‹ De la colonisation du nord de l'Afrique; nécessité d'une association nationale pour l'exploitation agricole et industrielle de l'AlgérieChapitre 41 sur 53 · QUESTION MORALE, POLITIQUE, MARITIME ET MILITAIRE · texte numérisé non relu

QUESTION MORALE, POLITIQUE, MARITIME ET MILITAIRE

Les Tunisiens , livrés au commerce et accoutumés à voir beaucoup d'étrangers de différentes nations , dont ils sont obligés de se rapprocher par des besoins d'intérêts, sont, en général, beaucoup moins durs et moins insolens que les Algériens. Les chrétiens sont traités à Tunis avec douceur et même avec des égards. Un consul peut faire valoir et réclamer avec force , les droits de sa nation lorsqu'ils ont été violés. A Alger, au contraire , il faut toujours ramper, et encore obtient-on difficilement justice. On n'y réussit jamais en parlant avec fierté. Les Algériens font trembler toute la Barbarie ; et les puissances européennes qui , pour des vues de commerce entretiennent la paix avec eux , souffrent patiemment les injustices, les vexations, les excès de toute espèce qu'ils ne cessent de commettre , les comblent de présens ou leur paient même annuellement de honteux tributs. La

— 46o — prospérité étonnante dont jouissent ces pirates , leur a tellement enflé le cœur qu'ils se croient les maîtres de toutes les nations de la terre , et je ne serais point étonné , si on ne réprime pas leurs prétentions et leurs brigandages , de les voir s'arroger, en peu de temps , le droit de vendre des passeports à tous ceux qui voudront naviguer sur la Méditerranée. — Desfontaines , Voyage dans les royaumes de Tunis et d'Alger, et dans les montagnes de l'Atlas. Nouvelles annales des Voyages, II* série, t. XVI, p. 202 et 2o5.

L'Espagne , directement exposée aux coups des pirates barbaresques , entreprit , à différentes époques , de les anéantir. Oran , Tunis , Bougie , etc. , avaient déjà été soumis, lorsque Charles-Quint, en i54i , mena contre Alger, leur principal repaire , une flotte nombreuse portant une puissante armée. Le débarquement s'était effectué , on commençait à cerner la ville , lorsque les élémens déchaînés forcèrent les Espagnols à se rembarquer, après avoir éprouvé des pertes considérables.

Sous le règne de Louis XIV, les vaisseaux français réprimèrent souvent l'audace des corsaires barbaresques. En 1682 et i683 , l'amiral Duquesne bombarda Alger, le détruisit en partie , et força le dey à se soumettre aux conditions qu'il lui plut d'imposer; mais les pertes des barbaresques furent bientôt réparées, et, en 1687, la France se vit obligée d'envoyer une nouvelle expédition contre Alger.

Tout cela n'aboutissait à rien, A peine les flottes avaientelles quitté les côtes d'Afrique , que les corsaires recom*

— 46» — mençaient leurs courses , pillaient tous les navires qui leur tombaient sous la main , et réduisaient les équipages au plus rude esclavage.

En 1775, l'Espagne réunit à Carthagène tous les élémens d'une expédition formidable. Une armée de trente mille hommes, commandée par le comte d'O'ReilIy, munie d'une nombreuse artillerie et bien approvisionnée , débarqua en Afrique au mois de juillet de la même année; mais après avoir éprouvé beaucoup de contrariétés et livré plusieurs combats, les troupes du comte d'O'ReilIy furent vaincues et forcées de se rembarquer.

Postérieurement à cette malheureuse expédition , les Espagnols jGrent encore contre la ville d'Alger quelques tentatives qui ne servirent qu'à leur attirer le mépris des

Algériens.

La guerre qui désola l'Europe pendant vingt ans , empêcha les puissances européennes de s'occuper des barbaresques. Au retour de la paix, l'Angleterre, à la suite de quelques démêlés avec le dey d'Alger, envoya contre lui lord Exmouth avec une flotte de trente vaisseaux , à laquelle se réunit une escadre hollandaise. Les deux divisions combinées se présentèrent devant la place le 7 août 1816, et dirigèrent un feu terrible contre elle et les batteries du môle , qui les détruisit presque en totalité.

Alors l'amiral déclara au dey d'Alger que la Grande- Bretagne ne faisait pas la guerre pour ruiner les villes , et qu'elle était prête à lui accorder la paix, s'il voulait consentir à l'abolition immédiate de l'esclavage des chrétiens, faire des réparations suiTisantes au consul de S. M. bri-

tannique, qu'il avait insulté, et payer une indemnité pour les pertes éprouvées par les sujets anglais établis dans les États d'Alger.

Le dey vaincu* et n'ayant plus de moyens de défense, consentit à tout. Il rendit mille esclaves chrétiens qui languissaient depuis long-temps dans les fers. Les flottes combinées s'éloignèrent, et, un an après , non-seulement les fortifications d'Alger étaient réparées, mais encore de nouvelles batteries avaient été construites , et cette place était plus forte que jamais.

Bientôt les pirates recommencèrent leurs courses , et l'effroi se répandit de nouveau sur les côtes de la Méditerranée.

En 1819, le congrès d'Aix-la-Chapelle fit signifier au dey d'Alger, par une escadre composée de vaisseaux anglais et français, qu^il eût à cesser ses pirateries ; mais il répondit avec arrogance, qu'il ferait la guerre à toutes les puissances qui ne traiteraient pas de la paix avec lui; et les amiraux furent obligés de s'en aller sans obtenir la moindre satisfaction.

Cependant , par leurs menaces et par la présence de quelques vaisseaux, la France, l'Angleterre et les Etats- Unis étaient parvenus à faire respecter leur pavillon.

Hussein-Pacha , arrivé au pouvoir en 1818, se montra hostile à l'égard de la France , dès le commencement de son règne. En 1824 , il fit, contre la foi des traités, exercer des perquisitions vexatoires dans la maison du consul de France, à Bone , et une taxe arbitraire fut établie dans la province sur nos marchandises.

Deux ans après , le pavillon français fut insulté : des navires romains, qui en étaient couverts, furent capturés, et on refusa de les rendre. Le dey réclama avec hauteur

~ 463 — des sommes quî ne lui étaient pas dues; et le 5 avril 1827, il s'oublia au point de frapper avec le chasse-mouche qu'il tenait à la main le consul de France qui était venu pour le complimenter à l'occasion de la fête du Beïram.

Instruit de cette insulte , le roi de France envoya à son consul l'ordre de quitter Alger. Aussitôt le dey fit détruire tous les établissemens français qui se trouvaient sur la côte , entre Alger et Bone , et se livra à toutes sortes d'excès contre les Français établis en Afrique.

Une escadre se rendit sur les côtes de la Barbarie pour faire la guerre aux Algériens et bloquer leur ville. Le blocus durait depuis trois ans et avait coûté près de vingt millions à la France , sans qu'elle en retirât aucun avantage, lorsque le bruit d'une expédition contre Alger se répandit de tous les côtés.

Mais avant de confier à l'inconstance des flots une armée assez formidable pour détruire Alger, le roi crut devoir faire une dernière tentative pour obtenir la paix.

Au mois de juillet 1829, l'amiral de la Bretonnière partit sur le vaisseau la Provence, et alla offrir des conditions au dey d'Alger. Le dey répondit avec hauteur et éleva des prétentions ridicules. Lorsque l'ambassadeur sortit de son palais , peu s'en fallut que la populace ne l'insultât, et à peine fut-il rendu à son bord, qu'à un signal parti de la Gasauba , les batteries du port firent feu sur lui, et continuèrent jusqu'à ce qu'il fut hors de la portée du canon.

