CHAPITRE ill
La société commerciale de travail d’après M. Yves Guyot
Dans son livre intitulé : Les Conflits du travail et leur solution, M. Yves Guyot, s'inspirant de l’idée de M. de Molinari, aexposé une conception plus réaliste de la commercialisation du travail.
M. Yves Guyot estime que l'intérêt du salariant, comme celui du salarié, consiste dans l’achat ou dans la vente en gros du travail, achat ou vente consacré par un contrat collectif. Or, la seule façon de permettre à ces intérêts de se faire jour, c’est de constituer et d'organiser des sociétés anonymes de travail à forme commerciale.
M. Yves Guyot base tout son système sur la théorie du travail-marchandise. Le produit du travail est une marchandise, et comme telle, sa valeur est déterminée par la loi de l'offre et de la demande. L’employé loue en effet ses services à l'employeur, et celui-ci les utilise à la confection d’un produit qui lui appartient, et dont il fait l’usage que bon lui semble. Il y a achat de la force-travail, et cet achat se traduit par un salaire payé à l’ouvrier par le patron, et qui est une rémunération à forfait. La
liquidation de ce salaire est basée sur les services rendus ou sur la besogne accomplie par chaque individu, sans tenir compte de sa personnalité. Il y a donc séparation complète entre l’ouvrier et le produit de la main-d'œuvre. Seulement, tandis qu’en général toute marchandise est l’objet de deux sortes d'opérations distinctes l'une de l’autre, et accomplies séparément, la marchandise-travail est bien elle aussi soumise à cesdeux opérations, mais cellesci sont accumulées au lieu d’être divisées. En effet, c’est l'industriel qui produit, et c’est le commerçant qui négocie ; il n’en est pas de même pour la marchandise-iravail, car c’est l’ouvrier qui remplit le double emploi d’industriel et de commerçant, puisqu'il est à la fois producteur et marchand de travail.
La société commerciale de travail a précisément pour objet de remédier à cet inconvénient et puisque le travail peut être envisagé indépendamment de l'individu, elle aura pour but de remplir le rôle du commerçant, en se chargeant de débattre, pour les ouvriers, les conditions de leurs engagements envers les patrons.
M. Yves Guyot définit donc cette société commerciale « la forme du groupement de travail qui assure en même temps l’organisation du travail collectif et l'indépendance de l’ouvrier ».
« La société anonyme de travail, ajoute-t-il, doit être une association destinée à fournir un objet : les produits ou les services du travail. Quand la personne a fourni la qualité et la quantité de travail conve-
Se eus
nues, elle est aussi indépendante de la société, qu'un actionnaire d’une société anonyme qui a payé son action est indépendant d'elle. »
S1 actuellement on envisage la situation respective des ouvriers et des entrepreneurs, on peut bien afirmer que les uns et les autres sont libres en principe, d'accepter ou de refuser les conditions proposées, de les débattre, de discuter le taux de l'échange du travail contre le salaire. Mais en fait, en est-il ainsi ? L’ouvrier isolé peut-il discuter son salaire d’égal à égal avec son patron ? On ne saurait le soutenir, car ce dernier se trouve dans des conditions autrement avantageuses ; l'entrepreneur peut attendre ; ses moyens d'existence sont nombreux et lui permettent de se passer pendant longtemps du revenu de son travail et de ses capitaux engagés ; l’ouvrier au contraire, est au jour le jour, il est même parfois endetté, et est souvent obligé d’accepter un salaire tout jusie suffisant à sa subsistance ; il ne peut supporter le chômage pendant une durée trop longue, sans s’exposer, lui et sa famille, à mourir de faim. D'autre part, grâce à la supériorité de ses ressources et des moyens d’information, l’entrepreneur peut recruter un nombre de bras suffisants sur des marchés où le travail est à très bas prix. Donc, comme le fait remarquer M. de Molinari, « situation inégale au double point de vue du temps et de l’es-
pace » (1).