‹ De la complicité intellectuelle et des délits d'opinion de la provocation etChapitre 31 sur 52 · ANARCHISTES · texte numérisé non relu

ANARCHISTES

Quand pourra-t-on dire qu'il s'agit d'un « acte de propagande anarchiste » , d'un « but de propagande anarchiste ? >

La caractéristique de l'anarchie, c'est l'acte de propagande par le fait, c'est-à-dire le crime, l'attentat individuels. En cela, nous l'avons dit, il y a une différence entre l'anarchiste et le socialiste révolutionnaire. Celui-ci, surtout dans le collectivisme, entend procéder, non par mesures individuelles successives, mais par la révolution générale.

Mais on sent combien il est difficile de distinguer. Ce sont toujours des actes individuels qui préludent à une insurrection, et une Révolution n'est que la somme totale d'actes de rébellion, de sédition, d'attentats particuliers, alors même qu'ils proviennent d'un concert préalable.

Gela est si vrai, qu'Elisée Reclus, consulté par l'anarchiste Jean Grave au sujet du vol avec effraction commis par Pini, lui répondait, dans une lettre lue au cours des débats de l'affaire dite «des Trente», devant la Cour d'assises de la Seine, audience du 10 août 1894 :

« 1^ La collectivité des travailleurs a-t-elle droit de re- € prise sur tous les produits de son travail ?

« Oui, mille fois oui. Cette reprise est la révohttîony et € sans elle tout est à faire.

< 2° Une partie des travailleurs a-t-elle droit à la reprise

< partielle dés produits collectifs? Sans aucun doute. Quand € on fie peut faire la Révolution clans son entier^ on la fait € du moins dans la mesure de ses forces.

€ 3® L'individu isolé a-t-il droit à une reprise personnelle € de sa part d'avoir collectif? Comment en douter? L'avoir € collectif étant approprié par quelques-uns, pourquoi recon- € naitrait-il cette propriété en détail, alors qu'il ne la recon- € naît pas en bloc? Il a donc le droit absolu de prendre, de

< voler >, dit-on en langue vulgaire, il faut bien qu'à cet € égard la nouvelle morale se fasse, qu'elle entre dans les € esprits et dans les mœurs.

< Une fois ces vérités reconnues, il en découle naturelle- € ment qu'avant déjuger la valeur des actes il faut en con- € naître le véritable mobile. Il est impossible de formuler € des règles de morale applicables à tous les cas, comme le € faisaient jadis les prêtres et les rois, et comme le font en-

< core les juges et les maîtres d'école.

€ C'est la conscience intérieure qui rend l'acte moral ou € immoral. >

Voilà, de la part du grand théoricien de l'anarchisme , le catéchisme du parfait anarchiste.

Est-il possible de nier le passage logique de la doctrine collectiviste, comme point de départ, à l'apologie de l'acte individuel comme point d'arrivée ? L'acte individuel dérive des principes mêmes admi^ par les révolutionnaires.

Tout ceci, nous ne le mettons en relief que pour les lettrés, les gens intelligents. Les déséquilibrés, les ignorants, eux, n'ont jamais fait de distinction, on peut en être sûr.

Il ne faut pas croire naïvement qu'on aura toujours devant soi des individus se proclamant anarchistes et disant :

Me, me adsum qui feci.

Et le fonctionnement comme l'organisation du parti se modifieront pour déjouer la loi. Déjà l'ère des groupements

et des cercles paraît finie parmi les compagnons. L'individualisme et l'anonymat vont devenir la règle de la nouvelle tactique d'attaque.

De même, on n'aura pas toujours la ressource de trouver, dans les antécédents, la preuve que le coupable est affilié à l'anarchie.

Nous avons, du reste, montré que les criminels anarchistes sortent presque tous du socialisme révolutionnaire. Or, à quel moment ont-ils quitté le séminaire collectiviste ou le I cercle d'études sociales ? Quand commence-t-on à être anar-

chiste ?