Une telle violation du droit des gens méritait une punition exemplaire , et au retour en France de M. de la Bretonnière , des cris de guerre se firent entendre

Les choses étaient dans cet état, lorsqu'une commission, composée de militaires, de marins et d'adminis-

trateurs, fut réunie au ministère de la guerre pour examiner la question sous tous ses points , et voir s'il était possible de transporter en Afrique une armée assez nombreuse pour détruire Alger, avec tout le matériel de guerre , les munitions et les vivres nécessaires. Cette commission décida qu'une armée de 07,000 hommes traverserait la Méditerranée, irait venger l'insulte faite au pavillon français et délivrer TEurope d'une plaie qui l'affligeait depuis des siècles. — Rozet , Relation de la guerre d'Afrique pendant les années i83o et i83i, t. I", ch. ï*% p. 1-9.

D'après plusieurs faits que m'a cités M. Saint-John , notre consul-général, il paraît que si la victoire de lord Exmouth avait été mieux mise à profit par notre gouvernement , la régence d'Alger n'eût pas montré tant d'audace après une si forte leçon. On continua de laisser subir toutes sortes d'avaries à nos consuls , qui ne pouvaient porter l'épée en présence du dey, ni aller à cheval près de la Casauba , quoique leurs propres domestiques pussent le faire s'ils étaient musulmans; on les forçait enfin à ce décourir lorsqu'ils passaient devant l'ancien palais des pachas , qui était cependant inhabité depuis douze ans.

Toutes ces concessions exaltèrent l'orgueil des Algériens; de là le coup d'éventail appliqué sur la face du consul de France et le refus de réparer cet outrage. Le blocus incomplet que la flotte française vint alors mettre devant Alger n'inspira au dey qu'une moqueuse insolence

Bientôt le consul anglais, apprenant que des captifs grecs , vendus à Alger et condamnés au service des esclaves j étaient privés de la solde et de l'entretien qu'on accordait à ceux-ci, s'en plaignit comme d'une violation du traité imposé par l'Angleterre h la régence. 11 lui fut répondu que ces Grecs étaient des sujets de la Porte, et que l'Angleterre n'avait aucun droit d'intervenir. On se contenta de cette excuse. A peu près dans le même temps , le dey fait décapiter un riche marchand de Smyrne , George Nicholaidi , et confisque toutes ses marchandises , sous le prétexte d'une intrigue avec une femme maure , intrigue dont on ne peut fournir aucune preuve. Ces affronts , et d'autres encore , ont été enfin vengés par la France, qui, dans cette circonstance, a été le vrai champion de toute la chrétienté. — Thomas Campbell, Voyage à Alger, Revue britannique, IIP série, t. XVII, p. io5-io6.

Supposons-le pour un moment : une puissance quelconque , autre que la France , a été outragée h Alger, en i83o; conduite par une pensée de pofitique , ou par un besoin de circonstance, elle arme, elle descend, elle s'empare de la ville des pirates ; le monde lui doit la liberté desmers. Au milieu des incertitudes qui naissaient de l'inexpérience du pays et de ses embarras intérieurs, emportée par les événemens ou suivant un plan raisonné, elle étend peu à peu son occupation. Elle s'élablit à Oran et à Mersel-Kébir , presque h l'entrée du détroit , à une demi-journée de Gibraltar et des côtes d'Espagne ; elle occupe Arzew , susceptible de donner un port intéressant pour le commerce , comme Mers-el-Kébir , la grande rade , en

donnera un pour la guerre; elle occupe Mostaganem, qui est une base d'opérations dans le pays; Bougie, point de relâche , dont un ennemi pourrait s'emparer ; Bone , à l'autre extrémité , à peu de distance de la Sardaigne et de la Sicile ; Constantine enfin , ville imprenable , au centre d'une province fertile , en relation avec Tunis qu'elle contient , avec l'intérieur de l'Afrique , qu'elle peut appeler à son secours.

Qu'advicndrait-il en France, quand le bruit de cette occupation accourrait vers nos villes commerçantes du midi? Que dirions-noHS , quand nous saurions que ces côtes africaines, défendues par la nature et par l'art, en regard du Languedoc et de la Provence, à soixante lieues de Toulon, appartiennent aux Espagnols, maîtres de Ceuta, de Mahon et de Cadix; à l'Autriche , qui commande à Venise et à Triesle; à la Russie, qui pèse sur Constantinople; aux Etats-Unis, qui, depuis le 5 septembre 1795, date de leur premier traité avec la régence , demandent à la Barbarie et aux Baléares un port dans la Méditerranée; aux Anglais, qui possèdent Gibraltar, Malte et les îles Ioniennes.

Que dirions-nous , si l'une de ces puissances pouvait, de là , menacer nos côtes ou nos bâtimens , nous interdire le commerce de l'Afrique , et nous fermer l'entrée et la sortie du détroit et des Dardanelles? Trouverions-nous alors que la conquête de l'Afrique est une charge onéreuse pour cette nation? Nous applaudirions-nous de la voir consacrer des sommes importantes pour y asseoir sa puissance, en réparer les ports, et y développer son commerce ? Non , il n'y aurait pas assez de cris de malédiction contre le gouvernement qui aurait souffert cette installation , contre le ministère qui ne l'aurait pas combat-

tue. —M. Léon Blondel , Nouvel aperçu sur l'Algérie , ch. II, p. 32-24.

Et d'abord, une nation n*est-eile pas obligée, de même qu'un individu , d'acheter sa considération ? Sans doute , le prix qu'elle peut y mettre doit être limité par la raison ; mais peut-on méconnaître que la France, dominant sur l'autre rive de la Méditerranée, faisant flotter ses drapeaux là où s'élevaient les étendards du Croissant , tranformant les places d'armes des pirates en ports hospitaliers , montrant à l'Afrique la justice et l'humanité de ses lois , les merveilles de l'industrie et des arts, grandira dans l'esprit des peuples ? L'idée de sa puissance et de sa force n'en sera-t-elle pas accrue, et n'en rejaillira-t-il pas dans le cœur de chiique Français un sentiment de noble satisfaction? Pourrait-on nier que , si la France avait à déployer ses forces dans une guerre maritime , la possession de la côte d'Afrique ne donnât à notre marine militaire et marchande de nouveaux et utiles moyens de ravitaillement et d'abri ? La rade de Mers-el-Kébir ne peut-elle pas recevoi r des vaisseaux de haut-bord qui, de cette station, protégeraient , surveilleraient le passage du détroit de Gibraltar ?

Mais l'on dit que, dans le cas où cette supposition de la guerre maritime viendrait à se réaliser, la France ne tarderait pas à perdre sa colonie ; nous répondons qu'un examen attentif repousse cette crainte.

La colonie ne pourrait être attaquée que par les trbius indigènes , par une flotte ou par des troupes européennes qui auraient été débarquées. Lej , Arabes et les Kabaïles * qui peuvent harceler et même ruiner à la longue une ar-'

mée obligée de marcher et de se diviser pour couvrir le pays , sont absolument hors d'état de forcer le moindre poste défendu par la mousqueterie et l'artillerie.

Les villes occupées par les troupes françaises seront toujours garanties des attaques des vaisseaux qui prétendraient les contraindre à capituler. La nature de la côte rend généralement très-dificile , pour les vaisseaux de guerre, l'approche de ces villes; s'ils parvenaient à s'en approcher, le feu des batteries, les boulets ronges ne tarderaient pas à les forcer de reprendre le large.

Quant à une attaque faite à la suite d'un débarquement, il doit suffire , pour montrer combien la chance en est peu probable , de rappeler que la France a employé 55,000 hommes de troupes de terre et 28,000 marins pour réduire Alger, défendu par les Turcs, et qu'une armée au moins aussi considérable serait certainement nécessaire pour entreprendre le siège de cette ville, fortifiée et défendue par le génie , l'artillerie et la valeur de l'armée française.

