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CHAPITRE PREMIER

La conception doctrinale de M. de Molinari

«S'il n'existait ni maisons, nisociétés de commerce ou de banques, ni bourses, ni organes de publicité financière ou commerciale, l’approvisionnement des marchés agrandis par les progrès de la sécurité, et le développement des moyens de communication, rencontrerait évidemment des difficultés extraordinaires. On pourrait justement celte fois qualifier d’anarchique le régime dela concurrence.

« Telle est cependant la situation des marchés de travail (1). »

Or, bien avant le vote de la loi de 1884 sur les syndicats professionnels, M. de Molinari, constatant que

1. M. de Molinari. Journal des Economistes, mars 1902. « La production et le commerce du travail », p. 321.

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les producteurs etles consommateurs de la marchandise-travail n'avaient à leur disposition aucun de ces organes de transmission dont jouissent les capitalistes et les autres producteurs, proposait de commercialiser cette marchandise.

Dans l’antiquité, remarquait M. de Molinari, malgré l'insuffisance des moyens de communication, le travail était commercçable, le propriétaire d'esclaves vendait ces instruments de travail, ou les louait. Actuellement, la condition morale de l’homme libre esttoute autre ; ce dernier n’est plus l’objet de propriété, il est libre ; mais, comme l’esclave, c’est un producteur et un consommateur, et il est par conséquent soumis aux mêmes lois économiques. Donc le travail qui est « la mise en œuvre du capital des forces productives de l’homme » (1) est commerçable quelle que soit la personne qui le produit.

Cette idée aboutit à la création des Bourses de travail.

Mais les Bourses de travail qui pouvaient être «des instruments excellents de placement, d'éducation professionnelle et de secours, sont devenues les plus turbulents des groupements syndicaux » (2).

Voici quelle était l’économie du système de M. de Molinari.

Ce dernier constatant les effets funestes de l’inégalité de situation économique entre l’ouvrier et l’en-

1. Journal des Economistes de Molinari, op. cit.,p. 32r. 2. Economiste Français. Payen, 1°° mars 1902.

trepreneur, et remarquant d'autre part l’extension croissante des moyens de communication préconisait, déjà en 1843, dans un article intitulé L’Avenir des Chemins de fer (1), la création d’une Bourse de travail analogue aux bourses des valeurs et des marchandises.

Et en effet, disait-il, le taux du salaire étant déterminé par la loi de l'offre et de la demande, l’ouvrier a intérêt à ce que le cercle étroit, dans lequel il est immobilisé, s’élargisse, s’éclaire et devienne un marché sinon mondial, tout au moins européen.

Voyageant à peu de frais à de grandes distances, assuré de trouver du travail à des conditions avanlageuses, l’ouvrier n'’hésitera pas à se déplacer, à quitier même le sol natal.

Grâce au développement général des voies ferrées et de la télégraphie électrique, ce résultat peut être facilement atteint, si l’on met au service des ouvriers et aussi des patrons, des Bourses semblables à celles qui ont été instituées à l’usage des capitaux.

Le travail, produit de la force physique et de lintelligence, n’est-il pas en effet le capital de l’ouvrier, n'est-il pas sa « denrée » ? L'ouvrier est un marchand, un marchand de travail, et comme tel, il est de son

r. Cet article a paru le 13 juillet 1843 dans le journal La Nation, et le 8 septembre de la même année dans la Gazette de France. M. de Molinari l’a repris, l’a approfondi et a étudié cette question dans un livre intitulé Les Bourses du Travail, paru en 1889. Voir en particulier les pages 120 et suivantes.

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plus grand intérêt d’être informé de l’état des différents marchés et de connaître les débouchés où il pourra écouler aisément son produit. Il faut donc commercialiser le travail.

Quel sera le fonctionnement des Bourses du travail ? Quels seront leurs moyens de publicité? Quels services pourront-elles rendre aux ouvriers ? Telles sont les questions examinées par M. de Molinari.

On établirait dans les grands centres industriels el agricoles, une bourse où serait coté, tous les jours, le prix du travail déterminé par la loi de l'offre et de la demande. Cette cote serait insérée dans les journaux, rapidement communiquée, et ainsi les ouvriers de tous les pays connaîtraient, jour par jour, les régions où le travail est demandé aux conditions les plus avantageuses.

Et tandis que des agents nommés et salariés par l'Etat assureraient comme dans les Bourses de commerce, la circulation publique des produits, la détermination de leur véritable cours, et la rédaction exacte du bulletin quotidien, des courtiers serviraient d’intermédiaires entre les vendeurs et acheteurs de travail.

