'isolement dans lequel elles ont vécu ; cette pauvreté lient à la fois et à ce même isolement et au régime de fer sous lequel elles ont été placées, et qui, en dépouillant tout ce qui était riche, faisait , en quelque sorte , une obligation de la pauvreté , devenue ensuite une habitude.

Sous un régime de paix et de sécurité, ces habitudes changeraient insensiblement; nulle part l'homme ne reste volontairement pauvre , mal vêtu , mal nourri , mal logé , et les x^rabes , sensibles au luxe, à l'éclat des vêtemens et des armes , aux distinctions de tout genre qui tirent un homme de la foule, ne resteront pas plus que d'autres indifférens à tout ce qui peut les enrichir et leur donner du bien-être. Et d'ailleurs leur peu de besoins, dont on

a souvent appuyé les réflexions contre la colonie , est bien plutôt une ignorance profonde des moyens de les satisfaire qu'un stoïcisme qui se contente de ce qui est strictement nécessaire à l'homme. Sur une échelle moins étendue , il y a chez eux , comme en Europe , des pauvres, des classes d'une fortune moyenne et des riches ; et, comme en Europe aussi , le pauvre ambitionne de devenir riche.

Si parfois , dans leur orgueil , ils affectent de mépriser nos produits, nos arts, nos routes même, les plus éclairés d'entre eux rendent hommage à notre supériorité intellectuelle ; ils admirent , sans les comprendre , nos bateaux à vapeur, nos bâtimens de guerre, nos fusils à percussion , etc. ; leur admiration calme se manifeste , non par la vivacité , mais par l'originalité des gestes et de l'expression dont ils l'accompagnent.

En Afrique , comme ailleurs , lorsque le travail sera payé, il y aura du travail; lorsqu'il y aura consommation, il y aura production ; lorsqu'il y aura sécurité pour la richesse , il y aura emploi de la richesse.

Tôt ou lard l'argent ne s'enfuira plus , et celui qui est caché sortira des montagnes , soit pour donner un nouvel aliment h la production , soit pour s'échanger contre les produits d'Europe. Nous en avons déjà plus d'un exemple.

Les jardins , les prairies voisines de nous sont mieux cultivtcâ que dans la première année ; les olives, les céréales , sont recueillies avec plus de soin , parce que la vente en est assurée. ,

Des négocians nous ont appris que depuis 1 83 1 , la quantité de draps fins vendue aux Arabes, qui en consommaient très-rarement autre Tais, s'est augmentée d'années en années ; le pain français est aujourd'hui préféré au leur;

plus d'un vieux musulman , qui fait exactement ses prières, ne respecte pas aussi bien, dans le secret de sa tente, le chapitre du Koran qui interdit le vin ; des produits d'une consommation générale entrent aujourd'hui dans leurs achats ; les sentiers escarpés que les plus fiers s'obstinaient à suivre , sont insensiblement désertés pour les voies larges et faciles dont nous avons déjà sillonne le terrain africain. Il n'est pas rare aujourd'hui de voir, sur ces belles routes, un jeune arabe qui, il y a peu de temps, n'avait pas l'idée d'une voiture , conduire un attelage de plusieurs colliers , pour le compte d'un colon ; nous en avons vu un grand nombre travailler soit dans la plaine , soit dans les villes , aux canaux de dessèchement , aux routes , aux jardins , aux constructions ; enfin , nous en avons connu qui , employés chez un cultivateur , demandaient des maisons au lieu des tentes sous lesquelles ils étaient nés.

Il y a en Afrique , pour un observateur attentif, des symptômes faibles encore , mais positifs , de toutes les améliorations que nous pouvons désirer dans l'intérêt de l'ordre , de la paix et du commerce. — M. L. Blondbl , Nouvel aperçu sur l'Algérie, ch. III , p. 46-53.