Les sacrifices en hommes et en argent, que la consertation de la conquête exigerait, ne sent d'ailleui's pas immenses , illimités , comme on l'a prétendu ; il est facile de les restreindre dans de justes bornes et de les balancer avec les résultats obtenus. Ne jugeons point de ces résultats par le passé : des fautes ont été faites ; elles serviront de leçons pour l'avenir. On peut adopter un système d'occupation tellement combiné , qu'en repoussant des dépenses exagérées , il assure cependant à la France , outre les avantages qu'on ne saurait contester, les avantages commerciaux qui dérivent de la possession des principaux marchés d'une côte aussi étendue, où les habitsns de l'intérieur viendront échanger les produits de leur sol contre

-==469ceux des arts de l'Europe ; un système enfin qui , ayant la paix pour but , écarte des hostilités meurtrières et ruineuses , et prépare la voie aux développemens de la culture et de la population, favorisées par les villes françaises , qui seraient autant de centres de civilisation et de protection.

Ceux qui tirent de l'histoire la conclusion que jamais les musulmans ne consentiront à vivre sous la domination d'un' peuple chrétien , que jamais un rapprochement entre les races des deux religions ne sera possible , nous paraissent n'avoir pas apprécié suffisamment les différences des temps et des circonstances. Pendant des siècles , les guerres entre les Européens, les Asiatiques et les Africains ont été excitées par les haines religieuses. L'extermination des infidèles était non-seulement le moyen , mais même le but avoué de la guerre ; de là résultait qu'aucune paix n'était sincère; la vengeance et la haine couvaient au fond des cœurs des deux partis ; mais depuis que chez l'un le fanatisme s'est tempéré, et que chez l'autre le véritable esprit du christianisme a triomphé; que la tolérance a désarmé la persécution , on a vu les musulmans se ranger sous la domination chrétienne, pourvu que la liberté de leur culte et de leurs coutumes fut suffisamment garantie. La Russie , l'Inde , les souvenirs que l'Egypte a conservés , en offrent assez de témoignages.

On ne serait donc pas autorisé à soutenir que la différence des religions ne permet point à la France de substituer son autorité à celle de la régence turque qui gouvernail Alger. Sans doute i c'est une difficulté à vaincre , que les préventions des indigènes contre les chrétiens, que l'inimitié encore gardée par la plupart des musul-

mans aux infidèles , mais ce n'est pas une difficulté insurmontable. Si nous n'avons pas, comme le dey, la conformité de loi à mettre dans la balance, nous y mettrons la justice; tous les hommes comprennent la justice et ce sentiment compensera ce que nous ferait perdre l'opposition des croyances religieuses.

Des négocians français transporteront leurs établisse mens dans les ports que la France possédera ; des artisans y exerceront leur industrie ; des agriculteurs tenteront d'arracher à la stérilité ces terres jadis fertiles , et de là ressort une considération qui ne saurait échapper à ceux qui sont appelés à examiner la situation de la France. A la suite de longues dissensions civiles, lorsque les jeux des révolutions ont souvent élevé les fortunes les plus imprévues , quand le retour du calme , quand le rétablissement du cours ordinaire des choses ont arrêté ce mouvement si rapide des destinées , il reste des hommes d'un esprit plus ardent , plus pofté à l'inquiétude , pour qui la règle, l'uniformité sont un poids trop lourd. Alors une colonie avec ces chances diverses , ces alternatives de succès et de revers , qu'offre un théâtre moins resserré dans les conditions de l'ordre d'une vieille société, est un moyen utile d'employer ces hommes et de faire tourner à l'avantage général leur inquiète activité.

Abandonner nos conquêtes serait offenser la nation dans son légitime orgueil , sacrifier des avantages de commerce et de puissance politique , et renoncer aux espérances que permet de former l'extension de la domination française sur les contrées qui environnent les villes que nous occupons.

D'après ces motifs , la commission a été d'avis , à la majorité de dix-sept voix contre deux, que la France de-

vait conserver ses possessions sur la côte septentrionale de l'Afrique. — M. Mounier, Rapport général de la commission d'Afrique, Procès - verbaux , p. 4o2-4o5.

Sous le rapport militaire, la France peut tirer de grands avantages de l'occupation de la régence. Elle y trouve des places fortes , des rades excellentes, au moyen desquelles elle pourrait appuyer des opérations militaires, dans tout le midi de l'Europe. La ville d'Oran et la rade de Mers-el-Kébir sont particulièrement d'une grande importance, en raison de la proximité de Gibraltar; en outre, l'armée de terre et la marine trouveront, dans l'occupation, une excellente école pour former les oiliciers et les soldats *. -—Rapport de M. le général Bonnet , à la commission d'Afrique , sur la question militaire. Documens officiels déposés sur les bureaux de la Chambre des députés , p. 85.

L'histoire du passé nous apprend qu'il est toujours utile à une grande nation d'avoir au dehors des points d'appui; et, pour ne pas sortir du bassin de la Méditerranée , que je crois destiné à devenir le théâtre prochain de graves

* Au point de vue maritime, la question d'Alger est, eu effet, de la plus haute importance. Pendant la dernière session, la Chambre de» députés a acquis la tiiste conviction que le nombre de uos marins ne répond pas au développement de nos forces navales. Cette insuffisance est, selon nous, un grand malheur. Le passé nous a appris que le gain de cent batailles sur terre ne peut compenser la perte de deux batailles sur l'Océan. Que l'on ne s'y trompe pas, c'est l'amiral Nelson qui , en réalité , a ouvert la route de Paris à lord Wellington.

événemens , croyez-vous que Malte et Corfou ne soient pas d'une grande importance pour l'Angleterre , et que cette puissance soit décidée à en faire l'abandon , bien que ces possessions lui coûtent fort au-delà de ce qu'elles peuvent lui rapporter? Les événemens sont en germe; une grande ruine qui se prépare va faire des prétendans au partage des dépouilles ; peut-être ne serait-il pas impossible que la France recueillît, à l'orient de la Méditerranée, quelques parcelles de l'empire turc, s'il est destiné à périr. L'Espagne aussi , au milieu de sa régénération et des vicissitudes qui la peuvent accompagner, sera peutêtre obligée de faire quelques sacrifices au besoin de protection et de sécurité. Pourquoi les îles Baléares ne seraient-elles pas le prix d'un nouveau secours, ou le paiement d'une dette ancienne ?

Eh bien ! si une fois nous étions en possession soit d'un point insulaire plus près de Constantinople , soit des îles Baléares et de tout le littoral africain , qui oserait contester l'égalité et peut-être la supériorité de notre puissance dans la Méditerranée , même avec des forces comparativement plus faibles ? Partout nos flottes trouveraient, h quelques heures de distance , des ports amis et des arsenaux ; dans cette disposition , un échec maritime deviendrait peu probable , et dans tous les cas moins désastreux.

Je crois qu'il ne faut pas songer à conserver Alger, sans établir son influence dans l'intérieur du pays ; il faut rester en Afrique , messieurs, mais , en y restant , se ménager quelques dédommagemens. On peut acheter une espérance, l'escompter un peu cher, peut-être, mais non pas faire des sacrifices inutiles , conséquence inévitable d'une occupakion restreinte au littoral.

Pour acquérir quelque influence dans ce pays , il faut se mettre en contact avec les naturels , se mêler à eux , les rapprocher de nous constamment, leur communiquer, s'il se peut , nos idées , nos besoins , et nous familiariser avec les leurs , se faire à demi-africains, en un mot.

Si vous restez sur le littoral , quelles relations pourrezvous entretenir? quels secours pourrez-vous donnera un scheik, qui vous écrira pour vous demander appui , et pour vous dire qu'il se joindra h vos ennemis , si vous ne savez pas défendre vos amis? quelle protection accorderezvous à vos colons , si vous ne pouvez traverser la plaine qu'avec des colonnes de trois à quatre mille hommes, avec du canon ?