La loi nouvelle ne veut pas, quand il s'agit de la propagande secrète, que sur un témoignage isolé on l'onde une condamnation. Elle exige des charges qui le corroborent. Elle est donc difficile sur la démonstration du délit anarchique. Il faudrait dès lors que la définition de ce délit ne prêtât pas à la controverse.

On peut prévoir que, dans un avenir prochain, tous les inculpés se diront socialistes révolutionnaires :

« Je suis oiseau, voyez mes ailes.

« Je suis souris, vivent les rats. »

^ Sous ce rapport, il convient de reconnaître que les criti-

ques formulées contre la loi ont un sérieux fondement. La nature du propos, du discours, de l'écrit, ne donneront pres-

^ que jamais une suffisante clarté. On pourra les attribuer in-

différemment à un anarchiste ou à un socialiste révolutionnaire.

> En veut-on la preuve?

Dans la séance du 19 juillet 1894, le Rapporteur disait : « L'anarchie commence, à mon avis, là où naît la provô-

* « cation au crime ou au meurtre. Il est impossible d'atteindre

« le socialisme au moyen de notre loi. Le parti socialiste

L. « préconise un ensemble d'idées et de doctrines...; il s'atta-

« que à l'ordre social actuel, et il rêve un ordre social nou- « veau ; mais par quel moyen veut-il arriver à cet ordre de

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« choses nouveau? par les moyens légaux que la loi laisse à « sa disposition.

« Le socialisme s'adresse au suffrage universel; il lui « expose ses idées ; il tâche, par ses journaux, par ses ora- (( teurs, de faire prévaloir ce qu'il croit juste et bon , et il fc espère, après avoir convaincu les masses, réunir dans le « pays une majorité suffisante pour pouvoir, dans le Parle- « ment, faire prévaloir et donner au pays les réformes qu'il « préconise et qu'il désire. »

Puis, le Rapporteur énonçait le programme du parti anarchiste (nous avons donné ce passage plus haut). M. Maurice Binder l'interrompait en demandant : « Est ce là le pro- « gramme socialiste ou anarchiste? On pourrait s'y tromper. »

Dans la séance du 19 juillet 1894, le Président du Conseil a lu, à titre d'exemple, pour justifier la nécessité de la loi, deux extraits des journaux socialistes révolutionnaires ( le Chambard et le Parti ouvrier). 11 a été interrompu par M. Jaurès, qui lui a fait observer qu'il donnait à ses magistrats un bel exemple de l'interprétation de la loi ^

1. Voici ces articles. C'est d'abord le Chambard du 19 mai 189i, sous le titre : Du sang!

« Du sang 1 ils en avaient jusqu'au coude , ils en veulent jusqu*aux « lèvres. Demain, ils se tremperont tout entiers dedans. C'est la soû- « lerie du carnage. Du sang, du sang, encore du sang I Des têtes , tou- •« jours des têtes ! Leur infâme société porte autour du cou un collier « de crânes grimaçants. Ils Taiment ainsi parée pour la danse maie cabre.

« Hideux bourgeois I monstres de férocité et d'hypocrisie I Ils mas- «c quent sous la comédie philanthropique leurs sanguinaires instincts. « Ils tiennent à la guillotine; ils chérissent le bourreau; il leur faut « leur bain de sang.

« A mesure que leur sénilité s'aggrave, leurs mauvais instincts re- « doublent de violence , ne laissant aucune place aux sentiments de « notre race. Chaque jour les rapproche davantage des animaux im- « mondes.

« Bientôt il ne restera plus trace d'eux parmi nous. Ce jour-là, Thu- « manité qu'ils célébraient jadis entonnera un hosanna de déli- « vrance. Guillotinez donc, bourreaux! Tout le sang versé finira bien « par vous submerger. »

Et le Parti ouvrier^ où Ton pouvait lire :

« Pourquoi fait-on la guerre , et pourquoi entretient-on une armée

Aussi, le 21 juillet 1894, M. Millerand s'exprimait-il ainsi : « Pendant que M. Lasserre définissait l'anarchie, je voyais « sourire vos amis du centre et je les entendais dire : Mais « c'est le socialisme qu'il définit!