Les ouvriers se rendraient à la Bourse pour vendre leur « denrée », les entrepreneurs viendraient de leur côté pour acheter, ou bien encore chargeraient les courtiers de leurs commandes, absolument comme les capitalistes se servent du ministère des agents de change pour négocier leurs valeurs.

Les officiers publies prendraient note de toutes les

transactions réalisées et rédigeraient à la fin de la journée un bulletin mentionnant les opérations effectuées, bulletin qui serait livré à la publicité et envoyé aux divers journaux.

M. de Molinari avait même proposé la création d’un journal spécial où seraient publiés exclusivement tous les cours des différentes Bourses des grands marchés européens. Il avait essayé, dans la suite, de réaliser son idée, et, dans un « appel aux ouvriers » publié en 1843 dans le Courrier français, il offrit aux ouvriers parisiens de « mettre gratuitement à leur service la publicité d’un journal » ; mais, devant l'indifférence de ceux-ci, et aussi devant une sourde hostilité des patrons, il dut renoncer à son projet (x).

Les Bourses de travail ont bien été fondées, mais, comme le fait remarquer M. Yves Guyot, de la conception de M. de Molinari, ces établissements n’ont gardé que lc titre. Les Bourses sont devenues des foyers d’agitation, et comme le crient bien haut les dirigeants de la Confédération Générale du Travail, c’est là que s’élabore le mouvement d’émancipation des travailleurs.

Ce projet d’une Bourse universelle, où le travail serait coté tous les jours comme une marchandise commerciale, cet idéal d’une libre concurrence mondiale rendant tout arbitrage inutile et toute

1. Ce journal a été fondé à Bruxelles en 1857. IL avait pour titre La Bourse de Travail, et ne fut publié que pendant quelques mois. V. de Molinari, op. cit., p. 138.

grève impossible, rencontre en pratique d’insurmontables difficultés.

Il est difficile, en premier lieu, d'évaluer d’une façon exacte le taux du salaire, car ce dernier varie nécessairement suivant qu’il est payé à la ville ou à la campagne, et cependant sa valeur nominale ne correspond pas toujours à sa valeur réelle: cela tient précisément à ce que nombre de facteurs différents entrent en jeu dans son évaluation. Il faudrait donc ramener le salaire à sa valeur intrinsèque, ce qui est difficile pour ne pas dire impossible à apprécier, sinon, l'on arriverait à ce résultat très fâcheux de voir les ouvriers des campagnes abandonner leurs champs pour les grandes villes, dans l’espoir de gagner davantage, ce qui ne leur permettrait pas cependant de mener la vie tranquille et saine dont ils jouissaient auparavant.

On peut craindre, en second lieu, que les marchés où le travail serait demandé à des conditions avantageuses, ne se voient débordés par des demandes arrivant de tous côtés. Ce surcroît de concurrence produirait des effets déplorables, et au lieu d’uniformiser les prix, elle aurait pour conséquence de les abaisser à un taux dérisoire et inacceptable. Car les ouvriers auraient beau adresser leurs offres aux courtiers des Bourses, la spéculation ne s’en exercerait pas moins. Et puis il est probable que, soit par ignorance, soit dans l'espoir d'arriver avant les autres, beaucoup d’entre eux écriraient directement à l'entrepreneur, et c’est alors les mêmes inconvé-

uients de la libre concurrence et du contrat individuel qui se manifesteraient tous les jours.

Enfin, on peut douter de la grande facilité avec laquelle on se transporterait d’un lieu à un autre, on peut douter aussi du bon marché exceptionnel des prix de transport. Un Français, comme le suppose M. de Molinari, qui ira en Russie offrir ses services parce que ls travail sera bien rémunéré, aura des frais très considérables, surtout s’il est obligé d’amener avec lui toute sa famille. De plus, il arrivera en pays étranger, ne connaissant ni la langue ni les mœurs des habitants, mal vu peut-être par ces derniers ; il sera obligé de se loger dans des conditions probablement désavantageuses et plus onéreuses ; et une fois installé, il sera bien obligé de se plaire dans sa nouvelle résidence, car ses ressources ne lui permettent plus cette fois de risquer un nouveau voyage.

Cependant, l’idée de la commercialisation du travail était lancée, elle se développa dans le courant du xix° siècle et exerça une influence considérable sur la pression des intérêts ouvriers.

C'est ainsi que des sous-entreprises ouvrières se sont formées très nombreuses dans les divers pays et en particulier en Angleterre et en France, sousentreprises qui ont conclu avec les entrepreneurs des contrats d'équipe.

Enfin, M. Yves Guyot a repris cette conception sous une nouvelle forme qui est celle de la société

commerciale de travail.

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