Si vous vous bornez à occuper certains points du littoral , vous risquez de voir quelque autre nation s'emparer de ceux que vous aurez abandonnés , et en cela , elle ne ferait rien qui ne fût conforme au droit des gens. Pour conserver le droit de propriété, il faut occuper, protéger, vivre au milieu de ses sujets, les toucher, les dominer par l'intelligence, comme par la force ; autrement les naturels ne verront en vous que des pèlerins , des étrangers , qui ont planté pour un moment leur tente sur une terre qui leur appartient. C'est qu'en effet, il y a une grande différence entre l'occupation et la possession ; par la première, comme on l'entend, vous n'arriverez jamais à la dernière, et je dis même que vous l'exclurez. — Un membre de la commission d'Afrique, Procès-verbaux et rapports, n° 19, p. i58-i5ç), séance du 3o janvier i834-

Pans la vie des nations, comme dans celle des hommes,

tout n*est pas calcul; on échappe parfois aux combinaisons étroites de l'intérêt actuel ; on conçoit de gr«nds et louables instincts; on éprouve le besoin de s'ennoblira ses propres yeux ; on recherche dans le bien que l'on fait , dans les grandes choses que l'on entreprend, cette dignité morale , qui assigne aux hommes et aux peuples le rang qu'ils doivent occuper dans le monde.

Ce noble instinct, avec les efforts qu'il a fait faire, a contribué plus que l'active habileté des intérêts nationaux , aux progrès de la civilisation. C'est lui , nous le croyons , qui , malgré les dépenses trop souvent inutiles , des fautes commises , des désastres éprouvés , attache vivement la France à la possession d'Alger.

Sur les côtes de cette mer méditerranée , où Tintelligence humaine s'agite et se développe avec une si merveilleuse activité, tous les peuples semblent appelés à de nouvelles destinées.

La Grèce a secoué les chaînes honteuses sous lesquelles elle dormait depuis tant de siècles ; elle a recouvré la possession d'elle-même, et s'essaie à rentrer dans la carrière de la civilisation , qu'elle parcourut autrefois avec tant de gloire.

En Egypte , un homme habile et persévérant , profitant des germes que nous avons semés dans notre court et brillant passage , encourage les sciences , les arts , conçoit et accomplit des entreprises dignes des nations les plus avancées.

La Turquie elle-même , pour se relever de sa longue déchéance , s'affranchit de tous les vieux et sanglans préjugés, et essaie, sans troubles, l'imitation, autrefois impossible , des habitudes , des mœurs , de l'administration, des institutions de l'Europe.

Pendant que tout s'éveille et s'anime sur ces côtes , les rastes Etals qui forment la régence d'Alger pouvairnl-ils conserver leur vieille et ordinaire existence ? Peuples barbares à l'extérieur, par la piraterie dont ils infestaient les mers; à l'intérieur , par le joug féroce et abrutissant sous lequel ils vivaient? Non ! ce voisinage delà piraterie et des relations nationales les plus actives de la civilisation et de la barbarie ne pouvait durer.

A la France est échue la sainte mission d'affranchir le commerce de l'Europe des tributs et des avanies que leur imposaient des barbares, et de rappeler à la civilisation des populations qui ont eu aussi leur jour de gloire avant d'être décimées et abaissées sous le sabre ottoman.

Ainsi, relever ces populations courbées depuis trois siècles sous un joug avilissant , réveiller en elle une intelligence et des vertus qui ont brillé en leur temps d'un si vif éclat , les rattacher à la grande famille dont le despotisme les isolait avec tant de soin, les attirer à nous par les avantages de notre commerce , par la liberté personnelle et la sécurité de tous les momens qu'offre notre ordre social, par la douceur de nos habitudes , par la séduction de nos arts , les former peu à peu à nos mœurs , les allier à nous, créer sur ces rivages un peuple ami de la France , et qui , plus tard, peut-être, s'identifiera avec elle; tel est le premier avantage que nous devons rechercher dans la possession de l'Afrique. Si nous sommes humains, habiles et patiens , il ne peut nous manquer.

Il en est un second que nous devons , dès à présent , y trouver.

Tandis que l'Angleterre est présente sur tous les point*

de la Méditerranée , par Gibraltar , Malte et Corfou j au moment où le pacha d'Egypte augmente chaque année sa flotte ; où la Russie menace , à chaque instant , de faire passer à la sienne le détroit des Dardanelles ; où les côtes et les îles de la Grèce offrent i5,ooo intrépides marins à la puissance qui saura conserver son alliance , nous n'avions encore qu'une petite île et qu'un port , la Corse et Toulon, resserrés dans le fond du golfe de Lyon , pressés entre l'Italie et l'Espagne. Notre conquête nous a donné maintenant, sur la rive opposée, deux cent quarante lieues de côtes, des ports qui peuvent devenir sûrs : Oran en face de l'Espagne, Bone, de la Sardaigne, Alger j des Baléares; tous trois sur le grand chemin que suivent les vaisseaux de l'Amérique et de l'Angleterre pour arriver dans le Levant.

Ces ports seront pour nous , à la fois , des moyens d'attaque et de refuge; leur seule possession ajoute à notre puissance. Sur ce littoral , en encourageant ici la pêche du corail; là, le commerce avec l'Espagne; à Alger, le commerce avec toute l'Italie; partout, le petit cabotage; nous pouvons créer une population maritime, qui, en temps de guerre , servirait à bord de nos vaisseaux , et augmenterait le nombre trop réduit de nos marins.

Propager la civilisation , étendre notre puissance maritime , tels sont les deux principaux résultats que la France doit rechercher dans la possession de l'ancienne régence.

Ajoutons , sans vouloir nous prêter à de trompeuses illusions , que l'agriculture peut rendre fertiles les plaines que nous nous sommes réservées et celles que nous n'occupons pas directement; qu'elle peut en tirer des produits qui seraient utilement échangés contre les produits de notre industrie ; que le commerce de l'intérieur de l'Afrique

peut reprendre le chcniin de Bone et d'Oran , par Constantine et ÏIcmcen , (ju'il suivait autrefois; et qu'il peut devenir plus important qu'il n'était, encouragé par la sécurité que nous sabstituerons aux désordres et au despotisme qui l'accueillaient habituellement

L'état de guerre perpétuerait les sacrifices que noire conquête nous impose; la paix nous permettra de les réduire chaque année. Des motifs, accidentels et passagers, exigent encore la présence de 48,ooo hommes dans l'ancienne régence; mais nous avons lieu d'espérer qu'une partie de ces troupes pourra rentrer en France au commencement de 1859. Les travaux que vous autoriserez pour conserver la santé , la force et la vie de nos soldats , pour rendre les communications plus rapides, faciliteront encore la réduction de notre efl'eclif militaire. Ainsi , la politique , que l'humanité et la raison nous conseillent de suivre, doit, à la fois, par un heureux accord, atténuer les charges que la France s'impose pour l'Afrique, et nous créer, sur cette côte, un établissement solide, puissant et glorieux. — M. Dufauriï , Rapport fait h la Chambre des députés dans la séance du 29 mai 1808 , au nom de la commission chargée de l'examen des crédits d'Afrique. Le Moniteur, Ili' supplément au n° i52 du vendredi 1*="^ juin 1808.