« Je n'avais pas besoin de les entendre ; nous avions vu « M. Deschanel, après le discours de M. Guesde, sepréci- « piter à la tribune en disant : « Le voilà, le lien entre le « socialisme et l'anarchie ! »

« Nous avons vu quelque chose de plus topique; nous « avons vu M. le Président du Conseil, lui-même, nous tenir c< ce langage rassurant : « Je ne veux pas me servir de cette c< loi contre des adversaires politiques, et la preuve, c'est « que voilà les journaux que nous poursuivrons avec cette « loi ! » Et il vous a lu deux journaux socialistes ! »

Tous les députés socialistes ou de gauche avancée, qui ont pris la parole contre la loi, depuis M. Vaillant jusqu'à MM. Camille Pelletan, Goblet, Brisson, ont tenu le même langage, réclamé une formule de l'anarchisme et soutenu qu'on appliquerait à d'autres qu'à des anarchistes les dispositions nouvelles.

Les orateurs socialistes (MM. Vaillant, Marcel Sembat, séance du 25 juillet 1894) parlèrent avec dédain de la définition du rapporteur : « Les moyens légaux, c'est le socîa « lisme parlementaire, ce prétendu socialisme qui s'interdit w tout espoir de changement de la société, autre que celui, « un peu lointain , que peut lui offrir la conquête de la « majorité à la Chambre et au Sénat. »

M. Flandin, membre de la Q)mmission de la Chambre, a dit, il est vrai, qu'il « était impossible à un gouvernement ' « qui le voudrait d'atteindre autre chose que les anarchistes, « et qu'au besoin la responsabilité ministérielle protégerait « contre les ministres qui fausseraient la loi. »

« permanente? Est-ce pour la patrie? Oui, pour la patrie des bour- « geois, des mercantis et des voleurs de la haute société.

« Cette patrie-là n'est pas la nôtre. Nous n'en voulons plus. Nous « avons le devoir de la détruire pour la reconstituer sur des bases « plus solides, plus humaines, en respectant les droits des individus. »

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Mais cela ne suffit pas pour suppléer à une définition précise; ce sera aux tribunaux à apprécier/ Mais d'avance il faut s'attendre, pour l'article !•% à voir soulever toujours l'exception d'incompétence, et pour l'article 2 à discuter la qualité d'anarchiste. Nous craignons fort que la nouvelle loi soit peu applicable, si l'on veut ne la réduire qu'à des anarchistes avérés. Il arrivera forcément que, dans les temps troublés , ceux où l'on procède par fournées et où le besoin de sécurité publique prend parfois le pas sur des interprétations trop bienveillantes, on sera obligé de ne pas restreindre le champ d'application.

Dans sa circulaire aux procureurs généraux, le Garde des Sceaux dit : « Les magistrats instructeurs devront dès lors, « en tenant compte tant des antécédents du prévenu que des « circonstances mêmes de l'affaire, s'efiorcer de dégager « nettement le but poursuivi par l'auteur de l'infraction, de « manière à déterminer, avec une certitude absolue, la juri- « diction qui devra en connaître. »

Cette tâche ne sera pas toujours aisée.

Une personne non anarchiste, et que toutes les circonstances démontreraient ne pas pouvoir devenir anarchiste, exciterait, dans un intérêt politique (pour affoler des électeurs, par exemple), à des actes de propagande anarchiste.

Selon nous, elle tombera sous le coup de la loi nouvelle, bien qu'elle soit faite contre les anarchistes seuls.

De même, un individu, contre lequel il serait impossible de rapporter la preuve ou des présomptions d'affiliation anarchiste, d'opinion anarchiste, se livrera à l'apologie d'actes de propagande par le fait. Il célébrera Gaserio, Vaillant ou Léauthier, ou Henry, ou Lucchesi, etc.

Les dispositions de la loi du 28 juillet 1894 lui seront applicables. En effet, ce n'est pas tant la qualité (les antécédents) du délinquant, que la nature de l'acte visé par lui qui détermineront la classification.

On peut dire que ipso facto, par ces propos ou écrits, on se révèle anarchiste.

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