Antérieurement à notre établissement à Alger, le commerce de l'intérieur, celui des tribus voisines du désert, celui du désert même, ne se faisait pas toujours directement avec la côte. Les juifs, qui , cou)me négocians ou comme courtiers, accaparaient toutes les affaires du pays, n'osaient guère s'aventurer au-delà des premières villes de rintérieur. Les Arabes , de leur côté, ne se souciaient pas

^ 464 -« de parcourir de longues distances , ou de venir exposer à la rapacité des agens inférieurs de l'autorité turque , les objets de leur commerce. Les caravanes lointaines et importantes étaient à peu près les seules qui vinssent jusqu'aux villes du littoral , après avoir assuré leur marche par de grands sacrifices.

Les Arabes du sud de la régence , dont la richesse consiste en troupeaux si nombreux , que l'on y compte les moutons par cinq cents, à peu près, comme le bataillon est l'unité de force de nos armées , échangeaient avec les tribus intermédiaires leurs laines contre les grains et l'huile qui leur manquent , contre les étoffes qu'ils ne savent pas fabriquer.

Les Arabes du désert livraient aussi à leurs voisins la poudre d'or, les plumes d'autruche et quelques autres produits qui, par une série d'échanges, arrivaient à la côte.

Quant aux caravanes de l'intérieur de l'Afrique , elles apportaient, soit k Constantine , soit à Tlemsen , ou enfin à Alger même , la poudre , l'ivoire , les nègres et leurs autres richesses. S'arrètant aux limites du désert, elles envoyaient à Alger des députés qui, payant cher aux Arabes le droit de passage , venaient solliciter la protection des Turcs. Il fallait acheter celte protection , qui consistait , selon les lieux et selon les temps , en une escorte ou un simple firman du dey. Munies de cette garantie, les caravanes s'engageaient alors dans la régence , abandonnant encore, pour leur sécurité, soit aux chefs arabes, soit aux agens turcs , une partie des denrées qu'elles allaient vendre. S'il avait fallu payer cher pour arriver, il fallait encore payer pour le retour; car dans ce pays tout se payait.

Il devait résulter de ces nombreux échanges , de ces

dangers sans cesse renaîssans , une grande difficullc de commerce , un grand accroissement dans ie prix. Et que l'on ne s'étonne pas que les Turcs n'aient point mis les choses dans'des conditions meilleures. Ainsi que nous l'avons dit, leur autorité était loin d'être assurée pariout. Solidement établie dans le voisinage des grandes villes , leur influence décroissait à mesure qu'augmentait le rayon de leur occupation. Leurs agens ne résidaient pas au-delà de certaines villes. Plus loin, le tribut n'était plus guère levé que les arme;> à la main , et les Arabes étaient maintenus plutôt par la crainte que par une soumission réelle. Il y aurait donc eu danger pour les conquérans, à trop exiger des Arabes soustraits à leur action constante; et les entraves que la cupidité de ceux-ci apportaient au commerce étaient peut-être difficiles à lever. D'ailleurs les Turcs trouvaient plus simple de se faire rendre , par un impôt plus fort, une partie des bénéfices qu'une surveillance plus grande, une autorité plus réelle, auraient rendus impossibles. En légitimant ainsi l'avidité des Arabes, ils augmentaient le mal au lieu de le détruire. Il était donc difficile que le commerce prît un grand développement.

Depuis , la guerre que nous avons faite aux Arabes a du rendre les échanges à peu près nuls: car le producteur et le marchand n'ont pas assez de confiance dans l'état actuel des choses, pour aventurer leur denrée ou leur argent. Quelque forte qu'ait pu devenir la position de l'émir dans le rayon qu'il occupe ^ il est loin de pouvoir veiller à la sûreté du pays en général , et s'il pouvait d'ailleurs présider au commerce , il le ferait d'après ses idées , d'après celles qu'ont enracinées dans le pays de loiigues habitudes et l'exemple des derniers possesseurs. Ainsi, quant à la prospérité du commerce entravé , il nous importe de

rendre les communications faciles , sûres , peu onéreuses, les relations plus simples. Cela ne peut résulter que de notre présence sur les lieux, de la confiance que l'on aura dans nos vues, du respect des Arabes pour notre volonté. L'intérêt de notre avenir militaire , dans la régence , celui de notre commerce nous tracent la même marche. Tous deux nous conseillent de ne pas nous arrêter, pour ainsi dire , sur le seuil de la régence d'Alger , et de nous assurer la domination du pays , par son occupation complète. — EiGkxE Ca-vaignac , De la régence d'Alger , note IV, p. i38-i43.