L'occupation territoriale nous met l'arme au bras sur cette rive de la Méditerranée; elle nous livre une étendue de deux cent quarante lieues de côtes, à trois jours de distance de Toulon et de JMarseille ; elle appuie toutes nos opérations militaires dans le midi de l'Europe; elle nous

place entre Malte et Gibraltar, qui sont, pour l'Angleterre, les véritables clés de la mer Noire et de l'Océan; elle est un contre-poids pour cette puissance , qui a éparpillé ses sentinelles dans toutes les mers , dans l'Archipel , au cap de Bonne-Espérance , à Sainte-Hélène , à l'Ile-de-France , et qui a pris position partout où il lui a paru nécessaire de protéger son commerce ; elle donne un refuge et des ports de relâche à nos vaisseaux , une belle école à nos marins ; elle nous rend enfin notre prépondérance sur ce lac français , d'où partiront peut-être long-temps encore les coups de canon qui troubleront la paix du monde ! — M. Gjïisty DE BussY , De l'Établissement des Français dans la régence d'Alger, t. I, p. i3.

Quoi , vous abandonneriez le littoral de l'ancienne régence pour qu'il passât aux mains de vos rivaux ou des pirates? Ne l'oubliez pas, ce n'est pas le hasard qui a fait que la piraterie s'est établie sur les côtes d'Afrique , c'est la nature de ces côtes , c'est leur situation , c'est la population qui les occupe

Si vous les abandonniez , la piraterie , soyez-en sûrs , s'y rétablirait plus violente qu'auparavant; car elle serait faite, non par un gouvernement qui voudrait en tirer profit , mais par tous les hommes du littoral, qui voudraient se livrer au brigandage; la Barbarie deviendrait inabordable pour tout le monde , et ses parages seraient plus funestes que dans les derniers siècles. Peut-être s'y passerait-il quelque chose de plus fâcheux encore ; tous les inconvéniens que j'ai signalés pourraient s'y réunir à la fois. Vous auriez quelques nations rivales qui iraient établir là

d'autres Gibraltar; et à côté des postes fortifiés occupés par des marines étrangères, comme celles-ci ne pourraient pas faire la police do toute la côte, vous auriez nécessairement la piraterie

Et quand je parle de la sorte , ce n'est pas une hypothèse que je fais. Je puis déclarer, sans entrer dans plus de détails, que j'ai trouvé à l'ouvrage un cabinet puissant, qui aurait souhaité avoir des possessions sur le continent du nord de l'Afrique.

Je puis l'aflirmer, et je suis certain que si vous aviez la faiblesse , l'inconséquence d'abandonner l'Afrique, vous auriez des peuples plus avisés que vous qui songeraient à s'établir, au moins sur quelques points de la côte. Ce qui est incontestable, c'est qu'aujourd'hui vous ne pouvez pas renoncer à ces terres , sans manquer aux plus graves intérêts, non-seulement parce qu'il y aurait déshonneur, mais parce que vous les livreriez h la piraterie , ou à une rivalité dangereuse, ou à toutes deux à la fois

Mais, je le déclare au nom de mes collègues, l'opinion du gouvernement est formelle : il persiste h regarder l'occupation d'Alger comme une grande chose , comme une chose utile pour la France, et c'est avec une profonde conviction que je viens soutenir devant mon pays qu'il doit faire des eilorls persévérans pour s'assurer celle belle possession. — M. Thiers , président du conseil des ministres, Discours prononcé à la Chambre des députés dans la séance du 9 juin i836.

Placé sur la côte septentrionale de l'Afrique, à une distance égale du détroit de Gibraltar d'une part , et du ca-

nal de la Pantellerie de l'autre , le port d'Alger est le complément indispensable de notre puissance maritime assise dans la rade de Toulon ; car il doit commander à toute la partie méridionale du bassin intérieur de la Méditerranée, comme cette dernière ville commande à sa partie septentrionale. Disons plus : il doit y avoir un jour une telle union entre ces deux points , que la ligne qui va de l'un à l'autre puisse devenir une barrière presque insurmontable à franchir en temps de guerre , et dont nous resterions maîtres quoi qu'on lasse. Si l'ennemi tentait de l'occuper, il faudrait qu'il divisât ses forces, qu'il s'affaiblît conséquemmcnt , et qu'il s'exposât ainsi aux foudres lancées inopinément de l'une ou de l'autre extrémité.

Pour peu que l'on jette un coup d'oeil sur la carte , ou ne peut manquer d'être frappé de la position heureuse d'Alger, et l'on entrevoit aussitôt le rôle important que son port doit remplir un jour dans cette Méditerranée vers laquelle converge déjà la pensée de tous les peuples. On s'assure, en effet, qu'il domine toute la côte de Barbarie, et qu'il n'est pas moins à portée de l'empire de Maroc que de la régence de Tunis , puissances qui , toutes deux, sont plus intéressées que jamais à le respecter. Sa rade , ouverte au nord et sans abri , ne serait plus un défaut , dès qu'Alger aurait un grand port, car elle intimiderait les expéditions ennemies, et les rendrait difficiles; si sa mer orageuse présente quelques inconvéniens, au moins est-on sûr, depuis qu'une expérience de près de trois ans nous l'a prouvé , qu'elle ne nous laissera point insulter par la ténacité d'un blocus serré, car le moindre orage du nord le rendrait rigoureusement impossible.

Si l'on porte ses regards du côté de l'Europe , on voit se déroulant vers le nord-ouest cette longue étendue de la

côte d'Espagne , qui commence au pied des Pyrénées- Orientales et va de cap eu cap, de j)orl vn poi l, liuir à Gibraltar. Deux journ«''os sullîsent pour Iritnsporlcr un vaisseau sur quelque point que ce soit de celle côlc. Dans le nord et le nord-nord-csl se prolonge le rivage de France avec ses rades et ses ports , toujours à portée de ravitailler Alger, et de lui envoyer ses flolles. Il ne faut que cent # trente heures pour expédier une dépèche .\ Paris, et pour recevoir la réponse du gouvernement , tandis que l'Angleterre attendra pendant quinze jours les nouvelles de iMalte, et se verra dans la nécessité de mettre le même temps pour y faire parvenir ses ordres. Dans le nord-est se dessinent tour h tour les côtes du Piémont , de la Toscane, des États romains et du royaume de Naples , qui complèlenl le contour du bassin , toutes riches de l'industrie de leurs ports, et intéressées à trouver des débouchés pour leurs productions. Aussi approvisionnenl-elles Alger, où l'on doit les compter pour environ moitié dans le commerce d'importation. Enfin , dans le milieu du bassin se montrent les îles Baléares , si désireuses de ménager notre amitié; puis la Sardaigne et la Sicile , ollVant à notre établissement maritime d'Afrique leurs produits , et , ce qui est encore plus important , des ports de relâche et des points de croisière précieux dans le cas d'une guerre avec les puissances du nord.

Ainsi donc, Alger, bien mieux situé que IMalte, voit se développei' autour de lui Ir, litlorMJ (!<■ plusieurs Etats, et un grand nombre de ports qui tous ont la plus grande part à la navigation inler-méditerranécnne. 11 peut donc , m quelque sorte, les soumettre h sa police, car tout ce qui traversersera la ligne que nous avons tracée entre lui et Toulon, lui sera connu , ri ne pourra échapper à sa vigi-

lence. Tout navire de guerre ou de commerce , qui cinglera du détroit vers le canal de la Pantellerie pour s'acheminer dans le Levant , sera forcé de passer près de ses murs , et , par conséquent , le secret des expéditions maritimes ne devra pas lui échapper : il pourra déjouer les projets de Tennerai et jeter le trouble dans son commerce. Grâce à cette seule considération , quelle importance n'est-il pas permis d'accorder au port d'Alger, surtout lorsqu'on songe à la quantité de navires anglais, russes , américains, hollandais et suédois, qui passent journellement en vue de ses hauteurs , et que l'on tourne sa pensée vers cette Egypte ^ qui semble, par sa situation exceptionnelle et la régénération de son peuple , appelée à de si brillantes destinées.

