‹ De la Commercialisation du Travail par les SyndicatsChapitre 22 sur 44 · Cité par M. Barthou. L'action syndicale, p · texte numérisé non relu

Cité par M. Barthou. L'action syndicale, p

ressée de cette force ouvrière, dont les visées devaient fatalement aboutir un jour à l'amélioration de la classe laborieuse, les patrons n’ont songé au début qu’à une chose : se protéger eux-mêmes contre les effets de la loi. Il aurait été habile cependant, pour faire contre-poids aux menées des socialistes, qui formaient et accaparaient les jeunes associations professionnelles, de diriger, ou tout au moins d’organiser et d'éclairer les nouveaux syndicats. En agissait ainsi, les patrons se seraient attirés certainement bien des sympathies ; surtout si, aux bonnes paroles et aux promesses, ils avaient ajouté des garanties appréciables, en ce qui concerne le contrat de travail.

Aussi cette fin denon-recevoir opposée à toutes les réclamations formulées par les nouveaux syndicats, cette attitude un peu trop intransigeante, n’ont-elles pas été étrangères aux tendances qui, dès le début, se sont fait jour.

Certes, il ne faudrait pas rejeter sur eux toutes les conséquences des mauvais effets de la loi de 1884. Souvent, les syndicats se sont montrés intolérants, non seulement envers les patrons mais envers les ouvriers eux-mêmes, qui ne voulaient pas suivre aveuglément la ligne de conduite tracée par les meneurs. Ces derniers profitant le l’inexpérience des ouvriers, de leur manque d’habitude, ont voulu faire des nouveaux syndicats de véritables associations politiques, où les intérêts professionnels étaient délaissés, des foyers révolutionnaires, dont le but un

peu prétentieux était l'émancipation du prolétariat par la destruction du capitalisme.

Aujourd'hui l'opposition du début s’est considérablement atténuée. Les ouvriers ont trouvé que la liberté syndicale, même organisée, avait son bon côté; beaucoup d’entre eux se sont assagis et savent parfaitement distinguer l’action syndicale de l’action politique. Les patrons se sont aussi habitués aux syndicats ; ne pouvant les étouffer, ils ont fini, mais un peu tard, par en prendre leur parti.

On est donc obligé de constater, sans vouloir cependant en nier les très heureux effets, que la loi du 21 mars 1884 n’a pas donné les résultats appréciables que l’on avait espéré de son application.

2° Sans doute l’opposition des patrons et des ouvriers, que nous venons de constater, n’a pas été sans influence sur ce demi-échec de laloi: maisil est des causes plus profondes et plus réelles, des causes qui rendent compréhensible, sans le justifier toutefois, le mécontentement un peu exagéré des uns et l'attitude hostile des autres : ces causes tiennent à la loi elle-même qui soulève sur bien des points des critiques mérités.

En premier lieu, le législateur de 1884 en voulant cantonner la liberté syndicale dans chaque syndicat, aux seules personnes exerçant la même profession, a empêché les ouvriers de s’entourer d'hommes capables de leur donner une bonne éducation économique et de les représenter d’une façon aussi habile que pondérée.

Sans doute, les premiers syndicats ont été fondés dans un esprit de résistance et de lutte parfois un peu absolu et un peu opiniâtre : cet état d'esprit était même naturel, et pour réagir contre les abus du régime antérieur, certains ont cru bien faire en prenant les positions de combat les plus offensives, Mais, avec des dirigeants choisis par exemple, parmi les anciens ouvriers de la profession, expérimentés et clairvoyanis, les syndicats auraient acquis plus de sens pratique et aussi un esprit de tolérance qui leur a fait défaut dans bien des cas.

En second lieu, la personnalité civile et la capacité juridique accordée aux syndicats par la loi de 1884 sont trop limitées.

Autoriser les syndicats à ne posséder que les immeubles nécessaires à leurs réunions, limiter le droit d'acquérir même à titre gratuit, et par conséquent, limiter leur droit de percevoir des cotisations un peu élevées ; tout cela devait conduire à la formation d'associations, faibles, sans consistance, sans surface. Aussi, n’est-il pas étonnant que les patrons, qui eux présentaient des garanties autrement sérieuses, aient souvent refusé de conclure des contrats de travail, et en particulier des contrats collectifs avec ces syndicats. En effet, si le patron ne respectait pas les conventions établies, il risquait de se voir assigner devant les tribunaux, et de s’entendre condamner à des dommages-intérêts. Or, il ne pouvait espérer être payé de retour et le

De Lacroix 5

syndicat avait beau jeu pour rompre ses engage-

ments.

Mais, on ne peut accorder la personnalité civile complète et entière aux syndicats sans le contrepoids de la responsabilité: La loi de 188% a méconnu ce principe et c’est là encore une des raisons

de son échec relatif.

Page 1