Les exportations sont susceptibles de prendre beaucoup de développement. La marche en est essentiellement liée à la tranquillité du pays. Si les Arabes étaient sagement gouvernés , s'ils pouvaient se livrer avec sécurité aux affaires , si les routes étaient partout libres , les immenses avantages qu'ils trouvent dans leurs relations commerciales avec nous les attireraient en foule sur nos marchés. La paix faite avec Abd-cl-Kader, quoique si peu favorable il la consolidation de noire domination en Afrique , et malgré le vice du monopole qui lui avait imprudemment été accordé , donna cependant une grande impulsion au commerce. Le pays ne demande véritablement qu'à prospérer.

Dans l'état actuel des choses , les Arabes éloignés enfouissent beaucoup de produits , ou exportent par Tunis et le Maroc. Il serait donc à désirer que l'on pût fermer à l'intérieur de la régence les débouchés que lui offrent ces deux contrées ; mais la chose est très-dilTicile. II ne le se-

rait pas peut-être d'obtenir des souverains de Tunis et de Maroc , des actes de prohibition ; mais comme ils n'ont pas de lignes de douanes sur leurs frontières de terre, ces actes, même en leur supposant la volonté de les faire exécuter , ne seraient qu'une fiction diplomatique.

Au reste, le commerce tombera naturellement dans nos mains , lorsque le pays sera pacifié ; non-seulement celui de la régence , mais encore une bonne partie de celui du Soudan. On sait que le commerce de cette contrée, presque encore inconnue , consiste en poudre d'or , plumes d'autruche , peaux de lion et de tigre , gom'tae et ivoire. Il ne tient qu'à nous de nous en emparer et de le rendre très-productif. Pour l'attirer sur les places de la régence , il faudrait vaincre quelques habitudes commerciales déjà anciennes, et étendre les connaissances géographiques pour découvrir de nouvelles lignes de communication avec Tembouctou et Cabra. Bien que nous soyons en principe peu favorables au système des primes , nous pensons qu'il serait avantageux d'en promettre de très-élevées aux premières caravanes qui arriveraient directement du Soudan à Alger. 11 faudrait aussi faire explorer le Sahara dans tous les sens, soit par des indigènes intelligens, soit par des Européens éclairés et connaissant la langue arabe.

On découvrirait de cette manière bien des choses que nous ne connaissons encore assez que pour savoir qu'il nous serait fort utile de les connaître entièrement. De nobles récompenses devraient être offertes à ceux qui se consacreraient à ces dangereuses explorations. Leur résultat serait de faire refluer sur les ports de nos possessions, tout le commerce de l'intérieur de l'Afrique. Alors il n'y aurait plus de bornes à assigner à la prospérité de notre

colonie d'Alger. — Pélissier, Annales algériennes, t. Il, IPpart., chap. VII, p. 347-349.

Les caravanes de Constantine, lorsque la guerre en permettait l'expédition, étaient d'un grand intérêt pour le commerce de Tunis j elles venaient ordinairement une fois par mois , et n'étaient pas moins considérables pour les valeurs qu'elles apportaient que pour les bénéfices qu'y faisait le marchand : en argent seulement, les sommes montaient quelquefois à 100,000 piastres fortes d'Espagne, qu'on recherchait à Tunis pour les retraits

Les articles bruts qu'apportaient les caravanes de Constantine , consistaient en cire vierge , en peaux sèches, tant de bœufs que de diverses espèces d'animaux sauvages , mais surtout en immenses troupeaux de bœufs et de moutons. Les retraits se composaient de drap, mousseline, toile , soie tant écrue que travaillée , marchandises coloniales , calottes de Tunis , drogues , essences et épices

Aujourd'hui que ces caravanes n'arrivent plus , le commerce en ressent vivement la privation , et chacun maudit la guerre avec Alger, à cause de la stagnation des affaires, et aussi parce qu'elle produit, à tous autres égards , un état de malaise et d'incertitude dont on désire vivement la fin. — Thomas M'Gill, Nouveau voyagera Tunis, ch. XVIlI,p. 1G6-167.

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