Nous le répétons , quel que soit le parti que l'on prenne au sujet d'Alger, puisqu'il n'est plus question d'abandon, c'est un établissement maritime qu'il faut , mais tel qu'il puisse recevoir nos flottes et les convois du commerce. Ce port demande de nouveaux sacrifices, et nous ne pensons pas que la France puisse reculer devant eux, lorsqu'elle en a fait de si grands en Afrique pour des expéditions ou des reconnaissances dont les résultats ne sont, en dernier ressort , que l'incendie d'un village , l'expulsion momentanée des habitans d'une ville, la dévastation des champs, etc., toutes choses, à coup sûr, peu faites pour avancer nos affaires dans ce pays, puisque leur moindre inconvénient est de nous aliéner l'esprit des habitans , tandis qu'un commerce paisible et loyal les rapprocherait infailliblement. Ce sont là des principes fort simples , à coup sûr, mais que sentent tous les hommes ,

— A85 ~ h quelque nation , à quelque religion qu'ils appartiennent. Les expéditions militaires, outre qu'elles brouillent tout , ont cela de déplorable (du moins les plus dispendieuses l'ont prouvé), qu'elles nécessitent généralement une nouvelle expédition, et, par conséquent, de nouveaux sacrifices.

A l'occasion d'un établissement maritime, M. Bresson disait à la tribune : « C'est, sans doute , une dépense considérable , mais je prie la Chambre de remarquer que nous voterons cette année dix-huit à vingt millions de crédits supplémentaires et extraordinaires pour des expéditions nécessaires , sans doute , mais dont 11 ne résultera peut-être que la nécessité d'expéditions et de dépenses nouvelles , tandis que , dans un jour que l'avenir recèle , un port indemniserait la France des sacrifices qu'elle a faits , et qu'elle est condamnée à faire en Afrique. »

Nous citerons également ces paroles de M. Jaubert , qui sont d'autant plus remarquables que ce député si loyal a toujours franchement avoué qu'il ne voulait pas de l'Afrique pour la France. « Conservez , disait -il dernièrement h la Chambre , conservez le littoral , Alger, Bone , Oran , et créez , soit à Alger, soit à Stora , un grand établissement maritime , qui puisse vous servir de refuge en temps de guerre ; consacrez h cet établissement maritime, qui montrera formellement aux yeux de l'Europe votre intention de garder Alger, vingt , trente millions , s'il le faut, j'y consens; car, pour ma part, j'aime mieux dépenser cette somme que toutes celles que vous me montrez en perspective. J'aime mieux cela que toutes vos expéditions, et le résultat, rationnellement parlant, sera plus décisif; créez donc un port à Alger, et, je vous en réponds , la diplomatie sera bien plus émue de cet éta-

blîssement que de vos expéditions aventureuses dans tout Je territoire de la régence. »

Finissons-en donc une bonne fois pour toutes avec la question d'Afrique , et prouvons que la France n'est nullement liée par des considérations politiques peu honorables pour elle , comme on a voulu le faire croire. Pour cela , hâtons -nous d'asseoir sur les rochers d'Alger un établissement maritime , dont les môles hérissés de mâts et pavoises de flammes, apprendront à tous les vaisseaux qui passeront à leur portée , que là est une sentinelle qui veille sur la Méditerranée , et derrière elle une force redoutable plus digne de lui commander que Gibraltar, car sa conquête est plus légitime , puisqu'elle ne s'est point effectuée dans l'ombre et par la trahison , mais qu'elle a été faite à la face du monde entier, au profit de tous les peuples, et qu'elle est due tout entière à l'habileté de nos marins et au 'courage de nos soldats ! — ^MM. FEnniNAND Dems et Sander Rang , Histoire de la fondation de la régence d'Alger, t. II, App. , p. 547-353.

Toutes les puissances du second ordre se trouvant ainsi écartées , on reste en face du seul concurrent réel que la Grande-Bretagne puisse avoir dans la Méditerranée. Ce concurrent, on l'a déjà nommé, c'est ia France. La France , que la coalition des rois croyait avoir écrasée en 1810 5 marche par une voie d'agrandissemens successifs qui déjouent tous les calculs et déconcertent toutes les prévisions. Sur l'Océan , où notre position est formidable, il y a moins à s'inquiéter à cet égard que sur la Méditer ranée , où elle peut être compromise.

Évidemment, les efforts de notre rivale se portent d« ce côté, et l'on dirait qu'elle veut réaliser le mot de Napoléon au moment où il s'embarqua pour l'Egypte. La conquête d'Alger, présentée d'abord à l'Europe sous un point de vue chevaleresque et sentimental , s'est convertie en une colonisation réelle , et la France a maintenant sur la Méditerranée deux royaumes qui se font face , et qui sont à trois jours l'un de l'autre. La côte africaine se hérisse de forts : Oran , Bougie , Bone , Stora , sont garnis de redoutes , et Constantine , le Berg-op-Zoom de l'intérieur, est une ville française. Ce n'est pas tout : la France, on l'a vu , convoite Mahon , qui serait une belle station intermédiaire entre la métropole et l'Afrique , et il est avéré que des ouvertures ont été faites à ce sujet auprès du cabinet de Madrid. Les velléités d'empiétement sont donc évidentes, formelles, incontestables : le plus vaste des bassins de la Méditerranée se trouve bloqué sur deux côtés par une influence active, intelligente, et qui, si elle ne balance pas encore la nôtre , tend du moins chaque jour à se placer sur le même rang. Que serait- ce si , à un jour donné, un des fleurons de l'Orient allait compléter une couronne déjà si riche ? La Méditerranée serait alors interdite au pavillon britannique , à moins qu'il ne se résignât à y paraître sous des conditions d'abaissement et d'infériorité.

Les progrès de la France sur la Méditerranée, le mouvement de sa marine marchande et militaire, sont des faits sur lesquels on ne s'arrête pas assez dans les conseils de notre amirauté. On sait vaguement que Toulon est un des plus beaux havres du monde , garni de vaisseaux que l'on s'est habitué h regarder comme inférieurs aux nôtres. Il en était ainsi en i8i5; mais aujourd'hui, les choses ont

bien changé. Ceux des officiers de l'escadre de l'amiral Stopford qui avaient vu les lieux il y a vingt-cinq ans , ont eu quelque peine à les reconnaître. Quand la paix de Paris arriva , la marine française , sacrifiée sous l'Empire, n'était plus que l'ombre d'elle-même ; la chaîne des traditions était brisée, l'esprit de corps se mourait; les règles de la discipline et de la hiérarchie , les rudimens de l'instruction , tout s'en allait dans la confusion et dans le trouble. La paix a tout restauré : les élémens épars se sont rejoints , se sont ravivés au contact d'une génération pleine d'ardeur et de sève. En concurrens loyaux, nous devons le dire : la marine de nos voisins est aujourd'hui une belle marine , avec des vaisseaux bien tenus , des équipages disciplinés et instruits, des officiers courageux et habiles. Nous avons donc des émules dans ces mers : si l'on n'y prend garde , bientôt nous y aurons des maîtres.

Si Toulon menace notre supériorité maritime, Marseille ne menace pas moins notre prépondérance commerciale. Dans aucune de ses phases , l'antique Lacydon , la fille des Phocéens , la ville grecque , n'a jeté un tel éclat et n'a marché vers une prospérité plus grande. A toute époque , elle a sans doute maintenu son autorité dans le Levant , où son commerce a jeté de profondes racines; mais en aucun temps cette autorité ne fut mieux justifiée et plus légitime.

Marseille est pour la Méditerranée la place aux grandes ressources et aux prompts débouchés. Le marché y est sur, facile , riche en capitaux; les affaires s'y traitent avec aisance et avec grandeur. D'ailleurs , il en est d'elle comme de Toulon : la guerre continentale l'avait laissée agonisante avec une population de 80,000 âmes; elle est aujourd'hui florissante, et compte 160,000 habitans.

Tandis que , sous l'ancien régime , elle avait à peine pu atteindre un total de 2,44^ navires pour le mouvement de son port, elle est arrivée , dans ces dernièro^ années, presque au chifTre de 8,000 bâtimens. Les relevés statistiques constatent qu'il est entré à Marseille , en 1857, 7,468 navires , jaugeant 728,918 tonneaux; ce qui fait le quart à peu près de la navigation générale dans les ports de France. Sur toute la surface du globe , il n'y a que Londres et Liverpool qui présentent des chiffres plus élevés. Les autres grandes places de commerce doivent être rangées au-dessous de Marseille , dans les proportions qui suivent : Hambourg comme 95 sont à 100; Amsterdam, 64 : 100; Trieste, 69 : 100; Constantinoplc , 97 : 100; New-York, 63 : 100; Gênes, 69 : 100; Livourne, 44 '• 100. De 1814 à 1837, l'importance du commerce de Marseille a également quintuplé. Les recettes de la douane , thermomètre irrécusable , ont oiTert la progression suivante :

• En 1810 . . 4?995,oo5 fr.

1807 , . • 3i,oi5,5oi

Pour compléter ce tableau rapide , il faut attribuer à Marseille le tiers environ du transit général des marchandises dans l'intérieur de la France. Ajoutons enfin que sur bien des points son industrie a vaincu la nôtre. Dans la ville même s'élèvent de magnifiques savonneries , des raffineries , des tanneries ; hors de la ville , des fabriques de

produits chimiques et les magnifiques salines de son littoral , comme celles de Rassuen , de la Valduc et de Bouc. Aucun élément de prospérité ne lui est étranger.

Ce nélSk pas assez que Marseille fût ainsi une ville considérable et la reine de la Méditerranée , le gouvernement français vient d'en faire l'intermédiaire obligée de tout le continent pour le service des dépêches et le transport des passagers. Une ligne de paquebots à vapeur, armés en guerre et partant tous les dix jours, lie aujourd'hui la France à l'Orient, et contribue à créer tout un ordre de communications qu'il sera difficile de rompre. Ce serait en vain que l'Angleterre voudrait élever une concurrence : elle y échouerait. Trop d'avantages locaux militent en faveur de Marseille : Londres et Liverpool sont trop loin. Les voyageurs et les lettres ne font pas de la nationalité contre leur commodité ou contre leur intérêt. De sorte qu'aujourd'hui la route directe de la Grande- Bretagne aux Indes traverse la France jusqu'à Marseille, et se dirige de là sur Alexandrie par des paquebots français. On ne peut se le dissimuler, nos relations sont à la merci de nos voisins.

Qu'il survienne , en effet , une guerre , et voyez où nous en sommes. L'amirauté envoie des forces imposantes dans la Méditerranée; elle fait de Malte le rendez-vous d'une flotte formidable. Admettons les chances les plus belles : cette flotte maîtrise les escadres qui sortent de Toulon ; elle les réduit à la défensive.

Mais les paquebots , qui les arrêtera ? La vapeur se rit de la voile; elle est destinée à changer sous peu d'année» tout lo système naval. Que le gouvernement français embarque sur ses pyroscaphes 1 0,000 hommes de bonnes troupes , et l'Egypte est à lui. Excitées par des communi-

calions plus fréquentes , les sympathies des Orientaux iront au-devant d'une nation préférée, et pour ne pas tomber entre les mains de l'Angleterre , ces peuples se donneront spontanément à la France. La clé des Indes écherra à nos ennemis. L'Orient , qui aurait pu être , si le calme eût prévalu , une succession long-temps vacante, décidera ainsi de lui-même au premier choc, et s'adjugera, pour ainsi dire. Qu'on juge alors du rôle qui resterait à l'Angleterre. Maîtresse de l'Egypte et de la régence d'Alger, la France reproduirait sur le littoral de l'Afrique les pompes de l'occupation romaine, et nous n'aurions gardé , nous autres Anglais , quelques stations militaires ou de médians îlots sans territoire , que pour assister, en victimes , au spectacle de ce triomphe et aux gloires de cette double colonisation. C'est là pourtant qu'on nous mène.

On avait pu croire un moment que le génie français , peu propre à des objets qui exigent une application patiente et mécanique , nous abandonnerait durant de longues années le monopole de la vapeur, et ne s'en ferait pas une arme contre nous sur un théâtre à sa portée. Malheureusement cette prévision a été déçue. Marseille et Toulon ont compris que la vapeur était désormais le levier du monde, la puissance du jour, la loi matérielle de l'avenir. On y a construit des pyroscaphes sur une grande échelle , et l'Angleterre , pour avoir sommeillé une heure, s'est trouvée devancée. Elle en est aujourd'hui arrivée h ce point, que le service même des dépêches ofliciellcs entre Malte et Alexandrie s'effectue par des paquebots français. Nelson ! Nelson ! qu'en penses-tu ? Les vaincus d'Aboukir et de Trafalgar prennent leur revanche.

D'autres empêchemens pouvaient retarder l'élan de

cette émancipation imprévue. Us disparaissent peu à peu. Les gîtes de houille de Saint-Étienne, obligés de desservir tant d'usines , n'auraient pas suffi long-temps h défrayer un mouvement considérable de steamers de guerre ou de commerce , et déjà l'on s'était vu à Marseille dans la nécessité de tirer du combustible de Newcastle. Cet obstacle n'existera plus dans deux ans. Auprès d'Alais , et à quelques lieues du Rhône , existent les houillières de la Grand' Combe, les plus riches que l'on puisse voir, et bientôt une ligne de fer amènera leurs produits , à peu de frais , dans le bassin de la Méditerranée. Un autre obstacle existait dans la construction des machines, pour lesquelles la France- est encore tributaire de l'industrie anglaise.

C'était un point décisif; car, en cas de guerre , nous aurions enlevé ces instrumens à nos ennemis et paralysé leurs moyens de résistance. Eh bien ! sur ce terrain même, la France marche à une indépendance , incomplète encore , mais réelle; elle y marche , il faut l'ajouter, malgré son gouvernement, et par le seul ressort de l'mitiative particulière. Deux maisons de Marseille, MM. Benêt et Luce, ont naturalisé , avec des frais énormes , à la Ciotal et h Menpenti , des ateliers de machines pour les bateaux à vapeur.

Si la douane française ne conspirait pas, en quelque sorte, pour l'Angleterre, si elle n'avait pas grevé de droits exorbitans l'importation de l'outillage; si elle ne cherchait pas à stérihser par mille chicanes de détail l'élan de cette fabrication naissante , sans doute l'expérience aurait déjà obtenu un triomphe complet , et cette dernière pierre d'achoppement eût entièrement disparu. Mais cet essai, tel qu'il est, n'en a pas moins une portée

— 49» — décisive. Pour que le despotisme fiscal pût arrêter longtemps un progrès , il faudrait qu'il put également supprimer le besoin. Ce qui est nécessaire arrive toujours à point nommé.

Voilà où en sont les choses dans le bassin de la Méditerranée. En loyal Anglais, nous avons dit toute notre pensée sur ce que nous avons vu, observé avec sang-froid, jugé avec impartialité. Quand il s'agit de l'intérêt national , de la gloire et de l'honneur d'un pavillon , il ne faut flatter personne , les siens moins que les autres.

Il nous a paru que la ]\Iéditerranée , foyer des plus grands événemens historiques du monde ancien , allait , par un glorieux retour de fortune , devenir le théâtre le plus actif et le plus fécond des destinées modernes, le grand chemin de l'Asie , le centre commun où s'opérera une fusion inévitable entre l'Orient et l'Occident, Saisi de cette idée, nous avons du rechercher quel rôle pourrait échoir à la Grande-Bretagne dans ce travail de recomposition , et si ce rôle serait digne d'elle et de ses enfaus.

Nous avons jeté les yeux dans toutes les directions , et nous avons vu l'islamisme s'en allant par lambeaux , l'Egypte souterrainement minée par l'influence française , Constantinople à la merci des Russes, geôliers de la mer Noire , le reste du bassin s'efiaçant sur un plan sccondaire , tandis que , représentée par deux cités du premier ordre , Marseille et Toulon , la France , s'appuyant sur un grand commerce et sur une grande marine, marchait à la conquête d'une souveraineté qui nous échappe et d'une prépondérance qui ftiit de nos mains. Pour conjurer ces premiers symptômes de déclin , nous avons indiqué quelques mesures décisives , sans croire à leur eflicacité ab-

solue. Nous avons signalé le mal j laissons à d'autres l'honneur et la responsabilité du remède. — Twelve months in the Mediterranean. Traduction de la Revue britannique , IV* série , n" Sy du mois de janvier i SSg, p. 56-42.

J'arrive à la question suivante : La possession d'Alger par les PVançais serait-elle nuisible à la vieille Angleterre?. Est-il à craindre qu'une fois établis à Alger, les Français s'étendent à droite et h gauche , s'approchent de Maroc et de Tunis , et nous fassent perdre Gibraltar ? Tout cela n'est qu'une vision. La|France , dans le moment actuel , entretient trente mille hommes , dont chacun lui revient h 4o livres sterlings par an , pour se maintenir dans un petit nombre de stations sur la côte d'Afrique. Que ses conquêtes s'étendent jusqu'à Maroc et Tunis, et son armée d'Afrique, nécessairement portée à 90,000 hommes, lui coûtera annuellement de quatre à cinq millions sterlings. (looà 120,000,000 fr.)

Je pense que dans le cours des temps , Alger peut être une source de richesses; mais ce n'est là qu'une conjecture. Admettons pour un moment l'hypothèse que ^cette colonie devienne productive pour la France , la richesse de nos voisins nous serait-elle nécessairement ï-uineuse ? Je ne le crois pas. Je soupçonne que le résultat serait directement contraire . et que la France , enrichie par Alger, ne pourrait qu'augmenter la consommation des produits de nos manufactures. Du reste , je suppose que nous revendiquions une partie de la côte et qu'on nous l'accorde : cette acquisition nous entraînera à des frais de

garnison , et sera une source de querelles avec la France, comme autrefois la juxta-position de ses colonies et des nôtres dans le nord de l'Amérique : mais ce n'est là qu'une supposition, car les Français ne nous céderaient pas un pouce de la côte , l\ moins que l'Angleterre ne né- 'gociât la main sur la garde de son épée. Or, quel Anglais, par le temps qui court, laisserait taxer sa bière un farthing de plus par tonneau pour une guerre à propos d'Alger ? L'idée est absurde.

Enfin , vient la dernière question et la plus vaste. Jus qu'à quel point l'occupation d'Alger par les Français servira-t-elle la cause de l'humanité et de la civilisation? Je m'adresse à des hommes qui croient que si les mots civilisation et bonkeur ne sont pas synonymes, la civilisation du moins diminue les horreurs des misères humaines ; si je pensais différemment, je ne discuterais pas cette question.

Du moment qu'un Anglais peut se dépouiller (et je crois qu'il le peut en toute sûreté) de l'appréhension que la France ne nuise à l'Anglelerre en gardant Alger, la générosité de son cœur doit le faire de prime-abord raisonner ainsi : « La France est la plus civilisée des nations : son empire en Afrique y ouvrira donc la route à la civilisation. Alger lui doit déjà l'abolition de plusieurs supplices hideux, et l'importation des arts et des sciences qui diminuent le fanatisme et la barbarie. » Oui , cette influence des Français en Afrique est vraie , et cette vérité est une consolation pour moi. Quaud je sors par la porte de Bab-Azoun, et qu'on me montre la place où les juifs étaient brûlés vifs , où les criminels précipités d'ui.. mur étaient saisis à moitié chemin par des crocs de fer qui les retenaient suspendus au milieu d'affreuses tortures peu-

dant une semaine peut-être , je bénis le ciel d'avoir fait tomber Alger sous un pouvoir qui a aboli ces atrocités. En dehors de celte horrible porte, en 1817, un de mes amis a vu un criminel d'état , homme robuste et au teint fleuri , enchaîné à un poteau pour y mourir de faim. Ce malheureux supporta pendant neuf jours avec héroïsme cette torture, mais le neuvième jour, il demanda enfin de l'eau pour étancher sa soif, et mourut la peau percée par ses os.

Malgré tout ce que j'entends dire et tout ce que je vois, quant à la difficulté de réconcilier les indigènes à leurs vainqueurs , je ne puis renoncer à l'idée que les Français finiront par naturaliser ici les arts et les sciences qui tendent à diminuer les misères humaines. La superstition musulmane se retirera devant la civilisation , et Dieu sait tout ce qu'il y a d'améliorations à introduire dans cette contrée barbare.

La population locale , quoiqu'elle vous ofire quelquefois des têtes et des physionomies dignes de figurer dans un tableau des mœurs patriarcales , vous épouvante plus souvent par des scènes dégoûtantes qui ont disparu depuis long-temps de nos villes d'Europe. L'éléphantiasis et la cécité sont ici très-communs ; on peut même dire que la maladie et l'indigence courent les rues. Avant l'arrivée des Français , la médecine et la chirurgie n'avaient d'autres adeptes que des échappés de quelques pharmacies européennes , et aujourd'hui on trouve à Alger une faculté dirigée par des hommes de talent. La doctrine du fatalisme est l'ennemie de l'art de guérir. On a vu un père supplier son fils de se refuser à une amputation nécessaire pour lui sauver un membre et la vie; le fils suivit son avis, et alla voir dans l'autre monde si Mahomet le

~ A95 récompenserait de sa piété. Il y a cependant quelques Maures et quelques juifs qui se prétendent docteurs. Mais les médecins et les chirurgiens du pays ne savent pas un mot d'anatomic et ignorent jusqu'au nom des drogues qu'ils administrent à leurs patiens. En chirurgie , ils ne savent pas même manier la lancette

De cette ignorance résulte nécessairement une énorme mortalité et beaucoup d'inutiles souftVances pour les malades. Il est une hideuse maladie contre laquelle les docleurs algériens ne connaissent aucun moyen curatif. Celui qui la gagne en est infecté toute sa vie et la transmet à ses enfans. Quand la peste était endémique sur cette côte, ses ravages étaient épouvantables; elle dépeuplait des villages et des villes entières : les moissons pourrissaient dans les champs faute de moissonneurs , les troupeaux erraient sans bergers et sans maîtres. On rencontrait de larges camps d'Arabes avec leurs morts sans sépulture sous leurs tentes, et Hemefra parle d'une soirée de 1787, où Ton n'entendait que les lanicnlations des funérailles et les hurlemens des chacals.

Ai-je besoin d'ajouter après tous ces détails que l'humanité doit faire des vœux pour le maintien des Français en Afrique ?

Les Français ont commis des fautes , et ils l'avouent eux-mêmes avec regret : mais le temps leur apprendra , comme aux Anglais dans l'Inde , que la politique la plus sure est d'être justes et Jmmains. Irai-je rappeler amèrement quelques cruautés reprochées aux conquérans d'Alger, moi, Anglais, <i qui on pourrait répondre que nous avons été plus cruels encore dans la Cafrerie? J'élude donc cette question délicate , bien convaincu , comme je le suis , que le caractère français est , après tout , une

garantie de la civilisation que la colonisation d'Alger promet à la régence. — Thomas Campbell, Voyage à Alger, traduction de la Revue britannique, III' série, t. XVIII, livraison du mois de décembre i835, p. 329-535.

Page 1